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                                                           CONTROVERSES

 

 

 

 

        ARLETTY ET GUITRY.

 Chez Arletty, rue Raynouard où je passe deux heures en fin d'après-midi. Céline m'a prévenu, elle est très affectée par la mort récente au Congo de son ami allemand des années d'occupation. " Et pourtant, il était marié, il l'a bien laissé tomber sans jamais chercher à la revoir, depuis la guerre, mais elle est comme ça... Surtout, laissez-la dire et passer ses humeurs, c'est une fille épatante. "
 
L'appartement est beau et calme, ouvert sur les jardins de Passy. Garance elle-même, à peine vieillie. Contrairement à Céline, qui ne se préoccupe guère des contingences et ignore à peu près la télévision aussi bien que tout ce qui peut remplir les colonnes des journaux, elle réagit très vivement aux évènements. Elle déplore l'échec du putsch d'Alger, trouve à Challe " une gueule magnifique à la Rommel ". Parlant de de Gaulle, elle dit : " le salaud, le grand con, ou l'autre ".

  Après cet exorde, elle revient à Céline qu'elle a connu " en 41 ou 42, par Marie- Josée de Chambrun, la fille de Laval ". Elle s'inquiète amicalement de sa santé, et sa voix est soudain émue, fraternelle. " Il était très excité au téléphone. Le Voyage au cinéma, ce serait formidable. Il m'a dit sa confiance et que ce serait vous qui feriez le film, et personne d'autre... "
  C
omment lui expliquer qu'il s'agissait de tout autre chose et que Céline est en train de dérailler complètement ? Je me contente de dire :
- " Oui, il pense que l'influence de Lazareff pourrait être précieuse. "
- " Il n'a pas tort. C'est un vieil ami, il a toujours été très gentil avec moi.... Je vais vous le faire connaître. "

  Tout ceci me paraît irréel, enfantin et dérisoire, mais c'est peut-être moi qui manque de punch ? Plutôt que de m'enfoncer davantage dans ce que je ressens comme un pénible malentendu, je tente une diversion en évoquant Guitry qui, dans Quatre ans d'occupation, parlait d'Arletty avec chaleur, émotion et humour. Sa réaction me stupéfie.
- " Sacha ? vous rigolez ! J'aurais voulu que vous le voyiez comme moi déballer à tout le monde ses photos de bonnes sœurs achetées aux Puces. Sa cousine Adélaïde, la révérente mère Marie des Anges, sa tante. L'œil humide d'émotion. Quel numéro ! Irrésistible. Mais c'est qu'il ne riait pas ! Naturellement, il était Juif, et personne ne l'ignorait alors. D'ailleurs, on lui pardonnait tout. Il en a bien profité, la vache... "
 
Le ton est à la rosserie allègre plutôt qu'à la véritable hostilité. D'une manière ou d'une autre, cela pourrait venir d'une déception sur le plan de l'amitié ou de la simple camaraderie d'artiste. Je n'ai pas le souvenir en effet qu'elle ait participé à la distribution des films de Guitry après la guerre. Et puis Arletty n'a jamais varié dans ses préférences, qui ont suivi les inclinations de son cœur de femme, exclusif, farouche et passionné.

   Et maintenant, que faire ? Pourquoi diable Céline a-t-il éprouvé le besoin de lui dire que je parlais " admirablement " l'anglais ? Me voit-il réellement cinglant vers Hollywood à bord de l'Amiral Bragueton ? Il faut que j'aie le courage d'en finir avec ce dialogue de sourds.
 (Jacques D'Arribehaude, Le cinéma de Céline, Petits brulards II, Le Lérot Rêveur n° 45, septembre 1987).