LE STYLE

 

 

 

                METTRE LE LECTEUR DANS UN PAQUEBOT...

 A. Z. : Oui, nous y reviendrons d'ailleurs tout à l'heure si vous le voulez bien. Mais j'aimerais que nous abordions pour commencer le problème littéraire. Ceux qui n'ont pas lu votre ouvrage se demandent s'il ressemble, pour le style par exemple, d'abord, à vos anciens ouvrages, au Voyage par exemple.
 L.-F. C. : Il est difficile de changer de style, c'est même impossible. Les peintres paraît-il changent de style, mais enfin... les écrivains aussi... moi je ne crois pas que ça me soit arrivé. L'affaire du style, si j'ose dire, m'intéresse plus spécialement, parce que je suis un styliste. J'ai cette faiblesse, et je crois que c'est une faiblesse peu répandue, mais il faut dire que c'est ce qu'il y a de plus difficile, le style.
  Envoyer des messages ou des pensées profondes, je n'ai qu'à ouvrir un ouvrage spécialisé, j'en ai plein, je n'ai qu'à regarder dans la médecine, j'en ai plein, je vais facilement briller, étinceler, n'est-ce pas... Non. Je suis un coloriste de certains faits. Je me suis trouvé en des circonstances où par hasard la matière à décrire était intéressante.
  
Proust s'occupait des gens du monde, je me suis occupé des gens qui venaient à ma vue et à mon observation. J'ai décrit leurs petites histoires, avec un style, qui, paraît-il, est le mien.

 A. Z. : La littérature est donc pour vous d'abord une affaire de style, et quand vous dites le style, vous le distinguez de l'histoire proprement dite.
 
L.-F. C. : L'histoire, je la conforme absolument au style, de même que les peintres ne s'occupent pas spécialement de la pomme. La pomme de Cézanne, le miroir de Renoir, ou la bonne femme de Picasso, ou la chaumière de Vlaminck, ils sont le style qu'ils lui donnent. Ils ne s'occupent pas beaucoup... L'objet disparaît plus ou moins...

 A. Z. : Vous savez, quand on vous lit, nous avons l'impression que vous composez vos livres d'une façon directe, très coulante, que le fameux style parlé qui est votre caractéristique est né d'une sorte d'improvisation constante. Est-ce que c'est vrai ?
 L.-F. C. : Oh non, monsieur, pas du tout. En réalité je travaille avec beaucoup de labeur, si j'ose dire. Il y a l'éloquence naturelle. Ça évidemment, c'est une base. Mais enfin, la feuille de papier ne retient pas l'éloquence naturelle. On connaît la pauvreté que donnent les discours à la Chambre ou les plaidoiries quand elles sont transcrites en sténo. Non..., et dans le peuple, l'envoi du vanne, cela fait une petite phrase drôle et puis c'est tout.
  Maintenir un effort de stylisation de 400-500 pages demande énormément d'efforts, à savoir qu'il faut énormément revoir et revoir. Pour dire la vérité, 400 pages imprimées font 80 000 pages à la main. Le lecteur n'est pas forcé de le savoir. Il ne doit même pas le savoir. C'est l'affaire de l'auteur à effacer le travail. Vous mettez le lecteur dans un paquebot. Tout doit être délicieux. Ce qui se passe dans les soutes, ça ne le regarde pas. Il doit jouir des paysages, de la mer, du cocktail, de la valse, de la fraîcheur des vents. Tout ce qui est mécanique, ou servitude, ou service, ne le regarde pas du tout. Et vous avez un mauvais paquebot, un mauvais capitaine, un mauvais cuisinier, une mauvaise compagnie, si le passager est indisposé par ce qui fait tourner la machine, rôtir le poulet et conduire le bateau hors des écueils.
 (Cahiers Céline 2, Céline et l'actualité littéraire 1957-1961, NRF, Gallimard, février 1982, p.68).