BIENVENUE BIOGRAPHIE AUTEURS POLITIQUES MEDIAS REPERES TEMOIGNAGES

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

VISITES

 

 

Jacques ROBERT.

  Maintenant, que je vous narre un peu comment j'ai retrouvé Céline... Hein ? Quoi ? Qu'est-ce ? Ferdinand, l'affreux antisémite ? Après mon retour de Bergen-Belsen, ma passion pour Israël ? Aurais-je perdu l'esprit ? Logique ! Descartes !
  L'hystérie politique a depuis 1789 si bien oblitéré l'intelligentsia française qu'un homme un peu sensible et de bon sens qui, en des temps troublés, n'a d'autres vues que de regarder palpiter le pauvre cœur des hommes dans quelque camp qu'il soit, est immédiatement tenu, à Paris, pour suspect.
 Ah, diable, nous le fûmes, suspects, en cet après-guerre, nous, les jeunes reporters, les voyeurs officiels, dépêchés par nos rédactions sur tous les théâtres d'Europe pour " mater " les victimes, les torturés, les déportés, les épurés, les regarder de bien près saigner, gémir, agoniser, afin que nul n'en perde !

 [...] J'ai dit ma tendresse pour Israël. Comment aurais-je pu pardonner à Céline ses pamphlets contre les juifs ? Comment, ennemi du sectarisme et de la passion aveugle, n'aurais-je pas frémi devant sa rage antisémite ? Seulement, Louis-Ferdinand Céline n'était pas qu'un antisémite. Il était bien autre chose et d'abord un écrivain illustre pour avoir fait éclater notre langue. Le Voyage au bout de la nuit demeurera l'un des évènements littéraires de ce siècle.
  La disparition de Céline, après la Libération, fut un autre évènement. Vingt fois, on le crut mort. Le mystère dura quelques deux ans jusqu'au jour où l'on apprit qu'il s'était réfugié au Danemark. Aussitôt, le gouvernement agit auprès des autorités danoises pour obtenir son extradition. Ils étaient des milliers en France à vouloir la peau de Louis-Ferdinand. Copenhague, qui a le sens de l'honneur, refusa de livrer l'émigré.

  Et puis un jour, à Samedi-Soir, la bombe ! Nous recevons un télégramme daté de Copenhague et signé " Céline ". Il est ainsi rédigé : " Suis prêt dans vos colonnes à torcher l'avorton Sartre. " Suit un numéro de téléphone de Copenhague que nous reniflons avec une extrême méfiance. Le télégramme sent le canular. Nous appelons, cependant, à tout hasard, le numéro de Copenhague. Un avocat nous répond. Nous lui parlons du télégramme de Céline. Il nous répond avec un gros accent qu'il ne sait pas qui est Céline et nous raccroche au nez. Conférence au sommet. Allons-nous mettre au panier le télégramme ? Et si, malgré tout, il était bien de Céline ? L'avocat s'est peut-être méfié au téléphone. Une idée nous vient. Nous allons faire une enquête pour tenter de savoir si Céline a une raison particulière, ces temps-ci, de vouloir " torcher l'avorton Sartre ". Sans doute les deux hommes ne se sont jamais aimés, mais quelle mouche a-t-elle piqué Céline pour qu'il prenne tout à coup le risque de sortir de son silence ?

  Nous tombons sur un pot aux roses, qui nous donne à penser que le télégramme a bien été envoyé par Céline. Un article de Jean-Paul Sartre vient de paraître dans Les Temps modernes. Il est intitulé : " Portrait d'un antisémite ".
  L'antisémite, ce n'est pas Céline, c'est l'antisémite en général. Mais, page 462, Sartre n'a pas pu s'empêcher de s'en prendre à Céline : " Si Céline a pu soutenir les thèses des nazis, c'est qu'il a été payé. "
  Ici, je vais marquer un temps. L'envie de dire un peu ce que je pense de cette jolie petite phrase. Au vrai, elle me fait rêver. Je ne comprends pas. Sartre, dieu de ma jeunesse estudiantine, que j'admirais tant, et qui, soudain, se transforme en " donneur ". Il n'y a pas d'autre mot, si l'on s'arrête un peu sur la chose.
 [...] Alors, on se perd en conjectures. Comment un homme comme Sartre, qui a passé sa vie à dénoncer les dénonciateurs, a-t-il pu soudain se comporter de cette façon à l'égard d'un de ses concurrents - car, on avait assez dit que La Nausée devait beaucoup à Céline. Le plus étonnant, et qui trahit une espèce d'inconscience - voyez à quoi mène le sectarisme ! - c'est que dans ce même article où il assassine Céline, Sartre écrit, quelques pages plus haut (page 451 de la revue) : " Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l'honneur. " C'est tout simplement insensé !

