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MEILLEURS ECHOS

 

 

 

 Christophe MERCIER

 Présenter de manière pertinente un livre comme Féerie pour une autre fois à des néophytes n'est pas chose aisée. Saluons Christophe MERCIER qui signe cet article dans la revue Commentaire (printemps 1994).

 " Avec la publication de Féerie pour une autre fois, de Normance (pourquoi décider de l'appeler simplement Féerie II ? Normance est un si beau titre), et des Entretiens avec le professeur Y, l'œuvre de Céline dans la Pléiade est - presque complète et s'impose comme la plus importante du XXème siècle français.

  Les romans publiés ici sont les plus injustement méconnus de Céline - parce que les plus " jusqu'aux-boutistes " -, donc les plus difficiles à lire. Mais aussi ceux qui, lorsqu'on y entre, suscitent le plus d'admiration. L'œuvre de Céline est, comme celle de Marcel Aymé, une vaste suite de fragments d'autobiographies fantasmée.

 De l'enfance passage Choiseul (Mort à crédit) à la retraite de Meudon (certaines sections de D'un château l'autre), en passant par la guerre de 14 et l'Afrique (Voyage), le Londres des années de guerre (Guignol's band), les années de médecine pour la S.D.N. (certains passages des pamphlets) ou en banlieue (Voyage), le départ pour Sigmaringen et le Danemark (la trilogie finale).

 Dans cette optique autobiographique, Féerie et Normance " encadrent " la trilogie finale : on y voit Céline à Montmartre pendant la guerre, donc avant l'exil, et en prison au Danemark (donc après la randonnée contée dans la trilogie). Simplement, alors que dans ses autres romans Céline fait naître l'émotion, tricote son style, à partir d'un tissu narratif anecdotique, il en arrive, dans Féerie et, surtout, dans Normance, à évacuer totalement l'anecdote, à parvenir au sommet de ce que peut parvenir à faire un écrivain : faire un livre d'émotion pure, dégagé de toutes les contingences d'un scénario. Un livre dans lequel l'émotion (toute la gamme des émotions, du rire le plus franc à des moments d'angoisse, de bouffonnerie noire) passera uniquement par le style, la respiration de la phrase. Un livre de pure abstraction, en quelque sorte - à ne pas confondre avec le formalisme : la forme de Céline n'est pas préconçue, elle s'invente au fur et à mesure, au gré des émotions, des couleurs, des sons, des images. Pas de scénario, donc. Qu'on en juge : Normance (400 pages dans l'ancienne édition de la collection blanche) raconte ce qui se passe dans la cage d'escalier d'un immeuble montmartrois, une nuit de bombardement. Point. On est loin de l'épopée qu'était le Voyage (de l'Afrique aux Etats-Unis), ou romans de la trilogie finale, à travers l'Allemagne en feu.

  Dans Normance, Céline fait, avec génie, la démonstration que lui seul est capable de faire : de la littérature pure, avec les seuls outils de la littérature, les mots. Mais des mots qui n'ont plus pour fonction de raconter, des mots qu'on a l'impression de redécouvrir dans un nouvel assemblage, qui retrouvent leur fonction première : traduire l'émotion. Malheureusement, Féerie et Normance furent peu lus. Trop difficiles, trop abstraits - trop drôles, peut-être, aussi, trop excessifs dans leur bouffonnerie, trop pathétiques, quand Céline y parle de la prison.

  A leur sortie, personne n'y a rien compris. Ni les vieux copains, comme Rebatet, à qui Céline semble " essoufflé " (alors qu'il n'a jamais été aussi léger, aérien). Ni Malraux (qu'on peut estimer, certes, mais qui, à côté de Céline, reste un nain littéraire. Qui n'en serait d'ailleurs pas un ? Giono ? Genet ?), Malraux qui, parlant de ces romans (et de ceux qui vont suivre. Rendons-lui justice : il ne faisait pas de détails et n'appréciait que Voyage - le moins " célinien " des livres de Céline, celui où il utilise le plus la langue de tout le monde, Céline avant Céline), parlant des ces romans donc, ne rate pas l'occasion de proférer un de ces pompeux oracles dont il a le secret : " Céline n'a plus rien à dire. Le style de Céline, c'est celui des monologues des chauffeurs de taxi, pleins de lieux communs, dépourvus d'intérêt (je cite de mémoire). " Lisant cela (entretiens de Malraux avec Frédéric Grover), on croit rêver !

  Evidemment, la littérature pour dire quelque chose, c'est bon pour Malraux (et quand c'est fait avec moins de talent encore, on tombe jusqu'à Albert Camus. Céline, lui, n'a jamais rien eu à dire. Aucune idée à exprimer (même dans ses pamphlets) : il trouvait ça vulgaire les idées dans la littérature, et il avait raison. La littérature considérée comme un moyen (d'exprimer des idées), et non pas comme une fin, ce n'était pas son affaire.

 Non, ce qu'il voulait, lui, c'était de la littérature pure, du concentré d'émotions, de la quintessence de style. Et il y parvient dans ces deux livres exceptionnels, en dehors de toutes les normes, que sont Féerie et Normance. Souhaitons que cette émotion dans la Pléiade leur donne une nouvelle vie, qu'on commence à parler de Céline comme d'un auteur qui aurait écrit autre chose que le Voyage.

  De plus, pour les céliniens fervents, cette édition a le mérite de donner les divers états du texte (certains avaient déjà paru chez Gallimard sous le titre Maudits soupirs pour une autre fois). Et, pour une fois, cela ne relève pas de la pratique masturbatoire des " variantes " commune à plus d'un universitaire, mais c'est indispensable à qui aime Céline : dans ces récits préparatoires, ces ébauches, on trouve des passages qui ne sont pas repris, ou peu développés, dans les textes achevés. Ces " appendices " sont donc, véritablement des inédits de Céline. Une aubaine. S'il n'y a qu'une Pléiade à acheter cette année, c'est bien celle-là.
  (Un livre d'émotion pure, BC n°141, juin 1994).