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                                                                                          SES VISITES

 

 

                 

           Hervé LE BOTERF, " L.F. Céline : Je fais de la Télé pour vendre mes livres "

  Dans son petit pavillon de Meudon, le romancier " maudit ", Louis-Ferdinand Céline, poursuit, avec une sage lenteur, la rédaction de Nord, cette chronique de l'Allemagne en déroute et de la Prusse démantelée qui fera suite à son recueil de souvenirs D'un château l'autre.
  Sans illusion sur le succès que connaîtra sa nouvelle œuvre, l'auteur du Voyage au bout de la nuit fait, à sa façon, le procès de la littérature française contemporaine.
- Le roman ne rime plus à rien car il n'apprend plus rien. Du temps de Flaubert, on pouvait encore apprendre à être cocu en lisant Madame Bovary !... Aujourd'hui la radio et la télévision se préoccupent d'instruire le populo et il ne reste plus qu'un million de têtards qui exigent que les romans ressemblent à leur journal habituel. Ce qu'ils veulent, c'est être informés... On achète Sagan ou le Goncourt chez la mercière... mais ne leur parlez surtout pas de " style ". Ça, ils n'en veulent à aucun prix... Tant pis pour moi qui suis avant tout un " styliste ".
   Cette fameuse Télévision consterne d'ailleurs Céline :

-
Après l'alcool et le tabac, c'est le coup de buis final ! Maintenant, on fait des repas à la TV. Parole ! Vos potes vous disent : " Venez donc casser la croûte à la maison, vous verrez Aznavour ! " Et tout en buvant et en mangeant on regarde le spectacle... parce que le poste est obligatoirement placé devant la table de la salle à manger... Maintenant le mal est fait. D'ailleurs vous ne pouvez pas lutter contre Aznavour : il a la midinette pour lui !

 (...) Céline aime profondément son sol. Il n'est que de l'écouter vanter le seul pays au monde où il fait encore bon vivre :
- Il y a tout ce qu'il faut en France. C'est un véritable paradis. Tenez, en Bretagne, par exemple, les choux-fleurs et les artichauts poussent à volonté, sans qu'on ait
besoin de les arroser. Un climat comme le nôtre, vous n'en trouvez nulle part ailleurs. Au nord de nos frontières, il fait froid ; au sud, il fait chaud ; à l'est, on est obligé de passer des bottes pour lutter contre la pluie. Les Romains, eux, l'avaient si bien compris qu'ils n'ont pas hésité à envahir la Gaule avec Jules César pour se sentir enfin au frais.
 
 Ce qui l'afflige, en revanche, c'est la désaffection du Français pour tout ce qui est français.
- Tenez, dit-il, j'ai connu autrefois un curé à Clichy-la-Garenne qui avait décidé de dire sa messe en français sous prétexte que ses paroissiens ne comprenaient pas le latin. On l'a déplacé, bien sûr, mais son truc n'avait pas pris... On m'a expliqué que c'était parce que les gars manquaient de foi. Le Français bouffe trop... Il va en crever. La décadence s'est installée dans les mœurs, fort agréablement...
  C'est Bizance-sur-Sèvres. Il n'y a plus qu'à attendre, le temps qu'il faudra, car tout se passera très gentiment. Je dirais même " biologiquement ", car le sang jaune et le sang noir sont actuellement dominants. Le blanc n'est plus qu'un fond de teint... Il ne faudrait pas oublier qu'il y a des milliards de Chinois et de Russes qui crèvent de faim. Un jour ou l'autre, on va leur faire miroiter un nouveau dessin de Breughel représentant la Terre promise... Et vous allez les voir arriver en rangs serrés avec leur parapluie, leur cuiller, leur cure-dent et leur verre à boire... Un raz de marée sur la Dordogne ! Un petit stage touristique à Bercy et une incursion dans les Charentes ! Tous, les Tartares, les Kirghiz, en bikini, déjà gagnés par les charmes de notre existence ! " On vient pas pour vous tuer, diront-ils... mais pour bouffer... " Au bout d'un mois de ce régime, d'ailleurs, ils seront bons à ramasser à la petite cuiller !...

  La perspective d'une guerre ne lui semble pas pensable :
- Les tuer ? Mais ils s'en moquent. Il naît un Chinois par seconde... La bombe atomique ? Un coup de canon de 75, pour eux... Ils sont trop nombreux. Il n'y a même plus l'espoir de la peste ou d'une épidémie. On leur a apporté l'hygiène ! Les cavaliers de l'Apocalypse peuvent rentrer à l'écurie. Reste peut-être le cancer... mais le fléau semble déjà menacé !
  Tout ce que je demande, maintenant, c'est qu'on me laisse faire mon petit boulot d'écrivain, bien tranquille. Enfin le
Voyage et Mort à crédit vont être publiés dans la collection de la Pléiade, je mentionnerai sur mes cartes de visite " édité à la Pléiade ", de la même façon qu'Alphonse Allais faisait suivre son nom de la mention " abonné au gaz ".
 
 Le soleil va se coucher. Céline observe, une dernière fois, ses fleurs avant de regagner son bureau et soupire :
- Oui, la France est un merveilleux pays de vacances.
 (Télémagazine n°190, 14-20 juin 1959).