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En
plus de votre livre sur Céline, vous comptez développer
beaucoup de sorties consacrées à cet auteur. Pouvez-vous
les détailler ?
Je
consacrais déjà une place non négligeable à Céline et
aux maudits de la littérature dans Le Magazine des
Livres que je dirige. En accord avec Robert Laffont,
propriétaire du groupe Entreprendre qui édite le
magazine, j'ai créé une revue trimestrielle, Spécial
Céline, qui se veut complémentaire des publications
mensuelles ou annuelles déjà existantes. Il y a beaucoup
de choses à dire sur Céline, peut-être encore beaucoup à
découvrir. Il y a là un public qui ne se contente pas de
lire les romans de l'auteur, qui veulent en savoir plus,
Céline fait partie de ces écrivains dont la vie est
aussi intéressante que l'œuvre, ces écrivains qui sont
des personnages de roman. Il m'a semblé qu'un espace
supplémentaire était nécessaire pour des études, des
recherches, des témoignages, des relectures, etc.
Comme
je vous l'ai dit, je me positionne en passeur plus qu'en
chercheur. J'ai demandé à David Alliot de m'aider,
surtout de me conseiller. Concernant Céline, je me
contenterai de ce trimestriel. Il me faut aussi dire que
les journées n'ont que 24 heures, que Le Magazine des
Livres, me demande beaucoup de temps, et que je
tiens à en conserver pour ce qui est la base même de mon
travail, la raison pour laquelle j'ai abandonné toute
activité salariée voici plus de huit ans, je veux parler
de l'écriture en général et de mes romans en
particulier. " (Propos recueillis par Arnaud Menu,
Livr'Arbitres n°6, Automne 2011, dans Le Petit Célinien
du 16 oct. 2011).
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ENTRETIEN AVEC DAVID ALLIOT
Depuis
quelques années déjà, David ALLIOT brasse inlassablement
les archives céliniennes. Découvreur, renifleur,
exhumeur, il force des caisses que nombre de ses
prédécesseurs avaient négligées, plonge dans des
dossiers que personne ne pensait plus à feuilleter,
serre les mains de tous ceux et toutes celles qui ont
fréquenté l'ours, de près ou de loin. Et ses recherches,
non dénuées d'un certain culot, sont payantes.
Ce volume constitue un évènement, pas seulement à propos
de Céline, mais dans le paysage éditorial, car, comme
l'explique François Gibault dans sa préface, jamais
encore un écrivain français n'avait fait l'objet
d'une telle collation de témoignages à son sujet !
Pouvez-vous nous expliquer les origines de ce projet ?
La
constitution de cet ouvrage est assez inhabituelle pour
un écrivain, mais assez courante dans les livres
d'histoire. Si vous êtes féru d'histoire alexandrine par
exemple, tous les renseignements que nous avons sur la
vie et la personnalité d'Alexandre le Grand nous sont
connus à l'aune des témoins qui ont partagé ses
conquêtes territoriales. Idem pour Jules César. On a peu
de traces directes les concernant, mais de nombreux
témoignages qui racontent tout ce qui se passe autour.
Dans un genre différent et si on veut extrapoler un peu,
le Nouveau Testament, c'est un personnage central et
quatre témoins... Il est toutefois exact que ce genre de
travaux est assez peu courant pour un écrivain.
Il
existe de nombreux témoignages sur les écrivains, mais
on ne leur a jamais accordé la même attention, le même
intérêt qu'à leur production littéraire, qui reste
l'alpha et l'oméga de tout travail biographique. C'est
en train de changer, car même si ce livre est une sorte
de " prototype ", il est un peu dans l'air du temps.
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt les travaux de
Jean-Jacques Lefrère sur Rimbaud, qui adopte une
démarche assez équivalente. Preuve en est qu'il est
possible de renouveler les études littéraires. Le plus
difficile dans cet exercice est d'avoir assez de
matériau. D'avoir assez de témoignages qui couvrent tous
les épisodes d'une vie.
Pour
Céline, pas de problème ! La matière est abondante, et
cela permet d'offrir un portrait assez vivant de
l'écrivain. Dernièrement, un journaliste du Figaro
m'a dit tout le bien qu'il pensait du livre et il
espérait que ce D'un Céline l'autre allait ouvrir
la voie à d'autres publications du même genre sur
d'autres écrivains. L'avenir nous le dira.
Pouvez-vous
nous expliquer votre démarche, les difficultés, les
obstacles, les bonheurs rencontrés ?
En
fait, ce projet est né au fur et à mesure de mes
travaux. Quand on travaille sur un écrivain, on accumule
beaucoup de documentations, puis, un jour, on commence à
classer, structurer tout ça, et on se rend compte qu'il
y a un riche matériau. C'est ainsi qu'est né le projet,
il y a six ans environ. Ensuite, il a fallu chercher des
témoignages plus rares, retrouver les derniers témoins,
les écrits inexplorés, et donner une cohérence à
l'ensemble. Dans cette entreprise de longue haleine, le
plus difficile a été de retrouver les derniers témoins.
Certains
- pour des raisons personnelles que je respecte - ont
refusé de s'exprimer, tandis que d'autres pistes se sont
révélées décevantes, voire sans intérêt. Mais le grand
bonheur, c'est quand vous trouvez un document inédit, un
témoin qui accepte de vous parler... Vous découvrez un
pan inexploré de la vie de votre écrivain favori. C'est
toujours grisant, et c'est ce qui fait avancer.
Quels
éléments de compréhension supplémentaire la connaissance
de l'homme Céline apporte-t-elle à son
œuvre, selon vous ? A
accumuler autant de propos, de choses vues, d'anecdotes
aussi, concernant un auteur, ne risquez-vous pas que
l'on vous adresse le reproche d'être un peu trop " pour
Sainte-Beuve " ?
A
mon avis, l'intérêt majeur du livre est d'apporter une
somme considérable d'informations au lecteur. Sur
Céline, on a beaucoup écrit. Son œuvre
a fait l'objet de remarquables éditions. Sa
correspondance nous aide à mieux comprendre la genèse de
ses romans. D'excellentes biographies complètent ces
travaux. Restaient les témoignages sur Céline, qui
n'avaient fait l'objet d'aucune étude. Or, ils sont très
nombreux, très riches et variés. Ils nous offrent de
nombreuses indications sur le personnage. Certaines de
ces informations sont capitales, d'autres plus
anecdotiques, mais toutes esquissent un portrait en
creux de Céline.
Dans
mes notices, je ne juge ni Céline, ni les témoins.
J'essaie d'être le plus neutre, le plus objectif
possible. Même si des fois, je m'amuse à mettre en
exergue quelques contradictions... Dans mon esprit,
c'est au lecteur de faire son opinion sur cette étrange
écrivain qu'est Céline. Il peut lire le livre d'une
traite, comme une biographie, ou bien picorer ce qui
l'intéresse. On dit et on écrit tellement de bêtises sur
Céline qu'il me semble important que le lecteur puisse
être acteur de son raisonnement, loin des anathèmes et
des postures idéologiques. Mon rôle consiste à lui
apporter les informations les plus fiables possibles.
C'est tout.
Certains des témoignages repris amènent-ils des
éléments neufs, inconnus jusqu'ici, à propos de la vie
de Céline et notamment de la période la plus discutée de
son existence, celle des pamphlets et de la Seconde
Guerre mondiale ?
L'ensemble des ces témoignages montre Céline dans toute
sa complexité. C'était un être humain avec ses qualités
et ses défauts. Certains témoignages nous éclairent sur
certains points de son caractère. Beaucoup mettent en
avant ses qualités humaines. D'autres pointent ses
incohérences. Cela restitue sa personnalité. Son trait
de caractère le plus saillant, c'est quand même sa
mythomanie. On savait que Céline racontait des fariboles
à nombre de ses interlocuteurs, mais au fil des pages,
cela prend une étrange tournure...
On
découvre les fameux mythes céliniens, dont nombre
perdurent encore aujourd'hui. Si l'on devait prendre les
dires de Céline au premier degré, cela donne une bien
étrange jeunesse, où il découvre les classiques de la
littérature " aux chiottes ", nettoyant des trains la
nuit pour payer ses études, doit être trépané après sa
blessure de 1914, etc. C'est parfois rocambolesque.
Heureusement, certains témoins ne sont dupes et ils
portent un autre regard. Par exemple, le témoignage de
Colette, sa fille unique, est très émouvant. C'est la
dernière personne qui peut parler de la rédaction de
Voyage au bout de la nuit, d'Elizabeth Craig, de la
Société des Nations, etc. Une plongée formidable, non
pas dans l'œuvre, mais dans
l'intimité de Céline.
Sur
la Seconde Guerre mondiale, quelques témoignages inédits
ont été exhumés, mais ne répondent pas forcément aux
grandes questions controversées sur Céline... C'est même
pire, ils brouillent les pistes ! Céline est un sujet
inépuisable de recherches et de questionnement.
Quels sont vos regrets par rapport à cette quête en
Célinie ? Y a-t-il des témoignages dont vous déplorez
l'absence, que pour diverses raisons vous n'avez pu
recueillir, qui existent sans doute, mais auxquels vous
n'avez pas eu accès ?
Des regrets ? On peut toujours avoir des regrets, mais
dans l'ensemble je ne me plains pas... Le livre fait
1200 pages quand même ! Toutefois, il y a des documents
que j'aurais aimé voir dans ce livre. Par exemple, des
extraits du dossier d'extradition de Céline, conservé à
Copenhague. Il ne peut pas être communiqué aux
chercheurs dans l'immédiat. Or, il fait près de 500
pages ! Il contient les interrogatoires de Céline et de
Lucette, les enquêtes de voisinage, le témoignage des
Danois, etc. Une mine d'or en perspective, hélas
inaccessible...
Toujours
dans la catégorie " regrets ", des personnes ont refusé
de témoigner. C'est leur droit le plus strict, mais je
le déplore. Parfois, ce sont les ayants-droit qui
s'opposent à la publication d'un témoignage, mais
heureusement, ils sont assez rares. Par exemple, Jean
Monnier a refusé que l'on reproduise le témoignage
d'Elizabeth Craig qu'il avait recueilli. Ce témoignage
capital a été publié à la fin des années 1980 à 300
exemplaires ! Il est introuvable pour le grand public,
et malheureusement le restera. C'est dommage pour la
mémoire de Céline et d'Elizabeth Craig. D'autant plus
qu'il est remarquable... Mais il y a toujours une note
d'espoir... Depuis la sortie du livre, des personnes se
sont manifestées. Des documents intéressants me
parviennent. Les attitudes changent... Je repars à
l'assaut !
Parmi les témoignages recueillis oralement par vos
soins, lequel vous laisse la plus forte impression ?
Plus généralement, lequel vous semble le plus près de la
vérité de Céline ?
Ce
livre est le résultat des rencontres que j'ai menées
pour retrouver les dernières personnes " qui ont
vu l'ours " pour reprendre une célèbre expression. Dans
l'absolu, c'est à la fois une chasse au trésor et une
formidable aventure humaine. Mais de vérité, point ! Et
bien malin celui qui saura la trouver... Chacun de ces
témoins n'a connu qu'une infime partie de la vie de
Céline. L'ensemble permet de se faire une idée sur le
personnage, mais cela reste toujours subjectif...
Restent de belles rencontres. Quand Christian Dedet
évoque sa visite à Meudon, fin juin 1961, quelques jours
avant la mort de Céline, c'est très émouvant. Quand je
rencontre Serge Perrault, c'est pour le moins éruptif...
C'est un passionné, il ne tient pas en place, il mime
les scènes. Un vrai spectacle ! Son passé de danseur n'y
est certainement pas pour rien...
La
rencontre avec Maud de Belleroche constitue aussi un
moment exceptionnel. Elle est d'une franchise désarmante
! Avec elle on revit les derniers feux (pas très
reluisants) de Baden-Baden et de Sigmaringen... Je
pourrais citer aussi Sergine Le Bannier qui évoque un
Céline en villégiature à Saint-Malo, rédigeant Mort à
crédit enfermé dans sa chambre, Colette Destouches
qui évoque son père, et de nombreux autres. C'est un
privilège pour moi de les avoir rencontrés, et d'avoir
partagé avec eux de tels souvenirs. Ce privilège, je le
restitue au lecteur maintenant.
Ne pourrait-t-on vous adresser le reproche d'avoir
nourri le corpus de l'hagiographie célinienne, ou du
moins de cette mythographie qui consisterait, selon un
discours critique qui commence quelque peu à se
fossiliser, à ériger systématiquement Céline en parangon
de l' "écrivain maudit " ?
Loin
de moi l'idée de faire une hagiographie ! Quand on
travaille sur un écrivain, on peut avoir des affinités
avec lui, mais il faut toujours garder une certaine
distance. Vérifier ses sources, recouper les documents,
se remettre en question, mettre en exergue les
contradictions du personnage... D'un château
l'autre est un travail sur l'homme Céline, et
pas seulement sur l'écrivain. Même si les deux sont
intimement liés. L'objectif du livre est de montrer
Céline dans toute sa complexité humaine. Le montrer dans
ses côtés sympathiques (médecin des pauvres par exemple)
sans éluder la face sombre du personnage. Le problème
avec Céline, c'est qu'il est " victime " d'a priori en
tous genres (même s'il l'a bien cherché parfois),
d'affirmations à l'emporte pièce, de légendes sans
fondements... Le plus souvent, ce sont les personnes qui
ne l'ont jamais lu qui en parlent le plus. Ce livre a
pour modeste ambition de le montrer dans sa richesse,
dans ses contradictions, dans toute sa démesure humaine.
Selon vous, qui avez abordé Céline à travers les
diverses voix qui émaillent votre recueil, y a-t-il un
lien invariant (trait de caractère, attitude, qualité ou
défaut...) qui relierait le Céline romancier, médecin,
soldat, polémiste, mais aussi fils, compagnon de vie,
père, ami, correspondant, exilé, personnage public, etc.
?
C'est très difficile de répondre à votre question. Le
personnage est complexe, et il n'a eu de cesse de
brouiller les pistes ! Surtout auprès des personnes qui
l'ont fréquenté... La réponse à votre question ne
viendra pas des témoignages, mais plutôt de son époque.
Céline a épousé, volontairement ou non, les soubresauts
idéologiques de son temps. Quand il naît en 1894, la
France va entrer de plain-pied dans l'Affaire Dreyfus.
Il n'est pas difficile de faire un parallèle avec
l'éruption antisémite de Bagatelles pour un massacre
quelques décennies plus tard.
Si Céline choisit la médecine ce n'est pas un hasard. La
période qui correspond à sa jeunesse était celle des
grandes avancées médicales initiées par Louis Pasteur...
Quand il s'engage au 12e Cuirassiers, c'est par
conviction. Jusqu'en 1914, il est le parfait petit
Français de son temps. Nationaliste, belliciste
(récupérer l'Alsace-Lorraine), raciste et antisémite...
Ni plus ni moins que les autres Français de sa
génération. La cassure, c'est la guerre de 1914. Après,
il n'est plus tout à fait le même. Je pense sérieusement
(mais cela n'engage que moi), que Céline courait après
un paradis perdu ; sa jeunesse, insouciante et heureuse.
Il
n'a jamais quitté le monde de l'enfance. Je ne me
rappelle plus dans quel livre il écrit : " On ne sort
pas complètement indemne de sa jeunesse. " Pour moi,
tout vient de là. Et ce n'est pas un hasard si son plus
grand roman est Mort à crédit.
Quel
avenir voyez-vous pour l'œuvre
de Céline ?
Cinquante
ans après sa mort, Céline fait toujours scandale et
débat, et son cas passionne toujours autant l'opinion et
les lecteurs. C'est plutôt le signe d'une certaine
vitalité, d'une bonne santé littéraire, qui ne m'a pas
attendu pour prospérer. De ce point de vue, on ne peut
que s'en féliciter. Cette vitalité prouve - s'il en
était besoin - que Céline est un grand écrivain. Son
œuvre lui a survécu et elle
fascine toujours autant.
Pour
mes travaux, j'ai été amené à lire les livres de son
époque. J'ai essayé de lire des romans de Bosny Aîné,
Billy, Simone Ratel, etc. Ces romans sont difficiles à
lire, très datés. Et que dire des Loups de Guy
Mazeline ! Objectivement, ce n'est plus possible
d'écrire comme ça ! C'est bouffi et indigeste. Eugène
Saccomano a réussi à le lire en entier, honnêtement, je
ne sais pas comment il a fait... Moi je n'ai pas réussi,
et pourtant, je suis bon lecteur !
Quand je replonge dans le Voyage au bout de la nuit,
la magie opère tout de suite. Le style de Céline reste
d'une éclatante modernité. Quand j'ouvre Mort à
crédit, chaque page me fait hurler de rire. C'est
fabuleux quand on y pense. Ces livres ont été écrits il
y a plus de soixante-dix ans, et ils sont toujours
d'actualité. Il y a quelques années, j'avais fait lire
le début de la préface de Bezons à travers les âges
à des jeunes de banlieues que l'on dit " difficiles ".
Ils ont adoré le texte. Ils ont aimé le style. Ils ont
adhéré tout de suite. Seulement, j'avais masqué le nom
de l'auteur. Certains croyaient que c'était un texte de
Grand Corps Malade ! C'est très instructif et amusant
comme raisonnement.
Cela
montre qu'ils avaient fait le lien entre ce texte et une
création littéraire qui leur est familière. L'œuvre
de Céline offre
des
merveilles d'opportunité finalement. C'est inépuisable.
Céline fait partie des " classiques ", bien que je
n'aime pas ce mot, et je pense que l'on est reparti pour
quelques décennies de lecture... Je ne m'en plains pas.
Je crois que de nombreux écrivains aimeraient avoir une
telle postérité littéraire !
Vous publiez dans le même temps une réédition augmentée
de Céline en verve, mais aussi, et surtout,
Céline, idées reçues sur un auteur sulfureux.
Comment expliquez-vous que cinquante ans après sa mort,
et malgré de nombreuses études sur sa vie et son
œuvre, perdurent encore des
mythes et des légendes ?
La vie de Céline est tout aussi passionnante que son
œuvre. Céline a été l'acteur
des soubresauts de son temps, et pour certains, il y a
participé. Cette existence, peu commune et d'une
incroyable richesse, n'est pas sans favoriser quelques
ambiguïtés. La rédaction de ses pamphlets, sa
collaboration réelle ou supposée avec les nazis,
favorise ce genre d'idées reçues. Certaines sont
établies, comme son antisémitisme. Mais il me paraissait
important d'en expliquer les causes, l'origine. Essayer
de comprendre pour mieux analyser les causes et faire
œuvre de pédagogie.
De montrer aussi que Céline est le reflet de son époque,
et qu'elles qu'ont pu être ses positions, on peut tenter
de les expliquer rationnellement. Ce qui n'excuse rien
par ailleurs. Toutefois, certaines idées reçues tiennent
plus de la légende, comme les causes de la mort du poète
Robert Desnos, attribuées à Céline. Je sais bien que
Céline n'a pas toujours été un ange, mais cette fois, il
n'y est pour rien... Depuis 1945 nombre de travaux ont
démontré que Céline n'y était pour rien dans la mort de
Desnos... en vain, ou presque, car la légende perdure
encore aujourd'hui...
C'est toujours comme ça avec Céline. Rien n'est jamais
simple. Il n'arrête pas de susciter les haines et les
passions... (Céline au kaléidoscope, propos
recueillis par Frédéric SAENEN, Spécial Céline n°1,
juillet-août 2011).
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Vous
comprenez que cette célébration ait pu choquer ?
L'occupation
allemande et la collaboration sont des plaies qui
restent ouvertes. Et puis Céline est quelqu'un de très
étrange, tout et son contraire : avare et généreux,
anarchiste et homme d'ordre, sentimental et froid, comme
on le voit dans les pamphlets. A travers l'écriture, il
a toujours cherché à noircir, à aggraver les choses vers
le pire.
Pourquoi
continuez-vous à interdire la réédition des pamphlets
antisémites de Céline ?
Parce
que ce sont des écrits politiques et de circonstance
publiés dans un contexte international très particulier.
L'idée de Céline - d'ailleurs le bandeau de " Bagatelles
pour un massacre ", qui a été vendu à près de 100 000
exemplaires, précisait " Pour bien rire dans les
tranchées " - était d'éviter la guerre entre la France
et l'Allemagne. Il pensait que les juifs poussaient à un
conflit contre Hitler. Evidemment Céline étant Céline,
ses pamphlets sont complètement outranciers. Les publier
aujourd'hui serait une forme de provocation.
Il
y a quand même des témoignages accablants, comme celui
d'Ernst Jünger, qui décrit un Céline surpris en 1941 que
les Allemands n'exterminent pas les juifs...
Jünger
détestait Céline. Et Céline, quand il était à table,
disait n'importe quoi, c'était un provocateur. Mme
Céline m'a un jour raconté qu'à la fin de sa vie il
répondit à un journaliste qui lui demandait ce qu'il
pensait des Français : " Je n'attends qu'une seule
chose, que leur sang coule dans un caniveau. " Le
journaliste était horrifié. En le raccompagnant, Mme
Céline lui a dit : " Vous ne vous êtes pas aperçu qu'il
se foutait de vous. "
La
biographie de Philippe Alméras a montré qu'il était
obsédé par la régénération de la race.
Je
n'ai jamais nié cela. J'ai découvert des lettres
secrètes qui étaient abominables, et je les ai publiées.
Je n'ai jamais rien caché, car je ne suis pas l'avocat
de Céline mais son biographe, et la biographie que j'ai
publiée est parfaitement " objective ". (Propos
recueillis par Thomas Mahler, Le Point n°2017, 12 mai
2011).
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ENTRETIEN AVEC HENRI GODARD
Etes-vous
pleinement satisfait de cette édition de la
correspondance de Céline ?
Elle
a été difficile à collecter car pendant des années des
gens ont bloqué les textes, mais le résultat est là :
cette correspondance va de ses 7 ans jusqu'à sa mort à
67 ans. On y découvre, par exemple que son enfance n'est
pas celle qu'il décrit dans Mort à crédit : le petit
Destouches était tout le contraire du personnage
principal, c'était un gamin respectueux et très
obéissant !
Comment
y évoque t-il son travail d'écrivain et de création ?
C'est
à la fois important et très précieux dans la mesure où
Céline n'a jamais fait d'exposés théoriques sur le
sujet. Il trouvait cela très poseur et trop abstrait :
un texte, selon son point de vue, marche ou ne marche
pas. Il n'y a pas à aller plus loin. Dans les lettres à
des critiques, il répond, se livre, comme dans ses
entretiens avec des confrères tels qu'Eugène Dabit ou
Albert Paraz. Les conseils donnés à ses traducteurs sont
aussi riches d'enseignements et étonnants...
Il
aimait à dire qu'avec Racine, il était l'auteur français
le moins bien compris à l'étranger...
Oui,
c'est quelqu'un qui frappe : il se rapproche du grand
Racine alors qu'il en est l'opposé sur le plan du style
! Mais il a cela en commun avec lui : il est extrêmement
difficile à traduire ; ses textes sont infiniment pétris
des subtilités de la langue française. Il faisait
d'ailleurs toujours ce qu'il pouvait pour aider à ces
traductions.
Il
évoque également ses premières tentatives d'écrivain...
Oui,
il ne trouve pas tout de suite le ton, il se trompe
lui-même dans ce qu'il veut écrire, commence par des
pièces de théâtre : il tâtonne longtemps... Dans la
correspondance de son voyage au Cameroun, on sent qu'il
s'agit d'une période riche de sa vie. C'est un jeune
homme enthousiaste passionné de sciences, s'essayant à
l'écriture, réfléchissant à l'Histoire et la politique.
Vous savez, il n'a écrit Voyage au bout de la nuit
que très tard : il avait déjà 38 ans.
Et
sur la question de l'antisémitisme, que nous enseignent
ces lettres ?
Bien
évidemment, on y perçoit clairement son évolution. Dans
son milieu d'origine, c'était monnaie courante, sans
conséquence, mais aujourd'hui la lecture de ces propos
est horrifiante. Il y a une rupture en 1936, à mettre en
parallèle de la conjoncture des évènements : son
antisémitisme larvaire, latent devient furibond et
aboutit à des monstruosités.
En
tant que spécialiste, quel est votre point de vue sur la
censure maintenue des pamphlets tel Bagatelles pour
un massacre ?
Je
n'en suis pas satisfait : c'est de plus en plus anormal.
Quand des étudiants envisagent une thèse sur Céline sous
ma direction, je leur conseille de lire ses pamphlets et
de peser leur décision après cela : trop de monde en
parle dans le vide. Dans ce volume de correspondance,
j'ai d'ailleurs introduit des lettres qui en sont
l'équivalent : l'écrivain s'y exprime durant la guerre,
on aura accès à tout Céline... et le noir qui va avec.
Ces textes ne méritent pas pour autant de figurer dans
la Pléiade (1) : il faudrait un volume à part intitulé
Ecrits polémiques, accompagné d'un volume critique. (Propos
recueillis par Nicolas LEGER, BC n°319, mai 2010).
(1)
Rappelons que Serge Klarsfeld,
lui, président de l'association " Fils et filles de
déportés juifs de France ", s'est dit heurté par " la
publication des lettres antisémites de Céline dans La
Pléiade, chez Gallimard " (Le Point, 24 décembre 2009).
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ENTRETIEN AVEC
JACQUES TARDI
Mercredi
28 janvier 2009, 11 heures du matin. A quelques mètres
du cimetière du Père-Lachaise, dans une petite rue calme
du XXe arrondissement de Paris, une porte anonyme ouvre
sur le repaire de Jacques TARDI. De haute lutte, j'ai
réussi à obtenir les coordonnées personnelles du
dessinateur - vraisemblablement le secret le mieux gardé
de l'édition parisienne - et décroché un rendez-vous
avec lui. C'est Jacques TARDI lui-même qui me
reçoit et me conduit à son " antre " comme il qualifie
son atelier.
Sur
sa table à dessin qui a vu naître les aventures d'Adèle
Blanc-Sec, de nombreux ouvrages sur la première Guerre
mondiale : " Un travail pour le mémorial de la Grande
Guerre à Péronne " me précise TARDI. Nous nous
installons et commençons une conversation à bâtons
rompus de près de deux heures pour évoquer son
compagnonnage littéraire avec Louis-Ferdinand Céline,
écrivain que Jacques TARDI illustra par trois fois,
entre 1988 et 1991.
M.
Tardi, ma première question va être très classique,
comment êtes-vous arrivé à Céline ?
C'est
à cause de mon père ! Il avait lu Mort à crédit
lors de sa sortie en 1936 et m'en avait parlé. Il
trouvait ça très bien. Il me racontait qu'il y avait
beaucoup de gros mots dans ce livre, et me décrivait le
voyage en Angleterre, où tout le monde se vomit
dessus... Il se souvenait de ce passage qui l'avait
beaucoup fait rire. A cette époque (j'avais 17 ans) je
ne connaissais pas Céline, mais ces discussions m'ont
donné envie de le lire. Je me suis rendu dans une
librairie, et j'ai acheté Mort à crédit dans
l'édition du Livre de poche, avec l'illustration de
Fontanarosa en couverture. Et je n'ai pas été déçu... Ce
livre a été une révélation pour moi. Quel chef-d'œuvre
! J'ai été emballé car j'y retrouvais mon milieu
familial. Ensuite j'ai acheté en librairie ses autres
romans. Je découvrais un grand écrivain, et à ce
moment-là, je ne connaissais pas son parcours politique.
