ETONNEMENTS

 

 

 

   
                  LE PARADIS, C'EST PIRE QUE SIGMARINGEN !

 

   Mort le 1er juillet 1961 à Meudon, Louis-Ferdinand Céline n'exerce logiquement plus ses activités médicales. Lorsque nous l'avons rencontré au paradis, il y a quelques semaines, il était installé en charentaises sur un rocking-chair planté sur un cumulonimbus. A ses côtés, sa mère, faiseuse, faisait de la dentelle tout en lançant la cuisson des nouilles...

 Alors, monsieur Destouches, comment ça se passe, là-haut ?
 

 Oh, eh bien, voyez-vous, ce qui me manque le plus, c'est les bêtes. Le patron n'accepte pas les animaux. Demandez à Léautaud : pas un perroquet, pas un greffe, pas un cabot ! Vivre entouré d'hommes, c'est pas le paradis, c'est l'enfer ! Ça me rappelle Sigmaringen, en pire...

 Vous avez retrouvé des amis ?

 Ben, y a Gen Paul, toujours aussi lubrique et délirant hélas, et La Vigue (Robert Le Vigan, ndlr), qui se prend encore pour Jésus-Christ : un comble en ces lieux ! Heureusement qu'il y a Marcel (Aymé, ndlr). Je l'aime bien, lui, parce qu'il ne dit jamais rien... Il est encore plus sinistre que moi.

 Et avec Proust, ça se passe comment ?

 C'est toujours la même chose avec lui : il met une journée pour choisir une cravate, puis il en fait une phrase de 50 pages. L'autre jour, il est venu me voir pour me poser des questions sur mes points de suspension. " Retourne donc à tes chiffons, ça t'occupera ! " que je lui ai dit. Vexé, il est parti causer portes étroites avec Gide.

 Vous avez croisé Sartre ?

 L'agité du bocal, le ténia de mes étrons ? Il m'a vu et je lui ai chanté les premières mesures de ma composition Règlement : " Je te trouverai, charogne, un vilain soir ; je te ferai dans les mires deux grands trous noirs ! " Il m'a fixé avec ses chasses de caméléon puis a poulopé pour se réfugier dans le giron de sa mousmé Simone ! Je me suis adressé à ses fanatiques existentialisses, ceux qui sont pleins d'idées, qui me regardaient dans le genre haineux, et j'ai repris ma chanson : " Faut-il dire à ces potes que la fête est finie ? " Personne n'a moufté. Je ne suis pas très populaire dans ce coin, faut bien l'avouer...

 Vous vous occupez comment ?

 C'est-à-dire que, n'est-ce pas, tout le monde se conduit comme en bas : ils s'abrutissent d'alcool et de nourritures lourdes. Et encore, ils n'ont pas l'auto ! J'essaye de voir des ballets, mais faut que je trouve des danseuses qui sont crevées bien jeunes, parce que voir des vioques danser Casse-Noisette en tutu, merci bien !

 Vous regardez un peu ce qui se passe en bas ?

 J'observe ma Lucette, bien sûr ! Et je constate les changements : j'avais bien dit que lorsque les Chinois arriveraient à Cognac, ils y prendraient goût et iraient plus au nord. Mais je n'avais pas prévu les Africains que j'ai bien connus dans ma jeunesse ! Vous allez bientôt bouffer du mafé à La Tour d'Argent, croyez-moi. Prévoyez de la quinine ! " Youp ! Profundis ! Yop ! Te Deum ! " Vous connaissez mon autre chanson, A nœud coulant ? J'y résume la civilisation : " Grosse bataille, petit butin ! "

 Et votre héritage littéraire ?

 Je me suis déjà exprimé à ce sujet : " Celui qui parle de l'avenir est un coquin, c'est l'actuel qui compte. Parler de sa postérité, c'est s'adresser aux asticots ! "

 Que vous a dit Saint-Pierre lorsque vous êtes arrivé ?

 Le pauvre a voulu me prévenir : " Je dois vous avertir, Céline, ou puis-je vous appeler Louis ? Ils sont lourds ! " Je lui ai répondu : " Ça fait longtemps que je suis au courant, mon pote ! "

 (Propos miraculeusement recueillis par Nicolas Ungemuth, Le Figaro-Magazine 21-22 juillet 2017).