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INTERVIEWS

 

 

 

ENTRETIEN avec Henri MAHE

  C'est en mars 1969 que Henri MAHE (1907-1975) est invité au micro de France Culture à l'occasion de la parution de son livre de souvenirs, La Brinquebale avec Céline. Il est interrogé par Pierre Lhoste (1913-1984) qui avait collaboré à la presse de l'Occupation.
  C'est à ce titre qu'il rendit visite à Céline en mars 1944 lorsque parut Guignol's band (cf. Cahiers Céline 7, p.200-202).

 Qu'est-ce que Louis-Ferdinand Céline vous apportait ?
... Ah, vous savez, il sentait le voyage, l'évasion. Et puis, faut pas l'oublier non plus, c'est qu'il était très savant. Non seulement sur la médecine - j'étais à ce moment-là à peu près en bonne santé - mais il était très savant sur tout. Je suis curieux, moi, par nature et, sans approfondir tout ce qu'il me disait, j'essayais de comprendre. Cette idée de voyages, ces réminiscences de lectures scientifiques, tout ça c'était quand même un bon copain (rire). Un copain comme on en rencontre très peu, vous savez...

 A son propos, vous écrivez : " Le rire est une grimace qui dissimule souvent une belle pudeur, une grande émotion ou un immense regret. " Comment riait-il ? Comment était-il ?
  C'était assez bref. Mais il était souriant malgré tout, n'est-ce pas, il était souriant mais il éclatait de rire dans des histoires plutôt sordides. Pour me choquer très souvent, il le faisait. C'était quand, par exemple, il m'a demandé d'assister à une exécution capitale parce que j'oubliais que, parmi les décorateurs du " 31 ", il y avait aussi mon ami Guichard qui était le fils des fameux Guichard de la bande à Bonnot, ceux qui ont arrêté la bande à Bonnot. C'était pas des dégonflés, ces mecs-là. A cette époque, ces gars-là, ça tirait à balles, les Bonnot et toute la bande, hein. Et ça travaillait déjà en auto. Vous voyez d'ici la dose de courage des Guichard. Quand Louis m'a demandé d'assister à une exécution capitale, ça m'a paru assez bizarre. Le lendemain, il est revenu au bateau. Il riait comme un gosse qui sort du Châtelet. Il se souvenait du spectacle que c'était. Mais c'était en vérité pour parler à la tête ; il reprenait les expériences de Lignières.
  Il avait travaillé avec Alexis Carrel en Bretagne pour remplacer un organe en bon état (sic) sur un gars qui va crever. Tout ce qu'on fait actuellement, c'est un petit peu la suite de leurs idées à Alexis Carrel et à Céline, le docteur Destouches. Ils étaient déjà en avance, eux. Alors il avait parlé à la tête dans le panier de son. J'étais très émotif évidemment - je ne dis pas que je ne le suis pas encore un peu - mais enfin, j'étais très émotif et pour me faire digérer le spectacle, il me racontait ça en riant, en riant... Il était heureux d'avoir parlé à la tête et de m'annoncer froidement qu'elle était morte au bout de deux minutes dans ses mains.

  Vous avez parlé tout à l'heure de votre bateau. Qu'est-ce que c'était que ce bateau et est-ce que le Docteur Destouches vous accompagnait sur votre bateau ?
 
Alors ça, vous savez, c'était la troisième péniche sur la Seine à cette époque-là. Il y en a une que j'ai oublié, c'est celle de Archdeacon.

 ... Un des promoteurs de l'aviation.
 
Oui, celui-là. Lui avait un vrai bateau de micheton, celui-là : en fer, avec des vraies fenêtres, enfin c'était installé pour, quoi. Tandis que les branquignols dans mon genre... de Geetere était le premier dans Paris. Il est venu s'amarrer au Vert-Galant, il venait de Belgique avec une très jolie fille, May de Geetere. Et puis mon ami Walbin, qui était architecte des Beaux-Arts, diplômé, qui avait été président du Bal des Quat'z Arts cinq ans.
  Il avait le goût de la mer et de la rivière, lui aussi, des évasions. Alors il avait installé un morceau de bateau, un morceau de péniche. Et ça faisait deux en tout. Alors je suis allé le voir un jour et je lui ai fait part de mes désirs de vivre comme lui. Il m'a indiqué le deuxième morceau de son bout de chaland qui étalait son cul sous le pont de Charenton. Je suis allé acheté ça pour des petits sous, c'était une vraie pourriture. Et j'ai aménagé ça et puis j'ai commencé à vivre sur l'eau. Mon goût, quoi...

