BIOGRAPHIE (Cuirassier)

 

 

                       1912

       Mai

- Le 12 mai 1912, Louis quitte Nice pour Paris. Il ne retrouve pas le Passage. A la fin de 1907, ses parents s'étaient fixés 11 rue Marsollier, à quelques centaines de mètres de la boutique qu'ils conservaient.

 Il ne retourne pas travailler à la bijouterie. Il aide sa mère au magasin. L'été, il va séjourner avec ses parents au bord de la mer à Dieppe. Son père retrouve en même temps que son amour des bateaux le plaisir de vivre. Il emmène son fils naviguer, nager, une complicité neuve et inédite s'établit entre eux.

 " Premières amours havraises ", nota son père. Premières amours, peut-être pas. Dernières vacances heureuses, assurément !... dernières vacances de sa jeunesse...

       Septembre

  Le 28 septembre 1912, Louis-Ferdinand Destouches s’engage pour trois ans au 12° Cuirassiers en garnison à Rambouillet. Il est incorporé le 3 octobre. Il séjournera à la caserne de Rambouillet du 3 octobre 1912 au 31 juillet 1914.

 Mais qu'est-ce qui a pu pousser Louis Destouches à devancer ainsi l'appel ? La raison officielle est connue : plus vite Louis sera libéré de ses obligations militaires, et plus vite il pourra revenir chez Lacloche et y faire carrière.
 Cet engagement dans l'armée, Céline en a donné dans ses romans deux versions. Dans Voyage au bout de la nuit, c'est par bravade autant que par curiosité que Bardamu s'engage. Il voit passer un régiment avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu'il avait l'air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Il ne fait qu'un bond d'enthousiasme.
 - J'vais voir si c'est ainsi ! que je crie à Arthur, et me voici parti à m'engager, et au pas de course encore.  

 Dans Mort à crédit, le jeune homme s'engage par désespoir, parce qu'il est malheureux et se sent coupable.
 " Je t'aime bien mon oncle, tu sais !... Mais je peux plus rester !... je peux plus !... Je te fais du chagrin aussi !... Je veux partir mon oncle !... Je veux aller m'engager demain... "

       Octobre

   
Le 3 octobre, Louis Destouches, engagé volontaire, a dix-huit ans. La lourde grille du château de Rambouillet qui abrite le 12° régiment de cuirassiers se referme derrière lui. Dans Casse-pipe, un roman dont il ne reste qu'un fragment (publié pour la première fois en 1949), Céline se souviendra de son arrivée, de nuit et sous une pluie battante comme d'un cauchemar de dégoût et d'incompréhension.
- " J'avais attendu devant la grille longtemps. Une grille qui faisait réfléchir, une de ces fontes vraiment géantes, une treille terrible de lances dressées comme ça en plein noir. L'ordre de route je l'avais dans la main... L'heure était dessus, écrite. Le fonctionnaire de la guérite il avait poussé lui-même le portillon avec sa crosse. Il avait prévenu l'intérieur : " Brigadier ! C'est l'engagé ! - Qu'il entre ce con-là ! "

Ses parents sont inquiets, ils vont demander à des officiers du régiment, à un gradé (Roger Gorus) et à un simple cavalier de les renseigner sur leur fils. Le simple cavalier s’appelle Pierre Servat : « un ancien cabot cassé… faux et brute mêlant à un bagout de méridional vantard une roublardise et un égoïsme étrange. Aucune gentillesse ne lui sera trop, et combien de fois j’ai mêlé à mes ennuis particuliers les siens ou ceux que je me crée pour lui ou pour lui en éviter. » (Carnet du cuirassier Destouches).

  
Et ils apprennent des faits internes : Louis a voulu déserter, il est tombé de cheval, il a fait semblant d’être blessé plus qu’il ne l’est en réalité, il a emprunté de l’argent ou bien il a refusé de se soumettre.
  A lire toute la correspondance entre les parents de Louis et les officiers, ce qui étonne ce n’est pas tant l’attachement extrême des parents pour leur fils unique, que la sollicitude, l’écoute attentive de ces militaires pour le jeune recrue qui eut beaucoup de mal à s’adapter. Il avait une peur farouche des chevaux, souffrit de dépression, voulut déserter, empruntait sans cesse et ne rendant pas, multipliait déjà les aventures amoureuses.

 

                            1913

      Janvier

  Rambouillet ce 10 janvier 1913,
  Monsieur,
  Si je ne vous ai pas répondu plus tôt c’est que j’ai voulu étudier à fond la situation de votre fils, revoir son instructeur, son capitaine commandant ainsi que son chef d’escadrons, en parler au Colonel, enfin causer avec votre fils ce que j’ai fait ce matin.
  En résumé la décision prise par le Colonel a été motivée par la difficulté de votre fils à suivre le cours actuellement pour le cheval ; le forcer à continuer eût pu amener un accident absolument regrettable et qui n’aurait servi à rien ou tout au moins à donner sur lui une impression fâcheuse dont il aurait eu de la peine à se relever plus tard.
  Au contraire, comme je le lui ai dit ce matin, il va pouvoir s’entraîner dans son escadron plus facilement pour le cheval, pourra préparer d’avance l’étude de ses règlements, et au lieu d’être classé tout à fait dans les derniers du cours actuel il pourra facilement sortir dans les premiers du second cours et sera nommé comme me l’a fait prévoir le Colonel à la fin de septembre au départ de la classe. Ne pouvant sortir dans les premiers du 1er cours il vaut mieux pour sa réputation et sa situation dans le régiment qu’il n’en fasse plus partie et sorte au mois d’août dans les premiers du second cours.
   Madame Destouches a eu parfaitement raison de venir me trouver et sa démarche ne peut qu’attirer davantage encore notre attention sur votre fils que cette grande affection maternelle et le patriotisme du Père rendent encore plus intéressant.
  Si vous avez jamais encore besoin d’avoir recours à moi n’hésitez pas à le faire, je suis entièrement à votre disposition et vous prie de vouloir bien présenter mes respectueux hommages à Madame Destouches et croire à mes sentiments très distingués.
                                                       Le Comte Guy de Marcieu
                                             Lieutenant Colonel au 12ième Cuirassiers.



