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INTERVIEWS

 

 

L'ENTRETIEN EXPLOSIF DE L'EXPRESS.

 Madeleine Chapsal raconte, à l'occasion du N° hors série du magazine LIRE consacré à Céline, en 2008 les conditions du fameux entretien à Meudon pour le compte de L'Express.

 - Qui a eu l'idée de cet entretien ?
 - C'est Roger Nimier. J'avais eu une liaison avec lui, à l'époque où il n'était pas marié. Après la guerre, il a tenté - à la fois parce qu'il était provoquant et qu'il aimait beaucoup les grands écrivains - de " remettre dans le circuit " certaines personnes qui avaient eu des problèmes à la Libération, parmi lesquelles Jacques Chardonne, Paul Morand, un peu, et Céline, beaucoup. C'est Nimier qui m'a mise en contact avec Céline, l'a prévenu et m'a donné son téléphone. Il a accepté tout de suite. Un entretien dans L'Express, aubaine !
 - Cela a-t-il suscité des hésitations, des tensions au sein de la rédaction ?
  Hurlement général ! C'était tout de même un journal de gauche, avec pas mal - allons-y gaiement ! - de Juifs. Alors l'idée de donner beaucoup de place à Céline les avait beaucoup remués. Surtout Philippe Grumbach, qui était rédacteur en chef, et avait essayé de faire un peu barrage. Françoise Giroud, alors directrice de la rédaction, était quelqu'un de beaucoup plus ouvert. Elle avait un sens journalistique tout à fait extraordinaire. Du coup, j'y suis allée quand même, accompagnée d'une sténo, qui a tapé tout l'entretien " en direct ", et d'un photographe. Philippe Grumbach a tenu à venir lui aussi. Mais il n'a pas ouvert la bouche. Il voulait juste voir " la tête de l'ennemi des Juifs "...
 - Où l'entretien s'est-il déroulé ?
 - Chez Céline à Meudon. Il avait le sens de la mise en scène. Il nous a reçus dehors, devant sa maison. Il y avait un chat, un balai et des cactus. Cela faisait un peu terrain vague. Je n'ai pas aperçu sa femme. J'ai eu le sentiment qu'il vivait un peu comme il en avait envie, librement. Il était habillé comme quelqu'un qui balaye devant chez lui ou fait du jardinage. Il était évident qu'il était d'une intelligence remarquable, supérieure.
 En fait, je n'ai pas eu grand-chose à dire. A la première question, il est parti dans un monologue éblouissant. Je n'ai pas eu à l'interrompre une seule fois et j'ai donc ajouté les questions après. A cette époque, il avait cessé d'attaquer les Juifs. Sa nouvelle bête noire, c'était les Chinois. On était là pour qu'il aille le plus loin possible. Il nous a mis au défi à plusieurs reprises : " Cela vous n'oserez pas le publier ! " On n'a pas coupé, bien entendu.
 - Avez-vous ri pendant cette entrevue ?
 - Il avait un humour ravageur, c'est vrai. Mais j'étais très attentive. Je voyais déjà les intertitres. Je me disais : ça, c'est un morceau ! Mais je ne me rendais pas compte qu'on m'en reparlerait cinquante ans plus tard.
 - Vous disiez être allée chez Louis-Ferdinand Céline sans certitudes. A votre retour, y a t-il eu débat sur la publication de cet entretien ?
 - Je suis rentrée très fière de moi à L'Express, mais là, en raison des propos provocants de Céline, une discussion de conférence générale a commencé. Il a été décidé de rendre compte de nos réticences dans une courte introduction. Mais il n'y a pas eu de censure et nous avons bien fait de publier cet entretien, car il n'existait que peu de choses sur Céline à l'époque.
 - Qui a trouvé le titre de l'article " Voyage au bout de la haine " ?
 - Probablement Françoise Giroud. Elle avait le sens des titres. Je pense que c'est elle qui a rédigé le chapeau également.
 - Céline a-t-il demandé à relire l'entretien ?
 - Je ne crois pas. Certains l'exigeaient, mais je me suis aperçue que les plus grands s'en foutaient. Chardonne a voulu relire le sien deux fois et, le lendemain de sa parution, il voulait encore le corriger ! [Rire.]
 - Quelles ont été les réactions, à la sortie du journal ?
 - L'entretien parut sur trois pages et fit grand bruit. On nous écrivit pour nous injurier : nous aurions dû laisser Céline à sa nuit.
 (Lire, hors série n°7, 2008).