 [...] Où l'on voit déjà poindre l'intention de Céline de " torcher " son ennemi. Où l'on voit aussi que son avocat danois ne l'y encourageait guère, ce qui explique qu'il nous répondit, lorsque nous l'appelâmes à Copenhague, qu'il ne connaissait pas Céline. Cependant, la tentation pour Céline avait été la plus forte et, passant outre les conseils de son avocat, il nous avait adressé le fameux télégramme.
  C'est ici que j'entre en scène. Samedi-Soir me chargea de contacter Céline. Je pris, la nuit même, l'avion pour Copenhague et téléphonai le lendemain matin, à la première heure, à l'avocat qui m'accueillit comme un chien dans un jeu de quilles. Je lui demandai néanmoins l'adresse de Céline. Il me dit qu'il voulait réfléchir et me pria de patienter vingt-quatre heures. Le lendemain, il me lâchait l'adresse, et je pris, fringant, la direction du repaire.

 [...] En attendant, j'avais le cœur qui battait : Céline était derrière cette porte. Je frappai, ne me doutant pas de ce qui m'attendait : un des moments les plus extravagants de ma carrière. La porte ne s'ouvrait pas et je n'entendais aucun bruit. Je frappai de nouveau. Je frappai une dizaine de fois, et de plus en plus fort. Tout à coup, je perçus un souffle, une respiration. Céline était derrière la porte, tout contre. Peut-être m'observait-il par le trou de la serrure. La porte n'était qu'une maigre planche. D'un coup d'épaule, j'aurais pu l'enfoncer.
  Je dis alors très haut qui j'étais. L'envoyé de Samedi-Soir qui avait bien reçu le télégramme. Pas de réponse. J'entendais toujours le souffle, comme celui d'un asthmatique. Alors je suppliai Céline. Est-ce qu'il n'avait pas envie d'échanger quelques paroles avec un jeune Français qui ne lui voulait pas de mal et qui était venu spécialement de Paris pour le rencontrer ?

  Soudain, j'entendis un gémissement. Puis la voix de Céline s'éleva derrière la porte, une voix rauque, oppressée.
- Non, ne me dites pas ça, c'est très mal ce que vous faites ! Allez-vous en ! Laissez-moi tranquille ! Je ne veux voir personne !
- Mais c'est vous qui avez pris contact avec nous.
- J'ai réfléchi, j'ai eu tort, je ne veux pas vous voir, jamais je ne vous ouvrirai.
  Je compris ce qui s'était passé : l'avocat danois, m'ayant fait attendre vingt-quatre heures, avait prévenu Céline de mon arrivée et l'avait retourné contre moi. Après quoi, il m'avait généreusement donné l'adresse de son client sachant que celui-ci ne m'ouvrirait pas.
  Je tremblais de rage. Ce n'était pas possible ! Etre si près du but, ne plus être séparé de cet homme, qui malgré tout passionnait la république des Lettres, que par une méchante planche...
  Je suis resté une heure et demie derrière cette porte, continuant obstinément à adjurer Céline - et lui continuant à me repousser. Il y avait des moments où je sentais qu'il faiblissait, sa voix se faisait plaintive, comme si vraiment je le torturais, et je comprenais que c'était sa tentation de pouvoir parler enfin, de laisser éclater le volcan qu'il portait dans sa tête.

  Je lui arrachai cependant, peu à peu, une interview étrange que j'aurais pu intituler " Dialogue avec Céline à travers une porte ".
- Est-ce que vous sortez quelquefois Céline ?
- Non, jamais.
- Vous n'allez pas au restaurant ?
- Vous êtes fou ? Avec quel argent ?
- Vous écrivez ?
- Oui, bien sûr.
- Un roman ?
- Oui. Féerie pour une autre fois.
- Le sujet ?
- Atroce. Une petite Apocalypse à l'usage de notre humanité démente.
- Les juifs, Céline ?
- Taisez-vous !
- Non, je veux savoir.
- C'est fini, c'est dépassé. Plus jamais je ne parlerai des juifs. D'ailleurs les catastrophes qui se préparent dans le monde font que ces petites questions aryennes sont complètement dépassées.

