ENTRETIENS A-K

 

 

 

           AVEC SES ASSISTANTES A SARTROUVILLE  

  C'est à partir de mars 1940 que Louis Destouches assure une vacation quotidienne au dispensaire de Sartrouville. En juin 1940, après l'offensive allemande, il accompagne la colonne d'évacuation de la mairie de cette localité des Yvelines. Rentré à Paris le mois suivant, il reprend son service au dispensaire.
 Rentré à Paris le mois suivant, il reprend son service au dispensaire. C'est cette période de sa vie professionnelle qu'évoquent ici les infirmières qui travaillaient avec lui. Elles ont accepté de livrer ce témoignage à la condition de demeurer anonymes. Ce texte a été publié pour la première fois dans les
Ecrits de Paris en mars 1998. C'en est une autre version, revue et corrigée par l'un des auteurs de cette interview, que nous reproduisons ici.

 Quand avez-vous été ses assistantes ?

 - En 39, à la déclaration de guerre. Avant lui, y avait un gros. Lui, il a dû venir début 40, juste pour faire l'exode.
 - Le docteur Destouches, Louis Destouches. Un espèce de grand type, des grands membres... Des grands yeux bleus, très sympathiques, très avenant, très simple, foutu comme l'as de pique, des godasses fallait voir comme...
 - Ça, c'était
pas le type à faire des magnes, comme il disait !
 
- Un veston, toujours le même ! Il était propre si vous voulez, mais il avait une espèce de dégaine alors, fallait voir !
 - Il avait toujours des gros croquenots...
 - Il aurait aussi bien pu aller à la cloche, quoi !
 - Oh, tout de même pas ! Disons qu'il était pas élégant.
 - Et puis il s'en foutait éperdument.

 Vous aimiez travailler avec lui ?

 - C'était très agréable ! Ce qui était surtout drôle, c'est quand il commentait la visite. Devant le client, bien sûr, il ne disait rien. Il nous a fait bien rigoler ! Je le vois toujours assis sur la deuxième marche en bas de l'escalier, Mickey [?] à son comptoir, nous  on était autour, et il nous racontait des trucs...
 - Nous qui connaissions les clients depuis longtemps, parce qu'on était plus anciennes que lui, ça faisait un peu sadique ! Il les dépouillait, il les épluchait tous... Il avait énormément de psychologie...
- Ce qu'il disait était juste. C'était un type, de toute façon, supérieurement intelligent, mais peut-être cossard sur les bords ! Il est vrai qu'il était handicapé malgré tout, physiquement, du fait de son bras... Evidemment, c'était pas un manuel...
 - Tout le monde l'aimait bien. Les malades l'aimaient bien. Au point de vue médical, c'était pas un aigle, mais il les soignait aussi bien que les autres. Oh, il ne se cassait pas la tête !
 - Non, il avait son petit " circuit ". Tu te rappelles le coup des ordonnances ? Un peu spécial...
 - A la fin d'une consultation, il disait : " Mais ils avaient tous des gueules de cauchemar, aujourd'hui ! Mais qu'est-ce qu'ils avaient donc ? "

 Et à l'exode, il est parti avec vous ?

 - Le coup de la camionnette, tu te souviens ? T'es partie avec lui, toi ?
 - Non, les deux voitures se suivaient, moi j'étais dans l'autre. Il y avait la vieille Léon-Bollée de la mairie...
 - On savait pas que M. Destouches avait une petite amie, et puis on s'en occupait pas, mais à ce moment-là elle est venue, quelques jours avant... parce que les derniers jours avant de partir, que ça commençait à sentir le roussi, on couchait tous dans le dispensaire, on avait fait un dortoir derrière...
 - Les Allemands étaient là, sur Cormeilles... On entendait le canon, on attendait l'ordre de départ... Alors, lui qui avait fait la guerre de 14, il disait : " Mais, bougres de couillons, on va tous se faire assassiner comme des lapins, il faut en sortir ! " Il allait secouer le maire, il secouait tout le monde... " Si vous y avez pas goûté, moi, j'y ai goûté, et ça suffit ! "
 - Il y avait un type, c'était un type qui buvait, et puis un peu exalté, il avait trouvé un vieux fusil, il voulait recevoir les Boches, lui, avec son fusil, il nous aurait tous fait massacrer pour rien...
 - Alors là, ça a bardé ! Je m'en rappelle, il lui a arraché le fusil des mains, et puis il lui a dit : " Espèce de con !... "
 - Le jour où on a décidé de partir, moi je me suis trouvée dans son convoi avec ma mère et plusieurs personnes, et puis à une halte, il a viré tout ce qu'il y avait dans la bagnole, il est parti avec sa femme et puis au revoir et merci, on l'a plus revu.
 - C'était déjà assez loin de Paris, puisqu'on avait pris des photos à Athis-Mons. Après il s'est perdu... volontairement. Au pont de Gien.
 - On l'a revu plus tard, aux Ecoles, jusqu'en 42, à peu près... Et là, il était drôlement bien, comme médecin scolaire.
 - Il aimait la beauté, physique. Au fond ce qui le dégoûtait dans le métier de médecin, c'est d'avoir que des vieux tordus à soigner...
 - J'ai gardé un excellent souvenir du boulot.
 - Moi, j'ai gardé un moins bon souvenir, à cause de l'exode. Parce que là, vraiment, il a charrié un peu ! On s'est couché je sais pas où, peut-être dans les blés, il a vidé tout ce qu'il y avait sur la bagnole, et pfui ! au revoir ! Quand on s'est réveillé, y avait tout sur la route, et plus personne.
 - C'était la trouille... Ça, il avait peur des Allemands. Peut-être pas spécialement des Allemands, mais de la guerre. Une frousse ! 

