BIENVENUE BIOGRAPHIE AUTEURS POLITIQUES MEDIAS REPERES TEMOIGNAGES

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

                                                            LE CINEMA

 

 

 

 

 " Le cinéma de Céline. "

               Lundi, 27.3.61. 

      Chez Céline, début d'après-midi, à Meudon. Alors que le soleil remplit la pièce, il tourne le dos à la fenêtre. " Un vieil instinct... " dit-il. Toujours ce goût du retrait. Odeur à couper au couteau, comme toujours. Les chiens, la perruche. Les chiens à l'extérieur, dans le jardin en pente, la perruche sous nos yeux, batifolant dans sa cage.
  Accueil aussi amical que possible, mais toujours le même refus obstiné d'apparaître à l'image.
 " - Non ! non ! non ! C'est bon pour les cabots, les politiciens, pas du tout mon genre. D'abord un écrivain, un artiste, n'a pas à se montrer, jamais ! Il y a ceux qui créent, et puis ceux qui vivent. Quand on vit, le temps s'écoule plus ou moins bien, et il n'y a pas de raison d'écrire. Mais quand, de gré ou de force, les circonstances, le caractère, vous retranchent de la vie, et que l'on écrit parce qu'il n'y a pas d'autre ressource, qui voulez-vous qui y comprenne quelque chose ? "
 
" - Mais il ne s'agit ni de fabriquer des scènes ni de jouer. Je ne souhaite rien de plus que de capter ne serait-ce qu'un bout de dialogue avec vous, ou même de simples images de vous dans votre démarche, vos expressions... "                                                         
 
" - Ecoutez ! J'ai eu droit à tout le boxon de la télévision avec des types qui s'agitaient ici comme des brutes, des câbles partout à se casser la gueule, tous les problèmes d'angles et de lumières avec des projecteurs qui aveuglent et pètent sans cesse ! Et tout ça pour rien, puisque le monstre, de toute façon, n'est toujours pas montrable... Non, je ne veux plus de ça, même si vous réussissez à simplifier les choses avec votre copain. Mais j'ai pensé que vous pourriez peut-être tourner autour du " Voyage ".
  Vous pourriez voir de ma part Claude Descaves, le petit-fils de Lucien, qui est compositeur et saurait très bien vous trouver les airs, les bruits, les ambiances qu'il faudrait. L'idée m'est venue d'une nouvelle introduction au " Voyage ", un autre commencement, pour votre film, et puis aussi une nouvelle fin, avec Michel Simon... "
 
 
Il me regarde, amusé, et j'ai tout juste le temps de pousser la touche d'enregistrement de mon " Uher " qu'il est déjà lancé, tandis que la perruche fait un bruit d'enfer.
  Le début, c'est une promenade de cocotes et de militaires au Bois de Boulogne sur fond de musique militaire. Personne ne croit à la guerre, conversations légères et absurdes. La fin, c'est Michel Simon gardien d'un grand cimetière près de Verdun. Il en a marre de montrer les tombes, décolle le moins possible de sa buvette, attend la retraite pour retrouver une belle-sœur veuve, à Asnières. A son départ, il est remplacé par une famille " arménienne " avec cinq gosses. De braves gens habitués à vivre dans la merde. Le père fera le guide, la famille entière se logera comme elle pourra dans la cabane que Michel Simon leur abandonne gaîment.
  Il me faut transcrire cet enregistrement pour voir ce qu'on peut en tirer, mais à vue de nez, et quelques soient la verve et la drôlerie de Céline quand il raconte, l'intérêt de ces modifications ne me semble pas très évident. Le départ du Voyage, en tout cas, est bien plus accrocheur dans le texte.
  Au reste, cela l'amuse d'imaginer maintenant un tournage, mais il est clair qu'il en oublie complètement la discrétion de nos moyens. Son improvisation, au cours de laquelle il riait tout seul en évoquant Michel Simon, l'a mis en train sans l'éloigner pourtant de ses visions d'apocalypse. L'Europe est morte, la dernière chance a été perdue à Stalingrad, etc... Il n'a pas l'air de s'en affecter outre mesure. " J'ai assez gueulé la vérité, en 37-38, personne encore ne me le pardonne. On en revient  toujours aux mêmes conneries et il n'y a rien à faire. Alors je m'en fous. "

 

      Vendredi, 28.4.61.

