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SES MEILLEURES PLUMES

 

 

  

       LE MENSONGE.


  Céline a menti dans sa vie privée, dans sa correspondance, dans ses entretiens, dans ses romans, dans son œuvre pamphlétaire. Il a souvent manifesté une mythomanie véritable dans la mesure où il cherchait à fabuler, à simuler la vérité, souvent dans une perspective précise qui rejoint et renforce l'insurrection célinienne
(1). Même si l'objectif de l'écrivain n'apparaît pas clairement (lorsque, par exemple, il désigne une petite place à Edith Follet - Mme Lebon (2)- entre la gare et le domicile de Meudon, vers 1958-1960), et prétend que c'est à cet endroit que sa mère proposait ses tissus et ses dentelles), les excès mythomanes de Céline sont rarement gratuits mais orientés vers un but déterminé.
   Si cette tendance s'insère en grande partie - par la volonté de l'écrivain - dans le processus de révolte et revêt un aspect positif, elle peut également contribuer à la perversion de cette révolte. Dans les pamphlets, le truquage de certains chiffres, des affirmations discutables et quelques falsifications en constituent autant de preuves flagrantes. Au-delà de la finalité qu'il lui attribue, l'écrivain ne partage pas la réprobation commune à l'égard du mensonge ; cette appréciation tient compte du fait que, pour lui, tout le monde ment, et par ailleurs que l'amour-propre n'est pas une vertu cardinale, que la lâcheté a ses grandeurs et favorise souvent une plus grande liberté.
Sur l'Amiral Bragueton, Bardamu le précise, après avoir annihilé l'agressivité de l'officier colonial et subjugué les passagers du salon par ses récits fantaisistes : " Toute possibilité de lâcheté devient une magnifique espérance à qui s'y connaît. " Et Ferdinand le répète au Meanwell College, lorsqu'il évoque la courte honte éprouvée devant Nora : " Mais l'amour-propre c'est accessoire... "

  Quoi qu'il en soit, Bardamu, comme Robinson ou Ferdinand, ou comme Céline lui-même, sont des mythomanes. Ils sont convaincus de cette faculté de sursaut, de révolte que renferme le mensonge. Ils mentent parce que, pour eux, mentir consiste à refuser une morale fondée sur la retenue et la contrainte, celles des déshérités, parce que cela permet d'éviter l'enfermement, assure la participation au jeu de la vie et éloigne la mort.
  Dans un monde moderne où, selon Céline, l'imposture règne, il s'agit de se défendre si l'on ne veut pas être trop exploité. Dès L'Eglise, Bardamu élabore sa philosophie : " La vie, c'est une ivresse, un mensonge. " " Comme la vie n'est qu'un délire tout bouffi de mensonges... ", rappelle-t-il dans Voyage au bout de la nuit, il convient de jouer le jeu, de se battre avec les armes dont on dispose et qui sont celles des puissants, de ceux qui favorisent le mal, des fauteurs de débâcle.

  Tout le monde s'adonne au mensonge, les riches d'abord, qui trompent ceux qui les servent, les patrons qui écrasent les employés, les commerçants de Fort-Gono humiliant les nègres, les officiers galvanisant les soldats avec un patriotisme conduisant aux charniers, le directeur de la compagnie Pordurière, Puta, Lavelongue ou Gorloge. " L'homme c'est la machine à mentir ", affirme Céline dans L'Ecole des cadavres. Ce que l'écrivain répète avec passion, c'est la déplorable influence de l'époque, cet avilissement, cette corruption que la décadence favorise, cette perversité directement liée au monde moderne. Décrivant l'avant-guerre, Céline note : " L'homme il était encore nature, à présent c'est un tout retors [...] maintenant il est roué comme potence, rusé pitre et sournois et vache, il bluffe [...] Il a plus l'âme en face des trous. "
  Les foules mentent : " C'est toujours le toc, le factice, la camelote ignoble et creuse qui en impose aux foules, le mensonge toujours ! " Partout le mensonge s'installe. " Il n'y a plus de vérité ! ", dit Céline dans une lettre à Bendz. Alors qu'il découvre les combines des civils et des militaires dans le Paris de la guerre, Bardamu remarque la rage de mentir qui s'empare de tous, blessés et " embusqués ", commerçants et responsables : " Bientôt, il n'y eut plus de vérité dans la ville. " Mme Hérote prospère de combines en trafics, Lavelongue imagine toutes les astuces pour renvoyer Ferdinand sans le payer ( " C'étaient des mensonges... " ), les commis agissent de même, les voisins du Passage croupissent dans l'humidité et les médisances : " Alors, ils se montaient des bobards, des entourloupes monumentes... ", et Courtial, " envieux et sournois... ", raconte lui aussi des " bobards " à Ferdinand, aux inventeurs, à sa femme qui le juge : " Un mensonge !... que des mensonges qu'il avait !... "

