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CONTROVERSES

 

 

 

CELINE et le Dr ICHOK.

 Quand le Docteur Destouches prend ses fonctions au dispensaire de Clichy, la direction est assumée par Hazemann. Ce dernier est rapidement remplacé par Grégoire Ichok. Louis supporte très mal de voir ce nouveau venu prendre la place qu'il pensait devoir lui revenir après son stage et son expérience clinique. Il a perdu, par sa rigidité, son poste à la S.D.N. ; il vient de connaître les difficultés qui attendent le médecin de quartier quand il manque à ce point de narcissisme qu'il ne peut se faire payer. Ce poste, auquel il pense avoir droit, lui est soufflé par cet étranger. (1) Louis ne peut pas ne pas en tirer la conclusion de l'existence d'une énorme puissance des communistes puisque, en cette circonstance, le soutien de Rajchman et de tous les médecins qui l'apprécient n'a aucun effet.

 Très indépendant, le Docteur Destouches est tout autant l'ami de Maurice Naile, communiste, premier adjoint au Maire de Clichy, que des gens de l'Action Française : " ses amis sont de droite ou de gauche, ses ennemis il les recrute, les provoque, plus selon ses antipathies que selon ses idées théoriques ", note très justement F. Balta ; ce qui n'est pas pour nous surprendre : Céline refusera toujours d'adhérer à une idéologie, quelle qu'elle soit.
  Au dispensaire, Ichok (baptisé " Pertes blanches " par Louis qui adore les sobriquets) est fort peu sympathique au personnel. Louis se fait un malin plaisir de l'appeler " Cher confrère " quand il exige le qualificatif de " Monsieur le Médecin-Chef "... Le moins que l'on puisse dire, c'est que son hostilité ne se nourrit ni de racisme, ni d'une option politique. En 1932, d'ailleurs, la Municipalité communiste de Clichy accordera à l'auteur de Voyage, après l'échec du Goncourt, un prix de 5 000 francs en guise de compensation consolation ; argent que Céline refusera, comme il refusera toujours ce genre de gratification. Il ne veut rien devoir et surtout pas à un Parti.

 Une lettre à Descaves nous apprend qu'un autre grief s'ajoute à celui de ne pas avoir obtenu le poste. " Quelles sottises m'attribue votre consœur (...) c'est du chantage de me faire déconner de la sorte... " En 1933, en effet, Hélène Bory est venue interviewer Ichok au sujet de récentes publications sur " Le travail des malades et des infirmes ". Or, on sait que, dès 1925, Céline se préoccupe de médecine sociale : il a rédigé une note sur le " travail des Malades et des Infirmes ", à propos de l'organisation sanitaire des Usines Ford à Détroit. Il a réutilisé ce texte, considérablement enrichi, lors d'une conférence faite en 1928 devant la Société de Médecine de Paris et qui sera publié dans la revue de cette association. Comme il le fait toujours, Céline ne pointe pas cette étrange " coïncidence ", mais on peut affirmer que sa hargne à l'égard d'Ichok - évidemment interprétée comme un signe péremptoire d'antisémitisme - est nourrie par un certain nombre de raisons plus précises et justifiées !   Ces griefs seront développés dans Bagatelles, mais de façon générale et anonyme (ce sera le " triomphe des coucous sur les cocus "), mais, surtout, Céline - à propos de Ichok - entame cette tactique de provocation auto-agressive, comme système de défense et d'agression.
  Système aux effets catastrophiques pour celui qui le pratique. Ichok sera traité de " faux médecin ", d' " imposteur "... toutes dénominations disqualifiant Louis - elles sont fausses - alors qu'il ne précisera jamais ses vrais griefs.   

  Constatons également que Louis sera obligé de quitter le dispensaire le 10 décembre 1937, c'est-à-dire avant la parution de Bagatelles (le 28 décembre 1937) et que cette démission - qui est présentée ordinairement comme le " juste " retour des " diatribes antisémites "... - est, en réalité, un effet des critiques de la société soviétique parues dans Mea culpa (décembre 1936).
 Ichok est Professeur à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales, en même temps que Directeur du dispensaire, alors que le Mémoire de Céline pour un Cours International d'Hygiène aux Hautes Etudes (rédigé à l'intention de Léon Bernard qui a le projet de fonder une Ecole Internationale d'Hygiène) restera inédit, la création de cette école ayant été abandonnée.

