SES GUERRES

 

 

 " Bas les cœurs "

 
27 octobre 1914 - Louis Destouches se porte volontaire pour franchir les lignes ennemies. Celui qui deviendra Céline découvre " d'un coup la guerre tout entière ".

 On lui a donné une croix étoilée, une belle médaille et il a même eu droit à une page dans L'Illustré national ! Il devrait en être fier, le maréchal des logis Louis Destouches. Sur son lit d'hôpital il a envie de pleurer. Comme un môme. Il n'a que vingt ans. Et ce n'est pas une gosseline gironde qui l'a déniaisé, mais la guerre ! Comme ça, d'un coup, d'un seul, sans tendresse, ni câlins. Il avait des illusions. Avant. Il suffit de voir son portrait officiel quand il est devenu maréchal des logis. Faraud, il était. Et comment encore avec sa moustache naissante !
Mais les illusions, il les a vite perdues. Il était " puceau de l'horreur ". Parce que l'horreur, on ne l'imagine pas. Mais quand on l'a vue, on ne
 peut plus l'oublier. Encore moins la décrire. Du moins, lui, il ne peut pas. Il y a trop de bruit dans sa tête.
  Au Val-de-Grâce, on le soigne pour son bras - Louis n'a pas voulu être anesthésié quand le chirurgien a dit qu'il allait retirer la balle, de crainte qu'on ne l'ampute en catimini -, mais c'est son crâne qui souffre. Pour le bras, il pourrait supporter. Mais quand les fusants, les shrapnels et les gros noirs vrombissent à ses oreilles, Louis voudrait hurler. On ne se plaint pas quand on est un héros. Un décoré. Louis ravale ses larmes.

 C'était le 27 octobre. Ca faisait près de trois mois qu'il était au front. A l'est, puis dans les Flandres. Du côté de Poelkapelle. On se tirait dessus avec ceux d'en face, sans se voir, sans se connaître, presque à bout portant. Des morts, il y en avait partout. Et des sans-bras, des sans-jambes. Des qui tenaient leurs tripes. Souvent on avait tellement peur qu'on avait même peur de la peur. Mais on y allait. On en redemandait presque. Pour ne pas penser. Ca , c'est le pire. Penser !
 Avant, quand il avait fait son service dans les cuirassiers, Louis croyait que la guerre ce serait comme à la parade du mois de juillet. Sabre au clair. Crinière au vent. Et la foule qui applaudit en agitant des petits drapeaux. Eh bien non ! La guerre c'est une vraie vacherie, une boucherie dans des champs qui " bavent l'eau sale ". On patauge. On retraite. On perd cent mètres. On les regagne. Ca sert à quoi de perdre ou de gagner cent mètres ?
 N'empêche, le 27 octobre, alors qu'on ne lui demandait rien, Louis s'est porté volontaire. Les officiers de liaison, eux, ne voulaient pas y aller. Le feu est trop nourri, disaient-ils. Mais Louis s'est avancé. Pourquoi ? Allez savoir ! Pour se montrer un homme peut-être. Alors, voilà, il est parti dans la boue. A cheval. Avec les ordres à transmettre pour la bataille. Sous la pluie. En plein orage de feu. Tout d'abord il y a eu l'explosion d'un obus. Louis a été projeté et sa tête a heurté un arbre. Puis il a senti une brûlure au bras. Mais peut-être confond-il. La balle l'a peut-être frappé avant que l'obus ne le sonne. De toute façon, ça change quoi ?
Quand il s'est réveillé, Louis était dans une ambulance de campagne, près d'Ypres. Après il a été transporté à l'hôpital auxiliaire d'Hazebrouck et de là au Val-de-Grâce.

 Destouches regarde sa croix, sa médaille et la page de L'Illustré national. Il est représenté à cheval. Au grand galop. En grand uniforme de cuirassier. Des bobards ! Pourquoi en racontent-ils à l'arrière ? Pour le moral ? Louis, ça le démoraliserait plutôt cette comédie. Et toutes les grimaces qu'ils font à l'arrière ? Le cœur sur la main. A chanter des chants patriotiques. A feindre de penser aux petits gars. A se priver de dessert pour le prouver.
 Ce qui le dégoûte aussi, c'est que dans les services d'observation où il a été placé, on commence à le regarder de travers quand il se plaint du bruit dans sa tête. Comme s'il simulait ! Comme s'il voulait tirer au flanc. Il voudrait les y voir.

 Il voudrait les y voir tous les planqués entrer dans des villages calcinés ! Sous le tac-tac-tac des mitrailleuses. Ou les entendre chanter quand un cavalier a perdu sa tête. Ca éclabousse du sang de partout, un cavalier sans tête. Ca vous poursuit le jour et la nuit. Surtout la nuit. On s'imagine soi-même. Et on a beau savoir qu'un mort, avec ou sans tête, c'est un mort. Qu'il ne sent plus rien. On se met à trembler. Sangloter. Comme un môme. Irina.de Chikoff.
 
(Le Figaro hors-série, Ceux de 14, Les écrivains dans la Grande Guerre, Réédition du n° 79 paru en juin 2013).