J'ignorais tout des pamphlets. A aucun moment, je me
suis méfié de ce que je lisais, après tout, c'était en
vente libre, chez le libraire... Ce n'est que plus tard
que j'ai découvert la face sombre du personnage.
Le
contexte de Mort à crédit ne vous était pas inconnu ?
Absolument,
il y avait une identification très forte. En lisant
Mort à crédit je retrouvais l'ambiance familiale.
C'était très agité à la maison. Mon père était gérant
d'une station-service ; pendant toute ma jeunesse, j'ai
connu les peurs irréelles qu'engendre la tenue d'un
commerce ; l'angoisse du " terme " à payer ; mon père
qui n'arrêtait pas de gueuler... Mon père qui disait
tout le temps : " Tout coûte cher ", " T'es un bon à
rien ", etc. Ma mère qui promenait toujours ses
maladies, exactement comme celle de Ferdinand dans le
livre... Et en plus on a eu ma grand-mère un temps à la
maison... Mort à crédit c'était exactement ça...
Quand, dans ce livre, Céline écrit qu'il n'a "
jamais eu le temps de se torcher tellement qu'il fallait
faire vite " c'est tout à fait vrai. Avec ma
famille, c'était pareil, il y avait toujours quelque
chose à faire. Jamais le temps de s'arrêter...
Comment
avez-vous été amené à illustrer Céline ?
C'est
le contexte familial qui m'a incité à travailler sur
Mort à crédit, quant au Voyage au bout de la nuit,
inutile de vous dire l'intérêt que je portais sur la
Première Guerre mondiale. Il y a la banlieue aussi...
J'avoue que le passage africain, chez Ford à Détroit,
m'ont moins intéressé. Mais une fois qu'on est parti, on
ne peut pas faire l'impasse sur tout ça.
Pourquoi
avoir choisi l'illustration, et non pas la bande
dessinée ?
En
fait, il y avait plusieurs solutions. Au début j'avais
envisagé d'adapter Céline en bande dessinée, mais le
gros problème c'est qu'il aurait fallu écrire des
dialogues. C'était quand même un risque de faire parler
Bardamu après Céline. Le résultat final aurait été
nettement moins bon que l'original. J'ai abandonné cette
possibilité. Après, j'avais envisagé de faire un
portfolio, mais ce n'était pas satisfaisant. Cela aurait
limité au niveau des dessins. On aurait eu une
illustration par chapitre ou par séquence... C'était pas
la bonne façon d'aborder le sujet. Les textes de Céline
sont très riches en situations, en ambiances, en
personnages... Ça ne pouvait
pas coller à l'intensité de l'œuvre.
Il ne restait plus que l'illustration.
Cela
a été facile de convaincre les éditions Futuropolis ?
J'ai
proposé d'illustrer le Voyage au bout de la nuit
à Etienne Robial, mais le projet de lancer une
collection de romans illustrés a été rapidement
abandonné. Peu de temps après, les éditions Futuropolis
ont été rachetées par les éditions Denoël, filiale des
éditions Gallimard. On était désormais dans la maison,
et c'était plus facile à partir de ce moment-là de
remettre en chantier ce projet. Sur ce dernier point,
nous avons pu compter sur le soutien constant d'Antoine
Gallimard, qui a tout fait pour que ce projet existe.
Restait à convaincre l'ayant-droit de Céline...
Vous pouvez nous raconter ?
Pour
ce projet, j'ai été mis en contact avec Me Gibault -
l'avocat de Lucette Destouches, veuve de l'écrivain -,
son accord était indispensable. Dès le début, il était
hors de question d'adapter Céline en bande dessinée.
C'était niet. Le projet, c'était d'illustrer
Céline, donc on a abandonné l'idée. On n'en a plus
parlé. Je sentais bien qu'ils avaient un petit peu peur,
car venant de la bande dessinée, ils craignaient que je
dessine des Schtroumfs dans les marges du roman, etc.
Alors, j'ai carrément passé un examen ! J'ai commencé à
dessiner le premier chapitre, le départ à la guerre,
Bardamu sur le bord de la route, etc. Avec Me Gibault,
on est montés à Meudon, dans la maison de Céline et j'ai
présenté mes dessins à Mme Destouches qui a donné son
accord. A partir de ce moment-là, j'ai eu le feu vert
pour continuer. Voilà comment ça c'est passé, mais dès
que j'ai eu l'accord de l'ayant-droit, je me suis senti
beaucoup plus à mon aise pour mener ce projet à bien.
Le
projet est désormais lancé, arrive l'heure des choix.
Quand on compare votre travail avec ceux qui vous ont
précédé, on est frappé par le nombre et l'abondance des
dessins. Pouvez-vous expliquer votre choix ?
Dès le départ j'ai opté pour un travail surchargé.
J'ai voulu un maximum de dessins afin de mettre le texte
en valeur. Pour illustrer Céline, ce n'est pas possible
de faire deux dessins par chapitre ! Il y a tellement de
personnages, d'action, d'emmerdes... L'œuvre
de Céline est très dense. C'est un foisonnement
bordélique... Il charge, il en rajoute, il radote, il
exagère. Il fallait que les dessins accompagnent le
texte. C'était pas possible de se contenter de une ou
deux illustrations par-ci, par-là... Une page de
Voyage au bout de la nuit est si riche qu'elle offre
au moins quinze possibilités d'illustrations
différentes. Il faut faire un tri, il faut faire un
choix. J'ai fait beaucoup de dessins pour tenter
d'attraper toutes les chances qui m'étaient offertes, et
je ne voulais pas en rater une... Malgré tout, je suis
certainement passé à côté de différentes possibilités
pour montrer les choses. C'était inévitable. C'est pour
cela qu'il y a beaucoup de dessins. Et puis, quand
Céline écrivait, il ne s'économisait pas, j'ai décidé de
le suivre... D'y aller à fond.
Certains
vous ont reproché de trop coller au texte, de ne pas "
réellement " illustrer Céline.
Normalement,
un illustrateur tourne autour du sujet, s'exprime en
parallèle du texte. Il dessine sa vision de l'œuvre
et cherche des astuces graphiques... C'est le point de
vue de l'illustrateur... Faire le malin en quelque
sorte. En ce qui me concerne, je n'ai pas voulu faire
ça. Mes illustrations sont volontairement répétitives,
redondantes avec le texte pour mieux faire ressortir les
ambiances, la mesquinerie des personnages... C'est tout
ça Céline ! Bien évidemment, cette démarche s'est
affinée en cours de route. Mais l'objectif était de
mettre en valeur toutes les ambiances, l'Afrique,
l'Amérique, le retour en banlieue... Mort à crédit
c'était le même principe d'illustration.
Comment
avez-vous travaillé la mise en pages du texte et des
images ?
Futuropolis
avait demandé à Gallimard la composition du Voyage au
bout de la nuit dans la collection " Folio ". On
s'est retrouvé avec de longs rouleaux de texte, et j'ai
fait la maquette à partir de ça, avec des ciseaux et de
la colle. Je distribuais les textes et les images en
fonction du sujet traité. Quelquefois j'étais obligé de
repatiner le tout pour que l'ensemble tombe bien comme
il faut. Le texte devait s'arrêter à un point, et on ne
peut pas commencer une colonne avec une ligne seule...
Par moments, je devais recadrer l'image pour éviter de
trop décaler le texte ; tout en essayant de créer un
rythme de lecture.
Un
travail de titan !
C'était
très artisanal. L'informatique et la publication
assistée par ordinateur n'étaient pas aussi développées
que maintenant. Récemment, Futuropolis a réédité Mort
à crédit avec une nouvelle couverture, et ils
voulaient refaire la maquette. J'ai répondu :
certainement pas !
Et
c'est vous qui avez fait la maquette ?
La
maquette, c'est moi qui l'ai faite, pour la simple
raison qu'un maquettiste aurait fini par m'imposer un
format d'image. Moi les images elles sont toujours en
fonction du texte, elles sont à côté, on ne va pas les
chercher... Il n'y a rien de plus irritant dans un livre
illustré, un livre de photographies par exemple, d'avoir
une photo avec un numéro en dessous et d'aller chercher
la légende à l'autre bout de l'ouvrage. C'est quand même
beaucoup plus pratique de l'avoir sous la photo.
Quelquefois, dans certains livres, l'illustration est
quelques pages plus loin, elle n'est pas en face du
texte. Je trouve ça irritant. Mon principe de maquette
c'est des images moyennes qui vont se succéder, un petit
peu façon bande dessinée. On est dans la même situation.
On trouve les personnages avec différentes attitudes,
ensuite des pleines pages, des doubles pages pour
essayer qu'il y ait une espèce de rythme. Mais il
fallait aussi retomber sur nos pieds car on avait un
nombre de pages limité.
Au début cela n'a pas dû être facile de concevoir la
maquette ,
Pour
le Voyage au bout de la nuit, il y a eu de
nombreux tâtonnements. A un certain moment, il y avait
une page avec trop de culs -de-lampe, alors, je
rééquilibrais tout ça. J'en supprimais, etc. L'idée
était quand même d'avoir une page agréable à l'œil,
bien qu'ayant opté pour un travail surchargé. Mais les
hésitations étaient aussi dans le dessin. Par exemple,
il fallait donner un visage à Bardamu, ce qui n'était
pas simple. J'ai fait des essais, puis je suis retourné
sur le type de personnage assez commun, genre "
Brindavoine " que j'aime bien dessiner. Au total, j'ai
passé près d'un an sur le Voyage au bout de la nuit,
et à peu près autant sur Mort à crédit, même si,
pour ce dernier, c'était plus facile. J'avais
l'expérience du précédent.
Quel laps de temps entre chaque livre ?
Je
les ai enchaînés coup sur coup, les trois-là...
Ce qui est frappant, quand on voit votre maquette,
c'est l'expression de certains croquis.
Pour les premières pages de Voyage au bout de la nuit,
j'ai fait des lavis très proches de la réalité. Comme
c'était la première fois, avec Futuropolis, que nous
abordions un tel projet, il fallait faire des dessins et
une maquette assez proches du résultat final. Après, je
me suis contenté de faire des croquis pour figer les
emplacements, donner des indications sur les situations
où les caractères que je souhaitais illustrer. Pour moi,
les croquis sont toujours plus expressifs. C'est plus
vivant, c'est jeté. Les traits sont plus marqués, les
expressions sont plus fortes. Quand on passe au
définitif, forcément, ils perdent en fraîcheur. Et c'est
également valable pour un peintre. Quand on regarde les
croquis des grands peintres, ils sont plus intéressants
que leurs toiles. C'est pour cela qu'à la fin, je me
contentais de donner des indications,
afin de garder la fraîcheur des expressions pour le
dessin fini.
En plus de vos dessins des petites vignettes
parsèment le texte. Pouvez-vous expliquer ce choix ?
C'est
volontaire. J'ai souhaité parsemer les pages de nombreux
petits culs -de-lampe. Pour moi il s'agit d'une
ponctuation supplémentaire du texte. Dans l'absolu, il
n'y en a pas besoin, mais c'est comme cela que je les ai
envisagés. Comme les illustrations collent au plus près
du texte, il fallait aussi une forme de ponctuation pour
la respiration des images.
Pendant la conception du projet, avez-vous eu des
consignes ? des interdits ?
Non
! J'ai eu une totale liberté dans mes choix et mes
dessins.
Et les relations avec votre éditeur pendant ce temps-là
?
Mon
éditeur était comme tous les éditeurs du monde ! Une
fois le projet en chantier, il fixe une date de
livraison, il faut que cela se termine, il faut rendre
le travail (rires). A un moment, Futuropolis me
demandait de faire sept dessins par jour pour activer
les choses, gagner du temps. Là, j'ai dit non. Ce
n'était plus du dessin, mais l'usine... Je travaille à
mon rythme.
Existe-t-il des dessins inédits de vos adaptations de
Céline ?
Il
en a existé. Mais parce qu'ils étaient mauvais, ratés,
inaboutis, ou insatisfaisants, ils ont fini dans la
corbeille à papier...
Et des dessins retoqués ?
Non,
puisqu'une fois la maquette globale validée, je réalise
le dessin en fonction de la place qui lui est allouée.
Donc pas de dessins en trop, ni de dessins retoqués.
Verra-t-on un jour d'autres romans de Céline illustrés
par TARDI ?
Non
! ça y est, j'ai fait le tour. Les trois titres qui
m'intéressaient c'était le Voyage au bout de la nuit,
Mort à crédit et Casse-pipe. Chacun de ses romans
traite un sujet qui me passionne ; la France des années
1900-1930, la guerre de 1914-1918, la banlieue... Dans
mon esprit, les derniers romans de Céline sont moins
riches. Ils sont moins délirants, ils m'intéressent
moins. Et puis si je dois illustrer D'un château
l'autre, ça me pose des problèmes de
documentation... Les véhicules, les uniformes, la fuite
vers Sigmaringen, etc. Et dans les derniers romans de
Céline, il y a des personnages réels comme Le Vigan.
Ça m'embête de faire des
portraits, je préfère créer. De ce point de vue, Mort
à crédit c'était tout bon pour moi ! Tout se passe à
Paris avant la guerre de 1914 ! Mais au moment où je
travaillais sur Céline, l'autre titre auquel j'avais
pensé c'était Guignol's band.
Verra-t-on alors Guignol's band illustré par
TARDI ?
Je
ne peux pas vous dire que je le ferai un jour... Là je
suis parti dans d'autres directions. Non, je ne crois
pas revenir sur les illustrations de Céline.
Et illustrer d'autres auteurs ?
Je
ne pense pas illustrer d'autres livres. Quand on
illustre un auteur, on s'immerge totalement dans son
œuvre. Pour illustrer
Céline, j'ai bien dû lire tous ses romans une vingtaine
de fois. On est pris par le rythme, les personnages...
Et quand je travaille sur la maquette, la lecture se
fait ligne par ligne... L'investissement personnel est
très lourd. Après un tel travail sur un grand écrivain
comme Céline, il faut littéralement se désintoxiquer...
Pendant des mois, je n'ai pas pu ouvrir un de ses
livres. Et après avoir travaillé de façon intensive sur
les romans de Céline, tous les autres auteurs deviennent
d'une fadeur épouvantable. C'est pourquoi je ne souhaite
pas illustrer d'autres auteurs.
Quand
paraît Voyage au bout de la nuit par les éditions
Futuropolis, l'accueil est plutôt bon.
Quand
l'édition illustrée de Voyage au bout de la nuit
sort en librairie en octobre 1988 il y avait deux
tirages. Le premier tirage était broché, destiné à la
librairie. Et le deuxième - cartonné celui-là - était
destiné aux bibliophiles. Le premier tirage n'était pas
très important, 3000 exemplaires environ, et ils sont
partis tout de suite. Devant ce succès, les éditions
Gallimard ont décidé la réimpression de la première
édition. Mais en attendant qu'elle soit imprimée,
Gallimard a décidé de mettre en vente en librairie
l'édition reliée, beaucoup plus chère. On nous a
reproché une " manœuvre
commerciale ", de faire du fric sur le dos des
lecteurs... Alors que j'y étais pour rien ! Au final, on
a dû vendre 20 000 exemplaires de cette édition de
Voyage au bout de la nuit. Après ce succès, on a
fait Mort à crédit dans l'enthousiasme.
Justement, en 1991, pour Mort à crédit
l'accueil était moins enthousiaste.
Globalement,
Mort à crédit à moins bien marché que le
Voyage au bout de la nuit. Je pense qu'il n'y avait
plus l'effet de la nouveauté. La maquette était à peu
près la même, l'aspect physique du livre était
identique, la couverture idem. Et à mon avis le lectorat
de Mort à crédit est plus restreint. Pour le
grand public, Céline c'est l'auteur de Voyage au bout
de la nuit, même si je considère que Mort à
crédit est supérieur...
Quand on évoque Céline surgit immédiatement la
question de son antisémitisme. Avez-vous été confronté à
ce dilemme ?
Je
me suis posé la question avant de commencer à travailler
sur le projet. Mais je me suis dit que les gens ne
seraient quand même pas suffisamment cons [sic] pour ne
pas se rendre compte que j'avais illustré Voyage au
bout de la nuit, Mort à crédit qui sont reconnus, il
me semble, comme des romans grandioses, voire fondateurs
de la littérature française du XXe siècle... Céline
ayant fait énormément de petits, il faut bien le
reconnaître... Je me suis dit que les gens se rendraient
compte que j'avais illustré Voyage au bout de la nuit
et non pas Bagatelles pour un massacre.
Vous
a-t-on reproché d'avoir illustré Céline ?
A
partir du moment où l'on apprécie Céline, pour un
certain nombre de personnes, on devient suspect.
Ça, j'y ai pas coupé...
Certaines critiques n'étaient pas franches, pas
directes. Je n'ai jamais été traité d'antisémite, on n'a
jamais écrit noir sur blanc que j'étais antisémite...
Mais c'était des remarques du genre " Vous aimez Céline,
donc... " Ces réflexions m'ont quand même un peu
peiné... Il y a quelques années, j'ai reçu ici un
journaliste suisse pour un entretien et l'on évoque mes
différents travaux. A un moment on arrive à Céline et au
Voyage au bout de la nuit. Je dis au journaliste
: " Bon, vous êtes intelligent, vous n'avez pas besoin
que je vous explique pourquoi j'ai illustré Voyage au
bout de la nuit et Mort à crédit... " Le journaliste
me répond : " Non, non, non, pas besoin bien sûr... " Et
quand je reçois l'article, je lis " Jacques TARDI
illustre l'antisémite Céline ". Même si il n'y avait
aucune allusion directe, c'est assez désagréable de
retrouver " TARDI " et " antisémite " sur la même
ligne... Mais à un moment l'amalgame est hélas
inévitable. En ce qui me concerne, mon admiration pour
Céline est strictement littéraire, les pamphlets
m'emmerdent profondément. Ce que je reproche à Céline
c'est d'avoir laissé en friche Casse-pipe, qui
aurait certainement été un grand roman, pour écrire ses
pamphlets immondes.
D'après
vous, d'où viennent ces blocages vis-à-vis de Céline ?
Ils
viennent de la mauvaise réputation politique de Céline.
Certaines personnes ne lisent pas son
œuvre, mais ils le jugent
hâtivement d'après son parcours idéologique. Si vous
voulez, il y a une idée simpliste qui veut que le
talent, on ne l'accepte pas s'il est placé du mauvais
côté, et dieu sait si Céline s'est placé du mauvais
côté... Mais c'est son problème ! Ce serait simple si le
talent se trouvait à gauche ! Ce serait parfait, on
n'aurait pas à se poser de questions... Nous avons un
homme de gauche en face de nous, il aurait
obligatoirement du talent... Ce n'est pas toujours le
cas ! Il y a des sacrés ringards à gauche... Et ça, ça
passe pas.
Mais
si il y a des blocages, Céline est entièrement
responsable de cette situation. Avec ses pamphlets, il
s'est foutu la
gueule en l'air, avec une image de marque détestable. Il
ne faut pas oublier qu'en 1932, le Voyage au bout de
la nuit était considéré comme un roman populaire, un
roman " communisant ". Pour moi, quand Céline écrit
Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, il met
de l'eau dans son vin, il n'y a pas d'allusion directe.
A mon avis Céline n'a pas basculé brutalement dans
l'antisémitisme en 1937, il l'était depuis toujours.
Quand on lit L'Église,
qui est une ébauche de Voyage au bout de la nuit,
il y a un antisémitisme évident. C'est pourquoi je
considère que ses premiers romans sont " fréquentables
", car il n'y a aucune trace apparente d'antisémitisme ;
mais le personnage lui, est hélas " infréquentable ".
On dit souvent que Céline est un " anarchiste de
droite ".
Par
bien des aspects, Céline était aussi un anarchiste, même
si je n'aime pas cette expression " d'anarchiste de
droite ".
Vos dessins sont devenus tellement emblématiques que
vos dessins illustrent même les couvertures des
œuvres de Céline en poche ?
Avant même de faire le projet avec Futuropolis, on
m'avait proposé d'illustrer les couvertures de Céline.
Puis ça été refusé... Le directeur de la collection "
Folio " trouvait mes dessins trop sombres, trop tristes,
qu'on n'allait pas en vendre... (rires). Mais après le
succès de l'édition illustrée de Voyage au bout de la
nuit, Gallimard a tenté de rattraper le coup. Ils
voulaient que je ramène mes illustrations. Je me suis
fait un peu tirer l'oreille... Après tout ils étaient
toujours aussi noirs... Puis j'ai accepté. Mes dessins
illustrent toujours les couvertures de Céline. Le
directeur de la collection " Folio " a duré moins
longtemps qu'eux... Je ne me suis pas privé de lui dire
d'ailleurs...
M.
TARDI, après vous, plus personne n'a essayé d'illustrer
Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Vous
savez pourquoi ?
(long
silence) Vous savez ce que disait Céline : "
J'écris pour que les autres ne puissent pas écrire après
moi " Eh bien, je pourrais reprendre cette formule :
" J'illustre Céline pour que les autres ne puissent
plus le dessiner après moi ... " (rires)
Céline
disait aussi cela pour le cinéma...
Oui,
et je pense que si Céline n'a pas encore été adapté au
cinéma c'est exactement pour les mêmes raisons que j'ai
évoquées tout à l'heure pour la bande dessinée. Si un
réalisateur veut adapter Céline au cinéma il sera obligé
de faire des dialogues, qui seront moins bons que le
roman, et forcément, la puissance du texte disparaîtra.
Mais on peut considérer que le film a été fait, et que
l'on retrouve des adaptations du Voyage au bout de la
nuit dans de multiples séquences de plusieurs petits
films. Si l'on regarde bien certains films, l'influence
de Céline est perceptible.
Dans
Panique de Duvivier, il y a une place avec des
forains et un " stand des nations ", comme dans le
Voyage au bout de la nuit. Dans Les Portes de la
nuit, il y a des scènes qui se passent en banlieue,
on retrouve la mesquinerie des gens... idem dans Pépé
le Moko et Carnet de bal, qui ont des ambiances très
céliniennes. Si l'on met bout à bout ces extraits de
film, on retrouve l'œuvre de
Céline.
M. TARDI, je vous remercie pour cet entretien. Pour
conclure, avec le recul, avez-vous des regrets vis-à-vis
de votre travail sur Céline ?
On a toujours des regrets. Je trouverais cela dramatique
d'être satisfait de son travail, de se dire que c'est
merveilleux ce que l'on a fait... Avec le recul, je me
dis que de la première à la dernière illustration,
j'aurais pu faire mieux. (Propos recueillis par David
ALLIOT, BC n°316, février 2010).
************************
RENCONTRE AVEC HENRI THYSSENS
Les
retrouvailles ont lieu dans une brasserie au cadre
rétro, située près de la Grand-Place de Bruxelles, au cœur
des Galeries Saint-Hubert. De retour d'un séjour aux
Etats-Unis d'Amérique, Henri Thyssens est prolixe sur le
sujet qui nous intéresse tous deux. Rien d'étonnant à
cela : il est sans nul doute celui qui connaît le mieux
la personnalité et l'œuvre
éditoriale de Robert Denoël.
Au
lieu de lui consacrer un livre,
il a opté pour un site Internet -
www.thyssens.com -
entièrement voué à celui qui fut l'éditeur de Céline de
1932 à 1944. Cette réalisation constitue une réussite
sans équivalent appelée en outre à s'enrichir durant les
années à venir.
Conversation
à bâtons rompus avec ce libraire liégeois qui a consacré
plus de trente années à étudier la vie et l'œuvre
de son célèbre concitoyen disparu tragiquement le 2
décembre 1945.
Quand
as-tu commencé à t'intéresser à Robert Denoël et
qu'est-ce qui t'a amené à travailler sur lui ?
Au
début des années 70, mon vieil ami l'éditeur Pierre
Aelberts, qui l'avait connu, me raconta son histoire.
Elle finissait mal. J'ai voulu savoir pourquoi.
Le
fait que tu sois, comme lui, d'origine liégeoise a-t-il
joué un rôle quant à ton intérêt pour la destinée de cet
homme ?
Probablement.
Mais c'est surtout sa fin tragique qui posait question.
Sur
quels aspects tes recherches ont-elles porté et quelles
ont été les différentes étapes de ce travail ?
Aelberts
pensait que les communistes l'avaient exécuté, à cause
de ses idées ou à cause de ses publications. J'ai voulu
connaître les deux.
L'hypothèse
formulée par Aelberts n'était pas la seule, en fait.
Quelles sont celles qui ont été envisagées à l'époque ?
La
famille Denoël penchait pour une affaire
politico-affairiste. Personnellement, je n'avais aucune
opinion préconçue. Mais une fois qu'on connaît le
dossier, on ne perd plus de temps avec d'improbables
rôdeurs.
A
quelles difficultés as-tu été confronté au cours de
cette recherche ?
Dès
1974, j'ai rencontré Pierre Denoël, son frère cadet. A
cause de lui, aucun membre de sa famille n'accepta de me
recevoir : on me soupçonnait de vouloir, pour
d'inavouables motifs, remuer un passé douloureux. Sauf
Cécile, la veuve de l'éditeur, qui m'accueillit
chaleureusement.
Quels
sont les témoins de la vie de Robert Denoël qui t-ont le
plus impressionné, dans un sens ou dans l'autre ?
Jeanne
Loviton : une noire égérie, extrêmement séduisante et
inquiétante. Il n'y avait pas un mot qui ne fit l'objet
d'un calcul, pas un geste qui n'aboutît à une pose -
j'étais, après chaque visite, soulagé de quitter son
immeuble de l'avenue Montaigne, et pressé d'y retourner.
Pourrais-tu
expliciter cette réaction ambivalente ?
Son
intelligence était redoutable, sa parole aussi : elle me
fascinait, et m'effrayait un peu. Mais je ne pouvais
m'empêcher d'y retourner : un mot, une confidence, lui
échapperaient peut-être. J'étais jeune.
Et
Cécile Denoël ?
Cécile
était malade depuis longtemps, mais ses souvenirs (et
ses convictions) étaient intacts. Elle m'a beaucoup
aidé, sans se soucier des ukases de la famille Denoël.
Après sa mort, son mari, Albert Morys, en a fait autant.
C'était très méritoire.
C'est
elle, je crois, qui t'a signalé l'existence du texte de
la pièce Progrès qu'elle détenait ?
Oui,
elle m'a montré ce tapuscrit inédit lors de ma première
visite, en 1977. Il était à vendre ; je n'avais pas les
moyens de l'acheter. Je l'ai signalé à Jean-Pierre
Dauphin. Il s'est rendu chez elle peu après avec Henri
Godard, a négocié l'affaire, et publié le livre au
Mercure de France. Il avait fait une belle trouvaille.
Quel
genre d'homme était Robert Denoël ? S'il fallait en
faire un bref portrait psychologique, qu'y aurait-il à
dire ?
Un
homme extrêmement complexe, à la fois dominant et
dominé, refoulé et exubérant, rieur et angoissé, un vrai
derviche. Louise Staman a, dans son livre, cité le mot
de Céline qui qualifiait Denoël de " zèbre ", en
rappelant que ce charmant animal a la faculté de se
camoufler au milieu de ses semblables grâce à ses
rayures changeantes.
