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                                                                 CÉLİNE  AUTRES  ÉCRİTS

 

 

 

 * Denise AEBERSOLD (artiste peintre, auteure d'une thèse et d'études sur Céline) : " Bien que Céline professe un athéisme radical, son extrémisme l'apparente à un religieux refoulé. Les analogies entre les thèmes récurrents de Voyage au bout de la nuit et les grands leitmotive des mystiques de la chute : nuit, exil, prison, cosmos-bourbier, notamment, sont extrêmement troublantes. [...] Sur le plan littéraire, cela signifie le rejet des mots de prêt-à-porter, la pré-éminence accordée à l'émotion poétique et à la charge affective des métaphores et symboles sur le verbe abstrait. La " révolution " préconisée consiste à condenser dans l'image le maximum de projections animistes, et de ce fait, d'en multiplier l'impact émotif. On comprend mieux, dès lors, les bouleversements profonds que produit la lecture de Céline. [...] On peut comparer l'itinéraire de l'écrivain à celui que parcourait l'adepte : il est empirique et antimatérialiste à la fois. Céline se veut un opératif, et ce, par le biais des images : répudiant le verbiage gratuit du littérateur académique, il charge les mots d'émotion, de colère, il les manipule jusqu'à ce qu'il transgresse " des interdictions, une enceinte réservée. " [...]

  Bien des indices convergent pour laisser entrevoir, dès Voyage, l'aspect profondément onirique de romans que les critiques ont appréhendé trop longtemps, surtout à sa réception, sous un angle néo-naturaliste et exotérique. Nous montrerons que le Grand œuvre célinien, le monde que l'écrivain recrée par ses métaphores est un réel animiste et chtonien. Par une stratégie de violence, il arrache le lecteur au monde de la " surface ", " l'enfermant bouclant double-tour " dans l'abîme nocturne et jurant " par le Capricorne " de ne point l'en faire sortir. Cette incarcération totalitaire dans la Ténèbre fait le caractère original, unique même, de l'alchimie célinienne.
 (Goétie de Céline, Société d'études céliniennes, 2008)

 

 

 

 

 

 

 * Richard ANACREON (libraire et collectionneur, ami d'artistes Quartier-Latin 1908-1992). " Cher ami, / Bien touché par votre lettre votre pensée. Oui certes, avec Daragnès s'en va notre dernier véritable défenseur - maintenant c'est la jean-foutrerie ! La haine peut s'en donner à cœur joie. Car la joie haineuse est la passion du monde - La dernière vacherie : le Procureur général refuse la levée de mon mandat d'arrêt - j'ai déjà fait 17 mois de réclusion ici - et je ne suis condamné qu'à un an !

    Le fisc court après tous mes livres pour saisir leurs droits d'auteur. On n'avait jamais pensé à ça de toute l'Histoire de France, pourtant énormément riche en persécutions d'écrivains ! / Votre bien sincère. / LF Céline / Tout mon affectueux souvenir à Mac Orlan. "
 
(A Richard Anacréon, le 11 août 1950, Lettres Pléiade, 2009)
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 * Louis BALADIER (inspecteur général de l'Education nationale, professeur des Universités) : " (...) Céline disait : " L'homme est nu, dépouillé de tout, même de sa foi en lui. C'est ça, mon livre. " Le sujet du Voyage, c'est la dénonciation, allègrement féroce, des faux-semblants et des filtres culturels que les hommes ont inventés pour s'éviter la confrontation avec l'horreur de leur condition mortelle, le " néant individuel " de leur " puérile et tragique nature ", débouchant sur une " effroyable catastrophe d'âme. Une dégoûtation ."

  C'est l'Ecclésiaste déclamé par un bateleur, l'exhibition de la nausée et de l'absurde chez les misérables. "
  (L'Ecole des lettres n° 13-14, juillet 1994, pp. 3-41 , copieuse étude à l'occasion de la publication de Voyage au bout de la nuit au programme de l'agrégation, BC n° 144, sept. 1994).

 

 

 

 

 

 

* Michel BEAUJOUR (professeur de littérature française à l'Université de New-York): " (...)  Le monde est enserré dans le filet de l'interprétation paranoïaque, totalitaire. La réalité objective est là, fragmentée, déformée, tordue, mais reconnaissable. Bagatelles est une entreprise de critique totale du monde contemporain : la vie quotidienne (standardisation, abrutissement), la littérature (imitation, pauvreté, manque d'émotion réelle), arts plastiques, musique (négrifiés, sans signification), de l'éducation (stupide, stérilisante), de la politique, etc... ramenée avec obstination sous le signe d'une gigantesque entreprise juive de conquête totale du monde, de domination des aryens, de destruction des valeurs traditionnelles qui ont fait la force de la race : du folklore, de la virilité.

   On ne peut manquer d'être frappé de la cohérence de ce délire qui ramène tout à lui, qui interprète tout sans hésitation comme manifestation de la conspiration juive, aussi bien le capitalisme que le communisme, aussi bien le Jazz que Picasso. On ne peut manquer également d'être effrayé par le fait qu'apparemment Céline ait " trouvé ça tout seul " et que la concordance de sa doctrine avec celle d'un Hitler soit une rencontre d'esprit, que d'ailleurs Céline pardonnera mal aux Nazis, hommes de mauvais goût, hommes d'action. "
   (La quête du délire, L'Herne n°3, 1963).

 

 

 

 

 

 

  * Pierre BERGE (entrepreneur en confection de luxe): " Je me rappelle la fascination qui s'était emparée de moi. Je le regardais, étonné de son allure négligée, presque sale, alors qu'il avait écrit sa thèse sur Semmelweis, l'homme de l'aseptisation. Je n'ai rien noté de cette conversation. Aujourd'hui je le regrette. Au détour d'une phrase, après qu'il eut dit tout le mal qu'il pensait de ses confrères, je lui ai demandé s'il avait lu Henry Miller." Miller ? Miller ? s'interrogea-t-il, encore un de mes petits plagiaires ! " Je lui ai dit que non, que c'était mieux que ça, que grâce au Voyage des écrivains comme Miller existaient, qu'il devait en être heureux, fier, que c'était lui qui avait ouvert les portes du langage, que les mots s'étaient envolés comme des oiseaux retenus prisonniers.

    Ca ne l'intéressait pas. Pourtant il détestait les allemands, les avait toujours haïs. Il disait " les boches ". Quant à Hitler, il n'avait pas assez de mépris pour en parler. Il nous raccompagna jusqu'à la route, le soir tombait, les chiens aboyèrent de nouveau. Il ferma soigneusement à clef la grille du jardin, nous salua de la main une dernière fois puis alla rejoindre ses fantômes. "
  (Les jours s'en vont, je demeure. Gallimard 2003).

 

 

 

 

 

 

* André BERNOT (mon premier bouquiniste, Quai des Grands Augustins, face à la Périgourdine): " ... A 17 ans je n'avais rien lu. Alors j'ai commencé à me cultiver. Sartre, Camus tout ce qu'on lisait après guerre. Céline passait pour un affreux jojo. Mais un jour il ne restait que Voyage au bout de la nuit dans la bibliothèque. Je n'avais jamais rien lu de semblable. Çà m'a cueilli à froid. J'ai prospecté systématiquement les librairies d'occasion pour connaître toute l'œuvre.

   En fait, je suis devenu bibliophile célinien et au bout de quelques temps, à force de recherches, je me suis trouvé à la tête de cinq à six mille livres. Par la faute de Céline, je suis devenu bouquiniste. "

 
(
Magazine Littéraire, janvier 1994, de Valérie Marin La Meslée). 

 

 

 

 

 

 

* Gianluca BERTOGNA (producteur romain, Prix du public 2012 pour le film Immaturi): " J'aimerais également faire des co-productions avec la France où le marché est très large, notamment avec Marion Cotillard qui me paraît l'actrice la plus émouvante du moment. Mais le cinéma français qui est beaucoup plus psychologique que le nôtre, est très sélectif, il n'est pas facile de s'y faire une place.

  Gianluca BERTOGNA est aussi un admirateur de Céline : " J'ai du mal à admettre qu'un tel auteur ait été rejeté, isolé, au point de mourir dans la pauvreté. La lecture de ses livres apporte un enseignement précieux en cinématographie, c'est une mine d'or pour l'écriture de dialogues. "
  (Corse-Matin, 12 février 2012, dans le Petit Célinien, 15 février 2012).

 

 

 

 

 

* Philippe BILGER (avocat général près la cour d'appel de Paris) : " On veut faire mourir Céline une seconde fois. (...) Où est-il écrit que seul l'antisémitisme, même poussé au paroxysme par un Céline durant les années d'occupation, doive être le seul critère pour disqualifier à vie un écrivain, une personnalité ? D'autres, qui ont honteusement justifié le communisme et ses millions de morts - je ne dis pas que nazisme et communisme sont exactement comparables - et qui ont tressé des couronnes et écrit des vers en faveur par exemple de Staline n'ont jamais connu ce type de discrédit qui fait de l'ignominie d'un comportement intellectuel et politique l'alpha et l'oméga de tout, contre le talent et le génie littéraires. Pour ma part, je n'aurais jamais eu l'idée saugrenue de me plaindre d'une " célébration " d'Aragon ou de Sartre, quelles qu'aient été leurs graves fautes morales dans l'éloge du totalitarisme rouge.

   (...) On en est à oublier que s'il est mort en 1961, il n'en a pas moins connu avant des épreuves et des souffrances, une traversée du désert où il était honni, pour arriver au terme de sa vie, seulement soutenu par quelques amis et admirateurs fidèles. On veut recommencer à lui faire payer ses abjections écrites parce qu'on ne lui pardonnerait pas de les avoir juxtaposées à son génie sans que celui-ci en soit atteint ? Pour ma part je continuerai à lire avec passion Céline et même s'il avait été aussi un " parfait salaud ", ce ne serait pas à d'autres qu'à moi d'en décider et d'en tirer les conséquences. "
   (
Céline maudit pour toujours ? in Justice au singulier, www.philippebilger.com, 20 janvier 2011). 

 

 

 

 

 

* Charles BONABEL (disquaire à Clichy, ami de Céline, 1897-1970): " Etonnante " Auto-Interview " rédigée à la demande de Lucette pour accompagner la sortie de Rigodon: " - A certains indices de l'œuvre, il ne semble pas que le retour à Meudon se soit réalisé dans l'euphorie ? " / " - Oh ! non. Evidemment tout valait mieux que la banquise et la plupart des hypothèques relevant de la justice étaient levées. Mais vieilli, malade, meurtri, isolé et ruiné, le retour de Céline au pays natal ne pouvait pas être une apothéose. Repartir à zéro, médicalement et littérairement à soixante ans, c'était plutôt paradoxal.

   Avec quelle pitié douloureuse ai-je accompagné quelquefois le Docteur Destouches " aux commissions ". Sa grande silhouette de cuirassier blessé, escorté plutôt qu'il ne le conduisait par une sorte de dogue hiératique, impressionnait beaucoup les fournisseurs, malgré son exquise courtoisie et leur paraissait visiblement insolite. Ce n'est guère pour lui qu'il s'imposait cette démarche sans grandeur, mais la petite meute de molosses qu'il avait réunie, les chats, les oiseaux avaient des exigences journalières qu'il ne voulait pas éluder. "
  (Décembre 1969, dans le BC n°86, oct.1989).

 

 

 

 

 

 

* Emile BRAMI (romancier et gérant de librairie): " Je crois être un peu méprisé, je suis l'impur, le libraire, le marchand, celui qui se fait de l'argent avec Céline, et en même temps, " le-juif-qui-aime-Céline ", donc pour certains un alibi commode, ce que je refuse de toutes mes forces. " (Entretien in Le Matricule des Anges n° 48, 2003).

 * Sa position est d'autant plus malaisée que le libraire qu'il est ne s'interdit pas de vendre des livres dont il réprouve avec force le contenu. Ainsi dans son dernier catalogue, il propose des éditions de Bagatelles, de l'Ecole des cadavres ou des Beaux draps. Céline n'est d'ailleurs pas le seul auteur dont il vend des textes sulfureux : dans son catalogue, on trouve aussi des éditions originales de l'Amérique juive de Cousteau, La France juive de Drumont ou Les Décombres de Rebatet. "
  (B.C. n°282, janvier 2007). 

 

 

 

 

 

 

* Marcel BROCHARD (ami intime, Président des Studios de Boulogne-Billancourt): " Au fond, on peut aussi montrer le côté moins connu de Céline, le côté féminin. Il était coureur ? - / A cette époque, 1920-25, nous étions mariés tous les deux, mais enfin, je ne voudrais pas tout de même dire que nous étions de mauvais maris. Mais enfin, une femme ne nous faisait pas peur, à l'aventure... Et Céline, entre ses deux femmes, Edith et Lucette, il en a usé pas mal, dont surtout la belle Elizabeth dont j'ai parlé tout à l'heure.

 - / ... que vous avez bien connue aussi ? - / Oui, il fallait... Louis, écrivant à sa table ses feuillets, délaissait la belle Elizabeth. Alors, on l'emmenait prendre un verre. Elle aimait bien boire un verre - à ce moment-là, le whisky n'existait pas - un coup de cognac. On s'en occupait d'Elizabeth, il fallait bien que Louis travaille. "
  (Entretiens diffusés sur la seconde chaîne en mai 1969, par Michel Polac).

 

 

 

 

 

 

 * François BRUZZO (chercheur, enseignant, universitaire): " Les trois points deviennent les " traverses " des rails sur lesquels le métro célinien " absolument archicomble " fonce " au but, d'un trait ", et ils sont ainsi les opérateurs de maintien de la grande vitesse du " récit émotif ", son signal indubitable et indispensable qui marque et trace au regard du lecteur le mouvement (mouvoir-émouvoir) et la torsion qu'impose la transposition au déroulement des pages et des " stances de l'Académie " :

   ..." Vous reprochez pas à Van Gogh que ses églises soient biscornues ? à Vlaminck ses chaumières foutues !... à Bosch ses trucs sans queue ni tête ?... à Debussy de se foutre des mesures ! à Honegger de même ! moi j'ai pas du tout les mêmes droits ? non ? j'ai que le droit d'observer les Règles ?... les stances de l'Académie ? c'est révoltant ! "

    Céline en appellera encore à la peinture même pour motiver le dispositif des trois points de suspension qui vont cribler ses pages à partir de Mort à crédit: ... " Question des trois points... à répondre: il est comme Sisley, c'est un pointilliste... voyez un Sisley ce que ça vaut !... "
  (
Francofonia n°22, Florence,1992, dans BC n°262 mars 2005).

 

 

 

 

 

* Docteur Clément CAMUS (ancien médecin-colonel de la Légion étrangère, vieil ami de Céline, 1883-1969): " Il aimait, du moins dans le tête-à-tête, lui, ce péremptoire, cet énergumène, il aimait la discussion serrée dans la conversation calme. Il était très cultivé. Il avait énormément lu, avait beaucoup retenu et savait beaucoup de choses, presque sur tout. S'il disait vaine la médecine, il était demeuré biologiste. (...) Il connaissait particulièrement l'histoire de France. Il l'avait profondément étudiée. Sa mémoire implacable la restituait. On pouvait l'interroger. Il était imbattable même sur les temps du sombre Moyen Âge qu'il disait exécrer.

