ENTRETIENS L-Z

 

 

  RENCONTRE AVEC FREDERIC VITOUX

 

 Romancier, critique littéraire après avoir été critique cinématographique et, depuis 2001, membre de l'Académie française, Frédéric VITOUX est connu des céliniens pour avoir publié plusieurs livres sur l'auteur de " Nord ", dont une Vie de Céline proposée l'année passée dans une édition revue et augmentée. Il nous reçoit chez lui à Paris, quai d'Anjou, au cœur de l'Ile Saint-Louis dont il est aussi le mémorialiste. Une rencontre placée sous le signe de l'amitié et de cette ferveur commune pour le natif de Courbevoie.

 Quel est le premier livre de Céline que vous avez lu ?

 D'un château l'autre, trouvé dans la bibliothèque familiale. Je m'en souviens très bien : un exemplaire de la collection " Blanche " de Gallimard que mon père avait dû acheter à l'époque de sa parution. Je devais avoir 15 ans... J'ouvre ce livre... et je n'y comprends rien ! Je n'imaginais pas qu'on puisse écrire des phrases aussi invraisemblables, des termes saugrenus, fous, d'inspiration argotique, une syntaxe totalement éclatée. J'étais fasciné. Incrédule même. Je me suis dit : " Ça n'est pas possible, non ! La littérature, ça serait donc ça aussi ? Une belle liberté ! " J'étais en face de quelque chose d'opaque et de totalement fascinant à la fois. Ce que ce livre semblait raconter me paraissait tout aussi incompréhensible. Il y était question de Sigmaringen, de Pétain, de Bichelonne. C'était qui, Pétain ? C'était qui Bichelonne ? C'était quoi, Sigmaringen ? Un territoire enchanté, une ville, une page d'histoire ? Quelle histoire ? On ne m'avait jamais parlé de Sigmaringen, ni chez moi, ni à l'école évidemment. Jusqu'alors, j'avais lu des livres beaucoup plus prévisibles. Dumas, Jules Verne, etc. Les enchantements habituels de l'adolescence. Et aussi des livres plus démodés ou décalés sans doute. Les romans de mon grand-père en particulier, qui figuraient dans la même bibliothèque de notre appartement : Claude Farrère, Edouard Estaunié, les frères Tharaud, Elémir Bourges, René Boylesve, auteurs assez oubliés aujourd'hui, parfois injustement peut-être, mais c'est une autre histoire.

 Bref, je n'ai pas pu vraiment lire à l'époque D'un château l'autre, j'étais resté à l'écart, perplexe encore une fois, fasciné, sans pouvoir y comprendre grand-chose... Et puis, à l'âge de 17 ans, j'ai lu Voyage au bout de la nuit. Cela a été un choc considérable. Il existe très peu de livres dont on peut se dire qu'ils vous changent ou mieux, qu'ils vous bouleversent, qu'il y aura à tout jamais un avant et un après cette lecture. Beaucoup d'excellents ouvrages vous émeuvent, bien entendu, vous touchent, vous amusent, vous enrichissent. Mais des livres dont la force est telle qu'on voit désormais le monde différemment et que votre sensibilité sera à jamais changée après les avoir lus, non, ils sont fort nombreux. Voyage au bout de la nuit, par son ton, son écriture, son rapport avec la mort, à la fois, cette féerie et ce réalisme si âpre, a été pour moi de ceux-là. Des phrases comme " La vérité de ce monde, c'est la mort " ; " Il faut choisir, mourir ou mentir " ; " L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches " et tant d'autres, je n'ai pas besoin d'insister pour vous convaincre qu'il s'agit là d'aphorismes, de réflexions qui vous bouleversent à 17 ans. En fait, je pense que je ne me suis toujours pas remis de la lecture du Voyage.

 Ensuite, votre intérêt pour Céline est tellement vif que, lorsque vous faites des études de lettres, vous décidez de lui consacrer votre thèse de doctorat...

 Au risque de vous décevoir, ma première vraie passion littéraire, après un bac math élem, le début d'une classe de mathématiques supérieures puis la préparation de l'Institut des Hautes Etudes cinématographiques, a été James Joyce. J'avais déposé, après ma licence de lettres, un sujet de doctorat de 3ème cycle sur certains procédés narratifs dans Ulysse. J'avais fait de longs séjours à Dublin avec Nicole, qui n'était pas encore mon épouse, juste une amie libraire dans l'Ile Saint-Louis (cette Ile Saint-Louis qu'elle comme moi n'avons jamais quittée de notre vie), et qui partageait cette ferveur joycienne. Assez vite, j'ai renoncé à ce travail universitaire parce que je me suis rendu compte que je ne maîtrisais pas suffisamment l'anglais, et surtout toutes les subtilités des expressions ou du jargon dublinois, etc.

