ANALYSES

 

 

 

                  CONTEXTE HISTORIQUE et DIFFICULTES d'ANALYSE.

 La distinction entre philosémites et antisémites n'était d'ailleurs pas du tout aussi simple à cette époque qu'elle nous le semble maintenant, si l'on sait, par exemple, qu'Emmanuel Berl écrivit ensuite les deux premiers discours du Maréchal Pétain, des 23 et 25 juin 1940. De plus, Berl, apparenté à Proust et à Bergson, était aussi le cousin de Lisette de Brinon, née Rachel Franck, l'épouse juive, mais convertie, de Fernand de Brinon, grand homme de la Collaboration, fusillé en 1947.
  Certes, il n'était pas responsable de ce cousinage encombrant. Par contre, il sera bien responsable, en janvier 1939, d'accuser Robert Bollack, patron d'un quotidien dédié à l'actualité économique, L'Agence économique et financière, de soudoyer les journalistes français pour qu'ils poussent à la guerre contre l'Allemagne, et ce républicain sera alors soutenu par le monarchiste Charles Maurras qui, en avril 1939, affirmera que les Juifs américains avaient remis trois millions de dollars à Robert Bollack pour financer cette campagne belliciste. Céline fera également sienne cette thèse dans L'Ecole des cadavres dès le début du passage consacré à l'Amérique :

 Ah ! Comme ces personnes pensent à nous, à New-York ! Quelle sollicitude angoissée ! Ce que notre avenir les inquiète ! Quelle frénésie de nous voir, le plus vite possible, très bientôt, toute la franscaille ! barder en lignes ! Gaillardement à la pipe ! Sonnez olifants ! Frémissez drapeaux ! Rafalez tambours ! La route des Morts est splendide ! Pour nous, toutes les viandes ! espoirs-des-croisades-démocratiques ! nous avons tous les vœux d'encouragement ardents des quarante et huit Etats ! [...] Cette fois on en reste rêveur [...] devant [...] la propagande américano-youtre belliciste. (1)

 Il n'en est que plus remarquable de voir cette opinion défendue aussi, au nom du pacifisme, par l'intellectuel juif qui insista pour publier L'Hommage à Zola. Ensuite Emmanuel Berl prit évidemment ses distances et se retira de l'engagement politique ; son ami André Malraux, lui, ne rejoignit la Résistance que tardivement, fin mars 1944, malgré des appels qui lui avaient été faits pour la rejoindre, notamment par ses deux demi-frères, tous deux morts ensuite en déportation. Il accueillit pourtant, vingt ans plus tard, la dépouille de Jean Moulin au Panthéon, alors que, dès juin 1940, un jeune monarchiste, Daniel Cordier, disciple convaincu de Charles Maurras, rejoignit Londres et devint, à partir de 1942, le secrétaire du même Jean Moulin.
  De plus, Cordier, antisémite à cette époque, raconte dans ses Mémoires
(2) combien il fut étonné de trouver à Londres d'autres jeunes gaullistes qui croyaient encore à l'innocence du capitaine Dreyfus ! Pour ce jeune Résistant venu de l'extrême-droite, il était toujours évident, en 1940, que Dreyfus était coupable !

  Donc, pour nous résumer, un homme de gauche, Malraux, antifasciste affirmé et ami des Juifs, reste passif pendant la plus grande partie de la guerre, tandis qu'un homme de droite, Cordier, antisémite, s'engage dans la France libre dès 1940 et devient deux ans plus tard le secrétaire du chef de la Résistance : ayons à l'esprit ce contexte complexe quand nous parlons de l'entre-deux guerres et, plutôt que d'opposer simplement philosémites et antisémites, il vaudrait mieux distinguer les pacifistes, dont certains Juifs, comme Emmanuel Berl, et ceux qui étaient résolus à la guerre, ayant compris qu'aucune négociation réelle n'était possible avec Hitler, la plus grande partie de la population française ne pensant, elle, qu'à éviter la guerre sans trop se soucier de ce qu'il pourrait advenir des Juifs dans cette affaire.

 N'est-ce pas la philosophe Simone Weil, Juive elle-même, qui, en 1938 écrivait à un correspondant :

 Sans doute la supériorité des forces allemandes amènerait-elle la France à adopter certaines exclusives contre les communistes, contre les Juifs : cela est à mes yeux [nous soulignons] et probablement aux yeux de la plupart des Français à peu près indifférent en soi ? (3)

 Si l'on précise, en plus, que ce correspondant était Gaston Bergery, un ancien radical, donc de centre-gauche, qui avait écrit - je cite - que " le racisme et l'antisémitisme étaient contraires à l'idée de nation " (4), mais qui allait se rallier à la Collaboration et devenir ambassadeur en Turquie du gouvernement de Vichy, après avoir aidé Emmanuel Berl à rédiger le discours du 25 juin du Maréchal Pétain, on comprend qu'il vaut mieux se garder de tout jugement simpliste quand on examine le contexte politique d'avant-guerre.
  Ce qui est indéniable par contre, c'est que l'idée de la possibilité d'un nouveau conflit était bien présente dans les esprits. J'en veux pour preuve cet extrait d'un petit journal de province, Le Bonhomme du Nord et du Pas-de-Calais, proche de ses lecteurs et reflétant bien l'opinion publique, dans l'éditorial duquel on pouvait lire en janvier 1932

  L'année 1931 nous a apporté la dépression économique [...] et la crise de la Société des Nations [...] Que nous apportera l'année 1932 ? Si l'on en juge par ses premières annonces il n'apparaît pas que ses dons doivent être très supérieurs à ceux de sa devancière. Tout au plus peut-on souhaiter que la situation ne s'aggrave pas et que l'humanité ne commette pas quelque folie plus homicide que celle de 1914. (5).

  La " crise de la Société des Nations " en 1931, c'était d'avoir été incapable d'empêcher l'invasion de la Mandchourie par le Japon, et Céline, par ses emplois précédents au sein de cette institution, dont il avait entrepris de faire la satire dans L'Eglise (CCI, 68), ressentait, sans doute encore bien plus que l'éditorialiste du Bonhomme du Nord et du Pas-de-Calais, la vanité des efforts de la SDN pour assurer une paix solide en Europe.
  Ce contexte nous permet de mieux comprendre comment cette évocation du risque de guerre vint s'insérer dans une allocution sur Zola avec laquelle elle n'avait a priori aucun rapport, car, entre autres fractures, c'est de l'époque de Zola que Céline date celle qui allait précipiter l'humanité dans la folie meurtrière de la Première guerre mondiale.

 (1) L'Ecole des cadavres, Ed. 8, 2012, p. 362-363.
 (2) Daniel Cordier, alias Caracalla : mémoires 1940-1943, Gallimard, 2009.
 (3) Cité par Ralph Schor, in L'antisémitisme dans l'entre-deux guerres, Ed. Complexe, Bruxelles 1992 (réédition 2005).
 (4) Cité par Simon Epstein, in Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Albin Michel, 2008, p. 62.
 (5) Le Bonhomme du Nord et du Pas-de-Calais, 1932, Archives départementales du Nord, Lille.

 (Pierre-Marie Miroux, Céline : hommage à Zola, du politique à la politique, Les circonstances et la confusion des positions politiques, contribution Actes du XXIIe colloque International Louis-Ferdinand Céline, Société des études céliniennes, 2018).