SES FEMMES

 

 

               

  Lucette ALMANZOR , la danseuse.

  Celle qui a sacrifié sa vie au docteur Destouches. « Ma féerie » disait-il. Il la rencontrée fin 1935, avant la sortie de Mort à crédit.

  Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit, seulement sonné. Roxane est arrivée la première, au galop du fond du jardin, tous crocs dehors. Dans son sillage, Fun se prenait pour un loup. Feindre la hargne est une vieille habitude de la maison. Il ne faut pas s’y laisser prendre. Quelques caresses et on copine. Tout de même, on n’entre pas dans l’univers célinien comme à la Sainte Chapelle.
   Rien n’a changé au fond, route des Gardes à Meudon. Si, quelque trente années sont passées. On n’y voit plus Michel Simon, Arletty, Marcel Aymé, Blondin ou Nimier. Et on n’y garde plus qu’un souvenir, mais si passionné, si compromettant, toujours en éruption…
  
   Encore un journaliste, un voyeur, un dévôt en extase, un célinomane à deux doigts de l’overdose. On n’en finira donc jamais avec le scandale. Avec ce brasier. Le Feu de l’enfer.
  Lucette est fatiguée par tout ça. La candeur, la douceur, la grâce, encore et toujours confrontées à cette lave en fusion : Louis-Ferdinand Céline, son mari. Et on trouve des gens pour dire : « Ce sera pareil en l’an 3000. »
  
 La maison de style louis-philippard perchée sur les hauteurs de Meudon sera ou ne sera pas classée comme « lieu de mémoire ». Peu importe. Désormais, Lucette s’en moque. Elle y tenait seulement pour les animaux, les compagnons du malheur, tous enterrés là, Bébert le chat, Toto le perroquet, Bessy la chienne, et tant d’autres… A présent, elle n’attend plus que le repos éternel.
   A quatre-vingts ans, la femme du Dr Destouches est pourtant bien alerte. Même si elle se plaint d’être « fatiguée », il faut la voir dans sa salle de danse. Droite, souple, légère, une plume au vent. Ou au volant de sa voiture, prendre la direction de Dieppe où elle a un petit appartement. Sûr qu’il est difficile de se faire obéir par ses chiens, tous tirés des cages de la SPA, de costauds bâtards, elle est si frêle, mais elle l’a toujours été, n’a jamais opposé que tendresse et sourire aux grêlons comme aux frelons, elle est comme ça et on ne se refait pas.

  Avec Louis non plus, elle n’avait jamais le dernier mot, la discrète Lucette. Mais que dire encore sur celui qui l’a séduite lorsqu’elle avait 23 ans ? Que dire encore sur Céline ? « J’ai déjà tout dit, cent fois, mille fois… Oh ! pas grand-chose, vous savez, et toujours la même chose… Mais je n’ai plus rien à dire sur Louis… Plus rien. »
  
On n’ose trop insister. Lui quémander quelque anecdote inédite sur la vie au château de Sigmaringen, devenu un camp retranché pour « collabos » aux abois et où Céline est arrivé un vilain matin comme un cheveu dans la soupe avec Bébert dans sa musette. On voudrait bien, mais on hésite à l’interroger sur la délirante épopée de l’apocalypse sous les bombes, à travers l’Allemagne en flammes, ou sur l’exil au Danemark, ses onze jours de prison à la forteresse de Vestre Faengsel, où son mari, lui, est resté un an et demi, « un cul-de-basse-fosse », se lamentait-il.
 
   D’ailleurs, tout est dit dans la trilogie (D’un château l’autre, Nord, Rigodon) et dans les nombreuses biographies qui lui sont consacrées, notamment celle, en trois volumes, de l’avocat François Gibault, devenu l’ami et le confident de Mme Destouches. Il vient la voir chaque dimanche depuis trente ans, lui téléphone chaque jour à midi et elle l’appelle chaque nuit à minuit… Mais enfin, lorsqu’on tient un témoin si privilégié, personnage d’un roman vécu de ce tonneau, lorsqu’on se trouve en face de la compagne de tant d’années, de tant d’épreuves, la femme de Louis-Ferdinand Céline, on ne la lâche pas comme une baudruche dans l’air des jardins du Luxembourg.

