SES VISITES

 

 

 

     Jean-Marie TURPIN-DESTOUCHES.  Seule et unique visite à son grand-père à Meudon.

 Jusqu'alors j'avais toujours évité qu'on connaisse mes liens de parenté avec Céline. Il fallait que j'arrive à un point de réflexion pour écrire sur lui sans me planter. [...] Lorsqu'il était en prison au Danemark, ma mère  m'a demandé de lui écrire. J'avais alors une douzaine d'années. Nous avons eu une correspondance suivie et très gentille pendant plusieurs années. Dans mon adolescence, ma mère s'est toujours débrouillée pour que j'aie accès à tous ses écrits. J'ai tout lu.

 [...] J'étais avec un copain, mais il était resté dehors. Je suis rentré dans la maison sans sonner. Je suis tombé directement sur Céline, surpris de me voir. Il n'avait pas beaucoup de temps pour me recevoir. Il était malade, submergé par la presse qui s'intéressait de nouveau à lui. Il n'avait pas envie d'accorder d'interview, il souhaitait terminer son œuvre. J'ai débarqué là-dedans ! Il m'a interrogé sur mes études, a été surpris que j'aie lu son œuvre et a vérifié mes connaissances en me posant des questions. L'entretien a été drôle et caustique. Céline avait un humour fracassant, une ironie féroce. C'était un grand-père comme je le rêvais. Malheureusement l'entretien fut bref et il me demanda de revenir le voir avec le baccalauréat en poche. Il devait mourir quelques mois après.

  Nous avons une tradition littéraire dans la famille et j'avais besoin d'écrire ce livre. Il fallait que je me situe en tant que philosophe face à tout ce qui se raconte sur Céline. J'avais une responsabilité morale, je devais dire comment je voyais les choses. [...] Je voulais rendre justice au grand Céline de Voyage au bout de la nuit, couper court aux pamphlets en donnant une sorte de non-lieu, montrer que l'œuvre se tient, du Voyage à Rigodon.
 
   Ces pamphlets sont d'abord mal écrits, ils font tâche par rapport à la qualité littéraire du reste de l'œuvre. Ma grand-mère  et ma mère ont toujours pensé qu'il avait écrit ça par provocation. Il a fait pas mal de conneries dans sa vie et cela en fut une de plus. Ses éditeurs de l'époque souhaitaient quelques écrits scandaleux qui se vendent, il a répondu à leur désir. Je ne défends pas Céline, mais il a résumé très bien cela par un : " J'ai été trop con. " Il a souhaité avant sa mort que ces écrits ne soient jamais republiés. Je pense qu'il faut ignorer cette mauvaise littérature et s'intéresser à l'écrivain du Voyage.
 (Propos recueillis et mis en forme par Bertrand Arbogast, L'Echo républicain, 2 fév. 1995, dans D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p. 964).