  Il rame à présent en plein délire, et tend à m'installer d'autorité dans quelque nouvelle exploration des rives de la Bambola Bragamance. En grand mystère, il me livre un nom, sur un ton de jubilation contenue, et j'entends : " Lazareff. Parfaitement. C'est la clé de tout ! Cinq cents millions, la grande production, pfft ! Vous allez téléphoner à Arlette (ainsi appelle-t-il Arletty). Je lui en ai déjà parlé, elle vous arrangera ça. Après, vous vous débrouillerez, mais ça ira tout seul. Vous me comprenez, vous faites le Voyage : Lazareff à la clé ".
 
Il m'attendait au jardin, sous une petite tonnelle auprès de Lucette, ravi et volubile, l'air si joyeux que je me suis senti incapable de rompre le charme et de gâter son plaisir par des considérations de bon sens.

 

     Samedi, 29 avril 1961.

 Chez Arletty, rue Raynouard, où je passe deux heures en fin d'après-midi. Céline m'a prévenu, elle est très affectée par la mort récente au Congo de son ami allemand des années d'Occupation. " Et pourtant, il était marié, il l'a bien laissé tomber sans jamais chercher à la revoir, depuis la guerre, mais elle est comme ça... Surtout, laissez-la dire et passer ses humeurs, c'est une fille épatante. "
 
L'appartement est beau et calme, ouvert sur les jardins de Passy. Garance elle-même, à peine vieillie. Contrairement à Céline, qui ne se préoccupe guère des contingences et ignore à peu près la télévision aussi bien que tout ce qui peut remplir les colonnes des journaux, elle réagit très vivement aux évènements. Elle déplore l'échec du putsch d'Alger, trouve à Challe " une gueule magnifique à la Rommel ". Parlant de de Gaulle, elle dit : " le salaud, le grand con, ou l'autre... "
  Après cet exorde, elle revient à Céline qu'elle a connu " en 41 ou 42, par Marie-Josée de Chambrun, la fille de Laval ". Elle s'inquiète amicalement de sa santé, et sa voix est soudain émue, fraternelle. " Il était très excité au téléphone. Le Voyage au cinéma, ce serait formidable. Il m'a dit sa confiance et que ce serait vous qui feriez le film, et personne d'autre... "
 
Comment lui expliquer qu'il s'agissait de tout autre chose et que Céline est en train de dérailler complètement ? Je me contente de dire :
 " - Oui, il pense que l'influence de Lazareff pourrait être précieuse. "
 " - Il n'a pas tort. C'est un vieil ami, il a toujours été très gentil avec moi... Je vais vous le faire connaître. "

  Tout ceci me paraît irréel, enfantin et dérisoire, mais c'est peut-être moi qui manque de punch ? Plutôt que de m'enfoncer davantage dans ce que je ressens comme un pénible malentendu, je tente une diversion en évoquant Guitry qui, dans Quatre ans d'occupation, parlait d'Arletty avec chaleur, émotion et humour. Sa réaction me stupéfie.
 " - Sacha ? vous rigolez ! J'aurais voulu que vous le voyiez comme moi déballer à tout le monde ses photos de bonnes sœurs achetées aux Puces. Sa cousine Adélaïde, la révérente mère Marie des Anges, sa tante. L'œil humide d'émotion. Quel numéro ! Irrésistible. Mais c'est qu'il ne riait pas ! Naturellement, il était Juif, et personne ne l'ignorait alors. D'ailleurs, on lui pardonnait tout. Il en a bien profité, la vache... "
 