 Je risquais de faire un travail médiocre. Un doctorat de troisième cycle, ce n'est pas un simple mémoire de maîtrise. Il faut apporter du nouveau et je ne me sentais pas capable d'apporter du nouveau sur James Joyce. Je me suis dit alors : quels sont les grands écrivains sur lesquels il y a un tas de choses à étudier, les œuvres majeures en quelque sorte que l'université a pour l'instant négligées ? Une réponse s'est imposée tout de suite : Céline bien entendu ! Nous étions en 1968. Céline était mort sept ans auparavant. Un jeune universitaire belge (qui est, depuis, devenu mon ami), Marc Hanrez, lui avait consacré un excellent ouvrage dans la " Bibliothèque idéale " de Gallimard, si je me souviens bien. Et il y avait eu bien sûr les très précieux Cahiers de l'Herne de Dominique de Roux en 1963, puis 1965.

 Voilà pour l'essentiel. L'université française, pour sa part, ne voulait pas encore entendre parler de Céline, dont j'avais entre-temps lu à peu près toute l'œuvre. J'ai donc tenté ma chance. Une thèse sur Céline ? Hum ! L'accueil a été d'abord décourageant, à la Sorbonne. On m'a signalé un professeur, Jean Levaillant, susceptible de patronner une thèse sur Céline, qui venait d'être muté à Nanterre et dont le père, Maurice Levaillant, avait été, je crois, un grand spécialiste de Chateaubriand. Je débarque donc à Nanterre en mars 68. L'époque et le lieu étaient plutôt turbulents. Qu'importe ! Levaillant me dit alors très loyalement qu'il ne connaît pas grand-chose à Céline, mais qu'il est prêt à m'aider dans la mesure de ses moyens. Et il ajoute : " Ne parlez bien entendu dans votre thèse que des deux premiers romans : Voyage et Mort à crédit. Après Céline devient antisémite, ce n'est plus intéressant. " Il ne soupçonnait sans doute pas que l'œuvre de Céline forme un tout, du premier au dernier livre, et que, même à travers son évolution thématique  et stylistique, elle préserve une grande cohérence. Peu importe ! J'accepte la règle du jeu, je relève le pari. Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, c'était déjà énorme.

 Ce travail qui va devenir peu à peu " Louis-Ferdinand Céline, misère et parole ", je l'ai soutenu en 1972. Entre-temps, le professeur Levaillant avait été nommé dans une autre université encore plus agitée, novatrice pour ne pas dire gauchiste : Vincennes, creuset d'un nouveau type d'enseignement au temps des grandes utopies post-soixante-huitardes. Céline à Nanterre et Vincennes, à la réflexion, pourquoi pas ? Le conservatisme de la Sorbonne ne lui aurait pas convenu, après tout. Jean Levaillant a été un directeur de thèse d'une parfaite courtoisie. Mais encore une fois, il ne m'a rien apporté. Il ne le pouvait guère. Il n'était pas du tout familier de l'œuvre de Céline. Il m'a reçu trois fois en tout et pour tout, en me disant seulement : " Ça me paraît intéressant, ce que vous faites. Continuez ! " J'ai craint un moment qu'il ne réserve ses commentaires, voire ses critiques, pour le jour de la soutenance de thèse, mais ça n'a pas été le cas. J'ai obtenu la mention " Très bien ".

 Qui faisait partie du jury ?

 Il y avait Henri Mitterrand et un linguiste dont j'ai oublié le nom. Mais pas de spécialiste de Céline, encore une fois, car à l'époque il n'y en avait pas, du moins à l'université. Par la suite, Henri Godard fera carrière dans l'Université française, il en sera le célinien attitré, il éditera aussi avec une érudition irréprochable Céline en Pléiade. Mais en 1968, si je puis dire, il n'existait pas.

 Bernard Pivot, un ami très cher qui était alors directeur commercial chez Gallimard, m'a demandé de lui communiquer ma thèse en me disant que ça pourrait peut-être intéresser Gallimard. Il ne se trompait pas. La décision a été prise en effet de la publier dans la collection " Les Essais ". J'étais abasourdi, heureux, fort intimidé aussi. Il s'agissait d'une collection prestigieuse. Dans son catalogue se trouvaient Kierkegaard, Mircea Eliade, Cioran, Sartre, Merleau-Ponty, etc. J'ai consacré six mois à revoir ce texte, à le resserrer, à le débarbouiller de son jargon universitaire. Ça été mon premier livre littéraire paru.