  Quand, dans les dernières années de sa vie, ayant pris les apparences d'un vrai vieillard, il m'accueillait toujours de son " Bonjour, fils ! ", j'en était toujours très ému. (...) ma dernière visite à Meudon, peu de temps avant sa mort, il tint, comme toujours à me raccompagner au seuil de la porte de son jardin, parmi ses grands chiens impressionnants qui effrayaient les importuns, écartaient les voleurs, ne rassuraient guère les  visiteurs même amis. Vêtu de sa vieille houppelande rapiécée, il était illuminé par la splendeur du beau regard tendre, un peu triste de ses yeux d'un bleu si tendre, il me dit cet: " Au revoir, fils ! " qui devait être le dernier. Je n'avais ni pressentiment, mais je fus bouleversé. Je le suis encore à l'évocation de ce souvenir. "
  (Cahiers de l'Herne, 1963). 

 

 

 

 

 

 

* Marie CANAVAGGIA (traductrice, secrétaire de Céline): " Chère Marie, / Je viens de recevoir vos admirables chemises, carapaces à chefs -d'œuvre ! Dieu soit loué et vous-même ! On ne me décourage pas facilement de révolutionner la Littérature française ! Je veux avant de crever rendre encore 100 000 crapauds des Lettres épileptiques, tétaniques - Vous avez vu au reste que l'on veut à présent me traîner en prison " pour contrefaçon " du Voyage. J'ai écrit à ce sujet ma façon de penser aux Denoël Amélie - au " 16e gang miteux véreux des faux héritiers Denoël " !

  Je l'écris aussi au juge d'Instruction ! à mes juges d'Instruction ! Je m'amuse comme je peux ! L'Humanité me promet la Mort à mon retour en France ! Si j'ose ! à qui ne promet-on pas la mort ? mais je ne veux pas être éventré par ces canailles ! ma coquetterie ! Je vais l'écrire à Aragon ! Qu'il prenne des bourriques un peu moins imbéciles ! mon traducteur ! / vu hier Vinding - votre collaborateur. Je l'ai mis dans l'état de respect et d'admiration qu'il faut, pour vos talents et de votre personne - / Bien affectueusement / LF
  (Lettre du 6 octobre 1949, Lettres 2009).

 

 

 

 

 

 

 

 * Charles-Antoine CARDOT (Diplômé d'Etudes supérieures de droit romain et d'histoire du droit, de droit privé, de sciences politiques et docteur en Droit, Maître de conférences à la Faculté de Droit de Clermont-Ferrand) : " Le 22 juin 1957, Paris-Match consacre quatre pages à Louis-Ferdinand Céline, " l'écrivain maudit " qui, écrit Guillaume Hanoteau, " sort du silence pour raconter Sigmaringen. " Le Dr Cardot, qui exerce toujours à Montfort, lit cet article. Il se procure D'un château l'autre et, dès le 25 juin, il écrit à Meudon : " Mon cher ami... Vous vous souvenez certainement du remplacement à Montfort en ce début d'été 1924. Ma fiancée disparue 3 jours avant le mariage... C'est déjà loin tout cela, Edith, Feu-Follet, dont vous vidiez périodiquement la clinique de ses clients en les persuadant qu'ils n'avaient pas besoin d'être là sauf pour l'aspiration tentaculaire des piquaillons... la mère Cochard, 75 ans, qui gardait la maison et que vous aviez surnommée " La Dactylo ".

  Quelques semaines plus tard, le Dr Destouches lui répond. Sa lettre, sur une feuille d'ordonnance, est datée du 19 juillet, mais elle n'a été postée qu'un peu plus tard, de Paris, et elle n'est arrivée que le 27 à Montfort.
 " - Oh que si mon cher ami je me souviens bien de ce remplacement à Montfort et de Follet la Sagesse ! "  " Et de là ", poursuit Céline - " de ces folies " - [il a écrit d'abord " de toutes ces folies "] - " qui m'ont mises " [sic] - en charpie, un peu partout. Je n'ai plus jamais revu ni Edith, ni ma fille, ni Follet, je n'ai plus vu que le Diable partout !!!
  Certes je voudrais bien aller vous voir mais je suis je crois le plus enchaîné des Français à la maison, aux nettoyage, vaisselle, animaux... Je ne m'absente jamais même une heure... et je le regrette amèrement... ! pélerinage aux folies ! Votre bien amical, Destouches " 
 
Cette correspondance ne s'est pas poursuivie. Le Dr Destouches n'est jamais revenu à Montfort, et le Dr Cardot, mort en 1977, n'a pas été à Meudon. "
  (Céline et Montfort-sur-Meu 1918-1957, BC n° 222, juillet-août 2001).  

 

 

 

 

 

 

* Paolo CARILE (professeur émérite de littérature française): " La fortune littéraire de Céline en Italie est désormais chose acquise, elle est fondée sur un intérêt à peu près constant de la critique, des éditeurs, de la presse et d'une partie considérable des lecteurs de mon pays depuis au moins un quart de siècle. J'en ai retracé l'historique à trois reprises, en 1969, en 1974 et en 1976, il est donc inutile de répéter ce que j'ai déjà exposé. Dix ans après le dernier bilan on ne peut que confirmer que l'auteur de Voyage demeure l'écrivain français contemporain le plus cité dans la presse, le plus traduit, celui dont on parle le plus souvent dans des émissions de radio et de télévision et dont on a tiré le plus grand nombre d'adaptations théâtrales. Céline, " personnage maudit ", " cas littéraire ", symbole ambigu de révolte, pour différentes raisons continue à attirer l'attention à faire parler de lui et de son œuvre.

   Un écrivain comme Céline peut constituer un cas emblématique, par la singularité de son existence et le caractère exceptionnel de son œuvre qui se situe au centre même des questions que notre époque se pose, par les vives réactions que suscitent encore certains de ses écrits qui renvoient à la période dont, somme toute, l'Europe actuelle a hérité bien des contradictions et des ambiguïtés, mais dont elle a perdu (est-ce un bien ou un mal je ne saurais le dire), la plupart des illusions, des certitudes présumées. "
  (La critique italienne, Vingt-cinq ans d'études céliniennes 5, Pascal Fouché, Lettres Modernes Minard, 1988).  

 

 

 

 

 

 

 * Robert CHAMFLEURY (éditeur de musique, parolier): " Je viens de découvrir, un peu tardivement, dans le Petit Crapouillot de février, votre réplique à un papier de Roger Vaillant, paru dans la Tribune des Nations. Si j'avais eu connaissance à l'époque de cet article, je n'aurais pas manqué de lui donner une réponse. Peut-être n'est-il pas trop tard. Je suis pleinement d'accord avec vous quand vous affirmez que vous étiez parfaitement au courant de nos activités clandestines durant l'occupation allemande... Je me souviens qu'un soir vous m'avez dit : " CHAMFLEURY, je sais à peu près tout ce que vous faites, vous et votre femme, ne craignez rien, et même, si je puis vous aider... !

  Mieux, un jour, je suis venu frapper à votre porte, accompagné d'un Résistant qui avait été torturé par la Gestapo. Vous avez fait le pansement qu'il convenait, en ayant parfaitement deviné l'origine de la blessure. Peut-être retrouverez-vous une lettre que je vous avais fait parvenir par Gen Paul, dès la Libération. Je vous informais de ma volonté de témoigner et d'intervenir contre les accusations mensongères et stupides dont vous accablait une certaine clique de petits roquets du journalisme et de la littérature acharnés à broyer un confrère. (...) Les succès littéraires d'un Vaillant, en cette époque de médiocrité, d'intrigues et de bluff doivent nous laisser indifférents. Vous restez un des derniers " grands " écrivains et l'un des derniers individualistes, en même temps qu'un homme propre et courageux auquel je suis heureux de rendre hommage. "
  (Lettre du 4 avril 1958, publiée en partie dans le Petit Crapouillot).

 

 

 

 

 

 

 

 * Bruno CHAOUAT (professeur associé de littérature française moderne et contemporaine à l'Université du Minnesota, directeur du Centre d'études de l'Holocauste et du génocide) : " (...) Quelle différence, pourtant, entre les rires de Céline (je ne nie pas qu'il m'ait fait rire) et de Zarathoustra ! Entre le grand rire affirmatif d'un Nietzsche et le rire de celui qui se peint en éternelle victime, en suicidé de la société... Rapprocher ces rires me paraît une incongruité herméneutique, un contresens. Pour le reste, c'est-à-dire pour ce qui est de votre analyse dialectique ou rédemptrice de la destruction comme déconstruction , je vous aurai prévenu : je prends Céline au pied de la lettre, au premier degré, si vous voulez. Je lis les Entretiens comme un art poétique. Et j'en infère ceci : que le style de Céline signe l'arrêt de mort non seulement de la littérature contemporaine, mais aussi, et rétrospectivement, de toute la tradition littéraire : " Y a plus eu de nageurs " à la brasse " une fois le crawl découvert !...

  Le " style émotif " fossilise, momifie, rend caduc, frappe d'inanité tout ce qui précède. Quant à l'écrivain contemporain qui n'aurait pas pris acte de la révolution célinienne, le voilà déjà momifié, fossilisé, embaumé. La littérature non célinienne, non " émotive " est pourriture. A letter, a litter (Lacan). Et il s'agit bien, dans l'hybris narcissique de Céline, de muer tout ce qui n'est pas lui en déchet. " Toute écriture est de la cochonnerie ", avait déclaré Artaud. Pour Céline, tout ce qui n'est pas mon écriture est de la cochonnerie. Ses héritiers ne sont que de vulgaires copistes. Ils font dans le kitsch, ou, comme il dit, dans le " chromo ", le simulacre, la contrefaçon. Tout se passe donc comme si Céline avait saturé le style Céline, la manière célinienne, de façon à interdire toute prise de relève, tout passage de relais. De façon que personne, jamais, ne puisse se réclamer de lui, de façon, pardonnez-moi d'y insister, à verrouiller l'histoire de la littérature. "
  (Céline, fossoyeur des lettres ?, site internet du mouvement Transitions, Le Petit Célinien, 21 août 2012).

 

 

 

 

 

 

 * Pierre de BONNEVILLE (créatif publicitaire, responsable trading et ventes, marché de capitaux et d'ingénierie financière) : " Pour beaucoup, Céline c'est l'antisémitisme, parfois même le populisme vulgaire et argotique, en tous cas, collabo ou clodo, c'est l'homme par qui le scandale arrive. C'est le parfait cliché que le plus grand nombre, toujours simplificateur, retient du personnage " Céline ". Une image qu'il aura lui-même façonnée avec une constance jamais démentie. Dernièrement, à l'occasion du cinquantenaire de sa mort, c'est bien entendu encore ce Céline-là qui a réveillé les effervescences polémiqueuses.
 
Pour d'autres, un plus petit nombre, l'écrivain d'exception balaye en grande partie toute autre considération et ils ne le jugent qu'en tant que génie de la littérature du XXe siècle. Et le passage en vente de son manuscrit number one, Voyage au bout de la nuit, pour 1,82 millions d'euros en 2001 a recentré le sujet " Céline " sur la " littérature " si l'on peut dire. Avant que ne soit relancé le débat de l'antisémitisme avec l'édition des " pamphlets " permise au Québec alors qu'elle est encore interdite pendant trente ans en France. Voilà Céline : auberge espagnole. Pro ou anti ? Céline a toujours créé la polémique, et il a toujours cherché à la créer. C'est bien Céline qui créa Céline.

 [...] Céline se rend inacceptable et le revendique : " Plus on est haï, je trouve, plus on est tranquille... Ça simplifie beaucoup les choses, c'est plus la peine d'être poli, je ne tiens pas du tout à être aimé... Je n'ai pas besoin de " tendresse "... C'est toujours les pires saloperies de l'existence que j'ai entendu soupirer après les " tendraîsses "... C'est ainsi qu'ils se rassurent. C'est comme l'honnêteté, la probité, la vertu... Quels sont les murs au monde qui entendent le plus parler de ces choses-là ?... Ce sont les murs d'un cabinet de Juge d'instruction... " (Bagatelles pour un massacre).
 (Pierre de Bonneville, Et Céline créa Céline, Ed. Improbable, 01/01/2013).

 


 

 

 

 

 * Nicole DEBRIE (psychanalyste, ethnologue) : " L'opposition apparaît dans leur correspondance. Au messianisme marxiste d'Elie Faure, Céline répond : " Le malheur en tout ceci c'est qu'il n'y a pas de " peuple " au sens touchant où vous l'entendez, il n'y a que des exploiteurs et des exploités et chaque exploité ne demande qu'à devenir exploiteur ".

   Ce qui transparaît dans Bagatelles pour un massacre et dont la source est une fois de plus négligée par Madame A.Y. Kaplan : " L'hypocrisie puante de tout cet immense racolage sentimentalo-maçonnique, de cet infernal babillage à la fraternité des classes constitue bien la farce la plus dégueulasse de ce dernier siècle. "
  (Quand la mort est en colère. L'enjeu esthétique des pamphlets céliniens, juin 1997).

 

 

 

 

 

 

 

* Pierre-Gilles de GENNES (prix Nobel de Physique): " Je ne suis pas preneur de littérature théorique ( le nouveau roman et tout ça). J'ai exactement la même attitude vis-à-vis des sciences. Il ne faut pas partir de principes ! Il faut partir de quelque chose qu'on a dans les tripes ! Prenez Céline: pour moi il représente la réunion des deux facteurs : un style nouveau ( ce qu'il appelait lui-même des " trucs " ) et le sentiment profond du désespoir. "
 (B.C. juin 1992).

 

 

 

 

 

 

 

* Eric DELCROIX (avocat, essayiste): " On ne parlera pas davantage du Manifeste libertin d'Eric DELCROIX. Présenté comme un " essai révolutionnaire contre l'ordre moral antiraciste ", il dérange tout autant. Le mot libertin doit se comprendre dans le sens qu'on lui donnait au XVIIIe siècle : un esprit fort qui se refuse à entretenir et à justifier la dévotion régnante.

   L'auteur considère Céline comme un authentique rebelle qui ne plie pas le genou devant les idoles et les diktats de l'époque. Le mot race a été diabolisé de telle manière que Céline est aujourd'hui un écrivain maudit. Pour DELCROIX, qui le considère comme un prophète libertin, il est temps de mettre un terme à ce qu'il nomme la " raciopudibonderie suicidaire ". On aura compris qu'il n'est pas sur la même longueur d'ondes que ceux qui voient en Céline un très grand écrivain, méritant assurément d'être pléiadisé, mais dont toutes les vues extra-littéraires sont à mettre au rebut. "
  (Manifeste libertin, Ed. l'Aencre, Paris, 2005, dans BC n°264,mai 2005).

 

 

 

 

 

 

 * Robert DENOEL: " Pauvre DENOEL son Renaudot ! nous deux si misérables alors déjà... et puis ce Goncourt truqué escamoté... et puis l'essor et puis cette espèce de gloire si menacée si périlleuse si méchante si précaire déjà toute pétrie de venins de haines et puis l'issue... ce bas crime... tout de même bien douteux... "
 (Lettre à Marie Canavaggia, 12 décembre 1945).