   Qu’il ait été un rêve enchanté ou un cauchemar, il est toujours pénible de revenir sur le passé lorsqu’on a parcouru un tel chemin. Les amis ont presque tous disparu. Arletty que Céline, natif comme elle de Courbevoie, appelait « ma payse », est partie aussi pour le grand voyage… Lucette la voyait souvent rue Rémusat. Elles déjeunaient en tête à  tête, simplement, un plat de pâtes, des yaourts. Elles parlaient cinéma. Et de Céline aussi. Ah ! Céline, un sujet inépuisable… Bien sûr, elle était à ses obsèques, effacée comme toujours, personne ne l’a reconnue.
  
Mme Lucie Destouches, née Almanzor, danseuse étoile, puis professeur de danse, sourit d’un air tendre à l’évocation de ses souvenirs. Tandis que Bonhomme, un cocker au caractère joyeux, lui mordille les mollets, elle regarde Paris au loin, lève lentement son bras droit avec grâce comme si elle revoyait ces visages d’amis fidèles, de la Butte à Meudon. « Marcel Aymé venait nous voir chaque dimanche matin. Mais il fallait qu’il nous quitte à midi pile car sa femme l’attendait à Paris pour déjeuner. Faussement bougon, Céline le laissait partir à regret en lui disant à midi moins cinq : « Allez, tire-toi, tu vas te faire engueuler, y a ton rôti qui t’attend. »

   " Avec Michel Simon, le dialogue n’était pas triste, on s’en doute. Lucette les laissait souvent bavarder entre hommes. D’ailleurs, elle avait ses cours de danse dans la salle du haut. Que se racontaient ces deux compères ? Des histoires d’animaux, souvent. Chacun avait un perroquet et lui apprenait des mots rarement employés dans les salons. Ou des histoires salaces, peut-être… En tout cas, le rire, pour ne pas dire le ricanement de Michel, résonne encore dans ses oreilles.
     Leurs points communs étaient nombreux. Entre autres, ils ne se lassaient pas de railler Sartre, traité de « méchant pitre » et, plus généralement, de dénigrer les « raisonneurs », les « intellectuels » en appuyant bien sur les syllabes. Céline disait : « J’ai pas d’idées, moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! Les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses de café ! tous les impuissants regorgent d’idées ! » L’acteur applaudissait gaiement l’artiste.  
  
    C’était le folklore de la maison. L’ermite de Meudon, nid de contradictions, excellait dans tous les numéros. Eternel provocateur, grommelant souvent, se lançant soudain, après un long silence, dans un flot imprécatoire que rien ni personne ne pouvait arrêter, jetant ses anathèmes à défaut de ses oripeaux, mais toujours cocasse cependant même lorsqu’il prédisait l’apocalypse, il pouvait faire le charmeur, jouer de la flûte, et séduire aussi bien les dames que les messieurs.
   Demandez donc à Claude Sarraute, devant laquelle l’ogre de Meudon se fit tout miel un jour pour les lecteurs du Monde, « avec qui on doit se montrer aimable, gentil… » La journaliste le quitta épatée, presque envoûtée par cet « homme délicat et délicieux… »
  
   Pour Bardamu, mais aussi pour beaucoup d’autres, Mme Destouches regorge d’indulgence. Entre sa cuisine, petit capharnaüm très célinien, et le salon, qui fut autrefois, avant que la maison ne brûle en mai 68, le bureau fourre-tout de son mari, où cohabitaient un couple de tortues et un hérisson apprivoisé, elle murmure tristement, comme si elle se parlait à elle-même. « On n’a pas compris Céline. Il aimait les pauvres gens, les malades, les souffreteux, les prisonniers, les vieux, les chiens moches… Ah ! ça, il n’a jamais voulu d’un chien de race. S’il avait pu, il aurait recueilli tous les chiens perdus, tous les oiseaux blessés. »
  
On dirait que les animaux du coin se sont donné le mot. Dans le jardin soigné de Meudon où Bébert a chassé ses dernières souris, on rencontre des hérissons, des lapins, sans parler des chats, bien sûr, qui connaissent bien l’adresse…
   En 1953, le Dr Destouches s’était réinscrit au Conseil de l’Ordre (alors de Seine-et-Oise), mais n’exerçait plus qu’occasionnellement pour des voisins et toujours « à l’œil ».