En
quoi ses origines familiales et sociales
expliquent-elles en partie la trajectoire qui fut la
sienne ?
Il
n'a vécu que pour la littérature. Déçu par Liège, où il
n'en a pas trouvé digne de lui, il s'est tout
naturellement tourné vers Paris. Un certain atavisme,
probablement (son grand-père était avocat et écrivain),
et un besoin furieux de quitter un milieu familial
conventionnel, où il était en conflit permanent avec son
père, expliquent en partie son itinéraire.
Robert
Denoël était aussi un lettré et s'est essayé à
l'écriture. Quel regard portes-tu sur ses écrits
littéraires ?
Il
a écrit toute sa vie, sans jamais trouver l'inspiration,
alors qu'il détectait admirablement le talent des autres
: c'était un vrai éditeur. Mais il excellait dans la
critique littéraire. Max Jacob notait en 1943 : " Le
seul critique littéraire que nous ayons c'est Denoël :
ses " Vient de paraître " sont des chefs-d'œuvre
de justesse et de justice. "
Hormis
des articles de critique littéraire, qu'a-t-il laissé ?
Des
nouvelles assez anodines dans les journaux et revues
belges, au cours des années 20. Mais il n'a jamais cessé
d'écrire, jusqu'à sa mort : des nouvelles, toujours
aussi anodines. Elles sont restées inédites.
Pour
quelle raison n'as-tu jamais rédigé une biographie de ce
personnage ? Sont-ce les circonstances de son assassinat
qui rendent la chose tellement épineuse ?
Bien
entendu. Un jugement a été rendu en juillet 1950 qui
fait l'impasse sur la question. Impossible de le
remettre en cause sans risquer de procès. Comment écrire
une biographie complète dans ces conditions ?
Peux-tu
rappeler précisément la teneur de ce jugement de 1950 ?
En
fait, c'est un non-lieu qui a été prononcé, le 28
juillet 1950, par la Cour d'appel de Paris. Cela
signifie que si l'on disposait aujourd'hui de faits
nouveaux concernant le meurtre, on pourrait, très
théoriquement, obtenir la réouverture de l'enquête. Ce
n'est pas le cas pour l'arrêt définitif concernant sa
succession, prononcé le 13 décembre 1950 par la même
juridiction.
Quels
sont les éléments qu'a apportés le livre de Louise
Staman ? En quoi a-t-il fait progresser la connaissance
du dossier ?
Louise
a eu accès à un dossier de police extrêmement délicat,
et n'a pas eu peur de s'en servir. L'édition américaine
de son livre contenait des affirmations audacieuses que
ses traducteurs français ont supprimées, par peur des
procès.
En
quoi consistait ces affirmations audacieuses ?
Louise
mettait en cause Gaston Gallimard : selon elle, il
aurait peut-être trempé dans l'attentat des Invalides,
voire même l'aurait commandité, avec d'autres éditeurs.
Les
circonstances de son assassinat demeurent mystérieuses
mais que peut-on affirmer avec certitude aujourd'hui ?
Il
y eut trois enquêtes de police : la première conclut au
crime crapuleux. La deuxième aussi, mais n'excluait pas
la présence possible, aux Invalides, " d'une tierce
personne dont Mme Loviton tairait le nom " et qui
serait le meurtrier. La troisième conclut à un
assassinat à la suite d'une discussion concernant le "
dossier noir " constitué par Denoël, et qui mettait en
cause d'autres éditeurs. Cette version mettait à mal la
version de Jeanne Loviton : Denoël allait à un
rendez-vous, qui se transforma en guet-apens.
Sur
ton site, tu indiques que l'agenda Hermès de Denoël
constituait " la seule pièce à conviction dont disposait
la partie civile pour convaincre la justice que
l'éditeur avait, avant sa mort, brassé des affaires
d'édition très importantes, et qu'on ne pouvait
prétendre, comme le faisaient Mme Loviton et ses amis,
qu'il n'avait d'autre fortune que les 12 000 francs
retrouvés dans son portefeuille. " Qu'est devenu cet
agenda ?
L'agenda
se trouve, j'imagine, au greffe du tribunal de Paris.
Cécile Denoël en avait tiré une copie photographique
très fidèle,
dont
elle m'a confié un exemplaire. Je l'ai déposé, avec mes
autres dossiers Denoël, à la BLFC, dont les archives ont
été versées à l'IMEC. Un dénommé Derval, qui gère le
fonds Denoël, m'a fait savoir que l'ayant-droit de
Robert Denoël avait accordé une " exclusivité de
recherche " à la dame qui est payée pour rédiger une
biographie de l'éditeur. Le calepin n'est plus
accessible, même pour moi ! Dommage, car le document est
d'un grand intérêt.
Céline
apparaît comme un auteur sans beaucoup de scrupules face
à son éditeur mais Denoël lui-même fut-il sans reproches
à l'égard de son auteur vedette ?
Céline
a fait et défait les Editions Denoël. La maison a pris
son essor grâce à lui, puis elle a subi ses exigences
déraisonnables ; chaque nouveau contrat lui était
prétexte pour réclamer des avantages supplémentaires. Il
a saigné la trésorerie pendant toute sa carrière chez
Denoël. L'éditeur, qui n'était pas en position de
refuser, méprisait cette avidité mais plaçait le génie
de l'écrivain au-dessus de tout : pas une fois il ne l'a
lâché.
Mais
Céline avait-il vraiment conscience de mettre en péril
l'existence même des éditions Denoël ? Il aura un
comportement assez semblable avec Gaston Gallimard qui
disposait, lui, d'une solide assise financière...
Céline
ne pouvait ignorer que Denoël avait de grosses
difficultés financières, en 1936-1939, par exemple,
puisqu'il l'a écrit à tous ses correspondants, en
forçant même le trait : " Denoël en faillite, qui ne
me paye plus ", etc. Il était hanté par la " peur de
manquer ".
Denoël
était assurément un éditeur dans l'âme mais ses prises
de position (je songe notamment à l'article sur Céline
qu'il signa dans Le Cahier jaune) étaient-elles
uniquement opportunistes ? En d'autres termes, était-ce
ou non un homme de conviction, avec des idées politiques
relativement précises ? Et partageait-il les idées de
Céline ?
Denoël
s'engageait trop, il se croyait moralement obligé de
soutenir ceux qu'il publiait. Son article du Cahier
jaune et les interviews qu'il a données à propos de
sa collection " Les juifs en France " sont, à mon
avis, opportunistes. Seule comptait la survie de sa
maison d'édition. Ses convictions personnelles étaient
tout autres. Il publiait des auteurs juifs, avait des
amis juifs, des maîtresses juives - dont certains ont
témoigné à son procès en juillet 1945. Un " zèbre " de
l'édition.
Denoël
était-il plus coupable que ses confrères parisiens ?
Qu'avait-il essentiellement à se faire pardonner ?
Il
était plus coupable que les autres puisqu'il avait eu du
succès, qu'il était un homme libre et qu'il était Belge.
Mais si on examine son catalogue, on trouve peu
d'ouvrages compromettants : cinq ou six sur quelque 300
volumes publiés entre 1940 et 1944. Seulement, parmi ces
quelques livres-là, il y a Les Décombres, un des
plus gros succès de l'Occupation, et les rééditions des
pamphlets de Céline, faites à sa demande, rappelons-le.
Quelle
fut véritablement son attitude sous l'Occupation ?
Etait-elle ambiguë ?
On
a mis en cause sa duplicité : un coup pour Rebatet, un
coup pour Triolet. Mais on oublie qu'Elsa Triolet n'a
jamais été inquiétée jusqu'en 1944 : c'est un article
intempestif des Lettres françaises clandestines,
à propos du Cheval blanc, qui a attiré sur elle
l'attention des autorités françaises. Ses livres se sont
vendus durant toute l'Occupation. Denoël écrivait, début
1937 : " Je continue à publier communistes et
royalistes avec plaisir et sans aucun sorte de cynisme.
" Seul comptait le talent, et il a maintenu cet adage
jusqu'au bout. On a vu, après la Libération, ce que
donnait l'édition idéologiquement correcte...
Si
on compare, par exemple, son activité sous l'Occupation
avec celle de Bernard Grasset, que peut-on dire ?
Que
Grasset s'est, lui, vraiment engagé dans la
collaboration, et pas seulement par les livres qu'il
publiait. Il allait au-devant des exigences de
l'occupant.
Sait-on
si Denoël a, comme Gaston Gallimard, " raté " certains
auteurs qui lui avaient soumis leurs manuscrits ?
Personnellement,
je n'en connais pas, mais il a dû commettre des erreurs
de jugement. Si l'on disposait des archives de sa
maison, on pourrait mieux apprécier ses refus
éditoriaux.
Connaît-on
maintenant la ou les raisons pour lesquelles Céline
n'obtint pas le Goncourt en 1932 ?
La
raison en est purement commerciale : à cette époque, la
maison Hachette faisait et défaisait les grands prix
littéraires. Le roman de Céline était publié par un
éditeur indépendant, qui refusait de lui céder la
distribution de ses livres. Si le Voyage avait eu
le prix, Hachette aurait dû acheter, comptant, des
milliers d'exemplaires. Avec celui de Mazeline édité
chez Gallimard, dont le trust vert avait la
distribution, rien de tel : un dépôt à six mois, sans
bourse délier. Il suffisait donc de s'assurer du vote de
l'un ou l'autre juré. En l'occurrence, ce sont deux
Belges, les frères Boex, dits Rosny, qui firent
l'affaire.
La
relation que Céline eut avec Denoël apparaît assez
ambiguë. De la défiance, parfois du mépris, mais aussi
de l'estime et même de la considération, semble-t-il.
Est-ce exact ?
Il
semble que l'estime est venue après la mort de
l'éditeur. Durant treize ans ce furent plutôt des
rapports de force. D'ouvrier à épicier, si l'on veut. Ce
qui me frappe, c'est son manque de reconnaissance pour
tous les efforts de Denoël en sa faveur. Quand il
accepte Voyage, après trois refus ailleurs ;
quand il défend Mort à crédit alors que la presse
l'éreinte ; quand il prend parti en faveur de ses
pamphlets, alors que rien ne l'y oblige ; quand il le
réédite durant toute l'Occupation alors que le papier
est rare ; rien, vraiment, ne paraît trouver grâce à ses
yeux. Seule sa mort paraît l'avoir " racheté ". Après
tout, c'est lui qui a vraiment mis sa peau sur la
table...
Dès
le début, Céline refuse d'ailleurs l'amitié de Denoël et
veut précisément s'en tenir à de strictes relations
auteur-éditeur. Il y a une anecdote fameuse à ce
sujet...
Oui,
on connaît l'histoire du panier de fruits envoyé à
Montmartre alors que Céline était souffrant, et renvoyé
à l'expéditeur : " Je suis familier, pas intime
", aurait-il dit. C'est une anecdote. Mais je crois
Cécile Denoël quand elle raconte que Céline répondait à
ses invitations à dîner. Tout paraît changer avec le
Goncourt manqué.
Quelles
sont les grandes lignes que l'on peut tirer d'une
analyse de la production éditoriale de Robert Denoël ?
Tout
d'abord, la recherche constante de la qualité, de
préférence chez de jeunes écrivains. Si j'obtiens
l'autorisation de publier sa correspondance, on pourra
vérifier avec quelle minutie il lit - seul - les
manuscrits littéraires, proposant ensuite des
améliorations, refusant au besoin de les publier tels
quels. En 1943, Barjavel déclarait à un journaliste : "
J'étais jusque-là un journaliste, il a fait de moi un
écrivain. En cette matinée, il m'a appris mon métier.
C'était un homme fantastique. A part Céline, tous ceux
qui sont passés chez lui doivent quelque chose de leur
talent. "
Ensuite,
c'est le souci de coller à l'évènement : les livres
politiques (des deux bords) publiés par Denoël entre
1936 et 1939 constituent une remarquable bibliographie
de la guerre d'Espagne.
Le
grand problème de Denoël ne fut-il pas qu'il n'eut
jamais les moyens de ses ambitions ?
Oui,
ce fut un problème constant jusqu'à 1942. Quand les
capitaux furent enfin là, ils étaient allemands, c'était
la guerre, et le papier manquait.
A
ce propos, Céline se plaignait d'être réédité sous
l'Occupation avec du papier de piètre qualité. Les
autres auteurs de Denoël auraient-ils été favorisés de
ce point de vue ou est-ce encore une exagération
typiquement célinienne ?
Oh,
Céline va plus loin : il dit qu'il a toujours été
imprimé sur du " papier chiottes ", que Denoël ne lui a
jamais consacré un sou de publicité, etc. On a compris.
Mais il est vrai qu'en 1943, par exemple, Denoël a
publié une édition de luxe fort coûteuse d'un roman de
sa maîtresse d'alors, Dominique Rolin, tandis que les
livres qui sortaient de la rue Amélie étaient tirés sur
papier de bois.
Est-il
encore possible de faire en sorte que Robert Denoël ait
une sépulture digne de ce qu'il fut ou est-ce
aujourd'hui totalement impossible ?
Il
y a vingt-cinq ans, j'ai posé cette question au
conservateur du cimetière de Thiais : c'était
parfaitement possible. J'avais reçu les prix de
l'exhumation, le tarif des concessions. Mais il fallait
encore obtenir l'autorisation de la préfecture de police
: or, il existe un ayant-droit. C'est à lui que revient
cette décision.
Pour
quelle raison as-tu décidé de créer ce site Internet
entièrement consacré à Denoël ?
L'aide
de Louise Staman a été déterminante : son dossier de
police m'a permis de combler d'importantes lacunes dans
ma documentation. Et je n'avais aucune envie d'en faire
un livre : l'Internet, indéfiniment corrigible, m'a paru
le moyen le plus approprié pour un travail qui doit
compter actuellement quelque 700 pages, et qui est
appelé à en recevoir 500 autres, notamment dans le
domaine bibliographique. Aucun éditeur n'aurait pu
prendre en charge une telle somme. Pas assez commercial.
Que
peut-on actuellement y trouver ?
J'ai
divisé le site en plusieurs rubriques.
*
Une Bibliographie qui, en ce moment, n'est qu'une
énumération des livres publiés par Denoël à différentes
enseignes, mais quand le système sera opérationnel,
chacun de ces titres renverra, d'un simple " clic " (je
l'espère) à sa fiche détaillée.
*
Une Chronologie biographique (qui ne se termine
pas en 1945, mais en 2006).
*
Un Dossier de presse qui devra encore s'étoffer
car, outre les articles qui parlent de Robert Denoël, je
mets en ligne ses interviews et, bientôt, il y aura ses
propres articles dans la presse belge et parisienne.
*
Une rubrique Documents qui, en ce moment, ne
contient que les actes de ses différentes sociétés, mais
qui comportera d'autres pièces.
*
Une série de Notices biographiques consacrées à
des auteurs, amis et amies, qui ont joué un rôle
déterminant dans sa vie, et que je développerai peu à
peu.
*
Deux rubriques importantes consacrées, l'une à son
assassinat, l'autre aux différents procès
intentés par sa veuve entre 1946 et 1950.
*
Une rubrique qui m'est chère mais qui n'est encore qu'en
projet : sa correspondance. Denoël était un
épistolier de talent. Par exemple, ses lettres à
Champigny sont admirables. Tout le site est illustré de
photos et de documents mais il en viendra d'autres : je
dois d'abord m'assurer que leur mise en ligne est
autorisée.
Outre
le livre de Louise Staman et les divers articles que tu
as écrits dans le Bulletin, que peut-on lire de notable
sur Robert Denoël aujourd'hui ?
En
1975, personne ne voyait l'intérêt d'une biographie de
cet éditeur. En 1995 encore, le numéro du Bulletin
célinien publié à l'occasion du cinquantenaire de sa
mort est le seul hommage qu'on lui ait rendu dans la
presse. La biographie romancée de Louise Staman a
relancé l'intérêt du public, surtout en France, malgré
une traduction édulcorée de son livre.
Le
journaliste liégeois Jean Jour va publier un essai
intitulé Robert Denoël, un destin aux Editions
Dualpha. Et une journaliste française a été chargée, il
y a cinq ans, par les Editions Fayard, puis Fayard
Denoël, de rédiger une biographie qui devrait paraître
en 2007 et qui, dit-on, fera autorité. Il faut le croire
puisqu'on l'affirmait avant même qu'elle fût rédigée.
Malgré la difficulté à parler de corde dans la maison
d'un pendu, on peut espérer que cette dame, que la
presse qualifie de " chagrineuse d'étouffeurs ",
conservera assez d'indépendance pour mener à bien cette
entreprise périlleuse. (Propos recueillis par Marc
Laudelout, BC n°276, juin 2006).
**********************
RENCONTRE AVEC FREDERIC VITOUX
Romancier,
critique littéraire après avoir été critique
cinématographique et, depuis 2001, membre de l'Académie
française, Frédéric VITOUX est connu
des céliniens pour avoir publié plusieurs livres sur
l'auteur de " Nord ", dont une Vie de Céline
proposée l'année passée dans une édition revue et
augmentée. Il nous reçoit chez lui à Paris, quai
d'Anjou, au cœur de l'Ile
Saint-Louis dont il est aussi le mémorialiste. Une
rencontre placée sous le signe de l'amitié et de cette
ferveur commune pour le natif de Courbevoie.
Quel
est le premier livre de Céline que vous avez lu ?
D'un
château l'autre, trouvé dans la bibliothèque
familiale. Je m'en souviens très bien : un exemplaire de
la collection " Blanche " de Gallimard que mon père
avait dû acheter à l'époque de sa parution. Je devais
avoir 15 ans... J'ouvre ce livre... et je n'y comprends
rien ! Je n'imaginais pas qu'on puisse écrire des
phrases aussi invraisemblables, des termes saugrenus,
fous, d'inspiration argotique, une syntaxe totalement
éclatée. J'étais fasciné. Incrédule même. Je me suis dit
: " Ça n'est pas possible,
non ! La littérature, ça serait donc ça aussi ? Une
belle liberté ! " J'étais en face de quelque chose
d'opaque et de totalement fascinant à la fois. Ce que ce
livre semblait raconter me paraissait tout aussi
incompréhensible. Il y était question de Sigmaringen, de
Pétain, de Bichelonne. C'était qui, Pétain ? C'était qui
Bichelonne ? C'était quoi, Sigmaringen ? Un territoire
enchanté, une ville, une page d'histoire ? Quelle
histoire ? On ne m'avait jamais parlé de Sigmaringen, ni
chez moi, ni à l'école évidemment. Jusqu'alors, j'avais
lu des livres beaucoup plus prévisibles. Dumas, Jules
Verne, etc. Les enchantements habituels de
l'adolescence. Et aussi des livres plus démodés ou
décalés sans doute. Les romans de mon grand-père en
particulier, qui figuraient dans la même bibliothèque de
notre appartement : Claude Farrère, Edouard Estaunié,
les frères Tharaud, Elémir Bourges, René Boylesve,
auteurs assez oubliés aujourd'hui, parfois injustement
peut-être, mais c'est une autre histoire.
Bref,
je n'ai pas pu vraiment lire à l'époque D'un château
l'autre, j'étais resté à l'écart, perplexe encore
une fois, fasciné, sans pouvoir y comprendre
grand-chose... Et puis, à l'âge de 17 ans, j'ai lu
Voyage au bout de la nuit. Cela a été un choc
considérable. Il existe très peu de livres dont on peut
se dire qu'ils vous changent ou mieux, qu'ils vous
bouleversent, qu'il y aura à tout jamais un avant et un
après cette lecture. Beaucoup d'excellents ouvrages vous
émeuvent, bien entendu, vous touchent, vous amusent,
vous enrichissent. Mais des livres dont la force est
telle qu'on voit désormais le monde différemment et que
votre sensibilité sera à jamais changée après les avoir
lus, non, ils sont fort nombreux. Voyage au bout de
la nuit, par son ton, son écriture, son rapport avec
la mort, à la fois, cette féerie et ce réalisme si âpre,
a été pour moi de ceux-là. Des phrases comme " La
vérité de ce monde, c'est la mort " ; " Il faut
choisir, mourir ou mentir " ; " L'amour, c'est
l'infini mis à la portée des caniches " et tant
d'autres, je n'ai pas besoin d'insister pour vous
convaincre qu'il s'agit là d'aphorismes, de réflexions
qui vous bouleversent à 17 ans. En fait, je pense que je
ne me suis toujours pas remis de la lecture du
Voyage.
Ensuite,
votre intérêt pour Céline est tellement vif que, lorsque
vous faites des études de lettres, vous décidez de lui
consacrer votre thèse de doctorat...
Au
risque de vous décevoir, ma première vraie passion
littéraire, après un bac math élem, le début d'une
classe de mathématiques supérieures puis la préparation
de l'Institut des Hautes Etudes cinématographiques, a
été James Joyce. J'avais déposé, après ma licence de
lettres, un sujet de doctorat de 3ème cycle sur certains
procédés narratifs dans Ulysse. J'avais fait de
longs séjours à Dublin avec Nicole, qui n'était pas
encore mon épouse, juste une amie libraire dans l'Ile
Saint-Louis (cette Ile Saint-Louis qu'elle comme moi
n'avons jamais quittée de notre vie), et qui partageait
cette ferveur joycienne. Assez vite, j'ai renoncé à ce
travail universitaire parce que je me suis rendu compte
que je ne maîtrisais pas suffisamment l'anglais, et
surtout toutes les subtilités des expressions ou du
jargon dublinois, etc.
Je
risquais de faire un travail médiocre. Un doctorat de
troisième cycle, ce n'est pas un simple mémoire de
maîtrise. Il faut apporter du nouveau et je ne me
sentais pas capable d'apporter du nouveau sur James
Joyce. Je me suis dit alors : quels sont les grands
écrivains sur lesquels il y a un tas de choses à
étudier, les œuvres majeures
en quelque sorte que l'université a pour l'instant
négligées ? Une réponse s'est imposée tout de suite :
Céline bien entendu ! Nous étions en 1968. Céline était
mort sept ans auparavant. Un jeune universitaire belge
(qui est, depuis, devenu mon ami), Marc Hanrez, lui
avait consacré un excellent ouvrage dans la "
Bibliothèque idéale " de Gallimard, si je me souviens
bien. Et il y avait eu bien sûr les très précieux
Cahiers de l'Herne de Dominique de Roux en 1963,
puis 1965.
Voilà
pour l'essentiel. L'université française, pour sa part,
ne voulait pas encore entendre parler de Céline, dont
j'avais entre-temps lu à peu près toute l'œuvre.
J'ai donc tenté ma chance. Une thèse sur Céline ? Hum !
L'accueil a été d'abord décourageant, à la Sorbonne. On
m'a signalé un professeur, Jean Levaillant, susceptible
de patronner une thèse sur Céline, qui venait d'être
muté à Nanterre et dont le père, Maurice Levaillant,
avait été, je crois, un grand spécialiste de
Chateaubriand. Je débarque donc à Nanterre en mars 68.
L'époque et le lieu étaient plutôt turbulents.
Qu'importe ! Levaillant me dit alors très loyalement
qu'il ne connaît pas grand-chose à Céline, mais qu'il
est prêt à m'aider dans la mesure de ses moyens. Et il
ajoute : " Ne parlez bien entendu dans votre thèse
que des deux premiers romans : Voyage et Mort à crédit.
Après Céline devient antisémite, ce n'est plus
intéressant. " Il ne soupçonnait sans doute pas que
l'œuvre de Céline forme un
tout, du premier au dernier livre, et que, même à
travers son évolution thématique et stylistique,
elle préserve une grande cohérence. Peu importe !
J'accepte la règle du jeu, je relève le pari. Voyage
au bout de la nuit et Mort à crédit, c'était déjà
énorme.
Ce
travail qui va devenir peu à peu " Louis-Ferdinand
Céline, misère et parole ", je l'ai soutenu en 1972.
Entre-temps, le professeur Levaillant avait été nommé
dans une autre université encore plus agitée, novatrice
pour ne pas dire gauchiste : Vincennes, creuset d'un
nouveau type d'enseignement au temps des grandes utopies
post-soixante-huitardes. Céline à Nanterre et Vincennes,
à la réflexion, pourquoi pas ? Le conservatisme de la
Sorbonne ne lui aurait pas convenu, après tout. Jean
Levaillant a été un directeur de thèse d'une parfaite
courtoisie. Mais encore une fois, il ne m'a rien
apporté. Il ne le pouvait guère. Il n'était pas du tout
familier de l'œuvre de
Céline. Il m'a reçu trois fois en tout et pour tout, en
me disant seulement : " Ça
me paraît intéressant, ce que vous faites. Continuez !
" J'ai craint un moment qu'il ne réserve ses
commentaires, voire ses critiques, pour le jour de la
soutenance de thèse, mais ça n'a pas été le cas. J'ai
obtenu la mention " Très bien ".
Qui
faisait partie du jury ?
Il
y avait Henri Mitterrand et un linguiste dont j'ai
oublié le nom. Mais pas de spécialiste de Céline, encore
une fois, car à l'époque il n'y en avait pas, du moins à
l'université. Par la suite, Henri Godard fera carrière
dans l'Université française, il en sera le célinien
attitré, il éditera aussi avec une érudition
irréprochable Céline en Pléiade. Mais en 1968, si je
puis dire, il n'existait pas.
Bernard
Pivot, un ami très cher qui était alors directeur
commercial chez Gallimard, m'a demandé de lui
communiquer ma thèse en me disant que ça pourrait
peut-être intéresser Gallimard. Il ne se trompait pas.
La décision a été prise en effet de la publier dans la
collection " Les Essais ". J'étais abasourdi, heureux,
fort intimidé aussi. Il s'agissait d'une collection
prestigieuse. Dans son catalogue se trouvaient
Kierkegaard, Mircea Eliade, Cioran, Sartre,
Merleau-Ponty, etc. J'ai consacré six mois à revoir ce
texte, à le resserrer, à le débarbouiller de son jargon
universitaire. Ça été mon
premier livre littéraire paru.
Vous
n'aviez pas encore publié votre premier roman, Cartes
postales, à ce moment-là ?
Non,
la thèse est parue au printemps 1973. J'avais
entre-temps écrit ce premier roman, Cartes postales,
une sorte de pari narratif un peu fou et ludique inspiré
par une collection de vieilles cartes postales des
années 1900 qui avaient été données à ma femme par un
collectionneur. ce manuscrit, Fixot me l'avait embarqué
aussi pour le soumettre au comité de lecture de la rue
Sébastien-Bottin. Cartes postales donc avait été
accepté à son tour, pour paraître à la rentrée de
septembre 1973. C'était tout à fait inattendu pour moi
d'être en l'espace de quelques mois publié à la fois
dans la prestigieuse collection " Blanche " et dans la
collection " Les Essais ". J'étais sur un nuage.
Pour
écrire L.-F. Céline, misère et parole, qui
n'était pas une étude biographique, je n'avais interrogé
aucun témoin. Après la soutenance, un ami de mon père
m'a mis en contact avec Lucette Destouches dont j'ai
fait ainsi la connaissance. Je crois qu'elle m'a su gré
de ne pas l'avoir importunée pour la rédaction de ce
livre. Elle a toujours été très méfiante, très craintive
à l'idée d'inconnus qui débarquent chez elle ou plutôt
chez la veuve de Céline. Elle a toujours voulu se
protéger. Je n'avais plus rien à lui demander. Mon livre
était fini. Notre amitié, si j'ose dire, a été
désintéressée.