Le ton est à la rosserie allègre plutôt qu'à la véritable hostilité. D'une manière ou d'une autre, cela pourrait venir d'une déception sur le plan de l'amitié ou de la simple camaraderie d'artiste. Je n'ai pas le souvenir en effet qu'elle ait participé à la distribution des films de Guitry après la guerre. Et puis Arletty n'a jamais varié dans ses préférences, qui ont suivi les inclinations de son cœur de femme, exclusif, farouche et passionné.
   Et maintenant, que faire ? Pourquoi diable Céline a-t-il éprouvé le besoin de lui dire que je parlais " admirablement " l'anglais ? Me voit-il réellement cinglant vers Hollywood à bord de l'Amiral Bragueton ? Il faut que j'aie le courage d'en finir avec ce dialogue de sourds.

 

      Lundi, 1er mai 1961.

 Nouvelle et vaine tentative pour le ramener sur terre. Il balaie impatiemment mes arguments selon lesquels le Voyage vaut par une verve narrative, un génie descriptif tout à fait irréductible à une adaptation dialoguée. Aussi éloigné que possible de l'amertume sarcastique où il se complaisait, le voilà qui plane, étrangement allègre, dans la rêverie pure, l'optimisme le plus extravagant.
  Arletty lui a déjà téléphoné, lui contant ma visite. Tout lui semble en excellente voie ! Le pire est que je me surprends à rêvasser, moi aussi, comme s'il m'avait communiqué son virus.
  La scène étourdissante du discours de Princhard à Ferdinand à l'hôpital du Val de Grâce, illuminant dans son délire l'atroce connerie des guerres et de l'hécatombe de 14 en particulier. Mais où trouver un Le Vigan à la hauteur d'un pareil texte ?
  Il y avait là, à Meudon, un médecin familier de Céline, au rond visage attentif et sympathique, le docteur X je crois, qui me demande qui je verrais dans Bardamu. Bardamu est à peu près muet dans le livre. Le monde lui tombe sans arrêt sur la gueule, mais il ne parle pas, il rumine. Une tronche ahurie, hilare ou exténuée au gré des circonstances, une dégaine qui se paume, flânochante et solitaire.
  Je lâche un nom : Belmondo.
  Le docteur X fait la grimace ! " Mais il est d'une vulgarité horrible ! "
 " - Bah ! ça dépend. Il peut très bien avoir la gueule à suivre le régiment qui passe. Je le vois bien écoutant Princhard aussi. Question d'expression. Il a des mimiques assez drôles. D'ailleurs, c'est un rôle à peu près muet. "
 
Le docteur X n'a pas l'air très convaincu, et je ne saurais dire que je le sois vraiment. Autant vouloir discuter du sexe des anges.
  Céline rigole toujours dans son coin. Belmondo, il ne sait pas qui c'est, s'en fout de toute évidence éperdument. A propos de son ami B. que j'ai vu l'autre jour au studio de Billancourt, il s'exclame :
 " - Oh ! le vieux salaud, il est du cul, vous savez ! Encore à son âge, les hommes, la coco, les fillettes, la gueule, tout lui est bon ! "
 
Il rit aux larmes et reprend de plus belle :
 " - Je peux vous le dire ! un vrai fanatique de la partouze ! Mais moi, j'étais pas pédéraste, et lui, il l'est devenu. Il a ça aussi à présent. La bite au cul ! "
 
Il sort un immense mouchoir qu'il détortille, s'essuie les yeux et reprend souffle. Son ami médecin sourit.

 

      Dimanche, 21 mai 61.

 J'ai tort de m'être mis martel en tête. Il sait très bien que, crevard comme je le suis depuis mon séjour au Mali et même bien avant cela, je serai totalement incapable de me lancer dans une entreprise cinématographique aussi démesurée qu'aléatoire, et dont la seule idée m'épuise. Très gentiment, il ne manque d'ailleurs jamais de s'inquiéter de ma santé, me donnant des conseils, etc.
  Je l'ai trouvé cette fois plus lucide, en même temps que parfaitement serein et détaché.
 " - De toute façon, " ils " n'admettront jamais, c'est évident. "
 Son sourire était paisible.
 " - Mais ça m'est égal, à présent. Oui, oui, oui. Oh ! là là ! Complètement égal ! J'aurai été un peu lent à comprendre, voilà tout. Même quand je galopais à pied plus vite que le métro avec les marmotes du père Lacloche, ma mère trouvait que j'étais lent, la pauvre femme. "
  
