SES IDEES

 

 

 

                       PROPOS D'ERIC MAZET.

 - Selon vous, Céline , anar ou facho ?

 Céline n'avait confiance en aucun régime politique pour soulager la misère humaine. Fasciste, comment pouvait-il l'être, lui qui ne croyait pas en l'homme, c'est-à-dire en l'homme idéalisé par Rousseau ? Céline est l'héritier de La Rochefoucauld, de La Fontaine, des grands sceptiques, ou des grands pessimistes comme Maupassant ou Schopenhauer. Depuis la guerre, il ne croit plus aux hommes, à ce qu'ils disent. 
  En 1916, dans une lettre à Simone Saintu, il confie : " Ne croyez pas que je professe une haine quelconque pour mes semblables, j'aime au contraire les voir, les entendre, mais je fais mon possible pour échapper à leur emprise. " Changera-t-il de caractère ? On l'imagine mal admirer sincèrement un " guide " ou un " chef ".

  Ses idées sur l'éducation des enfants vont à l'encontre de l'embrigadement. On a même parlé d'un Céline soixante-huitard. " Nous sommes recouverts d'immondices civilisés ", écrit-il en 1933 à Evelyne Pollet. Anarchiste alors ? Comme Jules Vallès qu'il admirait ? Communard ? Comme Lucien Descaves, dédicataire de Mort à crédit ? Céline aimait l'ordre et la paix, se méfiait trop de toute association, pour être un militant anarchiste de gauche. Anarchiste de droite par individualisme ? Mais c'est oublier son idéal de " communisme Labiche ", sa compassion pour les malades et les pauvres. Anarchiste rêvant à un ordre idéal, comme beaucoup d'anarchistes... Donc irrécupérable.

 - Collabo ou salaud ?

 Ni l'un ni l'autre, à mon avis. Il faut partir de son voyage à Leningrad en 1936 où il découvre un régime politique carcéral et tortionnaire, matérialiste, un pays où les fonctionnaires sont des policiers, où la liberté d'expression poétique ou artistique est interdite. La petite musique individuelle est condamnée. En ce sens Bagatelles est la suite de Mea culpa. Sa hantise de voir déferler les armées soviétiques sur la France lui fit concevoir les armées hitlériennes comme un rempart contre une invasion asiatique.
  Il imagine une longue guerre entre Hitler et Staline qui préserverait la France du conflit. On peut lui reprocher de ne pas s'être soucié du sort des juifs allemands. Mais à l'époque, ni les Américains, ni les Soviétiques ne s'en souciaient, et ils refusaient d'accueillir les émigrés juifs.

  La guerre et la défaite de 1940, Céline les vécut très mal. Au point d'en avoir " l'aiguillette nouée ", comme il l'écrira à Edith Follet. Les Beaux draps ne sont pas écrits à la gloire du vainqueur. C'est le constat amer d'un naufragé, au creux de la vague, qui espère malgré tout regagner un port. Céline est bien sûr aveuglé par son antisémitisme, et ne voit pas les horreurs de son temps.
  Collabo ? Avec qui ? Pas avec le régime de Vichy qu'il méprise totalement. Avec les marionnettes de la zone occupée ? Il est tenté d'entrer en action. Le 10 décembre 1941, il demande à Lestandi, directeur du Pilori, de convoquer les vedettes de la Collaboration pour connaître leurs projets. Très vite, le pessimisme le reprend quant à l'avenir de la France, et très tôt il prédit la défaite allemande. Il se réfugie dans un excès qui déroute même les ultras. On demande des articles au " prophète ", il envoie des lettres fanatiques, certaines sont censurées. Deux ou trois fois, il prend la parole, ses propos déroutent, et c'est peu en quatre ans.
  On peut évidemment lui reprocher de n'avoir su se taire. On peut lui reprocher d'avoir fréquenté quelques " infréquentables ", d'avoir gagné de l'argent avec les rééditions des pamphlets, mais il n'est pas le collaborateur tel qu'on le définit. La seule fonction officielle qu'il a occupée est celle de médecin à Sigmaringen, poste qu'il a accepté dans le but unique de gagner le Danemark.

  Salaud ? Je m'en tiendrai à la lettre du colonel Rémy, bras droit de De Gaulle, agent secret de la France libre, adressée à Henri Mahé le 24 juillet 1949 : " Je suis content que vous ayez vu Céline. Vous connaissez mon opinion sur le sort qui lui est fait alors que tant de petits saligauds ou de petits opportunistes se promènent en liberté ou tiennent même le haut du pavé. Il est des cas où l'injustice honore ceux qui en souffrent, si d'autres en profitent. "
  Pour Rémy, était un salaud celui qui avait dénoncé. Est-ce le cas de Céline ? On a fait accroire qu'il avait dénoncé Desnos en 1941, lequel écrivait librement dans la presse de Vichy, et sera arrêté en 1944. Est-il besoin de charger la barque ? Céline avait des amis dont il n'ignorait pas l'engagement dans la Résistance : Mourlet, Tuset, Chamfleury, Arzel, qui lui conservé leur amitié. On accuse Céline d'avoir dénoncé comme juif le docteur Hogarth, médecin-chef du dispensaire de Bezons. Ce n'est pas clair. D'origine haïtienne, non naturalisé français en 1940, le docteur Hogarth est visé par la loi du 16 août 1940 interdisant la médecine aux praticiens étrangers.

   Le 29 octobre 1940, le docteur Destouches pose sa candidature pour ce poste, envoie un curriculum vitae, y joint une lettre de sa main écrite à la troisième personne, qui peut être une copie : " Le poste de médecin du Dispensaire Municipal de Bezons (Seine-et-Oise) est actuellement occupé par un médecin étranger juif non naturalisé. En vertu des récents décrets, ce médecin doit être licencié. Le Dr Destouches présente sa candidature à ce poste. Le docteur Destouches a pratiqué depuis 1924 dans des dispensaires municipaux de Banlieue. Il est pleinement qualifié pour ce poste. " Odieux bien sûr ! même si le poste était déjà vacant. Impardonnable s'il ne l'était pas. Mais, en regard des dates, cette histoire de dénonciation n'est pas claire. Céline est nommé le 21 novembre 1940 au Dispensaire de Bezons. Qu'est devenu le Docteur Hogarth ? Après guerre, on le croise dans les rues de Bezons. Pendant la guerre, le docteur Destouches entretient d'excellentes relations avec Madame Hogarth, elle-même médecin au dispensaire jusqu'en février 1942, date à laquelle elle part en Algérie pour une " mission anthropologique " dans le cadre de la Sécurité sociale.
  Décidemment, avec Céline, rien n'est clair. Il y a encore des zones d'obscurité. Doit-on s'attendre au pire ?
 (Joseph Vebret, Céline l'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p.151)