 Vous n'aviez pas encore publié votre premier roman, Cartes postales, à ce moment-là ?

 Non, la thèse est parue au printemps 1973. J'avais entre-temps écrit ce premier roman, Cartes postales, une sorte de pari narratif un peu fou et ludique inspiré par une collection de vieilles cartes postales des années 1900 qui avaient été données à ma femme par un collectionneur. ce manuscrit, Fixot me l'avait embarqué aussi pour le soumettre au comité de lecture de la rue  Sébastien-Bottin. Cartes postales donc avait été accepté à son tour, pour paraître à la rentrée de septembre 1973. C'était tout à fait inattendu pour moi d'être en l'espace de quelques mois publié à la fois dans la prestigieuse collection " Blanche " et dans la collection " Les Essais ". J'étais sur un nuage.

 Pour écrire L.-F. Céline, misère et parole, qui n'était pas une étude biographique, je n'avais interrogé aucun témoin. Après la soutenance, un ami de mon père m'a mis en contact avec Lucette Destouches dont j'ai fait ainsi la connaissance. Je crois qu'elle m'a su gré de ne pas l'avoir importunée pour la rédaction de ce livre. Elle a toujours été très méfiante, très craintive à l'idée d'inconnus qui débarquent chez elle ou plutôt chez la veuve de Céline. Elle a toujours voulu se protéger. Je n'avais plus rien à lui demander. Mon livre était fini. Notre amitié, si j'ose dire, a été désintéressée.

 C'est en gros, à ce moment-là, dans le courant des années 70, que le formidable retour en grâce de Céline s'est opéré, qu'il s'est imposé à tous comme l'un des géants de la littérature française du XXème siècle. Avec Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard qui écrivait à son tour une thèse, j'ai été bientôt considéré comme l'un des spécialistes de Céline. A cette époque, Gallimard voulait créer les Cahiers Céline, avec l'appui d'Antoine Gallimard qui faisait ses débuts au sein de la maison familiale. Je me souviens qu'il m'avait même présenté, fort amicalement, en 1973, à son grand-père, Gaston, que je croyais à l'époque déjà mort, déjà légendaire en quelque sorte. En fait, je n'ai pas collaboré à ces Cahiers Céline pour diverses raisons. Je m'éloignais professionnellement de Gallimard. Mon second livre allait paraître chez Grasset, au sein du groupe Hachette où travaillait désormais ma femme.

 Peu après, Jean-Claude Fasquelle, patron de Grasset sous l'autorité de Bernard Privat, m'a demandé d'écrire une biographie de Céline. J'ai décliné cette offre, je ne m'y sentais pas prêt, en lui proposant plutôt, un peu par boutade, une vie de son chat. Et c'est ainsi que j'ai écrit ce petit livre, moitié essai, moitié biographie vagabonde, sur Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline, dont le succès critique et public me parut à cette époque inespéré, une façon d'aborder enfin la dernière partie de la vie et de l'œuvre céliniennes négligées dans ma thèse, pour les raisons que je vous ai données.

 J'avais entre-temps fait la connaissance, par Lucette, de François Gibault avec qui j'ai noué d'emblée des liens très cordiaux. Après la publication, en trois tomes, de sa biographie de Céline, si digne d'éloges en particulier pour ses enquêtes, ses recherches scrupuleuses, son érudition, Jean-Claude Fasquelle m'a encore relancé pour que j'écrive ma propre biographie de Céline. C'était aussi le souhait de Lucette qui, si elle appréciait bien entendu comme moi le travail de François, estimait que je pouvais avoir une approche intéressante, singulière, avec mon propre regard littéraire sur Céline, ma déjà longue intimité avec son œuvre. Lucette m'a consacré des heures et des heures d'entretien. Je me suis souvenu alors de mes conversations amicales avec Jacques Benoist-Méchin, de ses témoignages sur Céline (il n'avait pas encore publié ses propres mémoires), de mes rencontres avec d'autres proches de Céline comme Lucien Rebatet, etc.

 Lucette avait retrouvé dans son coffre toutes les lettres que Céline lui avait adressées depuis la prison de Copenhague, et qui n'avaient jamais été exploitées. Elle me les a confiées. En bref, pour moi, cette biographie, qui était aussi un regard, une interprétation biographique, un commentaire sur la vie de Céline, devait être le point final, l'aboutissement de mes travaux sur lui, après ma thèse, après Bébert, après le livre-dossier réalisé pour l'éditeur Belfond, après les préfaces rédigées pour les Œuvres de Céline éditées par le Club de l'Honnête Homme, sans compter les nombreux articles écrits pour le Magazine littéraire, Le Nouvel Obs, etc.

