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MISES AU POINT

 

 

 

   MISES AU POINT SUR SIGMARINGEN.

 Quatre mois après la mort de l'écrivain, Gallimard a publié un Céline du jeune auteur belge Marc Hanrez, à ce jour l'étude la plus complète et la plus pertinente sur l'œuvre, sur sa langue, mais où différents détails biographiques sont indéniablement controuvés.
 On y lit ainsi qu'en 1944, sentant sa peau menacée, Céline aurait songé à partir pour la Bretagne, mais que sur les conseils de son ami, l'acteur Le Vigan, il se décida à gagner le Danemark, où il comptait séjourner trois mois avant de revenir en France. L'itinéraire du Danemark comptait malheureusement un passage forcé par l'Allemagne.

  Avant cette version fignolée, Céline en avait longuement répandu une autre : un congrès médical à Baden-Baden auquel il ne pouvait se dérober, et comme il se disposait à en revenir, la route coupée par l'offensive alliée.
  Curieux congrès pour lequel le docteur Destouches était parti avec vingt malles, dont une douzaine, selon son intime Ralph Soupault, remplies de fers à chevaux, de fers de pioches, de fil barbelé, haches, bassines, serpes, harnais, pour le troc alimentaire avec les cultivateurs teutons (trois pièces de la rue Girardon étaient paraît-il bourrées de matériel agricole dans le même dessein).

 La vérité est que Céline, le non-collaborateur, flanqué de Robert Le Vigan, avait plié ses copieux bagages huit jours après le débarquement de Normandie, et mis le Rhin entre lui et les libérateurs deux bons mois avant le troupeau talonné des " collabos ".
  On en a fait maintes gorges chaudes : Bardamu, brave cuirassier à vingt ans, mais beau foireux à cinquante. Grande gueule de littérateur, et trouille au derrière dès que ça chauffe.
  Je tiens à rétablir la vérité sur un point épisodique, mais j'ai toujours haussé les épaules quand j'ai entendu brocarder la soi-disant lâcheté de Céline. Tous les fascistes français de 1944 n'ont-ils pas détalé les uns après les autres ? Connaît-on un seul politique professionnel, un seul militaire qui auraient eu l'effarent courage de signer en 1938 Bagatelles pour un massacre, de récidiver, un an plus tard, avec L'Ecole des cadavres ?

 J'ai fréquenté trop de héros publics qui rampaient dans le privé.
 Le Vigan, que les fiers-à-bras tenaient pour un traîne-patins de cabotin, fut magnifique de fermeté en prison, d'insolence devant les malfrats de la Cour de Justice. Céline a tout exprimé, au début du Voyage, à propos de cette guerre de 1914 qu'il fit bravement : " Quand on a pas d'imagination, mourir, c'est peu de chose. Quand on en a , mourir, c'est trop. "
  De l'imagination, Le Vigan et Céline, qui ne se quittaient plus depuis 1943, en avaient comme mille. Qui plus est, Le Vigan, dit La Vigue, comédien épique, vous jouant successivement, sans le moindre accessoire, un colonel anglais des Indes, un séminariste pédéraste, un jockey, un mineur de Donetz, une douairière, pouvait mimer, représenter tout ce qu'ils imaginaient de conserve. Et l'on imagine, à son tour les veillées des deux apôtres, vivant et remâchant le triomphe des Fifis à Montmartre, les passages à tabac, les étripages.

  Il est évident qu'avec la légende de haine imbécile qui l'entourait, Céline aurait été dépecé dans son quartier durant les " grandes heures " de la Libération, condamné à mort en cour et fusillé, malgré l'inexistence de son dossier, dans les six mois qui suivirent. Comme la déconfiture des Allemands ne faisait pas non plus pour lui le moindre doute, il aurait dû se mettre en sûreté beaucoup plus tôt et beaucoup mieux.
  Je lis dans la biographie de M. Hanrez que le Dr Destouches, envoyé de Baden-Baden à Sigmaringen, ayant refusé de participer à la propagande pro-allemande, fut interné avec des objecteurs de conscience près de Neu-Ruppin, dans le Brandebourg.
  Double erreur, sur la chronologie et les faits. Céline est fort capable d'avoir jugé diplomatique d'embrouiller un peu M. Hanrez. Bien que ce fût d'autant plus inutile qu'il a rétabli lui-même très exactement les choses dans ses deux livres de l'exil, D'un château l'autre et Nord. Car dans ses livres, il ne triche jamais.

