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                                                                                        LA MEDECINE

 

 

 

          

 

           LE MEDECIN-PELERIN

 Dans le monde moderne, l'ascèse se révèle souvent être une tromperie qui permet aux oligarchies financières de subjuguer des nations conditionnées. La maladie et la mort n'apparaissent pas chez Céline comme les produits du hasard mais comme la force de la nature qui se rappelle à l'homme. A Vigny-sur-Seine, le professeur Baryton évoque un cauchemar immonde et atroce, que vient encore renforcer l'âcre monotone du temps.
  Les hôpitaux sont donc le lieu privilégié de la réflexion célinienne : ils symbolisent le travail de la mort qui s'accomplit chaque jour sur les vivants. Qu'ils soient en Flandre, à Paris, à Vigny-sur-Seine, à Londres, à Bambola-Fort-Gono, à Détroit, à Berlin, à Léningrad ou à Clichy - pour se limiter à ceux où Céline exerça -ces hôpitaux montrent Céline en médecin-pèlerin. De plus, la médecine offre à l'écrivain une grille de lecture du monde ; le discours scientifique devient alors le point de départ d'une allégorie raciale : Céline est parvenu à synthétiser dans sa mystique la pensée d'Alexis Carrel et celle d'Arthur de Gobineau.

 Céline pense alors le monde et surtout la nation avec les critères scientifiques de la médecine. Il conçoit la nation comme un corps, une figure organique en quête de vitalité et de puissance. Non seulement Céline dénonce les illusions du modernisme, le mondialisme scientifique et le prophétisme hébraïque, mais il précise encore que la science est au service de la mort ; ainsi du major du service psychiatrique qui détecte les faux-blessés :
 
 " Avec nous autre [un Professeur] avait échoué là, vague en instance de Conseil de Guerre. Cependant comme sa famille s'acharnait à prouver que les obus l'avaient stupéfié, démoralisé, l'instruction différait son jugement de mois en mois. (...) Que pouvait-il bien avoir décidé, lui, pour sauver ses carotides, ses poumons et ses nerfs optiques ? (...) Ahuris par la guerre, nous étions devenus fous dans une autre guerre : la peur. L'envers et l'endroit de la guerre. (...) De temps en temps, l'un d'entre nous disparaissait, c'est que son affaire était constituée, qu'elle se terminait au Conseil de Guerre, à Biribiou au front, et pour les mieux servis à l'Asile de Clamart. (...) L'impuissance du monde dans la guerre venait pleurer là, quand les femmes et les petits s'en allaient, par le couloir blafard de gaz, visites finies, en traînant les pieds. " (Voyage. p. 48).

 En raison de leur rationalisme, la science en général et la médecine en particulier n'intègrent pas dans leur pratique quotidienne la quête du sacré. Pire, la science parachève en la ralentissant la décadence de l'individu vers la mort. Dans cette logique, la médecine ne conjure plus la maladie, mais seulement ses effets. Elle révèle de surcroit à l'individu l'étendue de son désastre.
 Défenseur de l'ascétisme contre le matérialisme, à l'instar de tous les anarchistes de droite, Céline donne à son œuvre une dimension écologique : la dure loi de la sélection naturelle et le déterminisme biologique entre les races est exalté dans Nord par Harras qui veut fortifier les blessés du front de l'Est en les exposant.. aux pires froids. De même, dans Féerie pour une autre fois :

 " Jeûne et Féerie ! Féerie des sens et des passions ! et rigolade ! Qui lit Féerie dîne ! Qui lit Féerie n'a plus faim. " (Féerie. p. 251).

 Céline voit dans l'œuvre le produit des forces de la nature ; la création littéraire est pour le Celte ce que le dolmen est à la Bretagne de ses ancêtres : le respect bienveillant des rites et des secrets de la nature. Mais le rationalisme  et le judaïsme sont des transgressions de cette loi naturelle du paganisme célinien. Dans L'Ecole des cadavres, il dénonce les conséquences des progrès scientifiques sur la guerre. La " Chirurgie des Armées " ressemble sous sa plume au " Théâtre des Armées " de la drôle de guerre, mais tous les progrès évoqués ne font qu'empirer la condition humaine, ce qui en fait donc des transgressions des lois naturelles :

 " Vous serez requinqués sur place, refilés " pronto subito " dans l'impétueuse aventure, jusqu'à l'éventrage final !A la gloire de la corrida ! (...) Ça va barder les corps à corps ! Dix, vingt fois mieux qu'en 14 ! Grâce aux transfusions ! Cinquante fois plus que sous l'Empire ! N'importe quel soldat pourra survivre désormais à de bien plus terribles blessures, de bien plus grands délabrements qu'en 14, des arrachements, des épanchements d'une gravité surprenante, des hémorragies qu'autrefois on aurait tenues pour fatales. " (L'Ecole des cadavres, p. 210).

 Grâce à la " science transfusionnante ", aucun soldat ne sera plus " exempt de sarabande ". Car le sang " en conserves " améliore le " rendement de la soldatesque ". Ce passage parodique vise d'abord les Majors de 1914 qui " amputaient le morceau entier" ; ensuite, Céline raille la dimension sacrificielle du sang versé dans la littérature nationaliste d'avant 1918. Le sang ne symbolise plus le principe de l'identité nationale, le patrimoine génétique commun au soldat et aux ancêtres de sa race.
 Au contraire, Céline fait de ce sang un liquide tourbillonnant - comme tous les objets du maelstrom célinien. En effet, grâce au " Service des injections Compensatrices ", le soldat combattra " jusqu'à la dernière goutte ", au " dernier globule ". Les hôpitaux militaires deviennent la " cuisine des saignants ". La dimension burlesque de ce passage provient des métaphores qui désignent les blessures du soldat par le travail du boucher :

 " A chaque fuite : un litre de sang ! Et hop ! Un coup de pompe ! Et ça refoncera de plus belle, la viande à bataille ! C'est fini les excuses faciles, les virées vers les hôpitaux pour une petite nappe de répandue (...) On utilisera tous les restes, impeccablement, toute la viande, le jus, les os, les rognures du soldat, on gaspillera pas un trouffion. L'envers vaut l'endroit ! On recoud, ça tient, on injecte, c'est marre. Bonhomme comme tout neuf ! On vous fera durer jusqu'au bout ;
  On vous remplacera le morceau entier (Chirurgie Carrel). On vous refera, complètement méconnaissable (...) Ça devient vraiment trop facile avec des progrès pareils de se tenir héroïques des mois... des mois... des années... Y aura plus de raisons que ça finisse. " (L'Ecole des cadavres, p. 280).

 Céline insiste donc sur le caractère grotesque et mortel de la science qui exploite les faiblesses consubstantielles à la nature humaine. Le Bardamu virtuel qu'il exhorte à refuser une nouvelle " féerie " avec l'Allemagne ne pourra même plus escompter une blessure pour échapper à sa condition : la science achète du temps par l'intelligence du savant pour vendre de la souffrance au soldat.
 L'acharnement thérapeutique ne supprime pas la mort, mais la repousse seulement dans l'avenir : la médecine n'est alors qu'un remède lénitif incapable de supprimer les causes du Mal.
 (Céline et la politique (XV), Numa, BC n° 172, janvier 1997, p. 6).