 Cela étant, je n'aime pas être considéré comme le spécialiste de Céline, même à côté de critiques, de biographes, d'érudits ou de professeurs aussi indiscutables que Henri Godard, François Gibault ou Jean-Pierre Dauphin. Céline est un écrivain immense, le plus traduit dans le monde des auteurs français du XXème siècle. Il est tellement immense que je trouverais absurde de m'ériger comme le tenant de la vérité célinienne. Céline est un écrivain convulsif, passionnel, excessif. Les rapports des lecteurs de Céline avec son œuvre sont parfois de même nature. Passionnels. Pour ne pas dire fanatiques, excessifs à leur tour. Ces céliniens-là (je ne parle évidemment pas de Godard, Gibault ou Dauphin !) ne sont guère tolérants les uns avec les autres. Chacun croit détenir la vérité, l'unique vérité sur l'auteur du Voyage. Chacun déteste copieusement la vérité des autres. Cela me laisse rêveur. J'ai certes beaucoup écrit sur Céline, j'ai proposé une biographie, la plus loyale et personnelle possible. Mais je n'ai vraiment pas le sentiment que les études céliniennes s'arrêtent là, au contraire. Tout ne fait que commencer...

 Lucette est très présente dans votre biographie : les céliniens ont mis en cause certaines de ses assertions qui, de toute évidence, n'ont pas été recoupées.

 Vous touchez là un point délicat et intéressant. J'ai eu en effet la chance de pouvoir solliciter un témoin privilégié, Lucette. Elle m'a consacré, je vous l'ai dit, des heures et des heures, des jours, des semaines, des mois d'entretiens. Elle a vécu auprès de Céline pendant près de trente ans, partageant presque chaque instant de sa vie, de ses errances, de ses épreuves, de son exil. Impossible de faire l'économie de son témoignage, de ses informations, de son regard, de ses émotions. Tout ce qui, dans ce qu'elle me confiait, était du domaine de la stricte information et non du personnel, tout ce que je pouvais recouper en somme, je l'ai utilisé directement. Quand ce n'était pas le cas, quand il ne s'agissait que d'un témoignage, le sien, avec ce qu'il comporte forcément de subjectivité, voire de risque d'erreur, je l'ai mis entre guillemets, comme un élément d'information. Voilà ce que raconte Lucette, voilà ses propres paroles, voilà ce qu'elle ressent ou ce qu'elle a ressenti, voilà comment elle a vu ou vécu certaines choses, point !

 Lorsque Lucette se trompe ou infléchit la réalité objective des choses (si toutefois cela a un sens de parler de réalité objective !), c'est encore une fois elle qui parle, pas moi. Il peut lui arriver en effet de confondre des dates, d'écorcher un nom propre, d'avoir une mémoire incertaine sur tel ou tel fait, mais sa sensibilité, ses intuitions, sa perception si sensible des choses demeurent à mes yeux tout à fait précieuses, irremplaçables mêmes. Reste qu'il faut être vigilant, bien entendu. Corriger si possible les erreurs factuelles ou en donner d'autres interprétations, quand on en dispose. Un exemple : votre compatriote Evelyne Pollet m'avait envoyé une lettre indignée après la parution de ma Vie de Céline, pour réfuter le fait qu'elle ait songé à se suicider à cause de Céline et de son indifférence affective envers elle, comme s'en souvenait et le disait, entre guillemets j'insiste, Lucette. Ayant des enfants, il était inimaginable pour elle de mettre fin à ses jours, me disait-elle. Dans la nouvelle édition de La Vie de Céline, parue chez Gallimard, en poche " Folio ", en janvier 2005, je cite sa lettre, sa réfutation du témoignage de Lucette, qui était peut-être exagéré en effet. Comment trancher ?

 Tout le monde, ou presque, est aujourd'hui d'accord pour admettre l'importance de Céline. La ligne de fracture se situe plutôt entre ceux qui le considèrent comme un salaud intégral et ceux qui, tel Philippe Sollers, estiment qu'un grand écrivain ne peut pas être un salaud. Comment voyez-vous l'homme Céline ?

 Totalement contradictoire. Il y a une phrase de Dostoïevski que j'aime bien citer : " Le secret de la psychologie, c'est la coexistence en chaque individu de sentiments contradictoires. " Et c'est exactement ça dans le cas de Céline : l'un des écrivains les plus vivants du siècle car précisément l'un des plus contradictoires. Chaque fois que l'on a envie de dire quelque chose sur Céline, le contraire se révèle vrai aussi. Un écrivain moderne et un écrivain passéiste à la fois. Un auteur grossier et argotique mais aussi précieux et raffiné. Un monstre d'égoïsme et aussi sensible à la souffrance et à la misère de l'homme. Avec Céline, on est pris dans un réseau absolu de contradictions.

