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 Claude BONNEFOY, " Dernier adieu à sa jeunesse. Quelques semaines avant sa mort L.F. Céline a raconté l'histoire de ses vingt ans ", Arts, n°832, août 1961.

 Nous étions chez lui, à Meudon. Il avait fait sortir les chiens, le chat. Seul le perroquet était resté avec nous. Drapé dans sa robe de chambre, assis dans un fauteuil, tournant le dos à sa table de travail, Céline parlait. Il était fatigué, malade, épuisé par des années d'exil et de misère. Mais dès qu'il parlait, il était présent, puissant, intarissable. Souvent il s'arrêtait sur une idée, sur un mot, les reprenait, les ressassait, comme un cheval qui piétine avant le départ, puis il s'envolait littéralement, sa pensée bondissait, ses phrases faisaient flèche, il devenait lyrique, il était le grand Céline.
  Mais s'il monologuait, c'était aussi pour échapper aux questions.
- Qu'est-ce que vous voulez savoir ?... Ma jeunesse ? Mais ça n'intéresse personne... Ça a si peu d'importance. Ce n'est rien, ma jeunesse ça n'existe plus... Vous feriez mieux de demander à d'autres... Ça leur ferait plaisir de parler d'eux... Ils ont une carrière à faire, ils y croient... L'Académie...
  Moi, aujourd'hui, on ne m'aime pas... Et puis c'est triste, ma jeunesse... Vos lecteurs, ils veulent des choses gaies, le monde est bien assez moche comme ça... Alors, inventez, c'est pas moi qui vous contredirai...
 
   Déjà, il parlait d'autre chose, de littérature. Il oubliait Louis Destouches, le jeune homme qu'il avait été. Il oubliait Louis Destouches. Il était Louis-Ferdinand Céline, l'écrivain. Pourtant, il détestait les écrivains. Ecrire, ce seul mot le mettait en fureur. Il y revenait sans cesse.
- Ecrire ?... Qu'est-ce que ça veut dire ?... ça m'horripile !... C'est bien écrit... il écrit bien, elle écrit bien... Regardez comme c'est filé, comme c'est charmant !... Je ne peux pas supporter ça... Ils font des phrases, c'est facile... La création, la vraie, ça demande une grosse concentration intellectuelle, anormale, pas naturelle... J'en parle en médecin... C'est presque un suicide... Quand on en est incapable, on donne dans le charlatanisme... On reste accroché à Bordeaux, à Bourget...
  Tout le monde me dit " lisez ça ". Je regarde... eh bien rien... c'est plat, insipide, ça n'est pas fait, un réalisme merdeux... Ces littérateurs ont moins de style qu'un rédacteur à la préfecture, qu'un pion de lycée à qui on demande d'être clairs... Le monde littéraire, c'est un cirque. Vive les chevaux de bois !... Ah ! si on m'avait dit que j'écrirais, quand j'étais jeune !... Quelle rigolade ! 
 (...) - Comment avez-vous fait vos études de médecin ?
- Je potassais, tout seul. Je suis un enfant de la communale. J'avais une vraie passion pour la culture. Je voulais tout savoir. Et puis, j'avais toujours cette volonté folle d'être médecin, de sortir de ces situations miteuses... J'avais toujours des petits manuels dans les poches. Dès que je pouvais, je les dévorais, dans la journée pendant une pause, ou le soir... J'ai tout appris comme ça, le latin, le grec, les mathématiques, la littérature. Finalement j'ai passé mon bachot, en 1912, à dix-huit ans, puis je me suis engagé au 12e cuirassiers la même année.
- De cette vie n'avez-vous pas d'autres souvenirs que celui d'un labeur incessant, d'une course permanente après un salaire de famine ?
- Je peux vous parler des mœurs de l'époque, des distractions. Oh ! elles n'étaient pas nombreuses pour nous les distractions !...
 
