SES FEMMES

 

 

 

 

             Jeanne CARAYON.

 A Vérigny, lorsque Jeanne me parlait, seul comptait vraiment Céline. " Je l'ai connu pendant la période 1928-1934, avant la période tragique. " " Il ne se livrait pas volontiers. " " Moi je suis familier, je ne suis pas intime. " Il était très gai et très pessimiste ", son regard " plein de malice espiègle " devenait celui d'un visionnaire quand il était obsédé. "
 " Je vois l'endroit de la pièce où il m'a dit : " Je ferai naufrage... j'irai en prison. " " L'obsession de la mort, ça commençait avec moi, oui... " Hygiéniste toujours il lui recommandait de promener son bébé en landau dans les allées du cimetière des Batignolles mais il ajoutait que lui-même n'y allait pas " à cause de cette petite odeur... "

  Autres traits marquants, la frugalité de Céline : " ceux qui mangent deux fois par jour, c'est des goulus ", sa phobie de l'alcool : " non mon petit on ne me tiendra jamais par là " et " son obsession de l'argent venant de sa peur de manquer ". Jeanne relève une apparente contradiction : " par contre il avait des clients gratuits, dont le concierge, dont moi " et cite Montherlant : " l'homme est un tissu de contradictions et d'incohérences ".
  Interrogé sur la raison de ses débuts d'écrivain, il répondait : " l'argent ". Jeanne y voit plutôt l'expression d'une " fonction naturelle " ou comme l'a dit simplement Céline : " j'écris comme je fais caca ". Elle a toujours entendu dire que la rédaction de Voyage au bout de la nuit n'a pas duré moins de quatre ans, sans d'ailleurs de mention de L'Eglise. " Il travaillait aussi la nuit. A la fin, il était ascétique, dépourvu de sa substance. "

 Mais les années passant, est venue une " obsession des Juifs ". Il n'a attaqué les Juifs que puissants. Il s'est tu quand ils sont devenus persécutés " m'a dit Jeanne lors de l'entretien. Dans la lettre du 6 décembre 1979 dont les lignes suivent, elle reviendra sur le sujet suite au renouvellement de ma question.
  " Il y a dans Montherlant, que Céline " n'a pas lu ", la clé de cet antisémitisme. C'est le " tout vient des êtres " tiré d'un chapitre du Songe, mais la formule revient dans l'œuvre. Elizabeth Craig a été " soufflée " à Céline (il me l'a dit) par un Juif. C'est un médecin juif (d'origine polonaise, je crois) qui l'a " sorti du dispensaire " de la rue Fanny, à Clichy (il me l'a dit encore). Ce qu'on a appelé sa démission ne fut qu'une formalité quasi forcée. Ce n'est qu'après ces faits que l'antisémitisme a pris chez lui une allure forcenée. Quand je l'ai connu, en 1928, il n'apparaissait jamais dans ses propos. "

  Le dernier temps de l'entretien est consacré au travail de la " secrétaire " de Voyage au bout de la nuit. Face à moi Jeanne Carayon conçoit la vie " comme un poème... C'était bien naturel qu'il m'apporte son manuscrit ". Elle est " la première lectrice après la Vitruve ", c'est le nom que donne Céline à madame Chenevier à qui Jeanne va dicter le manuscrit. " Puis ce sera madame Duguay, la dactylo de Marie Canavaggia, qui est morte. "
  Lorsque Céline lui lit son texte dactylographié, elle a l'impression qu'il tient toute la pièce. Jeanne représente " la grammaire ". C'est ainsi qu'elle fut annoncée chez Denoël : " Elle sait la grammaire ". Elle-même fait un rapprochement avec Auguste Destouches ; ce que son petit-fils éprouvait envers lui " ce n'était pas du respect, mais une révérence pour la grammaire ".
  Elle se lève pour aller chercher le dictionnaire qu'elle utilisait alors, La vie étrange de l'argot de Chautard, Denoël et Steele 1931. Céline lui " expliquait avec simplicité les mots crus, et non pas grivois du Voyage ". Elle établit une différence entre Mort à crédit et Voyage " où les mots d'argot étaient éclairés par le contexte ". " C'est ce qu'il faut " a dit Céline.
 