 En ce qui me concerne, je n'ai pas rencontré l'homme Céline. J'avais dix-sept ans quand il est mort. Bien entendu, je le regrette, mais c'est peut-être mieux aussi. N'aurais-je pas été déçu par un énergumène vociférant avec lequel on ne dialoguait pas vraiment, qui m'aurait peut-être mis à la porte ? Le voir, l'entendre, ça devait être inoubliable, comme au spectacle. Un échange était-il pour autant possible avec lui ?

 A plusieurs reprises, notre ami Marc Hanrez a tout de même dialogué avec lui, seul à seul...

 Je ne crois pas qu'il se soit agi d'un véritable dialogue entre eux. Plutôt d'une conversation hiérarchique. Un jeune universitaire venait l'interroger, il s'intéressait à lui. Rien à voir avec deux amis qui bavardent, qui échangent des idées. Tous les proches de Céline m'ont confirmé cette impression. On ne discutait pas vraiment avec Céline. Il écoutait et puis il se mettait à parler, à soliloquer. C'était éblouissant. D'une drôlerie sarcastique le plus souvent.

 Dans le disque de l'émission radiophonique que nous avons édité, j'ai été très étonné de vous entendre dire que Céline n'avait pas d'humour...

 Ah bon, j'ai dit ça ? Je ne m'en souviens pas. Il arrive qu'on dise des bêtises (rires). J'ai toujours pensé au contraire qu'il y avait une formidable drôlerie chez Céline, peut-être pas de l'humour au sens impassible, pince-sans-rire, au sens understatement comme disent les Anglais (c'est peut-être cela que je voulais souligner ?), mais au contraire un génie de la caricature chez lui, de l'énormité, du grossissement de toute chose pour en révéler les virtualités tragiques ou comiques, c'est la même chose. Céline mettait en joie ses auditeurs, ses proches.

 Je me souviens d'une émission de France-Culture où j'étais invité de feu Roger Vrigny, qui animait une excellente émission littéraire hebdomadaire. On parlait précisément de la caricature célinienne. Je lui disais que les excès de Céline désarment ou désavouent même parfois le contenu insoutenable de certains développements des pamphlets antisémites qu'il a écrits. Réprobation de Vrigny, qui commence à lire un passage de Bagatelles pour mieux s'en indigner, prouver qu'il n'y a pas là matière à rire. Et il se met à pouffer à la quatrième ligne ! Lui, Vrigny, l'homme de gauche, avec un grand sens moral, un sens éthique de la littérature ! Il se reprend : on n'a pas le droit de rire avec ces choses-là, dit-il. Sans doute, en effet ! N'empêche qu'il n'avait pas pu s'empêcher de s'esclaffer, tout en étant légitimement horrifié de ce qu'il lisait.

  Cela rejoint un propos de Jean-Paul Louis, l'éditeur de l'Année Céline, qui a écrit que : " même, au plus fort de sa connerie, il [le] fait encore rire ".

 Peut-on rire de tout par ailleurs ? Ça, c'est un vaste problème. Je crois pour ma part qu'on peut - peut-être - rire de tout en effet. L'humour juif si délectable est là qui nous le prouve. Mais rire en compagnie de qui ? Tout est là.

 Vous êtes attiré par le sud, la Provence, l'Italie. Les tropismes céliniens sont, eux, plutôt orientés vers le nord. Vous vous situez donc à l'opposé de Céline ?

 C'est une question qu'on m'a souvent posée. Comment peut-on aimer à la fois Stendhal, l'Italie, Rossini d'un côté et Céline de l'autre ? Notez que celui-ci est aussi ambivalent : dans son œuvre, il y a la violence, la convulsion, la mort, mais aussi la légèreté, la grâce, la danse, les chats, bref, les éternelles contradictions céliniennes. Reste, c'est vrai, l'aspect crépusculaire, la partie noire de Céline. Mais peut-on vivre en permanence avec le cauchemar, la mort comme unique horizon ? Céline est l'un des révélateurs les plus terribles de la littérature française du XXème siècle ? Evidemment ! En ce qui me concerne, j'ai besoin de corriger cette vision. Contre toute logique, j'ai besoin de croire ou de faire semblant de croire qu'il y a aussi le soleil, la lumière, le sud, que la recherche du bonheur n'est pas toujours vaine. J'ai besoin, mettons, de l'idéale frivolité rossinienne, qui est une forme de sagesse.