  Est-ce qu'il y avait un bébé dans la voiture ?

 - Oui, en effet, avec sa mère. Elle venait d'accoucher, depuis huit jours. Elle était dans l'ambulance. Il y avait aussi l'ambulance. Il y avait trois voitures.
 - Il était assez secret. Jamais il ne nous a dit qu'il écrivait. Nous, on avait acheté ses bouquins en douce parce qu'on avait appris sous le manteau qu'il était écrivain. On n'a même pas eu l'idée de lui faire signer.
 - Il n'allait pas déjeuner au restaurant ni rien, il allait acheter un casse-croûte... Un petit pain, une tranche de jambon, et puis s'il faisait beau, il se mettait dehors sur le banc, et il écrivait. S'il faisait mauvais, il rentrait dans sa salle de consultation, il écrivait, il écrivait, il écrivait... Ou alors il prenait des notes sur les clients qu'il avait vus.
 - Il n'écrivait pas ses ordonnances. Moi, je crois qu'il faisait une névrite, il ne pouvait pas écrire toute une journée. A cause de sa blessure à l'épaule. Il avait un muscle atrophié.
 - Ça lui donnait des névralgies. Alors il refusait d'écrire pendant ses consultations.

  Parlait-il de maux de tête ?

 - Oui, souvent. Très souvent. Il n'était pas d'une santé florissante. Il paraissait 50, 55 ans... alors qu'il n'en avait que 46.
 - Alors, il portait largement son âge. Plutôt la cinquantaine...
 - Il avait une élocution assez difficile... Quelquefois, on ne comprenait pas très bien ce qu'il disait, il parlait un peu dans sa barbe.
 - " Asiates, Asiates ", il disait toujours, quand il parlait des Bretons. Il y en avait beaucoup ici. Il prétendait que les Bretons étaient d'origine asiatique. Tout en écrivant, il les regardait : " Asiates, Asiates... "
 - Son métier de médecin, c'était son casse-croûte. Uniquement. C'était vraiment pas sa vie. C'est pas ce qui l'intéressait le plus...
 - " Les Chinois à Cognac ! Ils n'iront jamais plus loin, parce que le cognac ça les arrêtera ! " Il prétendait que les Chinois envahiraient la Russie, l'Europe et la France, mais qu'ils s'arrêteraient à Cognac...
 - A Sartrouville, de temps en temps, il me foutait la trouille, quand il y avait des grands malades... C'est moi, en douce, dans le couloir, qui leur disait d'aller prendre une consultation à un spécialiste.
 - Il faisait son boulot, quoi ! Il le faisait honnêtement, c'est déjà pas mal pour un médecin. Il débordait pas de son cadre. Il ne prenait pas de risques. Quand il merdoyait, il leur foutait un truc inoffensif. Il n'a jamais eu de pépin.
 - Il avait, mettons, 20... 25 formules, toujours les mêmes. On donnait à peu près ce qu'il fallait. C'était la guerre.
 - Il devait être handicapé plus qu'il ne le laissait voir. Même les ordonnances, je les signais, c'était plus lui. " Tu m'emmerdes. Démerde-toi ! Bon, tu vois, ça va tout aussi bien. Bon. " Même les certificats de travail, il me les faisait signer. " Mais, Docteur, vous me faites faire un faux ! " - " Ça marchera aussi bien ! " Et ça marchait... Moi, encore imbue de mes études toutes fraîches...
 - Il avait dépassé ça depuis longtemps. Pourvu qu'on l'enquiquine pas au point de vue paperasses...
 - " Faut bouffer ! ", qu'il disait...
 - On avait l'impression qu'il mettait toute l'humanité au même rang. Des salauds, et puis c'est tout.

 Et ses idées politiques ?

 - On ne savait rien. Jamais il n'a émis une opinion politique quelconque. On ne savait pas ce qu'il pensait.
 - Il n'était pas pro-allemand du tout, ni anti.
  
(BC n° 210, juin 2000, p. 7).