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                                                                    VIS COMICA

 

 

 

JULES (GEN PAUL), ET SES CLIENTS.

 Lui je vous fait remarquer le Jules, puisqu'on parle de ce sale chiard, c'est meurtrir les gens qu'il s'amuse ! la différence de nos natures !... deux caractères !... Un ange serait descendu chez lui qu'il l'aurait traité pis que poisson !... Fallait qu'il humilie les belles, les vexe... il mélangeait une jeune une vieille, encore une Mythologie !...
- Pas beaucoup nerveuses mes Déesses !... Serrez-vous !... serrez-vous, louloutes !...
 Des poses impossibles.
- Faudrait les faire en navets, t'entends ! navets ! pas en bronze ! pas en Saxe ! navets ! Ah mon Olympe ! qu'est-ce que ça donnera au four !
 Il voyait ses modèles qu'au four ! un client l'interrompait... l'œil là... la fenêtre...
- Alors quoi ?... quoi ?... vous ?... satyre ?... une miche ?... un jambon, vous voulez ? toute la belle ? non ?... Monsieur aime pas la plastique ?... pas de plastique !... Un géranium alors ?... Une gouache ! Monsieur s'en fout !... Monsieur dérange !...

 Et il refonçait sous son sofa... c'était sa réserve des gouaches... il criait de dessous :
- Une procession de la Mer Rouge ?... Quel sujet ? dites !... Quel sujet ?... Des couleurs vives ?... Des bleus ? des jaunes ? vous aimez mieux du pâle ?... du blême ?... Gi ! là ! des nymphes !
 Ah, mais fallait pas que ça lambine !
- Deux mille !... vous verrez le qui du quoi chez vous !... le temps des artistes a pas de prix !... vous comprenez rien !... s'il faut que je renseigne et que je vende !... et puis les manières ! ces dames sont nues ! vous voyez pas ?
 La décence !

  Je connaissais de ses clients qu'il avait chassés, dix ! vingt fois ! des clients vraiment méritants ! des personnes d'une gentillesse !... qu'étaient navrés du genre de Jules !... de ces muffées qu'il prenait... pires ! pires ! qu'il les reconnaissait même plus ! des fois... qu'il les insultait d'autor !... et des vraiment férus de son art !... qu'avaient des salons entiers de lui ! qu'avaient que des œuvres à lui chez eux ! des centaines de statuettes... des fresques !... ils lui trouvaient des excuses... ils lui passaient tout, presque tout... Je les apercevais en attente... ils osaient pas monter là-haut, ils se postaient à l'angle d'une rue, certains faisaient trois fois le tour de Butte... avant de se risquer à sa fenêtre... beaucoup de ses clients me connaissaient... ils m'attendaient square Vintimille, ils me guettaient... je remontais du Dispensaire...
- Comment est-il aujourd'hui ?
- Ignoble !
 Des personnes qui l'adoraient.
- Il est ivre encore ?
- Ah, là là !
 Je prenais toujours la rue Custine... l'Impasse Pilon... Vintimille... ils me remerciaient... si ils tombaient dessus un autre jour, pas trop saoul... dans un de ses moments de bonne humeur :
- Entrez ! Messieurs dames ! Entrez ! J'offre le filtre ! le café comme Abetz a pas ! Je régale !

  Et c'était exact ! Du moka !... mais les personnes osaient pas trop !... une amabilité du Jules ?... ils préféraient la croisée... la dégustation debout...
- Oh ! il est parfait monsieur Jules !
- Je suis content que vous appréciez !
 Le bel usage. Ah, mais pas qu'ils s'appesantissent !
- Allez ouste ! ce petit Tanagra ! Je vous le ferai cuire après la guerre ! Prenez-le tel quel ! Il est mou ?... mou quoi ?... mou ? mou ? vous êtes dur vous ?... votre pognon qu'est mou !... votre pognon !...
 (Féerie pour une autre fois, folio, mars 1992, p.229).