 Autrefois, j'adorais Wagner, j'allais en pèlerinage à Bayreuth avec mon épouse, etc. Je ne renie rien de cette passion. En vieillissant, je crois tout de même que je suis plus heureux, ou plus sage, avec la musique de Rossini. Il y a quelque chose de monstrueux, pour un wagnérien, à aimer une musique aussi frivole sans doute, je le reconnais, mais la musique de Rossini demeure pourtant à mes yeux la plus intelligente des musiques frivoles, la plus heureuse des musiques savantes, la plus profonde des musiques superficielles. J'ai passé du coup des années à m'intéresser à Rossini, je lui ai consacré trois ouvrages, et j'étais au comble du bonheur en les écrivant, pour reprendre une expression stendhalienne.

 Voyez Henri Godard qui a aussi consacré une partie de sa vie ou de ses études à Giono, à l'auteur du Bonheur fou, ce titre si peu célinien ! Je partage pleinement son admiration. Giono et Céline sont à des années-lumière l'un de l'autre, mais pourquoi ne pas aimer l'un et l'autre ?

 Heureusement pour le romancier que vous êtes, le style de Céline n'a pas eu sur votre travail d'écrivain une influence directe.

 Au risque d'un paradoxe, je pense que les grands écrivains n'ouvrent pas de portes mais qu'ils les ferment. Céline a été au bout d'une certaine démarche littéraire. Impossible de poursuivre son voyage ! Proust achève aussi une certaine tradition analytique du roman français. Céline a porté à son sommet d'incandescence un style à la fois précieux et populaire. S'il faut chercher une forme de postérité célinienne, elle est ailleurs. Regardez les écrivains que l'on dit céliniens ! C'est accablant. Ce n'est rien. C'est consternant. Ces écrivains hissent leur paresse grammaticale, leur complaisance, leurs facilités, leur vulgarité au niveau de ce qu'ils croient être un style. Les malheureux ! Joyce aussi ferme toutes les portes que l'on veut. Finnegan's Wake est un livre illisible et passionnant. Que faire après ?

 J'ai été très marqué par Céline. Sa vision pessimiste m'habite. L'imiter serait toutefois grotesque. Rivaliser avec lui serait vain, indécent. Jules Renard disait : " Il y a les grands écrivains et les bons. Soyons les bons. " C'est déjà très difficile d'être un bon écrivain. Chacun connaît ses limites. J'essaie d'être un bon. Voilà tout. Si, toutes choses égales bien entendu, je devais me situer dans la mouvance, dans la lignée d'un écrivain du XXème siècle que j'admire profondément, ce serait Valery Larbaud. Un des rares auteurs qui aimaient faire aimer la littérature, faire partager ses enthousiasmes, ses découvertes, de James Joyce à Italo Stevo ou à Ramon Gomez de la Serna, etc. Ses curiosités, ses générosités étaient sans frontières. Critique de littérature étrangère au Nouvel Obs, j'essaie aussi, à ma mesure, de faire aimer des écrivains encore inconnus. J'admire la curiosité encyclopédique de Larbaud. Le goût, l'élégance, la mélancolie de l'auteur de Fermina Marquez ou des Enfantines m'enchantent. J'éprouve une profonde admiration, respectueuse et complice, pour Larbaud. Céline, c'est un monument qu'on regarde de loin.

 En 2001, vous avez été élu à l'Académie française au fauteuil de Jacques Laurent. N'avez-vous pas pensé alors qu'avec vous, c'est un peu ce grand maudit que fut Céline qui entrait aussi à l'Académie, dans la mesure où, si vous êtes connu comme romancier, vous l'êtes aussi comme célinien ?

 Céline, entre nous, n'avait vraiment plus besoin de cette reconnaissance ! Mais si on a élu un célinien pour rendre aussi un hommage indirect à Céline (ce que je ne crois pas), tant mieux !

 Le paradoxe étant que vous avez succédé à Jacques Laurent qui, contrairement aux autres " hussards " (Nimier, Déon, Blondin) n'aimait guère Céline...

 C'est vrai. En même temps, j'ai su, par des proches de Jacques Laurent, qu'il avait tout de même lu ma biographie de Céline qui ne lui avait pas déplu. Il avait été membre du Prix des Quatre Jurys qui m'avait été décerné pour mon premier roman. J'avais fait alors sa connaissance, en janvier 1974. Ni lui ni a fortiori moi ne songions alors le moins du monde à l'Académie française. Bref, il y avait tout de même quelques complicités entre nous.

 Et ce fut une élection de justesse puisque vous avez été élu au deuxième tour par 16 voix sur 30 votants, et dix bulletins furent marqués d'une croix, ce qui signifie un net refus...

