ENTRETIENS L-Z

 

 

         

        

  Comédien connu et reconnu du septième art, septième art, Christophe MALAVOY est un grand admirateur de Céline.

   Christophe MALAVOY, vous publiez cette année votre " Céline : même pas mort ! " Ma première question va être très classique, comment êtes-vous arrivé à Céline ?

 J'ai une certaine attirance pour les gens qui ne pensent pas comme tout le monde, qui osent dire des choses qui ne sont pas à la mode, et vont à l'encontre des sentiers battus, au risque de ne pas plaire. J'ai toujours pensé que le goût de plaire était une limite à la création artistique. Et s'il y en a un qui n'a jamais cherché à plaire, c'est bien Céline, qui l'a d'ailleurs payé assez cher. On pourrait citer aussi Flaubert ; le pavillon de Croisset a quelque voisinage avec celui de Meudon... Je suis d'ailleurs arrivé à Céline après Flaubert pour lequel je me suis longtemps passionné.

  Mais de là à vouloir adapter Céline au cinéma, il y a loin de la coupe aux lèvres !

  Je suis revenu à Céline il y a quelques années, après le tournage de Zone libre, le film de Jean-Claude Grumberg. Je cherchais un autre sujet de long métrage et j'ai soudain repensé à Céline sur lequel rien n'a jamais été fait au cinéma, tous les projets ayant été abandonnés pour diverses raisons. Je me suis donc replongé dans l'univers célinien. J'ai tout lu : les pamphlets, les romans, les ballets...

  Quels sont les obstacles que vous rencontrez ?

 Ils sont nombreux. Faire un film sur Céline, c'est aimer le saut d'obstacles. Il faut surtout un mental très fort, avoir beaucoup d'orgueil et beaucoup d'humilité à la fois. L'obstacle principal, c'est d'être en deçà du délire, de manquer d'imaginaire et de style. Sans dimension poétique, rien n'existe. Céline, c'est la poésie, dans la phrase, le costume, le décor, la lumière...

 " Sur le pavé gluant des petites pluies d'aurore, le jour venait reluire en bleu. " C'est ça Céline : la poésie à tous les étages, le délire, la peur, l'effroi... C'est Turner, Goya, Breughel, Bosch, plus près de nous Odilon Redon... C'est un univers où la beauté et le vice sont étroitement liés, où la mort, la vie et le burlesque sont étroitement mêlés. On est bien sûr très loin de la comédie à la française avec ses stéréotypes, ses dialogues " tendance " et ses décors bourgeois. C'est toute la difficulté de faire comprendre aux producteurs que les gens attendent de l'audace et de la poésie au cinéma.

 Tim Burton, les frères Cohen, Emir Kusturica ou encore Pedro Almodovar auraient eu beaucoup de mal à se faire produire en France. Notre cinéma délire très peu, voilà l'obstacle majeur de la création artistique. Il faut du temps, beaucoup de temps pour convaincre... C'est la grande faiblesse de notre cinéma.
  (Le diable apparaît chez Céline, propos recueillis par David Alliot, Spécial Céline n° 2, sept-oct 2011).

 

 

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  Pour son quatrième entretien, Le Petit Célinien a donné la parole à Christophe MALAVOY. Acteur, réalisateur, metteur en scène, écrivain, Christophe MALAVOY travaille actuellement à la réalisation d'un long-métrage consacré à l'exode de Louis-Ferdinand Céline, ainsi qu'à une adaptation théâtrale des Entretiens avec le Professeur Y.  Il est également l'auteur d'un ouvrage paru cette année aux éditions Balland : Céline, même pas mort !

    Pour écrire ces entretiens, vous avez pris la liberté de mêler fiction et réalité. Quelles sont les raisons qui ont dicté un choix aussi téméraire ? D'une façon générale, quel accueil a reçu votre ouvrage ?

 La seule raison qui vaille en littérature, c'est de prendre des libertés. C'est d'ailleurs ce que n'a pas cessé de faire Céline : Prendre des libertés. Que ce soit avec la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire, la ponctuation, mais aussi le conformisme, l'académisme, le politiquement correct... Ce qui a dicté mon choix, c'est simplement de faire vivre Céline, de l'animer, de le sentir bouger, de ne pas en faire un cliché, une momie, de lui donner de la chair, du souffle, de la colère, de la tendresse, de faire entendre sa souffrance, sa poésie autant que ses excès... et surtout, de ne pas faire ce qui a déjà été fait.

  J'ai voulu un Céline vivant, loin des cercles et des salons, loin des commentaires, des explicââtions, de ceux qui ont des avis, des idées... j'ai voulu être le plus proche de Céline quand il dit : " j'ai pas d'idées moi ! aucune ! je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! (Entretiens avec le Professeur Y).