 

 

 

 

 

 

* Colette DESTOUCHES (fille unique de Céline) : " - On lui avait promis le Goncourt. C'est Guy Mazeline, un auteur Gallimard, qui a reçu le prix pour Les loups. Les biographes ont donné plusieurs versions de l'attitude de Céline ce jour-là. - " Ce qui est amusant, c'est qu'en dehors de François Gibault aucun de ces biographes, que je suppose pourtant soucieux de précision, n'est venu me voir... Le dernier en date me fait passer des vacances avec mon père à Dinard, alors que nous étions avec Elizabeth à Saint-Jean-de-Luz ! Le jour où mon père a " manqué " le Goncourt pour le Voyage, j'étais avec lui et ma grand-mère à faire le pied de grue devant chez Drouant, dans l'encoignure d'une porte.

   Je tenais dans la main un grelot en nacre avec une boule en argent, provenant d'un berceau, quelque chose pour amuser les bébés, et que mon père, dès l'enfance, avait pris comme fétiche. Dans les occasions importantes, il le fourrait toujours dans sa poche. Quand on a donné le nom de Mazeline, mon père a jeté le grelot dans le caniveau. C'est moi qui l'ai récupéré. J'en ai fait cadeau à l'un de mes fils. "
  (
interview à Paris-Match, le 31 mars 1994).

 

 

 

 

 

 

 * Jean-André DUCOURNEAU (maître d'œuvre éditeur chez Gallimard) : " Nimier annonce à Céline que la fabrication est en route et que le maître d'œuvre sera un certain Jean-André DUCOURNEAU, nouvellement engagé par la maison (Gallimard), " balzacien et sérieux ". Céline aura, en effet, à apprécier la rigueur et la précision de ce jeune quadragénaire que Lucette surnommera " le minutieux ". Durant l'été 1960, DUCOURNEAU rencontra Céline à plusieurs reprises pour l'établissement définitif du texte. Mais aussi pour la rédaction d'une version moins provocante des passages les plus scabreux de Mort à crédit, de manière à permettre de donner un texte continu. Rappelons que dans toutes les éditions de ce roman vendues en librairie, ces passages étaient demeurés censurés depuis 1936. Céline accepta donc de les récrire. On est alors en septembre 1960.

 Dans l'édition Balland (1966), J.A. DUCOURNEAU a livré un témoignage unique sur ce travail : " Mort à crédit nous posait un problème délicat : celui des phrases supprimées dans l'édition Denoël pour les scènes des débats amoureux de Mme Gorloge et, un peu plus loin, pour celles du dortoir au " Meanwell College ". Nous l'avions déjà dit : à la lecture de ce qui subsistait de ces descriptions, on pouvait se demander ce qui avait bien pu être supprimé. Et le sachant, nous avons demandé à Céline de combler ces vides hypocrites. Nous estimions, en effet, que le texte publié dans la Pléiade devait être un texte intégral. Ce n'est pas sans émotion que nous évoquons le souvenir de ces séances de travail émaillées de bavardage littéraire. Céline avait une très grande admiration pour l'auteur de La Comédie humaine, il fut souvent question de Balzac au cours de nos conversations. Désireux d'éloigner de lui toute source d'ennuis nouveaux, Céline, sagement, récrivit donc les passages censurés, en employant d'autres mots que ceux mis dans son manuscrit originel. Pour lui, c'était " rendre aimable un méchant livre ". Ainsi, le texte publié dans la Pléiade contenait une version nouvelle pour ces passages.

  De son côté, Céline a immortalisé DUCOURNEAU dans les dernières pages de Rigodon : " Lui, c'est du sérieux... il vient pas pour rien... tout de suite nous tombons d'accord... ah, encore quelques petits doutes... ça y est !... à peine un accent... une virgule... (...) DUCOURNEAU est " balzacien ", mais pas qu'un peu en " dilettante " !... non !... très sérieux !... " Dans ce passage, Céline évoque cette édition " à paraître vers la fin de l'année ". Il n'en sera pas ainsi et Céline ne sera pas " pléiadeux vivant. "
  (Céline dans la Pléiade, Marc Laudelout, BC n°136, janv. 1994).

 

 

 

 

 

 

* Henri FILIPACCHI (éditeur, créateur du Livre de poche, 1900-1961): " Cher Monsieur, / Mes ennemis et jaloux étant parfaitement parvenus à faire chasser mes livres de toutes les librairies, plus qu'aucun autre écrivain, je crois, j'ai à me féliciter d'être / enfin / lu dans vos " livres de poche ". / Enfin ! / Avec mes sentiments très distingués. / LF Céline." (Lettre du 7 mars 58 envoyée lors de la parution de Mort à crédit dans le Livre de poche).

 Il est piquant de la rapprocher d'avec la correspondance envoyée à Pierre Monnier en date du 20 août 49 relative à la vente ambulante de livres: " Le dernier de ces novateurs est PHILIPAQUI (sic) smyrnote canaille et actuellement directeur de la vente chez Hachette. Il parcourait la France avec le bibliobus autobus à livres de village en village. Hachette en fut très emmerdé, si bien qu'il lui offrit un poste chez lui, de royaux appointements ! Ce PHILIPAQUI joue les caïds. Il possédait et possède sans doute encore la maison Denoël qu'il tenait par les messageries, traites, avances, etc. comme il tient d'ailleurs la NRF (en perpétuel déficit) plume au chapeau du trust Hachette goncourts automatiques, etc) "
 (BC n°8, août 1983).

 

 

 

 

 

 

 

* Sigmund FREUD (médecin juif viennois fondateur de la psychanalyse, 1856-1939): " J'ai entrepris de lire le livre de Céline et en suis à la moitié. Je n'ai pas de goût pour cette peinture de la misère, pour la description de l'absurdité et du vide de notre vie actuelle, qui ne s'appuierait pas sur un arrière-plan artistique ou philosophique. Je demande autre chose à l'art que du réalisme. "

[Extrait d'une lettre du psychanalyste où il est question du Voyage au bout de la nuit, parue dans un texte de Philippe Muray sur " Céline et FREUD "] -
  (L'Infini n°17, hiver 1987, dans le BC n°58, juin 1987).

 

 

 

 

 

 

 

 

 * Gaston GALLIMARD (éditeur, fondateur des Editions du même nom) : " Gaston voulait que j'essaye de rompre le silence qui m'a fait tant de tort, sortir de mon effacement pour faire reconnaître mon génie... Il ne me connaît pas bien, Gaston ! Il est mécène, Gaston , c'est entendu, mais il est commerçant aussi, Gaston, et il voulait que ma nouvelle salade se vende bien.

   Il voulait que je passe à la radio toutes affaires cessantes que j'aille y bafouiller, n'importe quoi, y faire bien épeler mon nom, que sitôt sorti du micro je me fasse filmer, en détail, filmer mon enfance, ma puberté, mon âge mûr, mes moindres petits avatars... pourquoi pas télévisionner aussi le Ferdinand ? (Interview avec A.Brissaud, cahiers Céline 1).

 

 

 

 

 

 

 

 * Isabelle GALLIMARD (petite-fille de Gaston Gallimard, responsable du service audio-visuel aux éditions du même nom) : " Elle révèle qu'elle a vendu aux Anglais les droits d'adaptation cinématographique de " Nord " et " D'un château l'autre ".

 Espérons que ce projet ne connaîtra pas le même sort que celui de Remo Forlani qui avait également conçu le projet d'adapter " D'un château l'autre " pour le grand écran. "
  (interview accordée au Figaro, 28 avril 1986, dans BC n°46, juin 1986).

 

 

 

 

 

 

 

 * Joseph GARCIN (gérant d'établissement, proche du milieu, 1894-1962) : " Mon cher Garcin, / Mais vous êtes bien mieux à Londres, ici c'est l'hystérie collective, voilà le fascisme en route, on attend l'homme à poigne avec ou sans moustaches. Les Français sont masochistes. Progrès ? où quand ? je ne vois qu'une vieille nation ratatinée. (...) La France est est une vieille femelle qui se vide comme en Afrique ces femmes dont les règles durent trois semaines. C'est la répugnante hémorragie.

  Et ces projets ? Vous êtes dans la rigolade, bravo, il faut bien jouir. Ici, outre les heures dispensaire, j'avance péniblement le livre, je ne sais pas où je vais. Ecrivez-moi, divertissez-moi. Bien affectueusement / Destouches. "
  (Lettres 2009, le 15 février 1934).

 

 

 

 

 

 

   * François GIBAULT : " Bien sûr, aujourd'hui, avec cinquante ans de recul, connaissant ce qui s'est passé, et surtout comment les choses se sont terminées, la tête farcie de livres écrits surtout par les vainqueurs, on peut s'interroger tranquillement:

 " Mais qu'avait donc ce type à jouer les redresseurs de torts, ce petit médecin de banlieue à vouloir toujours refaire le monde, avec le verbe comme seul outil, à s'attaquer avec sa plume aux colonnes du Temple, de tous les Temples ? Qu'avait donc ce pot de terre à jouer les Matamore ? "

 

 

 

 

 

 

 

 * Henri GODARD : " Dans cette partie - (Féerie pour une autre fois, version primitive) - on découvre la suite, c'est-à-dire la matinée qui suit le bombardement évoqué dans Normance. Céline sait désormais qu'il doit fuir. Portant sous le bras un paquet de manuscrits qu'il veut mettre en sûreté, il parcourt une dernière fois Montmartre à la recherche de son ami-ennemi le peintre " Jules " et, chemin faisant, il rencontre l'un après l'autre tous ses amis de la Butte : Marcel Aymé, le chanteur Max Revol, le dessinateur Ralph Soupault, le maire de la Commune libre, un aquarelliste, un passionné d'images de la Belle Epoque, etc... "
  (Maudits soupirs pour une autre fois, octobre 1985).

 

 

 

 

 

 

 * Jean GROENEN (avocat, puis sculpteur belge): " A Anvers, dans la grande salle de la cour d'assises, Me Jean GROENEN a fait l'éloge de Louis-Ferdinand Céline. Choix téméraire, fit remarquer le bâtonnier Albert Dierijck. Il en fallait, en effet, de la témérité, pour réhabiliter devant un parterre de magistrats, de consuls, d'officiers supérieurs et de bâtonniers, le grand pourfendeur des " bourgeois trouillards ", des " cocorico d'état-major ", des " élites du foie gras " que fut Céline.

  Me Jean GROENEN avait fort bien mis au point son petit jeu de massacre. Grand admirateur de Céline, il était évidemment à bonne école ! S'il n'hésita pas à se montrer partisan, l'orateur ne manqua cependant ni d'esprit, ni de bon sens. - On reproche à Céline d'avoir célébré l'amitié franco-allemande, en 1937, dit Me GROENEN ; or, si Céline avait écrit ses fameux pamphlets vingt ans plus tard, de Gaulle, partant pour Bonn, en aurait peut-être fait son Malraux de service... La formule était jolie et elle fit mouche. Même le consul de France rit de bon cœur. Dans la salle, quelques dames tressaillirent lorsque Me GROENEN donna lecture de certains passages de Céline: " L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches ", etc... Langage inhabituel en pareille circonstance, mais qui fut, néanmoins, très longuement applaudi. "
  (Hebdomadaire Pourquoi Pas? , 23 nov. 1962, dans BC n°291, nov.2007)

 

 

 

 

 

 

 * Gerhard HELLER (éditeur, traducteur allemand 1909-1982) : " J'ai rencontré une dernière fois Céline lors de mon passage à Sigmaringen, en février 1945. Il logeait avec sa femme Lili et son chat Bébert dans une petite chambre de l'auberge Zum Löwen. Il rouspétait contre tout le monde : Pétain, Laval, le personnel de Vichy ou les collaborateurs parisiens qui se trouvaient là, les Anglais, les juifs, les Allemands. Tous en prennent pour leur grade, dans ce livre où il raconte son séjour à Sigmaringen : D'un château l'autre.
 Avec moi, il fut très gentil et il me dit, à propos de cette paralysie qui me prenait aux bras et aux jambes : " Tu auras des ennuis avec ça toute ta vie. Je suis dans l'impossibilité de te donner un médicament, ici, dans mon cabinet de soins, je n'ai que de la teinture d'iode. " Il n'avait plus aucune illusion sur l'avenir de l'Allemagne, il n'espérait qu'une chose : quitter ce pays et gagner le Danemark.

  C'est avec Le Vigan, Bébert et Lili qu'il fit ce voyage, ne regagnant la France qu'en 1951, après qu'il eut été amnistié par sa condamnation à l'indignité nationale en 1950. Il avait mis son génie au service des idées racistes et totalitaires ; par cette perversion de ses dons littéraires, il est responsable de ce que son nom reste associé aux pires atrocités du XXe siècle. Cependant, sa création hallucinante d'un monde dominé par les forces destructrices de la mort et de la folie, son style révolutionnaire, en complète rupture avec des siècles de beau langage, sa prodigieuse invention verbale font de lui, avec Rabelais et Victor Hugo, un des géants de la littérature française. "
 (Gerhard Heller, Un Allemand à Paris, 1940-1944, Le Seuil, 1981, p.153).
 

 

 

 

 

 

 

* René HERON de VILLEFOSSE (historien, conservateur de musée, 1903-1985, avait rencontré Céline en 36 chez H. Mahé, était allé le voir au Danemark) : " Jamais Céline n'a été hitlérien. Il était si l'on veut seul contre tous, ayant horreur des partis, un anarchiste au cœur d'or et à l'expression féroce.

 (...) C'est un Celte rêveur et farouche avec un fond de poésie. "
  (Ph. Alméras, Dictionnaire Céline, 13 février 1969, Spécial Céline n°8, E. Mazet)
.

 

 

 

 


 

 

* Milton HINDUS (professeur de littérature juif américain, 1916-1998): " Cher Hindus, / (...) Tous ces admirables auteurs ne jouent pas assez près du nerf à mon sens... en un mot je hais la prose... Je suis poète et musicien raté - C'est le message direct au système nerveux, qui m'intéresse... le babillage m'assomme. Vive Aristide Bruant, Villon, Shakespeare, Joachim du Bellay, Barbusse (du Feu) HORREUR de ce qui explique... Proust explique beaucoup pour mon goût, 300 pages pour nous faire comprendre que Tutur encule Tatave c'est trop.

 (...) Je ne renie pas Sartre certes, ni Camus, ni Millner - pour tout le bien qu'ils me veulent je dois confesser cependant que je trouvais Paul Morand de l'autre après-guerre, dans le genre, d'Ouvert la nuit, plus savoureux, plus costaud, bien mieux armé. Toute la différence du mousseux au champagne - de la masturbation laborieuse à la giclée franche. Il ne faut pas oublier que Paul Morand est le premier de nos écrivains qui ait jazzé la langue française. / LF Céline. "
  (
Lettres 2009, à Milton Hindus, le 14 juin 1947).
 

 

 

 

 

 

 

* Jacques ISORNI (avocat, écrivain, défenseur du Maréchal Pétain, 1911-1995): " Cher Maître, / Votre admirable livre sur le procès Brasillach nous confirme une bonne vérité que nous connaissons déjà depuis les Grecs: qu'il n'y a pas de justice ni de vérité politique. (...) Du moment où les " Libérateurs " ne fusillaient pas dans l'instant tous les parlementaires de l'Assemblée nationale qui ont institué Pétain à Bordeaux, ils n'intentaient plus que des procès de sorcières à des comparses, à des lampistes, y compris Pétain.