  Céline, lui, était-il un bon marin, avait-il le pied marin ?
 Alors ça, attendez voir... Quand on vit sur la Seine - je ne sais pas ce que ressentent maintenant ces nombreux bateaux qui ont le droit de séjour, heureusement du reste, parce que je trouve qu'ils enjolivent les berges de la Seine et puis cette eau qui se débine toujours vers la mer, c'est lancinant à la fin. On a envie d'en faire autant. Alors j'ai vendu la péniche et j'ai fait construire un petit bateau à Camaret, un voilier...

  C'est celui que vous appelez le " crabier ", non ?
 Un crabier, oui, c'était sur le type d'un crabier camaretois. Ces vaillants petits bateaux qui font la pêche à l'île de Sein ou qui ont toujours traîné leur cul dans les rochers de Ouessant, l'île de Sein, tous ces endroits assez dangereux, ma foi. Alors il faut des bateaux marins là, faut pas rigoler avec la mer parce que c'est pas la méditerranée, ça. Je ne crache pas sur la méditerranée parce que je l'ai déjà vue assez en colère et comme elle est courte, c'est pas de la rigolade.

  Mais alors, Céline, là, qu'est-ce qu'il donnait, qu'est-ce qu'il faisait ?
 Bah, sur le bateau, j'avoue que, quand j'ai eu le petit crabier, l'Enez Glaz, j'avais jamais eu l'occasion de l'emmener avec moi parce qu'il avait le mal de mer. Les vieilles campagnes d'Afrique, comme il en avait fait, ça tribule un peu le foie. Il avait le mal de mer et cherchait toujours un remède à ça, parce qu'il avait inventé d'excellents médicaments comme la Basedowine, la Kidoline, les gouttes Nican, des choses que l'on vend encore du reste. Mais sur le mal de mer, il n'avait pas trouvé. Il avait mal au foie. Il était parfois plein de bonne volonté, il voulait bien venir avec moi mais ça s'arrêtait au bord du quai.

  Henri Mahé, en exergue de votre excellent livre, vous avez placé des vers de Baudelaire qui figuraient sous un portrait de Daumier : " C'est un ironique, un moqueur / Mais l'énergie avec laquelle / Il peint le Mal et sa séquelle / Prouve la beauté de son cœur. " C'est Céline, ça... 
 
Ah oui, c'est tout à fait Céline, ça. C'était un homme qui... Toute son œuvre est basée sur l'immense regret que les humains soient si bêtes, si bêtes dans leur vie contemporaine et puis assez cons pour aller se faire tuer à la guerre. On n'a jamais admis ça, ni lui ni moi. Son héroïsme de 14, ça a été une exaltation de la jeunesse, mais aussitôt repensée.
 On était pas d'accord sur la façon de vivre de l'homme. Ca va même bien plus loin que ça... M'enfin, il faut vous imaginer que Céline est un savant dans le genre des savants du Moyen Age, des alchimistes. Et ses connaissances en toutes choses dépassent de beaucoup l'instruction normale que l'on reçoit. Il a vécu du reste comme un savant, comme un de ces savants du Moyen Age qui faisaient leur tour d'Europe. Lui faisait le tour du monde, toujours en quête de savoir, de vouloir approfondir certainement des choses qu'il ne me disait pas entièrement. J'étais beaucoup plus farfelu, moi, et comme les grands initiés, il ne dit que ce qu'il veut bien dire. Il ne voulait pas communiquer, même à moi, des choses trop importantes mais je retrouve tout doucement ses aspirations. Et le bien de l'humanité lui est particulièrement cher. Il l'exerçait dans sa médecine mais ça ne suffisait pas : il aurait voulu transformer l'homme, le rendre un peu moins vache.

