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                                                       MISES AU POINT

 

 

   LA VERITE EXPEDIEE AU VAILLANT VAILLAND...

  En février 1958, dans Le Petit Crapouillot, Céline réagit à l'article de Roger Vailland, " Nous n'épargnerions plus Louis-Ferdinand Céline ", paru en janvier 1950. Il a remis les choses au point avec la verve qu'on lui connaît :
   " Si je l'écris, on me croira, une certaine jactance appartient à ces soldats qui au lieu de repousser les hordes allemandes en 39, se sont enfuis, fous de coliques, jusqu'aux Pyrénées, et vite rentrés chez eux pour se livrer à la chasse, et à l'assassinat des Français qui leur déplaisaient, dont ils étaient jaloux, ou dont ils convoitaient les biens.
   Je trouve en cet article de Vailland les grands signes de cette jactance, surchaufferie, de parlotes, drogue, terrasses, inventions débiles, tartarinades...
  Si je l'écris on me croira.
  Comment Vailland, tout idiot qu'il soit, peut-il penser que j'ignorais ce qui se passait dans ma maison rue Girardon ? Oh ! le béjaune ! oh pucelet ! que ma concierge était " boîte aux lettres " ! pardi ! tout le quartier le savait ! que les époux Chamfleury, au 4ième, sous ma chambre, tenaient un " relais " pour les déserteurs S.T.O. ? Toute la Butte était au courant ! Ce Vailland découvre la lune ! et qu'il en titube ! éberlué ! je serai plus discret que lui, je n'irai pas raconter tout ce que j'entendais, de ma chambre même, au cinquième... petites réceptions auxquelles Chamfleury m'invitait... nous étions en bons termes.

  Il m'offrit, les derniers temps, de me réfugier en Bretagne, dans l'un de ses maquis... je soignais Mme Chamfleury, pour appendicite, réfugiée, je ne sais pourquoi, chez un de nos amis : Peppino Morato, place Ravignon... ce Vailland n'est qu'un très débile attardé ! Des détails et de forts drôles sur cette rigolade résistance des héros du " danger passé ", je pourrais lui en conter mille ! avec les points sur les i ! De quoi sortir d'impuissance, tartiner un Goncourt valable ! Je veux, je tiens compte, sa très pauvre imagination , tout de même il ne lui est peut-être pas complètement impossible d'admettre, que si j'avais voulu, sachant parfaitement, par Chamfleury, le tout premier, ce qui se passait à l'étage au-dessous, d'un mot, d'un murmure, d'une allusion même très vague, puisque j'étais au mieux, selon cet imbécile, avec les hautes autorités du moment, mettre un terme et un terme " éclair " à tout ce trafic et ces pantalonnades ? Grande bénévolence ! certes ces gens se sont mués plus tard, encore une fois, tout danger passé, en quels justiciers féroces... vengeurs implacables des coliques !

  Je dis, j'affirme, que ce Vailland (ma honte qu'il soit si dépourvu de tout style et forme !) me doit la vie et son Goncourt... Et que ce taré prend à présent de tels airs, poses photogéniques, copie Gréco, Malraux, Mauriac, qu'il devrait être en bocal avec Sartre, Madeleine, Triolette, Cousteau... pas un bocal !... une cuve entière pour les mettre tous !... à l'aise, au formol... sans distinction d'où ils proviennent !
  Quant aux inventions cafouilleuses, je n'ai qu'à les prendre à bout de fourche ! Je n'ai jamais reçu aucun rédacteur de Je suis partout, ni de jour, ni de nuit... ni de Haute Collaboration... je n'ai jamais eu à les accompagner... surtout en gueulant... (tout à fait mon genre... crasseux sot !).
  Au vrai, presque chaque matin, un de ces jeunes gens S.T.O. montait frapper à notre porte, au cinquième, se trompant d'étage... ma femme ou moi, les conduisions chez Chamfleury, la porte au-dessous...

  Chamfleury me donnait toujours les dernières nouvelles de la Bibici, il faisait même hurler son poste, que je l'entende bien... notre appareil fonctionnait mal.
 Vraiment de charmants voisins.
 Que cet imbécile avec ses ragots pourris vienne me gâcher un bon souvenir ! je n'ai pas tellement de bons souvenirs ! Il est naturel que j'y tienne... de plus, eh là, Vailland s'en prend à mes " trois points " ! le cancre Fougerat du Roman ! demain que n'osera ? nous pouvons nous attendre à tout de ce plumiteux !

                                                                                     LOUIS-FERDINAND CELINE,
                                                                                    Médaillé militaire, novembre 1914,
                                                                                   Engagé volontaire des deux guerres,
                                                                                                  Mutilé 75%,
                                                                                 Pillé, carambouillé, emprisonné 100%.

 (Céline ne nous a pas trahis, Robert Chamfleury, Cahiers de l'Herne, Poche-club, 1968, p. 56).

 

 

 LE TEMOIGNAGE CHAMFLEURY

 C'est en février 1958 que dans Le Petit Crapouillot, Céline réagit à l'article de Roger Vaillant, " Nous n'épargnerions plus Louis-Ferdinand Céline ", paru en janvier 1950 dans La Tribune des nations.
  Robert CHAMFLEURY découvre cette réplique deux mois plus tard et écrit, sans tarder, de Golfe Juan où il s'est retiré, la lettre suivante à Céline.

