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                                                                         SES IDEES

 

 

CELINE et la POLITIQUE

         MOURIR pour BLUM ?  JAMAIS : UN PACIFISME SANS RESERVES

  Rien ne serait plus faux que de limiter l'œuvre de Céline à un réquisitoire contre Israël, car Poincaré - qu'il louera paradoxalement dans Les beaux draps - et Viviani, Millerand de même que Clémenceau n'échappent pas au scalpel célinien.
    Craignant d'avoir bientôt à faire " le guignol devant les mitrailleuses d'Hitler ", Céline les qualifie, en raison de leur obstination à avoir refusé de mettre fin à la guerre en 1917 quand la monarchie austro-hongroise le proposa, de :
 
  " tessons retords, aigus maniaques, pantins pervers, cabotins canailles, vieillards ivres de goût de mort, salaisons de Juifs, intraits de prostates pourries, fanatiques des Abattoirs (qui firent durer la boucherie) dans l'espoir unique miraculeux baume pour ces cadavres en suspens, que pas un jeune n'en reviendrait. On a massacré la moitié de la France, la plus jeune, la plus virile pour ravigoter les basses moelles de quatre magots anatomiques ". (Bagatelles pour un massacre, p. 59).

  Il faut comprendre les abattoirs comme la désignation métaphorique des champs de bataille qui ravalent le soldat au rang d'un " être à la mort " pour Heidegger notamment, Bardamu le dit aussi dans Voyage au bout de la nuit, lorsqu'il parle à Arthur Ganate : " On était fait comme des rats ".
  De même, l'incorporation fait dire à Céline dans L'Ecole des cadavres que les régiments sont des " parcs à bestiaux aryens pour grandes tueries juives ". Il mêle ainsi son souvenir d'Ancien Combattant à l'ivresse bachique que lui procure l'antisémitisme. Lucide, il annonce déjà les raisons cachées et les horreurs de la prochaine tuerie européenne, qu'il évoquera plus tard en compagnie de Jacques Benoist-Méchin, considérant que la guerre franco-allemande cachait en fait un conflit judéo-hitlérien :

  " Jamais tant de tranchées, si profondes ! si larges ! si longues ! n'auront englouti tant d'hommes à la fois ! Pour l'immense gloire d'Israël ! pour l'idéal maçonnique ! Pour la vengeance des petits Juifs virés des bonnes places germaniques !...
  Pour la gloire des Bourses, des Valeurs et du Commerce ! et des Bidoches ! Pour l'arrivée fraîche et joyeuse du million de youtres bien pillards qui nous manquent encore et qui se consument d'impatience dans le dénuement des ghettos ! "

  Cette opposition résolue à la guerre, qu'elle qu'en soient les motifs s'explique par le machiavélisme de la raison d'état et par le cynisme des oligarchies qui les soutiennent. En 1914, la guerre fut baptisée " guerre du droit et de la liberté ", avant que Léon Degrelle ne lui ajoutât le préfixe " pseudo " dans sa trilogie Le siècle de Hitler. D'où les craintes justifiées de Céline, qui restent toutefois marquées par l'ironie la plus sulfureuse :

  " Vos femmes sont aussi impatientes de vous mener gare de l'Est que Lizok, Lévy, Yubelkrantz... de vous propulser au casse-pipe. (...) On vous arrangera en pensions pour les veuves bien consentantes ! On se régalera avec vos os... On ira en cars admirer les lieux où vous fûtes sonnés pour les Juifs... (...) Puisqu'ils sont nos maîtres, puisqu'ils représentent le Sel de la Terre, la lumière du Monde, puisque c'est eux qui doivent rendre la terre habitable, alors c'est le moment de commencer ! Tous en première ligne ! Nom de Dieu ! et pas de défaillances ! " (Bagatelles, p. 62).