C'est
en gros, à ce moment-là, dans le courant des années 70,
que le formidable retour en grâce de Céline s'est opéré,
qu'il s'est imposé à tous comme l'un des géants de la
littérature française du XXème siècle. Avec Jean-Pierre
Dauphin et Henri Godard qui écrivait à son tour une
thèse, j'ai été bientôt considéré comme l'un des
spécialistes de Céline. A cette époque, Gallimard
voulait créer les Cahiers Céline, avec l'appui
d'Antoine Gallimard qui faisait ses débuts au sein de la
maison familiale. Je me souviens qu'il m'avait même
présenté, fort amicalement, en 1973, à son grand-père,
Gaston, que je croyais à l'époque déjà mort, déjà
légendaire en quelque sorte. En fait, je n'ai pas
collaboré à ces Cahiers Céline pour diverses
raisons. Je m'éloignais professionnellement de
Gallimard. Mon second livre allait paraître chez
Grasset, au sein du groupe Hachette où travaillait
désormais ma femme.
Peu
après, Jean-Claude Fasquelle, patron de Grasset sous
l'autorité de Bernard Privat, m'a demandé d'écrire une
biographie de Céline. J'ai décliné cette offre, je ne
m'y sentais pas prêt, en lui proposant plutôt, un peu
par boutade, une vie de son chat. Et c'est ainsi que
j'ai écrit ce petit livre, moitié essai, moitié
biographie vagabonde, sur Bébert, le chat de
Louis-Ferdinand Céline, dont le succès critique et
public me parut à cette époque inespéré, une façon
d'aborder enfin la dernière partie de la vie et de l'œuvre
céliniennes négligées dans ma thèse, pour les raisons
que je vous ai données.
J'avais
entre-temps fait la connaissance, par Lucette, de
François Gibault avec qui j'ai noué d'emblée des liens
très cordiaux. Après la publication, en trois tomes, de
sa biographie de Céline, si digne d'éloges en
particulier pour ses enquêtes, ses recherches
scrupuleuses, son érudition, Jean-Claude Fasquelle m'a
encore relancé pour que j'écrive ma propre biographie de
Céline. C'était aussi le souhait de Lucette qui, si elle
appréciait bien entendu comme moi le travail de
François, estimait que je pouvais avoir une approche
intéressante, singulière, avec mon propre regard
littéraire sur Céline, ma déjà longue intimité avec son
œuvre. Lucette m'a consacré
des heures et des heures d'entretien. Je me suis souvenu
alors de mes conversations amicales avec Jacques
Benoist-Méchin, de ses témoignages sur Céline (il
n'avait pas encore publié ses propres mémoires), de mes
rencontres avec d'autres proches de Céline comme Lucien
Rebatet, etc.
Lucette
avait retrouvé dans son coffre toutes les lettres que
Céline lui avait adressées depuis la prison de
Copenhague, et qui n'avaient jamais été exploitées. Elle
me les a confiées. En bref, pour moi, cette biographie,
qui était aussi un regard, une interprétation
biographique, un commentaire sur la vie de Céline,
devait être le point final, l'aboutissement de mes
travaux sur lui, après ma thèse, après Bébert,
après le livre-dossier réalisé pour l'éditeur Belfond,
après les préfaces rédigées pour les
Œuvres de Céline éditées par
le Club de l'Honnête Homme, sans compter les nombreux
articles écrits pour le Magazine littéraire, Le
Nouvel Obs, etc.
Cela
étant, je n'aime pas être considéré comme le spécialiste
de Céline, même à côté de critiques, de biographes,
d'érudits ou de professeurs aussi indiscutables que
Henri Godard, François Gibault ou Jean-Pierre Dauphin.
Céline est un écrivain immense, le plus traduit dans le
monde des auteurs français du XXème siècle. Il est
tellement immense que je trouverais absurde de m'ériger
comme le tenant de la vérité célinienne. Céline est un
écrivain convulsif, passionnel, excessif. Les rapports
des lecteurs de Céline avec son œuvre
sont parfois de même nature. Passionnels. Pour ne pas
dire fanatiques, excessifs à leur tour. Ces céliniens-là
(je ne parle évidemment pas de Godard, Gibault ou
Dauphin !) ne sont guère tolérants les uns avec les
autres. Chacun croit détenir la vérité, l'unique vérité
sur l'auteur du Voyage. Chacun déteste
copieusement la vérité des autres. Cela me laisse
rêveur. J'ai certes beaucoup écrit sur Céline, j'ai
proposé une biographie, la plus loyale et personnelle
possible. Mais je n'ai vraiment pas le sentiment que les
études céliniennes s'arrêtent là, au contraire. Tout ne
fait que commencer...
Lucette
est très présente dans votre biographie : les céliniens
ont mis en cause certaines de ses assertions qui, de
toute évidence, n'ont pas été recoupées.
Vous
touchez là un point délicat et intéressant. J'ai eu en
effet la chance de pouvoir solliciter un témoin
privilégié, Lucette. Elle m'a consacré, je vous l'ai
dit, des heures et des heures, des jours, des semaines,
des mois d'entretiens. Elle a vécu auprès de Céline
pendant près de trente ans, partageant presque chaque
instant de sa vie, de ses errances, de ses épreuves, de
son exil. Impossible de faire l'économie de son
témoignage, de ses informations, de son regard, de ses
émotions. Tout ce qui, dans ce qu'elle me confiait,
était du domaine de la stricte information et non du
personnel, tout ce que je pouvais recouper en somme, je
l'ai utilisé directement. Quand ce n'était pas le cas,
quand il ne s'agissait que d'un témoignage, le sien,
avec ce qu'il comporte forcément de subjectivité, voire
de risque d'erreur, je l'ai mis entre guillemets, comme
un élément d'information. Voilà ce que raconte Lucette,
voilà ses propres paroles, voilà ce qu'elle ressent ou
ce qu'elle a ressenti, voilà comment elle a vu ou vécu
certaines choses, point !
Lorsque
Lucette se trompe ou infléchit la réalité objective des
choses (si toutefois cela a un sens de parler de réalité
objective !), c'est encore une fois elle qui parle, pas
moi. Il peut lui arriver en effet de confondre des
dates, d'écorcher un nom propre, d'avoir une mémoire
incertaine sur tel ou tel fait, mais sa sensibilité, ses
intuitions, sa perception si sensible des choses
demeurent à mes yeux tout à fait précieuses,
irremplaçables mêmes. Reste qu'il faut être vigilant,
bien entendu. Corriger si possible les erreurs
factuelles ou en donner d'autres interprétations, quand
on en dispose. Un exemple : votre compatriote Evelyne
Pollet m'avait envoyé une lettre indignée après la
parution de ma Vie de Céline, pour réfuter le
fait qu'elle ait songé à se suicider à cause de Céline
et de son indifférence affective envers elle, comme s'en
souvenait et le disait, entre guillemets j'insiste,
Lucette. Ayant des enfants, il était inimaginable pour
elle de mettre fin à ses jours, me disait-elle. Dans la
nouvelle édition de La Vie de Céline, parue chez
Gallimard, en poche " Folio ", en janvier 2005, je cite
sa lettre, sa réfutation du témoignage de Lucette, qui
était peut-être exagéré en effet. Comment trancher ?
Tout
le monde, ou presque, est aujourd'hui d'accord pour
admettre l'importance de Céline. La ligne de fracture se
situe plutôt entre ceux qui le considèrent comme un
salaud intégral et ceux qui, tel Philippe Sollers,
estiment qu'un grand écrivain ne peut pas être un
salaud. Comment voyez-vous l'homme Céline ?
Totalement
contradictoire. Il y a une phrase de Dostoïevski que
j'aime bien citer : " Le secret de la psychologie,
c'est la coexistence en chaque individu de sentiments
contradictoires. " Et c'est exactement ça dans le
cas de Céline : l'un des écrivains les plus vivants du
siècle car précisément l'un des plus contradictoires.
Chaque fois que l'on a envie de dire quelque chose sur
Céline, le contraire se révèle vrai aussi. Un écrivain
moderne et un écrivain passéiste à la fois. Un auteur
grossier et argotique mais aussi précieux et raffiné. Un
monstre d'égoïsme et aussi sensible à la souffrance et à
la misère de l'homme. Avec Céline, on est pris dans un
réseau absolu de contradictions.
En
ce qui me concerne, je n'ai pas rencontré l'homme
Céline. J'avais dix-sept ans quand il est mort. Bien
entendu, je le regrette, mais c'est peut-être mieux
aussi. N'aurais-je pas été déçu par un énergumène
vociférant avec lequel on ne dialoguait pas vraiment,
qui m'aurait peut-être mis à la porte ? Le voir,
l'entendre, ça devait être inoubliable, comme au
spectacle. Un échange était-il pour autant possible avec
lui ?
A
plusieurs reprises, notre ami Marc Hanrez a tout de même
dialogué avec lui, seul à seul...
Je
ne crois pas qu'il se soit agi d'un véritable dialogue
entre eux. Plutôt d'une conversation hiérarchique. Un
jeune universitaire venait l'interroger, il
s'intéressait à lui. Rien à voir avec deux amis qui
bavardent, qui échangent des idées. Tous les proches de
Céline m'ont confirmé cette impression. On ne discutait
pas vraiment avec Céline. Il écoutait et puis il se
mettait à parler, à soliloquer. C'était éblouissant.
D'une drôlerie sarcastique le plus souvent.
Dans
le disque de l'émission radiophonique que nous avons
édité, j'ai été très étonné de vous entendre dire que
Céline n'avait pas d'humour...
Ah
bon, j'ai dit ça ? Je ne m'en souviens pas. Il arrive
qu'on dise des bêtises (rires). J'ai toujours pensé au
contraire qu'il y avait une formidable drôlerie chez
Céline, peut-être pas de l'humour au sens impassible,
pince-sans-rire, au sens understatement comme
disent les Anglais (c'est peut-être cela que je voulais
souligner ?), mais au contraire un génie de la
caricature chez lui, de l'énormité, du grossissement de
toute chose pour en révéler les virtualités tragiques ou
comiques, c'est la même chose. Céline mettait en joie
ses auditeurs, ses proches.
Je
me souviens d'une émission de France-Culture où j'étais
invité de feu Roger Vrigny, qui animait une excellente
émission littéraire hebdomadaire. On parlait précisément
de la caricature célinienne. Je lui disais que les excès
de Céline désarment ou désavouent même parfois le
contenu insoutenable de certains développements des
pamphlets antisémites qu'il a écrits. Réprobation de
Vrigny, qui commence à lire un passage de Bagatelles
pour mieux s'en indigner, prouver qu'il n'y a pas là
matière à rire. Et il se met à pouffer à la quatrième
ligne ! Lui, Vrigny, l'homme de gauche, avec un grand
sens moral, un sens éthique de la littérature ! Il se
reprend : on n'a pas le droit de rire avec ces
choses-là, dit-il. Sans doute, en effet ! N'empêche
qu'il n'avait pas pu s'empêcher de s'esclaffer, tout en
étant légitimement horrifié de ce qu'il lisait.
Cela
rejoint un propos de Jean-Paul Louis, l'éditeur de
l'Année Céline, qui a écrit que : " même, au plus fort
de sa connerie, il [le] fait encore rire ".
Peut-on
rire de tout par ailleurs ? Ça,
c'est un vaste problème. Je crois pour ma part qu'on
peut - peut-être - rire de tout en effet. L'humour juif
si délectable est là qui nous le prouve. Mais rire en
compagnie de qui ? Tout est là.
Vous
êtes attiré par le sud, la Provence, l'Italie. Les
tropismes céliniens sont, eux, plutôt orientés vers le
nord. Vous vous situez donc à l'opposé de Céline ?
C'est
une question qu'on m'a souvent posée. Comment peut-on
aimer à la fois Stendhal, l'Italie, Rossini d'un côté et
Céline de l'autre ? Notez que celui-ci est aussi
ambivalent : dans son œuvre,
il y a la violence, la convulsion, la mort, mais aussi
la légèreté, la grâce, la danse, les chats, bref, les
éternelles contradictions céliniennes. Reste, c'est
vrai, l'aspect crépusculaire, la partie noire de Céline.
Mais peut-on vivre en permanence avec le cauchemar, la
mort comme unique horizon ? Céline est l'un des
révélateurs les plus terribles de la littérature
française du XXème siècle ? Evidemment ! En ce qui me
concerne, j'ai besoin de corriger cette vision. Contre
toute logique, j'ai besoin de croire ou de faire
semblant de croire qu'il y a aussi le soleil, la
lumière, le sud, que la recherche du bonheur n'est pas
toujours vaine. J'ai besoin, mettons, de l'idéale
frivolité rossinienne, qui est une forme de sagesse.
Autrefois,
j'adorais Wagner, j'allais en pèlerinage à Bayreuth avec
mon épouse, etc. Je ne renie rien de cette passion. En
vieillissant, je crois tout de même que je suis plus
heureux, ou plus sage, avec la musique de Rossini. Il y
a quelque chose de monstrueux, pour un wagnérien, à
aimer une musique aussi frivole sans doute, je le
reconnais, mais la musique de Rossini demeure pourtant à
mes yeux la plus intelligente des musiques frivoles, la
plus heureuse des musiques savantes, la plus profonde
des musiques superficielles. J'ai passé du coup des
années à m'intéresser à Rossini, je lui ai consacré
trois ouvrages, et j'étais au comble du bonheur en les
écrivant, pour reprendre une expression stendhalienne.
Voyez
Henri Godard qui a aussi consacré une partie de sa vie
ou de ses études à Giono, à l'auteur du Bonheur fou,
ce titre si peu célinien ! Je partage pleinement son
admiration. Giono et Céline sont à des années-lumière
l'un de l'autre, mais pourquoi ne pas aimer l'un et
l'autre ?
Heureusement
pour le romancier que vous êtes, le style de Céline n'a
pas eu sur votre travail d'écrivain une influence
directe.
Au
risque d'un paradoxe, je pense que les grands écrivains
n'ouvrent pas de portes mais qu'ils les ferment. Céline
a été au bout d'une certaine démarche littéraire.
Impossible de poursuivre son voyage ! Proust achève
aussi une certaine tradition analytique du roman
français. Céline a porté à son sommet d'incandescence un
style à la fois précieux et populaire. S'il faut
chercher une forme de postérité célinienne, elle est
ailleurs. Regardez les écrivains que l'on dit céliniens
! C'est accablant. Ce n'est rien. C'est consternant. Ces
écrivains hissent leur paresse grammaticale, leur
complaisance, leurs facilités, leur vulgarité au niveau
de ce qu'ils croient être un style. Les malheureux !
Joyce aussi ferme toutes les portes que l'on veut.
Finnegan's Wake est un livre illisible et
passionnant. Que faire après ?
J'ai
été très marqué par Céline. Sa vision pessimiste
m'habite. L'imiter serait toutefois grotesque. Rivaliser
avec lui serait vain, indécent. Jules Renard disait : "
Il y a les grands écrivains et les bons. Soyons les
bons. " C'est déjà très difficile d'être un bon
écrivain. Chacun connaît ses limites. J'essaie d'être un
bon. Voilà tout. Si, toutes choses égales bien entendu,
je devais me situer dans la mouvance, dans la lignée
d'un écrivain du XXème siècle que j'admire profondément,
ce serait Valery Larbaud. Un des rares auteurs qui
aimaient faire aimer la littérature, faire partager ses
enthousiasmes, ses découvertes, de James Joyce à Italo
Stevo ou à Ramon Gomez de la Serna, etc. Ses curiosités,
ses générosités étaient sans frontières. Critique de
littérature étrangère au Nouvel Obs, j'essaie
aussi, à ma mesure, de faire aimer des écrivains encore
inconnus. J'admire la curiosité encyclopédique de
Larbaud. Le goût, l'élégance, la mélancolie de l'auteur
de Fermina Marquez ou des Enfantines
m'enchantent. J'éprouve une profonde admiration,
respectueuse et complice, pour Larbaud. Céline, c'est un
monument qu'on regarde de loin.
En
2001, vous avez été élu à l'Académie française au
fauteuil de Jacques Laurent. N'avez-vous pas pensé alors
qu'avec vous, c'est un peu ce grand maudit que fut
Céline qui entrait aussi à l'Académie, dans la mesure
où, si vous êtes connu comme romancier, vous l'êtes
aussi comme célinien ?
Céline,
entre nous, n'avait vraiment plus besoin de cette
reconnaissance ! Mais si on a élu un célinien pour
rendre aussi un hommage indirect à Céline (ce que je ne
crois pas), tant mieux !
Le
paradoxe étant que vous avez succédé à Jacques Laurent
qui, contrairement aux autres " hussards " (Nimier,
Déon, Blondin) n'aimait guère Céline...
C'est
vrai. En même temps, j'ai su, par des proches de Jacques
Laurent, qu'il avait tout de même lu ma biographie de
Céline qui ne lui avait pas déplu. Il avait été membre
du Prix des Quatre Jurys qui m'avait été décerné pour
mon premier roman. J'avais fait alors sa connaissance,
en janvier 1974. Ni lui ni a fortiori moi ne songions
alors le moins du monde à l'Académie française. Bref, il
y avait tout de même quelques complicités entre nous.
Et
ce fut une élection de justesse puisque vous avez été
élu au deuxième tour par 16 voix sur 30 votants, et dix
bulletins furent marqués d'une croix, ce qui signifie un
net refus...
N'en
soyez pas étonné ! Pratiquement toutes les élections se
jouent à une ou deux voix près. Quand un académicien ne
veut voir élu aucun des candidats qui se présentent, ce
jour-là, en l'occurrence Albert Memmi et moi en décembre
2001, il met un bulletin marqué d'une croix. C'est
l'usage. Sinon, son vote n'est pas comptabilisé. Il est
par ailleurs assez rare, dans l'histoire de l'Académie,
d'être élu la première fois que l'on se présente. J'ai
été en ce sens fort privilégié. Une fois que l'on est
élu, on est évidemment l'élu de tout le monde, et l'on
ne sait même jamais vraiment qui a voté pour vous ou
contre vous. C'est très bien ainsi.
En
fait, le premier signe objectif que m'ont adressé les
académiciens, c'est lorsqu'ils m'ont décerné le Grand
Prix du Roman en 1994 pour un roman dont les héros
étaient Stendhal et Rossini, La Comédie de Terracina.
Parmi la majorité d'académiciens qui m'avait distingué
figuraient, sans doute, les trois seuls écrivains avec
qui j'avais déjà des rapports personnels, amicaux, et
qui étaient précisément les amis de Jacques Laurent :
Michel Mohrt, Michel Déon et Félicien Marceau (élu lui
aussi à une voix près, si je me souviens bien !).
Par
la suite, j'ai eu le soutien d'Hélène Carrère d'Encausse
qui m'a encouragé à me présenter à l'Académie. Elle
avait été très touchée par mon livre L'Ami de mon
père. A une époque où tous les gens se croient tenus
de se comporter en juges, voire en procureurs, en
donneurs de leçons bien à l'abri dans le confort du
présent, veulent s'insurger contre le comportement des
individus de bonne foi, face à une histoire qu'ils n'ont
eux-mêmes pas vécue (ce qui, évidemment, ne dispense pas
d'un regard critique sur l'époque elle-même), Hélène
Carrère d'Encausse a apprécié le regard lucide et
affectueux que j'avais porté dans ce livre sur la
personne de mon père, journaliste au Petit Parisien
pendant la guerre et arrêté à la Libération, au moment
même de ma naissance. Ce fut aussi la réaction de
Maurice Druon qui fut également sensible à cet aspect du
livre. Ce qui me toucha beaucoup de sa part, car lui, le
co-auteur du Chant des partisans, fut, comme vous
le savez, d'un tout autre bord que celui de mon père.
Vous êtes célinien et vous êtes critique au Nouvel
Observateur. Cela vous a valu naturellement l'étiquette
de " célinien de gauche ". Qu'en pensez-vous ?
Je
déteste les étiquettes. Réduire Céline l'individualiste
à une étiquette politique, à un parti, est bien
hasardeux. Bien sûr, historiquement, dans son combat
antisémite, il a été proche d'une frange extrême de la
droite, " compagnon de route " des fascistes, pour
reprendre une terminologie chère aux communistes. Mais,
par ailleurs, les gens de droite les plus lucides ont
bien senti qu'il n'était pas des leurs. A gauche,
aujourd'hui, un journaliste comme Pierre Bénichou, qui
fut rédacteur en chef au Nouvel Obs, est mille
fois plus célinien que moi. Alors qu'un Mitterrand, lui,
qui avait une prédilection pour les écrivains de droite,
comme Chardonne, Laurent précisément ou Rebatet par
exemple, n'aimait pas Céline. Ces étiquettes, encore une
fois, ne veulent pas dire grand-chose.
Mais
j'évoquais plutôt une étiquette vous concernant.
Cette
étiquette ou plutôt ce clivage gauche-droite auquel vous
tenez tant me paraît pertinent pour définir un homme
politique, un parlementaire, une majorité et une
opposition gouvernementale, à la rigueur, pour qualifier
les prises de position successives (et qui peuvent être
contradictoires) d'un intellectuel engagé, comme on dit.
Mais pour un romancier ou un essayiste, pour une voix
qui se doit d'être singulière, de ne jamais se réduire à
celle d'un homme de parti ? Franchement, cela n'a pas
beaucoup de sens. Pour répondre toutefois à votre
question, sachez que je suis très heureux de collaborer,
depuis des années, dans la plus parfaite liberté
intellectuelle, aux pages culturelles du Nouvel
Observateur où je retrouve d'autres amis aux
sensibilités souvent fort diverses. Bien entendu, si les
engagements sociaux-démocrates du Nouvel Observateur,
pour parler vite, me faisaient horreur, je n'y
collaborerais pas. Si je n'éprouvais pas d'estime
intellectuelle pour des éditorialistes comme Jean Daniel
ou Jacques Julliard, qu'on ne saurait au demeurant
confondre, je n'y resterais pas davantage.
Le fait d'être célinien vous a-t-il valu des
inimitiés dans le monde journalistique ?
Certains
journalistes m'ont attaqué ou ont ironisé autrefois
parce que j'étais à la fois célinien et collaborateur du
Nouvel Obs. Il y aura toujours des fanatiques de
droite de Céline, qui le réduiront aux prises de
position politique qui les ravissent. Robert Faurisson
avait écrit quelque part que mon premier livre sur
Céline, c'était de la bouillie pour les chats dont ne
voudrait même pas Bébert ! A gauche, j'ai été attaqué
une fois par L'Humanité qui estimait qu'un de mes
livres sur Céline faisait la liaison avec les discours
fascistes d'avant-guerre. Tout simplement ! En revanche,
ma Vie de Céline fut dans l'ensemble bien
accueillie, puisqu'elle obtint le Goncourt de la
biographie, le prix Fémina-Vacaresco et le prix de la
Critique de l'Académie française.
Lorsque j'ai reçu cette bourse Goncourt pour la
biographie, j'ai été invité à déjeuner par les jurés qui
m'ont confié que j'avais obtenu le prix à l'unanimité.
J'avais à table en face de moi André Stil qui fut le
stalinien que vous savez et longtemps le directeur de
L'Humanité. Devant ses louanges et sa reconnaissance
de Céline, je me suis permis de lui rappeler que les
communistes n'avaient pas toujours dit ça. Il m'a
répondu que ces attaques appartenaient au passé et qu'on
savait maintenant que Céline était le plus grand.
C'était rétrospectivement assez savoureux, lorsqu'on se
remémore les attaques dont Céline fut l'objet, même au
moment de son décès. Cela étant, j'imagine que chez
certains intellectuels, l'étiquette " célinien " demeure
assez douteuse. Tant pis pour eux...
Vous qui avez été longtemps critique de cinéma, que
pensez-vous des projets récurrents d'adapter Voyage
au bout de la nuit au cinéma ? Est-ce une fausse
bonne idée ?
Voyage
est un chef-d'œuvre absolu
de la littérature française, qui tient autant à son
style, à son regard, à sa construction qu'à sa propre
inventivité narrative. Si le film se base uniquement sur
celle-ci, cela donnera un scénario quelconque. En
revanche, si le cinéaste a un regard, un style et un ton
qui fassent écho à l'univers célinien... Mais
existe-t-il un tel cinéaste ? Je pense que le metteur en
scène, plutôt que de faire une réelle adaptation,
devrait plutôt s'inspirer, absorber la matière
célinienne pour faire une œuvre
singulière.
Souvent
certains chefs-d'œuvre du
cinéma s'inspirent de très mauvais livres. Et il est
fréquent, à l'inverse, que des chefs-d'œuvre
donnent de mauvais films. L'exception qui confirme la
règle étant naturellement Le Guépard de Lampedusa
qui a donné le film sublime de Visconti. Il y a quelques
années, j'avais suggéré au cinéaste Andrzej Zulawski
d'écrire un film avec lui à partir de Nord. Il
adorait Céline. Sa propre carrière de metteur en scène
démarrait tout juste. Il me semblait que toute la partie
du roman qui se passe dans le château du Brandebourg
était très cinématographique. Il y avait une
dramatisation, une unité de lieu, un huis-clos, une
sorte de tragi-comédie avec ces vieux aristocrates
décavés, ces Français hagards...
Tout
cela aurait pu donner un bon film, mais le projet n'a
malheureusement pas abouti. Après sa lecture de ma
Vie de Céline, Roger Planchon m'avait approché pour
faire un film sur Sigmaringen, trouvant le sujet
formidable. Le film aurait été inspiré par D'un
château l'autre naturellement, mais aussi par la
biographie et ce que fut le parcours de Céline dans ces
lieux.
Un
mot de conclusion ?
Quand
j'ai commencé à travailler sur Céline, je ne soupçonnais
pas à ce point l'importance de l'écrivain. Chaque fois
que je relis Céline, je suis émerveillé. Un exemple ?
Ayant eu à évoquer récemment la débâcle de 1940, j'ai lu
des reportages, des témoignages, des textes littéraires
pour me replonger dans cette ambiance. Dans le prologue
de Guignol's band, je tombe sur cette description
des foules de civils en fuite sur les routes, et des
blindés français rescapés refluant eux aussi vers le
sud, et dont la population s'écarte : " Orageante
ferraille à panique ", dit-il de ces chars d'assaut
en retraite.
Formidable
formule ! Trois mots ! Tout est dit ! C'est
shakespearien. La terreur, le vocifération, le ridicule.
Tout l'art d'un écrivain est d'avoir de tels bonheurs
d'expression. Le sens du raccourci. Des allitérations.
Des images. Bref, le génie. (Propos recueillis par
Marc Laudelout et Arina Istratova, BC n° 273, mars 2006).
*********************
RENCONTRE AVEC FRANÇOIS
GIBAULT
Avec
son affabilité coutumière, François GIBAULT nous reçoit
chez lui, au premier étage du bel hôtel particulier
jouxtant le cinéma " La Pagode ". Etonnant personnage
que ce libertaire de droite, catholique,
lieutenant-colonel de réserve, amateur éclairé de
peinture moderne et d'art lyrique. Pénaliste réputé, il
cumule deux passions : Céline (le biographe est devenu
président de La Société des Etudes céliniennes) et
Dubuffet (il en administre la Fondation). Il vient de
terminer son troisième roman, Un nuage après l'autre,
et prépare l'édition de la correspondance de Céline au
pasteur Löchen.