  On ne joue plus qu'une obscène comédie de justice. On décide seulement de payer à Populo des piscines de sang. Alors qu'on l'avoue ! Qu'on le hurle. Les Aztèques de Guatimozin avaient moins d'hypocrisie ! Cortez l'atroce a mis fin à tout cela. Quel sera notre Cortez ? Je vous le donne en mille, cher Maître ! / Votre bien sincère et très déférent. / L.F. Céline. "
  (
Lettres 2009, à Jacques Isorni, Copenhague le 10 août 1947).

 

 

 

 

 

 

 

 * Docteur André JACQUOT (ancien médecin de la coloniale, exerça à Sigmaringen avec Céline) : " Tout à fait par hasard, j'ai exercé la médecine avec lui. C'était un esprit curieux de tout, lisant énormément, s'intéressant aux problèmes les plus complexes comme aux choses les plus banales. Il aimait s'entretenir avec les gens les plus simples et il les écoutait avec patience et attention. Servi par une prodigieuse mémoire, il possédait une érudition extraordinaire qui lui permettait de traiter avec compétence n'importe quel sujet... Malgré la vigueur de ses écrits, il s'est toujours défendu d'être un doctrinaire, encore moins un chef de file...

 La seule création originale qu'il revendiquait avec véhémence parfois, c'était son style si particulier... Par ailleurs, sa règle de vie était : ne rien devoir à personne. Son esprit d'indépendance était poussé à tel point qu'il n'accepta aucune aide matérielle dans ses moments de grande détresse... Il avait horreur de l'embrigadement et détestait l'esprit de système... Avec cela, il était un confrère excellent, sans prétention, ignorant la jalousie. "
  (BC n°230, avril 2002).

 

 

 

 

 

 

 * Bente JOHANSEN-KARILD (est une jeune fille danoise de 18 ans, en 1945, lorsqu'elle rencontre Céline et sa femme Lucette exilés à Copenhague. C'est la fille d'Ella Johansen , amie de Karen Marie Jensen, danseuse, à qui Céline confie son or avant-guerre) : " La propension qu'avait Céline de blesser et de dire du mal des gens, ma mère et moi, nous en avions déjà eu un avant-goût en 1945. J'ai retrouvé dans mes papiers une lettre que j'ai adressée à Céline cette année-là. Je l'avais écrite en anglais pour n'avoir pas à maltraiter la langue française. Elle montre à quel point Céline a blessé une sensible jeune fille de 18 ans en la dénigrant auprès de sa mère. J'étais " une petite bécasse qui ne ferait jamais rien de bon , ni dans le domaine de la danse, ni dans un autre métier ". Et dire que c'était Céline lui-même qui m'avait encouragée à devenir danseuse professionnelle ! Mes parents, eux, ne le souhaitaient pas. Ils pensaient que, grâce à mes études de langues, je pourrais par la suite travailler à une ambassade.

  Dans ma lettre, je disais aussi : " Je n'ai jamais rencontré un homme aussi intelligent que vous. Je me sens très " petite ". Je vous demande de me conseiller. Dois-je abandonner la danse ? ", pour conclure ainsi : " Je reconnais combien je suis jeune et sans expérience. Apparemment, les gens ne pensent pas ce qu'ils vous disent ". Je me souviens nettement que Céline me rendit ma lettre sans un mot, mais avec un petit sourire. Ma mère ne s'en émut pas outre mesure. C'était simplement, pour elle, les " nerfs " de Céline, et tout reprit comme avant, ce que prouve ma lettre du 28 mars 1947. "
  (Une petite bécasse, par Bente Johansen-Karild, le Petit Célinien, 6 février 2012).

 

 

 

 

 

 

* Beate KLARSFELD:  Pour ou contre la réédition des pamphlets ?... " Contre. Céline a écrit, avec talent, de grands livres, les uns ne sont pas antisémites. Quelques uns le sont. Je suis pour l'interdiction de ces derniers ".
  (
BC, novembre 198
4).

 

 

 

 

 

 

* Serge KLARSFELD (avocat) : " A part Pétain, il y a d'autres cas douloureux et ambigus de personnages suscitant à la fois l'admiration et l'opprobre, comme Céline. On gère ça en publiant les œuvres majeures et non les pamphlets. La condamnation morale du régime de Vichy s'accentue. Le temps est donc notre allié. "
  (Le Figaro, 9 novembre 1993).

 

 

 

 

 

 

 

* Marc LAUDELOUT (éditeur du Bulletin célinien) : " Le moralisme appliqué à tel ou tel écrivain, ne reflète que les opinions de X ou Y, et n'a finalement pas d'importance. Au-delà des polémiques sur Céline, il importe de répéter que c'est l'un des plus grands écrivains du siècle. Son œuvre est considérable et ce n'est assurément pas à tort qu'elle figure dans la Pléiade ni qu'elle est traduite dans le monde entier. Dans cent ans, elle passionnera encore de nouvelles générations qui auront bien oublié les attaques dont Céline fait aujourd'hui l'objet. "
 (Le Flambeau littéraire, Paris, octobre 1997).

 * ... Car on ne comprend rien à Céline si on n'a pas à l'esprit que son antisémitisme est multiple et polyforme. Epousant les enjeux du temps, son fondement originel est aujourd'hui mal perçu. Tout repose pourtant au départ sur une révolte esthétique et une volonté résolue d'exalter l'âme du peuple dont il est issu ( " L'art n'est que Race et Patrie ! Voici le roc où construire ! Roc et nuages en vérité, paysage d'âme " ) Dans son livre, Zagdanski enchaîne des évidences dont le seul énoncé est à présent explosif. Ainsi, le simple fait d'écrire que Bagatelles pour un massacre est d'une irrépressible drôlerie suffit à faire tiquer les cagots de Globe. Affirmer que ce pamphlet, loin d'être un livre de haine, constitue au contraire un cri d'amour, un combat passionné, une défense de l'authentique face au fabriqué, du vrai face au faux, est tout simplement intolérable. Le titre même du livre est, on le sait, généralement pris à contresens.

  Rien de bien neuf pourtant. Deux ans après la mort de Céline, dans une monographie aujourd'hui épuisée, un de nos compatriotes l'avait déjà relevé : " Il est dommage qu'on ait frappé d'interdit Bagatelles. Ce n'est qu'accessoirement un pamphlet antisémite (...) C'est d'abord un manifeste littéraire. " Le constat fait maintenant figure de provocation gratuite. Mystique littéraire et racisme d'âme provoquent un mélange détonant. "
 (Stéphane Zagdanski, Céline seul, Gallimard, dans le BC n°128, mai 1993).

 

 

 

 

 

 

 

 * James LAUGHLIN (éditeur de livres littéraires, poète 1914-1997): " Cher Monsieur Céline - / C'était pour moi un grand plaisir de recevoir votre lettre et de savoir que vous êtes sorti de prison. J'espère que bientôt on vous laissera partir de l' Europe, ou bien vivre tranquillement sans inquiétudes là-bas. On a fait ici des efforts pour influencer les Danois à être raisonnables. Mon avocat, Julien Cornell, a préparé une pétition et on l'a circulé parmi des hommes de lettres connus. Mais il faut comprendre que beaucoup de vos admirateurs ont peur de l'avouer, à cause de l'haine des Juifs. Je ne crois pas que vous serez en aucun danger si vous venez ici - la vie est bien réglée - mais il faut penser à cet antagonisme, qui existe, justement on non.

   Quant à vos livres je veux beaucoup les faire reparaître ici, en commençant avec Death on the Installment Plan toute de suite. J'ai reçu la permission de Marks de m'en servir de sa traduction, et j'ai fait aussi les arrangements nécessaires avec Little Brown. Je suis en relation avec Milton Hindus et lui, il va écrire l'introduction pour le volume. / Je vous souhaite, cher Monsieur Céline, tous les bons vœux possible, et je vous prie de m'écrire de nouveau bientôt. Je suis un grand admirateur de votre œuvre, et je veux faire tout ce que je puis pour vous relancer aux Etats-Unis. / Sincèrement. "
   (Lettre du 30 avril 1947, L'Année Céline 1997, Du Lérot).

 

 

 

 

 

 

 

 * Marianne LAUTROP (traductrice danoise de Céline) : " De la musique avant toute chose ! Quand j'ai été présenté à Marianne LAUTROP par le professeur François Marchetti, je venais de lire sa traduction en danois de Mort à crédit. Ce roman avait été publié peu de temps auparavant par les Editions Vandkunsten à Copenhague. Dès la lecture des premières pages, j'ai été impressionné par la façon claire et vivante dont Marianne avait recréé la prose célinienne en danois. Traducteur moi-même, je mesurais le gigantesque effort que la traductrice avait dû fournir pour rendre fluide et aisé un texte aussi exigeant. Une si belle traduction ne pouvait être que le résultat d'innombrables journées d'intense labeur. Et cela vaut aussi pour la traduction de " la trilogie allemande ". Avoir traduit ces quatre gros ouvrages de Céline est un exploit digne de la plus vive admiration. Par la suite, j'ai eu, à plusieurs reprises, l'occasion de parler avec Marianne de Céline... de littérature... de traductions... et de la France.

  (...) C'est avant tout la passion qui animait Marianne. La passion des livres de Céline, de Céline lui-même et de sa petite musique. En plus d'avoir rendu accessible au public danois cette œuvre capitale, Marianne, on ne le soulignera jamais assez, possédait ce don unique de faire naître la petite musique qui est particulière à la langue danoise.
  Nous ne nous sommes que très peu vus - trop peu, hélas - mais de connaître Marianne a été pour moi un privilège.
  (Kim, Witthoff, traduction François Marchetti, BC n° 345, octobre 2012).

 

 

 

 

 

 

* Emmanuel Le ROY LADURIE (historien moderniste): " Signant un hommage à Henri Amouroux, Emmanuel LE ROY LADURIE relève " qu'il y a des nostalgiques sinon de Vichy, du moins de certains écrivains " collabos " qui n'étaient pas dénués de talent, et dont " on " s'acharne sans beaucoup de succès à perpétuer la mémoire ". Et d'ajouter : " En ce qui concerne Céline, qu'on le regrette on non, cette perpétuité paraît parfaitement garantie. Amouroux considérait du reste, il me l'a dit à plusieurs reprises, que la célinolâtrie contemporaine comportait et comporte encore bien des points d'interrogation qu'il n'est pas possible d'expliciter ici."

   C'est regrettable. On aurait justement apprécié que LE ROY LADURIE nous en dise davantage. Comme disait Céline soi-même : " Il faut tout dire ou bien se taire. "
  (In memoriam Henri Amouroux, Commentaire n°120, hiver 2007-2008, dans BC n°294).

 

 

 

 

 

 

* Emmanuel LEVINAS (philosophe, 1906-1995) : " Le Voyage au bout de la nuit de Céline d'où Sartre n'hésitait pas à tirer l'épigraphe de La Nausée, a peut-être été le signal de cette anti-littérature qui est l'une des formes de ce qu'on appelle aujourd'hui l'anti- humanisme et l'une de ses raisons. (...) Dans le langage quotidien nous approchons le prochain au lieu de l'oublier dans l'enthousiasme de l'éloquence. C'est dans la proximité du prochain, tout autre dans cette proximité, que, par delà les écarts de la rhétorique, naît la signifiance d'une transcendance, allant d'un homme à l'autre, à laquelle se réfèrent les métaphores capables de signifier l'infini. "
  (Hors sujet, 1997, dans Spécial Céline n°8, E. Mazet).

* " Toute l'acuité de la honte, tout ce qu'elle comporte de cuisant, consiste précisément dans l'impossibilité où nous sommes de ne pas nous identifier avec cet être qui déjà nous est étranger et dont nous ne pouvons plus comprendre les motifs d'action. [...] La honte apparaît chaque fois que nous ne pouvons pas faire oublier notre nudité. Elle a rapport à tout ce que l'on voudrait cacher et que l'on en peut pas enfouir (...) cette préoccupation de vêtir pour cacher concerne toutes les manifestations de notre vie, nos actes et nos pensées. Nous accédons au monde à travers les mots et nous les voulons nobles. C'est le grand intérêt du Voyage au bout de la nuit de Céline que d'avoir, grâce à un art merveilleux du langage, d'avoir dévêtu l'univers, dans un cynisme triste et désespéré. "
 (De l'évasion dans Recherches philosophiques, V, 1935-1936, in Rétrospectives 2014, www.lepetitcelinien.com).

 

 

 

 

 

 

 * Pasteur François LOCHEN: " Un dimanche de l'automne 1947, un auditeur du culte, que j'avais présidé à
l'Eglise Réformée française de Copenhague, dont j'étais le conducteur spirituel, est venu à l'issue de la cérémonie, afin de se présenter : " Docteur Destouches, puis-je venir vous voir, Monsieur le Pasteur... ? Et j'ai reçu, non pas une, mais des visites de Céline...

    Dirai-je enfin que Céline reste, pour moi, un type d'homme d'un patriotisme exceptionnel, d'une sensibilité profonde, d'une curiosité inquiète et discrète de l'Au-delà, qui lui semblait douloureux et incompréhensible... "
  (L'Herne, p.85, Ed. Belfond, 1968).

 

 

 

 

 

 

 

* Jean-Paul LOUIS (éditeur): " La seule raison d'être du commentaire critique est d'expliquer les écrits et les faits qu'ils recouvrent en les éclairant les uns par les autres. Ce rappel d'un principe fondamental serait banal si les soupçons, les interprétations et les inventions pures et simples (quelles que soient leurs sources) n'avaient cessé de salir Céline comme jamais ne l'a été un écrivain, dans l'histoire pourtant sordide des rapports de la société et
de ses artistes.

 (...) Si l'objectivité parfaite est un leurre, j'espère que le lecteur verra que je ne me dérobe pas à la discussion quand elle est difficile. Il verra également que je ne cherche pas à cacher mon attachement pour Céline, pour son art, du meilleur au pire : curieuse sympathie qui se développe entre un écrivain et son éditeur par-delà le temps qui les sépare, sans laquelle nul ne saurait lire, comprendre et faire connaître quelque œuvre que ce soit. "
  (Lettres à Marie-Canavaggia, Gallimard, 2007).

 

 

 

 

 

 

 * Jeanne LOVITON (Jean VOILIER, 1903-1996, éditrice, romancière et avocate) : " Il faudra tout de même que vous le sachiez plus amplement un jour, car, lorsque je parcours la correspondance échangée avec lui au long des années, je me demande si vous lui rendiez ce qu'il vous donnait et si vous pouviez anticiper et prévoir la fermeté des sentiments dont il devait donner, par la suite, en votre faveur un si haut témoignage.

  Aux pires moments, caché chez moi, ayant perdu cette maison d'édition qu'il avait créée, il lui arrivait de reprendre vos livres, de m'en lire à haute voix des passages dans une sorte de fièvre et dans la joie, qu'entre autres choses, nous nous accordions sur votre génie. Louis-Ferdinand, ce n'est pas lorsqu'on a vécu tout cela, qui n'a pas été aussi dur que votre destin de ces dernières années peut-être, mais qui s'est terminé de telle façon - vous le reconnaîtrez - votre sort est un million de fois plus enviable.

