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                                                            CONTROVERSES

 

 

 

 

                  L'AFFAIRE HINDUS...

 Le 20 juillet 1948, Milton Hindus (1916-1998), jeune professeur de littérature à Chicago, juif américain originaire du Bronx, débarquait en gare de Korsor du train de Copenhague. Céline et Lucette l'attendaient sur le quai : il venait rendre une visite amicale à l'homme avec lequel il avait échangé une importante correspondance littéraire depuis le début de l'année 1947. Après avoir été le surprenant thuriféraire, en 1945, dans une revue littéraire, The Angry Penguins, du quatrième pamphlet, Les Beaux draps.

 Quand Hindus arrive au Danemark, la situation de Céline a beaucoup changé. l'extradition était exclue. Céline est protégé par Mikkelsen, Seidenfaden et Federspiel. Korsor était un petit port à l'abri des tempêtes. En France, Céline avait désormais un avocat pour défendre ses intérêts, et on parlait de supprimer la Cour de justice. Milton Hindus était une monnaie qui n'avait plus cours et son instrumentalisation n'avait plus d'objet. Quant à la qualité de la relation humaine avec l'Américain, Céline la jaugea à l'aune de son expérience des hommes : Milton Hindus était venu " chercher à faire la vedette " - ce que son comportement ultérieur démontrera d'ailleurs. Comment imaginer que ce jeune professeur traverse l'Atlantique pour des terres inconnues, afin simplement de parler littérature ? Il avait en réalité un projet éditorial, car il disposait d'une remarquable correspondance de Céline ; il lui suffirait de prendre des photographies, ce que Céline lui refusera, et de recueillir une série d'entretiens intimes auprès de l'écrivain maudit, et pourquoi pas une repentance ? Hindus venait de postuler à l'université juive de Waltham (Massachussetts), la Brandeis University, ce qu'il ne révèlera à Céline qu'après son départ du Danemark.

  Céline, en fait, a été immédiatement déçu par l'indigence intellectuelle d'Hindus et son mauvais maniement du français " Je l'ai trouvé trop idiot à première vue, il se venge - il cherche la vedette comme tous ! " Le 1er août, il écrit à Marie Canavaggia : " Hindus est une espèce de rabbin imbécile amoureux d'Hitler ! Quelle fatigue !... Il en est à décortiquer Zola ! au baba ! Il me fout de ces migraines ! Je n'ai plus de patience. Mais l'engueuler me fatigue aussi. Il ne comprend rien et ne comprendra jamais rien. "
 Même les sujets littéraires tournent court, se réduisant chez Céline à la provocation ou au paradoxe. Tous deux ont compris qu'ils n'avaient plus rien à se dire. Hindus quitte Korsor le 13 août 1948.

 Déçu de n'avoir pu battre monnaie avec l'écrivain antisémite et d'en avoir été réduit à recueillir des ragots - ce que Céline lui reprocha dès le 9 août - ; déçu de ne rapporter qu'un maigre butin au lieu du grand livre dont il rêvait, ne pouvant alors publier les magnifiques lettres de Céline, sans l'autorisation de celui-ci, sous peine de poursuites judiciaires, et sachant qu'elles étaient la seule richesse du livre que nous connaissons aujourd'hui, Hindus va donc se venger, et, comme il l'annonce rageusement, venger " sa race ".
  Il n'hésitera donc pas à comparer Céline à Hitler : " Il est plus permanent et important qu'Hitler parce qu'il est plus obscur que lui ". " La débâcle française de 1940 fut préparée autant par le Voyage au bout de la nuit et Bagatelles pour un massacre, que par Mein Kampf ".

 Hindus annonce par la suite à Céline le projet de son essai, vers le 15 février 1949, sous le premier titre Céline, le monstrueux géant. Hindus demande surtout à Céline l'autorisation, contre paiement, de publier ses lettres. On comprend la méfiance et le refus de Céline. Celui-ci ne réagit pas outre mesure. Le 4 mars, Céline demande à Albert Paraz d'envoyer à Milton Hindus Le Gala des vaches : " c'est le prof qui me défend là-bas ". Apparemment Céline n'a pas encore lu le livre d'Hindus et il est prudent.
  Sur la recommandation de son éditeur, Hindus envoie à Céline les épreuves. La fabrication semble répondre alors à une certaine urgence, celle du procès de Céline, qui est annoncé par la presse.
  Hindus date son introduction du 18 août 1949. Sans doute révèle-t-il la véritable raison de son voyage quand il écrit : " En Céline ce n'est pas seulement l'artiste, c'est aussi le pamphlétaire qui m'attirait ".
  Dans l'épilogue, il justifie son projet : " Je publie ce livre [...] parce qu'il constitue, après dix ans, une réponse à la polémique que Céline a livrée à ma race. [...] Mais il n'écrit pas alors ce qu'il ajoutera dans la traduction française : " Six millions de Juifs d'Europe sont morts. Mais mon témoignage entrera dans l'histoire de leur martyre ".