  Afin de souligner la solitude du conscrit voué à l'anéantissement par des forces occultes, Céline le présente comme la victime de choix du Juif " planqué " à l'arrière et de sa femme, transformée en veuve joyeuse par le hasard de la guerre.
  Ainsi, le personnage de Bardamu, héritier du " miles gloriosus " de Plaute et devenu tragique à l'époque moderne, traverse, irradie l'œuvre entière de Céline : le soldat sera toujours un " barda mu ", un corps monstrueux qui porte au fond de lui une tare mortelle, comme les héros antiques supportaient la responsabilité des actes de leurs aïeux devant les Dieux.
  Chez Céline, l'homme est un astre déchu, condamné aux souffrances éternelles par les divinités modernes que sont la City, le Kremlin, Wall-Street, ou la Bendlerstrasse. D'où son attirance parfois voyeuriste, pour les congrès internationaux, les Loges, les synarchies, dont les responsables, infimes en nombre, engagent pourtant la vie de millions de leurs concitoyens, selon le sens de leurs compromis, de leurs intérêts, et de leurs négociations.
    Céline connaissait cette situation depuis qu'il entra en qualité de médecin en 1916, à la S.D.N., sans que l'on n'eût jamais pu savoir, comme l'écrit Paul Del Perugia, qui ouvrit les portes de cet organisme discret à ce fils du peuple. Là encore, l'image complaisamment diffusée d'un Céline solitaire et reclus mérite d'être contestée : Céline connaissait fort bien les idées de ses contemporains, avait de nombreuses relations avec des peintres comme Gen Paul, des journalistes comme Robert Poulet, des cinéastes comme Abel Gance, et il se reconnaissait aussi dans Les conquérants d'André Malraux, de même qu'il s'intéressait à Eugène Dabit et à Mac Orlan.
  Robert Poulet le lui rendra bien dans son essai Mon ami Bardamu, et plus tard, ne sera-t-il pas invité par l'ambassadeur allemand à Paris, Otto Abetz, à un dîner au cours duquel il se laissera aller à des prophéties inoubliables.

  (...) Mêlant à plaisir l'histoire antique et l'histoire contemporaine, il rappelle le mot fameux de César devant Héna pour railler Jean-Richard Bloch qui cautionna les Républicains espagnols :

  " Veni, Vedi, Retournit, Donnit quelques conférences, fort applaudies, embrassit la Passionaria !... remontit dans bel avion, ronflit, remontit moral, revenit. "

  La guerre d'Espagne est volontairement décrite dans un registre burlesque car elle préfigure d'une certaine façon la drôle de guerre et le désastre militaire et politique de 1940. En filigrane de la haine de la guerre, - les vraies sont celles dont on ne sort pas, écrit Céline -, l'anglophobie qui marquera en 1941 Les beaux draps commence à poindre à travers la dénonciation de l'activité des Juifs anglais Rotschild, Morgenthau, Baruch, et des Banques Lazard, Lœb, Warburg, Dreyfus.
   Lui qui a connu les colonies françaises en 1917 se prend de compassion pour les Hindous du Commonwealth, exploités par les puissants de Londres, qu'il trouve " pas du tout frère de peine, hypocrites puritains, bonimenteurs humanitaires " seulement intéressés par le cours du cuivre, du coton et du pétrole sur les places boursières.
  Cette compassion pour les faibles et les sincères traverse toute l'œuvre de Céline : Bardamu et Ferdinand la ressentent déjà dans Voyage au bout de la nuit et dans Mort à crédit, et c'est pour la même raison que Céline dénonce dans Bagatelles pour un massacre les méfaits de l'alcoolisme. Le constat du médecin cède vite la place au souffle épique de l'écrivain : le peuple n'est souverain " que dans l'alambic ", et ce " colossal ahurissement vinassier " est adroitement mêlé au thème de la guerre.
   Le culte bachique qui lie le vin à la guerre permet à Céline de décrire les conscrits rachitiques et ivrognes des Conseils de Révision , dont parle aussi Lucien Rebatet dans Les décombres, où devant le major, " chacun soupèse ses tares ".