      Cher ami,

   Ecœuré des assertions de R.V., je vous adresse la lettre ci-jointe à toutes fins utiles, avec l'autorisation évidemment de la faire publier dans le canard de votre choix. Tout heureux d'avoir l'occasion de vous assurer de ma fidèle amitié.
   Je reste à votre disposition et vous serre cordialement la main.

                         Chamfleury

   En annexe figurait cette lettre datée du 4 avril 1958 que Céline adresse aussitôt à Jean Galtier-Boissière qui la publie, partiellement, dans Le Petit Crapouillot du mois de juin.
  Quatre ans plus tard, lorsque Chamfleury livre son témoignage dans les Cahiers de l'Herne, il reprend, de cette lettre, les extraits choisis par Galtier-Boissière.
   Grâce à Paul Chambrillon, qui détient ce document dans ses archives, nous sommes en mesure de le reproduire, pour la première fois, intégralement.

                                                                                                          ***

 Je viens de découvrir, un peu tardivement, dans le Petit Crapouillot de février, votre réplique à un papier de Roger Vaillant paru dans La Tribune des Nations.
  Si j'avais eu connaissance, à l'époque de la parution, de cet article en tous points odieux et méprisable, je n'aurais pas manqué de lui donner la réponse et le démenti qu'il convenait. Peut-être n'est-il pas trop tard pour le faire et vous dire immédiatement et d'abord que je suis pleinement d'accord avec vous quand vous affirmez que vous étiez parfaitement au courant de nos activités clandestines durant l'occupation allemande et qui consistaient en : répartition de cartes d'alimentation (contrefaites à Londres), et de frais de séjour, attribution de logements aux évadés et parachutés, indications de filières pour le passage des frontières et lignes de démarcation , acheminement du courrier, lieu d'émission et de réception radio avec Londres, lieu de réunion du Conseil de la Résistance, etc...

  Tout cela supposait évidemment des allées et venues dans mon appartement situé exactement au-dessous du vôtre et qui ne pouvaient pas passer complètement inaperçues ni de vous, ni des autres voisins.
  Je me souviens très bien qu'un soir vous m'avez dit très franchement : " Vous en faites pas Chamfleury, je sais à peu près tout ce que vous faites, vous et votre femme, mais ne craignez rien de ma part... je vous en donne ma parole... et même, si je puis vous aider... ! "
  Il y avait un tel accent de franchise dans votre affirmation que je me suis trouvé absolument rassuré. Mieux, un certain jour, je suis venu frapper à votre porte, accompagné d'un Résistant qui avait été torturé par la Gestapo. Vous m'avez ouvert, vous avez examiné la main meurtrie de mon compagnon et, sans poser une seule question, vous avez fait le pansement qu'il convenait, en ayant parfaitement deviné l'origine de la blessure.
 
   Peut-être retrouverez-vous une lettre que je vous avais fait parvenir par Gen Paul, dès la Libération. Dans ce message je vous informais de ma volonté de témoigner et d'intervenir contre les accusations mensongères et stupides dont vous accablait une certaine clique de petits roquets du journalisme et de la littérature acharnés à broyer un confrère.
  Il me répugne d'évoquer des souvenirs, pas toujours très drôles, de cette drôle de Résistance que galvaudent pourtant, avec délices et profits, cette meute de petits " littéraires " d'une époque si pauvre en talents.

  Dans son précédent bouquin, Drôle de jeu, Roger Vaillant n'a pas cité mon nom une seule fois, bien que la plus grande partie de l'action soit située et centrée sur " l'aventure de la rue Girardon " . Les seules allusions (désobligeantes) qu'il a faites quant à mes activités de Résistant et mes préoccupations, concernent un troc de savonnettes auquel je me serais livré !
  Comme je n'ai jamais été assoiffé de publicité, ni de " gloire ", je n'ai pas éprouvé le besoin de rétablir la vérité qui ne serait pas tellement flatteuse pour notre petit Goncourt au profil de faucon.

  J'ai cependant la fierté de pouvoir affirmer et prouver que je suis l'un des rares survivants de la Résistance de la 1ère heure qui n'ait pas monnayé, dès la Libération, les services qu'il avait pu rendre dans la clandestinité. J'ai refusé les décorations et citations qui m'étaient offertes, j'ai dédaigné les honneurs et les postes rémunérateurs que d'autres ont réclamé avec tant de précipitation et d'acharnement que c'en était une véritable curée.
  J'ai accepté toutefois, l'officialisation de mon attitude gratuite sous la forme d'un certificat signé par l'un des chefs du D.G.E.R. (B.C.R.A.) attestant de la valeur des services rendus. Et bien m'en prit de m'être muni de cette pièce quand il me fallut confondre les petits cloportes qui, installés dans des " Comités d'épuration " et ignorant mes activités de Résistant, prétendaient m'excommunier de la Radio-diffusion et des Sociétés d'auteur.

  Aujourd'hui, retiré dans un petit coin de la Côte d'Azur, je n'aspire qu'à travailler tranquillement à mes bouquins de vulgarisation scientifique.  
  Les succès littéraires d'un Vaillant, en cette époque de médiocrité, d'intrigues et de bluff doivent nous laisser indifférents. Ils ne peuvent servir tout au plus qu'à marquer dans le temps notre décadence littéraire. Vous restez un des derniers " grands " écrivains et l'un des derniers individualistes en même temps qu'un homme propre et courageux auquel je suis heureux de rendre hommage.

  J'avais ce devoir de le dire et de vous assurer de mon estime et de ma fidèle amitié.
                                                                             R. CHAMFLEURY.

  (BC n° 201, septembre 1999).