  Donc, comme il l'a lui-même exposé, après quelque temps à Baden-Baden, dans le somptueux Park-Hôtel, il avait souhaité se replier sur l'Allemagne du Nord, plus commode pour un exode définitif au Danemark. Il tolérait très mal, et je le comprends, la vie dans Berlin puant le cadavre et bombardée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Son ami le Dr Haubolt, grand fonctionnaire de la médecine du Reich, passablement embarrassé de ce phénomène et du Le Vigan qui le flanquait, les avait casés de son mieux à Kränzlin, près de Neu-Ruppin, tout compte fait dans un petit château, environné d'un village-dépotoir : mais c'était le sort à l'époque de presque tous les villages d'Allemagne. Rien donc de punitif ni de concentrationnaire dans cette retraite, qui se révéla peu folâtre, mais qui entrait dans les vues de louis-Ferdinand.

 Quand un matin du début de novembre 1944, le bruit se répandit dans Sigmaringen : " Céline vient de débarquer ", c'est de son Kränzlin que le bougre arrivait tout droit. Mémorable rentrée en scène. Les yeux encore pleins du voyage à travers l'Allemagne pilonnée, il portait une casquette de toile bleuâtre, comme les chauffeurs de locomotives vers 1905, deux ou trois de ses canadiennes superposant leur crasse et leurs trous, une paire de moufles mitées pendues au cou, et chat Bébert, présentant sa frimousse flegmatique de pur parisien, qui en a connu bien d'autres. Il fallait voir, devant l'apparition de ce trimardeur, la tête des militants de base, des petits miliciens : " C'est ça, le grand écrivain fasciste, le prophète génial ? " Moi-même, j'en restais sans voix.

  Louis-Ferdinand, relayé par Le Vigan, décrivait par interjections la gourance de Kränzlin, un patelin sinistre, des Boches timbrés, haïssant le Franzose, la famine au milieu des troupeaux d'oies et de canards. En somme, Hauboldt était venu le tirer cordialement de ce trou, et Céline, apprenant l'existence à Sigmaringen d'une colonie française, ne voulait plus habiter ailleurs.
  La première stupeur passée, on lui faisait fête. Je le croyais fini pour la littérature. Quelques mois plus tôt, je n'avais vu dans son Guignol's Band qu'une caricature épileptique de sa manière (je l'ai relu ce printemps, un inénarrable chef -d'oeuvre, Céline a toujours eu dix, quinze ans d'avance sur nous). Mais il avait été un grand artiste, il restait un prodigieux voyant.

 Le " gouvernement " français l'avait institué médecin de la Colonie. Il ne voulait d'ailleurs pas d'autre titre. Il y rendit des services. Abel Bonnard, dont la mère, âgée de quatre-vingt dix ans, se mourait dans une chambre de la ville, n'a jamais oublié la douceur avec laquelle il apaisa sa longue agonie. Il pouvait être aussi un excellent médecin d'enfants. Durant les derniers temps, dans sa chambre de l'hôtel Löwen, transformée en taudis suffocant (dire qu'il avait été spécialiste de l'hygiène !), il soigna une série de maladies intrinsèquement célinesques, une épidémie de gale, une autre de chaudes-pisses miliciennes. Il en traçait des tableaux ébouriffants.
  L'auditoire des Français, notre affection le ravigotaient d'ailleurs, lui avaient rendu toute sa verve. Bien qu'il se nourrît de peu, le ravitaillement le hantait : il collectionnait pour le marché noir les jambons, saucisses, poitrines d'oies fumées. Pour détourner de cette thésaurisation les soupçons, une de ses ruses naïves était de venir de temps à autre dans nos auberges, à l' " Altem Fritz ", au " Bären ", comme s'il n'eût eu d'autres ressources, partager la ration officielle, le " Stammgericht ", infâme brouet de choux rouges et de rutabagas.
 Tandis qu'il avalait la pitance consciencieusement, Bébert le " greffier " s'extrayait à demi de la musette, promenait un instant sur l'assiette ses narines méfiantes, puis regagnait son gîte, avec une dignité offensée.

- Gaffe Bébert ! disait Ferdinand. Il se laisserait crever plutôt que de toucher à cette saloperie... Ce que ça peut être plus délicat, plus aristocratique que nous, grossiers sacs à merde ! Nous, on s'entonne, on s'entonnera de la vacherie encore plus débectante. Forcément !
  Puis satisfait de sa manœuvre, de nos rires, il s'engageait dans un monologue inouï, la mort, la guerre, les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les Jaunes, les intestins, le vagin, la cervelle, les Cathares, Pline l'Ancien, Jésus-Christ. La tragédie ambiante pressait son génie comme une vendange. Le cru célinien jaillissait de tous côtés. Nous étions à la source de son art. Et pour recueillir le prodige, pas un magnétophone dans cette Allemagne de malheur. (Il en sort à présent  cinquante mille par mois chez Grundig pour enregistrer les commandes des mercantis noyés dans le suif du " miracle " allemand).
 (Lucien Rebatet, D'un Céline l'autre, Cahiers de l'Herne poche-club, 1968).