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LE STYLE

 

 

 

STYLE PROFILE, RAILS PROFILES...

  La surface est plus fréquentable !... la vérité !... voilà !... alors ?... j'hésite pas moi !... c'est mon génie ! le coup de mon génie ! pas trente-six façons !... j'embarque tout mon monde dans le métro, pardon !... et je fonce avec : j'emmène tout le monde !... de gré ou de force !... avec moi !... le métro émotif, le mien ! sans tous les inconvénients, les encombrements ! dans un rêve !... jamais le moindre arrêt nulle part ! non ! au but ! au but ! direct ! dans l'émotion !... par l'émotion ! rien que le but : en pleine émotion... bout en bout !
 - Comment ?... comment ?
 - Grâce à mes rails profilés ! mon style profilé !
 - Oui !... oui !...
 - Exprès profilés !... spécial ! je les lui fausse ses rails au métro, moi ! j'avoue !... ses rails rigides !... je leur en fous un coup !... il en faut plus !... ses phrases bien filées... il en faut plus !... son style, nous dirons !... je les lui fausse d'une certaine façon, que les voyageurs sont dans le rêve... qu'ils s'aperçoivent pas... le charme, la magie, Colonel ! la violence aussi !... j'avoue !... tous les voyageurs enfournés, bouclés, double-tour !... tous dans ma rame émotive !... pas de chichis !... je tolère pas de chichis ! pas question qu'ils échappent !... non ! non !

 - Vous voyez ça ! vous voyez ça !
 - Et toute la Surface avec moi ! hein ? toute la Surface ! embarquée ! amalgamée dans mon métro ! tous les ingrédients de la Surface ! toutes les distractions de la Surface ! de vive force ! je lui laisse rien à la Surface !... je lui rafle tout !...
 - Ah !... ah !...
 - Non, Colonel !... non, parfaitement !... tout dans métro émotif !... les maisons, les bonhommes, les briques, les rombières, les petits pâtissiers, les vélos, les automobiles, les midinettes, les flics avec ! entassés, " pilés émotifs " !... dans mon métro émotif ! je laisse rien à la Surface !... tout dans mon transport magique !...

 [...] Pissez ! pissez dans votre flaque, Colonel ! vous dégoulinez, Colonel ! vous m'avez compris, Colonel ?
 - Oh, oui ! oh, oui !
 - Mais attention ! le détail !... le détail ! vous êtes pas sur des rails ordinaires !... votre récit est pas ordinaire !
 - Oh, non ! oh, non !
 - Pour un rien du tout... vous crevez tout : ballast ! voûtes !... un souffle ! une cédille !... à culbuter ! mille à l'heure ! votre récit verse ! déraille ! votre rame laboure ! c'est l'écrabouillure très infecte ! honteuse ! vous et vos 600 000 lecteurs !... satané sinistre ! pour un souffle ! sur un souffle !... en bouillie !...
 - Alors ?... alors ?
 - Alors, Colonel... c'est là qu'est le génie !
 - Le génie encore ? le génie de quoi ?...
 - De pas dérailler, pardi ! jamais dérailler !
 - Oui, mais alors ? "

  Il jetait de ces regards éperdus... vers la pissotière !... mais il y allait pas tout de même ! il refusait !...
 " Vous n'y allait pas ?... vous n'y allait pas ? bon ! tant pis ! je résume !... je vous rererésume !... vous me comprenez, Colonel ! pas du tout des rails ordinaires ! du style ordinaire ! non ! non !
 - Oh non !... oh non !
 - Des rails tout à fait spéciaux, des rails qu'ont l'air tout à fait droits et qui le sont pas !... que vous avez, vous, biseautés !... vous-même ! d'une façon tout à fait magique !... vicieuse !...
 - Ah, oui ! oui ! oui ! truqués !
 - C'est ça ! truqués ! "
 Il me toise !... et il me fait une de ces têtes !
 " Vous !... vous !... comment vous ?...
 - Vzzz ! vzzz ! vzzz ! "
 Je lui réponds ! je lui fais vzzz puisqu'il veut pas se décider à aller à la pissotière !... qu'il urine là !... tel quel ! qu'il se soulage ! enfin !
 Il me regarde de plus en plus fixe.
 " Vous voulez pas que je vous conduise ? " Je lui offre... y a pas vingt-cinq mètres de nous à la pissotière... y a attroupement à présent... des gens de plus en plus curieux...
 " Allons-nous en, Colonel !
 - Non !... je vous écoute ! "

 [...] - Si vos rails sont droits, Colonel, du style classique, aux phrases bien filées...
 - Alors ?... alors ?
 - Tout votre métro verse, Colonel ! vous crevez le décor ! le ballast ! la culbute ! vous crevez la voûte ! vous tuez tous vos voyageurs ! une marmelade, votre métro ! [...] Donc gafe Colonel !... horrible péril !... allez pas lancer votre rame sur des rails droits ordinaires ! non ! non !... non !... je vous adjure ! que sur les rails biseautés " spécial " ! profilés " spécial " ! par vous-même ! vous fiez à personne pour l'ouvrage ! ouvragés au poil de micron ! vzzz ! vzzz !... "
 Mon vzzz ! vzzz ! lui faisait de l'effet... son pantalon dégoulinait... il pataugeait bien dans sa flaque... la flaque de plus en plus grande...

 [...] " Vous voulez plus de détails ?... des détails plus que plus qu'intimes ?
 - Oh, oui !... oui !... oui !...
 - Bon !... Les trois points ! me les a-t-on assez reprochés ! qu'on m'en a bavé de mes " trois points " !... Ah, ses trois points !... Ah, ses trois points !... Il sait pas finir ses phrases !... Toutes les cuteries imaginables ! toutes Colonel !
 - Oui, mais tout de même vos trois points ?... vos trois points ?...
 - Mes trois points sont indispensables !... indispensables, bordel Dieu !... je le répète : indispensables à mon métro ! me comprenez-vous Colonel ?
 - Pourquoi ?
 - Pour poser mes rails émotifs !... simple comme bonjour !... sur le ballast ?... vous comprenez ?... ils tiennent pas tout seuls mes rails !... il me faut des traverses !...
 - Quelle subtilité !
 - Mon métro bourré, si bourré... absolument archicomble... à craquer !... fonce ! il est sur sa voie !... en avant !... il est en plein système nerveux... il fonce en plein système nerveux !... vous me saisissez, Colonel ?
 - Un petit peu... un petit peu...
 - Mon métro que je vous raconte est pas une guimbarde imbécile qui cahote, berloque, titube, s'accroche à tous les carrefours !... non !... mon métro s'arrête nulle part !... je vous l'ai dit ! je vous le répète Colonel !
 - Oui ! oui ! oui !... c'est extraordinaire !
 (Entretiens avec le Professeur Y, Gallimard, Folio, 12 décembre 1995, p.83).