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                                                                                              SES VISITES

 

 

 

 

        Roland CAILLEUX.  AVEC LOUIS-FERDINAND CELINE.

   J'arrive chez Céline  en avril ou mai 1961, pas de chien, ce qui me surprend. La maison paraît moins barricadée. Je sonne ou je ne sonne pas, alors qu'autrefois il était impossible de pénétrer dans son blockhaus et qu'il venait lui-même vous ouvrir, l'air méfiant. Je traverse donc le jardin et je l'aperçois à la fenêtre. Je passe par-derrière et le trouve toujours le même, plutôt mieux, bien entendu pas rasé, comment fait-il pour avoir toujours une barbe de quatre jours ?
  Il ne me sers pas du " Cher Confrère " qu'il m'administrait à tout hasard, ne sachant pas, ayant oublié, ou bien parce qu'il pensait que ça se fait. Il me tutoie bien entendu, je lui dis " vous ".

  J'étais bien décidé, puisque j'étais sans Roger Nimier, tout à fait seul mais bien loin d'imaginer que ce serait ma dernière rencontre avec lui, à ne pas laisser s'égarer l'entretien et à lui parler de ce qui me tenait à cœur, l'essentiel, à savoir son art, plus précisément son style.

  J'ai toujours admiré Céline, c'est pour moi le plus grand génie français contemporain de la littérature et sans doute le plus grand génie mondial. Je ne crois pas que pareil individu, on en voie plus d'un par deux siècles, il est grand et génial surtout parce qu'il a créé un langage.
  Dieu sait si j'admire Proust et si j'admire le style de Proust, mais Céline me paraît plus grand. Je vais plus loin, je le trouve plus grand que Rabelais (qui d'ailleurs ne m'a jamais passionné, ce qui tient à son langage un peu désuet, mais surtout à son didactisme, à sa folie d'énumération, à sa scatologie un peu monotone, à son côté sorbonnard malgré tout).

  De plus, moi qui ai connu pas mal d'écrivains, j'ai, comme tout le monde, été déçu quand je les ai rencontrés, à part Marcel Aymé (mais il parlait peu) et surtout Céline et Ivy Compton-Burnett. Gide, que j'ai très bien connu, était différent, dans sa conversation, de son œuvre, je préférais son œuvre. Mais ce n'était pas mal. Ivy Burnett a été merveilleusement intelligente pendant les quatre heures de conversation que j'ai eues avec elle, mais je ne l'ai vue que quatre heures. Mais Céline que j'ai vu souvent et longuement avait, en plus, le même génie verbal quand il parlait que quand il écrivait. Et c'est ce qui est unique. Il y avait du phénomène en Céline, tout cela était on ne peut plus naturel en plus, il n'y avait qu'à enregistrer sur magnétophone et tous les épigones pouvaient s'aligner.

   Ils sont nombreux. Je me rappelle mon ami Rebatet catastrophé et pulvérisé d'admiration à l'apparition du Voyage ; il avait commencé un grand livre et Céline venait de lui couper l'herbe sous le pied. Je crois me rappeler qu'il m'a dit avoir déchiré tout ce qu'il avait écrit. Mais Rebatet n'a publié Les Décombres et Les Deux Etendards que bien après Sartre qui reste le plus célèbre des élèves de Céline. Un élève doué, mais pas très élégant. S'il a mis en exergue de son premier livre une phrase de Céline, il n'en a plus beaucoup reparlé depuis. Céline s'en est chargé.

   Queneau avait débuté avant Céline. On n'en parlera pas. Mais tout le monde est bien d'accord pour constater qu'avec l'apparition du Voyage il y a eu quelque chose de changé dans la littérature en France. Un coup de tonnerre dans un ciel serein. La guerre s'annonçait par Céline. Et il a fait coup double, quelques années après un second chef-d'œuvre, plus prodigieux que le premier. Mort à crédit paraissait. Gide ne l'avait pas lu (pas plus qu'il n'avait lu L'Age d'homme de Michel Leiris que je lui ai fait découvrir également et qu'il n'a pas aimé). Il m'a dit n'avoir pas pu l'achever, bien sûr. C'était un Si le grain ne meurt... normal.
  Pour Céline, il a commis un article dans La Nouvelle Revue Française qui n'est pas ce qu'il a écrit de meilleur. Lui qui repérait les talents inconnus et qui avait une si grande curiosité aura tout de même passé à côté de Proust qu'il a refusé pour Gallimard et de Céline car son article ne parle pas du génie de Céline, mais beaucoup trop de ses outrances politiques (car je crois que l'article auquel je fais allusion est consacré à Bagatelles pour un massacre).

