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VIS COMICA

 

 

 

  LA VAISSELLE DE CHATEAUBRIANT. 

 Au moment un larbin lui chuchote... qu'est-ce que c'est ?... quelqu'un !... M. de Chateaubriant est là !... Alphonse !... il désire parler à Monsieur l'Ambassadeur !
- Qu'il entre !... qu'il entre !...
 Alphonse de Chateaubriant !... le larbin le précède... le voici ! il boite !... il entre... notre dernière rencontre, à Baden-Baden, il boitait moins, je crois... à l'hôtel Brenner... il avait le même chien, un vraiment très bel épagneul... il était habillé pareil, lui... en personnage de son roman... depuis son film " Monsieur des Lourdines " ... il change plus de costume... le personnage... ample cape brune, souliers pour la chasse... oh mais ! oh si !... le feutre tyrolien est nouveau !... la petite plume ! d'une main l'épagneul en laisse, l'autre main, un piolet !... où il allait comme ça, Alphonse ?... il nous le dit tout de suite...

 (...) - Mon cher Abetz ! mon cher Céline !
 La même voix qu'à Baden-Baden... très chaleureuse !... l'urgence affectueuse !
- Pardonnez-moi ! j'arrive ici !... j'ai tout fait pour vous prévenir mon cher Abetz ! hélas !
- Mais voyons Chateaubriant ! mais vous êtes chez vous !
- Vous êtes trop bon, cher Abetz !
 (...) - Comprenez ! comprenez Céline ! comme je l'ai écrit : la victoire appartiendra à l'âme la plus hautement trempée !... la spiritualité d'acier !... nous avons cette qualité d'âme, n'est-ce pas Abetz ?
- Oh certainement Chateaubriant !
 Abetz va pas le contredire !
- L'âme !... l'âme, notre arme... la bombe... je l'ai ! je l'aurai !
 (...) Hoffmann comprend pas bien...
- Avec quoi votre bombe ?
- Oh cher Hoffmann !... pas une bombe d'acier ! ni dynamite !... mille fois non !... une bombe de concentration ! de foi ! Hoffmann !

 (...) Je vois qu'on s'entendait admirablement... d'accord sur tout !... la célébration de la Victoire place de la Défense, toutes les délégations d'Europe autour de la formidable statue, dix fois plus grosse, large, haute, que la " Liberté " de New York ! quelque chose ! l'Aède à l'Honneur et sa barbe !
  C'est à ce moment-là, je ne sais pourquoi, qu'ils se sont mis à ne plus s'entendre... Chateaubriant réfléchissait... Abetz aussi... Hoffmann aussi... je disais rien... Chateaubriant rompt le silence... il a une idée !...
- Vous ne trouvez pas mon cher Abetz que pour un tel évènement ? L'Opéra de Berlin ? l'Opéra de Paris ? les deux orchestres ?
- Certainement ! certainement mon cher !
- La Chevauchée des Walkyries ! le seul air ! oh, le seul air ! celui-là !
 Nous étions aussi d'accord ! tout à fait ! la Chevauchée !
 Mais voilà qu'il nous la siffle ! la Walkyrie !... et faux ! la Chevauchée !... il la chantonne... encore plus faux !... il mime la trompette avec son piolet ! de sa bouche au lustre ! comme s'il en soufflait !... tant qu'il peut !... Abetz se permet un mot...
- Chateaubriant ! Chateaubriant ! je vous en prie ! permettez-moi !... la trompette seulement sur le do !... final ! final ! pas sur le sol ! ce sont les trombones sur le sol ! pas de trompettes... pas la trompette, Chateaubriant !

- Comment, pas la trompette ?
Là je vois un homme qui se déconcerte !... d'un seul coup ! le piolet lui tombe des mains... une seconde, sa figure change tout pour tout... cette remarque !... il est comme hagard !... c'est de trop !... il était en plein enthousiasme... il regarde Abetz... il regarde la table... attrape une soucoupe... et vlang ! y envoie ! et encore une autre !... et une assiette !... et un plat !... c'est la fête foraine ! plein la tête ! il est remonté ! tout ça va éclater en face contre les étagères de vaisselles ! parpille en miettes et vlaf !... ptaf !... partout ! et encore ! c'est du jeu de massacre... le coup de sang d'Alphonse ! que ce peigne-cul d'Abetz se permet que sa Walkyrie est pas juste ! l'arrogance de ce paltoquet ! ah célébration de la Victoire ! salut !... ptaf ! vlang ! balistique et têtes de pipes !... il leur en fout !... fureur, il se connaît plus ! si ils planquent leurs têtes l'Abetz et Hoffmann ! l'autre bord ! sous la table !
 (D'un château l'autre, Gallimard 1969, p.250).