Jeanne Carayon par Charlotte Musson (Musée Elise Rieuf).

  Lorsqu'il lui apporte les épreuves de Voyage, il étreint la jeune femme. C'est un geste qu'il renouvellera à Saint-Germain-en-Laye lorsqu'ils se rencontreront juste avant la déclaration de guerre et qu'il évoquera " le péril jaune ". Là, les " typos " ont corrigé d'eux-mêmes le texte original. Le docteur est " compositeur de musique, c'était sa vocation ". " Mon petit je ne veux pas qu'on touche à ma musique. " Son travail de relecture et de correction, Jeanne le qualifie d' " effrayant ". " Je suis tombée malade après. On a dû refaire le livre. "
  Le 7 décembre 1932, jour du Goncourt, écrivain et secrétaire se retrouvent chez Denoël rue Amélie après l'annonce du résultat. Personne n'avait prévu l'échec. Pour Robert Denoël, Céline allait remporter le prix, " c'était dans le sac ". Céline saisit Jeanne par le poignet : " Ne me laissez pas seul ". Rue Lepic, il lui montre les dessins de Colette, " une enfant élevée par sa mère ". A ses côtés " il s'assied sur le divan, pose la tête sur ses genoux, dort ".

  Les derniers mots de notre entretien sont pour les enfants, les petits comme Michel ou les " très jeunes filles du pensionnat " que Céline soignait, ou encore sa fille " profondément aimée ".
  Jeanne m'écrira douze fois entre 1976 et 1981, toujours avec le souci de me " dire " Céline.

     Lettre du lundi 21 mars 1977.

  J'ai été très sensible à votre lettre, à la pensée que vous avez eue pour ma tristesse en apprenant la mort de Marie Canavaggia. C'est le 4 octobre de l'année écoulée qu'une lettre de ses deux sœurs m'en a apporté la nouvelle. C'est tout près de chez elle, à un carrefour du boulevard de Port-Royal, que Marie a été renversée par une voiture de livraison, emportée sans connaissance à l'hôpital Cochin où elle s'est éteinte après neuf jours passés dans le coma.
  Vous garderez le souvenir de la visite que vous lui avez faite. Les deux mots que vous employez, " sensible et discrète " conviennent à l'amie qu'elle fut si longtemps pour moi. Elle fut une traductrice remarquablement douée. J'ai parfois pensé que certains auteurs avaient gagné en passant par sa plume. C'est moi qui avais envoyé Céline chez elle quand je suis partie pour l'Amérique. Lui-même m'en a exprimé un jour toute sa satisfaction. Elle a été fidèle en un temps où c'était parfois dangereux. Nous ne passions guère de semaines sans nous téléphoner. Je ne m'habitue pas à ce silence glacé des morts.

  Pour Nord, j'ai corrigé à la place de Marie les épreuves de la collection Folio (Gallimard) qui ont eu pour texte de base l'édition de la collection Blanche de 1964. J'ai signalé certaines fautes qui m'ont paru indiscutables et que l'auteur aurait certainement accepté de corriger. Je sais qu'elles ont été soumises à Mme Lucette Almanzor et à l'exécuteur testamentaire et les corrections acceptées pour la plupart.
   En consultant mon carnet de travail je vois que j'ai rendu les épreuves à la fin de la première semaine de septembre 76. Je regrette de n'avoir pas à ma disposition un exemplaire Folio pour vous l'envoyer - et je ne compte pas me rendre tout de suite à Paris.
  (Jeanne Carayon (1903-1985), par Marie Alchamolac, Année Céline 2006, Du Lérot éditeur).