   Aragon, dont la compagne Elsa Triolet a traduit le Voyage, livre de chevet de Staline, ne s'est pas non plus foulé pour rendre hommage au grand homme. Ceci d'ailleurs n'est qu'un exemple de l'attitude de la gauche qui avait mis Céline sur le pavois (il avait fait un discours sur la tombe de Zola avec eux) jusqu'au jour où Céline partit en U.R.S.S. et en rapporta Mea culpa.

   Immédiatement toute la gauche déchanta. Le génie n'était plus un génie. Céline n'était plus avec nous, il avait touché à la hache, il s'était moqué de Prolo-roi et comment qu'il avait parlé des hôpitaux et des infirmières soviétiques !
  C'est le même phénomène qui a joué contre André Gide lequel présidait les meetings communistes, côte à côte avec Aragon et ces Messieurs. Je me souviens de la gueule que faisait André Gide, obligé de subir un discours idiot d'Aragon tentant de prouver qu'Apollinaire n'était pas un grand poète parce qu'il avait eu le malheur d'écrire : " Dieu que la guerre est jolie. "
  Quelque temps après notre Déroulède nous faisait tous chier. Etait-il pour cela devenu un mauvais poète, c'est la question ?

  Donc j'arrive chez Céline. Et on commence à parler. Droit au but, je lui dis que je trouve insensé qu'on n'ait pas encore écrit un grand livre sur son style. Il me répond :
 " Ils peuvent pas, ils savent pas. "
- Enfin, quoi, depuis que je vous ai vu, il a tout de même paru un bouquin à l'étranger, une thèse en Sorbonne, un article intelligent ?
- Mon cul. Bien, pas question. Je suis l'affreux. Ils ont des ordres. Céline c'est de la dynamite. Tu perds ta carrière si tu parles de moi.
- D'abord ils ne sauraient pas. Regardez, même Poulet, il vous a pourtant vu assez longuement. Quelle idée funambulesque de vous avoir fait parler autrement que vous faites. Il avait qu'à apporter un dictaphone et puis d'ailleurs ce qu'il vous fait dire, c'est pas ça.
- Mais non, c'est un con. Y a personne je te dis.
- Non il y a pas personne puisqu'on vous admire, on le sait bien que vous êtes le plus grand, le seul. Marcel Aymé, Roger (Nimier), ils ne s'y trompent pas. Alors il doit y en avoir d'autres.
- Il y en aura jamais. Tu vis dans la lune.
- Je vis dans la réalité. C'est tout de même insensé qu'on déconne à perte de vue à propos de sottises, qu'on fasse des tartines sur qui vous savez.
  Céline se marrant :
- Ah, le nouveau roman : l'Arpenteur.
- Nathalie Radaute.
- Ah, non, il y a rien à faire. Je me demande pourquoi je continue.
- Pourquoi, parce que vous ne pouvez pas vous empêcher de créer.
- Mais pas du tout. Comme du Flaubert : " La littérature est un godemiché qui m'encule et qui ne me fait même pas jouir. " Mais c'est pour le fric. D'ailleurs il y a que ça le travail. Les autres y travaillent pas. Mon père et ma mère, ils avaient pas d'auto, ils achetaient pas des antibiotiques, ils partaient pas en week-end, ils avaient pas le temps ; ils travaillaient. Il faut choisir : vivre ou travailler. Ils veulent vivre les cons. Moi je travaille.
- Et bien sûr qu'ils en foutent pas une datte, et qu'ils préfèrent l'alcool.
- La bite aussi, M... m... le con. Oublie pas.
- L'argent aussi, mais qu'est-ce qu'ils pourraient faire d'autre ? Eux ils n'ont rien à dire.
- Ben oui, c'est du vent.
- Et puis s'ils avaient quelque chose à dire, ils savent pas comment.
- Dame faudrait travailler, ça s'apprend.
