SES
 

 

 

 

 

 

 

                                                                                          CONTROVERSES

 

 

 

           CELINE et Jean GIONO.

  Nous avons reçu de M. Jean-Claude- Loustaunau (Eupen) le témoignage suivant. Il nous a semblé intéressant de publier ici ce texte, révélateur de la confraternité toujours de rigueur dans notre petite république des lettres. Signalons, pour la petite histoire, que l'écrivain concerné publia en 1941 son roman " Deux cavaliers de l'orage " dans l'hebdomadaire collaborationniste " La Gerbe ".

 " Je vous rapporte ici sur le ton de l'anecdote un des nombreux camouflets que j'ai pu subir à propos de Louis-Ferdinand Céline. Il y a douze années environ (j'avais 18 ans), je faisais preuve, figurez-vous, de quelques velléités poétiques et littéraires. Des poèmes à 18 ans ? Ebauches naïves d'une sensibilité immature !
  Je fis part de mes sensations à Jean Giono dont j'admirais le style et la sensibilité bleu pastel, comme le ciel de sa Provence. Mes poèmes n'étaient ni meilleurs ni plus mauvais que d'autres, mais, par l'effet de je ne sais quelle bonté, le Maître manifesta quelque intérêt pour mes débraillages intimes, m'enjoignant même, par retour du courrier, de me rendre chez lui, là-bas à Manosque.

  J'y fus donc, deux fois très exactement. Il m'écouta, croyez-le bien, avec une modestie et une patience extrêmes, subissant les pires virulences du déconnage adolescent, avec une tolérance dont je mesure toute l'étendue aujourd'hui. Mis en confiance, je m'enhardis à lui parler de Louis-Ferdinand Céline dont j'avais découvert le " Voyage " trois années auparavant.
  Le charme était rompu. Il me fut très difficile de faire sortir le Maître de sa réserve à propos de ce délicat sujet. Il a fini par me dire de manière laconique et presque évasive : " Céline n'était pas un écrivain (au sens noble du terme s'entend), les propos qu'il tient dans ses livres sont orduriers, de plus il a fait preuve pendant la guerre d'un esprit collaborateur. "

  Pour mon compte personnel, je compris définitivement de ce jour que, décidément, les souffrances, pour communes qu'elles soient, nous font prendre des routes bien différentes. ".
 (BC n° 1, Premier trimestre 1982, p. 7).