- Pourquoi êtes-vous allé à Sigmaringen ?
- Je ne voulais pas mourir, ce n'est pas plus compliqué. Je risquais un mauvais coup à la Libération. Des amis gaullistes m'avaient bien proposé une cachette en Bretagne. J'ai hésité et puis, finalement, j'ai préféré Sigmaringen. Mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi on m'ennuie tellement avec cette histoire de Sigmaringen.
- On a dit qu'à Sigmaringen vous avez soigné Pétain.
- Menteries !
- Et Doriot ?
- Ça, je peux vous dire qu'il est mort. Mille regrets pour le PPF. Le Jacques a bien rendu son âme. J'ai constaté son décès.
- Laval ?
- Je ne pouvais pas le sentir. Il me faisait des tracasseries. J'ai toujours pensé qu'il était juif.
  Voilà que ça le reprend. Je le lui fais remarquer et lui demande pourquoi il pense que Laval était juif.
- Puisque je vous dis que je ne pouvais pas le sentir, c'était louche, non ?
   Inouï !
- Estimez-vous que vous avez collaboré, Céline ?
- Menteries, menteries ! Innocent, je suis ! Mes quelques articles dans La Gerbe ? Des interviews truquées. Guignol's band ? Une histoire de mauvais garçons sur la Tamise en 1914-1918, vous voyez le rapport ! Avec ça, tous mes livres étaient interdits en Allemagne. Il y a encore une chose : j'aurais pu faire un très bon haut-commissaire aux Questions juives. Vichy me l'a offert, j'ai refusé. Les juifs devraient m'élever une statue pour le mal que je ne leur ai pas fait.

  De plus en plus étonnant !
- Pourquoi vous êtes-vous réfugié à Copenhague ?
- J'en avais le béguin. J'avais connu une femme, à Copenhague, dans ma jeunesse. Et puis, les Danois, je pensais que c'étaient des gentlemen, qu'ils n'allaient pas me laisser fusiller comme ça. Ils m'ont quand même collé dans un donjon pourri. Dix-sept mois, je suis resté dans le donjon.
- Votre santé ?
- Je suis en train de crever. Le donjon qui m'a fini. Ma tête, ma blessure de 1914, je deviens fou.
- On pourrait peut-être parler de Sartre, puisque je suis venu pour ça ?
- Non, je vous l'ai dit, vous n'aurez pas un mot. Trop à dire ! Un jour, plus tard, je jure !

  Je suis reparti pour Paris sans avoir vu Céline. Il est rentré quelques années plus tard en France pour mourir et je n'aurai pas connu son visage, mais je reconnaîtrais entre mille sa voix, si elle retentissait encore dans ce monde.
  Il y eut une suite à mon voyage au bout de la nuit de Copenhague. Le jour de mon arrivée au Danemark, Albert Paraz avait reçu cette lettre de Céline :
  
       Mon cher Vieux,
   Voilà que
Samedi-Soir a envoyé ici un reporter sans crier gare ! Comme ça ? Au flanc [sic] ! Tu parles ! Je demandais à ces noms de Dieu un coin dans leur canard éventuellement pour un démenti... Pas un journaliste par avion ! Mon avocat m'interdit formellement de le recevoir bien sûr. Je suis prisonnier sur parole, je n'ai pas à faire de conférences... ce ne serait pas long le retour à Fresnes !... Bref, ce futé téméraire va rentrer bredouille, il va être furieux. C'est pour son pied ! De là à me recouvrir d'autres baves, d'autres bouses, d'autres conneries sensationnelles... je m'y attends !...
      Ton pote 

 Le " futé téméraire ", comme Céline m'appelait assez drôlement, n'était pas rentré bredouille. Mon article parut la semaine suivante dans Samedi-Soir avec ce titre : " Nourri d'avoine dans un grenier de Copenhague, Céline jure de torcher l'avorton Sartre. " Il devait faire quelque bruit...
  Céline eut connaissance de mon article et fut surpris de mon objectivité. " Tout considéré, il est excellent ", écrivit-il à Paraz. Cependant, il n'avait pas renoncer à " dérouiller " Sartre et il finit par écrire un texte féroce, dédié " à l'agité du bocal " - qu'il annonça en ces termes à Paraz :

   Une fessée pour Sartre est là toute prête, mais il me faut l'accord de Naud à Paris et de mon avocat ici, je la crois assez bien venue cette fessée. Croustillante. Mais j'ai déjà terriblement payé pour le brio.

  Paraz devait finalement publier ce texte en appendice de son livre Le Gala des vaches.
 (Jacques Robert, Mon après-guerre, Julliard, 1969, p.178)