Comment
se porte la Société des Etudes céliniennes ?
Elle
se porte bien. Comme vous le savez, l'essentiel de nos
activités, ce sont les colloques qui se tiennent tous
les deux ans et qui sont une grosse machine à organiser
intellectuellement et matériellement. Ensuite, l'année
suivante, c'est la publication des Actes. Le colloque de
l'année dernière a été un beau succès, une réunion
extrêmement fructueuse pour tout le monde. Nous étions,
comme d'habitude, une quarantaine venus, sinon de tous
les pays, du moins de tous les continents. Cela avait
été remarquablement organisé par l'Institut français de
Budapest, et les débats furent passionnants. Il faut
dire que le thème était, je crois, très bien choisi : "
Céline et la médecine ". Thème double puisque c'était à
la fois " Céline médecin " et " La médecine dans l'œuvre
".
Maintenant, nous travaillons sur le prochain colloque
qui aura lieu en France, dans un an, puisque l'usage est
l'alternance. Ce sera sans doute Paris, et nous aurions
voulu que ce soit au Val de Grâce, mais cette
administration vient de refuser pour les raisons que
vous imaginez. Le thème en sera " Céline et la guerre "
comme cela a été décidé lors de l'assemblée de juillet
dernier.
En
tant que représentant de l'ayant droit, pouvez-vous
susciter d'autres manifestations, telle une grande
exposition Céline à la Bibliothèque nationale ?
C'est
envisageable, mais il y a des réticences : les pouvoirs
ne sont pas très chauds pour organiser quelque chose sur
Céline. Ou alors il faudrait un grand évènement. Il
aurait fallu faire cela au moment du centenaire de la
naissance de l'écrivain, mais vous savez que cet
anniversaire n'a même pas été mentionné dans la brochure
des commémorations éditée
chaque année par le Ministère
des Affaires culturelles.
Beaucoup
de céliniens regrettent que les trois entretiens filmés
de Céline ne soient pas commercialisés sous la forme de
DVD.
Ça, c'est tout à fait
envisageable, d'autant que Frémeaux vient de publier,
sous la forme de disques compacts, une lecture intégrale
du Voyage au bout de la nuit. C'est une idée
excellente, et cela pourrait être une action possible de
la société. Par ailleurs, il existe un projet
cinématographique d'adaptation du Voyage. Cette
fois-ci, ça a l'air sérieux, le contrat est signé mais
je n'ai pas encore pu rencontrer le réalisateur François
Dupeyron qui est en train de travailler sur le scénario.
Vu l'importance de l'œuvre,
je crois qu'il envisage de faire un film en deux
épisodes. Etant donné son intérêt pour la Première
guerre mondiale, je crois qu'il va s'attacher surtout à
la première partie du livre, nous verrons bien... Quoi
qu'il en soit, je dois le rencontrer pour veiller au
respect du droit moral (vous savez qu'il y a plusieurs
manières d'adapter une œuvre),
et pour veiller aussi au choix des acteurs... Mais je le
crois soucieux d'être très fidèle à l'esprit de l'œuvre,
et je ne me fais guère de souci à ce sujet.
Comment
se porte l'œuvre de Céline
en librairie ?
Elle
se porte admirablement. Le meilleur indicateur, c'est
précisément le nombre d'exemplaires de Voyage par
an vendus en poche, car vous savez qu'on ne vend plus
qu'en poche pratiquement - et en Pléiade, mais ça c'est
un autre public. Le grand public, lui, n'achète plus
qu'en poche. On ne vend presque plus d'exemplaires en
collection " Blanche ". On vend plus de 40 000
exemplaires par an, ce qui est énorme. On en a vendu un
peu plus l'année où le manuscrit de Voyage s'est
vendu aux enchères publiques : là, il y a eu une espèce
de rebond. Il s'en est vendu plus de 50 000 exemplaires.
Je pense que Voyage est une des
œuvres classiques qui se
vend le mieux. Plus de 70 ans après sa parution, il n'a
pas pris une ride, et c'est encore un best-seller.
A titre de comparaison, Mort à crédit se vend à
10 000 exemplaires environ chaque année.
Quid
d'une édition scientifique des pamphlets ?
C'est
le serpent de mer, ça revient toujours, on en parle tout
le temps, mais vous savez que Madame Destouches est
opposée à cette réédition, sinon ça serait fait depuis
longtemps. En tout cas, il n'y a pas de projet précis.
Compte tenu du climat actuel, je crois que cela serait
très mal vu et même considéré comme une sorte de
provocation. Céline, de son vivant, ne voulait pas cette
réédition, et Madame Destouches ne fait que respecter
les intentions de son mari.
Avec
tout de même une exception : Mea culpa.
Mea
culpa, c'est autre chose. C'est un texte très court,
très élaboré et aussi anticommuniste. Longtemps, elle
s'est opposée à cette réédition. Je l'ai beaucoup
incitée à accepter une nouvelle publication. Par
ailleurs, on pourrait envisager une réédition partielle
des pamphlets. Je n'aime pas beaucoup cela car c'est une
façon de trahir l'auteur. Cela étant, j'avais comme idée
de republier la fin de Bagatelles (la partie qui
concerne l'URSS) avec Mea culpa. On pourrait
faire un très beau livre. De toute façon, le livre n'est
pas interdit puisqu'on peut le trouver notamment sur les
quais, souvent en édition pirate. Ce livre est en
circulation : les éditions originales ne sont pas
interdites de vente.
N'y
a t-il pas un manque de cohérence de la part de l'ayant
droit qui interdit certaines choses et en autorise
d'autres (les lettres aux journaux de l'Occupation, la
préface de l'Ecole des cadavres, etc.) ?
J'ai
toujours poussé Madame Destouches à accepter un maximum
de choses, notamment les adaptations, bonnes ou
mauvaises, car c'est intéressant de faire vivre une
œuvre. On a laissé passer un
certain nombre de choses y compris les abus de citation.
Madame Céline laisse faire. On ferme un peu les yeux.
Les pamphlets, cela fait partie de l'œuvre.
Ce sont des textes extrêmement violents, mais ils sont
intéressants du point de vue de la langue et du style.
Il y a des envolées
extraordinaires, ce n'est pas contestable.
Quand
paraîtra la correspondance de Céline au Pasteur Löchen ?
Tout
est prêt depuis longtemps, sauf la préface. Entre-temps,
le pasteur Löchen est décédé, comme vous le savez.
J'étais devenu très proche de lui, et sa disparition m'a
fait beaucoup de peine. Ce fut affreux, d'autant qu'il
est mort avant sa femme qui était grabataire. C'est lui
qui s'en occupait. Ils n'avaient qu'un seul désir :
c'était de mourir ensemble. Il est mort un mois avant sa
femme. A sa demande, je suis allé le voir à Metz, une
semaine exactement avant sa mort. C'est là qu'il m'a
demandé de prendre la parole lors de son enterrement
pour dire quel avait été son rôle dans la défense de
Céline, ce que j'ai fait, bien évidemment.
Chaque
fois qu'il y a des vacances judiciaires, je me dis que
je vais les utiliser à rédiger cette préface. Je dois
aussi classer les lettres par ordre chronologique. Au
début, les lettres sont datées ou faciles à dater car
elles ne comportent aucun repère permettant de les
situer dans le temps. Il s'agit d'une correspondance
très intéressante, car on y voit le changement de ton.
Au début, les lettres sont respectueuses (" vous homme
de Dieu, moi mécréant "), puis elles deviennent plus
débridées et plus cordiales. Il est amusant de voir
l'évolution de cette correspondance.
Y
a-t-il d'autres projets ?
J'ai
un projet personnel : j'aimerais faire quelque chose sur
Céline et Dubuffet. Comme vous le savez, j'ai l'honneur
de défendre deux œuvres :
Céline en littérature, Dubuffet en peinture, puisque je
suis Président de la Fondation Dubuffet. Dubuffet était
un homme aux talents multiples : peintre, lithographe,
sculpteur, graveur, mais c'était aussi un grand
écrivain, ce qu'on oublie souvent. Je ne désespère pas
un jour de le faire entrer dans la Bibliothèque de la
Pléiade. C'est une autre affaire. Il y a de vraies
correspondances entre les deux hommes. Il y a des fils
secrets entre ces deux êtres : ils étaient libres et ont
travaillé seuls, ne subissant aucune influence et
n'ayant pas de suiveurs. Ils sont aussi créateurs d'un
style, ce qui est rare, se moquant de l'opinion qu'on
avait d'eux. Ils ont aussi chacun commencé très tard
avec une première vie professionnelle : l'un comme
médecin, l'autre comme marchand de vins. Dubuffet a
commencé son œuvre à plus de
40 ans, et Céline a publié Voyage alors qu'il
avait à peu près cet âge. Leurs parcours sont assez
comparables.
J'avais
pensé intituler ma biographie " Céline, cavalier seul ".
Cette appellation peut également convenir à Dubuffet. En
fait, ce sont deux anarchistes très partisans de
l'ordre. La seule différence, c'est que si Dubuffet
avait une grande admiration pour Céline, l'inverse
n'était pas vrai. Que ce soit en peinture, en
littérature ou en musique, Céline avait, comme vous le
savez, des goûts classiques. Cela étant, on trouve dans
leur œuvre des propos
comparables quant à l'aspect révolutionnaire de l'art.
Dans Asphyxiante culture, Dubuffet affirme que
l'artiste doit être un révolutionnaire, qu'il est là
pour faire avancer les choses, pour chambouler ce qui
existe. On trouve une idée comparable dans Voyage au
bout de la nuit. Ils ont aussi en commun un côté
viscéralement français et, bien entendu, le génie car
Dubuffet, lui aussi, était un génie. Un jour, je ferai
une communication sur Céline-Dubuffet lors d'un
colloque.
Votre
confrère Jacques Vergès a écrit : " Admirer Céline à
une époque où règne la pensée unique et le terrorisme
intellectuel est presque un délit ". Le fait de vous
être intéressé de près à Céline vous a-t-il valu des
inimitiés, notamment dans le monde judiciaire ?
Absolument
pas. Cela tient au fait que je crois avoir écrit une
biographie objective de Céline, ne dissimulant aucun des
documents que j'ai découverts lors de mes recherches.
Ainsi, l'Ordre des médecins des Yvelines m'a donné
connaissance du dossier de Louis Destouches. J'y ai
trouvé une lettre qui n'est pas à la gloire de Céline et
que j'ai reproduite dans le deuxième tome de ma
biographie, alors que personne ne la connaissait et que
j'aurais pu la passer sous silence. On m'a souvent dit
qu'il s'agissait d'une biographie à l'anglaise ou à
l'américaine. Les gens qui auraient pu me reprocher de
m'occuper de Céline me rendent justice. J'ai essayé de
montrer Céline tel que je le voyais et, je pense, tel
qu'il était.
N'avez-vous
pas l'impression que la condamnation morale de Céline
est paradoxalement plus forte aujourd'hui que dans les
années d'après-guerre ?
C'est
un peu normal : pendant les années d'après-guerre, on ne
s'est pas beaucoup occupé de cet aspect de la Seconde
guerre mondiale. C'est ensuite que les historiens s'en
sont occupés. Nul doute que sa responsabilité est
engagée : il faut reconnaître que certaines phrases de
Bagatelles pour un massacre sont insoutenables.
Cela étant, quand on fait un livre en ne citant que ces
phrases-là et en gommant tout le reste, comme l'a fait
M. Rossel-Kirschen, on arrive à faire de Céline une
espèce de monstre. Sur le plan intellectuel, la méthode
est inacceptable et condamnable.
Dans
la préface des Lettres de prison, vous écrivez :
" Céline, mieux que tout autre, savait qu'il n'avait
pas voulu l'holocauste et qu'il n'en avait pas même été
l'involontaire instrument. Il savait aussi qu'il n'avait
en rien collaboré ". D'autres biographes de Céline
estiment, au contraire, qu'il a collaboré. Tout dépend
évidemment de ce que l'on entend par " collaboration
"...
Evidemment.
Céline a " collaboré " comme d'autres écrivains français
qui ont fini à l'Académie. Ceci dit, son dossier de
collaboration n'est guère consistant. Outre certaines
lettres aux journaux (surtout celles écrites en 1942 et
1943), ce qu'on peut surtout lui reprocher c'est d'avoir
permis la republication des pamphlets sous l'Occupation.
Et on ne peut pas uniquement imputer cela à son éditeur,
Robert Denoël. On connaît la lettre de Céline à Karl
Epting réclamant du papier pour permettre la réédition
de ces textes. Ceci, à une époque où la rafle du Vel'
d'Hiv avait eu lieu. Les déportations étaient connues,
même si le sort réel des déportés, lui, ne l'était pas.
Ainsi,
vous pouvez donc comprendre que vous choquez certaines
personnes lorsque vous écrivez : " Céline apparaît
fragile, sensible comme un enfant, souffrant de toutes
les misères, tragique et désespéré. "
Oui,
j'en ai pris, pardonnez-moi l'expression, plein la
gueule lorsque, sur un plateau de télévision, j'ai dit
que Céline était un humaniste. Or, Voyage au bout de
la nuit est bien le livre d'un humaniste, c'est
évident. Céline était un être très contradictoire :
avare et généreux, anarchiste et homme d'ordre, pour ne
citer que ces deux aspects.
A
cet égard, vous vous êtes d'ailleurs trouvé des points
communs avec lui.
En
effet, je suis bourgeois et anarchiste. Et surtout un
émotif rentré, si je peux m'exprimer ainsi. Lorsque
j'étais enfant, j'étais d'une extrême sensibilité. Comme
Céline, j'ai compris que c'était un immense défaut et
qu'il fallait rentrer tout cela, ne pas le montrer, se
durcir pour ne pas être vulnérable et prendre tous les
mauvais coups. Cela étant, il faut se garder, lorsqu'on
est biographe, de se laisser aveugler par les points
communs et éviter de faire une sorte d'autoportrait.
Comment voyez-vous le petit monde des céliniens ? Il
est pour le moins pittoresque, non ?
En
effet, mais je crois qu'il en est ainsi dans d'autres
sociétés littéraires où l'on trouve également ces
aspects de jalousie, de compétition, des petites
chapelles, etc. En ce qui me concerne, j'ai un avantage
: je suis bien avec tout le monde, que ce soit avec
vous, avec Philippe Alméras, ou avec Henri Godard. Et je
laisse chacun s'exprimer. Je pense que c'est une
condition absolue pour être président de la Société des
Etudes céliniennes. Je m'efforce de ne rentrer dans
aucune bagarre. Je ne suis même pas arbitre : je suis
au-dessus de toutes ces querelles.
Quant
à mon admiration pour Céline, je puis vous dire qu'elle
va en grandissant. Chaque fois que je relis Voyage,
je découvre des choses nouvelles. Ainsi, j'ai un
exemplaire où je souligne les passages qui suscitent mon
admiration. Tout le livre va finir par être souligné !
Vous savez que j'ai enterré récemment mon confrère
Jean-Marc Varaut. Peu de temps avant sa mort, il m'avait
demandé de lui faire la lecture car il ne pouvait plus
tenir un livre. Au téléphone, je lui ai dit : " Je
vais te lire des passages de Voyage au bout de la nuit
". Il était réticent. J'ai insisté, et je lui ai lu
des passages choisis (la guerre, l'Afrique et un passage
sur l'Amérique). Il écoutait, manifestement bouleversé.
Et, à la fin, il m'a dit : " Comme je regrette d'être
passé à côté de cette œuvre
! " C'était extrêmement émouvant pour moi.
Pour
conclure, j'aimerais vous demander des nouvelles de
Madame Destouches...
Vous
savez qu'elle a 93 ans. Mais je puis vous assurer
qu'elle est très présente, magnifique, ayant même "
rajeuni " ces dernières années. Madame Destouches avait
connu un passage difficile, une sorte de dépression.
Aujourd'hui, elle sort à nouveau. Elle a passé quelques
jours, l'été dernier, dans la suite " Marcel Proust " à
Cabourg. Elle va à des expositions, des spectacles de
ballets, dîne au restaurant ou chez des amis. Elle fait
des choses qu'elle avait vraiment cessé de faire, ce
dont je me réjouis. (Propos recueillis par Marc
Laudelout, BC n°267, sept. 2005).
************************
ENTRETIEN AVEC PHILIPPE ALMERAS
Philippe
ALMERAS est un personnage controversé dans le petit
monde des céliniens. Nous avons déjà dit ici ce que nous
pensions de sa biographie de Céline qui n'est assurément
pas un modèle d'équanimité. Au moins lui
reconnaîtra-t-on une puissance de travail peu commune.
Ainsi c'est entièrement seul qu'il a rédigé un
Dictionnaire Céline, coiffant ainsi au poteau les
autres céliniens qui nourrissaient ce projet. Nous
l'avons rencontré pour lui poser quelques questions sur
un sujet qui l'occupe depuis quarante ans et dont ce
dictionnaire est l'aboutissement.
Comment vous est venue
l'idée de ce Dictionnaire Céline ?
Accidentellement
: j'avais oublié mon ordinateur portable dans le train
de Paris. Aussitôt signalée, la perte a été déclarée
irréparable : " On ne retrouve jamais les ordinateurs
". J'en ai donc acheté un autre. Fourni sans la
moindre notice d'instruction, naturellement. Pour
apprendre à m'en servir, découvrir par exemple la touche
qui mange le texte, j'ai eu l'idée de transcrire mes
notes, fiches, entretiens, tout cela vieux souvent de
trente ans et plus. Et l'ordre alphabétique allait de
soi.
Habituellement,
ce genre d'ouvrage est le résultat d'un travail
d'équipe. La tâche ne vous a pas paru colossale pour un
seul homme ?
A
vrai dire, je ne me suis rendu compte de ce que je
faisais qu'après 200 ou 300 pages. Si je m'étais mis en
tête de réunir un Dictionnaire de 850 pages, le "
colossal " de la chose m'aurait probablement inhibé et
nous en serions encore au projet.
Si
cela avait été possible, auriez-vous souhaité travailler
dans une équipe ou préférez-vous, somme toute, le
cavalier seul ?
Il
y avait, lorsqu'une indiscrétion a révélé mon travail en
cours, deux ou trois projets similaires. Quelqu'un a
proposé une conjonction des données et des talents. Cela
ne s'est pas fait. Je le regrette et je ne le regrette
pas : ce que ce Dictionnaire aurait gagné en précision,
il l'aurait sans doute perdu en spontanéité. Est-ce
vraiment un hasard si ce genre de travail est toujours
la responsabilité d'un seul et si les
œuvres collectives
aboutissent souvent à des mishi-mashi de cotes
mal taillées ? Tu me laisses ceci, je t'accorde cela.
Comment
avez-vous conçu ce Dictionnaire ?
Il
s'est façonné de lui-même chemin faisant. Une entrée en
appelait une autre, un dépouillement d'autres
dépouillements. J'avais intégré les témoignages reçus,
ils ont failli disparaître lorsque tel éditeur candidat
les a jugés diffamatoires ou futiles.
Les céliniens vous ont souvent reproché une trop
grande partialité à l'égard de votre sujet. Pensez-vous
que ce Dictionnaire soit susceptible de provoquer à
nouveau ce type de critiques ?
Cette
partialité m'a été pour ainsi dire laissée en lot, les
autres ne parlant que sources, références, tours de
mains, etc. Mon premier travail visait à décrire le
passage de Mort à crédit aux Bagatelles,
du " roman " au " pamphlet ". Devant l'impossibilité de
le faire recevoir ou même lire, je me suis obstiné à
présenter mes petites trouvailles, et certains disent
avec raison : la problématique de Céline a changé. Cela
dit, et cela dépassé, la forme du Dictionnaire est en
soi objectivante. Elle oblige à aborder chaque chose
sous ses angles divers et la promenade d'une entrée à
l'autre fait le reste. Le fait même de pouvoir retrouver
tel fait et telle citation et de les comparer à tels
autres est en soi instructif. J'ai beaucoup appris à le
faire. D'ailleurs, je ne suis pas resté seul longtemps
même si le fait de dire qu'il s'agissait d'un travail
personnel et subjectif a protégé l'entreprise qui ne
manquait pas de concurrents.
Les
notices de ce Dictionnaire ne sont pas seulement
consacrées à des personnages mais aussi à des thèmes.
Sur quels critères se sont fondés vos choix ?
Le
premier critère était de faire figurer tout ce dont nous
disposons aujourd'hui. Le second de traiter sa
production sans exclusive comme cela se fait souvent au
nom des bonnes mœurs ou des
bons sentiments. Céline en trente ans d'activité a
abordé des thèmes et des genres différents selon une
progression et des modalités dont la continuité
n'apparaît pleinement qu'après 1961. Au Dictionnaire de
mettre cela à jour.
En
quoi Céline est-il, selon vous, un grand écrivain ?
Je
pourrais vous dire, comme tel autre, que le fait d'être
publié dans La Pléiade est une garantie. Ce serait
peut-être un peu court. Répondre qu'on le trouve
prodigieusement doué, avec son goût des " diamants du
langage parlé " ne serait même pas suffisant. Il ne
faut pas oublier que ce qu'il dit - juste ou faux - est
au moins aussi intéressant que la façon dont il le dit.
Dans sa langue de prédilection - celle de la pré
Renaissance - on faisait la distinction entre "
matire " et " sen ". C'est la combinaison qui
fait bien sûr Céline : sans tabous ni précautions, il
cite son temps comme le toréador cite le taureau. Ce
n'est pas la meilleure des métaphores s'agissant de
l'homme de tous les égards et de toutes les
tendresses envers les animaux, mais je n'en vois dans la
minute pas d'autre.
Comme
le pays (lui avec) s'est refait une mémoire littéraire
et historique à l'automne 44, il reste le seul à parler
de ce dont il est convenu jusqu'à nouvel ordre de ne
plus parler. C'est, après érosion, comme ces témoins de
pierre des grands déserts d'Anatolie : indestructible.
Le
fait que le Dictionnaire soit l'œuvre
d'un seul auteur en fait quelque chose de très personnel
: un Dictionnaire certes, mais en même temps une sorte
de " Céline vu par Alméras ". Récusez-vous cette façon
de considérer votre travail ?
Le
" Céline vu par Alméras " reste encore à écrire. Il
faudra que je le définisse d'abord. Ce Dictionnaire est
à cette date mon travail le moins personnalisé. J'y ai
rassemblé les pièces disponibles du puzzle célinien en
m'efforçant d'envisager tous les angles et en donnant la
parole à tout le monde. Nommément, ce qui devrait
fournir à chacun l'occasion de répondre pour corriger ce
qui lui paraîtra encore trop interprété. Cela devrait
favoriser le rapprochement des diverses obédiences. Les
clivages entre céliniens me paraissent dus à la
particularité des parcours et aux options politiques
prêtées à l'autre. Sur les faits tout le monde se
rejoint.
En
quoi ce Dictionnaire est-il aussi redevable au
journaliste que vous fûtes ?
J'ai
utilisé certainement des approches apprises à
Réalités-Entreprise où je m'étais fait une
spécialité paresseuse des portraits de dirigeants. Il
existe une technique de l'interview. Dans le journalisme
j'ai aussi appris le devoir absolu de ne pas ennuyer à
mort le lecteur ou l'auditeur. Mais à ce compte une
bonne partie des céliniens sont journalistes d'autant
que tous ou à peu près tous ont interrogé les témoins du
temps. Moi, quand je me suis rendu compte que je
n'obtiendrais pas cette fois la réponse à la question
posée (quelles était la vision du monde et les opinions
de Céline entre 1927 et 1936 ?), ce sont les textes que
j'ai interrogés, et c'est le chartiste qui a découvert
que - pour citer un exemple marquant - ce que Céline
avait vraiment écrit dans telle lettre à Elie Faure, ce
qui libérait la datation des " mauvaises idées ". Joie
lorsque les photocopies ont confirmé ma radiographie. Et
certitude dès lors d'aller dans la bonne direction.
La
manière dont vous considérez l'homme Céline n'a pas
toujours été empreinte de la plus grande bienveillance.
Mais ne considérez-vous pas qu'il s'agit en l'occurrence
d'une personnalité très ambivalente ? Tour à tour radin
et généreux, méfiant et imprudent, courageux et timoré,
cynique et sentimental, etc.
Il
était effectivement tout ce que vous dites, et tout à la
fois mais n'est-ce pas notre sort à tous si nous sortons
du type : l'avare, le malade imaginaire, Don Juan... et
si nous entrons dans la carrière sans plan à la main ?
Cette question de " bienveillance " me reste toujours
aussi peu compréhensible. C'est un effet du Céline
entre haines et passions où j'ai mis à jour tout ce
que je savais alors de la vie de Céline. M'entendre dire
que j'avais écrit un livre haineux ou me voir décrit à
d'innocents étrangers comme " l'auteur d'une
biographie extrêmement hostile à Céline " me
déconcerte alors comme maintenant. S'il s'était agi de
témoigner devant un tribunal, l'exercice serait
différent. Je mentirais avec l'accusé. Céline ne risque
plus sa peau. Céline ne faisait pas dans l'eau tiède et
rarement dans la bienveillance. Il avait le regard aigu
et la dent dure. Ceux qui lui veulent le plus de mal
sont à mon sens ceux qui occultent, travestissent
son œuvre et font de lui un
délirant : " Céline the fou " décrit dans les
endroits les plus inattendus. J'ai conscience pour ma
part de lui avoir rendu la santé mentale et des dents :
est-ce malveillant ?
Commentant
votre biographie, Henri Godard a écrit qu'on avait
l'impression de lire la vie d'un second Drumont (et donc
que l'accent n'était pas suffisamment mis sur
l'écrivain). Que pensez-vous de cette observation ?
Êtes-vous
sûr qu'il a écrit cela ? Et que cela a été imprimé ? Je
ne l'ai pas lu. La seule biographie de Drumont que je
connaisse est celle de Bernanos que Céline a pu lire en
1932. En voilà un qui n'hésitait pas. Il faut supposer
que Godard a voulu me flatter, ce qui n'est pourtant pas
son genre. Il est vrai que le lyrisme mystico-patriote
de Bernanos n'est pas non plus le mien. Peut-être aussi
est-ce la " grande peur " que Godard dit lui-même
éprouver qui a amené Drumont sous ses
doigts. Passons.
Comment
jugez-vous les travaux de vos confrères céliniens ?
Quels ont été, de votre point de vue, les apports
décisifs ?
Ils
ont tous eu leur importance ou leur intérêt même si je
m'attache plus aux coups de projecteurs et aux apports
factuels qu'aux paraphrases et aux commentaires. Merci à
ceux qui ont apporté des documents (Lainé les lettres de
Garcin, Nettelbeck les lettres à Cillie Pam, Pécastaing
les lettres à Zuloaga et ainsi de suite). Celui qui a
fait le travail documentaire le plus important est
évidemment Jean-Pierre Dauphin. On peut regretter le
coup de sang ou le point d'honneur qui lui a fait
quitter la partie dont il s'exagérait à mon avis les
dangers et les enjeux.
Pour
vous, le " fil rouge " de l'œuvre
de Céline est ce racisme biologique que vous voyez
apparaître très tôt et qui est présent jusque dans
l'ultime Rigodon. Même si cet aspect de l'œuvre
n'est pas négligeable, n'avez-vous pas l'impression
d'avoir tellement mis l'accent sur ceci qu'il semble
que, pour Céline lui-même, son travail d'écrivain était
subordonné à cette préoccupation ?