   L'alcool est donc décrit comme l'opium de la République, Céline se souvenant que le nombre de débits de boisson fut augmenté sous la Révolution. Métaphoriquement, il peut alors lier le clairon de la caserne à l'âme du vin. Il s'agit là d'un conditionnement réel du soldat, car il est exact que l'Etat-Major encourageait les soldats à s'enivrer avant l'assaut en 1914 pour leur faire perdre toute notion de danger. De plus, la musique du clairon rappelle l'ivresse dionysiaque que procure la musique, et le clairon rassemblant les troupes, il sonne implicitement la mise à mort des hommes avant le " casse-pipe ".
  Ainsi finira le " cheptel aryen ", dont Céline ajoute dans L'Ecole des cadavres qu'il est " domestiqué, rançonné, vinaigré, divisé, muflisé, ahuri, par nos grands Molochs juifs " qui nous préparent des " agonies pas banales ".
 
 Mais il faut préciser que ce pacifisme inébranlable et cette dérision des codes de l'honneur militaire éloignent Céline des écrivains nationalistes qu'une germanophobie latente ou explicite incitait aussi à n'accorder aucune concession à l'Allemagne, surtout après les accords de Munich et l'entrée de la Wehrmacht à Prague.

   Dès mars 1936, après la remilitarisation de la rive allemande du Rhin, Jacques Bainville pressentait dans L'Action française, une nouvelle guerre franco-allemande. De plus, Céline n'hésite pas à accuser Maurice Barrès et Charles Maurras " d'insignifiance goncourtisane ". Les Croix de Feu du Colonel de la Rocque subissent le même traitement, Céline les accusant de pousser à la guerre à cause de leur nationalisme intégral :

   " Lorsque les Français monteront une Ligue antisémite, le Président, le Secrétaire et le Trésorier seront juifs. " (Bagatelles, p.112).

   Maurras et la Rocque ont dû apprécier. Toutefois, nous aurions tort de voir dans ces attaques de simples plaisanteries nihilistes. Céline eut très certainement connaissance des raisons discrètes pour lesquelles Jacques Doriot quitta le Parti communiste après 1936 pour fonder le Parti Populaire Français : il s'agit d'un trust pharmaceutique juif qui aurait certainement financé le transfuge Doriot dans le but d'affaiblir Maurice Thorez et de faciliter ainsi la survie du gouvernement Blum après la pause de janvier 1937.
   Cette information fut connue en France grâce à Arthur Pfannstiel, qui avait déjà traduit en français, La guerre totale du Feld-Marschall Luddendorff. C'est pourquoi, en 1938, Céline raille ainsi Doriot :

   " Alors avec quoi il va l'abattre Hitler ? Doriot, Avec les Juifs de son parti ? Il veut écraser Staline en même temps ? Brave petit gars ! Pourquoi pas ? D'une pierre deux coups ! Et youp ! là ! là ! c'est gagné ! Nous sommes en pleine loufoquerie. (...) Cocorico ! "  (L'Ecole des cadavres, p.257).

    La position politique de Céline doit donc être nuancée : son pacifisme l'éloigne de l'Action Française pour le rapprocher légèrement du Grand Reich ; son refus des influences sémites faisant alors la jonction " entre Maurras et Hitler ", comme l'écrit Lucien Rebatet dans Les décombres.
   Par ailleurs, son anarchisme foncier et sa quête de liberté d'opinion, son refus de tout embrigadement et son ironie contribuent à l'éloigner de la collaboration franco-allemande et du Cercle de l'Amitié de Fernand de Brinon entre Paris et Berlin. De là le caractère équivoque et mystérieux de son œuvre politique, non que Céline eût été touché par la grâce de Marianne, mais en raison de ce qu'il pressentait au sujet des relations internationales.
  On comprend alors son attentisme, voire son septicisme à l'égard  du Nouvel Ordre Européen, prôné à Berlin. Cette prudence qui ne perce pas toujours dans les pamphlets tant ils semblent enragés, ne date pas de 1940, puisque Céline écrit dans Bagatelles pour un massacre, en 1937 :  

  " Si j'avais voulu hurler avec les " émancipateurs " comme cela me fut tant de fois proposé ! huit jours encore avant Mort à crédit, pas un seul journal de la " gôche ", qui ne soit venu par envoyé spécial me passer une petite liche bien fourrée... M'offrir ses colonnes et à quel prix !... Huit jours plus tard quel déluge ! "  (Bagatelles, p.134).
    
   (NUMA, BC n°109, octobre 1991).