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                                                                                          SES VISITES

 

 

 

 Jacques CHANCEL, " L.F. Céline : " La télévision achèvera l'esprit de l'homme, comme la fusée lui simplifiera l'existence ", Télémagazine, n°117, 19-25 janvier 1958.

- Vous me demandez de vous dire ce que je pense de la télévision. Eh bien ! Savez-vous que vous avez beaucoup de courage ? Vous êtes venu jusqu'à moi. Vous vous compromettez. Je suis une ordure pour le monde entier, je suis le réprouvé, le lépreux de l'endroit. On m'accuse d'avoir tout vendu à l'ennemi... même les plans de la ligne Maginot.
  Je suis passé moi aussi sur le petit écran. Pierre Dumayet a présenté mon livre D'un château l'autre. J'étais très content, car je savais que mon bouquin se vendrait mieux après. C'est le plus important. Il faut vivre et je n'ai que des dettes.
  Dumayet est un type bien. C'est le seul, d'ailleurs. Il n'a pas craint de m'interviewer devant les caméras et je suis navré de lui avoir causé des ennuis. Mon apparition a été diversement commentée. Il y a eu interpellation à la Chambre : " Il est étonnant qu'on laisse passer ce traître ", disait l'un des idiots.
 (...) Revenons à la télévision. Elle est utile pour les gens qui ne sortent pas, pour ma femme par exemple. J'ai un poste, au premier étage, mais je ne monte jamais. C'est un prodigieux moyen de propagande. C'est aussi, hélas ! un élément d'abêtissement en ce sens que les gens se fient à ce qu'on leur montre. Ils n'imaginent plus. Ils voient. Ils perdent la notion de jugement et ils se prêtent gentiment à la fainéantise.
  La TV est dangereuse pour les hommes. L'alcoolisme, le bavardage et la politique en font déjà des abrutis. Etait-il nécessaire d'ajouter encore quelque chose ?

   Le téléphone sonne.
- Allô !... C'est Toto, répond une voix criarde.
  Toto, le perroquet, regarde son maître.
- Vous reconnaissez la puissance de la télévision. Vous ne l'aimez pas. C'est votre droit, mais pourquoi ne regardez-vous jamais ses programmes ?
- Le petit écran fait triste. Ce noir et blanc, c'est un faire-part. Les images peuvent m'intéresser, mais les commentaires ne peuvent être qu'agaçants.
 (...) Avant le parlant, Charlie Chaplin était admirable. Aujourd'hui, il est minable. Il s'obstine maintenant à vouloir faire de la philosophie. Il a un message. C'est drôle, n'est-ce pas ?
  Tout comme la littérature, la télévision a besoin d'un style. L'éloquence naturelle n'a sa véritable raison que dans le discours politique, c'est-à-dire chez les ridicules. Croyez-moi, c'est dur de faire marrer une feuille de papier. C'est une pierre tombale avec une épitaphe : ci-gît l'auteur. Les poètes - y en a-t-il encore ? - doivent lire souvent sur la surface lisse de leur récepteur : ci-gît le réalisateur. Alors seulement, ils ont compris.
 
   Je suis un malheureux. Je ferais n'importe quoi pour rembourser mes dettes, même une émission de télé. Quel bruit cela ferait : " En direct de chez Céline ! " Si les autorités supérieures sont d'accord, j'ouvre toutes grandes mes portes aux caméras.
  On m'a tout volé : mon appartement, 4 rue Girardon, mes meubles, sept manuscrits, mon honneur. Je suis perpétuellement menacé. " On vous tuera ", me dit-on.  
  Tous ceux qui m'ont volé sont, au moins, commandeurs de la Légion d'honneur. Autrefois on pendait les voleurs aux croix. Aujourd'hui, on pend des croix aux voleurs.
  Et chacun est content. Merveilleux pays que ce pays de France. Je ne suis qu'un bouffon. Paul Léautaud est mort. Il fallait un pauvre qui pue. Me voilà.
- Que demandez-vous à la télévision ?
- Rien. Elle ne peut rien m'apporter. Si elle faisait mieux vendre mes livres, elle serait merveilleuse, mais, hélas ! je suis un maudit et Françoise Sagan est jeune. Ah... celle-là ! Elle raconte des choses banales et elle tire à un million d'exemplaires. Son roman ? Ni fait ni à faire, immensément abject.
   Donnez-moi de la publicité. Je vous démontre immédiatement que l'abbé Pierre et le docteur Schweitzer ne sont que des petits garçons. Maurice Barrès disait : " Il n'y a pas de martyrs, il n'y a que des martyrs reconnus. " Moi, Céline, je n'ai jamais été reconnu.
  La télévision est un de ces moyens de publicité. Elle peut faire le meilleur et le pire. Ah... que le monde est ridicule ! Dès qu'ils vieillissent, les hommes veulent s'admirer au cinéma. Ils intriguent pour passer rue Cognacq-Jay. Plus, ils ont une envie folle du bicorne. Et ainsi de temps en temps, on " fabrique " un Académicien.