Ce
fil, c'est vous qui le voyez. Céline, personne ne le
nie, a cru au corps, à la santé du corps, comme tout le
monde aujourd'hui (sport, beaux enfants, pas d'alcool),
mais comme on ne le faisait pas alors. D'où les effets
de rupture. Il a ensuite étendu au groupe (aux "
communautés " ) la prescription aux individus. Est-ce
unique ? Comment ces conceptions qu'on dit maintenant
temporaires, sans portée littéraire et donc à oublier,
entrent dans l'écriture, la sous tendent et
l'orchestrent, voilà ce qu'il est permis de se demander.
" L'homme, c'est le style ", disait Céline et
cela peut autoriser à aller de l'homme au style... Au
moins le temps de voir. Surtout si, comme lui, on ne
croit pas à la Littérature en soi.
Quelles
sont les éventuelles critiques auxquelles vous vous
attendez au sujet de ce travail ?
Vous
les avez anticipées : trop personnel, trop désinvolte,
trop copieux, trop léger. On chicanera des dates et des
virgules. Je ne parle pas des " signes diacritiques "
sans lesquels Céline nous reste imperméable. Jean-Pierre
Dauphin avait eu l'idée d'assortir ses calepins de
bibliographie de pages blanches où chacun inscrivait ses
apports. Si ce Dictionnaire n'avait pas déjà atteint la
taille critique, j'aurais bien voulu l'imiter. Chacun
aurait pu inscrire son apport, celui qu'il garde
jalousement par devers lui. Les exemplaires auraient été
disponibles en solde au bout de quatre ou cinq ans, on
les aurait collationnés et l'on aurait, " Le
Dictionnaire Céline " dont nous rêvons tous :
impeccable, exhaustif, unanime. (Propos recueillis
par Marc Laudelout, BC n°258, nov. 2004).
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ENTRETIEN AVEC ANDRE WILLEMIN.
Lucette
Destouches a tracé un portrait peu flatteur d'André
Willemin. Elle le décrit comme un " cynique ". Aucun cœur.
Il disséquait tout le monde. Il voyait le mal partout.
Il était froid comme un poisson, il faisait souffrir les
femmes, il écrasait les chiens. Un monstre, avec une
gueule de bouledogue, mais très intéressant, passionnant
même. " (in Marc-Edouard Nabe, Lucette, Gallimard,
1995).
Serge Perrault, qui le présenta à Céline au cours de l'année
1952, se souvient : " Il fut très enthousiaste à l'idée
de rencontrer son illustre confrère, à Meudon. "
Qui était André Willemin ? " Pendant ses études de
médecine à Paris, il fut journaliste à
L'intransigeant, le concurrent de Paris-Soir
d'avant la guerre. Après guerre, il est médecin
généraliste avant de se spécialiser en
électro-radiologie. Par la suite, il pratique
particulièrement la mammographie. Il acquit ainsi une
solide réputation, par sa compétence, sur la place de
Paris. Son cabinet était situé au 29, de la rue Barbey
de Jouy dans le VIIème. Co-auteur d'un remarquable
Atlas de mammographie avec le professeur François
Baclesse, de l'Institut Curie, grand ponte de la
cancérologie, très connu du monde médical.
Il y eut de nombreuses rencontres et entretiens à
Meudon. Willemin avait un humour sarcastique et beaucoup
d'à-propos. Il pouvait amuser et intéresser Céline. Cela
n'empêchait pas son confrère de déclarer à propos des
appétits excessifs, pressants de celui-ci pour les dames
: " Willemin !... Il se balade toujours avec sa queue
sous le bras. "
Plus sérieusement, il fut la première personne que
Lucette, en plein désarroi, appela au moment où Céline
était mourant. " C'est Willemin, alors en consultation,
qui me téléphona pour que je monte en vitesse près de
Lucette. Après la mort de Céline, il demeura un intime
de Lucette et un fidèle de la villa Maïtou.
C'était aussi un personnage fantasque, inattendu :
soudainement, sans explication, il déserta la maison de
Meudon. Jamais, là-haut, on ne le revit. Plus tard,
quelquefois, j'allais le voir dans son rez-de-chaussée
de la rue de Varenne. Bien entendu, je ne lui posais pas
de questions au sujet de la désertion. Je me serais fait
ramasser ; je connaissais le bonhomme... Il est mort à
Paris, un matin de décembre 1987, en essayant de sortir
de son lit, là, subitement. "
Ajoutons que c'est à André Willemin qu'on doit le masque
mortuaire de Céline (réalisé par Léon Berthault), ainsi
que l'empreinte de la main droite. En 1976, pour l'une
des rares émissions consacrées à Céline par la
télévision française, Claude-Jean Philippe réalisa cet
entretien, onze ans avant la disparition de ce témoin
des années de Meudon.
M.L.
"
Il tenait beaucoup à son titre. Il l'a dit d'ailleurs
dans son œuvre ; si on avait
voulu lui faire le plus grand mal, on lui aurait retiré
son diplôme, ce à quoi il tenait au-dessus de tout.
(...)
Vous savez que Mort à crédit a été écrit au cours
de l'année 1935, dans une chambre d'hôtel de
Saint-Germain, si j'ai bonne mémoire. Dans ce livre,
Céline devine la façon dont il mourra, c'est-à-dire il
se demande de quelle façon il va mourir, et il penche
pour la petite artère qui lâchera un beau jour et qui
provoquera une hémorragie cérébrale. Sur ce plan,
visionnaire comme il était, il ne s'est pas trompé.
Dans quelles circonstances avez-vous appris la
mort de Céline ?
Par
un coup de téléphone de sa femme qui m'a appelé le 1er
juillet 1961, vers cinq heures du soir à mon cabinet, en
me disant que Céline était au plus mal et que je vienne
dès que possible.
Pourquoi
Lucette Destouches ne vous a-t-elle pas appelé plus tôt
?
Parce
qu'il n'a pas voulu. Elle le lui a proposé : " On va
appeler Willemin ". Il lui a répondu : " Je ne
veux pas de piqûre, je veux crever tout seul. "
C'est pas que j'avais l'intention de lui faire des
piqûres. En somme, il pensait que l'affaire était
terminée et qu'il pouvait " poser sa chique ",
comme il disait.
C'était un homme extrêmement musclé, costaud, enthousiaste jusqu'à sa
blessure qui en a fait un infirme plus un migraineux
chronique. Il est devenu d'un pessimisme épouvantable,
noir. Il a vu le monde à travers un verre fumé.
Etait-il
conscient de ce verre fumé qu'il mettait entre lui et le
monde ?
Il
se faisait de l'humanité une idée pessimiste... Le
monde, pour lui, était fait d'alcooliques et de
ripailleurs - lui était le contraire de tout ça. Il ne
fumait pas, ne buvait pas. Il mangeait à peine, il
dormait quelques heures à coup de gardénal - de véronal,
à l'époque. Il se couchait très tôt, à sept heures et
demie, se réveillait à deux heures du matin, écrivait
péniblement à travers ses douleurs et ses migraines, de
trois à onze heures du matin.
Jusqu'au soir, il était incapable d'écrire parce qu'il était torturé par
les malaises, les maux de tête, de sorte qu'il restait
assis sur son banc au fond du jardin jusqu'au soir.
(...)
C'était un médecin extraordinaire dans le sens qu'il aimait le malade
pour lui-même et, comme il l'écrit dans son
œuvre, il aimait prendre le
malade par la main, le consoler. Il était plein de
compassion et de bonté. C'était le véritable médecin.
Il
y a très peu de médecins qui aiment réellement leurs
malades ?
Il
y en a encore beaucoup, surtout chez les jeunes. Mais
peut-être que ce goût de la médecine, ce dialogue se
perd un peu tout de même au profit de la réussite ou de
la vanité. C'est pas si facile de trouver un bon
médecin...
Le
Docteur Destouches était un vrai médecin ?
C'était
un vrai grand médecin, oui, réellement. (...) Il fallait
que l'homme fut vraiment à la dérive, dans la misère et
que lui puisse lui rendre service. Alors, il ne
ménageait ni sa fatigue ni son temps. Pendant qu'il a
été ici, à Meudon, il est descendu assez souvent dans le
Bas-Meudon en pleine nuit pour rassurer, consoler des
vieilles gens mourants - gratuitement, naturellement. Il
savait pas faire payer. Il n'en parlait pas...
Vous avez pour lui de l'affection ou de
l'admiration ?
J'avais
une grande affection et une grande admiration, d'autant
plus qu'il était persécuté à tous les échelons. Et puis,
je me disais que je ne rencontrerais plus d'homme de son
envergure après sa mort. Et, en effet, je n'ai pas
rencontré de génie pareil depuis qu'il est mort.
(Entretien réalisé par Claude-Jean Philippe, émission " Une légende,
une vie ", Antenne 2, 3 septembre 1976, dans BC n° 234,
septembre 2002).
********************
ENTRETIEN AVEC GEN PAUL
C'est
en 1969 que des extraits d'un entretien avec Gen Paul
furent diffusés dans l'émission " D'un Céline l'autre ".
Témoignage exceptionnel recueilli par Alphonse Boudard
et Michel Polac. L'interview eut lieu chez l'artiste,
alors âgé de 74 ans, à Montmartre. D'emblée, il lui fut
demandé de définir Céline.
...
Louis-Ferdinand Céline, c'est un monstre, qu'est-ce que
tu veux ? Un homme qu'on ne peut pas suivre.
C'est
vrai qu'il ne voulait plus vous voir à la fin ?
Oh,
moi, je ne voulais plus le voir.
C'est
vous qui ne vouliez plus le voir ?
Non,
non, je ne voulais plus le voir...
Pourquoi
?
Il
ne m'a fait que des vacheries. Peut-être qu'il l'a fait
sans le vouloir. Je suis resté dix piges sans pouvoir
vendre un tableau à cause de lui. J'ai divorcé à cause
d'une lettre qu'il avait envoyée à ma femme.
Qu'est-ce
qui s'était passé ?
Il
était saladier, il était jalmince, il fallait qu'il
détruise...
Comment
l'avez-vous connu ?
Ben,
je l'ai connu dans des cours de danse. Je l'ai connu au
moment du Voyage. On fréquentait la ballerine,
quoi. On avait le sens de l'esthétique. Autant
fréquenter des ballerines que des bonniches, c'est quand
même mieux, hein ? Moi, je les prenais comme modèles, et
lui, il les massait. Il avait le sens de l'esthétique.
Il
était amoureux de temps en temps ou c'était des passades
?
Il
était pas amoureux, non. Il avait le sens du beau.
C'étaient des filles qui étaient placées, qui avaient
des fois des petites tronches, mais il était mordu quand
même par la danse. Et la danse, c'est quand même quelque
chose, non ? Puis derrière ça, il y a la musique...
Alors,
tu dis qu'il n'était pas antimilitariste, Ferdine ?
Ah,
pas du tout, dis donc, pas du tout ! Il y a un truc qui
m'a toujours épaté, c'est quand... Il a fait un mois de
griffe, un mois de front, pas plus.
Ça a été héroïque, y a eu des reproductions, on
en a parlé dans Le Petit journal, toutim,
médaillé militaire... Mais il avait la bonne blessure.
Ça n'empêche pas qu'il a
rempilé pour Londres. Il était patriote, quoi. Il l'a
toujours été. Quand il avait sa médaille militaire, il
était très fier de la porter. Un jour, il y a Ferdine
qui dit à Geoffroy : " Bon, je t'invite à dîner ce
soir. " L'autre répond : " C'est pas possible.
T'as hérité ? " Il dit : " T'en fais pas. "
Ils
vont dans une " French soupe ", un restaurant
français, et ils bouffent toute la carte. Geoffroy
l'attendait, [se disant] : " Il va sortir son
mornifle. " Il appelle le patron. Il s'était mis en
uniforme, Ferdine, et il dit au tôlier : " Est-ce
qu'on paie avec une médaille comme ça ? " Alors,
l'autre, il a donné le coup de chapeau, tu comprends.
Ferdine avait gagné. (...) Enfin, il aimait le
panache... C'est marrant, physiquement, il avait une
belle gueule quand il était jeune, mais il avait un
corps de gonzesse, dis donc, pas un muscle ! Et des
fois, il jouait, il allongeait la jambe comme ça, disant
: " J'aurais pu jouer les fées. " Puis, il avait
une grosse tronche, il chaussait du 60 comme tronche. Il
n'a jamais pu mettre un chapeau. Il m'a dit : " Moi,
j'ai une bouille à porter la couronne, j'ai une tête de
roi. " Je peux pas en dire autant. On m'a toujours
dit que j'avais une tête d'épingle. C'est un peu
l'esprit de Ferdine, ça lui réussissait pas mal...
Il
était roi ? Il était pas anarchiste ?
Il
n'a jamais été anar ! Pourquoi anar ? En dehors de ça,
il avait des coups de marrance. ll faisait l'ours, il
parodiait l'ours. Oui, il avait parfois des côtés "
enfant ", des côtés chouette, quoi. Autant, je te dis,
il pensait qu'il avait la tête royale, mais des fois, il
faisait très bien le triboulet, le marrant, mais pas en
public, entre moi et lui. Du reste, dans tout son
comportement, il parlait pas de son pognon, mais il
faisait tout pour en avoir. Il était toujours inquiet de
le placer, soit à Londres, soit au Danemark, soit au
matelas.
Des
fois, il attrapait un lumbago : il mettait son jonc sous
le matelas ! Il était toujours en voyage avec son
pognon. J'ai jamais vu le morlingue de Ferdine ! Un
jour, j'étais dans un p'tit bistrot. Il y avait la môme
La Pipe, Almanzor, et il venait prendre le café avec
nous. Il venait pas déjeuner. Alors, je lui payais le
café. Normal. Puis la môme Almanzor dit : " Je
mangerais bien six huîtres. " Il dit : " Ah, tu
voudrais pas que je te paie six huîtres avec mes
quatre-vingts balles que je gagne au dispensaire ! "
C'était tout l'esprit de Ferdine, ça.
Tu
l'as toujours connu comme ça ?
Toujours.
Il avait un porteuf' avec des ficelles et un tout petit
morlingue. Je l'ai vu payer son journal. Je l'ai jamais
vu raquer. Et puis la môme, bon, elle était bien. Il y a
eu un amour quand même. Ils s'aimaient tous les deux.
Mais c'était pas la paire de bas de soie, etc. (...) Ce
qu'il y avait de terrible avec Ferdinand, c'est qu'il
aimait bien donner ses idées mais pas son pognon, tu
piges ? Moi, il m'appelait le diable, " Gologolo ",
parce que je marchais pas dans tous ses condés. Un jour,
je lui ai présenté Marcel Aymé. Il l'a regardé d'un coup
de châsse comme ça, il lui a dit : " Petit plumaillon
! ".
Il
aimait venir ici, écouter les histoires de la Butte ?
La
Butte, non... Il n'y a rien dans la Butte. Il y a
toujours des évènements, des fois il en parlait, mais tu
vois...
Il
parlait de politique ?
Ben,
c'est comme nous si on parlait du référendum. Je ne sais
même pas ce que c'est le référendum, mais on en parle.
Mais lui, il avait le sens... Il était français. Moi, je
vois Ferdinand comme un Français, c'est tout. J'ai
jamais eu de discussions politiques avec lui.
Les
juifs, il n'en parlait jamais avec vous ?
Ah
ça, je le laissais divaguer. Il avait un truc, quoi.
Quand il a écrit Bagatelles, il en parlait, mais
je le laissais délirer. J'étais pas forcé de participer
non plus, hein ! Y a des mecs qui sont anticléricaux, ou
anti bourgeois, ou anticapitalistes. Tu peux pas leur
changer leur disque, hein ? Alors bon, je l'écoutais
mais j'étais pas forcé de participer.
Vous
l'avez toujours connu comme ça ?
Oh
non ! ben non.
Avant
Bagatelles, il n'était pas antisémite ?
Pas
du tout. (...) Il se persécutait lui-même, il
persécutait les autres.
Il
maniait l'argot aussi bien que vous ?
Je
ne sais pas si je le manie. Moi, j'ai connu Ferdinand :
il parlait pas l'argot. (...) Je me souviens quand il a
écrit Guignol's band, il voulait décrire les
docks de Londres. Un jour, il me descend. Il me poire :
" Dis donc, je cherche un mot. Un mot qui n'est ni
une odeur animale, ni une odeur humaine. Tu sais, quand
tu vas dans les docks, ça renifle, ça a une odeur. "
Alors, je cherche, on cherche... Il me dit : " Je
veux un mot mais qui monte en l'air ! "
Ça faisait partie de sa
musique. Tu dis " café ", c'est à ras de terre. Idem
pour " pois ", " thé ", " muscade ". Alors, on cherche,
on cherche... Puis, je me suis souvenu que... dans mes
voyages en Espagne, la pâtisserie était aromatisée à la
cannelle. Je lui dis : " Cannelle. " Ah, il
s'exclame : " C'est ça que je voulais ! Cannelle ! !
! " (Propos recueillis par Alphonse Boudard et
Michel Polac, BC oct. 2004).
**********************
Charles BONABEL
(1897-1970), tenait à Clichy, rue de l'Odéon, un magasin
de disques. C'est là que Céline fit sa connaissance.
Voici cette étonnante " auto-interview " rédigée à la
demande de Lucette Destouches pour accompagner la sortie
de presse de Rigodon... Ce
texte ne fut jamais publié. Il date de décembre 1969.
Somme toute vous avez bien connu Céline.
On
ne connaît jamais " bien " qui que ce soit, à plus forte
raison un être aussi dense, aussi multiple que lui.
Cependant,
selon les notes que vous m'avez montrées, vos relations
ont duré depuis environ 1929 jusqu'à sa mort.
C'est
juste. Mais je l'ai toujours regardé, en quelque sorte,
de haut et de loin. Ses dimensions me paraissaient
considérables et j'avais l'impression que je ne le
voyais à sa taille naturelle qu'en raison d'une sorte
d'illusion d'optique. C'est assez difficile à définir.
Pourtant,
trente ans de contact ont dû créer entre vous et votre
ami une sorte de familiarité ?
Le
terme convient et précise assez justement les rapports
qu'on pouvait avoir avec lui. Je ne sais plus qui a
rappelé ce mot de Céline. A un cadeau de Denoël, il
répondait sans aménité : " Je suis familier, je ne suis
pas intime ".
Vous
semblez donc croire que malgré une vie très mêlée à
l'humain, il est demeuré un grand solitaire.
Cela
va de soi. Chacun, qu'on s'en aperçoive ou non, est plus
ou moins solitaire, à plus forte raison un homme aussi
exceptionnel.
Cependant
sa vie semble remplie de rencontres et de gens.
Sans
doute. Mais je n'ai pas dit qu'il cherchait la solitude.
Elle vient toute seule.
Par
conséquent le choix de la carrière médicale paraissait
plutôt dénoter une inclinaison à être intimement mêlé à
la vie sociale.
C'est
possible, bien que cette orientation puisse être guidée
par un tout autre motif. Mais, en tout état de cause, le
médecin qui enregistre tant de secrets douloureux, tant
de confidences pathétiques, ne doit pas tarder à se
retrouver irrémédiablement seul. Je pense surtout au
médecin de dispensaire et à sa clientèle d'humbles
humains.
Ainsi
vous paraissez croire que le passage du Docteur
Destouches au dispensaire municipal de Clichy a eu une
grande influence sur Céline.
C'est
d'autant plus évident que je peux faire état d'une
indication très importante que je tiens de lui-même. Le
sens, sinon les termes exacts, est que le " Voyage
" n'aurait jamais été écrit sans cette expérience de
médecine suburbaine.
Pendant
cette période de gestation antérieure à la publication
saviez-vous que le Docteur Destouches écrivait ?
Oui,
il en avait parlé très simplement, sans aucune
affectation, ni rien qui puisse laisser supposer
l'importance du travail en cours. Il nous avait même
remis un petit manuscrit de quelques pages
dactylographiées. C'était une sorte de légende celtique.
Je n'en ai plus jamais entendu parler.
Je
n'ose pas vous poser la question de savoir si, après la
parution de son premier livre, et le feu d'artifice qui
l'a accompagné - dont toutes les fusées n'étaient pas
tirées vers le ciel - l'attitude de Céline s'est
modifiée.
En
effet la question est inutile. Céline avait la tête
solide. Tout ce bruit ne l'impressionnait pas beaucoup.
A un mot que je lui adressais concernant une critique
particulièrement malveillante et injuste et qui pouvait
facilement être rectifiée - j'étais moi-même bien naïf -
il me répondait par une lettre dont je cite ces lignes :
" Tout cela est sans importance, vous savez quelle
grande place la littérature tient dans ma vie, comme
dans la vôtre, de même que le yoyo ".
La
vie de Céline ne s'est donc pas sensiblement modifiée
après cette accession subite à la notoriété ?
Probablement
pas du jour au lendemain. Il a eu à faire face à
d'autres tracas " sans panaches " comme il le souligne
dans la même lettre évoquée. On n'en manque jamais, même
et surtout après un succès aussi retentissant et qui,
pour beaucoup était un scandale. Sa situation médicale
ne s'est pas trouvée simplifiée. La rédaction de " Mort
à crédit " qui devait paraître en 1936 était elle-même,
une préoccupation tyrannique. On peut supposer toutefois
que, sur le plan matériel, quelques améliorations
avaient dû être apportées à son existence. Que sais-je ?
Changement de résidence... Compte en banque... C'est du
moins en chèque qu'il avait généreusement réglé l'achat,
à une jeune fille de douze ans, du premier dessin dont
elle ait tiré profit. C'était ma nièce, qui devait plus
tard illustrer un livre de Céline et pour qui il a
toujours manifesté une sollicitude toute paternelle.
D'autre part, je peux vous dire, à titre d'exemple
concret qu'à l'époque de son premier séjour à
Montmartre, il prenait son petit déjeuner matinal au
Café de la Paix. Pour quelqu'un qui connaît les
habitudes sybaritiques du Docteur Destouches dans le
domaine alimentaire, cela peut prêter à sourire.
D'après
ce que vous venez de me dire, peut-on considérer que
Céline s'intéressait aux Beaux -Arts ?
Non,
c'était une marque d'encouragement, de gentillesse pour
quelqu'un qu'il aimait bien. La peinture le préoccupait
peu. Les modèles lui importaient davantage que leur
représentation. Le seul livre d'art que je lui ai connu
était un volume sur Degas. Il nous en avait fait cadeau.
Vous
souvenez-vous des entretiens que vous aviez à cette
époque avec Céline ?
Ma
foi, non ! Tout cela est bien loin. Je n'ai jamais pensé
un seul instant que je pourrais contribuer, si peu que
ce soit, à sa biographie. En tout cas, nous ne parlions
jamais de politique, à coup sûr. Nous évoquions des
souvenirs communs : l'école communale, la banlieue, des
points de repère pittoresques, des spectacles familiers
qui avaient marqué notre enfance. J'avais remarqué tout
de suite qu'il aimait mieux se confier spontanément que
de répondre à des questions et je ne lui en posais
jamais. En revanche il se renseignait avec beaucoup de
délicatesse sur les menus évènements de mon existence et
de celle des miens. Pas du tout par curiosité bien-sûr,
plutôt avec le souci de pouvoir être utile.
Vous
ne parliez jamais de littérature ?
Si,
quelquefois, mais d'une façon qui devait être assez
superficielle. Comme je vous l'ai signalé tout à
l'heure, il ne paraissait pas y attacher une grande
importance. Pourtant, on avait le sentiment qu'il avait
tout lu et tout mesuré. C'est une constatation qui m'a
toujours frappé, qu'il donnait l'impression d'avoir des
lumières - très claires - sur n'importe quel sujet. Je
ne dis pas cela pour l'exalter outre mesure, mais parce
que cela a été l'objet d'une observation familière,
voilà tout ! J'ai d'ailleurs été en contact, une fois
par hasard, avec un interlocuteur que je ne connaissais
pas et qui ne me connaissait pas non plus : il m'a dit
spontanément la même chose. C'est pour le moins un
témoignage.
La
musique et surtout la danse tiennent une certaine place
dans son œuvre. En parliez-vous quelque fois ?
A
cette époque ces deux sujets m'occupaient beaucoup
moi-même. Avec une grande indulgence Céline semblait
croire que j'avais quelque connaissance dans ces
domaines et m'interrogeait volontiers à ce propos. Pour
qui connaît ses goûts on ne sera pas très étonné de
savoir que ce n'est pas aux formes très développées
qu'allaient ses préférences. Elles se dirigeaient plutôt
vers des œuvres d'une moindre densité dont l'apparente
légèreté n'excluait pas une expression sensible, mais
raffinée et dont Couperin offre un exemple accompli.
Pour la danse, son attention allait davantage aux
interprètes qu'au spectacle. La grâce des gestes, la
rigueur des attitudes, la sécurité des mouvements,
dirigés par une musculature contrôlée répondaient mieux
à ses exigences, qui, par certains traits étaient celles
d'un anatomiste intransigeant, qu'au côté théâtral du
ballet.
Si
les aspects de la musique ou du décor lui paraissaient
secondaires, ce qui est en effet leur ordre évident, il
ne les méprisait pas pour autant, puisqu'il a lui-même
rédigé des scénarios parfaitement adéquats à la
représentation scénique. Cependant, malgré les occasions
qui n'étaient pas rares à ce moment-là, je n'ai
rencontré Céline qu'une fois à une soirée de ballets, au
théâtre des Champs-Elysées. Ce devait être une
circonstance rare, il accompagnait Elisabeth Craig. Dans
ma simplicité je voyais la dédicataire du " Voyage
" comme un personnage d'exception ; au risque d'être
ridicule, je dois avouer que j'avais été déçu.
Avez-vous
su quels étaient ses rapports avec son éditeur ?
J'en
ai eu des échos. Ils étaient quelquefois un peu orageux,
cela va sans dire. Denoël qui brassait toujours une
foule d'idées devait parfois manquer d'objectivité. Mais
cela ne tournait pas au tragique. Céline avait une
doctrine bien définie sur les relations entre écrivain
et éditeur qui aboutissait à la conclusion que cela ne
valait pas la peine d'en changer. Compte tenu de ses
défauts il préférait encore Denoël qu'il considérait
comme le moindre mal. En outre, à un moment donné,
l'actif directeur de la maison de la rue Amélie avait
conçu l'ambitieux projet de réaliser un journal
d'enfants et, la chose étant pour une fois de ma
compétence technique, j'avais été chargé d'étudier la
question sous toutes ses formes. L'étude était assez
avancée mais, si l'idée n'était pas mauvaise en soi,
elle posait des problèmes complexes et particulièrement,
on le devine, un problème financier qui n'était pas de
mon ressort.
En
fin de compte, Céline s'aperçut que Denoël avait
l'espoir de l'intéresser à l'entreprise et qu'il
pourrait en faire son commanditaire. Rapidement
détrompé, l'ingénieux éditeur dut se consoler très vite
de son échec en s'orientant probablement vers quelque
nouvelle utopie. Pourquoi pas ?
Nous
arrivons au moment de la parution de " Mort à crédit ".
Quels souvenirs gardez-vous de cet évènement ?