  Et sa vie, comment l'organisait-il ?
 C'était un ascète ! Il ne buvait pas, il mangeait d'une façon très légère, en vérité. Il dormait peu, il avait toujours ses bourdonnements d'oreille. Il vivait comme quelqu'un qui trouve que les journées n'ont pas assez de vingt-quatre heures. Son pharmacien, son potard - il était marrant, celui-là ! - il avait son laborantin qui trempait son doigt dans le bocal d'urine et puis il suçait avec une mine gourmande. Et il annonçait froidement : " Albumine ! " Il ne s'en tenait pas qu'à des recherches pharmaceutiques. Moi, je crois que cette chimie, ça tenait pas mal à l'alchimie. Ca nous emmènerait loin mais enfin on le retrouverait encore, comme ces savants du Moyen Age qui sont intéressés par tout. On ne peut pas dire qu'il était très intéressé par l'or parce qu'il en a eu à sa disposition deux fois de l'or dans sa vie. La première fois quand il s'est marié avec une putain à Londres. Bah, évidemment qu'on ne manquait pas de pognon dans la taule. Ils étaient copains tous les deux avec un juif qui s'appelait Leyritz, qui était du reste l'inventeur du verre triplex. Louis et Leyritz avaient toujours des idées à table pour fabriquer du pognon. C'était à celui qui aurait la plus belle combine, la plus noble invention pour foutre de l'oseille sur la table. Alors la môme leur disait : " Arrêtez, parlez-moi, vous me faites rigoler. Avec mon cul, je fais ça tellement mieux que vous. "
  Alors, ma foi, je me souviens avoir rencontré avec Louis un soir, on descendait la rue des Martyrs. On s'est tapé dans une petite bonne femme assez rondouillette.
 - Ah, Louis ! qu'elle fait.
 - Tiens, c'est toi !
 - J'ai lu ton livre. Si tu nous avais dit que tu voulais faire ta médecine, on ne t'en aurait jamais empêché. Tu sais bien que chez nous, t'avais tout ce que tu voulais.

 C'était sa belle-sœur de Londres qui servait de femme de chambre à l'autre, la putain, quoi. Il avait du pognon, voyez-vous, bien à sa disposition à cette époque. Eh bien, trois jours après, il a laissé tomber la nana et puis il a foutu le camp en Afrique.

  Comment est-ce que Céline réagissait dans la vie, est-ce qu'il se sentait bien dans sa peau ?
 Ah ça... C'est difficile de dire " Je me sens bien dans ma peau ". Il n'en donnait pas beaucoup l'impression, ah non !... Parce qu'il avait toujours ce désir d'évader sa peau quelque part. Dès qu'il avait quatre sous, c'était pour se débiner. Déjà le goût des voyages, puis s'évader de toute façon, s'évader tout le temps de sa peau, s'évader de sa tête. C'est le fugitif, c'est l'évadé, quoi. Non, il ne se plaisait pas, il cherchait partout pour être mieux mais " être bien dans sa peau ", non, c'est pas un truc pour lui, ça. Il était malade avec sa peau.

  Mais ces voyages, où le conduisait-il ?
 Eh bien, vous savez, il a fait le Mexique
(Céline n'a jamais été dans ce pays, ndlr), il a fait l'Afrique, il a fait l'Amérique, le Danemark. Un jour, il me dit : " Je fous le camp en Finlande. " Moi, je veux bien, la Finlande. On ne peut pas dire que ce soit un pays très chaud. Il n'avait pas de saison, lui, il voyageait en toute saison. J'ai retrouvé par la suite qu'il allait voir le capitaine  Erikson pour parler avec lui de ses voyages organisés - 4000 francs que ça coûtait - le tour du monde par l'Horn, et puis par le Bon-Espérance (l'Australie, quoi), ça durait cent et quelques jours, chaque voyage. Ca faisait presque l'année en tout, alors il pouvait pas. C'était pourtant pas cher...

  Comment Céline se comportait-il avec ses amis et avec vous particulièrement ?
 Ah, il était très gentil avec moi, mais il avait une façon de rigoler qui, des fois, était un peu agaçante (rire). Par exemple, il voulait absolument que je fasse du cinéma. Il trouvait absolument que la peinture, les fresques, la décoration, tout ça c'était un peu périmé, qu'il fallait faire le cinéma. Il me poussait pour faire copain avec son ami Abel Gance qui est du reste devenu mon grand ami. On s'est fâché bêtement, enfin ça n'a pas d'importance tout ça. Mais quand après Abel Gance m'avait admis, que j'ai commencé à travailler. Il était content mais quand il trouve Abel Gance, il lui disait : " Alors, tu le fais travailler ce p'tit con ? Y sait rien foutre. " Gance venait me répéter ça. Ca me faisait pas tellement plaisir évidemment sur le moment.
  Quand je voyais Louis, je lui volais dans les plumes. Alors, il se tapait sur les cuisses : " Mais tu sais pas te marrer ! Si t'avais vu la gueule qu'il faisait, mon vieux, quand je lui ai annoncé que t'étais bon à lape, que tu savais rien foutre, qu'il n'aurait que des emmerdements avec toi. Ben je te jure qu'il faisait une drôle de gueule. Ca valait bien le coup de lui annoncer la couleur. "  
 (Bulletin Célinien n°391, Entretiens avec Henri Mahé, Emission " Trois quarts d'heure avec H. Mahé " de Pierre Lhoste, France Culture, 18 mars 1969).