 N'en soyez pas étonné ! Pratiquement toutes les élections se jouent à une ou deux voix près. Quand un académicien ne veut voir élu aucun des candidats qui se présentent, ce jour-là, en l'occurrence Albert Memmi et moi en décembre 2001, il met un bulletin marqué d'une croix. C'est l'usage. Sinon, son vote n'est pas comptabilisé. Il est par ailleurs assez rare, dans l'histoire de l'Académie, d'être élu la première fois que l'on se présente. J'ai été en ce sens fort privilégié. Une fois que l'on est élu, on est évidemment l'élu de tout le monde, et l'on ne sait même jamais vraiment qui a voté pour vous ou contre vous. C'est très bien ainsi.

 En fait, le premier signe objectif que m'ont adressé les académiciens, c'est lorsqu'ils m'ont décerné le Grand Prix du Roman en 1994 pour un roman dont les héros étaient Stendhal et Rossini, La Comédie de Terracina. Parmi la majorité d'académiciens qui m'avait distingué figuraient, sans doute, les trois seuls écrivains avec qui j'avais déjà des rapports personnels, amicaux, et qui étaient précisément les amis de Jacques Laurent : Michel Mohrt, Michel Déon et Félicien Marceau (élu lui aussi à une voix près, si je me souviens bien !).

 Par la suite, j'ai eu le soutien d'Hélène Carrère d'Encausse qui m'a encouragé à me présenter à l'Académie. Elle avait été très touchée par mon livre L'Ami de mon père. A une époque où tous les gens se croient tenus de se comporter en juges, voire en procureurs, en donneurs de leçons bien à l'abri dans le confort du présent, veulent s'insurger contre le comportement des individus de bonne foi, face à une histoire qu'ils n'ont eux-mêmes pas vécue (ce qui, évidemment, ne dispense pas d'un regard critique sur l'époque elle-même), Hélène Carrère d'Encausse a apprécié le regard lucide et affectueux que j'avais porté dans ce livre sur la personne de mon père, journaliste au Petit Parisien pendant la guerre et arrêté à la Libération, au moment même de ma naissance. Ce fut aussi la réaction de Maurice Druon qui fut également sensible à cet aspect du livre. Ce qui me toucha beaucoup de sa part, car lui, le co-auteur du Chant des partisans, fut, comme vous le savez, d'un tout autre bord que celui de mon père.

  Vous êtes célinien et vous êtes critique au Nouvel Observateur. Cela vous a valu naturellement l'étiquette de " célinien de gauche ". Qu'en pensez-vous ?

 Je déteste les étiquettes. Réduire Céline l'individualiste à une étiquette politique, à un parti, est bien hasardeux. Bien sûr, historiquement, dans son combat antisémite, il a été proche d'une frange extrême de la droite, " compagnon de route " des fascistes, pour reprendre une terminologie chère aux communistes. Mais, par ailleurs, les gens de droite les plus lucides ont bien senti qu'il n'était pas des leurs. A gauche, aujourd'hui, un journaliste comme Pierre Bénichou, qui fut rédacteur en chef au Nouvel Obs, est mille fois plus célinien que moi. Alors qu'un Mitterrand, lui, qui avait une prédilection pour les écrivains de droite, comme Chardonne, Laurent précisément ou Rebatet par exemple, n'aimait pas Céline. Ces étiquettes, encore une fois, ne veulent pas dire grand-chose.

 Mais j'évoquais plutôt une étiquette vous concernant.

 Cette étiquette ou plutôt ce clivage gauche-droite auquel vous tenez tant me paraît pertinent pour définir un homme politique, un parlementaire, une majorité et une opposition gouvernementale, à la rigueur, pour qualifier les prises de position successives (et qui peuvent être contradictoires) d'un intellectuel engagé, comme on dit. Mais pour un romancier ou un essayiste, pour une voix qui se doit d'être singulière, de ne jamais se réduire à celle d'un homme de parti ? Franchement, cela n'a pas beaucoup de sens. Pour répondre toutefois à votre question, sachez que je suis très heureux de collaborer, depuis des années, dans la plus parfaite liberté intellectuelle, aux pages culturelles du Nouvel Observateur où je retrouve d'autres amis aux sensibilités souvent fort diverses. Bien entendu, si les engagements sociaux-démocrates du Nouvel Observateur, pour parler vite, me faisaient horreur, je n'y collaborerais pas. Si je n'éprouvais pas d'estime intellectuelle pour des éditorialistes comme Jean Daniel ou Jacques Julliard, qu'on ne saurait au demeurant confondre, je n'y resterais pas davantage.

  Le fait d'être célinien vous a-t-il valu des inimitiés dans le monde journalistique ?

