LES ANIMAUX

 

 

                     BÉBERT

  Mon chat c'est Bébert. Il a dix-huit ans. Il est né à la Samaritaine. Nous l'avons repris à Le Vigan qui n'en voulait plus. " Sa vie est une tragédie " et que d'épisodes !... Toutes pas racontables... A Sigmaringen nous avons pensé un moment pouvoir nous échapper et passer la frontière suisse... Il s'est entraîné avec nous comme un chien... Il nous suivait la nuit dans les neiges d'un mètre... Plusieurs kilomètres... Il en a eu deux pattes gelées. Quand il a fallu passer en mars 45, à travers toute l'Allemagne entre les quatre armées furieuses en pleine bataille... tu vois d'ici l'enfer... et dix-huit jours nous avons mis, à remonter de Constance au Danemark à travers les flammes et le chaos... Bombes en pluie, Lucette l'avait mis dans une gibecière. Elle l'a porté ainsi sans boire, sans manger, sans pisser ni le reste pendant dix-huit jours et dix-huit nuits.

 Il n'a pas remué ni fait un seul miaou. Il se rendait compte de la tragédie. Nous avons changé vingt-sept fois de trains. Tout perdu et brûlé en route, sauf le chat. Nous avons fait des trente-cinq kilomètres à pied d'une armée à l'autre, sous des feux pires qu'en 17. Lucette seule a été blessée au genou. Elle a roulé sous un train, soufflée par une bombe, avec Bébert ! Il n'a pas bougé. On sait ce que c'est, nous, l'intelligence animale ! Il a fait ici pendant que j'étais en tôle un carcinome du sein. Je l'ai fait opérer à ma sortie. Il a parfaitement compris. Il se porte très bien. Il a deux ans pour l'espièglerie, les gambades.

 Il parle, bien entendu. Il répond aux questions. Si on voulait lui laisser bouffer les piafs, il serait parfaitement heureux. Par contre nous le gavons de maquereau fumé - son régal ordinaire. Il pèse six kilos.
 En Allemagne, il a vécu de pommes de terre (comme nous) et encore souvent de raves et de pain KK. Mais son idéal demeure le piaf. Trente-six guerres n'y changeront rien. Voilà pour Bébert.
 (Lettres à Clément Camus, 1ère partie, 1947-1948, 30 juin 1947, BC n° 242, mai 2003, p. 3).