Toute
cette chronologie est assez imprécise. Trente ans après,
on mélange aisément les choses. Rien ne se passe comme
au théâtre, au lever du rideau. Les repères sont vagues,
ils se mélangent au quotidien. " Mort à crédit " a fait,
certes, beaucoup de bruit, mais pas l'unanimité, loin de
là. Avec le recul j'ai le sentiment que les temps
difficiles commencent. Les obligations aussi se font
plus tyranniques. Les années qui vont venir sont acides.
Céline travaille beaucoup, mais certaines lettres
trahissent la maladie, l'épuisement. Il ne faut jamais
oublier qu'il est un grand blessé et qu'à ses
souffrances physiques s'ajoutent de graves soucis.
Cahin-caha on s'achemine vers le pire.
Vous
voulez parler des menaces auxquelles il lui a fallu se
soustraire ?
Naturellement.
Ce n'était pas une vue de l'esprit. Comme il le dit dans
une lettre à Paraz, au sujet d'Arletty : " On s'est dit
au revoir, sans grand espoir de se revoir ". Le courage
ne lui manquait pas, mais la conspiration était de
taille. On sait que tout ça s'est terminé par un
non-lieu, mais le dommage des épreuves subies étaient
irrémédiable. Pendant sa détention à Copenhague, ma
nièce qui était parvenue à le voir, non sans peine, me
donnait quelques détails qui n'avaient rien de
consolants : " L'état du docteur s'aggrave de jour en
jour, en dehors de troubles très graves, il est d'une
faiblesse mortelle. Je ne peux tout t'écrire, ce serait
trop long et trop lamentable... Lucette est, elle-même,
d'une maigreur et d'une faiblesse affreuses... Elle
toucherait aux larmes n'importe qui... J'ai pu
rencontrer une infirmière qui nous donne souvent des
nouvelles mais je ne peux tout te dire, il y a trop de
détails affreux... Je ferai tout pour eux,
malheureusement les résultats sont minces... Tous leurs
amis de Paris, sauf le Docteur G., ont laissé leurs
lettres sans réponse, ou les ont desservis... Il n'y a
qu'à la voir pour être décidée à tout faire pour elle...
elle a pu sauver Bébert, malade aussi... " J'en passe,
j'espère que cela suffit !
La
résidence surveillée sur la Baltique, c'était une autre
forme de purgatoire. Quelques réminiscences me
reviennent, de lettres attendrissantes... " Voici neuf
ans que j'ai quitté Sartrouville ", "... mais à de
telles distances tout est imaginaire... il semble qu'on
ne reverra jamais plus personne ", " ... sans eau...
sans chauffage... sans lumière... ". Dix mois d'hiver
glacial ! et toujours l'angoisse des affaires
judiciaires, lentes et tracassières. Là aussi, je ne
peux que donner un reflet très atténué.
A certains indices de l'œuvre, il ne semble pas que
le retour à Meudon se soit réalisé dans l'euphorie ?
Oh
! non. Evidemment tout valait mieux que la banquise et
la plupart des hypothèques relevant de la justice
étaient levées. Mais vieilli, malade, meurtri, isolé et
ruiné, le retour de Céline au pays natal ne pouvait pas
être une apothéose. Repartir à zéro, médicalement et
littérairement à soixante ans, c'était plutôt paradoxal.
Avec
quelle pitié douloureuse ai-je accompagné quelquefois le
Docteur Destouches " aux commissions ". Sa grande
silhouette de cuirassier blessé, escorté plutôt qu'il ne
le conduisait par une sorte de dogue hiératique,
impressionnait beaucoup les fournisseurs, malgré son
exquise courtoisie et leur paraissait visiblement
insolite. Ce n'était guère pour lui qu'il s'imposait
cette démarche sans grandeur, mais la petite meute de
molosses qu'il avait réunie, les chats, les oiseaux
avaient des exigences journalières qu'il ne voulait pas
éluder.
C'est
à ce moment que ses œuvres nouvelles et aussi les
anciennes ont reparu sous la couverture des éditions
Gallimard. Savez-vous pourquoi ?
Absolument
pas. Le mystère des transactions de cet ordre reste
toujours assez secret. De toute façon je ne crois pas
que, pour l'auteur, il se posait une question de choix.
Au reste la direction de la maison Denoël n'était plus
la même, il ne devait pas rester grand-chose de ce qu'il
avait connu. Il ne s'agissait ni plus ni moins que d'un
transfert dont il ne pouvait pas résulter beaucoup
d'avantages pour l'écrivain.
Dans
votre esprit, est-ce que les diatribes, les accès de
mauvaise humeur, les violences même de Céline vis-à-vis
de son éditeur étaient justifiées ou plutôt transposées
sur le plan littéraire ?
C'est
difficile à dire pour moi. Il est de fait que la
conspiration du silence n'était pas uniquement due à la
maison d'édition et on peut se souvenir que "
Normance " est dédié à Gaston Gallimard. D'autre
part les organismes très puissants de diffusion
paraissent avoir quelquefois des desseins assez
ténébreux. Les bordereaux de règlement aussi sont des
exercices de haute mathématique,
il est difficile de s'y reconnaître. C'était un sujet
perpétuel de récriminations pour Céline que ses
relations avec la rue
Sébastien-Bottin. Il avait tout de même bien son mot à
dire. Il est inadmissible que l'immense travail qu'il
s'est imposé se soit traduit par un déficit. Je ne crois
pas que ce soit par délectation qu'il ait fait état
d'une certaine rancune. Ce n'était
pas du tout son genre. On pourra se rendre compte de
l'aménité des rapports entre la direction de la firme
éditrice et l'auteur par un petit compte-rendu.
Au moment de la publication de " Ballets ",
Céline jugea opportun et sans doute indispensable de se
rendre à la N.R.F. pour régler quelques questions de
détails et de présentation. A cette date il ne se
déplaçait presque plus, c'était pour lui une fatigue
énorme et un bouleversement à ses habitudes casanières.
Tout le monde le savait dans son entourage. Mais c'est
ce dont ses éditeurs ne semblaient pas se douter.
L'accueil dans les locaux de la grande firme se borna à
une longue attente dans l'antichambre où on l'informa
successivement que Roger Nimier était malade, qu'un
autre membre de l'état-major susceptible de le remplacer
était en conférence et que le grand patron, très occupé,
ne pouvait le recevoir. Tout cela par l'intermédiaire
d'une sémillante secrétaire qui traitait visiblement
Céline comme un visiteur importun. Rien de ceci n'est
inventé. On tirera de cet exemple les enseignements
qu'on voudra.
Est-ce
que, par contraste, Céline trouvait des manifestations
de sympathie, de réconfort ?
Sans
aucun doute, il y avait autour de lui un réseau de
marques d'admiration, des sentiments affectueux même,
mais ces témoignages étaient souvent mêlés à une sorte
de curiosité dont il s'irritait à bon droit. Je vous
ferai peut-être mieux comprendre ce que je veux dire en
vous racontant un petit épisode significatif dont j'ai
été le témoin. Le Docteur Destouches avait un vieil ami,
qui bien que fort différent, était de la même classe que
lui. Chirurgien éminent il était en outre l'obligeance
et la bonté personnifiées. J'eus l'occasion dans une
circonstance fortuite de participer à un déjeuner chez
lui. Autour de la table dix ou douze personnes
distinguées cernaient Céline qui faisait tout son
possible pour s'effacer. Ce qui ne servait à rien. On
n'a pas souvent l'occasion dans les arrondissements bien
élevés de voir de près un prisonnier de marque ! Malgré
une discrétion exemplaire et en s'imposant une
discipline inhabituelle, Céline avait bien de la peine à
faire face à cet élégant et aimable tribunal. Oh ! tout
se passait dans une parfaite correction, mais cela n'en
évoquait pas moins une sorte de chasse au fauve bien
organisée entre gens du monde. Je dois dire que le
maître de la maison n'assistait pas au déjeuner.
J'espère sans insister que ce petit tableau représente à
peu près ce que je voulais exprimer.
On
a parlé ou écrit au moment de la mort de Céline
d'enterrement presque clandestin. Qu'en pensez-vous ?
Je
pense que c'est une absurdité qui voisine la
malveillance posthume. Il n'y avait rien de clandestin
dans cette cérémonie - toute simple - qui groupait
l'entourage familier, très restreint, de l'écrivain ou
de l'ami. Céline n'a jamais ambitionné des funérailles
solennelles, croyez-le bien. On ne voit pas, derrière le
cercueil du grand solitaire de Meudon, le défilé
habituel des curieux et des spécialistes des
enterrements d'apparat. Pour lui la mort n'était pas une
comédie, il l'avait vue et dévisagée sous bien des
formes.
Pendant
l'occupation, j'étais allé voir le docteur pour
solliciter un certificat médical destiné à me justifier
vis-à-vis du recrutement au service du travail
obligatoire. Comme nous montions l'escalier de la rue
Girardon, il me dit : " Ils vont finir par nous rendre
la mort aimable. "
Selon cette prophétie, souhaitons qu'à des derniers
moments elle lui soit apparue sous cet aspect, telle
qu'elle se définit elle-même dans une ballade allemande,
" un moment plus doux que la vie. " (Bulletin
célinien n°86, octobre 1989).
*******************************
ENTRETIEN AVEC POL VANDROMME
C'est
en 1979, pour le premier numéro de feue la Revue
célinienne, que nous demandâmes à POL VANDROMME de nous
accorder un entretien. Deux ans plus tard, il allait
publier un deuxième essai sur Céline ( " Robert Le
Vigan, compagnon et personnage de L.-F. Céline "), puis
un troisième ( " Du côté de Céline, Lili " ), et enfin
un quatrième ( " Marcel, Roger et Ferdinand " ). Début
d'une longue amitié avec l'éditeur du Bulletin célinien.
Cet entretien en est à l'origine.
Vous
avez été un des premiers à publier une étude approfondie
sur Céline. Quinze ans après sa parution, quel regard
portez-vous sur votre essai ? Y changeriez-vous quelque
chose aujourd'hui ?
J'ai
écrit ce livre pour une collection qui se proposait
d'initier le grand public à l'œuvre
d'un écrivain qui lui était peu familière. Il ne s'agit
donc pas d'un ouvrage à prétention exhaustive. Au moment
où je travaillais à cet essai, je n'avais pas eu
connaissance encore du dernier tome de la trilogie
allemande. De là que je ne mesurais pas suffisamment
l'importance de celle-ci. Si donc je devais réécrire ce
livre, j'insisterais davantage là-dessus, ce qui en
modifierait profondément la démarche et les
perspectives. Nous voyons très clairement aujourd'hui,
devant son œuvre enfin
achevée, d'où Céline venait et où il en était arrivé.
L'année
qui suivit la parution de votre livre vit celle,
posthume, de Guignol's band II (Le Pont de Londres).
Certains critiques considèrent ce livre comme un de ceux
où le talent de l'écrivain se manifeste avec le plus
d'éclat. L'époque à laquelle Céline écrivit ce roman
serait celle de sa pleine maturité d'écrivain. Qu'en
pensez-vous ?
Il
me semble que c'est dans la trilogie allemande que le
génie de Céline (c'est-à-dire le réformateur du langage
et, à travers celui-ci, de la sensibilité romanesque)
s'exprime avec le plus d'éclat. Ce qu'il appelait sa
petite musique se trouvait dans Nord et dans
Rigodon parfaitement au point. Il avait découvert
enfin un sujet qui, au sein de l'épopée dérisoire et du
délire ricanant, correspondait à son hallucination
personnelle, à son fantastique intime. Sa syntaxe
pointilliste et son écriture éclatée y apparaissaient
comme le comble de la virtuosité insensible,
c'est-à-dire comme la perfection d'un naturel qui ne
s'était pas encore manifesté dans la littérature.
J'avais
pressenti que Guignol's band constituait le
tournant capital de l'œuvre
de Céline : le passage d'un type d'écriture à un autre,
plus libre, plus hardi. C'est dire si Le Pont de
Londres (Guignol's band II) m'a passionné.
Vous
n'avez pas eu l'occasion de rencontrer Céline. En
revanche, vous avez connu Marcel Aymé, Roger Nimier et
Lucien Rebatet qui, eux, l'ont bien connu. Les avez-vous
interrogés à propos de Céline ? Si oui, vous ont-ils
transmis des éléments propres à nous renseigner sur la
personnalité réelle de l'homme Céline ?
D'une
part, Céline était redevenu un personnage public,
sollicité sans cesse, accordant interview sur interview,
et ressassant sa légende. On n'avait plus grand-chose à
apprendre de lui. Il fallait le deviner et, pour cela,
écouter ses livres davantage que ses monologues de
circonstance.
D'autre
part, ce qu'ils avaient à dire d'important sur Céline,
Marcel Aymé, Lucien Rebatet, Roger Nimier l'avaient dit
dans des chroniques ou des évocations. Aymé, qui avait
beaucoup fréquenté Céline avant et pendant la guerre, ne
l'avait plus reconnu à son retour du Danemark : quelque
chose qui tenait à l'énergie vitale s'était, disait-il,
brisé en lui. Rebatet insistait sur le fait que Céline
avait été exagérément discret sur les influences qu'il
avait pu subir et, comme il le considérait comme un
fureteur de bibliothèque à la curiosité inépuisable, il
le soupçonnait d'avoir beaucoup fréquenté James Joyce,
avant que ce ne fut à la mode. Nimier, lui, avec
l'attention la plus généreuse, veillait sur la carrière
éditoriale de Céline : il menait des campagnes
persévérantes pour que l'on brisât l'absurde
conspiration du silence, se dépensant sans compter pour
obtenir, lors de la publication d'Un château l'autre,
des articles de la part de critiques boudeurs, réticents
ou rancuniers.
Il
me semble qu'une partie de l'œuvre
de Céline est négligée en tant qu'œuvre
digne d'un intérêt littéraire : c'est sa correspondance,
principalement celle de ses années d'exil au Danemark.
Ne croyez-vous pas que la correspondance de Céline
mériterait un intérêt semblable à celui que l'on accorde
à la correspondance d'autres écrivains ? Céline y
déploie, à mon sens, un véritable génie de la formule
rapide, brillante, faisant mouche à tout coup. Quelle
est votre opinion sur cette correspondance ?
Je
suis tout à fait de votre avis. Mais la paresse, ou la
pusillanimité des éditeurs est ce que vous savez. Nous
risquons d'attendre longtemps. Voyez ce qu'il advient de
la prodigieuse correspondance de George Sand : on attend
toujours les crédits qui permettraient de la mener à son
terme. Sand, pourtant, pensait et écrivait dans le sens
de l'Histoire, à la lumière d'un socialisme humaniste et
quarante-huitard. Comme Céline n'était pas dans ce cas,
vous pouvez imaginer facilement ce que l'avenir lui
réserve.
Dans
l'avenir, l'œuvre de Céline
ne risque-t-elle pas de devenir quelque peu hermétique,
ou, en tout cas, difficile d'accès ? Pour comprendre et
apprécier pleinement l'œuvre,
il faut avoir la connaissance d'évènements historiques
guère répercutés dans les manuels scolaires (la
collaboration, Sigmaringen, etc). De même, toutes les
références que Céline fait dans ses derniers livres à
l'actualité de l'époque ne risquent-elles pas d'entraver
une bonne compréhension ?
A
la limite, pour savourer pleinement Céline, il
conviendra de le lire uniquement dans l'édition de la
Pléiade. Assez paradoxalement, Céline risquerait de
devenir difficile d'accès pour une autre raison que
stylistique...
Les
allusions à l'actualité de l'époque ne rendent pas une
grande œuvre illisible.
Sinon, il y a déjà longtemps que l'on aurait délaissé,
par exemple, la correspondance de Voltaire ou Les
Châtiments de Victor Hugo. Une grande
œuvre romanesque existe par
elle-même, indépendamment de l'anecdote qui l'a
inspirée. Vous pouvez lire Saint-Simon ou le Léon Daudet
des mémoires sans être un familier de la cour de Louis
XIV ou des parlements de la IIIe République. De même
pour Céline : il importe peu de savoir qui était à
Sigmaringen ; seuls comptent les portraits au fusain,
l'intensité du regard du portraitiste, l'atmosphère
d'apocalypse, le chaudron de sorcières.
Vous
vous êtes essayé à pasticher Céline. L'exercice
s'avère-t-il plus difficile que pour un autre écrivain
ou, au contraire, le style étant à ce point original, la
chose en est-elle rendue plus aisée ? Et pasticher
Céline apporte-il un enseignement pour le critique
littéraire que vous êtes ?
Je
me suis bien essayé à pasticher Céline. Mais en ayant
fait précéder mon texte apocryphe d'une analyse qui se
terminait par cette mise au point sans équivoque : " Son
texte lui appartient, parce qu'il est le véhicule de sa
sensibilité et de ses
fantasmes : tout le contraire de la verve abrupte, de la
grossièreté impulsive, de ces façons argotiques de
chansonniers marginaux, de la vulgarité poujadiste des
râleurs à qui on ne la fait pas. Ses imitateurs le
trahissent. Les écrivains de génie n'ont pas de recettes
assimilables. Ne point le comprendre, c'est ne rien
comprendre à rien. " J'indiquais donc de la manière la
plus nette que vouloir pasticher Céline, c'était
pasticher fatalement ses imitateurs.
Tout
en ayant plus d'une fois écrit votre admiration pour
l'écrivain (vous le considérez comme un génie novateur
de la dimension de Proust), vous exprimez malgré tout de
nettes réserves à propos de certains de ses livres. Des
Entretiens avec le Professeur Y, vous écrivez
qu'il s'agit là d'un pastiche laborieux de la partie
manifeste littéraire de Bagatelles pour un massacre.
Et vous considérez D'un château l'autre comme un
livre très inégal. N'avez-vous point révisé votre
jugement à propos de ce livre ? Et quelle est votre
appréciation de Rigodon qui n'était pas encore
paru lorsque vous écriviez votre essai ?
Il
ne sert à rien de nier qu'il existe chez Céline des
parties faibles. Je persiste à penser ce que je pensais
dans les années 1960, des
Entretiens avec le Professeur Y. De même, tout le
début d'Un château l'autre me paraît ressortir au
rabâchage ; mais quand le livre prend son envol, c'est
sublime. Rigodon ne vaut peut-être pas Nord,
plus constamment réussi et, à mon avis, le chef-d'œuvre
de Céline. Il reste que c'est un livre de premier ordre.
Dans
une étude intitulée Les Romanciers de droite,
vous mentionnez Céline. Ne pensez-vous pas que Céline
échappe à ce type de classification ? Il me semble que
l'on retrouve chez lui autant d'éléments pouvant le
rattacher aussi bien à la gauche qu'à la droite. Dans
Les Beaux draps, il se déclare partisan d'un partage
absolu des biens, avec une devise " l'égalitarisme ou la
mort ". Si l'on ajoute à cela ses invectives contre la
famille, l'armée ou la religion, il me paraît difficile
de le cataloguer une fois pour toutes à droite. Des
arguments différents existant pour ne pouvoir non plus
le cataloguer à gauche.
Paul Sérant notait : est de droite celui que la gauche a
classé à droite. C'est dans ce sens-là que j'ai
introduit Céline dans mon panorama. Mais il va de soi
que le génie sauvage de Céline ne s'accommode pas de nos
pauvres et insignifiantes étiquettes. Trop singulier,
trop nihiliste pour qu'un parti organisé puisse
s'accaparer de lui. L'individualisme forcené de Céline
le protège des entreprises d'annexion ou de racolage de
toutes les sectes.
"
Céline était antisémite. Quelque séduisante que soit
la thèse selon laquelle l'antisémitisme n'était pour
lui qu'un jeu littéraire et le Juif un fantôme
représentant non un être déterminé mais l'ensemble des
terreurs et des obsessions de l'écrivain, il est
impossible de l'accepter autrement que comme un simple
élément d'appréciation. " Cette opinion exprimée par
Jacqueline Morand est assez en opposition avec votre
interprétation des pamphlets.
A la lumière des documents (lettres, etc.) qui sont
apparus depuis la publication de votre livre,
pensez-vous toujours pouvoir dire que les pamphlets ne
constituent pas une œuvre
antisémite (quand bien même ils ne seraient pas que cela
et quand bien même leur finalité serait entachée de
noblesse, à savoir : empêcher à tout prix un nouveau
conflit dans lequel son pays serait entraîné et dont il
sortirait vaincu ?
Je voulais faire entendre ceci : que le mot " Juif "
chez Céline, comme plus tard le mot " Chinois ", était
l'expression des hantises et des terreurs d'un écrivain
obsédé. Un peu comme le mot " imbécile " chez Bernanos.
Ceci dit, il est indéniable qu'une passion antisémite,
horrible et démentielle, habite les pamphlets. N'ayons
pas peur des mots : il y a du fol chez Céline, avec les
phobies d'un Français moyen de l'espèce la plus stupide
et la plus hargneuse.
Je
me permettrai de vous soumettre une autre observation,
celle exprimée par Jean-Louis Curtis : " A l'extrême
gauche, on a toutes les peines du monde à reconnaître
qu'il est un grand écrivain, malgré son hideux et
stupide antisémitisme. A l'extrême droite, on voudrait
le justifier de tout, y compris d'avoir été antisémite ;
et c'est tout juste si on ne le fait pas passer pour un
martyr. Des deux côtés, l'imposture est égale ".
Partagez-vous cette opinion ?
Oui, je la partage. Il faut renvoyer dos à dos
l'imposture de gauche et l'imposture de droite. Dans son
dossier Belfond, Frédéric Vitoux s'y est appliqué avec
le plus rigoureux et le plus équitable des
discernements. Il nous propose quelques pages de
salubrité publique, au-delà des équivoques des
propagandes et des routines de la haine.
Comment
interprétez-vous les ballets qui figurent dans les
pamphlets et qui furent repris isolément en volume plus
tard ? Faut-il y voir, non pas seulement des fantaisies
poétiques, mais aussi des apologues antisémites dont "
le symbolisme [serait] aveuglant de clarté et de
simplicité " (dixit Albert Chesneau).
Ce ne sont pas seulement des fantaisies poétiques ;
même s'ils sont cela aussi. Philippe Alméras les
situe exactement, en observant que ce n'est pas par
hasard que Céline les a placés dans Bagatelles :
" Les premiers, observe-t-il, sont des lettres de
créance, les preuves patentes du raffinement essentiel
de Ferdinand, les garants de sa candeur et de son
innocence foncière en dépit des grossièretés et de la
scatologie. Le dernier, à la fin du livre, est un
bouquet agité en direction d'un monde jugé aussi
alcoolisé qu'enjuivé, le salut du prétendu cacographe ".
A leur façon, ce sont donc des apologues, et non
dépourvus d'arrière-pensées.
J'aurais voulu connaître votre opinion sur les
nouvelles approches de l'œuvre
que l'on entreprend aujourd'hui. Je pense en particulier
aux essais psychanalytique, psychocritique, etc. Nous
renseignent-ils, à votre avis, sur l'œuvre
ou/et l'écrivain de manière convaincante ? Au cas où
vous n'auriez pas lu ces ouvrages, quelle est votre
opinion en général sur ce type d'approche d'une
œuvre littéraire ?
Même lorsqu'elles nourrissent une intuition juste, elles
sont trop systématiques pour ne pas céder à
l'arbitraire. Marcel Aymé a dit là-dessus l'essentiel en
réponse à une longue étude de la N.R.F. de je ne sais
quel pédant. Une œuvre
littéraire est toujours plus complexe et plus
vulnérable, - plus ouverte dans toutes sortes de
directions -, que se l'imaginent quelques monomanes
péremptoires et quelques théoriciens professoraux.
A
propos de Céline, de Marcel Aymé ou de Nimier, vous
utilisez, à plusieurs reprises, l'expression " libertins
du siècle ". Voudriez-vous préciser à nouveau ce que ces
différents écrivains avaient en commun ?
J'emploie le mot " libertin " dans le sens qu'on lui
donnait au dix-huitième siècle : un esprit fort qui se
refuse à entretenir et à justifier la dévotion régnante.
A partir de là, il est aisé de reconnaître une
communauté de vues entre Nimier, Aymé et Céline : ce
sont des rebelles qui ne plient pas le genou devant les
idoles et les modes d'époque. Voilà ce qui les
rapproche. Mais les différences entre eux ne manquent
pas. Vos lecteurs seront assez perspicaces pour les
deviner, d'autant qu'il est permis, et même recommandé,
au public d'avoir du talent de critique... (Entretien
réalisé par Marc Laudelout, BC n°311, sept. 2009).
************************
ENTRETIEN AVEC LUCETTE
DESTOUCHES
Interview que " Madame Céline " a
accordé à Jean-Claude Zylberstein en 1969.
La
célèbre maison de la route des Gardes à Meudon où
Louis-Ferdinand Céline vécut sous la plaque de Dr
Destouches ses dix dernières années, domine de toute sa
hauteur le jardin par lequel on y accède. Elle porte
encore vive les traces d'un violent incendie : fenêtre
sans carreaux, noirs plafonds éventrés, embrasures à
demi effondrées. Madame Lucette Almanzor " Professeur de
danse classique et de caractère " ainsi que l'annonce
une grande pancarte que l'on aperçoit de loin en
arrivant, s'est réfugiée pour sa part dans une sorte de
volière, hâtivement rapiécée à l'aide de quelques pièces
de bois.
Comment
faites-vous Madame pour survivre dans ce cadre ?
Oh,
mais je ne me plains pas ! J'ai vu pire, et quand on a
touché le fond, vraiment le fond, de la misère, on est
en mesure de supporter bien des choses, sans trop s'en
émouvoir. Vous savez, au Danemark, nous vivions, Louis
et moi, dans une pièce qui n'était pas plus grande que
cet endroit-ci, sans chauffage et sur le sol battu
éclairés d'une seule bougie. Et avec juste de quoi
s'alimenter. Alors, maintenant je ne trouve pas ça si
terrible.
Sont-ce
vos talents de danseuse qui vous firent d'abord
apprécier par Céline ?
Non,
non, nous nous sommes rencontrés par hasard chez des
amis communs, peu après la publication de Mort à
crédit. J'étais de retour d'une tournée aux
Etats-Unis, un pays que Louis connaissait et nous en
avons parlé tout naturellement. Ensuite il a demandé à
me revoir. Je dois dire qu'il m'intimidais beaucoup.
Pendant un an et demi nous nous sommes revus de temps en
temps sans que pour ma part je songe à quoi que ce soit
de sérieux. Et puis un jour... Je crois que c'est par sa
bonté qui était immense, qu'il m'a le plus touchée.
Vous n'ignorez pas que cela peut paraître paradoxal
d'évoquer une telle qualité à propos de l'auteur de
Bagatelles pour un massacre.
Ce
que je voudrais dire à ce sujet, c'est qu'en 1937, et en
général dans les années qui ont précédé la guerre, il y
avait beaucoup d'Israélites parmi les producteurs
d'armes. C'était d'ailleurs un médecin juif collègue de
Louis à la Société des Nations qui le lui avait
confirmé. Pour Céline, s'attaquer aux juifs, c'était
s'attaquer aux fauteurs d'une guerre dont il pressentait
qu'elle serait horrible. Et puis il faut dire aussi que
Louis venait d'une famille de petits -bourgeois où
l'antisémitisme était de rigueur, on y était
antidreyfusard et maurassien. Il n'était pas le seul
d'ailleurs.