     Mais l’antisémitisme de Céline ? Il faut évidemment, il faudra toujours, y revenir. Lucette, qui s’était opposée fermement à son mari lorsqu’il lui lisait des pages de ses pamphlets, a son explication, qu’elle répète inlassablement, sans toujours convaincre : « Il voyait en eux des fauteurs de guerre. Je lui ressassais : « Tu as tort, tu t’envoies un pavé à la figure, jette ça au feu. » Mais il ne m’écoutait pas. Il me répétait : « Tu verras, tu verras, ils vont tous s’étriper » Mais il était si excessif, si outrancier, que cela en devenait dérisoire. »
  
Les faits demeurent et ne pourront jamais être gommés : si Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres ont été publiés avant la guerre et même si on n’imaginait pas alors la réalité des camps de la mort, Les Beaux draps sont bel et bien sortis en 1941. Il faut donc prendre Céline tel quel, tel qu’il était. En bloc. « Admirez Céline, ne le défendez pas » a écrit un jour François Nourrissier.
   
   La vie avec cet homme, chacun s’en doute, ne devait pas être drôle tous les jours. Consciente d’avoir rencontré et aimé un génie, Lucette lui avait sacrifié la sienne, une vie d’artiste qu’elle qualifie d’ « amusante ». Danseuse dans une troupe recherchée, elle était partie en tournée aux Etats-Unis pendant un an, puis à Tunis, à Cracovie, en Lituanie… Elle avait dû renoncer à tout pour rester à ses côtés, le materne. « Il en avait tant besoin. Oui, il était exigeant, mais par amour, il ne voulait pas que je fasse le ménage, ni la cuisine. Seulement, ma présence lui était indispensable ». Elle était sa « féerie », ne cessait-il de dire.
   
  Leur vie était bien réglée. Le mardi, elle n’avait pas de cours de danse. Elle « descendait » à Paris en train pour faire des achats, surtout chez Fauchon. Il s’inquiétait, connaissait toutes les heures d’arrivée des trains, imaginait toujours une catastrophe ferroviaire lorsqu’elle n’était pas revenue à l’heure. « Louis était un anxieux perpétuel », dit-elle, songeuse, regardant Paris au loin.
    Parfois, lorsqu’il estimait qu’elle avait dépensé trop d’argent « il m’engueulait ». Le soir, de son débit saccadé, il lui lisait ce qu’il avait écrit, toujours à l’encre sur des feuilles abondamment raturées de papier jaune qu’il réunissait avec des pinces à linge et suspendait dans sa cave, un endroit où il se plaisait bien. Il se nourrissait peu et mal : du thé léger, des croissants, quelques gâteaux dans la journée, « il adorait les croissants », une soupe le soir. « Chaque matin, il tenait à me préparer mon bol de café ». Puis il allait chercher son Figaro dans la boîte à lettres. Il s’y était abonné dès son arrivée à Meudon, « pour le carnet du jour et plus précisément la chronique nécrologique », affirmait-il.
   
    Lui, ne sortait jamais, sauf pour se rendre chez le dentiste et, deux ou trois fois, chez son éditeur, Gaston Gallimard avec lequel il entretenait une correspondance tumultueuse. Un soir, et ce fut un évènement, il alla à Paris pour applaudir une pièce de l’ami Marcel, La Tête des autres. Mais, de son arrivée à Meudon en 1951 à sa mort dix ans plus tard, il ne s’est plus jamais rendu à Montmartre. Ses amis venaient le voir : le peintre Gen Paul, son grand pote, le danseur Serge Perrault, de la compagnie Roland Petit, un ami de sa femme qui s’était pris de passion pour lui, et deux confrères, le Dr Brami, un fidèle, et le Dr Willemin, qui lui fermera les yeux, quelques autres.
    Tout cela est bien loin. Bien vieux. Aujourd’hui, route des Gardes, à Meudon, il ne reste qu’une vieille dame entourée d’animaux, de souvenirs, de quelques amis. Et un fantôme qui voyage au bout de la nuit. Un fantôme tout noir.
        Francis Puyalte.  (Le Figaro, 30 décembre 1992, dans BC n°127).