ETONNEMENTS


 

 

 

  ALPHONSE JUILLAND A RETROUVE ELIZABETH CRAIG.

 En 1988, on sut qu'était retrouvée Elizabeth Craig, cette danseuse américaine qui fut la compagne de Céline pendant qu'il rédigeait Voyage, de 1926 à 1932.
 (...) La première, l'extraordinaire surprise, fut d'apprendre qu'elle n'avait pas ouvert l'exemplaire de Voyage envoyé par Céline. Elle le donna à un frère (décédé sans héritier direct : l'exemplaire est donc devenu un objet célinien mythique, comme le totem à l'oreille cassée de Tintin). Elle ignorait même que Voyage lui fût dédié. Elle avait vaguement compris que Céline avait été emprisonné (pendant l'Occupation par les Allemands, pensait-elle). Le professeur Juilland lui fit lire la traduction anglaise de Voyage, elle n'en vint pas à bout.

  (...) Elle se souvenait qu'il tenait volontiers des propos germanophiles. Mais antisémite, ce lui fut une découverte. Le seul ami de Céline qu'elle ait continué à fréquenter aux Etats-Unis était un juif (probablement le Dr Gozlan) ! Notons au passage combien le professeur Juilland est détaché des tabous et prudences (obligatoires) qui brident en Europe les études céliniennes. A la fois peureux et brave, Céline, écrit-il, " mit sa carrière en danger en écrivant Bagatelles et L'Ecole des cadavres, œuvres obsessionnelles dépourvues de sagesse, mais qui ne manquaient certainement pas de courage. "

 Le principal mérite de son livre, en fin de compte, c'est qu'il permet de mieux cerner la création célinienne. Prenons la fameuse lettre à Milton Hindus déjà citée : " ... Elle vivait dans un nuage d'alcool, de tabac, de police et de bas gangstérisme avec un nommé Ben Tenkle - sans doute bien connu des services spéciaux. "
  Exagération bien sûr, mais à partir d'une intuition, d'un coup d'œil fulgurants : Benjamin Tankel, que Céline n'a jamais rencontré, n'était pas gangster, mais tout de même agent immobilier à Las Vegas, et sa veuve Elizabeth reconnaît qu' " il avait été élevé dans le rude milieu des immigrants où descendre quelqu'un n'était pas une bien grande affaire " (du moins " par l'intermédiaire d'un tiers ").
  C'est de Céline certainement qu'Henri Mahé tenait que Ben Tankel était juif. Or Elizabeth l'ignorait : " Je n'ai jamais su, il ne m'a jamais dit qu'il était juif. (...) On ne savait pas ces choses-là, parce que personne n'en parlait à l'époque. (...) Son père était russe et sa mère franco-allemande. "
 (Etienne Nivelleau, Le retour de Molly, BC n° 141, juin 1994).