    Demandez à votre admirable compagne. Ce n'est pas lorsqu'on a eu l'esprit martelé par votre nom de jour et de nuit, lorsqu'on se sent héritière de toutes les faiblesses et de tous les enthousiasmes d'un homme, qu'on veut vous " ignorer ". Pourquoi ? En vertu de quel malthusianisme me refuserais-je à imprimer le " Voyage ", par exemple, si ce n'était dans votre intérêt bien compris ? "
   (
Lettre du 14 janvier 1948,   www.thyssens.com).

 

 

 

 

 

 

* André LWOFF (prix Nobel de médecine):- vient de mourir, octobre 1994 - " C'est au cours de l'été 1920 qu'il rencontra Louis Destouches à la station biologique de Roscoff où le futur écrivain avait entrepris des recherches sur la physiologie des vernicules appelées " convoluta ". André LWOFF avait conservé le souvenir de sa conversation " semée de formules saisissantes, de rapprochements et de jugements inattendus ".

  C'est en 1932, année de parution du Voyage, que LWOFF obtient son doctorat ès Sciences. Six ans plus tard, il prend à l'Institut Pasteur (l' "Institut Bioduret Joseph" de Voyage) la direction du service de physiologie microbienne. Prix Nobel de médecine en 1965 partagé avec ses collaborateurs Jacques Monod et François Jacob. Admirateur de l'œuvre de Céline, il accepte la présidence de la Société des Etudes céliniennes fondée en 1976. Ce médaillé de la Résistance n'était pas un sectaire. "
  (
B.C. n°146, novembre 1994)
.

 

 

 

 

 

 

 * César MAGRINI (historien d'art argentin) : " Et voilà, Céline est mort. Les grands journaux l'ont annoncé sous une forme voilée, presque avec honte. Il avait été " collaborateur " : c'est tout ce dont ils se souvenaient. Il avait dénudé l'homme jusqu'aux os ; et cela fait mal. Il avait dénoncé la pourriture d'une société qui ressemble chaque jour davantage aux sépulcres blanchis de l'Evangile ; mais aujourd'hui, il est vrai, on renie le Christ au nom du Christ. Il a tourné en dérision la littérature, cet accoutrement le plus souvent inutile que l'homme lucide laisse de côté parce qu'il est d'une autre dimension - plus grand ou plus petit, peu importe ! - et il s'est moqué d'elle en faisant de la littérature.

   Lui aussi, à sa manière, il a essayé de racheter l'homme. Mais il n'a pas su feindre ; et ce fut là peut-être sa plus grande faute. Céline appelait ; mais il y a des bruits qui assourdissent et couvrent les voix les plus pures, et les voix les plus pures, on le sait, sont aussi les plus fragiles. Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve, toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu'il emmenait, la Seine aussi, tout qu'on n'en parle plus. Ce sont là les dernières paroles de son livre. Ecoutons-les : et qu'on n'en parle plus. "
 
(Céline et Lautréamont, Cahiers de l'Herne, poche, Biblio, Essais 1963-1965-1972).  

 

 

 

 

 

 

* Jacques-Louis MALOUVIER (médecin) : " C'est en juillet 1937 que j'eus le privilège de passer une soirée avec Louis-Ferdinand Céline. Désirant prendre trois semaines de congés en pays natal, le Limousin, mon père avait passé une annonce dans le Concours Médical à la recherche d'un remplaçant. Le Docteur Destouches, alias Céline, débarqua du train de Paris un beau matin, incognito.

Avec lui, deux valises pleine peau et Lucette Almansor. Le chat Bébert n'était pas encore du voyage. Il s'installa 84, route Nationale , au cabinet (...) Ne prétendant pas circuler en voiture, il s'était fait expédier, par la SNCF, sa bicyclette, entièrement chromée comme celle d'un acrobate de cirque. Un bijou ! "
   (
Le Havre libre, 6 avril 1995
).

 

 

 

 

 

 

* François MARCHETTI (professeur, maître de conférences à l'Université de Copenhague) : " L'élan était donné. Désormais, la presse littéraire danoise parlait régulièrement de Céline et de son influence sur la littérature internationale. Des émissions radiophoniques lui étaient consacrées. Deux nouvelles traductions, dues à Marianne Lautrop, Nord (2004) et Rigodon (2007) sont venues depuis enrichir le fonds célinien danois.

  Or, en dehors des livres, un évènement considérable à l'échelle du pays a contribué, ces dernières années, à encore mieux asseoir la réputation de Céline : la représentation de L'Eglise en janvier 2004, un spectacle étincelant, donné à guichets fermés pendant trois semaines par un théâtre de Copenhague. Le public en était essentiellement composé de jeunes. Ainsi peut-on espérer que Céline aura trouvé audience auprès d'une nouvelle génération, aux yeux de laquelle s'estompera l'image regrettable de l'antisémite et de l'ingrat pour faire place à celle, tellement plus sympathique, de l'écrivain de génie. Comme quoi aucune cause n'est jamais désespérée. "
  (Céline en danois, BC n°300, sept.2008).

 

 

 

 

 

 

 * Lucie MAZAURIC (conservatrice des archives et bibliothèques des Musées nationaux, avec son mari André Chamson participe à la création de Vendredi, journal antifasciste qui soutiendra les républicains espagnols et le Front populaire, 1900-1983) : " Nos découvertes de voyageurs avides continuaient avec l'Ermitage et sa profusion, le Trésor des Scythes gardé par des soldats rouges, aussi raides qu'au tombeau de Lénine, les châteaux impériaux, bien tenus, magnifiques, luxueux, etpourtant temples du mauvais goût au temps des derniers tsars. Dans leurs jardins, nous adressions un clin d'œil complice à ces bons vieux vases à orangers, venus d'Anduze comme moi, présents partout au monde, à Leningrad comme au Japon.
 Ceci dit, il ne nous était pas possible de porter un jugement d'ensemble sur le régime, comme Gide avait pu le faire. Nous n'en avions ni le temps ni les moyens.
   Leningrad n'était pas, comme Moscou, la Mecque des intellectuels. Notre plus étrange rencontre, à l'hôtel, fut celle de Céline. Je ne sais quel Soviétique fantaisiste avait eu l'idée saugrenue de l'inviter à venir en URSS. Son physique me glaça, avec son visage ravagé troué par deux yeux d'un bleu très clair, seule note de pureté dans cette face dégradée.

  Ses propos étaient écœurants de grossièreté voulue. je cite : " Ce pays est infect. Impossible d'y vivre. Moi, il me faut de ces bonnes petites démocraties pourries, comme la France, pour y faire mon blé... " Et il ajoutait, devant une secrétaire terrifiée : " Et personne avec qui faire l'amour ! Je n'ai que cette petite secrétaire moche qui, le matin, en sortant de mon lit, va se précipiter pour faire son rapport au Guépéou !... "
 
La secrétaire l'écoutait, comprenant tout, au bord des larmes. C'était affreux à voir... Mais ce n'était pas Céline que nous étions venus découvrir en URSS. J'aimais mieux songer à ses débuts, quand André [Chamson] avait été le premier à saluer son entrée en littérature par un article élogieux ! "
 (Lucie Mazauric, Vive le Front populaire ! , Avec André Chamson (1934-1939), Plon, 1976).

 

 

 

 

 

 

* Jérôme MEIZOZ (enseignant à la Faculté des lettres à Lausanne): " Présenté comme médecin des pauvres, il manie la double référence de la compassion chrétienne et de la solidarité populaire. Il se veut du côté de la souffrance, de la vie brute, marginal volontaire, solidaire des exploités. Céline s'identifie à Semmelweis, le médecin incompris auquel il a consacré sa thèse: il le peint sur le modèle chrétien du martyr, construisant son discours comme une vie de saint.

   Céline se distingue du milieu littéraire par son parcours scolaire atypique, il s'oppose à ceux qui ont fait des études classiques, les littérateurs bourgeois qui ont le culte puriste de la langue morte. Comme le dit Julien Gracq, Céline est dominé par son personnage ou sa posture. Après-guerre, vêtu comme un clochard, il se dit bouc émissaire, " paria pourri ", misanthrope entouré de chats, meilleurs que les humains dont il dénonce les tares avec hargne. Il se présente comme celui qui a osé dire la vérité, victime vertueuse, comparable aux écrivains décapités sus la Terreur. "
  (Propos recueillis par I.Rüf, Le Temps, Genève, 24 nov.2007).  

 

 

 

 

 

 

 * Thorvald MIKKELSEN (1885-1962, avocat danois, francophile, marié à une française a assuré la défense de Céline de 1945 à 1951) : " Un autre Français, mais bien plus intéressant celui-là, fit irruption dans ma vie à peu près à la même époque. C'était un médecin et un écrivain célèbre, très mal vu dans pas mal de milieux : L.-F. Destouches, qui sous le pseudonyme de Céline, était connu comme auteur de Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et quelques livres antisémites. Son port d'attache était Montmartre, dont il avait été une espèce de roi non couronné. Un homme bien plus compliqué et d'une tout autre trempe que Louis.(1) Céline était un curieux mélange d'excellentes et même exceptionnelles qualités, un aristocrate intellectuel de la plus haute extraction, qui méprisait les bourgeois : " Les épiciers " et les " hommes politiques ", mais c'était aussi un pleutre ne pensant qu'à lui et jouant au martyr dès qu'il s'agissait de sa propre peau. Tout en lui était contradiction.

    Il méprisait tout ce qui n'était pas français ou marqué par l'esprit français ; il n'y avait que la seule langue française au monde - tous les autres parlers étaient barbares ; l'esprit français était logique, clair, profond, tout le reste n'était que plagiat ; mais il reconnaissait - bien qu'à contrecœur - l'aptitude de la science anglaise à analyser et à expérimenter. C'était un patriote et il se sentait comme tel, haïssant les juifs pour s'être ingérés dans les affaires de la France et avoir corrompu l'esprit français.
 Il vomissait la bourgeoisie pour sa mesquinerie, mais lui-même était plein d'envie pour l'argent des autres. Il pouvait être amer et désagréable ; tout était infect, dégoûtant, pourri, tout et tous s'étaient conjurés contre lui, etc. Et en même temps il était spirituel, charmant au possible, Caliban et Ariel réunis dans la même personne.
  A Paris, sous l'Occupation, il s'était tenu à l'écart, mais son immense talent avait fait des jaloux, et on argua de ses livres antisémites pour l'accuser de collaboration ; aussi prévoyait-il - non sans raison - que sa peau ne vaudrait pas cher le jour où la Résistance prendrait le pouvoir. "
 
(1) Allusion à un cuisinier français, évadé d'Allemagne que Mikkelsen a engagé et protégé jusqu'à la fin de la guerre.
 (Dun Céline l'autre, D. Alliot, R. Laffont, 2011, p.772).

 

 

 

 

 

 

 * Simone MITTRE (secrétaire et maîtresse de Fernand de Brinon qu'elle suivit à Sigmaringen): " Lorsqu'il arriva à Sigmaringen, Céline s'installa avec sa femme dans une minuscule chambre sans confort, un carreau de sa fenêtre cassé, il faisait un froid glacial. C'est dans cette chambre et sur son propre lit qu'il recevait les malades, les examinait, les soignait. Il régnait une grande misère. Certains d'entre eux qui couchaient sous des tentes ou dans le hall de la gare avaient la gale. Céline soignait chacun sans distinction . Indépendant par nature, il ne faisait que ce que son cœur lui dictait, ne pensant ni à son intérêt, ni à ce que l'on pourrait en dire. La nuit, si on le faisait appeler, il partait sous une neige épaisse, souvent très loin, à pied bien entendu, sans même le secours d'une lampe électrique. Il allait pourtant, il allait toujours, ne demandant jamais un centime, ni aux uns, ni aux autres.

      Et puis un jour d'avril 45 je crois, ou mars, éternellement inquiet, mal à l'aise ici comme ailleurs, Céline décida de partir pour le Danemark emmenant sa femme, Le Vigan et Bébert. Je ne le revis qu'à Meudon, 12 ans plus tard. Il était méconnaissable, infiniment triste, vieilli, usé, squelettique. Nous étions émus l'un et l'autre. Nous parlâmes longtemps, nous avions tant de choses à nous dire ! Quoique bien las il tint à me raccompagner jusqu'à la porte de son jardin. Nous nous embrassâmes. Je ne devais plus le revoir. "
 (Simone MITTRE, L'Herne n°5, 1965).



 

 

 

 

 

* Henri MONDOR: de l'Académie Française. " C'est au plus bas de son isolement, de son châtiment, sans l'avoir encore rencontré, que je me sentis pris pour lui d'une compassion attendrie où la confraternité dictait le pas. Quelques excès de langage qu'il eût osés, comment accepter qu'il mourût, au fond d'une fosse, comme un rat d'égout empesté ?

   Un médecin se devait d'en secourir un autre. Je tendis, en effet, une main au damné. " Le courage du cœur demande aussi des généraux ", a-t-il écrit. Et il ajoutait, à la fois terrorisé et résolu à survivre: " Je m'acharne ! Ne serait-ce que pour aller vous voir un jour en personne ! Enfin présentable, ni pendu, ni empalé, ni décapité, ni fantôme ! "
  (L'Express, 6 juillet 196
1). 

 

 

 

 


 

 

* Albert NAUD (avocat d'Assises 1904-1977): " Mon cher Maître, / Il est bien gentil le ministre... Je peux encore le faire marrer qu'il en roulera sous sa table mais il faudrait qu'il m'ôte d'abord le mandat d'arrêt qui me pend où vous savez... Je possède encore Dieu merci pour le rire une palette assez riche, tous les tons : le rire franc, le rire jaune, le rire coucou, le rire cocu, le rire comme-on-a-jamais-ri... mais 17 mois de cellule, 4 ans d'exil, l'Hallali du monde entier, c'est trop, même pour un écrivain comique... le rire figé...

   Oui certes je le sais bien, je compte encore beaucoup d'amis, je les adore de mon côté, mais ce qui se passe toujours c'est qu'ils sont faibles et mes ennemis puissants. Total: à moi les calvaires, à mes ennemis les planques et les arcs triomphaux ! Encore si j'allais moi lancer des bombes sur Londres, si je refourrais moi les juifs en concentration ! Mais foutre précisément c'est toute cette ignoble gymnastique que j'ai voulu éviter !... Et j'en suis là... ! Je le savais bien pardi que les clowneries les plus désastreuses sortent du Temple de Mars ! C'est sans fin... / L F Céline ".
  (Lettres 2009, à Albert Naud le 9 sept. 1947).

 

 

 

 

 

 

 

 

* Michel ONFRAY (philosophe qui défend une vision du monde hédoniste, athée et anarchiste) : " Céline et Sade, 2014. Mais alors : que faire de la vie de Sade qui fut le contraire d'une fiction et qui coïncide exactement avec la définition du sadisme : le plaisir pris à la souffrance infligée à autrui ? Ou bien encore : pourquoi jeter l'anathème sur la littérature d'un Brasillach ou les pamphlets antisémites de Céline, interdits de réédition, et porter au pinacle des éditions Gallimard les œuvres du marquis ?

  Si la littérature n'a rien à voir avec la vie, alors pourquoi Bagatelles pour un massacre ne se trouve pas édité en Pléiade ? Ni L'École des cadavres ? Danger de la littérature antisémite de Céline, mais innocuité de la littérature de Sade ? Je tiens pour ma part d'une même dangerosité des livres qui jouissent du mal et y invitent.

