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                                                                 SES MEILLEURS ECHOS

 

 

OLE VINDING.

  " Céline demeure dans ma mémoire comme un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrés. Ses dons étaient rayonnants, ses rages flamboyantes, ses détresses, des gouffres insondables. Impossible de passer une seule seconde indifférente en sa présence. Chaque rencontre était choquante, et c'était bien tout le registre nerveux qui en était secoué depuis la plus sincère compassion jusqu'à l'épouvante la plus salée ou bien à la plus cuisante indignation devant l'injustice, tant celle du monde que celle de Céline lui-même.
  Mais le plus curieux était que ces moments dramatiques, tous, sans exception, laissaient derrière eux une sorte de calme ou d'équanimité permettant aux pensées de refaire les points tranquillement.

  On le quittait dans un état chaotique, mais on pensait à lui en complète sérénité. Quand il quitta le Danemark en juillet 1951, il me manqua aussitôt et, depuis, je l'ai toujours regretté vivement. Il laissait un vide dans l'existence. Une dynamo en était enlevée.
 (...) Il était sans conteste un dangereux fardeau pour lui-même et il fallait toute sa force spirituelle pour le porter. Si cette force par moments l'abandonnait, soit que son état physique fût mauvais, soit que son exaspération de vivre le triste sort d'un émigré devenait intolérable, il lui arrivait, comme à des gens de loin moins intelligents que lui, de céder à un total désespoir. Il faut ajouter que même alors il faisait de la poésie.

  Il était beaucoup plus un émigré que tout autre émigré, du moins le pensait-il ainsi, et il justifiait son état à part, justement à cause de son don linguistique. Ce don, le plus précieux chez lui, était et demeurait infailliblement isolé chez nous, " barbares " nordiques.
  (...) Aucun des Danois dont il avait fait connaissance ne savait suffisamment le français pour saisir sa volonté linguistique, ses intentions formelles... Les deux livres qui ont fait sa gloire : Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sont aussi les deux qui perpétueront son nom. 
  (...) La fatigue des moments où la migraine assaillait sa pauvre tête suppliciée, le désir écrasant de se plaindre et d'accuser semblent y dominer totalement. (...) Perdant, il l'est, et continuera de l'être. Son esprit le veut et le veut parfois à tout prix et contre toute équité.

  Dans ce Nord apathique, sans art (c'est ce qu'il pensait), il n'était que deux personnalités à avoir trouvé grâce à ses yeux : Ibsen et Hans Christian Andersen. Le premier vécut son propre enfer, le second nous ouvrit par ses rêves les portes du ciel.
 (...) Comment était-il ? Je l'ai connu pendant trois ans moins un mois, de juin 48 à mai 51. C'était un fort bel homme, bien qu'à première vue il fit plutôt penser à une vieille femme édentée. Il était beau, d'un coup, lorsque ses douleurs physiques et ses pensées tristes lui laissaient un instant de répit. Le visage était vraiment noble, les traits fins, les yeux inoubliables par leur expression, la bouche sensible, mais, même dans les moments de détente, marquée des plis du sarcasme en deux minces lignes aux commissures.
 
  Généralement, il ne pouvait rester tranquille. Son visage se déformait sous d'étranges grimaces, et quand il parlait, il lui arrivait d'avoir l'écume aux lèvres ou de se mettre à baver. Il cherchait ses mots et trouvait toujours les plus inattendus, ceux qui avaient le plus grand pouvoir évocateur ou ceux qui faisaient le plus sûrement mouche. J'ai eu souvent l'impression qu'en fait il ne s'adressait jamais à un interlocuteur, qu'il se laissait emporter par son flot oratoire, comme dans un état inspiré, qu'en vérité il écrivait, oubliant la présence des autres, oubliant qu'on pouvait entendre ses mots et que ses efforts pour les trouver devenaient perceptibles à autrui (...) ses journées et ses nuits blanches s'écoulaient en un continuel torrent d'idées, qui devenait une œuvre - une œuvre audible comme un discours. Il inversait les effets : le discours était écriture, l'écriture discours.

  Il échangea la vie qui lui avait été offerte dans sa jeunesse contre la vie que son cerveau lui dictait de vivre. Il ne sacrifia pas l'intelligence à l'imagination mais l'y subordonna. Ce qu'il dut lui en coûter lui importait peu. Cela lui coûta tout. Il mourut de sa jonglerie. "
 (Perspektiv, Ole Vinding, 1960, in Le Danemark a-t-il sauvé Céline ? Helga Pedersen, Plon, 1975, p. 141).