  Mentir, c'est se révolter, c'est pour le pauvre et l'humilié une revanche, le moyen de sortir de la misère, peut-être de menacer les prérogatives de ceux qui détiennent le pouvoir et la puissance. Cette nécessité de mensonge n'apparaît jamais avec autant d'évidence dans l'œuvre célinienne que lors de la fête à bord de la péniche à laquelle sont conviés Madelon, Robinson et Bardamu :  " On s'en sort des humiliations quotidiennes en essayant comme Robinson de se mettre à l'unisson des gens riches, par les mensonges, ces monnaies du pauvre. "
  Bardamu ajoute qu'il ne pouvait se résoudre à montrer sa vérité à tous ces personnages profitant des bons côtés de l'existence et privilégiés par le destin. Conscient de devoir faire bonne impression, humilié, Bardamu va surenchérir : si Robinson s'est présenté comme ingénieur, lui évoque son cabinet et sa clientèle choisie. Il s'agit de se donner de l'importance, de compenser par un délire mégalomane les difficultés de sa situation et les souffrances subies. Désir de compensation, de vengeance et de révolte né dans cette péniche - scène importante, parce qu'elle oppose deux mondes. Lorsque les invités ont pris le ton canaille qu'il convenait pour entonner " des chansons de pauvres en manières de distraction... ", Bardamu est dégoûté par l'accent distingué : alors, au-delà du mensonge, il laisse apparaître une révolte beaucoup plus violente et absolue, misogyne et méprisante ( " C'est excitant, mais ça vous incite en même temps à trousser leurs femmes rien que pour la voir fondre, leur dignité, comme ils disent... " ).

  Grâce au mensonge, l'homme peut se sortir d'une situation désespérée, acquérir un statut, et il ne doit avoir aucun scrupule : " La honte c'est d'être pauvre... la seule honte !... ", affirme Céline dans D'un château l'autre. Pour faire oublier sa déchéance, la baronne de Caravals, réduite à la promiscuité du passage des Bérésinas, s'invente un château familial, un attelage traversant des domaines et des paysans agenouillés sur son passage ; Mme Héronde, l'ouvrière, a honte de son éclairage au pétrole, mais annonce une nouvelle installation pour les mois suivants ; quant à Clémence, pour donner le change et tenter d'éviter la faillite commerciale, elle colporte ses dentelles ou essaie de placer tous les invendus du magasin : " On sonnait le chaland sous les cascades de bobards... "
  Céline précise dans Les Beaux Draps que dans un monde déserté par la vérité - " il aime que le faux !... " -, dans une société où tout ce qui ne ment pas est honni, traqué, chassé, vomi de haut, haï à mort
(3) ", l'homme doit utiliser toutes les ressources de la mythomanie s'il veut obtenir un minimum de considération. Longtemps, Courtial a pu faire illusion et tenir par ses mensonges et ses impostures le haut du pavé. Céline écrit à Mahé peu de temps avant la déclaration de guerre : " Réussir c'est ruser, tromper la vie. Trompe. Trompe. (4) " L'inhumanité du monde moderne pose un dilemme que reprend significativement le discours de Médan : " L'homme ne peut persister en effet dans une de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d'un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, " totalitaire " comme on l'intitule... "

  Dans une lettre à Garcin datée d'août 1930, Céline demande à son correspondant s'il connaît les travaux de Freud. Et il ajoute : " Votre bonhomme anglais est névrosé à souhait. Tout ceci alimente mon délire, et le jeu est à la mode - Il faut jouer, ou se taire une fois pour toutes. " En mai 1933, il parle de " ces déballages psychanalytiques depuis Freud ". Et encore : " Plus rapide que le chimpanzé pour la bonne branche, et à la pesée donc, voilà l'astuce... "
  Le héros célinien, de L'Eglise aux pamphlets ou aux chroniques allemandes, joue le jeu et élabore un système de défense contre les exploitations qui le menacent ; il se révolte contre la débâcle.

