LE STYLE

 

 

 

              DU PRECHI PRECHA...

   Une manière qui a fait scandale à l'apparition du Voyage. Votre style bousculait beaucoup d'habitudes.

 
- Ça s'appelle inventer. Prenez les impressionnistes. Ils ont sorti leur peinture au grand jour, ils sont allés peindre à l'extérieur, ils ont vu comment on déjeune vraiment sur l'herbe. Les musiciens ont travaillé de leur côté. De Bach à Debussy il y a une grosse différence. Ils ont fait des révolutions. Ils ont fait bouger les couleurs, les sons. Moi c'est les mots, la place des mots. En ce qui concerne la littérature française, alors là je vais faire le savant, il ne faut pas m'en vouloir : nous sommes les pupilles des religions catholique, protestante, juive... enfin des religions chrétiennes. Ceux qui ont dirigé au cours des siècles l'instruction des Français ce sont les jésuites.

  Ils nous ont appris à faire des phrases traduites du latin, bien balancées, avec un verbe, un sujet, un complément, un rythme. Bref du prêchi, du prêcha, du sermon. On dit d'un auteur : " Il file bien la phraaase "... Moi je dis : " C'est pas lisible. " On dit : " Quel magnifique langage de théâtre ! " Je regarde, j'écoute : c'est plat, c'est rien, c'est zéro. Moi, j'ai fait passer le langage parlé à travers l'écrit. D'un seul coup.

 Ce passage est ce que vous appelez votre " petite musique ", n'est-ce pas ?

 - Je l'appelle " petite musique " parce que je suis modeste, mais c'est une transposition très dure à faire, c'est du travail. Ça n'a l'air de rien comme ça, mais c'est calé. Pour faire un roman comme les miens, il faut écrire quatre-vingt mille pages à la main pour en tirer huit cents. Les gens disent en parlant de moi : " Il a l'éloquence naturelle..., il écrit comme il parle... c'est les mots de tous les jours... ils sont presque en ordre... on les reconnaît. " Seulement voilà ! c'est " transposé ". C'est juste pas le mot qu'on attendait, pas la situation qu'on attendait. C'est transposé dans le domaine de la rêverie entre le vrai et le pas vrai, et le mot ainsi employé devient en même temps plus intime et plus exact que le mot tel qu'on l'emploie habituellement. On se fait son style. Il faut bien. Le métier c'est facile, ça s'apprend. Les outils tout faits ne tiennent pas dans les bonnes mains. Le style c'est pareil. Ça sert seulement à sortir de soi ce qu'on a envie de montrer.

 Que cherchez-vous à montrer ?

 - L'émotion. Le biologiste Savy a dit une chose très juste : au commencement était l'émotion et pas du tout au commencement était le verbe. Quand vous chatouillez une amibe, elle se rétracte, elle a de l'émotion ; elle parle pas, mais elle a de l'émotion. Le bébé pleure, le cheval galope, à l'un, à l'autre, il faut apprendre à parler, à trotter. Seulement nous on nous a donné le verbe. Ça donne l'homme politique, l'écrivain, le prophète. Le verbe, c'est horrible, c'est pas sentable. Mais arriver à la traduire cette émotion, c'est d'une difficulté qu'on n'imagine pas... c'est horrible... c'est surhumain... c'est un truc qui vous tue le bonhomme.

 Vous avez pourtant toujours éprouvé le besoin d'écrire.

 - On ne fait rien gratuitement. Faut payer. Une histoire qu'on imagine, ça ne vaut rien. Seule compte l'histoire qu'on paye. Quand c'est payé, alors on a le droit de transposer. Autrement c'est mauvais. C'est ce que fait tout le monde... je veux dire ceux qui ont tout : le Nobel, l'Académie, la presse, le grand prix du charlatanisme. Si j'avais de l'argent je les laisserais bien s'arranger entre eux. Je ne peux plus écouter la radio... ils découvrent un " génie " par semaine, des Balzac tous les quinze jours, des George Sand chaque matin. Je n'ai pas le temps de suivre. Moi, je travaille. J'ai un contrat, faut que je l'exécute. Seulement j'ai eu soixante-six ans aujourd'hui, je suis mutilé à 75 %. A mon âge la plupart des gens ont pris leur retraite. Je dois six millions à Gallimard. Alors je suis obligé de continuer...
 (Interview avec Claude Sarraute, Le Monde, Cahiers Céline 2, Céline et l'actualité littéraire 1957-1961, NRF, Gallimard, 18 février 1982, p.170).