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LA MEDECINE

 

 

 

 

              Hôpital à Leningrad...

  Le confrère avec lequel je visitais cet hôpital, par hasard n'était pas youtre, c'était même un Russe très slave, d'une cinquantaine d'années, dans le genre balte, rude, explosif, et je dois dire pittoresque... à toutes les allures !...  Il comprenait bien l'apoloche... Tous les dix mots environ, entre les explications, entre les détails de technique, il s'interrompait brusquement et il se mettait à crier très haut, très fort, en baryton, plein l'écho, pour que les murs en prennent tous, il rigolait en même temps...
 " Ici ! confrère, Tout va Très bien !... Tous les malades vont Très Bien ! Nous sommes tous ici, Très Bien !... " Il en hurlait sur la tonique... sur le mot " Bien " ! Il insistait, il possédait l'organe stentor... Nous arpentâmes tout au long, couloirs, corridors, grandes et petites salles... Nous nous arrêtions au surplus ici et là... pour regarder une vérole, une névrite, un petit quelque chose...

  Bien sûr, ils avaient des draps, ces malades, des châlits de troupe, de la paillasse, mais quelle crasse !... bon Dieu ! quels débris ! quel grandgousien chiot moisi... quelle gamme d'horreurs... quel sale entassement poisseux !... de cachectiques sournois... d'espions grabataires, d'asiates rances, tordus de haines peureuses... Toutes les têtes du cauchemar, je veux dire les expressions de ces malades... les grimaces de tous ces visages, ce qui émanait de ces âmes, non de la pourriture bien sûr, viscérale ou visible, pour laquelle je n'éprouve, on le pense, aucune répulsion, et tout au contraire un réel intérêt. Cependant le mélange de tant de hideurs... c'est trop !... Quelle fiente désespérée, quel prodigieux ramassis de puants guignols !... Quel cadre ! Quel égout !... Quel accablement !...

 Pas un coup de peinture sur les murs depuis Alexandre !... Des murs ?... du torchis en étoupe de fange ! Une sorte d'immense insistance dans le navrant, la désolation... J'ai vu pourtant bien des naufrages... des êtres... des choses... innombrables... qui tombaient dans le grand limon... qui ne se débattaient même plus... que la misère et la crasse emportaient au noir sans férir... Mais je n'ai jamais ressenti d'étouffoir plus dégradant, plus écrasant, que cette abominable misère russe... Peut-être le bagne du Maroni offre-t-il de pareilles accablantes déchéances...

 [...] Le confrère Touvabienovitch, revêtu lui aussi d'une blouse fort crasseuse... ni plus ni moins que les autres membres du personnel... ne me fit grâce d'aucun détail, d'aucun tournant de cette immense installation, d'aucun service spécialisé. J'ai tout vu, je pense, bien tout vu, tout senti, depuis le cagibi des piqûres, jusqu'aux oubliettes tabétiques, de la crèche aux essaims de mouches, jusqu'aux quartiers pour " hérédos ". Ces petits-là, " syphilis infantiles ", semblaient entre autres fort bien dressés, préalablement, ils m'attendaient bien sages, au passage, ils devaient jouer pour les rares visiteurs toujours le même rôle, la même petite comédie... Ils m'attendaient au réfectoire... attablés devant autant d'écuelles, par groupes, par douzaines, en cercle, tondus, verdâtres, bredouillants hydrocéphales, une bonne majorité d'idiots, entre 6 et 14 ans, enjolivés par la bonne impression de serviettes, très crasseuses, mais très brodées... Figuration.

  A notre entrée, ils se dressèrent tous d'un seul jet, et puis tous ensemble se mirent à brailler quelque chose en russe... la sentence ! " Tous va Très Bien !... Nous sommes tous Très Bien Ici ! "
 " Voilà ce qu'ils vous disent confrère ! Tous... "
 Touvabienovitch avait des élèves dans le coin... d'ailleurs il se fendait la pêche, ce confrère est un des rares Russes que j'ai vus rire pendant mon séjour à Leningrad.
 " Voilà nos femmes de service ! nos infirmières du service !... " On aurait pu, avec un peu d'attention... les distinguer, les reconnaître parmi les malades, elles semblaient encore plus déchues, navrées, perclues, fondantes de misère que tous les malades hospitalisés...
 [...] " Combien gagnent-elles ?...
 - 80 roubles par mois... (une paire de chaussures coûte 250 roubles en Russie)... Et puis, il a ajouté, en surplus (dans son tonnerre habituel), mais elles sont nourries ! confrère, nourries !... "
 Il se bidonne ! " Tout va très bien ! " qu'il vocifère.
 (Bagatelles pour un massacre, Ed. 8, Ecrits polémiques, août 2017, p.119).