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PERSONNAGES

 

 

 

* Capitaine FRÉMIZON.

 Je ne fis qu'un bond pour aller me réfugier dans ma cabine. Je l'avais presque atteinte quand un des capitaines de la coloniale, le plus bombé, le plus musclé de tous, me barra net le chemin, sans violence, mais fermement. " Montons sur le pont ", m'enjoignit-il. Nous y fûmes en quelques pas. Pour la circonstance, il portait son képi le mieux doré, il s'était boutonné entièrement du col à la braguette, ce qu'il n'avait pas fait depuis notre départ. Nous étions donc en pleine cérémonie dramatique. Je n'en menais pas large, le cœur battant à la hauteur du nombril.
  Ce préambule, cette impeccabilité anormale me fit présager une exécution lente et douloureuse. Cet homme me faisait l'effet d'un morceau de la guerre qu'on aurait remis brusquement devant ma route, entêté, coincé, assassin.
  Derrière lui, me bouclant la porte de l'entrepont, se dressaient en même temps quatre officiers subalternes, attentifs à l'extrême, escorte de la Fatalité. Donc, plus moyen de fuir. Cette interpellation avait dû être minutieusement réglée. " Monsieur, vous avez devant vous le capitaine FRÉMIZON des troupes coloniales ! Au nom de mes camarades et des passagers de ce bateau justement indignés par votre inqualifiable conduite, j'ai l'honneur de vous demander raison !... Certains propos que vous avez tenus à notre sujet depuis votre départ de Marseille sont inacceptables !... Voici le moment, monsieur, d'articuler bien haut vos griefs !... De proclamer ce que vous racontez honteusement tous bas depuis  vingt et un jours ! De nous dire enfin ce que vous pensez... "

 Je ressentis en entendant ces mots un immense soulagement. J'avais redouté quelque mise à mort imparable, mais ils m'offraient, puisqu'il parlait, le capitaine, une manière de leur échapper. Je me ruai vers cette aubaine. Toute possibilité de lâcheté devient une magnifique espérance à qui s'y connaît. C'est mon avis. Il ne faut jamais se montrer difficile sur le moyen de se sauver de l'étripade, ni perdre son temps non plus à rechercher les raisons d'une persécution, dont on est l'objet. Y échapper suffit au sage.
 - Capitaine ! lui répondis-je avec toute la voix convaincue dont j'étais capable dans le moment, quelle extraordinaire erreur vous alliez commettre ! Vous ! Moi ! Comment me prêter à moi, les sentiments d'une semblable perfidie ? C'est trop d'injustice en vérité ! J'en ferais capitaine une maladie ! Comment ? Moi hier encore défenseur de notre chère patrie ! Moi, dont le sang s'est mêlé au vôtre pendant des années au cours d'innombrables batailles ! De quelle injustice alliez-vous m'accabler capitaine !
  Puis m'adressant au groupe entier :
 - De quelle abominable médisance messieurs, êtes-vous devenus les victimes ? Aller jusqu'à penser que moi, votre frère en somme, je m'entêtais à répandre d'immondes calomnies sur le compte d'héroïques officiers ! C'est trop ! vraiment c'est trop ! Et cela au moment où ils s'apprêtent ces braves, ces incomparables braves à reprendre, avec quel courage, la garde sacrée de notre immortel empire colonial ! poursuivis-je. - Là où les plus magnifiques soldats de notre race se sont couverts d'une gloire éternelle. Les Mangin ! Les Faidherbe, les Gallieni !... Ah ! capitaine ! Moi ? Ça ?

  (...) Tant que le militaire ne tue pas, c'est un enfant. On l'amuse aisément. N'ayant pas l'habitude de penser, dès qu'on lui parle il est forcé pour essayer de vous comprendre de se résoudre à des efforts accablants. Le capitaine FRÉMIZON ne me tuait pas, il n'était pas en train de boire non plus, il ne faisait rien avec ses mains, ni avec ses pieds, il essayait seulement de penser. C'était énormément trop pour lui. Au fond, je le tenais par la tête.
 (...) Les camarades du militaire indécis, à présent eux aussi venus là exprès pour éponger mon sang et jouer aux osselets avec mes dents éparpillées, devaient pour tout triomphe se contenter d'attraper les mots dans l'air. Les civils accourus frémissants à l'annonce d'une mise à mort arboraient de sales figures. Comme je ne savais pas au juste ce que je racontais, sauf à demeurer à toute force dans la note lyrique, tout en tenant les mains du capitaine, je fixais un point idéal dans le brouillard moelleux, à travers lequel l'Amiral Bragueton avançait en soufflant et crachant d'un coup d'hélice à l'autre.
  Enfin, je me risquais pour terminer à faire tournoyer un de mes bras au-dessus de ma tête et lâchant une main du capitaine, une seule, je me lançai dans la péroraison : " Entre braves, messieurs les Officiers, doit-on pas toujours finir par s'entendre ? Vive la France alors, nom de Dieu ! Vive la France ! " C'était le truc du sergent Branledore. Il réussit encore dans ce cas-là. Ce fut le seul cas où la France me sauva la vie, jusque-là c'était plutôt le contraire. J'observai parmi les auditeurs un petit moment d'hésitation, mais tout de même il est bien difficile à un officier aussi mal disposé qu'il puisse être, de gifler un civil, publiquement, au moment où celui-ci crie si fortement que je venais de le faire : " Vive la France ! " Cette hésitation me sauva.

  J'empoignai deux bras au hasard dans le groupe des officiers et invitai tout le monde à venir se régaler au Bar à ma santé et à notre réconciliation. Ces vaillants ne résistèrent qu'une minute et nous bûmes ensuite pendant deux heures. Seulement les femelles du bord nous suivaient des yeux, silencieuses et graduellement déçues. Par les hublots du Bar, j'apercevais entre autres la pianiste institutrice entêtée qui passait et repassait au milieu d'un cercle de passagères, la hyène. Elles soupçonnaient bien ces garces que je m'étais tiré du guet-apens par ruse et se promettaient de me rattraper au détour.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p.121)