ENTRETIENS A-K

 

 

 

        LA  DERNIERE  INTERVIEW  DE  CELINE

  Six semaines avant sa mort, Jacques d'ARRIBEHAUDE questionnait l'exilé de Meudon. Cet inédit, il le donna en exclusivité à Paris-Match le 23 mars 1995...

      La guerre de 14.

 Il vous est arrivé de participer à des patrouilles ou à des charges ?

 Des charges, oui ; des patrouilles, non.

 Avez-vous eu des citations ?

 Oui, la médaille militaire de 1914 ! Mais tout cela, la cavalerie, c'était se servir d'une arme périmée, un peu comme si on mettait en l'air des avions en bois...

 Vous partiez avec la lance ?

 Non, le sabre ! Le sabre de dragon. Mais ça n'a pas duré. Ils ont démonté toute la cavalerie en décembre.

 Vous avez parfois rencontré l'ennemi ?

 Oui, ça m'est arrivé. Même des Belges, qu'au début on ne connaissait pas mieux.

 Qu'éprouviez-vous alors ?

 Tout disparaissait dans la fatigue. Une énorme fatigue. Quand vous êtes si énormément fatigué, même en pleine force de l'âge, vous ne sentez plus grand-chose ; tout est émoussé. Et c'est comme ça que les gens étaient tués très facilement. Parce qu'après tout c'est une façon de s'en aller, en dormant. On était tous dans l'hypnose. A la fois par l'alcool - pas moi, mais généralement. L'alcool assommait déjà. Et puis, l'insomnie pendant si longtemps. Des insomnies pendant des mois ! Plus de raisonnement, de philosophie, de dialectique... On va... De la viande qui n'a plus de défense, qu'on tracasse trop. Eh bien, tuez-le, allez-y...

 Maintenant oui, il y a des tas de problèmes qui se présentent à l'analyse. Mais quand on commence à analyser, c'est fini ! Tandis que là, il n'y avait pas d'analyse du tout. Les gens allaient ; ils marchaient. Sous l'hypnose. Et la fatigue aidant, la fatigue plus la gnole, alors, en avant !

 Mais, au départ, il y avait eu un certain enthousiasme ?

 Pas dans la troupe, non. Ceux qui restaient, oui. La troupe, c'était simplement comme ça. Il y avait une discipline absolue qui n'était ni mise en question ni analysée. Rien... Ce n'était pas la peine.

    L'écriture.

 J'ai travaillé pas mal. On travaille ou bien on regarde. C'est l'un ou l'autre. Mais si vous travaillez, vous ne faites pas autre chose. Maintenant, on ne sait plus ce que c'est, le travail. C'est encore un truc que j'ai comme ça, parce que je ne suis pas d'une génération où l'on rigolait. Ça n'existait pas. Les distractions, c'était des choses de gens riches. Quand on était pauvre, on travaillait jusqu'à crever. C'était le destin. Mais je vois maintenant qu'ils ne travaillent plus. Alors ils ne savent rien. Oh, ils ont tous une petite envie, comme ça, de s'exprimer. Mais quand vous les mettez devant une feuille de papier, devant un pinceau ou un instrument, on voit surtout la débilité, l'insignifiance. Du jour où l'on s'est mis à apprendre sans douleur, le latin sans thème, le grec en dormant, on ne sait plus rien. C'est la facilité qui tue tout. La facilité et la publicité. C'est fini. Il n'y a plus rien. Il manque quelque chose : l'effort.

     L'art et la réalité.

 Le grand tort de la civilisation occidentale, c'est qu'on ne transpose plus. Elle travaille dans " l'objectif ", qui est tout le contraire de la création, vous comprenez ? L'avocat, l'acteur, l'homme politique sont faits pour " l'objectif ", mais je crois que la vraie création, c'est au-delà du réel, c'est ce qui est transposé. Il n'y a que ça qui compte. Tout l'art oriental repose sur ce principe absolu, tandis qu'en France il faut que la bouteille figure bien sur la table. C'est le " théâtre libre " finissant en combat de puces, l'esprit banquiste (NDLR : bonimenteur, saltimbanque) de plus en plus près du peuple ; c'est la fin, vous comprenez ?