  Louis a d'autres activités : il travaille pour le Laboratoire de Biothérapie sous les différentes fonctions de médecin de l'Entreprise, conseiller médical, rédacteur publicitaire et visiteur médical à l'occasion. Le chimiste Titoff, ancien ministre de Kerenski, l'y a introduit mais il s'y trouve sous les ordres de Charles Weisbrem, au Conseil d'Administration, et d'Abraham Alperine, grand ami du Docteur Ichok. Louis n'a-t-il pas bronché devant cette omniprésence ? Seul, le petit laboratoire de Mr. Gallier, où il travaille à partir de 1930, reste extérieur à ce monde cosmopolite. Il va y élaborer un médicament (" la Basedowine ") et y faire entrer sa mère à la mort de Fernand, comme démarcheuse ; elle a soixante cinq ans. Pour l'aider, Louis lui cède ses redevances sur la Basedowine.

  C'est donc durant son travail au dispensaire que Louis écrit Voyage, qui paraît en octobre 1932. [...] Le succès du livre ouvre beaucoup de portes à Céline : il fréquente le milieu analytique viennois, prononce l'Hommage à Zola et commence la rédaction de Mort à crédit. [...] L'accueil réservé à Mort à crédit (1936) ne va pas le réconforter. Comme il le fait toujours, il part... en U.R.S.S. cette fois, trouve en rentrant la missive assassine d'Etcheverry et publie sa première chronique : Mea culpa (1936). L'ouvrage passe presque inaperçu, sauf des communistes dont nous avons vu les différentes agressions. Bagatelles pour un massacre (1937) va être une synthèse : effectivement, l'auteur " recrache tout semblant ", mais non pas au sens que lui donne un Alméras... comme si Céline abandonnait ce qui masquait son antisémitisme !
  Il se décide à " cracher " tous les jugements qu'il a élaborés sans les exprimer : sur la littérature, sur la vénalité des politiciens, sur les communistes, sur l'hygiène sociale. Provocations auto-agressives qui se soldent par l'obligation de démissionner du dispensaire, puis du Laboratoire de Biothérapie. L'ami d'Ichok l'y invite. Provocations destinées à déclencher sur lui des foudres, mais précisément en disqualifiant ces foudres. Bagatelles l'annonce : " Ferdinand, te voilà bien fanatisé, enfin cause toujours, mais je te préviens, je te mets en garde, les Juifs sont bien intelligents... Y a qu'eux en France qui lisent des livres, qui se documentent, qui se tuyautent, ils sont armés de connaissances, occupent maintenant toutes les places, tous les condés sont dans leurs mains, ils savent se rendre populaires, ils font du bien au surplus au petit peuple, les 40 heures c'est leur blot... et puis les vacances... Tu vas te faire mettre en prison... Tu vas te faire écharper sans doute... "

  Le dialogue époustouflant entre Ferdinand et Gutman est une indication assez claire pour le lecteur : Assaut d'insultes. Gutman prévient : " Je te ferai faire une camisole exactement sur mesure... Alors, tu nous foutras la paix... Tu retourneras à tes romans... Si t'es sage t'auras un crayon... (...) Ça sera pas toujours facile de te faire passer pour inconscient... T'es un genre de fou qui raisonne... Les gens peuvent pas toujours savoir... Ils se trompent des fois... Ils peuvent se méprendre... "
  C'est évidemment ce qui est recherché : Céline insulte la Loi pour se faire punir à tort et la disqualifier. Gide ne s'y trompera pas : " Car enfin, Céline jouait gros. Il jouait même le plus gros possible ; comme il le fait toujours (...) Il fait de son mieux pour avertir que tout cela n'était pas plus sérieux que la chevauchée de Don Quichotte en plein ciel. Dès lors, si vous vous indignez, c'est vous qui vous mettez dans votre tort... "

  Le grand critique ne s'y trompe pas, il repère bien le caractère désamorçant des excès céliniens mais il n'y lit pas la volonté de l'auteur, à la fois de ne pas porter tort aux Juifs en tant que personnes et celle, plus inconsciente, de disqualifier les puissants qui vont le punir... La punition n'en sera pas moins réelle et cruelle.

 (1) : Grisha Ichok est un juif lithuanien, né en 1892, qui a commencé ses études de médecine à Königsberg, les a continuées à Leipzig, puis à Heidelberg. Interné durant trois mois près de Berlin à cause de la guerre de 14, il rejoint la Suisse où il continue ses études à Zurich puis à Bâle. Entré en France en 1925, il obtient son diplôme d'Etat un an avant sa naturalisation, contre la légalité en vigueur en 1928.
  Ichok bénéficiait de hautes protections dans la Presse et au Quai d'Orsay. Il est resté en relation avec la Russie où sa sœur exerce des responsabilités importantes au sein du Parti.  
  Ichok se suicidera dès l'arrivée des Allemands. Un mystère certain entoure sa vie et même sa mort. Céline le qualifiait d'agent double et même triple. Un jury d'honneur de la Mairie de Clichy convoque le médecin-chef du dispensaire, en 1936, pour élucider, en vain, ses appartenances.
(Nicole Debrie, Il était une fois Céline, Aubier, avril 1990, p.375).