 Ce qui m'a dicté, c'est surtout une musique, la petite musique de la phrase, le ton juste... la vérité du " bouton de col à bascule. " Quant à l'accueil que mon ouvrage a reçu, je n'en ai aucune idée. Mon éditeur ne m'a pas adressé un mot depuis la sortie du livre. Silence radio. Il est peut-être mort, je ne sais pas. Je ne lis pas les rubriques nécrologiques, je suis donc très mal informé. La seule chose que je sais, c'est que ceux qui lisent m'adressent parfois un petit mot via mon site internet (www.christophemalavoy.com) et me disent le plaisir qu'ils ont eu à la lecture. C'est déjà beaucoup. Et je les en remercie...

 

 Dans les toutes premières pages du livre, vous êtes pris à partie par un donneur de leçons qui n'a pas lu Céline. Ne pensez-vous pas que la personnalité peu avenante de l'écrivain soit un frein à l'envie de découvrir son œuvre ? Comment susciter le désir de lire Maudits soupirs pour une autre fois, ouvrage que vous considérez, " peut-être ", comme le chef -d'œuvre de Céline ?

   Ce que j'ai voulu dire en ouverture du livre, c'est que les " idées reçues " font plus facilement et même plus dangereusement leur chemin que l'opinion personnelle que chacun peut tirer de telle ou telle lecture. Il est assez surprenant de constater que tout le monde a un point de vue sur les pamphlets de Céline alors que très peu de gens les ont eus entre les mains, et par conséquent, les ont lus. Mais tout le monde s'accorde pour répéter ce que chacun a pu entendre dire, combien ils sont violents, abjects, nauséabonds... c'est en général les adjectifs que l'on entend. C'est cela que j'ai voulu mettre en relief et contre lequel je m'élève : condamner sans avoir vu, en l'occurrence sans avoir lu. Vous même, vous dites " la personnalité peu avenante de l'écrivain n'est-elle pas un frein à l'envie de découvrir son œuvre ? " C'est extraordinaire d'imaginer qu'il faudrait une personnalité avenante pour avoir envie d'aller vers un auteur et de le découvrir. Le pire des vices peut être un défaut en morale, pas en littérature. Vous imaginez le nombre d'auteurs qui ne seraient jamais lus ?

 Le meilleur de la littérature n'est que très rarement écrit par des gens " comme il faut ", des gens " avenants " comme vous dites. Sade est-il un salaud ? Tolstoï est-il un salaud quand il écrit La sonate à Kreutzer ? Le plus violent pamphlet contre les femmes. Doit-on faire approuver sa façon de penser par la morale des autres ? " Ce n'est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, disait Sade, c'est celle des autres. " Savez-vous ce qui relie des auteurs aussi différents que le Marquis de Sade, Voltaire, Villon, Chénier, Chamfort, Chateaubriand, Victor Hugo, Vallès, Céline... la liste est longue... eh bien, c'est la prison et l'exil, et je ne parle pas de tous ceux qui ont eu maille à partir avec la justice comme Flaubert, Baudelaire et bien d'autres...

  La littérature a été portée par la folie, sinon par la maladie, avec des noms aussi illustres que Lautréamont, Proust, Kafka, Nietzsche, Céline... que cherche-t-on ? Des histoires d'amour qui finissent bien ?... Une morale bien bourgeoise qui sauvegarde les apparences et protège les atteintes aux mœurs ?... Vous me demandez comment susciter le désir de lire Maudits soupirs pour une autre fois, il y a dans cette œuvre la féerie d'un Marc Chagall et les hallucinations d'un Goya ou d'un Jérôme Bosch. André Gide avait d'ailleurs, à mon sens, très bien résumé le style célinien. " Ce n'est pas la réalité que peint Céline, disait-il, mais l'hallucination que la réalité provoque. " Maudits soupirs... est une première version de Féerie pour une autre fois. Je la trouve personnellement supérieure.  

