LES ANIMAUX

 

 

 

 

   
   LES PUCES ET LE GOELAND.

  A l'envoûtement de la baie d'émeraude personne échappe !... souveraine ivresse !... climat ! coloris !... violence de la mer !... mais la vengeance c'est les puces !... trois jours de plage vous tournez cloques, vous vivez plus ! J'ai un ami, tenez, Rebelle, le Prince Rebelle ! Je peux vous dire que j'ai jamais vu une aussi jolie bonbonnière que son appartement de vacances... quatre pièces de style, pur style Empire ! marine Empire ! et comme enchâssé dans le rempart !... il donnait sur le Fort National... tout à son regard : la Rance... l'horizon... Saint-Cast... Fréhel !...

 Mais il se labourait tellement ! des puces !... les flancs, les mollets, l'entrecuisse, qu'il a fini en abcès ! de pas vouloir quitter sa vue !... des abcès de plus en plus graves... les gens riaient de le rencontrer... la façon qu'il se grattait ! hardi ! Ah mais sans lâcher son monocle... la dignité ! l'allure quand même !... en montant descendant la rue, la seule, " Saint-Vincent "... et finalement il est mort au mois de septembre à l'équinoxe... de septicémie... de ses plaies... Je lui disais :
- Allez-vous-en Prince !
- Je les sens plus !...
 Les puces l'ont eu ! Le Prince était infesté certes, mais toutes les créatures pareil ! et les oiseaux donc ! je voyais un goéland se gratter sur la longue cime des hangars, là sous nos fenêtres, des heures et des heures !... le noble volatile ! et de l'autre côté du Casino ! il faisait les cent pas comme Rebelle, les cent pattes... il partait plus du tout pêcher... il fonçait sur des bouts de poisson, des restes des cageots, les ordures... un goéland à la retraite en somme... à la nuit on le voyait regrimper, très très péniblement... il juchait dans une fausse fenêtre dans un trompe-l'œil du Casino !... tout au faîte... il dormait là...

 Je pense à la bouzillerie totale ! aux derniers jours, aux phosphores !... C'était pas une bête à s'enfuir... il a sûrement fini là, tel quel... il aurait fallu un phénix !... pensez phénix !... plus rien maintenant est phénix... Saint-Malo non plus !... ni Todt qu'avait tout préparé ! Ah c'est d'une tristesse d'épisode !... Je vais vous renfrogner... faut pas !...
 (Féerie pour une autre fois, folio, 1992, p.97).