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LA DANSE

 

 

 " LA NAISSANCE D'UNE FEE " OU LES CONSEQUENCES D'UN REFUS.

 Au printemps de 1936 il s'occupe activement de trouver un compositeur pour mettre en musique sa " Naissance d'une fée ", ainsi qu'un chorégraphe et une troupe de danseurs pour la faire représenter sur une scène. Il s'y essaie de plusieurs côtés à la fois. Par l'intermédiaire d'un confrère, le docteur Gutman, qui a des relations dans le monde du spectacle et connaît en particulier le directeur de l'Opéra de Paris, Jacques Rouché, il tente de présenter son projet dans ce temple de la danse classique où ce serait son rêve de voir son ballet mis en scène.
  Sans doute espère-t-il que le compositeur attitré de la maison, Philippe Gaubert, s'y intéresse. Il dira plus tard lui avoir écrit mais n'avoir pas reçu de réponse, sans que l'on sache s'il s'agit de ce ballet ou du suivant. Le peintre André Masson se souvenait que Céline avait aussi sollicité Georges Auric. Dès avant la publication de Mort à crédit, il en avait parlé à Abel Gance, puisque, le 10 mai, celui-ci lui fait cette réponse encourageante : " Mon bon vieux, envoie-moi ton ballet en me disant seulement les tentatives que tu as faites pour sa mise en chantier. J'ai l'opportunité de le faire prendre par l'actionnaire de mon ami [nom propre illisible] que tu dois connaître de nom. J'essaierai du moins. "
   Le 16 juin, par l'intermédiaire d'un danseur danois dont le nom lui a peut-être été donné par Karen Marie Jensen, il envoie le texte dactylographié au Ballet de Monte-Carlo de Boris Kochno, qui se produit à ce moment à Londres. En novembre, il s'adressera pour la même demande à Igor Stravinsky. De si nombreuses tentatives simultanées témoignent de l'importance qu'il attachait à cette création, d'un genre nouveau pour lui.

  [...] En cet été de 1936, il essuie de la part de la direction de l'Opéra de Paris un double échec : le ballet n'est pas accepté et son intervention en faveur de Lucette reste vaine. Ces deux meurtrissures, s'ajoutant à la déception causée par l'accueil fait à Mort à crédit, ne resteront pas sans conséquence. Mais, le ballet aurait-il été reçu, mis en musique, chorégraphié et monté sur une scène, il n'aurait jamais occupé Céline que quelques journées pendant quelques semaines. Cela était vrai aussi des représentations du Mariinski ou d'ailleurs, malgré leur intensité. Ce dont il avait le plus besoin, c'est de la présence chez lui, à ses côtés, d'une femme dont la qualité de danseuse soit assez inscrite dans son corps pour se traduire à tout moment de la vie quotidienne dans ses gestes, ses mouvements, sa démarche.
  Le don et le travail s'y réalisaient déjà pleinement, en deçà de la danse sur scène. Céline était par-dessus tout sensible chez une danseuse à ce qui se montrait en elle de la danseuse quand elle n'était pas en train de danser.
 
  [...] Les refus successifs de ses ballets, l'insuccès de sa démarche en faveur de Lucette Almanzor, le demi-succès de critique et de vente rencontré par un livre où il avait le sentiment d'avoir mis le meilleur de lui-même et de son art constituent pour Céline autant de déceptions dans un court laps de temps. Chacune a ses causes propres, mais elles ne vont pas tarder à provoquer dans son esprit l'équivalent d'une réaction chimique de précipité : tout s'explique, si des institutions comme l'Opéra et les pages culturelles des principaux journaux se trouvent, directement ou indirectement, aux mains de juifs décidés à barrer la route aux non-juifs. Cette explication unique est d'autant plus tentante qu'au même moment la politique semble en offrir une confirmation, avec l'arrivée au pouvoir, à la tête du Front populaire, du juif Léon Blum, et le constat que la majorité des membres du Comité central du parti communiste de l'U.R.S.S. sont juifs.

  Dès la fin de mai 1936, Céline rapportait ses mésaventures d'auteur, non à des évènements historiques mais à la figure juive qui les incarnait alors : " Zizi fait des siennes. [...] J'avais déjà vendu 25 000 quand le blumisme est arrivé. " (Lettre à Henri Mahé, 1936). Tout est prêt pour transformer un antisémitisme hérité de son milieu, et jusqu'alors tenu par moments à distance, en une idée fixe dans laquelle tout l'être est engagé : il existe une menace de domination juive, et, en tant qu'écrivain, il est particulièrement visé par elle - mais aussi bien il est celui qui peut le mieux la dénoncer.
  Le texte de Mea culpa n'est long que d'une quinzaine de pages, mais le point le plus remarquable est que ce premier des textes polémiques ne s'en prend pas encore aux juifs. Visant le totalitarisme dont l'U.R.S.S. lui donne l'image, Céline ajoute même : " Avec les juifs, sans les juifs. Tout ça n'a pas d'importance ! " (Mea culpa, Céline et l'actualité).
 A ce moment, il n'est pas encore en proie à sa phobie des juifs. En octobre, il reste en correspondance cordiale avec son traducteur allemand Isak Grünberg. Reste qu'il a trouvé le ton de violence rageuse dont ces derniers ne tarderont pas à devenir sous sa plume la cible par excellence.
  (Henri Godard, Céline, Biographies, Gallimard, 2011, p.237).