SES
 

 

 

 

 

 

 

                                                                                              MEILLEURS ECHOS

 

 

 

   

          Philippe MURAY.

   Reste à savoir comment, en déplaisant unanimement, il plaît aussi d'une autre façon, beaucoup plus secrètement, par son délire criminel que la communauté semble avoir intérêt à garder enfermé et caché pour continuer à en jouir comme d'un jardin intime...
  Rares sont donc ceux qui auront su se mettre à la hauteur d'une œuvre qui seule, peut-être, fut à la hauteur de ce siècle. Pour avoir montré littérairement jusqu'où menait le déchaînement de la négativité libérée dont nous savons par ailleurs sur quels cauchemars elle déboucha politiquement, Céline est exemplaire. De même que ce siècle voulait le meurtre en commun et il lui en a fourni la délectation écrite. Ces deux opérations sont isomorphes.

 Par conséquent la ligne de partage ne passe pas par là, comme j'essaierai de le démontrer. Il n'y a pas deux Céline parce qu'il n'y a qu'un Céline et s'il n'y a qu'un Céline c'est qu'il est multiple. De qui parle-t-on ? De l'auteur de Voyage ou de celui des autres livres que les gens n'ont pas lus, qu'ils ne peuvent pas lire parce qu'ils sont paraît-il illisibles ? Du Céline comique picaresque ou du Céline prophète de malheur ? Du Céline petit-bourgeois ou du Céline viking descendant des Des Touches de Lentillière ? Du Céline fécal ou du Céline " délicat " ? Du Céline gréco-celte ou du Céline nabi messianique ? Des dentelles ou des nouilles ? Des féeries ou des massacres ? Dérision de toutes les analyses dès qu'il s'agit d'un écrivain, c'est-à-dire de cette personne incertaine et toujours déjà disparue qu'une inquiétante renommée enveloppe, analogue à celle qui transmue saint Jean lorsque le Christ ressuscité prononce sur lui l'une des ses plus mystérieuses paroles. Dérision de la paix du savoir devant ces ouragans jamais complètement apaisés dont la succession fait l'impossible " histoire " de la littérature.

  Toute la question est donc bien plutôt de savoir comment, en offrant à l'époque ce qu'elle lui demandait, il a réussi quand même à être seul, absolument, au point d'essayer fanatiquement de ne plus l'être là où nous sommes le plus en famille, du côté de la notion de race. Comment aussi ont pu coexister à travers toute une vie et toute une œuvre deux visions du monde, l'une profonde, intenable, insoutenable, désespérante, qui dévoile la violence et la méchanceté humaines à la base de toute société ; l'autre communautaire, réconfortante pour la collectivité, qui dénonce une certaine catégorie d'êtres humains comme responsables du pourrissement du lien social. De quoi enfin n'a-t-il cessé d'essayer de ne plus avoir peur ? Car l'antisémitisme n'est pas le nom interchangeable de sa terreur mais bien au contraire ce qu'il a trouvé pour la supprimer ou la " guérir ". Autrement dit, pourquoi a-t-il eu besoin d'apprivoiser par le racisme le gouffre noir qu'ouvrait peu à peu son écriture ?

  En somme, qu'avait-il découvert de si horrifiant, qu'il lui fallut à tout prix une politique, un projet, pour y échapper ? Et enfin, qu'a-t-on mis exactement en prison, qu'a-t-on mis au trou, dans le trou de la mémoire sociale, pendant ces années d'après-guerre où on le fit disparaître dans les glaces, là-bas, là-haut, vers la Baltique ?
  Qu'avait-on besoin furieusement d'oublier à travers l'oubli de Céline ? Quelle amnésie volontaire recouvre, pour tous, le signifiant Céline ?
 (Philippe Muray, Céline, Bibliothèque Médiations, Denoël, 1984, p.40).