  Dès le retour du front, dans le Paris de la guerre, Bardamu comprend que, pour être bien vu et profiter de tous les avantages possibles, il lui faut s'arranger avec les civils, comme il saisit sur le navire qui l'emmène vers l'Afrique la nécessité des élans patriotiques. Il n'est pas le seul à jouer le jeu, même s'il est plus persuadé que les autres personnages céliniens de l'utilité de son attitude et de la valeur insurrectionnelle qu'elle présente.
  A Topo, Alcide et Grappa jouent aussi le jeu, qu'il s'agisse de rendre un simulacre de justice ou d'entraîner de fantomatiques fantassins dans d'invraisemblables exercices. Dans Mort à crédit, quand Courtial, Irène et Ferdinand sont informés par les gendarmes des larcins de leurs petits pensionnaires, ils adoptent d'emblée la même attitude et jouent le jeu afin de sauver ce qui peut l'être encore : " Le mieux c'était de jouer la surprise, l'étonnement... l'horreur ! On a joué tout ça... "

  Au fil des ouvrages, Céline donne l'impression d'un regret de ne pas jouer ou de n'avoir pas suffisamment joué le jeu. Dès le début de ses Entretiens avec le professeur Y, il fait dire à Gaston Gallimard qui lui reproche son inaction : " Vous jouez pas le jeu ! " Féerie pour une autre fois répète ce regret de n'avoir pas fait ce qu'il fallait pour être riche et adulé. Dans D'un château l'autre, Céline évoque les remontrances de Fernand de Brinon à Siegmaringen : " Que je tenais des propos très libres... que je jouais pas le jeu !... "
  Le souci du jeu explique en grande partie cette attirance pour le théâtre qui caractérise la plupart des personnages céliniens. L'existence devient une immense scène sur laquelle chacun s'évertue à jouer un rôle. Au bastion de Bicêtre, du soldat aux infirmières et au professeur Bestombes, tout le monde se donne en spectacle, raconte n'importe quoi, occupe le devant de la scène. " Il fallait en profiter ", " nous jouions tous en somme... ", dit Bardamu à qui son ami Branledore dispute la palme des exploits inventés : " Comme le Théâtre était partout il fallait jouer et il avait bien raison Branledore... il faut prendre le ton, s'animer, jouer, se décider ou bien disparaître. "

  Du théâtre au masque et à la grimace, il n'y a qu'un pas que Céline franchit sans hésitation. Mentir, se révolter consiste également à faire l'éloge de la grimace. Lors de sa visite à l'institut Bioduret-Joseph, Bardamu évoque les vieux savants et comprend leur persévérance à poursuivre des recherches inutiles et les grimaces qu'il leur faut accomplir plutôt que de se résigner à la mort, de même qu'il comprend les " tas de grimaces et les promesses " de l'abbé Protiste qui lutte pour sa vérité et qu'il imagine " tout nu devant son autel ".
  Dans la préface à Voyage au bout de la nuit, Céline souligne encore tous les rôles que l'homme joue pour subsister, ne pas s'avouer vaincu et se défendre contre toutes les menaces, " les grimaces dont il s'est affublé dans le cours de sa vie
(5) ". L'apologie de la grimace apparaît avec la plus grande netteté dans une lettre à Erika Irrgang, écrite peu de temps avant la publication du premier roman et qui a le mérite de résumer précisément la pensée célinienne sur la nécessité pour l'homme de se révolter et de jouer le jeu : " La seule façon de dominer les bourgeois c'est d'être avec eux, au milieu même de leurs grimaces d'honnêteté. Enfreindre leurs règles imbéciles - c'est leur donner d'autres armes contre vous. Ils en ont déjà assez (6). " 