- Pourquoi qu'y vous lisent pas ? Y réfléchiraient, y sauraient peut-être comment c'est fait. Moi j'ai jamais rien lu sur vous, je veux dire sur votre petite musique comme vous dites. Sinon ça et là, un article de Claude Jamet... vous vous rappelez ?
- Non, y a rien.
- Si, y a ce que vous avez écrit, heureusement. Et pas seulement dans les Entretiens avec le professeur Y.
- Mais ça n'intéresse pas. Gaston est près de la ruine. Tu peux pas savoir ce que je lui coûte. Je le dépouille, et pas seulement avec mes Entretiens.
- Ça s'est tout de même bien vendu Nord ? C'est magnifique, vous avez retrouvé le ton, la grande forme. C'était déjà pas mal D'un château l'autre.
- Qui c'est qui t'a dit qu'on avait vendu Nord ? En tout cas c'est pas les picaillons que j'ai touchés.
- En tout cas, c'est épatant. Alors comment vous travaillez ? Vous écrivez quelque chose ?
- Et qu'est-ce que tu veux que je fasse, moi je vois personne. Personne veut me voir d'ailleurs. Et puis j'aime pas les emmerdeurs. Ouais, j'écrit, je bosse.
- C'est la suite de Nord ?
- C'est ça et c'est pas ça. J'y travaillais ce matin je vais m'y remettre quand tu vas partir.
- Et ça avance ?
- Comme ça. C'est pas facile. C'est un métier.
- En tout cas on n'a pas souvent vu un écrivain qui a passé par où vous avez passé et qui, à soixante-sept ans, et bien avant, écrit des bouquins pareils.
- Ils peuvent s'aligner, les autres. C'est chez eux qui y a la panne de courant, même et surtout chez les jeunes. Qu'est-ce que tu veux, nous on est d'avant la fusée, eux y sont d'après.
- Vous croyez qu'il y aura plus de bonhommes qui aimeront la littérature en France ?
- La littérature peut-être, la musique c'est autre chose. Y z'ont que leur cul à penser. Tu comprends ils ont pas de métier, ils sont pas médecins. Ça va dans les Salons, à des cocktails, ça déconne, ça déconne... Y z'ont rien à dire, y savent pas. Nous on est sur terre.
- Et puis s'ils avaient quelque chose à dire, encore une fois il faudrait aussi qu'ils sachent comment l'écrire.
- Oh ! mais t'es un exigeant. Toi t'es foutu, t'es pire que d'avant la fusée. Tu crois au travail honnête, à l'époque du formica ?
- Bien sûr, j'y crois. J'ai qu'à vous regarder.
- Mais je compte pas, je suis jamais cité. T'as lu les encyclopédies, les grands traités. Tous les noms de la littérature de tous les siècles et de tous les temps, il manque pas un moldovalaque, Aragon y renvoie des tartines sur des grands poètes mongols, des Mongoliens qui font dans le réalisme socialiste, mais Céline, pas question. De la merde.
- Et c'est pour quand votre œuvre à la Pléiade ?
- Ça sera posthume. (Hélas, c'est vrai).
- J'avais demandé un jour à Gaston, chez Nimier, il y a de ça 7 ans, quand on se déciderait, après tout y a bien Malraux et Saint-Exupéry.
- Tiens donc, c'est ça les grands hommes, tu savais pas ?
- J'y ai jamais cru.

   Après ça on parle politique.
- Alors c'est pour quand la révolution ?
- T'inquiète pas. Y aura rien avant octobre. Y z'ont loué dans les petits hôtels.
- Et de Gaulle ?
- De Gaulle : il est sauvé grâce à Bobonne. On a fait la révolution à cause du Parc aux Cerfs. Lui, y plaît, y plaît beaucoup. Y baise pas. En fait de gaule... C'est toujours bobonne par-ci, bobonne par-là. Y l'a trompe pas il est sauvé. C'est mieux que pour Coty. Il est fidèle et il la touche pas ; c'est bon, c'est très bon. Il fait pas de jaloux. T'es jaloux toi ?
- Non, pas de la Présidente.
- Tu préfèrerais Marilyn ?

     (Mercure de France, 1985, BC n°186, avril 1998).