 (Michel ONFRAY, La passion de la méchanceté, Éd. Autrement, 2014, in Le Petit Célinien, 2 oct. 2014).
 

 

 

 

 

 

 

 

 * Erika OSTROVSKY (Autrichienne, professeur de français à l'Université de New-York) : " Toto, bientôt eut des astuces qui en disaient long sur la nature de son entraîneur : il pinçait les visiteurs au gras du mollet, poussait des cris perçants dans le téléphone pour assourdir les correspondants importuns ; ordonnait sévèrement aux chiens de se coucher ; se permettait de miauler comme un chat ; injuriait la police de la route dans un argot impeccable. Ne reculait même pas devant l'altercation verbale.

 " Pensez donc, me dit Céline, avec scandale et admiration, chaque fois que Coco (variante pour Toto) prenait un peu l'air, sa cage sur la terrasse - et naturellement il sortait bientôt son petit répertoire, sifflotait et roucoulait - le voisin, furieux, mettait un disque sur son pick-up. Ah mais un disque !... Un choix imbattable de vociférations et de tintamarres à écœurer une tribu de Zoulous. Ca ne faisait pas un pli : perroquet ? haut-parleur ! Parfait automatisme... Coco, vexé, gueulait davantage. Alors le disque montait d'un octave. On se serait cru à Charenton, pavillon des agités... " (Robert Poulet, Entretiens familiers, Plon,1958) -
  (Bestiaire célinien, Céline, Le voyeur voyant, Ed. Buchet Chastel, 1972).

 

 

 


 

 

 

 

* Jean-Jacques PAUVERT (éditeur) : " Céline ? Un génie de l'écriture mais L'école des cadavres et Bagatelles pour un massacre, dont circulent d'ailleurs des contrefaçons, vous tombent des mains. Qu'à cela ne tienne, rééditons-les. "
 (Lire, avril 1998).

 

 

 

 

 

 

 

 * Arthur S. PFANNSTIEL (traducteur allemand de Bagatelles... 1901-1983): " Il faut souligner que selon moi, Céline n'était en réalité nullement raciste ni antisémite. Il n'avait pas de véritable haine contre les Juifs. Ce qu'il détestait, c'était la Haute Finance mondiale et il apostrophait du terme général de " juif " tout représentant de cette Haute Finance. Cela relevait pour lui, d'une question d'état d'esprit et nullement de race. Le représentant du petit peuple israélite était pour lui un pauvre type, comme l'étaient un petit paysan breton, un auvergnat ou un moujik. (...) Quand ce livre eut paru, je réussis à trouver un éditeur allemand qui accepta d'en publier une traduction allemande. Je fus chargé de cette traduction.

  (...) C'est pourquoi Céline voulut rejoindre le Danemark où il avait des amis, et il me priait de lui procurer les papiers nécessaires. Ce ne fut qu'en juin 1944, et par des chemins bien détournés, que j'ai réussi à obtenir pour Céline ce précieux permis de quitter Paris et la France. Je ne l'ai jamais revu ! Ce n'est que le 24 novembre 1950 que j'ai reçu une lettre de lui, venant du Danemark. Le fameux éditeur Rowohlt de Hambourg voulait, sur mes suggestions, publier les œuvres de Céline, Malraux, Pierre Mac Orlan etc. Je m'étais adressé à Céline dans ce sens, après avoir obtenu son adresse par son éditeur à Paris. Mon ami Céline m'a répondu dans un sens absolument négatif. (...) Plus tard, on réussit cependant à publier une bonne traduction de Voyage au bout de la nuit, qui a connu un assez grand succès. C'est ainsi que Céline reçut tardivement une consécration bien méritée en Allemagne. "
  (
L.F. Céline européen, L'Année Céline 1999).

 

 

 

 

 

 

* Jean POMMERY (le vétérinaire de Céline dès septembre 1957): " Je n'ai rien oublié ni Louis, ni Lucette, ni les bêtes. A chacun de mes voyages à Paris, j'allais jusqu'à Meudon, visites fréquentes au début, plus rares ensuite : j'étais loin, ailleurs. Je me souvenais des rencontres de Meudon. Enfin, j'ai planté ma tente au milieu des chevaux du Sultan, par hasard, par chance. Le Maroc était chaud et doux. J'ouvre les journaux du matin. Grand titre : Hemingway est mort. Je suis peiné. Plus loin, plus humble aussi - (pourquoi ?) - : Louis-Ferdinand Céline est mort. Je ne me demande plus pour qui sonne le glas, je sais qu'il sonne pour moi, pour une parcelle de moi, pour un morceau du monde vivant : animal ou homme. Je revois Meudon, Meudon-Bellevue, les chiens, les chats, les oiseaux de la ménagerie, le dragon et les clebs.

   J'écris à Lucette. Je m'imagine sa peine, sa détresse, son désarroi et je reçois une lettre merveilleuse, sublime et surprenante. " Louis est mort... " et puis, plus loin " Balou aussi est mort... " Balou le chien, le monstre aux petites dents, peu de temps après Louis. De cette peine immense exprimée avec des mots, on ne pouvait extraire que chaos et désespoir. On ne pouvait discerner la part du Feu de la part du chien. Pour Lucette, femme et danseuse pour qui tout s'écrit et s'efface aussitôt, les œuvres n'étaient qu'une barrière entre l'homme et elle. Le génie avec Louis, l'écrivain s'efface devant l'homme et l'homme est inséparable jusque dans la mort de son chien. Il faut rendre Céline à ses chiens. "
  (Bestiaire de Céline, L'Herne n°5, 1965).

 

 

 

 

 

 

* PUBLICITÉ : " Comment se fabriquent, je vous demande, les idoles dont se peuplent tous les rêves des générations d'aujourd'hui ? Comment le plus infime crétin, le canard le plus rebutant, la plus désespérante donzelle, peuvent-ils se muer en dieux ?... déesses ?... recueillir plus d'âmes en un jour que Jésus-Christ en deux mille ans ?... PUBLICITÉ !

   Que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l'or et devant la merde !... Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune autre foule n'eut jamais dans toutes les pires antiquités... Du coup, on la gave, elle en crève... Et plus nulle, plus insignifiante est l'idole choisie au départ, plus elle a de chances de triompher dans le cœur des foules... mieux la PUBLICITÉ s'accroche à sa nullité, pénètre, entraîne toute l'idolâtrie... Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture. "
  (Bagatelles pour un massacre, 1937). 

 

 

 

 

 

 

 

 * André PULICANI (Assureur, ami de Céline fréquentant Montmartre) : " A l'époque où les pamphlets de Béraud avaient fait tant de bruit, Céline me demanda, avec un accent de sincérité qui me bouleversa : " Crois-tu que j'atteins à la vigueur d'Henri Béraud ? " Je ne puis m'empêcher de sourire au souvenir de tant de naïve modestie. J'avais toujours aimé Béraud mais pouvait-il être comparé au géant de nos Lettres contemporaines ? La question que me posa Céline ce jour-là me remplit encore aujourd'hui d'une ineffable satisfaction, parce qu'elle est le témoignage de son absolue humilité. " (BC n°169, octobre 1996).

 * " Faites une expérience : interrompez la lecture du Voyage au bout de la nuit ou de Mort à crédit et essayez de lire votre romancier préféré. Il vous faudra plusieurs pages de lecture pour vous dégager de l'emprise de Céline. Encore ne parviendrez-vous pas, le jour même, à retrouver un peu de saveur et de couleur à votre auteur de prédilection. "
  (Cahiers de l'Herne, 1963).

 

 

 

 

 

 

 * Ludwig RAJCHMAN (1881-1965, docteur en médecine, créateur du Service d'hygiène à la SDN, et de l'Unicef en 1946,): " (...) J'avais l'habitude à la SDN de dresser de semblables projets. Ils aboutissaient en général - A ce propos - il vous arrivera peut-être de rencontrer aux USA, mon ancien patron, à la SDN, le Dr Ludwig RAJCHMAN, juif polonais, de haute et splendide culture et adresse politique. Il est je crois, actuellement à l'UNO.

   C'est lui le Yudenzweck de l'Eglise - Le malheur est qu'il n'a pas pris bien les choses. Sa femme encore moins bien que lui ! Surtout sa femme ! Ah ! les femmes ! Il m'aimait bien, je lui écrivais toutes ses lettres - Je crois qu'il ne m'aime plus tant pis ! Et puis il est vieux - "
  (Lettre à Milton Hindus, 19 juillet 1946, Lettres Pléiade 2010).

 

 

 

 

 

 

* Philippe REGNIEZ (éditeur, responsable de la maison d'édition La Reconquête) : " C'est un fait incontournable, Céline est l'un des plus grands écrivains du XXe siècle, si ce n'est son plus grand écrivain, et ce pour l'ensemble de son œuvre. La question infamante que soulève l'avocat Klarsfeld, est de savoir si les Français sont suffisamment adultes, sont suffisamment intelligents, d'une part pour lire et comprendre Céline, et d'autre part pour intégrer ses écrits dans l'histoire. Apparemment  pas, d'après l'avocat Klarsfeld.

   Quant à la commémoration elle-même, outre qu'en retirer Céline est de la censure pure et simple, elle ne nous fait ni chaud ni froid quand on regarde les personnages qui ont les faveurs du ministre de la culture, et les noms de ceux qui aujourd'hui reçoivent la légion d'honneur. Grâce à Dieu, l'œuvre de Céline se place à un autre niveau, et c'est à ce niveau-là qu'il convient de savoir si les Français d'aujourd'hui méritent ou non Céline. "
  (Autres réactions, BC n° 327, février 2011).

 

 

 

 

 

 

* Alain REY (linguiste, lexicographe, rédacteur en chef des éditions Le Robert) : " Rabelais puise de façon éclatante dans la langue et fait la langue. (...) Il existe évidemment une ligne directe entre Rabelais et Céline. Mais chez Céline, on assiste plutôt à un glissement de la langue, à une poésie verbale très organisée, qui entraîne des modifications de l'usage ordinaire. Il s'agit d'une utilisation du matériau linguistique, notamment du langage populaire, plus que d'une invention..."
 (Alain REY : pour l'amour des mots, propos recueillis par Jean-Claude  Renard, Politis, n° 533, 28 janv. 1999).

 
* " A un moment, je lisais une page par jour de Céline. Son pamphlet contre Sartre " l'agité du bocal " est aussi hilarant qu'hystérique. En fait, il admirait Sartre. "
  (La bibliothèque d'Alain REY, Ecrivain magazine, avril-mai 1997, L'Année Céline 1997).

 

 

 

 

 

 

 * Véronique ROBERT-CHOVIN  est diplômée de psychologie clinique. Elle a rédigé des travaux universitaires sur Antonin Artaud et René Crevel. En 2001, elle a publié " Céline secret " chez Grasset et en 2009, " Devenir Céline, lettres de Louis Destouches et de quelques autres (1912-1919) chez Gallimard. Et en 2017, " Lucette Destouches, épouse Céline " chez Grasset.
 
" Elles sont deux, Lucette et Véronique.
 Lucette c'est la danseuse Lucette Almanzor, la femme de l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, et Véronique, c'est l'amie qui l'accompagne.
 
Le 20 juillet 2012 Lucette a eu cent ans et la vie a continué. Quatre ans durant Véronique a tenu le journal de leur amitié. Lucette y dévoile encore quelques secrets. Elle qui a connu la guerre, la prison, l'hôpital, l'exil auprès d'un mari dont elle n'était pas seulement la muse, et la première lectrice mais aussi et surtout, qui participait à la création en suscitant et vivant la transe émotionnelle qu'exigeait la vie avec Louis-Ferdinand Céline.

 Ce texte est également un témoignage sur l'extrême vieillesse, sur ses dernières joies et tristesses, sur le passé qui remonte et les souvenirs qui s'effacent, sur la mort qui rôde et sur le temps qui passe et finit par tout engloutir.
 C'est aussi le portrait d'une femme dont la force vitale et la drôlerie nous émerveillent.
 Céline l'avait écrit, " on meurt quand on n'a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie. "
 A cent quatre ans, Lucette continue de danser, et sa vitalité hors norme que ce journal de bord permet de découvrir nous fascine. "
 (France -Info.fr, le livre du jour, 28 février 2017).
 

 

 

 

 

 

 * André ROSSEL-KIRSCHEN (historien, éditeur 1926-2007) : " La Pléiade a déjà édité quatre volumes de ses œuvres et un cinquième est en préparation. Tous ses ouvrages sont constamment réédités en poche, les rendant accessibles aux jeunes. Deux éditeurs différents ont publié ses " œuvres complètes ". Régulièrement des livres importants s'efforcent de cerner mieux son œuvre et son destin maudit, des interviews de ceux qui ont eu le bonheur de rencontrer le génie sont publiées et des numéros spéciaux de magazines littéraires lui sont consacrés. Un Bulletin célinien et un site Internet informent les fidèles des moindres manifestations à sa gloire. Certains de ses textes sont adaptés en bandes dessinées (sic) et des acteurs connus lisent ses œuvres qui se prêtent bien, reconnaissons-le, à la sonorité du théâtre."

   Grand écrivain Céline ? Cela devient difficile à contester dès lors qu'il est universellement reconnu comme tel. Alors, il s'agira, en guise de compensation, de le montrer sous le jour le plus sordide et, renouant avec une antique accusation sartrienne, d'essayer de démontrer que la seule motivation de Céline fut... l'argent. "
  (Marc Laudelout pour la sortie de " Céline et le grand mensonge ", Ed. Mille et une nuits, 2004).

 

 

 

 

 

 

 * Henri ROUSSO (historien, spécialiste de la seconde guerre mondiale) : " Louis-Ferdinand Céline, alias docteur Destouches, est arrivé un beau matin de novembre 1944. Huit jours après le débarquement, il avait quitté la France, " pour un congrès médical à Baden-Baden ". Accompagné par l'inséparable Robert Le Vigan, acteur de son état et surnommé " La Vigue ", il n'a pas attendu les premières escarmouches de la Libération pour mettre entre lui et les armées alliées une distance respectable. Son arrivée fait sensation. " Céline vient de débarquer ! " crie-t-on en ville. Et un groupe de badauds de s'amasser devant la gare

   Lucien Rebatet est parmi eux. Il n'a pas oublié cette apparition. " Les yeux encore pleins de voyage à travers l'Allemagne pilonnée, il portait une casquette de toile bleuâtre, comme les chauffeurs de locomotives vers 1905, deux ou trois de ses canadiennes superposant leur crasse et leurs trous, une paire de moufles mitées pendues au cou, et au-dessous des moufles, sur l'estomac, dans une musette, le chat Bébert ".

   Un milicien, sur son passage : " C'est ça le grand écrivain fasciste, le prophète génial ? "
  (Un château en Allemagne, Ed. Ramsay, 1980, p.62).

 

 

 

 

 

 

 

* Guy SCHOELLER (directeur de la collection " Bouquins " chez R. Laffont) : " Domenach a raison de parler du déclin du roman, bien qu'il se soit fait engueuler par ce crétin de Dominique Fernandez : en voilà un que je ne mettrai pas en " Bouquins ", j'aime mieux vous le dire. Le seul écrivain contemporain que je voudrais vraiment publier, c'est Céline. Si je pouvais avoir les droits, je publierais Mort à crédit et Voyage au bout de la nuit demain ! "
  (Le Français, 24-25 mars 1995).