Maintenant,
après l'horrible chose qui s'est produite pendant la
guerre, dans tous ces camps de concentration, on ne peut
plus juger rétrospectivement. Aussi bien Louis et moi
nous sommes nous toujours opposés à ce que l'on réédite
ses trois pamphlets. Je précise bien que contrairement à
ce que l'on pense ils ne sont pas interdits, mais que
c'est sur mon refus exprès que Balland ne les a pas
repris dans les Œuvres
complètes de Louis. Pourtant quand nous avions tant
besoin d'argent à notre retour en France, et plus tard
on était prêt à nous offrir beaucoup contre la
permission de les réimprimer.
D'autre
part on oublie aussi que Céline eut toujours des amis
juifs comme Abel Gance, Stravinsky et Jacques Deval.
Encore une fois, je voudrais insister sur ce fait que
pour Céline les juifs c'étaient les " Gros " et, à cet
égard j'ai pour lui un jugement de Maurice Clavel qui
écrivait voici dix ans à Jeune Europe : " Ils ont
titré (L'Express) : " Voyage au bout de la haine
". Ce n'est pas vrai. C'est toujours au bout de la nuit,
la nuit sans fin d'un cœur,
organe rouge, chaud et musclé, dans la misère du monde,
la sienne... Il ne s'est occupé que de la maladie des
pauvres. Riches de droite et riches de gauche riez...
Vous avez éternellement gagné les guerres. " C'est bien
ça non ?
Peut-être, oui. Il y avait aussi ce mot de Paul
Morand : " Sa vie fut un don continuel, plus total que
toutes les vies des curés de campagne " ? Admettons donc
qu'il n'aimait pas les Allemands, pourquoi refusa-t-il
alors de partir pour Londres comme ce lui fut possible
en 1940 à La Rochelle ?
Partir équivalait pour lui à une lâcheté. Pourtant il
aimait beaucoup Londres comme on le voit très bien dans
Guignol's band la deuxième partie. Et puis, il
était curieux de ce qui allait se passer à Paris. Quand
nous y fûmes revenus il se sentit comme neutre. Ce qui
ne l'empêcha pas de soigner des membres du réseau dont
s'occupaient Robert Chamfleury et Madame Simone
installés à l'étage au-dessus de notre appartement, rue
Girardon.
Son dernier livre, Rigodon, qui vient de
paraître, fait (presque) naître une nouvelle polémique.
Bien des gens et beaucoup de critiques prétendent ne pas
comprendre qu'il ait fallu sept ans pour le publier. Il
semble qu'ils craignent une censure et peut-être aussi
des ajouts.
Vous savez que Céline est mort le jour même où il a fini
d'écrire ce livre. Heureusement, j'ai pu mettre le
manuscrit complet et numéroté à l'abri des
indélicatesses. En fait c'était la seconde version de
Rigodon mais la définitive, la première étant restée
éparpillée dans une de ces caisses de pommes de terre,
dont Louis se servait comme classeurs. Qu'il m'ait fallu
si longtemps pour en livrer la dactylographie à
Gallimard tient à deux raisons bien précises. La
première c'est que le manuscrit fut très difficile à
déchiffrer. Céline était dans un véritable état
d'épuisement à la fin de sa vie, et son bras droit
blessé à la guerre, lui pesait comme une lourde masse.
Sur certains mots, nous sommes restés, mes deux amis
avocats et moi, jusqu'à des semaines et des semaines
pour parvenir à les déchiffrer enfin.
Ensuite comme je n'avais pas voulu me séparer du
manuscrit, la collaboration de mes deux aides ne put
m'être acquise que pendant leurs rares heures de
loisirs. Généralement, c'était le dimanche après-midi
que nous nous réunissions pour travailler. Vous savez,
trois heures par semaine pour une telle tâche, ce n'est
pas beaucoup ! Quant aux coupures c'est une idée
absurde. D'ailleurs vous verrez qu'il y a un passage sur
ce pauvre Marcel Aymé, l'un des rares amis qui nous
soient restés fidèles jusqu'au bout, où Louis n'est
finalement pas très tendre, mais il n'a pas été question
de le supprimer, pas plus que d'autres passages. Je
n'aurais pas fait ça à Louis, vous savez... (Jean-Claude
Zylberstein, Rencontre avec Lucette Destouches, Combat,
21 février 1969, dans Spécial Céline n°5,
mai-juin-juillet 2012).
************************
ENTRETIEN AVEC
MARCEL BROCHARD
C'est
en mai 1969 que cet entretien avec Marcel Brochard fut
diffusé, sur la deuxième chaîne de la télévision
française, dans une émission intitulée " D'un Céline
l'autre ", réalisée par Michel Polac (1).
"
Nous étions très, très, très amis. On se voyait tous les
jours. Pendant tout le temps de ses études de médecine
jusqu'à sa thèse - cette fameuse thèse que nous
connaissons tous ? - il a habité Rennes, et puis je l'ai
toujours suivi. Je l'ai un peu perdu de vue en 32 quand
il a eu ce prix Renaudot parce que je me suis dit : " Il
va être pris par les grands ", et moi, qui suis tout
petit, j'osais plus frapper à sa porte. Et il
m'engueulait : " Te voilà ! On te voit pas ! ".
Et je l'ai revu, toujours, toujours, même quinze jours
avant sa mort où il m'a donné son bouquin Nord,
avec ce mot : " Sans commentaire. A Marcel. "
Marcel,
je crois que c'est vous qui, dans L'Herne, avez
justement parlé de sa trépanation et, à vrai dire, de sa
fausse trépanation.
Céline
a été blessé dès les premiers jours de 14, très
gravement à l'épaule droite... Difficultés avec sa main,
ce qui n'empêche que ça a été guéri au point qu'il
conduisait de gros side-car et qu'il était
costaud et en bon état. L'histoire de la trépanation,
c'est une drôlerie, une rigolade, une blague, de sa
part. On lui disait : " Mon pauvre blessé de la
guerre de 14... ", les journalistes. Et il leur
faisait toucher du doigt où il avait été trépané, là où
il y avait une plaque d'argent pour remplacer le crâne.
C'est pas vrai : il n'a jamais été trépané, j'en suis
certain au point que j'ai demandé à ses chéries, à ses
femmes. Eh bien, la trépanation n'a jamais existé,
jamais. Mais ça amusait les gens, puis alors on l'a pris
au sérieux. Le Professeur Mondor, dans La Pléiade, en
parle longuement. C'est du Céline !
Il
faisait faire du Céline aux autres ?
Mais
oui, mais oui... Et également Mort à crédit, ses
parents misérables, miséreux, sa mère ravaudeuse de
tapis ou ravaudeuse de ... Mais pas du tout ! La mère
que j'ai bien connue, Mme Destouches mère, était une
personne fort bien, et fort bien habillée, qui habitait
rue Marsollier au n° 11, au quatrième étage. Nous y
allions souvent déjeuner, ma femme et moi. Eh bien, Mme
Destouches mère était représentante de dentelles. Elle
avait comme clientèle la Cour batave, le grand magasin à
côté de l'Opéra qui est si important. Et la petite
Colette - la petite fille de Louis Destouches-Céline - a
été baptisée dans une robe de dentelle qui avait servi
pour le Roi de Rome. Le père Destouches, lui, était un
brave fonctionnaire, d'abord assureur, ensuite employé
de banque, ou l'inverse, je ne me souviens plus, brave
bonhomme, brave rentier. Ils avaient une petite maison
au bord de la Seine, à Ablon, une petite maison d'été où
on allait se promener le dimanche. La maison a été rasée
par les inondations de 1910. Pour que le jeune Louis
fasse du sport, on lui avait acheté une barque et des
rames, à 14 ou 15 ans, avant qu'il ne parte pour
l'Allemagne et pour l'Angleterre, et tous ces voyages.
Comment
se faisait-il qu'il ne s'entendait pas du tout avec ses
parents ?
Parce
qu'il avait envie de foutre le camp, comme il a envie de
foutre le camp de partout. En Allemagne, il couchait
avec sa logeuse, donc ça a mal fini. Il est parti en
Angleterre, ça a été pareil. Il est revenu dégoûté de
tout. C'est là où il s'est engagé pour voir comment ça
ferait. En fait, ça a été la guerre. Drôle de surprise
pour lui !
Et
après la guerre, il y a eu une période qu'on connaît
mal, à Londres...
Alors
là, il n'en parlait jamais. Moi, mon temps avec Louis,
c'est Rennes. C'est son mariage avec Edith, donc marié
avec Edith, avec la famille d'Edith, avec le vieux père
Follet qui était une grande figure. Médecine, médecins,
travail, la thèse... Tout ce qui était médecine était
pour lui l'horizon continuel. Je me souviens très bien,
en venant me voir à Chantenay dans ma petite fabrique de
quatre sous et me disant : " Je veux être médecin
dans ton quartier. Je vais installer un petit cabinet
pour les pauvres. " Il cherchait dans Chantenay,
dans cette banlieue ouvrière de Nantes, de quoi
s'installer pour soigner les pauvres. Déjà là, en 1922.
On n'a jamais parlé de Londres, de sa vie ancienne.
Il
ne vous a jamais dit qu'il avait été maquereau à Londres
?
Il
n'a jamais été... Je ne vois pas Louis maquereau en
aucune chose. C'était la bonté d'âme, enfin. Je ne sais
pas, pour être maquereau, il faut avoir un peu tout de
même... Non ! Je ne voudrais pas me redire, mais quand
on lit Rigodon, c'est la bonté qui ressort dans
Céline.
Oui,
mais à Londres, il a eu une vie... Il s'est marié
là-bas, non ?
Oui, vous savez bien qu'il y en a un qui a recherché
tout partout. On a retrouvé même le procès-verbal du
mariage, mais, moi, je ne sais rien de tout ça. Je ne
peux rien vous dire.
Pour
en revenir justement à la manière dont il a écrit
Voyage au bout de la nuit, à quel moment a-t-il
rencontré une femme qui, je crois, il a beaucoup aimée :
Elizabeth Craig ?
Elizabeth
Craig, il l'a connue... Il a divorcé d'avec Edith autour
de 1926, 27,28, dont il avait une fille, Colette, qui
vit toujours. Et alors là, il est venu à Paris, ayant
quitté Genève. Il était à ce moment-là médecin au
dispensaire de Clichy. Il habitait 92 rue Lepic dans ce
pigeonnier admirable, et il avait comme amie cette
Elizabeth Craig, qu'il avait connue comme danseuse à
l'Opéra, je crois, ou dans un théâtre. Et il en avait
fait son amie, sa confidente. C'était une fille
intelligente, de grande beauté, de grande sculpture.
Et
tous les soirs, quand je venais à Paris, j'allais passer
mes soirées chez lui. Nous dînions chez la mère Marie,
rue Lepic. On dînait de rien, il ne buvait que de l'eau.
Et nous rentrions aussitôt. Il se mettait à écrire, et
il jetait ses pages. Je le vois encore, jetant ses pages
autour d'un bureau. Et nous ramassions toutes ses pages
qui n'étaient pas numérotées. On essayait de les relire,
et de les épingler avec des épingles à linge pour tâcher
de s'y reconnaître. On se demandait ce qu'il écrivait.
Ça n'avait ni queue ni tête
pour nous qui ne suivions pas la question.
Dans
cette chambre où il écrivait à son bureau, vous étiez là
avec Elizabeth Craig et vous ne saviez pas ce qu'il
écrivait ?
On
ne savait pas ! On disait : il prend des notes, il fait
des notes, il fait des histoires. On lisait une page, on
avait de la peine à le lire. C'était très difficile à
déchiffrer. Et puis, avec Elizabeth, on pensait à autre
chose, on pensait peut-être à danser un peu à Pigalle.
Enfin, on le laissait écrire, et on le retrouvait à
trois heures du matin, à sa table, encore en train
d'écrire. On retrouvait des brouillons dans la poubelle,
ça se baladait de partout chez lui. Je dis bien :
l'époque 28...
Et
vous avez commencé à le perdre de vue ?
Je
l'ai perdu de vue un peu, 29-30. Un beau jour, dans les
journaux, on me dit : Goncourt-Renaudot,
Renaudot-Céline. Je dis : Céline ? !
Au
fond, on peut aussi montrer le côté moins connu de
Céline, le côté féminin. Il était coureur ?
A
cette époque, 1920-25, nous étions mariés tous les deux,
mais enfin, je ne voudrais pas tout de même dire que
nous étions de mauvais maris et de bons pères de
famille, mais enfin, une femme ne nous faisait pas peur,
à l'aventure... Et je dois dire que Céline, entre ses
deux femmes, Edith et Lucette, il en a usé pas mal, dont
surtout la belle Elizabeth dont j'ai parlé tout à
l'heure.
...
que vous avez bien connue aussi ?
Oui,
il fallait... Louis, écrivant à sa table ses feuillets,
délaissait la belle Elizabeth. Alors, on l'emmenait
prendre un verre. Elle aimait bien boire un verre - à ce
moment-là, le whisky n'existait pas -, un coup de
cognac. On s'en occupait d'Elizabeth, il fallait bien
que Louis travaille.
Est-ce
que Louis le savait ?
Il
n'y avait pas de secret entre Louis et moi, il n'y en a
jamais eu.
Le
flirt était permis ?
C'était
un ami comme on en a peu dans la vie...
Vous
vous partagiez un peu vos affections ?
Ben
oui, cela n'avait pas d'importance. Nos cerveaux
travaillaient sur d'autres points : moi, le point des
affaires, et lui, la médecine? Ça
passait au-dessus de tout. Les femmes...
Etiez-vous
un peu amoureux de cette Elizabeth qui semble avoir été
un personnage fantastique ?
On
ne pouvait pas ne pas être amoureux d'Elizabeth
tellement cette femme représentait de beauté, de
majesté. Il l'appelait " l'Impératrice ". Elle
était Impératrice... " (Propos recueillis par
Dominique de Roux, Michel Polac et Michel Vianey, BC
n°253).
(1) Emission "
Bibliothèque de poche " de Michel Polac et Michel Vianey,
ORTF, 2ème chaîne de la télévision française, 8 et 18
mai 1969).
************************
Le TEMOIGNAGE de PIERRE DUVERGER
C'est
à lui que l'on doit les seules photographies en couleurs
de Céline. Et un témoignage émouvant publié, six ans
après la mort de l'écrivain, dans le Magazine
littéraire. Ce texte fut réédité en 2002 dans un numéro
hors série, avec une utile notice biographique le
concernant. Quelques mois avant sa mort, son témoignage
fut recueilli par France-Culture :
"
J'allais souvent voir Céline au studio Wacker, près de
la place Clichy, rue de Douai où Lucette travaillait. Je
peux dire que j'ai passé des heures à regarder les
danseuses tout en n'étant pas très sensible à la danse.
Ce n'est pas ça qui me touche le plus. Bon, c'est joli,
c'est charmant. Mais lui, il était très fixé sur les
ballets et la danse. C'est une question d'esthétique.
Lucette, d'ailleurs, était une danseuse avec un corps
extraordinaire, musclé. C'était ce qu'on appelait " la
belle môme. " J'allais donc là, puis on s'arrêtait
parfois place Clichy, au coin, devant l'ancien Gaumont,
où il prenait un thé, un café ou un ersatz quelconque.
Il me parlait souvent des danseuses. Moi, j'écoutais pas
tellement.
Qu'est-ce
qu'il vous disait des danseuses ?
Ah
bah, que c'était la grâce, l'élégance, le rêve en somme.
C'était un grand rêveur, lui. C'était aussi un lyrique.
Quand il décrit, par exemple, le bombardement de
Montmartre, c'est pas vrai ! Faut traduire évidemment.
(...) C'est pour ça que beaucoup de gens qui ne
l'aimaient pas, en réalité, ne comprennent pas leur
lecture. Ils lisent les mots mais n'imaginent pas ce que
ces mots peuvent suggérer. C'est mon sentiment. Beaucoup
de gens ne savent pas lire Céline.
Comment
l'avez-vous rencontré ?
J'étais
avec un copain. Je lui demande : " Qui est ce bonhomme ?
Il me dit : " C'est Céline. " Alors, j'étais curieux de
le connaître. Je me suis présenté chez lui,
spontanément, où il ne m'a pas reçu, mais très
gentiment, je me souviens... (...) Je l'ai rencontré
plus tard dans la halle aux poissons de Saint-Malo, et
puis il m'a pris en amitié là-bas. Ensuite, je ne peux
pas dire que l'on ne s'est plus quitté parce que c'est
faux. Puis il est parti en Allemagne, eh bien, ma foi,
je ne l'ai pas suivi quoiqu'il me l'ait demandé parce
que Céline, qui était un bonhomme formidable, n'était
pas adroit de ses mains. Il n'était pas bricoleur du
tout. Il était en panne devant des petits trucs de rien
du tout. Il avait une petite moto, je me souviens, et un
jour, il était en panne. C'était deux fois rien. Je
crois que c'est la chaîne qui avait sauté. Je lui
arrange ça. Il trouvait ça extraordinaire qu'on puisse
arranger ce truc. Il m'a fait d'ailleurs un cadeau que
j'ai toujours : un exemplaire hors commerce de L'Ecole
des cadavres, numéroté donc, et dédicacé pour cette
bricole qui valait un merci gratuit. C'est un livre qui
vaut autour de trois briques aujourd'hui. Curieux...
Bref, grâce à lui, j'ai échappé au S.T.O. Il m'a emmené
dans un bureau allemand et m'a présenté comme un petit
copain qui voulait rester en France, et les Allemands,
m'ont donné, par son intermédiaire, un petit carton
comme quoi je n'étais pas réquisitionnable.
Il
avait des copains allemands comme ça, des amis ?
Non,
il avait des admirateurs, madame, des lecteurs. On lui a
reproché ça, ce qui est une chose invraisemblable. La
même chose est arrivée à Sacha Guitry. Il avait donc des
admirateurs qui étaient allemands. J'étais là quand ils
sont venus le voir, en civils, rue Girardon pour
l'inviter à aller à Katyn. Il a refusé. Il ne voulait
pas s'engager dans des collectivités. Lui-même - il l'a
payé assez cher - s'est engagé avec ses os, ses tripes,
mais pas d'engagement dans des associations, des choses
comme ça (...).
Et
les pamphlets ? Comment les lisez-vous ?
Les
pamphlets, moi, c'est ce qui me passionne le plus. Je
suis resté longtemps sans les relire et je trouve que
c'était une vision d'avenir qui est devenue une vision
du présent. Tout simplement. Par exemple, quand vous
lisez Bagatelles et sa visite dans un hôpital de
Russie, c'est une page extraordinaire ! En plus, c'est
très marrant. Avec ce docteur russe qui n'était pas du
tout dupe de cette mistouflerie soviétique et qui
n'arrête pas de dire : " Tout va bien ! " Céline l'avait
appelé évidemment Toutvabienovitch ! (rires). (Propos
recueillis par Pascale Charpentier, émission " Rigodon
pour une autre fois ", diffusée le 26 mars 1992 sur
France-Culture, BC janv. 2004).
**********************
LA DERNIERE INTERVIEW DE CELINE
Six semaines avant sa mort,
Jacques d'ARRIBEHAUDE questionnait l'exilé de Meudon.
Cet inédit, il le donna en exclusivité à Paris-Match
le 23 mars 1995...
La guerre de 14.
Il
vous est arrivé de participer à des patrouilles ou à des
charges ?
Des
charges, oui ; des patrouilles, non.
Avez-vous
eu des citations ?
Oui,
la médaille militaire de 1914 ! Mais tout cela, la
cavalerie, c'était se servir d'une arme périmée, un peu
comme si on mettait en l'air des avions en bois...
Vous
partiez avec la lance ?
Non,
le sabre ! Le sabre de dragon. Mais ça n'a pas duré. Ils
ont démonté toute la cavalerie en décembre.
Vous
avez parfois rencontré l'ennemi ?
Oui,
ça m'est arrivé. Même des Belges, qu'au début on ne
connaissait pas mieux.
Qu'éprouviez-vous
alors ?
Tout
disparaissait dans la fatigue. Une énorme fatigue. Quand
vous êtes si énormément fatigué, même en pleine force de
l'âge, vous ne sentez plus grand-chose ; tout est
émoussé. Et c'est comme ça que les gens étaient tués
très facilement. Parce qu'après tout c'est une façon de
s'en aller, en dormant. On était tous dans l'hypnose. A
la fois par l'alcool - pas moi, mais généralement.
L'alcool assommait déjà. Et puis, l'insomnie pendant si
longtemps. Des insomnies pendant des mois ! Plus de
raisonnement, de philosophie, de dialectique... On va...
De la viande qui n'a plus de défense, qu'on tracasse
trop. Eh bien, tuez-le, allez-y...
Maintenant
oui, il y a des tas de problèmes qui se présentent à
l'analyse. Mais quand on commence à analyser, c'est fini
! Tandis que là, il n'y avait pas d'analyse du tout. Les
gens allaient ; ils marchaient. Sous l'hypnose. Et la
fatigue aidant, la fatigue plus la gnole, alors, en
avant !
Mais,
au départ, il y avait eu un certain enthousiasme ?
Pas
dans la troupe, non. Ceux qui restaient, oui. La troupe,
c'était simplement comme ça. Il y avait une discipline
absolue qui n'était ni mise en question ni analysée.
Rien... Ce n'était pas la peine.
L'écriture.
J'ai
travaillé pas mal. On travaille ou bien on regarde.
C'est l'un ou l'autre. Mais si vous travaillez, vous ne
faites pas autre chose. Maintenant, on ne sait plus ce
que c'est, le travail. C'est encore un truc que j'ai
comme ça, parce que je ne suis pas d'une génération où
l'on rigolait.
Ça n'existait
pas. Les distractions, c'était des choses de gens
riches. Quand on était pauvre, on travaillait jusqu'à
crever. C'était le destin. Mais je vois maintenant
qu'ils ne travaillent plus. Alors ils ne savent rien.
Oh, ils ont tous une petite envie, comme ça, de
s'exprimer. Mais quand vous les mettez devant une
feuille de papier, devant un pinceau ou un instrument,
on voit surtout la débilité, l'insignifiance. Du jour où
l'on s'est mis à apprendre sans douleur, le latin sans
thème, le grec en dormant, on ne sait plus rien. C'est
la facilité qui tue tout. La facilité et la publicité.
C'est fini. Il n'y a plus rien. Il manque quelque chose
: l'effort.
L'art et la réalité.
Le
grand tort de la civilisation occidentale, c'est qu'on
ne transpose plus. Elle travaille dans " l'objectif ",
qui est tout le contraire de la création, vous comprenez
? L'avocat, l'acteur, l'homme politique sont faits pour
" l'objectif ", mais je crois que la vraie création,
c'est au-delà du réel, c'est ce qui est transposé. Il
n'y a que ça qui compte. Tout l'art oriental repose sur
ce principe absolu, tandis qu'en France il faut que la
bouteille figure bien sur la table. C'est le " théâtre
libre " finissant en combat de puces, l'esprit banquiste
(NDLR : bonimenteur, saltimbanque) de plus en plus près
du peuple ; c'est la fin, vous comprenez ?
De
la merde. C'est là le vice de notre civilisation et de
l'art en général. Même dans " l'objectif ", personne ne
peut plus faire ce que faisait Anatole France ni
Monsieur Bourget ! Moi, je ne suis rien du tout et
surtout je ne veux pas être l'objet de manifestations.
Du tout, du tout. Je les fous à la porte ! J'en vois
arriver : " Je viens vous voir pour... " Oui, à la porte
! Ils ne s'intéressent pas à ces choses, ils ne
comprennent rien. Des obsédés. C'est ça l'obscénité.
Montrer son cul, ce n'est rien. Mais ce côté de faire
des confessions... Moi, quand j'en fais, je me
barbouille de merde pour faire rigoler, mais c'est autre
chose. Mais l'objectivité, c'est affreux !
Pourtant,
Dieu sait si je ne suis pas oriental. Mais il n'y a pas
d'erreur parce que la vie est une saloperie abominable.
La vie dans la vie ! Alors, le réel, " l'objectif " : à
rayer ! Regardez la meilleure pièce de Molière,
certainement Le Misanthrope. Eh bien ! ce n'est pas "
réel " ni " objectif " ce qu'il raconte. C'est bien
autre chose, bien au-delà dans l'émotion.
Le bavardage et l'alcool.
Ce
qu'il faut : faire un effort. Mais ils ne veulent pas,
les cochons ! Ils ne veulent pas et puis, ils ne sont
pas en état. Ils aiment trop la vie, ils sont bien dans
la vie ! Vous comprenez, le jour où l'on a fermé les
monastères, on a fermé la patience,
on
a tout fermé. L'homme court après sa queue et son verre,
et c'est fini ! Ah, pour le confort de votre foyer, que
feriez-vous, madame ? Voilà, c'est tout. La radio, ça ne
s'adresse pas aux milliardaires, ça s'adresse à des gens
bien ordinaires. Et qu'est-ce qu'on entend ? " Ah ! Du
confort ? Ce serait tellement mieux du violet garanti
machin autour de votre pièce avec des ampoules Untel ".
Il n'est question que de ça. Je ne parle pas de
maladies, il n'y en a plus. La vie est éternelle, la vie
commence à 40 ans. Boniments ! J'ai pratiqué en
Amérique, je connais tout ça, je connais l'anglais
aussi. Nous avons hérité tout notre côté dégueulasse des
Anglo-Saxons. Avec leur politique d'optimisme. Et puis,
nous avons conservé les vices du chrétien. Nous sommes
des repus. Sauf évidemment la masse qui crève. Mais
enfin, ils boivent. Et nous sommes aussi le peuple le
plus alcoolique du monde. Alors... Ce qui tue aussi tous
les médecins d'ailleurs. Le bavardage et l'alcool.
Une seule loi : la loi biologique.
Avec les Noirs, les enfants ne sont pas blancs ! Ils ne
redeviendront jamais blancs... Si les jaunes avaient
envahi la France au lieu que ce soit les Boches, et bien
! vous auriez ici... Ce serait jaune. Là, vous ne les
voyez pas les enfants d'Allemands. Il y en a beaucoup
dans les rues, mais vous n'y voyait rien. C'est le sang
dominant qui compte. Alors on vient me dire, on va me
raconter : " Vous savez, l'avenir de la France, c'est un
fait que... " Merde, merde ! C'est un fond de teint, la
race blanche, vous comprenez ? Un fond de teint ! Pas
une couleur ! La couleur, elle est jaune ou noire ! Le
Blanc est un individu fragile. D'ailleurs, le rêve de la
religion catholique... bonne religion... le rêve du
pape, c'est d'avoir des évêques noirs et jaunes.
L'évêque de Brest, je viens d'apprendre ça récemment,
c'est un Noir. Ah ! Vous ne vous doutez de rien, mais ce
qui compte, c'est la loi biologique. Les autres lois,
c'est de la connerie, on les refait. Même les lois
physiques sont transitoires ; on découvre au bout du
siècle que ce n'était pas tout à fait ça. Tandis que,
nom de Dieu, il y a des milliers d'années et des
centaines de milliers qu'il faut 36°8 pas 37 ni 32 ! Et
puis, vous pissez tant d'urine par jour avec tant de
centigrammes et de degrés de ceci ou de cela, et pas
plus ou vous crevez ! Ça, ça
existe ! Les autres lois n'existent pas, c'est du
bavardage... " (Bulletin célinien n° 152, mai 1995).


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