   Tenez, je me souviens d'un détail. Sous les portes cochères le matin, il y avait des bonnes femmes qui vendaient du café au lait, pour les employés... C'était vers 1900. Ça a disparu assez vite.
  1900. Je me souviens de l'Exposition. J'avais un oncle qui faisait le boniment. Sur le bord de l'eau, il y avait les pavillons de toutes les nations. La porte monumentale, place de la Concorde, m'impressionnait beaucoup... Ce qui m'avait le plus frappé ? Le chocolat ! Je n'en avais jamais vu autant. Il défilait sur de grandes plaques de zinc. J'étais très épaté, fasciné !... Ça me séduisait encore plus que les trottoirs roulants.
  Mais en 1912, il était militaire, dans la cavalerie.
- J'étais à Rambouillet... J'étais un militaire bien docile. Je faisais ce qu'on me disait de faire. Pour ça, j'avais l'habitude... J'ai dû apprendre à monter à cheval. Des chevaux, je n'en avais jamais approché. Au début, c'était effroyable, je tombais tout le temps... C'était dur, presque plus dur que les prisons du Danemark et celles-ci étaient pourtant pas roses, une infection !... On n'avait pas le temps de chômer au 12e cuirassiers. On nous réveillait à cinq heures... Il fallait s'occuper de quarante-cinq chevaux. C'est fou ce que ça peut demander comme travail, les chevaux... Finalement, je savais bien tout faire. J'ai fini maréchal des logis.
  Pour le 14 juillet, on défilait à Longchamp. Il y avait des gens jusque dans les arbres pour regarder passer la revue. On nous a envoyé dans les grèves aussi. Je me souviens d'un 1er Mai, rue des Pyramides, où nous nous sommes trouvés face à des travailleurs révolutionnaires qui nous jetaient des pierres. Ils étaient peu nombreux, une quarantaine à peu près. Le 12e cuirassiers, composé de paysans bretons qui parlaient à peine le français, ne risquait pas de fraterniser. C'était pour cela qu'on nous appelait... Ce qui était étonnant, c'était le consentement du peuple à mener une vie de cochon. Les révolutionnaires étaient souvent traités de voyous, même par le peuple. Moi-même, je ne croyais pas à l'époque que ces gens-là pouvaient apporter quelque chose. On ne se rendait pas compte. On respectait l'ordre, la discipline. La question ne se posait pas. (Quand elle se pose c'est déjà fini.)

  (...) Rentré en France, réformé, rendu à la vie civile, Céline dut à nouveau gagner sa vie. Il rêvait toujours de médecine. Il allait l'aborder par la bande, en devenant conférencier.
- J'ai été embauché par la fondation Rockefeller. On parcourait toute la Bretagne en camion. Avec nous, il y avait un Breton canadien qui trimbalait sa femme et ses cinq enfants.
   On faisait des conférences dans les écoles sur la tuberculose. On en faisait jusqu'à cinq ou six par jour. Les paysans à qui on s'adressait et qui parlaient surtout patois ne comprenaient pas toujours nos explications... Ils écoutaient sagement, sans rien dire... Ils regardaient surtout les films... Très instructifs, les films... On voyait des mouches se promener sur le lait... La pellicule cassait toutes les cinq minutes, ou sautait. Ça ne faisait rien... On réparait...
  Moi, je m'étais remis à l'étude... Toujours tout seul. J'ai passé mon second bachot. Puis je me suis inscrit au P.C.N. Mais je n'aurais jamais pu faire mes études de médecine si je ne m'étais pas marié. Je suis entré dans une famille médicale. A Rennes. J'ai épousé la fille d'un directeur... Puis j'ai fait ma médecine dans des conditions normales, tranquillement... Rien à dire sur cette période...
 
 C'est à Clichy qu'il écrivit le Voyage au bout de la nuit, qu'il devint Louis-Ferdinand Céline (du nom de sa mère). Pourquoi est-il devenu écrivain ?
- J'aurais mieux fait d'être psychiatre ! Pourquoi ? Pas par vocation. Je n'y avais jamais pensé. Mais je connaissais Eugène Dabit... Il venait d'avoir un gros succès avec son Hôtel du Nord... J'ai pensé : " J'en ferais bien autant. Ça m'aiderait à payer le terme. " Alors je m'y suis mis, à fond, cherchant un langage, un style chargé d'émotion, direct... J'ai horreur des phrases... du langage bien filé... des petites inventions faciles... C'est très dur de se concentrer... La tête c'est un muscle... Il faut l'entraîner, tous les jours...
  Le livre a fait du bruit. Ça m'a empêché de faire de la médecine... Je regrette, la médecine, c'était ma vocation. Je n'aurais jamais dû écrire... Mon désir était de devenir psychiatre. Cela aurait mieux valu. J'aurais soigné les fous, dans un asile. On m'aurait respecté. On m'aurait craint aussi... Un médecin des fous, on croit toujours qu'il est un peu fou, lui aussi... J'aurais été bien avec le procureur, avec les gendarmes, avec tous ces gens-là. On m'aurait fichu la paix... Le travail m'aurait plu... L'univers de l'asile, cela fait comme une couche isolante. C'est parfait. C'est très bien d'être médecin des fous. Vous êtes utile, vous êtes indispensable ! Tandis que la littérature... les livres... Voyez où ça mène !