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                                                                                              PERSONNAGES A-L

 

 

 

  
      AIMÉE.

 Baryton faisait en mangeant, avec sa langue et sa bouche, énormément de bruit. Sa fille se tenait toujours à sa droite. Malgré ses dix ans elle semblait déjà flétrie à jamais sa fille AIMÉE. Quelque chose d'inanimé, un incurable teint grisaille estompait AIMÉE à notre vue, comme si des petits nuages malsains lui fussent continuellement passés devant la figure.
 (...) Son Asile n'était point un lieu absolument sinistre. Peu de grilles, quelques cachots seulement. Le sujet le plus inquiétant, c'était peut-être encore parmi tous, la petite AIMÉE sa propre fille. Elle ne comptait pas parmi les malades cette enfant, mais le milieu la hantait.
 (...) De temps en temps, à l'Asile, nous passions par une alerte à cause de sa fillette, AIMÉE. Soudain, à l'heure du dîner, on ne la retrouvait plus ni dans le jardin, ni dans sa chambre. Pour ma part, je m'attendais toujours à la retrouver un beau soir, dépecée derrière un bosquet. Avec nos fous déambulant partout, le pire pouvait lui advenir. Elle avait échappé d'ailleurs de justesse au viol, bien des fois déjà. Et alors c'étaient des cris, des douches, des éclaircissements à n'en plus finir. On avait beau lui défendre de passer par certaines allées trop abritées, elle y retournait cette enfant, invinciblement, dans les petits coins. Son père ne manquait pas à chaque fois de la fesser mémorablement. Rien n'y faisait. Je crois qu'elle aimait l'ensemble.
 (...) Un jour après le déjeuner il l'a sortie son idée. D'abord il nous fit servir un saladier tout plein de mon dessert favori, des fraises à la crème. Ça m'a semblé tout de suite suspect. En effet, à peine avais-je fini de bouffer sa dernière fraise qu'il m'attaquait d'autorité.
 - Ferdinand, qu'il me fit comme ça, je me suis demandé si vous consentiriez à donner quelques leçons d'anglais à ma petite fille AIMEE ?... Qu'en dites-vous ?... Je sais que vous possédez un excellent accent... Et dans l'anglais n'est-ce-pas, l'accent c'est l'essentiel !... Et puis d'ailleurs soit dit sans vous flatter vous êtes, Ferdinand, la complaisance même...
 - Mais certainement, monsieur Baryton, que je lui répondis moi, pris de court...

  (...) Baryton tint à assister aux leçons, à toutes les leçons que je donnais à sa fille. En dépit de toute ma sollicitude inquiète, la pauvre petite AIMÉE ne mordait guère à l'anglais, pas du tout à vrai dire. Au fond elle ne tenait guère la pauvre AIMÉE à savoir ce que tous ces mots nouveaux voulaient bien dire. Elle se demandait même ce que nous lui voulions nous tous en insistant, vicieux, de la sorte, pour qu'elle en retienne réellement la signification. Elle ne pleurait pas, mais c'était tout juste. Elle aurait préféré AIMÉE qu'on la laisse se débrouiller gentiment avec le petit peu de français qu'elle savait déjà et dont les difficultés et les facilités lui suffisaient amplement pour occuper sa vie entière.
  Mais son père, lui, ne l'entendait pas du tout de cette oreille. " Il faut que tu deviennes une jeune fille moderne ma petite AIMEE ! " la stimulait-il, inlassablement, question de la consoler... " J'ai bien souffert, moi, ton père, de n'avoir pas su assez d'anglais pour me débrouiller comme il fallait dans la clientèle étrangère... Va ! Ne pleure pas ma petite chérie !... Ecoute plutôt M. Bardamu si patient, si aimable et quand tu sauras faire à ton tour les " the " avec ta langue comme il te montre, je te la payerai, c'est promis, une jolie bicyclette toute nic-ke-lée... "
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p.429).