LE STYLE

 

 

 

    Le style, c'est l'homme.

 Le 22 mai 1994, le grand quotidien toulousain La Dépêche du Midi a consacré une page entière à Céline à l'occasion du centenaire de sa naissance.
  En marge des articles convenus, nous avons relevé cet article évoquant le styliste.

  Dans sa lettre à Jean-Paul Sartre, A l'agité du bocal, écrit en 1948, qui avait osé écrire, dans Les Temps Modernes : " Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c'est qu'il était payé ", ledit Céline, au comble de la fureur et de la démesure, se livre à l'un de ses exercices préférés, celui de l'anéantissement de son adversaire par les coups les plus bas, les prises les moins académiques, atteignant en même temps que les sommets de la mauvaise foi ceux de la haine vache.
  Et de peur qu'elle ne renaisse de ces cendres, l'auteur du Voyage, un peu magicien sur les bords (magicien et charmeur de serpents), clôture le grand combat en changeant sa victime en ténia. Parasite, à peine serpent ; allez, dansez maintenant !

  Au-delà de l'infâmante métaphore, il faut voir là toute l'habileté tactique qui consiste à arracher le philosophe du terrain des idées pour l'installer sur celui du style. Il s'avère que, sur ce terrain-là, le pauvre Jean-Baptiste Sartre (sic), déjà très diminué, en méforme totale, ne fait pas le poids. Le voici donc en ténia persifleur et philosophe, s'efforçant de danser sous la flûte magique de Céline, mais rien à faire, le petit JBS n'est ni dansant, ni flûtant.
  Définitivement perdu pour la danse comme pour la musique, c'est à dire pour le style. Qui peut le croire, dès lors ? Comment quelqu'un qui manque à ce point de style pourrait-il dire la vérité ?

  Céline ayant lui la musique dans la peau, n'a en revanche aucune peine à mettre les lecteurs de son côté. " Si je l'écris, on me croira ", lâche-t-il lors d'un autre règlement de compte. Avec Vaillant, cette fois, tout aussi à plaindre que Sartre puisque lui aussi dépourvu de tout style et forme.
  " Si je l'écris, on me croira. " Superbe prétention qui fait du style l'égal de la pensée en tant que moyen d'accéder à la vérité. Rien de moins. Le mot le plus musical n'est donc pas seulement le plus juste, il est aussi le plus vrai. C'est vrai parce que c'est bien écrit. Tout à la pointe de la plume.
  Présomptueux, Céline ? Pas si sûr, si l'on songe à ce qu'écrit Proust dans son admirable article sur Flaubert par " l'usage entièrement nouveau qu'il a fait du passé défini, du passé indéfini, de certains pronoms et de certaines prépositions ", ce romancier aurait renouvelé presque autant notre vision des choses que Kant avec ses Catégories.

  Contrairement à ce que l'on a coutume de croire, c'est par son style plutôt que par ses idées que Céline a bouleversé, lui aussi, notre façon de voir. " Je ne suis pas un écrivain à message ", s'insurge-t-il dans un entretien, " surtout pas un écrivain à idées. Pour les idées, voir le dictionnaire et les encyclopédies. Ils en sont pleins. " Il a raison, ça n'est pas avec des idées mais avec des mots que l'on fait de la littérature.
  Et en effet, ce qui dérange une certaine critique, qui la fait éructer de si belle lors de la parution du Voyage, ce ne sont pas les idées de l'auteur mais bien la radicale nouveauté de son écriture. Rien là de bien surprenant. L'Histoire de l'art nous montre que la bourgeoisie lâche ses critiques dès que l'on s'avise de toucher à son style (au style officiel, expression d'un certain ordre), comme l'indique l'ironie mauvaise d'un certain Leroy, chroniqueur au Charivari, à la découverte du tableau de Monet, " impression soleil levant ". Tous des impressionnistes ! s'indigne ce défenseur de l'ordre pictural. C'est à son corps défendant que le mot fera fortune. Les temps n'ont guère changé si l'on considère les propos malveillants d'une presse bien écrivante à l'égard de Claude Simon, lauréat du Nobel tout de même, ce qui aurait dû flatter l'orgueil national.

  Il n'y a pas pourtant de quoi fouetter un bourgeois dans les sujets abordés par les impressionnistes, écologistes avant l'heure et préoccupés surtout par la couleur - car la peinture c'est la couleur, la couleur avant toute chose -, non plus, tout bien considéré, que dans le contenu de l'œuvre de Claude Simon ou du Céline du Voyage.
  Mais voilà, avec sa petite musique empruntée au langage parlé, son octosyllabe dévastateur, il rompait avec cinq siècles de littérature. Toucher au style c'était comme l'écrit le peintre Jean Dubuffet, toucher en plein cœur la bourgeoisie.
  " Si vous voulez frapper au cœur la classe sévissante, frappez-la à ses subjonctifs, à son cérémonial de beau langage creux. "
  Si Dubuffet l'écrit, on peut le croire. Il est probable que la " caste sévissante " aura du mal à se relever du coup que Céline a porté à son subjonctif. 
             Alain  LEYGONIE.  
  (BC n°144, sept. 1994).