SES
 

 

 

 

 

 

 

                                                                                              VIS COMICA

 

 

 

           GUIGNOL'S BAND.

 Jamais le comique n'a été et ne sera chez Céline aussi continu et aussi dépourvu d'ombres et d'arrière-pensées que dans les deux cents premières pages de Guignol's band.
  Le titre, avec son mélange d'anglais et de français et l'équivoque du mot band qui existe dans les deux langues sous une forme presque semblable mais avec des sens différents, ne peut que rester ambigu pour le lecteur français auquel il est destiné. Mais, parmi les sens possibles, l'idée d'une bande de guignols est probablement celle qui s'impose le plus immédiatement, à voir se succéder sur le devant de la scène les principaux personnages du roman.
  Ce milieu des maquereaux français de Londres, de leurs " gagneuses " et des marginaux de divers genres qui gravitent autour d'eux, a tout pour mettre en verve une imagination toujours prête à renchérir sur le pittoresque, et un langage dont la truculence est l'un des atouts.

  Silhouettes, comportements, dialogues, semblent n'exister, lestés d'un poids romanesque minimal, que pour le rire qu'ils sont capables de provoquer : non pas un rire vengeur de satire, ni celui qui surmonte la peur ou l'angoisse, mais un rire qu'on dirait recherché pour le plaisir. Tout ici est mis au service d'un comique ailleurs mêlé, cerné, transformé en moyen d'attaque ou de défense, mais qui dans ces grandes scènes de " la Croisière pour Dingby ", du " Leicester ", du London Hospital ou de chez Van Claben, se déploie presque continûment de trouvaille en trouvaille.

  Ces pages sont de celles qui peuvent faire rire à haute voix un lecteur isolé dans sa chambre, qu'il s'agisse, au début, des incomparables formules de Cascade, ou des gangs qui s'enchaînent ensuite; la deuxième partie maintient, quoique avec une efficacité moindre, cette allure de pantomime qui réduit la plupart des personnages à leurs grimaces, à leurs danses ou à leurs clowneries.
  Jamais autant que dans Guignol's band n'a été évident chez Céline ce don, au total peu répandu dans la littérature française, d'associer narration et comique.
 (Magazine Littéraire, Nouveaux regards, Henri Godard, p. 174).