  
Lettre de Pierre Servat  à Marguerite Destouches

   Rambouillet, 17-1-13
  Madame Destouches
 Je vous assure que Louis a très changé il marche bien mieux et j’espère que sa continuera. Je le fais travailler un peu plus que d’habitude pour le coup qu’il avait reçu au pied il est guéri jeudi il était exempt de bottes il est resté garde écurie et puis le soir s’était a son tour a la prendre il voulait se faire remplacer, il l’avait déjà demandé au Brigadier fourrier dont je lui ai parlé moi a mon tour pour qu’il la lui fasse prendre il l’a prise la nuit dernière ce qui ne peut pas lui faire du mal. Pour les papiers et l’argent je n’ai rien pu savoir pour diner à la cantine il y aura une petite chambre a part car a Bézard il couche a la boite de temps en temps il commence de le prendre du bon coté.
  Cordiale poignée de mains.
                                                                                                 P.S.

Pour la réalité de ce vécu en caserne, Céline disait à Claude Bonnefoy : " J'étais à Rambouillet... J'étais un militaire bien docile. Je faisais ce qu'on me disait de faire. Pour ça, j'avais l'habitude... J'ai dû apprendre à monter à cheval. Des chevaux, je n'en avais jamais approché. Au début, c'était effroyable, je tombais tout le temps... C'était dur, presque plus dur que les prisons du Danemark et celles-ci étaient pourtant pas roses, une infection !... On n'avait pas le temps de chômer au 12e cuirassiers. On nous réveillait à cinq heures... Il fallait s'occuper de quarante-cinq chevaux... Finalement, je savais bien tout faire. J'ai fini maréchal des logis. "

     Août

-Nommé brigadier le 5 août 1913.

     Novembre

 
 Une année s’est écoulée, depuis son incorporation, quand, en novembre 1913,  il entreprend la rédaction d’un journal intime qui sera publié sous le titre Carnet du cuirassier Destouches. Il y évoque son quotidien à la caserne et organise ses propos, probablement inconsciemment, en trois grandes parties : d’abord la description des misères quotidiennes, puis l’évocation d’un chagrin qui le plonge dans une remise en cause complète, et enfin, la découverte d’une nouvelle identité qui va de pair avec la révélation d’un projet d’avenir.
  
   Epuisé par les corvées, les épreuves physiques, les brimades et les moqueries, désespérée par la promiscuité, la brutalité et l’enfermement, en plein hiver, saison propice à la neurasthénie, le jeune recrue commence son journal en ces termes : 
« Ces notes qui sont comme on peut en juger d’une pâleur diaphane ne sont que purement personnelles et c’est à seule fin de marquer dans ma vie une époque (peut-être remplie) la première vraiment pénible que j’ai traversée, mais peut-être pas la dernière. »
 

  Le jeune soldat s’observe, comme à distance, tantôt condescendant, tantôt méprisant, pour devenir son propre juge : « J’ai senti que les grands discours que je tenais un mois plus tôt sur l’énergie juvénile n’étaient que fanfaronnade et qu’au pied du mur je n’étais qu’un malheureux transplanté ayant perdu la moitié de ses facultés et ne se servant de celles qui restent que pour constater le néant de cette énergie. C’est alors dans le fond de mon abîme que j’ai pu me livrer aux quelques études sur moi-même et sur mon âme que l’on ne peut scruter je crois à fond lorsqu’elle s’est livré combat. »

 


   Le Carnet du cuirassier Destouches
 figure un cas unique dans la bibliothèque célinienne. Cette particularité s’explique par son histoire.
 En août 1914, quand son régiment partit au combat, le fraîchement promu maréchal des logis plaça dans son paquetage ce petit carnet de moleskine. Vint ensuite la blessure. Evacué dans l’urgence, lui-même, ou une tierce personne, confia son barda à un aîné, le cuirassier Langlet, qui sortit vivant de la guerre et conserva le Carnet pendant près de quarante ans sans savoir ce qu’était devenu son propriétaire. Ce n’est qu’en 1957, avec la publication de D’un château l’autre, et la notoriété renaissante de Céline, que Maurice Langlet put enfin faire le lien entre le romancier et le cuirassier de Rambouillet. Il confia alors l’objet au directeur du journal Le Havre qui se mit aussitôt en rapport avec un éditeur.
 

   Roger Nimier, qui travaillait pour le compte de Gaston Gallimard, semble avoir le premier mesuré l’intérêt éditorial d’un tel texte. En août 1957, il écrit à Céline : « P.S. J’aimerais que nous parlions du petit carnet, de cuirassier, qu’un monsieur veut vous remettre. »
 Le Carnet du cuirassier Destouches a fait, et fait encore aujourd’hui, figure d’îlot de sincérité.  Puisque le jeune Destouches n’y est pas encore Céline, puisqu’il n’écrit, dit-il, que pour lui et qu’il ne cherche pas à donner de lui-même une image feinte, le Carnet constitue un témoignage et un discours sur un évènement maintes fois évoqué.