 Certains journalistes m'ont attaqué ou ont ironisé autrefois parce que j'étais à la fois célinien et collaborateur du Nouvel Obs. Il y aura toujours des fanatiques de droite de Céline, qui le réduiront aux prises de position politique qui les ravissent. Robert Faurisson avait écrit quelque part que mon premier livre sur Céline, c'était de la bouillie pour les chats dont ne voudrait même pas Bébert ! A gauche, j'ai été attaqué une fois par L'Humanité qui estimait qu'un de mes livres sur Céline faisait la liaison avec les discours fascistes d'avant-guerre. Tout simplement ! En revanche, ma Vie de Céline fut dans l'ensemble bien accueillie, puisqu'elle obtint le Goncourt de la biographie, le prix Fémina-Vacaresco et le prix de la Critique de l'Académie française.

     Lorsque j'ai reçu cette bourse Goncourt pour la biographie, j'ai été invité à déjeuner par les jurés qui m'ont confié que j'avais obtenu le prix à l'unanimité. J'avais à table en face de moi André Stil qui fut le stalinien que vous savez et longtemps le directeur de L'Humanité. Devant ses louanges et sa reconnaissance de Céline, je me suis permis de lui rappeler que les communistes n'avaient pas toujours dit ça. Il m'a répondu que ces attaques appartenaient au passé et qu'on savait maintenant que Céline était le plus grand. C'était rétrospectivement assez savoureux, lorsqu'on se remémore les attaques dont Céline fut l'objet, même au moment de son décès. Cela étant, j'imagine que chez certains intellectuels, l'étiquette " célinien " demeure assez douteuse. Tant pis pour eux...

  Vous qui avez été longtemps critique de cinéma, que pensez-vous des projets récurrents d'adapter Voyage au bout de la nuit au cinéma ? Est-ce une fausse bonne idée ?

 Voyage est un chef-d'œuvre absolu de la littérature française, qui tient autant à son style, à son regard, à sa construction qu'à sa propre inventivité narrative. Si le film se base uniquement sur celle-ci, cela donnera un scénario quelconque. En revanche, si le cinéaste a un regard, un style et un ton qui fassent écho à l'univers célinien... Mais existe-t-il un tel cinéaste ? Je pense que le metteur en scène, plutôt que de faire une réelle adaptation, devrait plutôt s'inspirer, absorber la matière célinienne pour faire une œuvre singulière. 

 Souvent certains chefs-d'œuvre du cinéma s'inspirent de très mauvais livres. Et il est fréquent, à l'inverse, que des chefs-d'œuvre donnent de mauvais films. L'exception qui confirme la règle étant naturellement Le Guépard de Lampedusa qui a donné le film sublime de Visconti. Il y a quelques années, j'avais suggéré au cinéaste Andrzej Zulawski d'écrire un film avec lui à partir de Nord. Il adorait Céline. Sa propre carrière de metteur en scène démarrait tout juste. Il me semblait que toute la partie du roman qui se passe dans le château du Brandebourg était très cinématographique. Il y avait une dramatisation, une unité de lieu, un huis-clos, une sorte de tragi-comédie avec ces vieux aristocrates décavés, ces Français hagards...

 Tout cela aurait pu donner un bon film, mais le projet n'a malheureusement pas abouti. Après sa lecture de ma Vie de Céline, Roger Planchon m'avait approché pour faire un film sur Sigmaringen, trouvant le sujet formidable. Le film aurait été inspiré par D'un château l'autre naturellement, mais aussi par la biographie et ce que fut le parcours de Céline dans ces lieux.

 Un mot de conclusion ?

 Quand j'ai commencé à travailler sur Céline, je ne soupçonnais pas à ce point l'importance de l'écrivain. Chaque fois que je relis Céline, je suis émerveillé. Un exemple ? Ayant eu à évoquer récemment la débâcle de 1940, j'ai lu des reportages, des témoignages, des textes littéraires pour me replonger dans cette ambiance. Dans le prologue de Guignol's band, je tombe sur cette description des foules de civils en fuite sur les routes, et des blindés français rescapés refluant eux aussi vers le sud, et dont la population s'écarte : " Orageante ferraille à panique ", dit-il de ces chars d'assaut en retraite.

 Formidable formule ! Trois mots ! Tout est dit ! C'est shakespearien. La terreur, le vocifération, le ridicule. Tout l'art d'un écrivain est d'avoir de tels bonheurs d'expression. Le sens du raccourci. Des allitérations. Des images. Bref, le génie.
   (Propos recueillis par Marc Laudelout et Arina Istratova, BC n° 273, mars 2006).