LES ANIMAUX

 

         

           L'ARCHE DE LUCETTE.

 - Et tous vos chiens et chats, vous n'en avez pas gardé la trace ?
 - Je n'ai fait que ça ! J'avais des milliers de bandes magnétiques. Pour moi, les années 90, 80, 70, 60, ne furent qu'une longue série d'aboiements, de miaulements, de pépiements. Depuis la mort de Louis, mes seuls repères sont mes animaux. Je compte par bête, pas par année. C'est une bonne femme qui nous trouvait des chiens perdus. Elle avait un refuge à Viroflay, j'y allais avec Louis, ou bien seule, par le pavé des Gardes, tout en haut.
 Quelquefois, on prenait un éclopé en fin de course qui nous claquait dans les doigts au bout d'une semaine, d'autres duraient plus longtemps. C'était toujours les pires qu'on adoptait. Ce que Louis a pu pleurer ! Je l'ai vu veiller une chienne à l'agonie, il lui tenait la patte toute la nuit dans sa main gauche, et de l'autre il continuait à écrire.
 François en a compté cinquante-deux depuis Bébert 1er, de Korsor à Meudon : des chats comme Tête de Choux, Sarah, Mouche, Tomine, Flûte, Neutron Proton, Billy, des chiens comme Bessie, Bonzo, Agar, Madame Dubois, Frieda, Ingeborg, Polka, Jasmin, Delphine, Le Vieux Tom, Tom, Trao, Wolf, Flora, Balou, Cricri, Gigi, Moune... Tous enterrés dans le jardin. J'en oublie certainement, jusqu'à ces trois voyous-là...

 - Sans compter les perruches, Lucie...
 - C'était pas des perruches, c'était des personnatas et des agapornis, je les foutais tous dans la même cage. Y en avait qu'un qui avait sa cage à lui, c'était Toto, les autres étaient soixante à hurler. J'avais des tisserins qui volaient où ils voulaient dans toute la maison. Ça foutait des plumes partout. Quand je ne m'occupais pas assez d'eux, ils rouspétaient. Un jour, un tout petit est venu me voir dans la salle de bains. Je lisais le journal dans ma baignoire, il a transpercé Le Figaro avec son bec !
 - Je n'ai jamais rencontré une femme qui aime autant les oiseaux.
 - Mon préféré, c'était Oswald, mon harz...
 - Oswald ? Harz ?
 - Vous ne connaissez pas les " harz " ? Ce sont des petits serins spéciaux qu'on ne trouve qu'en Forêt-Noire. Ils ne mangent que de la pomme de terre. Chaque savetier, là-bas, en a un, il le met dans une cage au-dessus de lui pendant qu'il fabrique ses sabots : le harz chante les airs du coin. Le mien improvisait des mélodies à lui : Oswald était un artiste. Je l'écoutais pendant des heures. Il était rouge sang. Un matin, un plombier me l'a volé.

 - Un singe, vous n'en avez jamais eu envie d'un ici ?
 - Oh, si ! Michel Simon me parlait toujours de sa guenon. Vous savez, celle qui ressemblait à Arletty... Qu'est-ce qu'ils s'entendaient bien tous les deux ! Quelle intelligence ! Il est venu souvent ici après la mort de Louis. Il parlait très bien de Céline et moi il me comprenait, il lançait toujours des réflexions sensibles sur ma danse : il s'y connaissait, il avait été acrobate ! Il jouait avec les chiens, la tortue " Petite Maman ", les petits lapins de Mireille...
 - Mireille ?
 - Leur mère ! Une lapine toute noire. Elle m'a fait cinq petits : Peter, Flopsy, Mupsy, Cotton Tail et Mister Mac Gregor... J'ai eu une poule aussi : tous les matins, elle me faisait un œuf dans le bidet de Céline !... 
 - Vous êtes Noée, Lucie...
 - Quelquefois, j'aimerais bien un petit déluge... Qu'elle vogue un peu mon arche ! C'est pas rigolo de rester toujours là.
 (Nabe, Lucette, Gallimard, Folio, juillet 2012, p. 73).