  Parmi les délires mythomanes de Céline, ses opportunismes, ses soucis du jeu, il convient d'évoquer celui d'entre eux qui représente probablement l'exemple le plus flagrant : l'intérêt et l'attitude de l'écrivain pour la psychanalyse, plus précisément les rapports entretenus avec l'œuvre de Freud. Céline a éprouvé un intérêt véritable pour cette œuvre : " Les travaux de Freud sont réellement très importants, pour autant que l'Humain soit important (7). " " Le délire, il n'y a que cela et notre grand maître actuellement à tous, c'est Freud. " Mais je crois aussi que Céline a vite mesuré les limites de la psychanalyse et s'est ensuite montré très critique.
  Dès Voyage au bout de la nuit, l'écrivain introduit la psychanalyse par le truchement de la harangue de Princhard, le déserteur trop lucide, et des discours de Baryton et du professeur Bestombes. De manière significative, Bardamu dit de Princhard, appelé par son supérieur : " Il n'eut que le temps  juste de me passer le brouillon du discours qu'il venait ainsi d'essayer sur moi. Un truc de cabotin. " Dans le portrait ironique que Bardamu trace du professeur Bestombes, il attribue à ce dernier une admiration forcenée pour les psychiatres et les psychologues : " Notre grand Dupré... ", " Un autre de nos grands psychiatres français du siècle dernier, Philibert Margeton... " Il est évident que Bestombes fait le pitre, se gargarise de formules creuses, telle cette " crise de rassemblement des souvenirs " qui doit précéder de peu " la débâcle massive des idéations anxieuses et la libération définitive de champ de la conscience, phénomène second en somme dans le cours du rétablissement psychique ", ou encore lorsqu'il est question de " diarrhée cognitive de  libération ".

  Quant à Baryton, le directeur de l'asile de Vigny, que dit-il ? Que les aliénistes de sa génération étaient moins " dépravés " que ceux d'aujourd'hui, que nul n'essayait d'être " aussi fou que le client ", que " la mode n'était pas encore venue de délirer sous prétexte de mieux guérir ". Il dénonce - et c'est Céline qui parle et s'exaspère - le monde moderne ( " tout s'effiloche ! " ), ainsi que cette méthode qui consiste pour les médecins à " battre la campagne en même temps que leurs malades ", les congrès " modernes " de " ces favoris de la psychiatrie récente " qui ne peuvent que préparer la catastrophe avec leurs " analyses superconscientes... ".
 (...) Même s'il a pu être sensible à certains aspects ou à certaines suggestions contenues dans les analyses de Freud et de ses disciples - ce qu'en tant que médecin il ne pouvait réfuter sans restriction -, Céline a surtout considéré la psychanalyse comme une mode et un jeu nouveau à jouer.

  Dans ce domaine encore, les vingt-huit lettres à Garcin sont éloquentes. Cinq références précises y sont faites à Freud et à la psychanalyse, qu'il s'agisse de " ces déballages psychanalytiques depuis Freud... J'embrasse ma maman et mets du caca partout si cela amuse le public ", ou de ce constat à propos de Freud que " le bonhomme n'est pas sans génie, mais attention aux limites... ", ou encore de cette affirmation que " les psychanalystes vont être ravis, je n'ai pas lésiné ".
  En utilisant l'engouement pour Freud et la psychanalyse, Céline, en jouant le jeu, en cédant à sa manie mythomane, a brouillé une fois de plus les cartes et alimenté sa révolte.
 
 
(1) L'attitude de Céline dans ce domaine est complexe. Quand l'écrivain évoque sa trépanation, il est certain par exemple qu'il cherche aussi à souligner ses souffrances et ses mérites, plus tard à atténuer ses responsabilités dans l'engagement polémique et " politique ".
 (2) Mme Edith Lebon, née Follet, était la fille du docteur Follet. Louis Destouches la connut à Rennes et l'épousa en 1919. Elle devait parfois venir à Meudon, chez Céline et Lucette Almanzor. Cette fois-là, Céline était allé la chercher à la gare et ils revenaient en marchant vers la route des Gardes ; Edith Lebon, qui a bien connu Marguerite Destouches, répondit à Céline : " Non, Louis, pas à moi !... "
 (3) Les Beaux Draps, p. 26.
 (4) La Brinquebale avec Céline, p. 165. Ce qui ne l'empêche pas d'écrire à Lucienne Delforges : " Tu sais que je ne mens jamais, que je ne ruse jamais... " (lettre du 26 août 1935).
 (5) " Qu'on s'explique " (Cahiers Céline). L'image du théâtre et de la grimace apparaît encore lorsque Céline écrit à Garcin : " Il s'agit de faire le pitre, c'est dans mes cordes vous le savez " (avril 1933). " Evidemment dans les interviews j'amuse la galerie, pitre autant que je peux. Mais tout ceci entre nous... " (mai 1933).
 (6) Lettre datée de juillet 1932, citée dans les Cahiers Céline n° 5).
 (7) Lettre à Evelyne Pollet, juillet 1933.

 (Pierre Lainé, Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Joseph Garcin (1929-1938), Ecriture, octobre 2009).