 De la merde. C'est là le vice de notre civilisation et de l'art en général. Même dans " l'objectif ", personne ne peut plus faire ce que faisait Anatole France ni Monsieur Bourget ! Moi, je ne suis rien du tout et surtout je ne veux pas être l'objet de manifestations. Du tout, du tout. Je les fous à la porte ! J'en vois arriver : " Je viens vous voir pour... " Oui, à la porte ! Ils ne s'intéressent pas à ces choses, ils ne comprennent rien. Des obsédés. C'est ça l'obscénité. Montrer son cul, ce n'est rien. Mais ce côté de faire des confessions... Moi, quand j'en fais, je me barbouille de merde pour faire rigoler, mais c'est autre chose. Mais l'objectivité, c'est affreux !

 Pourtant, Dieu sait si je ne suis pas oriental. Mais il n'y a pas d'erreur parce que la vie est une saloperie abominable. La vie dans la vie ! Alors, le réel, " l'objectif " : à rayer ! Regardez la meilleure pièce de Molière, certainement Le Misanthrope. Eh bien ! ce n'est pas " réel " ni " objectif " ce qu'il raconte. C'est bien autre chose, bien au-delà dans l'émotion.

      Le bavardage et l'alcool.

 Ce qu'il faut : faire un effort. Mais ils ne veulent pas, les cochons ! Ils ne veulent pas et puis, ils ne sont pas en état. Ils aiment trop la vie, ils sont bien dans la vie ! Vous comprenez, le jour où l'on a fermé les monastères, on a fermé la patience, on a tout fermé. L'homme court après sa queue et son verre, et c'est fini ! Ah, pour le confort de votre foyer, que feriez-vous, madame ? Voilà, c'est tout. La radio, ça ne s'adresse pas aux milliardaires, ça s'adresse à des gens bien ordinaires. Et qu'est-ce qu'on entend ? " Ah ! Du confort ? Ce serait tellement mieux du violet garanti machin autour de votre pièce avec des ampoules Untel ".

   Il n'est question que de ça. Je ne parle pas de maladies, il n'y en a plus. La vie est éternelle, la vie commence à 40 ans. Boniments ! J'ai pratiqué en Amérique, je connais tout ça, je connais l'anglais aussi. Nous avons hérité tout notre côté dégueulasse des Anglo-Saxons. Avec leur politique d'optimisme. Et puis, nous avons conservé les vices du chrétien. Nous sommes des repus. Sauf évidemment la masse qui crève. Mais enfin, ils boivent. Et nous sommes aussi le peuple le plus alcoolique du monde. Alors... Ce qui tue aussi tous les médecins d'ailleurs. Le bavardage et l'alcool.

       Une seule loi : la loi biologique.

  Avec les Noirs, les enfants ne sont pas blancs ! Ils ne redeviendront jamais blancs... Si les jaunes avaient envahi la France au lieu que ce soit les Boches, et bien ! vous auriez ici... Ce serait jaune. Là, vous ne les voyez pas les enfants d'Allemands. Il y en a beaucoup dans les rues, mais vous n'y voyait rien. C'est le sang dominant qui compte. Alors on vient me dire, on va me raconter : " Vous savez, l'avenir de la France, c'est un fait que... " Merde, merde ! C'est un fond de teint, la race blanche, vous comprenez ? Un fond de teint ! Pas une couleur ! La couleur, elle est jaune ou noire ! Le Blanc est un individu fragile. D'ailleurs, le rêve de la religion catholique... bonne religion... le rêve du pape, c'est d'avoir des évêques noirs et jaunes.

  L'évêque de Brest, je viens d'apprendre ça récemment, c'est un Noir. Ah ! Vous ne vous doutez de rien, mais ce qui compte, c'est la loi biologique. Les autres lois, c'est de la connerie, on les refait. Même les lois physiques sont transitoires ; on découvre au bout du siècle que ce n'était pas tout à fait ça. Tandis que, nom de Dieu, il y a des milliers d'années et des centaines de milliers qu'il faut 36°8 pas 37 ni 32 ! Et puis, vous pissez tant d'urine par jour avec tant de centigrammes et de degrés de ceci ou de cela, et pas plus ou vous crevez ! Ça, ça existe ! Les autres lois n'existent pas, c'est du bavardage... "
   (Bulletin célinien n° 152, mai 1995)