LES BATEAUX

 

 

 

       Le ciel en bateau.

 " L'amour de Céline pour les bateaux est bien connu. Le train, le ballon, le métro feraient même figure de second violon à côté des transports maritimes. : " Je connaissais un peu la marine, plus que la technique ferroviaire... J'ai même fait naufrage à Gibraltar... vous dire ! " (Rigodon p. 201). La marine à voile est au plus haut niveau dans la hiérarchie des transports. Les beautés féminines sont, pour Céline, des " trois-mâts " :
 
  Elle possédait Sophie cette démarche ailée, souple et précise qu'on trouve, si fréquente, presque habituelle chez les femmes d'Amérique, la démarche des grands êtres d'avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d'aventures... Trois-mâts d'allégresse tendre, en route pour l'Infini... (Voyage p. 473).

 Cette passion ne s'exprime nulle part avec autant d'intensité que dans Guignol's band 2. Devant un bateau, le narrateur bascule dans le rêve : " Il [le trois-mâts] me secouait. Je voyais plus très bien, sous le charme, le lieu, la situation... l'embarquement pour la berlue ! " (GB 2, p. 673). Le bateau est un transport magique, féerique. Son élément n'est pas tant la mer que le ciel :

 Le plus tragique c'est les filins qui retiennent le navire par les bouts, gros comme il est, énorme en panse, il est léger, il s'envolerait, c'es un oiseau, malgré les myrions de camelotes dans son ventre en bois, comble à en crever, le vent qui lui chante dans les hunes l'emporterait par la ramure, même ainsi tout sec, sans toile, il partirait, si les hommes s'acharnaient pas, le retenaient pas par cent mille cordes, souquées à rougir, il sortirait tout nu des docks, par les hauteurs, il irait se promener dans les nuages, il s'élèverait au plus haut du ciel, vive harpe aux océans d'azur, ça serait comme ça le coup d'essor, ça serait l'esprit du voyage, tout indécent, y aurait qu'à fermer les yeux, on serait emporté pour longtemps, on serait parti dans les espaces de la magie du sans-souci, passager des rêves du monde ! (GB 2, p. 672).

 C'est en bateau, que Céline voudrait s'envoler. Le Haut, le Nord, la Beauté, l'Idéal : nous sommes tout près de la légende : " On a été lire les noms, en or jaune et rouge aux écus... Le Draggar, le Norodosky... Ah ! le Kong Hamsün !... " (GB 2, p. 671). La rêverie de ces noms est clairement " orientée " : le Draggar, autant dire le Drakar, le transport des hommes du Nord ; dans le Norodosky, on reconnaîtra le Nord, l'or et le ciel ; enfin avec le Kong Hamsün, nom jumeau d'un jumeau, le prix Nobel collaborateur Knut Hamsün, Céline indique clairement de quel rêve il s'agit.

  La féerie, la légende, versant " positif " des pamphlets (tout aussi compromis idéologiquement) n'arrive cependant pas à terme dans les romans. Pour embarquer sur le Kong Hamsün, Ferdinand doit abandonner Sosthène et Virginie. L'embarquement rate comme tous les embarquements de l'œuvre.
 Le bateau n'a pas sa place dans les romans : pensons à la traversée périlleuse de Bardamu sur l'Amiral-Bragueton, au retour en galère, aux minables mensonges de la péniche toulousaine, au grand voyage de renvoyage en Angleterre...
 (David Décarie, Métro-tout-nerfs-rails-magiques, Editions 8, mars 2018).