 

 

 

 

 

 

 * Eric SEEBOLD (éditeur) : " Cela étant, la plupart des éloges distribués sont mérités, même s'ils sont parfois encombrants dès lors qu'ils sont dévolus à des auteurs-maison, voire à l'éditeur lui-même. Celui-ci, reconnaissons-le, en a d'ailleurs conscience : " Pour bien des raisons ce n'était pas à moi de publier ce texte. " Ne le chicanons donc pas sur ce point, et applaudissons plutôt l'exercice taxinomique de SEEBOLD rangeant chaque glossateur dans son bocal respectif. Ainsi, voit-on défiler, côté pile, les ignorants (Weil, Sternhell), les stipendiés (Anglard, Huchet, Combessie), les incompétents (Blondiaux, Szafran, Ory, Klarsfeld), les nains (Calaferte, Bayon, Dutourd), les grotesques (Daniel, Sénécal, Lepape) et les haineux (Bellosta, Alméras, Poirot-Delpech)...

  La pêche a été bonne ! Certes l'exercice s'avère parfois un peu formel, certains relevant de plusieurs catégories à la fois. Côté face, on a les aspirateurs (Gibault, Zagdanski), les superflus sympathiques (Sollers, Duneton, Rinaldi), les témoins (Perrault), les collecteurs (Dauphin, Mazet, Louis), et enfin les critiques (Godard, Juilland), Jean Guénot - ce doit être un ami - a droit à un petit chapitre pour lui tout seul. Après avoir lu cet opuscule, le néophyte aura une vision moins floue des exégètes célinomanes et célinophobes. Et il pourra, en connaissance de cause, faire un premier tri. Même partiel, voire partial, le travail est utile et mérite d'être lu. "
  (M.L. Eric Seebold, Trébuchet pour un centenaire, Essai de taxinomie des commentateurs de L.F. Céline, BC n°164, mai 1996).

 

 

 

 

 

 

 * Tom SEGUEV (historien, auteur du Septième million) : " Céline a publié des écrits racistes anti-juifs. Mais ce n'est pas le cas du Voyage au bout de la nuit qui est un livre antimilitariste et humaniste. Notre responsabilité morale envers les victimes du génocide ne doit pas nous entraîner à interdire des livres.

     Cela pourrait un jour nous amener à les brûler... [...] Le public israélien est suffisamment mûr pour choisir ses lectures. Et aucun professeur ne doit décider à sa place s'il est à même ou non de lire telle ou telle œuvre. "
  (Haaretz, Jérusalem, 28 janvier 1994
).

 

 

 

 

 

 * SEMMELWEIS : " Jamais il n'aimera Vienne. Les véritables raisons de cette antipathie sont encore sourdes, mais la vie les lui formulera, plus tard, précisément. Cependant, dès son premier séjour à Vienne, il s'y sentit étranger, destiné à déplaire. Tous ses sentiments restèrent hongrois, impénétrables. Longtemps il garda cette foi absolue dans les siens, jusqu'au jour où ses compatriotes eux-mêmes se tournèrent contre lui. Sans doute était-il écrit qu'il serait malheureux chez les hommes; sans doute pour les êtres de cette envergure tout sentiment simplement humain devient une faiblesse.

  (...) Enfin, SEMMELWEIS puisait son existence à des sources trop généreuses pour être bien compris par les autres hommes. Il était de ceux, trop rares, qui peuvent aimer la vie dans ce qu'elle a de plus simple et de plus beau: vivre. Il l'aima plus que de raison. Dans l'Histoire des temps la vie n'est qu'une ivresse, la Vérité c'est la Mort. "
  (La vie et l'œuvre de Philippe-Ignace Semmelweis,1924).  

 

 

 

 

 

 

* Robert SOUCY (historien américain, professeur d'histoire à Oberlin College) : " Après 1936, Céline écrivit trois ouvrages antijuifs. Ils mettent en lumière son admiration pour l'Allemagne antijuive et son attachement à un grand nombre d'idées que les patriotes français propageaient depuis 1924, y compris un réalisme " viril " qui fulmine contre le marxisme, le libéralisme, la franc-maçonnerie juive, le matérialisme, l'hédonisme et le féminisme. Ces opinions s'accompagnent d'un patriotisme antijuif. Selon Céline, les Juifs dominent la France sur les plans politiques, économique, social et culturel. Selon Céline, se montrer docile avec les Juifs, c'est courir le risque de se faire violer par eux.

  (...) Dans son esprit, les marxistes et les libéraux sont les traîtres par excellence, mais derrière eux, orchestrant leurs activités, on trouve toujours les Juifs. Les francs-maçons sont les " chiens volontaires des Juifs, goinfresses en toutes poubelles, en tous déchets juifs " ; " Les Juifs sont nos maîtres : ici, là-bas en Russie, en Angleterre, en Amérique, partout ! " Les Juifs infiltrent les mouvements révolutionnaires, contraignent les riches à s'endetter, multiplient les crises économiques, réduisent les nations en esclavage... Les Juifs contrôlent tous les leviers essentiels du pouvoir. Tous les trusts français, tous les journaux français, toutes les banques françaises appartiennent aux Juifs. Il n'y a que le travail qui soit français. La Sorbonne est devenue un ghetto, une " synagogue en surpression ", tandis que l'art est aussi sous la coupe des Juifs. "
  (Fascismes français ? 1933-1939, Mouvements antidémocratiques, Ed. Autrement, 2004).

 

 

 

 

 

 

 * Leo SPITZER (historien, philologue et théoricien de la littérature, né à Vienne en Autriche, 1887-1960) : " Si dans un morceau de texte suivi les rappels se trouvent fréquemment, tout le passage devient ironique : Courage Ferdinand... à force d'être foutu à la porte de partout, tu finiras sûrement par le trouver le truc qui leur fait si peur à eux tous, à tous ces salauds-là autant qu'ils sont et qui doit être au bout de la nuit. C'est pour ça qu'ils n'y sont pas eux au bout de la nuit.
 En somme, il était salement mauvais, le moral. Si je leur avais dit ce que je pensais de la guerre, à Lola, elle m'aurait pris pour un monstre... Certains officiers essayaient de me la souffler, Lola. Leur concurrence était redoutable, armés qu'ils étaient eux, des séductions de leur Légion d'honneur.

  Il y a certains noms de personne dont la mention réveille dans l'auteur un essor de veine satirique. Lola, à force de se trouver en fin de phrase devient une espèce de rengaine, de musique ironique, narquoise et insolent : Je reçus ainsi tout près du derrière de Lola le message d'un nouveau monde. Elle n'avait qu'un corps Lola, entendons-nous. Je lui demandai à plusieurs reprises des renseignements sur son Amérique à Lola. Je la considérais comme une charmante embusquée, la Lola, à l'envers de la guerre, à l'envers de la vie. A partir de ce moment, elle crut avoir découvert Lola que nous avions au moins un goût en commun. Elle sanglotait dans son vide, la Lola... Je la regardais attentivement, Lola.

  Que signifie donc, en fin de compte, le tour binaire ou segmenté, le tour à rappel pour le romancier Céline ? Le roman qui s'intitule Voyage au bout de la nuit met en scène des êtres qui se cherchent, qui cherchent " une seule idée, mais alors une superbe pensée tout à fait plus forte que la mort ", qui leur permette de vivre : ils doivent voyager " jusqu'au bout d'eux-mêmes ", " dans la nuit ", seuls, pour se trouver. Ce sont donc des éternels mécontents, des " rouspéteurs " dans la vie quotidienne, heureux de s'écarter des communautés compactes et de se réfugier dans la nuit du crime et de la mort, pourvu que ce soit une nuit " à eux ". On sent que cette note inquiète, réfléchie, critique, polémique, rouspéteuse, ironique, populacière, que nous avons trouvée dans notre expression, est dans le ton de ces personnages que M. Céline a voulu outranciers, dynamiques, mécontents des formes établies.
  Les deux forces contraires qui luttent dans la phrase segmentée chez cet auteur, ce sont l'assurance de soi et l'auto-observation nihiliste. Le résultat de cette lutte doit être nécessairement et pour l'impression définitive du lecteur un manque d'assurance de la part du héros. "
  (Une habitude de style, le rappel chez Céline, Le Français Moderne III, 1935, Le Petit Célinien 18 oct. 2014).
 

 

 

 

 

 

 

 * Bernard STEELE (éditeur, associé à Robert Denoël, 1902-1979) : " Quelques semaines après l'attribution du prix Renaudot au Voyage, nous eûmes l'immense surprise de recevoir la visite de Gaston Gallimard, qui était venu rue Amélie sans rendez-vous. Il se fit annoncer, pénétra dans notre bureau et, après les aménités d'usage, prit un fauteuil et, sur le ton le plus matter of fact que l'on puisse imaginer, nous fit le petit discours suivant : " Messieurs, dit-il, vous tenez un succès certain avec le Voyage au bout de la nuit. Malheureusement pour vous, cependant, vous n'avez pas les moyens nécessaires pour exploiter convenablement ce succès. Alors... vendez-moi le contrat. Vous en serez très satisfaits, vous et l'auteur, car je suis disposé à vous le payer au prix fort. "

 Stupéfaction générale, puis... refus poli, mais très ferme. Après quelques secondes de silence, Gaston Gallimard se leva, s'approcha de notre bureau, nous menaça de l'index et nous dit : " Eh bien ! Puisque vous ne voulez pas traiter avec moi maintenant, soyez bien persuadés, Messieurs, qu'un jour viendra où j'aurai non seulement ce contrat mais aussi votre maison d'éditions. "
 
Boutade d'un homme dépité et en colère ? ou vision prophétique, qui ne devait se réaliser qu'après une guerre et à la suite d'un assassinat ?
 ( D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p. 399).

 

 

 

 

 

 

* TÉLÉVİSION: (27 janvier 1926, création officielle de la télévision) : " Revenons à la télévision. Elle est utile pour les gens qui ne sortent pas, pour ma femme par exemple. J'ai un poste, au premier étage, mais je ne monte jamais. C'est un prodigieux moyen de propagande. C'est aussi, hélas ! un élément d'abêtissement en ce sens que les gens se fient à ce qu'on leur montre. Ils n'imaginent plus. Ils voient. Ils perdent la notion de jugement et ils se prêtent gentiment à la fainéantise. La TV est dangereuse pour les hommes. L'alcoolisme, le bavardage et la politique en font déjà des abrutis. Etait-il nécessaire d'ajouter encore quelque chose ?

   Mais il faut bien l'admettre. On ne réagit pas contre le progrès. Vous arriverait-il d'essayer de remonter les chutes du Niagara à la nage ? Non. Personne ne pourra empêcher la marche en avant de la TV. Elle changera bientôt tous les modes de raisonnement. Elle est un instrument idéal pour la masse. Elle remplace tout, elle élimine l'effort, elle accorde une grande tranquillité aux parents. Les enfants sont passionnés par ce phénomène. " (Interview avec Jacques Chancel, Télémagazine, cahiers Céline 2,1982).

 

 

 

 

 

 

* Henri THYSSENS : " Le libraire liégeois répond à Marc Laudelout :  -Connaît-on maintenant les raisons pour lesquelles Céline n'obtint pas le Goncourt en 32 ?  -La raison est purement commerciale ; à cette époque, la maison Hachette faisait et défaisait les grands prix littéraires. Le roman de Céline était publié par un éditeur indépendant, qui refusait de lui céder la distribution de ses livres.

   Si le Voyage avait eu le prix, Hachette aurait dû acheter, comptant, des milliers d'exemplaires. Avec celui de Mazeline édité chez Gallimard, dont le trust vert avait la distribution, rien de tel : un dépôt à six mois, sans bourse délier. Il suffisait donc de s'assurer du vote de l'un ou l'autre juré. En l'occurrence, ce sont deux Belges, les frères Boex, dits Rosny, qui firent l'affaire ".
  (BC n°276 juin 2006).

 

 

 

 

 

 

* Jean-Louis TIXIER-VIGNANCOUR : " Nous attendîmes cinq jours, délai du pourvoi possible, avant de communiquer la nouvelle à la presse. A mon cabinet se trouvaient les amis de Montmartre, Gen-Paul, Le Vigan, Marteau, Perrot et le cher Zuloaga, le fils du grand peintre espagnol. Je téléphonai à Copenhague. L'appareil passa de mains en mains. Céline, au bout du fil, pleurait de joie.

     C'est alors que Jules Moch, ministre de la Défense nationale, entra dans une colère sacrée. Il convoqua le colonel Camadau, ce qu'il pouvait faire, mais aussi le président, ce dont il n'avait pas le droit. Le président dit au cousin Jules qu'il n'avait pas cru amnistier Céline car le dossier comportait le nom de Destouches. - " Et vous ne saviez pas que c'était le même homme ? explosa le ministre. - " Oh, moi, Monsieur le Ministre, en littérature, je me suis arrêté à Flaubert. " Le ministre les congédia tous deux, non sans avoir causé des dommages à une chaise du mobilier national. " ( Des Républiques, des justices et des hommes, Albin Michel,1976).

 

 

 

 

 

 

 * Jacques TREMOLET de VILLIERS (avocat): " Quand Céline blague, il le fait dans une outrance verbale, et dans un chant qui, par le style même, détruit ce qui pourrait paraître une horrible et désastreuse théorie: que le monde moderne serait gouverné, de Washington à Moscou et de Londres à Tel-Aviv, par les juifs. Céline se moque de lui-même et de son propre antisémitisme. Céline met en musique, en peinture et presque en danse la râlante gauloise et parisienne. Il la transforme en œuvre d'art, comme Goya le faisait de ses monstres.

   Ce qui lui importe, c'est le petit bijou que, dans ses courts chapitres, sans cesse corrigés et réécrits, il arrive à ciseler. Au bout du travail de l'artiste, la méchanceté s'est envolée. Il faut être niais comme un antiraciste primaire pour prendre au pied de la lettre le propos, qui n'a été prétexte, pour l'artiste, qu'à faire son œuvre d'art. "
  (Le Siècle juif ? à propos du livre de Yuri Slezkine, le Siècle juif. La Découverte, 2009, Présent, 10 février 2010).


 

 

 

 

 

 

* Docteur Augustin TUSET (directeur de la Santé à la préfecture du Finistère, 1893-1967): Céline et lui se sont bien connus, notamment lors de ses villégiatures pendant l'occupation. Lorsque Noël L'Helgouarch, marin pêcheur fut condamné à mort par les allemands pour le sabotage d'un câble téléphonique, ils le visitèrent dans sa cellule. Il fut exécuté le 27 juin 41, malgré leur intervention.

 - " Moralité quand même. / Il ne fait aucun doute que si ce malheureux avait été juif il s'en serait sorti... n'importe quel juif - errant forain dégueulasse. Pourquoi ? parce que toute la Juiverie aurait jeté feux et flammes et Mgr Duparc en tête et toute la chrétienté du Finistère et d'ailleurs aurait pris fait et cause à temps pour le petit juif - des pétitions innombrables auraient été couvertes en moins d'une semaine - on aurait tellement emmerdé les fritz qu'ils auraient lâché leur proie.

