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                                                                                          THEATRE

 

 

 

                 

         CELINE  AU  THEATRE

  Beaucoup l'ignore : l'auteur du Voyage au bout de la nuit (1932) a également écrit deux pièces de théâtre.

  La première sera éditée dans la foulée du succès de son premier roman mais elle fut écrite (au moins les trois premiers actes) en 1926 à Genève alors que le docteur Louis Destouches avait été embauché par la section d'hygiène de la Société des Nations. Cette comédie constitue une première version théâtrale du Voyage mais avec une tonalité moins autobiographique. Et le personnage principal y porte déjà le nom de Bardamu.
  La pièce a pour titre L'Eglise car c'est ainsi que Céline voyait la S.D.N. avec ses dogmes et ses grands prêtres. Dans le troisième acte, la pièce se transforme en une satire des responsables juifs de l'organisation. Ce qui fera dire à certains que Céline était antisémite dès les années vingt. A noter que cela ne dérangeait apparemment pas Sartre puisqu'il prit une phrase de cette pièce en exergue de La Nausée.

  Les thuriféraires sartriens diront plus tard qu'il ne l'avait pas lue, ce qui est peu plausible compte tenu de sa lecture passionnée de Voyage au bout de la nuit. La vraie explication est que, dans les années trente, le fait de brocarder ou de dénoncer l'influence de ce qu'on n'appelait pas encore le " lobby juif " était une chose répandue et pas forcément répréhensible. La preuve c'est que, sous la plume de Jules Rivet, le Canard enchaîné ne trouva rien à redire à ce troisième acte qu'il trouvait, au contraire, particulièrement savoureux.

 Céline considérait cette pièce comme ratée. Elle ne suscita d'ailleurs pas l'intérêt de Charles Dullin qui l'eut entre les mains. " Je ne suis pas un homme de théâtre, peut-être que mes dialogues les feront marrer... En tout cas, il y a une technique spéciale, des trucs, un certain nœud qui m'échappe... ", dira Céline. Cette pièce fut pourtant montée plus tard avec succès par François Joxe à Paris, puis par Jean-Louis Martinelli, à Lyon, puis à Nanterre.
  La seconde comédie, Progrès, fut écrite en 1928 mais révélée seulement à la fin des années 70. Cette farce en quatre tableaux préfigure plutôt Mort à crédit. Elle fut jouée une seule fois en province avec une réception critique assez tiède. " On pointa l'aspect disparate de la pièce sans en noter l'originalité et la bouffonnerie ", observa un céliniste.

  Le paradoxe étant que, si Céline est fréquemment interprété au théâtre, c'est son œuvre romanesque qui y est adaptée. Il s'agit le plus souvent de comédien seuls en scène disant des extraits des deux premiers romans, tel Fabrice Luchini, ou de la trilogie allemande, tel Stanislas de la Tousche. Le premier a fait découvrir Céline à une foultitude de gens qui le considéraient à tort comme un acteur populiste dans la veine naturaliste. Le second, par sa ressemblance physique avec Céline, a frappé les imaginations et montré avec brio la puissance et la verve de ses trois derniers romans.
 Mais bien d'autres comédiens ont interprété Céline. Ils ne peuvent être tous cités. Ces dernières années, il y eut surtout Denis Lavant (dans une adaptation réalisée par Emile Brami) et Jean-François Balmer qui s'est limité (avec bonheur) à des extraits de Voyage.

 Autant dire que c'est une véritable gageure que d'interpréter Céline sur les planches. Le piège à éviter étant d'en faire trop, de surcharger le texte ou de hausser continûment le ton alors que l'écrivain alterne vivacité et douceur. Pour bien dire Céline, il faut au préalable avoir pris conscience qu'il est avant tout un écrivain lyrique et baroque. Et un authentique poète de l'oralité.
 Cette langue n'est guère pratiquée dans les conservatoires et les variations du style célinien ne sont pas toujours aisées à appréhender. Dans sa pièce L'Eglise, Céline fait dire à son personnage principal : " Moi, j'aurais aimé à faire du théâtre, à en écrire plutôt ". A la différence de son ami Marcel Aymé, il n'était pas doué pour ce genre. Il n'empêche : il serait sans doute étonné de faire aujourd'hui salle comble avec des extraits ou des adaptations de ses romans.

  Parmi les précurseurs, citons Claude Duneton qui adapta, un an après mai 68, des extraits des Beaux draps (1941) sans que cela posât de problème. Et Jean Rougerie qui, lui, mit en scène Entretiens avec le professeur Y quelques années plus tard. Ce livre, dans lequel Céline expose, avec une roborative vis comica, son esthétique, se prête admirablement bien à une adaptation théâtrale car il ne met en scène que deux personnages : l'auteur et un interlocuteur un peu butor qui peine à comprendre la tentative célinienne d'introduire en littérature l'émotion du langage parlé.
  Comme le répétait Céline, cela suppose une transposition ardue et délicate à la fois. Curieusement ce livre a rarement été porté à la scène alors qu'on y retrouve un Céline au mieux de sa forme. Il s'agit en quelque sorte d'une défense de son art poétique présenté de manière amusante et enlevée.
 Amoureux de la danse (et des danseuses), Céline écrivit plusieurs ballets. A son grand dam, ils ne furent jamais montés. De telle sorte que, peu de temps avant sa mort, il les réunit, désabusé, sous ce titre éloquent : Ballets sans musique, sans personne, sans rien.

  Dans les archives sonores de l'Institut National de l'Audiovisuel, on trouve de véritables trésors : au cours de leur carrière, plusieurs grands comédiens furent invités à lire Céline dans des émissions littéraires, essentiellement sur France Culture. Les lectures de Michel Simon, Pierre Brasseur et Arletty sont connues pour avoir été immortalisées sur disques microsillons dans les années cinquante. Mais savez-vous que bien d'autres comédiens français de renom ont prêté leur voix au natif de Courbevoie ? Citons pêle-mêle Jean-Louis Barrault, Michel Bouquet, Marcel Bozzuffi, Alain Cuny, Julien Guiomar, Guy Marchand, Henri Virlojeux, Michel Vitold... Ce dernier est l'un des plus impressionnants : il était capable de dire avec véhémence un extrait de Bagatelles, puis, avec une grande émotion, un passage de Féerie pour une autre fois dans lequel l'auteur évoque la mort de sa mère alors qu'il était en exil au Danemark.

 Une suggestion aux dirigeants de Radio France : éditer, sous la forme d'un disque compact, une anthologie de ces textes lus par quelques-uns de ces grands comédiens. On peut toujours rêver...
             Marc LAUDELOUT
 (Présent, Hors-Série, septembre-octobre 2018).