Je le laisse un moment à ses rêves d'enfance lointaine. Il fait beau, nous restons au jardin, le grand chien de berger jappe de plaisir. Le soleil est doux, le ciel sans nuage. Un vrai jour de printemps, qu'il semble pleinement savourer. Bientôt je pourrai revenir sans autre complication à notre projet initial et alerter l'ami G. d'autant que N.M. est tout prêt à financer et que cela ne le ruinera pas. Mais il faut encore un peu de temps.
   Il ne m'a plus reparlé de Lazareff, ni d'Arletty, ni de B. mais de Dabit, " le pauvre Dabit ", avec lequel il se sentait quelque chose de commun. Rien de commun, en revanche, avec Morand, même s'il reconnaissait son talent. " Les planques diplomatiques, quand on se faisait trouer la peau en 14, les ambassades sous Pétain, la retraite dorée en Suisse, le côté terriblement snob, maladie très française, d'ailleurs, c'est même ce qu'il y a de plus français chez Proust... "
  Le chien revenait lui lécher la main, et il a joué un peu avec lui. Stupidement, j'avais oublié mon appareil de photo, mais il a mieux valu, peut-être... Je n'aurai pas troublé sa tranquillité.
 " - A bientôt, docteur ! "
 " - Quand vous voudrez. N'oubliez pas de téléphoner... "

 

       Mardi, 4 juillet 1961.

  Mort de Céline. N.M. m'apprend cela à 11 h du soir. Nous devions le rencontrer cette semaine. Il y tenait absolument, et comme il était prêt à financer... " Pas d'images ! " Ainsi s'accomplit le vœu obstiné du Dr Destouches, au moment précis où je pensais être parvenu à le fléchir.
  Il est heureux finalement que je ne l'aie pas trop contrarié quand il agitait ses " idées " cinématographiques sur le Voyage. Je vois bien aujourd'hui que cela fut peut-être son ultime divertissement, un pur fantasme poétique. J'étais intercesseur involontaire, une sorte de messager des images.
   Je crois encore l'entendre, la première fois où nous l'avions interrogé avec Guenot. " Je me rappelle bien la duchesse d'Uzès à cheval, la vieille rombière, et le prince Orloff avec tous les officiers du régiment, et j'avais pour mission de tenir les chevaux. Du bétail absolument nous étions. C'était bien entendu. C'était une affaire entendue... "
 
Face à ce constat des mornes réalités de l'existence, le remède avait été ce miracle d'une création littéraire à laquelle il avait à peu près tout sacrifié.
 " Il faut être à l'opposé de ce qu'on écrit, voilà la surprise ", a-t-il dit quelque part.
  Tout récemment, il me répétait encore : " Surtout, l'opinion des autres importe peu. Si on s'arrête à ça, tout ce qu'on écrit ne vaut pas un clou... "
 
Il y avait d'un côté les artistes - l'art étant inséparable de la souffrance, donc, très peu de monde, - et de l'autre côté l'innombrable et malheureux troupeau des jouisseurs bourrés d'illusions et marchant au clairon...
  Il trouvait les hommes lourds, lourds, si englués dans leur lourdeur, " si contents de leur merde ".
 Ce détachement souriant et tranquille où il m'était apparu lors de ma dernière visite, et qui m'avait frappé, c'était peut-être une façon élégante et discrète de m'annoncer son départ, l'adieu du gentilhomme qui subsistait en lui, et dont la célèbre pavane de Rodrigo, que j'écoute ce soir en souvenir de lui, me renvoie l'écho déchirant.
  (Jacques d'Arribehaude, Le cinéma de Céline, avec quatre lettres de Céline à l'auteur, Le Lérot Rêveur n°45, septembre 1987).