 Le lecteur pourrait vous reprocher une certaine mansuétude à l'égard des engagements idéologiques qui ternissent l'œuvre de Céline. N'avez-vous pas le sentiment, en développant une rhétorique que d'aucuns pourraient qualifier de spécieuse, d'être l'avocat du diable ? N'y a-t-il aucune provocation à faire dire à Céline : " Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? ou " A côté de Staline, Hitler était à l'époque un jeune puceau ? "

  Je n'épargne pas l'hystérie antisémite de Céline ni ses furies antibourgeoises, anticommunistes, anticléricales, antimilitaristes... Je tente de mettre en lumière toutes les contradictions du personnage et elles sont nombreuses. Je donne la parole aux faits et restitue ce qu'il a dit avant la guerre, bien avant l'extermination des Juifs par les nazis, mais aussi ce qu'il a pu dire après la guerre, comme par exemple ce propos sur l'antisémitisme qu'il confie en 1947 à un étudiant américain, Milton Hindus, lors d'un échange épistolaire qui sera réuni par ce dernier dans un livre L. F. Céline tel que je l'ai vu. Il dit ceci : " Il n'y a plus d'antisémitisme possible, concevable - L'antisémitisme est mort d'une façon bien simple, physique si j'ose dire... il est temps de mettre un terme à l'antisémitisme par principe, par raison d'idiotie fondamentale, l'antisémitisme ne veut rien dire - on reviendra sans doute au racisme, mais plus tard et avec les juifs - et sans doute sous la direction des juifs si ils ne sont point trop avilis, abrutis - ou trop décimés dans les guerres. " Ce que les gens savent peu, c'est que Céline avait une véritable admiration pour les juifs, il appréciait leur intelligence, leur sens de la solidarité, leur côté messianique... paradoxalement, il a pu dire " Vive les juifs bon Dieu ! " ou encore " j'étais fait pour m'entendre avec les youtres ! ".

  Je ne porte pas un jugement moral sur l'homme ni sur l'écrivain, mais je tente de comprendre la " tragédie " de Céline et comment la mort, la grande inspiratrice de toute son œuvre, va le conduire jusqu'au bout de la nuit. Je remets l'homme au cœur du contexte, au cœur de l'histoire sans laquelle on ne peut saisir les enjeux. Je ne pense pas qu'il y ait provocation à faire dire à Céline " A côté de Staline, Hitler était à l'époque un jeune puceau ! " ni même " Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? " N'oubliez pas le contexte dans lequel je les fais dire à Céline. Si vous sortez ces phrases de leur contexte, elles peuvent apparaître comme vous dites provocantes, mais si vous les replacez dans le contexte, c'est autre chose... nous sommes en 1938, avant l'Holocauste, quand je fais dire à Céline "... Et le danger à l'époque, c'était qui ? Hitler ou Staline ?... Qui a déporté durant la collectivisation des terres des millions de personnes dans les camps de travail du goulag en Sibérie ?... et qui les a fait crever d'épuisement et de faim ?... Qui a réalisé les Grandes Purges de 1937 ?... qui ont encore fait des milliers de morts et disparus ?...

  Qui a fait déporter intégralement toutes les minorités du pays ? Qui a sédentarisé par la force toutes les populations nomades d'Asie centrale ?... Qui a nié l'existence des famines de 1932 et 1933 qui ont fait encore des milliers de morts ?... Qui a crée la police politique ?... la redoutable Tcheka, véritable rouleau compresseur des libertés individuelles ?... Qui a crée les juridictions spéciales du NKVD qui décrétaient sans appel les sentences de mort ?... Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? Des milliers d'officiers polonais abattus d'une balle dans la nuque ? Toute l'intelligentsia polonaise supprimée de la carte !... A côté de Staline, Hitler à l'époque était un jeune puceau ! il faut se remettre dans le contexte de l'époque, je le répète, je rabâche, je sais, je gâtouille !... j'ai le droit, je suis vieux !... C'est bien facile de juger l'Histoire une fois qu'elle a eu lieu ! C'est comme les trains, c'est plus facile de les regarder passer que de les faire partir à l'heure ! "

  Voilà le contexte. Pardonnez la longueur de la citation mais elle me semble nécessaire pour éclairer le lecteur. On ne peut pas citer le point sans le contrepoint. C'est usurper le sens, et c'est un peu commode. Je ne pense pas faire preuve de mansuétude à l'égard des engagements idéologiques de Céline, je tente de faire comprendre les enjeux et la complexité des évènements dans une période très tourmentée dans laquelle il n'était pas si facile de voir clair. Pour la majorité des Français, le danger venait de l'Est et du bolchevisme qu'ils craignaient de voir s'étendre jusqu'à Brest. Beaucoup voyait en Hitler un rempart contre le danger bolchevique. L'Histoire s'écrit toujours du côté des vainqueurs. Il faut se méfier des raccourcis et des idées reçues. Et quand on cite une phrase, toujours la remettre dans le contexte. C'est le devoir du journaliste comme de l'Historien. Vous connaissez l'aphorisme, " donnez-moi deux phrases de n'importe qui et je le ferai pendre ! "
  (Propos recueillis par Emeric Cian-Grangé, Le Petit Célinien, 14 novembre 2011).