LA DANSE

 

 

 

                LE PENCHANT EROTIQUE.

  Les animaux ont toujours joué un grand rôle dans l'existence des misanthropes. Céline, en outre, y apporte une attention spéciale qui, chose bizarre, explique aussi le goût qu'il a pour la danse et les danseuses. On se rappelle que dans plusieurs de ses romans ou de ses pamphlets on trouve d'assez ahurissants petits scénarios de ballets, avec des commentaires qui touchent au lyrisme. Ainsi la foule des personnages qui le composent contient-elle, si j'ose dire, un Céline cucu, un Céline cornichon. Les chats et les entrechats... N'a-t-il pas, en seconde noces, épousé une danseuse ?
- Depuis toujours, avoue-t-il, non sans un sourire gentiment confus, je m'intéresse au corps féminin. En tant que technicien, vous comprenez ; c'est le " point de vue vétérinaire ". Comme un éleveur de chevaux se délecte  des avant-mains et des paturons de ses pensionnaires.

  Ah, la manière dont un muscle joue au milieu des autres muscles, le mouvement des articulations, le coup-de-pied, la rotule !... Surtout les jambes, comme vous voyez. Rien de plus sincère que les jambes. Vous m'amenez une femme, je ne lui jette qu'un coup d'œil. Un joli visage, c'est entendu ; mais ça, c'est de la frime. Ce qui compte, ce sont les lignes du corps, qui seules dessinent la personnalité physique. Et d'abord les lignes longues, les lignes basses. Cheville, talon, genou... Le contour intérieur de la cuisse... Comme tout ça bouge, comme tout ça se tend et se détend !... Le point de vue vétérinaire, c'est une question de hanche et de mollet. Bien sûr, naguère, il y avait encore autre chose qui intervenait dans mon plaisir, lorsque je regardais les demoiselles en tutu : le penchant érotique.

  J'étais grand amateur ; priapique terrible !... Avec une imagination tournée vers ça : le modelé des membres, la sacrée courbe qui se plie et se déplie, et les reflets qui sautent d'une place à une autre place, petits îlots de pâleur et de douceur. C'est pour ça que les ballerines, quand j'en ai connu... Ah, je voyais enfin des jambes !...
  Bon. Le couplet sur les danseuses ! Installons-nous commodément... Dans les yeux de mon homme, une lueur s'est allumée. Excitation esthétique, genre amateur qui présente sa collection ; excitation sensuelle, avec le sourire gaulois. Le genre : " Je ne pense qu'à ça, mais je suis le premier à rire de ma hantise. "
 
  Nous nous taisons un long moment. Les nuages pommelés ont l'air, eux aussi, de former des quadrilles ; et il y a, dans le bas du ciel, de grandes coquines de brumes qui s'étirent avec langueur. D'une voix ensommeillée, Céline murmure qu'on ne peut être et avoir été ; que naturellement un homme de soixante-quatre ans - je fais la grimace : c'est aussi mon âge - n'a plus tout à fait les mêmes préoccupations qu'un jeune homme. Sur quoi, il se réveille et rompt les chiens, c'est le cas de le dire :
- Je vais vous lire un chapitre de mon prochain bouquin.
 (Robert Poulet, Mon ami Bardamu, Entretiens familiers avec L.F.C. , Plon, 1971, p.37).