 (...) Mais un aryen ! tout le monde s'en fout au fond - et les juifs et les aryens s'en foutent. La preuve c'est que l'on était prêt à en sacrifier encore 2 ou 3 millions pour vaincre l'Allemagne, recommencer un 14 - Dans le cas qui nous concerne - imaginez un juif ! la " Bretagne " entre en transe, Rome, les Loges, Vichy, New-York, le monde. C'est le crime des crimes ! Pour un aryen ? des protestations molles, sans foi, sans conviction, sans nombre, sporadiques, anormales, tirées par les cheveux, insolites. / A vous bien cordialement. / Destouches. "
  (Lettres 2009, au docteur Augustin Tuset juillet 1941).

 

 

 

 

 

 

* Jacques VERGES : "... Or François Gibault est un homme de courage. Il a même accepté d'être mon défenseur, ce qui pour certains est sulfureux. François Gibault est aussi un homme cultivé. Il n'est pas attiré par les philosophes ou écrivains à la mode comme Bernard Henri Lévy. Il se revendique de Louis-Ferdinand Céline. C'est à mes yeux une preuve de goût et d'indépendance d'esprit. Admirer Céline à une époque où règne la pensée unique et le terrorisme intellectuel est presque un délit. " 

* " On savait Maître Jacques VERGES grand admirateur de Céline. On n'en a pas moins été étonné de l'entendre citer, lors du procès Barbie, ce mot de Céline : " Si je rentre à Paris, il se trouvera au moins 20 témoins pour dire que j'étais la maîtresse d'Hitler. "
   (BC n°60, août 1987)

 

 

 

 

 

 

 * Marc VIDAL (librairie Les Oies sauvages, Pontault-Combault) : " Céline est un grand écrivain parce que, et du reste, je m'en fous. Ce qui m'a toujours intéressé dans Céline, depuis 15 ans que je le lis et le relis, c'est le bonheur de lecture, au gré des formules, des trouvailles. Comme dans Brantôme. Mais ce que je lui dois surtout, et qui me fait penser qu'il est le génie littéraire du XXe siècle français, c'est l'ampleur de la leçon qu'il nous donne, pour nous apprendre à rayer le mot " espoir " de notre vocabulaire. Céline, c'est la redécouverte du tragique au quotidien, du tragique de gouttière, pas de théâtre. Ce que certains saisissent après lecture de dizaines de livres d'histoire, la lecture du Voyage, de Mort à crédit ou de Mea culpa le donne après quelques heures de lecture. Comprendre toute la chiennerie des hommes, toute la saleté des âmes, toute la vacherie du monde, c'est un beau cadeau. Céline nous apprend dans quelle sale banlieue on vit, peuplée de sales bignoles et de faux-culs toujours prêts à se reconvertir en bourreaux, à vous vendre ou à vous bouffer, pourvu que ce soit sans risque.

 Et ses détracteurs ne s'y sont pas trompés : son antisémitisme est un accident historique et reste un prétexte. Ce qu'on lui reproche, c'est de nous ouvrir les yeux sur la crasse de l'espèce humaine, sur la duplicité des régimes, des religions et des politiques. Un célinien qui vote, c'est un peu comme un chrétien qui va au bordel, c'est obscène et c'est humain, et ce n'est pas logique. Céline n'est pas un romancier, c'est le philosophe le plus percutant du siècle. C'est pourquoi il y aura toujours des sous-flics et des bonnes âmes pour vouloir l'interdire, pour pouvoir croire en paix (à n'importe quoi, à Dieu, à Diable, à la démocratie, au peuple, à l'économie, au roulement à billes universel) ou rouler les autres.

 Lire Céline, c'est vouloir mourir les yeux ouverts. "
  (Dans le Bulletin célinien n°145 d'oct. 1994). 

 

 

 

 

 

 

* Claudine VINCENOT (professeur de lettres, se consacre au fonds de son père Henri VINCENOT): " J'étais installé sur le pont de Puteaux. Colline de Meudon en face, dans la boucle. Péniches remontant la Seine. Jolie lumière. Ça marchait bien, quand je vois arriver un drôle de bonhomme. L'air crevé, triste, plutôt déniapé. Suivi de trois chiens pas plus brillants que le patron et, à la traîne, une pauvre fille, pas trop fraîche non plus. Elle restait à l'écart, avec l'air de n'avoir ni perdu ni gagné.

   Lui se campe derrière moi et se met à me parler de ma toile et de ma façon de peindre : " Continuez, jeune homme, c'est bon... " Puis, de là, il est passé à sa façon de voir, de penser, d'écrire. On élucubre ensemble un bon moment... Devinez qui c'était : Céline, oui ! Louis-Ferdinand Céline ! Quel type ! Du désespoir et de l'énergie à la fois. Quelle lucidité ! Un sacré bonhomme ! " Mon père est retourné là-bas à plusieurs reprises et tous deux ont parlé de la guerre, bien sûr, de la société contemporaine aussi. La nausée que mes parents pouvaient ressentir pour Paris résonnait à plein dans le discours célinien... "
  (Le maître du bonheur, mon père Henri VINCENOT, Ed. Anne Carrière, 1995, dans L'Année Céline 1996, Du Lérot). 

 

 

 

 

 

 

 * Philip WATTS (professeur au département de français à l'université de Columbia, USA) : " ... Pas étonnant, donc, qu'il soit copié : son style, son engagement font de Céline une espèce de modèle pour pénétrer le siècle tragique. En effet, nous continuons à entendre sa voix dans une littérature contemporaine qui cherche à s'emparer de l'histoire dans ce qu'elle a de plus violent. Déjà les romanciers américains Joseph Heller dans Catch-22 (1961) et Kurt Vonnegut avec Abattoir 5 (1969) s'étaient tournés vers Céline pour nous faire sentir les défaillances logiques et la violence extrême de l'héroïsme guerrier américain. Plus récemment, dans son roman Allah n'est pas obligé (2000), l'Ivoirien Ahmadou Kourama a adopté un style qui rappelle celui de Céline pour nous raconter les aventures du jeune Birahima, un enfant-soldat embrigadé dans les guerres civiles au Libéria et en Sierra-Leone : " Voilà. Je commence à conter mes salades. (...) C'est comme ça que ça se passe ", lance le narrateur.

  Dernier exemple en date, celui des Bienveillantes (2006) de Jonathan Littell : à travers la voix de l'ancien SS Max Aue, il nous semble entendre celle de Céline, sa complicité hostile avec le lecteur tout au long d'un récit presque insoutenable des atrocités nazies. La verve rhétorique de Céline, son ressentiment, sa proximité avec les acteurs de l'histoire mais aussi sa complicité avec les pires atrocités du XXe siècle font de lui une espèce de terrible modèle pour une nouvelle littérature qui tente de nous faire comprendre les gestes, les paroles et le monde sensoriel d'un siècle tragique. "
  (Céline historien ? Histoire n° 363, avril 2011, Le Petit Célinien 17 septembre 2011).

 

 

 

 

 

 

 * Bernabé WESLEY (professeur certifié en Lettres Modernes à l'Université de Montréal, paru son mémoire de maîtrise consacré à Céline intitulé Nord de L.F. Céline : une réécriture des chroniques médiévales) : " A l'occasion de la parution de Nord, Céline met en avant un tournant majeur de son activité littéraire : " J'ai cessé d'être écrivain pour devenir chroniqueur ", déclare-t-il en 1959. Or la correspondance de l'écrivain indique qu'il se fit envoyer, en exil à Baden-baden en 1944, un exemplaire des Chroniqueurs et Historiens du Moyen Âge, anthologie de la Pléiade établie par Albert Pauphilet et publiée en 1942. Deux ans plus tard, il précise dans une des Lettres de Prison avoir trois livres dans sa cellule, dont une anthologie qui ne peut être que celle des chroniqueurs.

  De Baden-Baden au Danemark en passant par Sigmaringen, Céline aura traversé toute la fin de la Seconde Guerre mondiale avec cette anthologie d'historiographes médiévaux en main. Ce recours à la lignée littéraire des chroniqueurs doit d'autant plus être pris au sérieux qu'il est annoncé dès Normance, le second volume de Féerie pour une autre fois, et fait l'objet de nombreuses affirmations dans la trilogie allemande et dans les entretiens de l'après-guerre. L'ambition d'écrire une chronique à la façon des médiévaux est donc une constance de la trilogie allemande. A partir de Normance, publié en 1954, et jusqu'à sa mort, Céline n'écrira d'ailleurs plus que des chroniques.
  (Les Entretiens du Petit Célinien, 11 février 2013, Propos recueillis par Matthias Gadret).

 

 

 

 

 

 

 * André WILLEMIN (journaliste avant-guerre puis médecin spécialiste en électro-radiologie et mammographie, mort en 1987): " Il tenait beaucoup à son titre. Il l'a dit d'ailleurs dans son œuvre ; si on avait voulu lui faire le plus grand mal, on lui aurait retiré son diplôme, ce à quoi il tenait par dessus tout. Vous savez que Mort à crédit a été écrit au cours de l'année 1935, dans une chambre d'hôtel de Saint-Germain, si j'ai bonne mémoire. Dans ce livre, Céline devine la façon dont il mourra, c'est-à-dire il se demande de quelle façon il va mourir, et il penche pour la petite artère qui lâchera un beau jour et qui provoquera une hémorragie cérébrale. Sur ce plan, visionnaire comme il était, il ne s'est pas trompé.

  - Dans quelles circonstances avez-vous appris la mort de Céline ? Par un coup de téléphone de sa femme qui m'a appelé le 1er juillet 1961, vers cinq heures du soir à mon cabinet, en me disant que Céline était au plus mal et que je vienne dès que possible.  - Pourquoi Lucette Destouches ne vous a-t-elle pas appelé plus tôt ? Parce qu'il n'a pas voulu. Elle le lui a proposé : " On va appeler WILLEMIN ". Il lui a répondu : " Je ne veux pas de piqûre, je veux crever tout seul. " C'est pas que j'avais l'intention de lui faire des piqûres. En somme, il pensait que l'affaire était terminée et qu'il pouvait " poser sa chique ", comme il disait... - Vous aviez pour lui de l'affection ou de l'admiration ? J'avais une grande affection et une grande admiration , d'autant plus qu'il était persécuté à tous les échelons. Et puis, je me disais que je ne rencontrerais plus d'homme de son envergure après sa mort. Et, en effet, je n'ai pas rencontré de génie pareil depuis qu'il est mort. "
  (Entretien réalisé par Claude-Jean Philippe, émission  " Une légende, une vie ", Antenne 2, 3 sept.1976). 


 

 

 

 

 

  * Michel WINOCK (docteur ès lettres, agrégé d'histoire, professeur émérite à Sciences-Po): " Surtout on lui saura gré de replacer Bagatelles pour un massacre dans son contexte. Avant même le choc de la victoire du Front populaire (Blum faisant entrer pour la première fois des communistes dans un gouvernement), il y eut la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936 et les hésitations de Sarraut. Un Maurice Blanchot s'en prend alors dans Combat au " clan qui veut la guerre... anciens pacifistes, révolutionnaires et émigrés prêts à tout pour abattre Hitler... au nom de Moscou ou au nom d'Israël, dans un conflit immédiat. " En 1938, ce sont des socialistes pacifistes qui s'en prennent aux " Blumel, Grumbach, Bloch, Moch ". WINOCK note alors : 

  - " Le massacre auquel le livre de Céline, Bagatelles pour un massacre, faisait allusion était celui des Français livrés par les juifs aux horreurs d'un nouveau 14-18. Les liens du pacifisme et de l'antisémitisme ne cessèrent d'être évidents dans les écrits non romanesques de Céline. Ses Bagatelles, dira-t-il, étaient un acte de paix, un barrage au nouveau carnage, et, en ce sens, il restait fidèle au héros du Voyage, Bardamu. Seuls les juifs, persécutés par Hitler, pouvaient vouloir la guerre : Une guerre pour la joie des juifs ! "
  (B.J. Bagatelles pour quel massacre ?, BC n° 265, juin 2005). 

 

 

 

 

 

 

* Jaroslav ZAORALEK (traducteur tchèque 1896-1947) : " Cher Ami, / Je ne suis pas surpris par la réaction de vos critiques : Je les attendais. La clique juive soviétique et maçonne autrichienne au pouvoir chez vous ne pouvait manquer de baver de la sorte. Je ne crois pas d'ailleurs, même de bonne foi, qu'elle aurait compris. Le destin de la critique est de toujours immanquablement déconner. En réalité Mort à crédit est infiniment supérieur à tous égards au Voyage. C'est de l'expression directe, le Voyage était encore littéraire, c'est-à-dire merdeux, par plus d'un côté. La critique, comme le public, aime avant tout le faux, le simili, l'imposture. Il fuit l'authentique. On ne le changera pas.

   Soit. Je m'en fous après tout. Je veux bien partager le sort de tous les créateurs véritables. Je veux bien être seul contre tous. Il me plaît même parfaitement d'en arriver là. Toute approbation a quelque chose de dégradant et de vil. L'applaudissement fait le Singe. En ces temps parfaitement grégaires, il m'est agréable de chier sur n'importe quelle puissance. Quant à l'optimisme, vous me permettrez de rigoler ! Tous les charlatans sont optimistes ! Que seraient-ils sans bonne humeur ? Tout est là. / Bien amicalement à vous. / L. F. Céline. "
  (A Jaroslav Zaoralek, Saint-Malo, le 12 mai 1937, Lettres Pléiade, 2009)

 

 

 

 

 

 

 * Georges ZERAPHA (banquier juif, membre fondateur d'Esprit, de la LICRA, résistant 1887-1979) : " Sans nier le talent de l'écrivain, je me vois obligé, à cause de son dernier livre, Bagatelles pour un massacre, de juger l'homme avec moins d'indulgence. (...) Ce livre, où Céline présente l'écrivain aryen comme seul capable d'émotion directe, spontanée, intuitive, organique, continuellement dépossédé par le Juif stérile, pillard, imposteur, plagiaire, ce livre ne contient aucun rythme émotif propre ; aucune émotion directe, spontanée, intuitive, organique, aucune réalité juive authentique n'est jamais communiquée au lecteur, il est fait entièrement d'allégations arbitraires, d'impostures, de pillages et de plagiats. Céline accuse les les Juifs de " culot " ; il pourrait donner aux Juifs des leçons.

    Céline est encore assez responsable pour savoir qu'il a puisé sa documentation et ses statistiques non pas directement aux sources indiquées, mais dans trois publications méprisables. Le lecteur est donc trompé par une argumentation qu'il croit sérieuse et des chiffres qu'il croit exacts, alors que d'une part Céline sait parfaitement que leur origine est suspecte, et que, d'autre part, lui-même, entraîné par son goût de l'emphase, a faussé les chiffres qu'il reproduisait. Un écrivain digne de ce nom peut écrire un livre antisémitique, aussi funambulesque soit-il, mais il se déshonore en reproduisant des prospectus de propagande et en les endossant comme le fruit de ses propres recherches. "
(Le cauchemar du hibou, A propos de Bagatelles pour un massacre, La conscience des Juifs, Paris, février-mars 1938, Les critiques de notre temps et Céline, Garnier, 1976).