  Sans doute alors envoie-t-il son ouvrage à Céline. Le 23 août, dès la première lecture, Céline lance à Hindus : " Soyez heureux ! Votre livre est aussi méchant que possible ! Il va me faire tout le tort possible ! " Céline était tout à fait conscient du tort que pouvait créer ce livre s'il était publié avant l'audience de son procès.
 Le 24, Céline écrit à Paraz : " Déjà un ignoble juif Milton Hindus qui est venu me voir cet été, ici - essaye en ce moment de sortir en Amérique un pamphlet en ce sens ! "
  Pour Céline, pas de doute, c'est un pamphlet. Les écrivains ou journalistes américains comme Henry Miller et Alfred Kazin ne s'y sont pas trompés. Le 25, Céline menace l'universitaire de procès, ce qui met fin au projet de publier les lettres : " Je suis obligé de vous prévenir que si vous faites publier le livre dont vous m'envoyez le projet je vous intenterai immédiatement un procès devant la justice américaine [...] Vous m'envoyez au surplus une lettre où vous me proposez de l'argent ! Pour la publication de je ne sais quelles lettres ! etc. "

 Le 30, auprès de Paraz, Céline conscient des répercussions possibles au Danemark, se fait précis et virulent : " " Ah oui l'Hindus celui-là encore une fameuse ordure ! [...] Il a été ramasser les ragots chez les potes de Paris, et un bavacheur de Copenhague. Il fait de l'anti anti-sémitisme à retardement - En voilà un qui me veut à toute force bouffeur de juif - Il joue les David. Au demeurant un parfait imbécile au physique de Buster Keaton encore plus ahuri - et au dedans - Babitt + Judas. Il veut venger Buchenwald maintenant sans aucun risque. Il s'est planqué pendant toute la guerre. En plus évidemment grand ami de Sartre. Il a bourré son manuscrit de mensonges provocateurs propres à me faire foutre à la porte du Danemark [...] Le tout enrobé de louanges imbéciles bien sûr pour faire impartial ".

 Céline va écrire plusieurs lettres au président de la Brandeis University. La première date sans doute de novembre 1949 : " Monsieur le Président, Je suis terriblement désolé de devoir vous ennuyer en mentionnant un si petit et grotesque incident - la cause en est une plaisanterie stupide de M. Milton Hindus. Mais je ne peux m'en empêcher, puisque l'auteur de ce dérangement, l'un de vos professeurs, ne m'a donné ni explication ni réponse. Sans doute savez-vous que Milton Hindus a rapporté de son voyage en Europe une histoire très méchante à propos de la visite qu'il m'a faite en exil, où il a supplié qu'on le reçoive.
 Un méchant conte, mensonger, et de plus complètement idiot. J'impute à M. Hindus ce mensonge total. Inventions calomnieuses, haine, et haine idiote - il ne manque rien là-dedans. J'ai prévenu Hindus que si cette fable paraissait en Amérique, je lui ferais immédiatement un procès en diffamation. J'ai pris toutes mes dispositions à cet effet. Hindus a laissé à toutes mes connaissances ici l'impression qu'il était un goret et d'une nature complètement sauvage. Mais il est certainement vaniteux, jusqu'au délire, et désespérément avide qu'on parle de lui. Je n'ai pu le recevoir. J'étais malade. Il a beaucoup ennuyé ma pauvre femme. Il ne parle pas un mot de français. Comment peut-il se permettre de juger mes livres et ma personne ?
  Je vois dans son essai laborieux un effort de spontanéité qu'il confond évidemment avec de l'originalité. C'est lamentable. En français, il ne connaît pas la différence entre " un mauvais goût " et " le mauvais goût " ! Il me fait trahir Stendhal ! Il est crasse d'ignorance et de prétention. Je vous laisse juge de la façon indécente dont il traite les femmes dans son livre, en particulier ma femme, et de la façon lâche avec laquelle il me fait insulter le Danemark qui m'a donné asile... Un provocateur n'agirait pas autrement. Sont-ce là les manières d'un professeur en vacances ?
 Je voulais, Monsieur le Président, attirer votre attention sur ce fait avant d'en appeler au jugement des cours américaines. Car, tout ceci, étant dit, ce manuscrit contenant ces ordures a déjà beaucoup trop circulé en Amérique, tant pour la réputation de votre Université que pour la mienne, et pour les délices venimeux de M. Hindus...
    Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.

 Hindus modifie le titre de son livre qui devient The Crippled Giant. Cherchant manifestement à nuire à Céline il engagera une course contre la montre avant le procès qui est prévu pour le 21 février 1950. C'est vers le 15 janvier que The Crippled Giant est imprimé à New York. Sur la jaquette en couleurs : photo de Milton Hindus vu de profil. Dernière de couverture : photos d'identité de Céline et d'Hindus, réflexions d'Henry Miller sur le livre.
  Céline pousse Marie Canavaggia à retrouver la préface d'Hindus à Mort à crédit et à l'envoyer au journal Combat, qui serait prêt à la publier. Le 19 janvier, Combat, le journal d'Albert Camus, au grand crédit moral et intellectuel, publie des extraits de la préface d'Hindus à Mort à crédit sous le titre : " Un Juif témoigne pour L.-F. Céline ".
  Est-ce Maurice Nadeau ou Pascal Pia, tous deux admirateurs de Céline, qui sont à l'origine de cette publication ? Céline a obtenu ce qu'il souhaitait. Le Monde Juif et Le Temps retrouvé s'indignent. Le 26 janvier, Combat peut publier les vives réactions de la préface d'Hindus sous le titre : " D'autres Juifs témoignent contre L.-F. Céline ". Trop tard. Céline divise les Juifs. Sous la direction de Maurice Bismuth, et avec Paul Lévy, directeur de Aux Ecoutes, une " Association d'Israélites pour la réconciliation des Français " se crée et témoigne à décharge pour Céline.

 Le 21 février 1950, la Cour de justice condamne Louis Destouches, par contumace, à un an de prison, à 50 000 francs d'amende, à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens à concurrence de la moitié. Il est déclaré en état d'indignité nationale.
 Sous le masque faussement amical de l'intellectuel épris de tolérance, le jeune Hindus s'est comporté en délateur animé par des intérêts personnels. Reconnaissons-lui, cependant, le mérite d'avoir provoqué une admirable correspondance, peut-être la plus importante pour la compréhension de l'art poétique de Céline.
  (Images d'exil, Klarskovgard, 1945-1951, Eric Mazet et Pierre Pécastaing, Du Lérot, 15 juin 2004).