MEILLEURES PLUMES

 

 

 

     
        Pierre  LALANNE.

 Louis-Ferdinand Céline et les idéologies. La fascination envers Céline est telle que l'écrivain et ses écrits furent et sont encore utilisés par toutes les catégories politico n'importe quoi ; les uns le portent aux nues et les autres le vouent à l'échafaud ; certains le citent, le dénaturent, le pillent; la plupart voudraient qu'il ne fût jamais né.

   Il est catalogué selon l'époque et les courants qui s'affrontent. Céline fut, à un moment ou à un autre, acclamé par les communistes, les socialistes, les anarchistes, les chrétiens, les fascistes, les pacifistes, les athées, les racistes, les antisémites, les collabos, les païens, les Celtes, les indépendantistes, les elfes et les Vikings... Interchangeable, Céline a bon dos, il est présenté à toutes les sauces et poussé sous la bannière de tous les combats.

   Docile et manipulable, il aurait été davantage apprécié, car, maldonne pour les agitateurs, il ne s'en réclame d'aucuns. Il se rend compte que les idéologies, sont des concepts montés en neige par des maîtres avides de pouvoir, tours de Babel doctrinaires et sectaires, semblables à toutes les religions avec leurs curés, leurs vérités, leurs rites et toutes sont imbues d'une même utopie : celle de la fin de l'Histoire et les promesses de bonheur universel.

   Après sa mise au ban, il illustra fort bien son amertume en décrétant que les bibliothèques  sont remplies d'idées, les encyclopédies, les universités et que toute cette somme de stupidité est d'une banalité soporifique, seule la manière de les présenter en fait l'originalité ; le style est plus grand que l'idée ; le style est raffiné et l'idée... vulgaire.

    Il a appris de ses expériences, car, comme tant d'autres, il a été, dans le contexte politique de l'avant-guerre, rassuré par la détermination allemande à vouloir créer une Europe nouvelle et unie devant les menaces à venir, et ce, en réaction à l'atavisme des " démocraties ". Pour beaucoup, l'Allemagne constitue alors le seul rempart valable contre cette nouvelle tempête en formation qui pousse les Etats vers une autre guerre qui sera encore plus terrible que la grande boucherie de 14. Quant aux Soviets, son voyage en URSS lui a dévoilé la réalité de l'avenir radieux en devenir.

  Devant la menace du déferlement Céline a osé " croire " et dire qu'Hitler était le mieux placé pour empêcher la catastrophe... Pourquoi pas ? Est-il immoral de prendre tous les moyens pour éviter ce que l'on croit être la pire des calamités tout en ignorant l'avenir ? Les idéologues de notre époque, gonflés d'orgueil et de suffisance, se sont-ils déjà interrogés sur la profondeur de leur propre éthique ? Même Staline, si méfiant, si sournois, a fait confiance à Hitler. Et nous ! Nous, le bon peuple aspergé de conscience et de tolérance, qu'aurions-nous fait ? Bien sûr, soixante-dix ans après les évènements, tous aurions marché au pas sur Berlin, c'est la seule réponse possible afin d'éviter les rappels à l'ordre.

   Pourtant, Céline a rapidement compris qu'entre les deux clowns, celui de Brandebourg ou de la Loubianka, la différence est minime et que massacre pour massacre, Goulag pour Auschwitz, la finalité demeure la même. Combien de morts au Goulag, dans les purges staliniennes ? Quinze ! Vingt ! Vingt-cinq millions ? Personne ne le sait et tous s'en fichent éperdument. Jamais un dirigeant ou homme de main ne fut poursuivi devant un tribunal pour crime contre l'humanité... passons. Il n'est toujours pas de mise de nos jours d'aborder de telles questions, de lever la main, de comparer, de s'inquiéter , de ne pas comprendre, Katyn ! Un détail, certes... 10 000 morts sur 50 millions... les chiffres en colonnes de zéros ne veulent rien dire ; les chiffres sont idéologiques, toujours... Inutile de comprendre, il faut croire.

   (...) Aujourd'hui, il rigolerait de voir l'aboutissement de son XXe siècle et serait même surpris d'avoir tout pressenti si exactement, l'émergence des nouveaux mensonges masquant les profondes contradictions de notre pseudo pluralisme démocratique où, les nouvelles valeurs fondamentales de tolérance, de droit et de nivellement politique ne font que masquer une profonde incertitude sociale quant à l'illusion concernant la réalité de nos principes de liberté, d'égalité et de droit, dont les fondements sont uniquement basés sur le mensonge et l'injustice et, tout cela, afin que jamais ne resurgissent les anciens démons ?

    Alors, ses chimères, les Chinois à Cognac, les Soviets sur les Champs-Elysées, l'Amérique et " l'esprit juif ", le métissage sont pour Céline l'expression d'une France parvenue à la croisée des chemins. Les preuves de sa décadence et de sa fin dans l'abêtissement de la culture, dans la publicité en tant qu'art, la télévision en machine à laver les cerveaux et la superficialité de la littérature sous la marque de Françoise Sagan ; une France sans saveur et sans odeurs qui s'acharne à creuser sa tombe autour de son nombril en se drapant des couleurs d'une Amérique impériale.

   Il juge. Il dénonce. Il s'emporte. Il écrit et exagère toujours en se noyant dans les excès propres à son génie. Il sait que l'avenir n'appartient plus à sa patrie qu'il aime tant et que tout le reste est du blabla et du bourre mou. En fait, si Céline peut se réclamer d'une idéologie quelconque, c'est celle de l'apocalypse, celle du cataclysme intégral, de la grande finale, celle de son monde dont il est le seul à avoir compris, prédit et décrit les derniers soubresauts ; la seule fin possible lui permettant de s'offrir l'envergure nécessaire à la magnificence de son style.

     Céline n'est pas raciste dans le sens du terme, l'infériorité et la supériorité en fonction de la race ne le concernent pas, il connaît trop bien l'humain pour tomber dans ce piège ; l'humain est une ordure quelque soit la couleur de sa peau. Il pressentait les dangers propres à notre temps, la globalisation, l'uniformisation, la fin des particularismes et la disparition de sa France avec laquelle il a grandi et pour laquelle il a versé son sang. "
  (Louis-Ferdinand Céline et les idéologies, 21 mai 2009).