SES VISITES

 

 

 

 Visite d'Henri POULAIN, au dispensaire et chez Gen Paul en 1936.  Témoignage inédit, écrit en 1964 et destiné à la seconde livraison des Cahiers de L'Herne.

  J'ai fait la connaissance du docteur Destouches au dispensaire de Clichy, en présence de deux personnes du sexe aimable : une Danoise blonde, surnommée " " La Petite Sirène ", et la remplaçante occasionnelle de Céline, une doctoresse noiraude au nom patronymique bizarre qui ne cessa d'insister sur ses origines arméniennes.
  Céline souriait, ricanait un brin, mais appréciait beaucoup la dame médecin. C'était en 1936, sous le premier règne de M. Blum. A l'époque, Louis-Ferdinand Céline écrivait sans doute Mea culpa, songeait certainement à Bagatelles pour un massacre, mais il ne parlait pas de ses projets.
 
  Dès lors, j'ai commencé à voyager avec l'auteur du Voyage au bout de la nuit. D'abord en autobus. De Clichy à Montmartre, ou de Montmartre à Montparnasse. Côté deuxième classe, bien droit sur la banquette, Céline parlait à voix basse, mimait, riait, écoutait, et aucun Parigot ne soupçonnait qu'il avait pour compagnon de route le père de Bardamu, de qui le génial bouquin était lu partout à des centaines de milliers d'exemplaires.
  Figurez-vous une haute silhouette, l'allure altière, des épaules de charpentier de marine, un manteau brun à carreaux, un gros foulard noué en désordre. Un front haut, la chevelure rejetée en arrière, un visage noble et beau que plus souvent la joie éclairait. L'œil était bleu, transparent, le regard le plus vif, pétillant de malice ou plein de songe. La bouche forte pouvait se changer en grande gueule, mais le sourire était d'un enfant. Ses mains de toubib étaient longues et fines, extraordinairement belles, au point que les femmes de goût les remarquaient aussitôt et commençaient à rêver, ainsi que le faisait, paraît-il, devant Joseph aux onze frères l'épouse de l'Egyptien Putiphar.

  Je n'ai connu qu'un peu après l'extrême étendue du registre de la voix célinienne. Cela se passait à Montmartre dans l'atelier de Gen Paul, où les copains de Céline se réunissaient certains soirs de la semaine, sur le tard d'onze heures.
  Cette assemblée méridienne, les habitués l'appelaient d'ailleurs " la messe de Ferdinand ". En vérité, c'était Ferdinand ou les grandes orgues. Le grand jeu, à pleins tuyaux, de la flûte à la trompette et au tonnerre, engendrait tour à tour des ballets d'opéra, des exodes à fond de train, des retours triomphants, des cités rasées net par un géant coiffeur méticuleux, ou la répétition générale du Jugement dernier.
  Mais dans les fracassants monologues de Céline, on voyait aussi surgir et s'animer un monde de danse macabre : des pitres, les pignoufs, les résignés aux abattoirs, les loups qui fabriquaient les pièges à hommes, les lanceurs de filets à mailles d'acier pour la grande pêche dernière, les pantins qui façonnaient les catastrophes, la suite, le déclin.
  (BC n°148, janvier 1995).