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DELIRES

 

 

 La Publique, ou la barque à Caron.    

  Moi, c'est le quai !... et je peux dire, dans le noir !... ça, le tout de même pas ordinaire que je vois : que c'est pas une péniche, du tout !... ah, moi l'extra-voyant lucide !... c'est un bateau-mouche, bel et bien !... que je vois même son nom ! son nom en énormes lettres rouges La Publique et son numéro : 114 !... comment je vois ?... peut-être d'une petite lueur d'ampoule ?... d'une vitrine ?... non !... toutes les devantures sont bouclées !... là, ça je suis sûr ! je regarde, je vois toute la place... et parfaitement La Publique !... à quai... et les allées et venues à bord... des gens par deux... par trois... surtout... par trois... ils viennent d'en haut... le même sentier que nous... il me semble... ils montent sur le bateau... ils parlent à quelqu'un... et ils repartent... je dis : ils parlent ?... je crois... je les entends pas !... je les vois, c'est tout... monter, se croiser... par trois... l'allée et venue par la passerelle... je vois un petit peu leurs figures... je peux pas dire non plus... plutôt leurs silhouettes... oui, certes ! troubles silhouettes... pas nettes... trouble aussi, moi !... moi-même !... eh donc !... qui serait pas trouble ?... j'ai été un peu ébranlé... même vachement choqué !... je veux !... toute l'Europe au cul !... oui, toute l'Europe !... et les amis !... la famille !... à qui qui m'arracherait le plus !... et pas ouf ! les yeux !... la langue !... le stylo !... la férocité de l'Europe !... les nazis étaient pas baisant mais dîtes-moi la douceur d'Europe ?... J'exagère rien... le beau " Mandat " !... et tous les Parquets... j'ai éprouvé certains troubles, j'admets... la preuve, je suis pas très certain de très bien voir ces allées et venues du quai...

 (...) Une main ! une main me touche le bras... je me retourne... quelqu'un !... je vois un personnage, une sorte de chienlit... chienlit gaucho boy-scout, un déguisé, quoi !... (...) Oh ! mais là, d'un coup j'y suis !... ça y est !... je l'embrasse ! c'est lui !... on s'embrasse !...
 " Ah ! c'est toi !... c'est toi ! " On se rembrasse !... c'est La Vigue ! ce que je suis heureux ! La Vigue, là !
 (...) Bien sûr y a longtemps qu'on s'est vus... depuis Sigmaringen... il s'en est passé... Traqués à mort qu'on a été... pas qu'un petit peu !... et en Cour !... ce qu'il a pu être héroïque !... quelle attitude ! je pense la façon qu'il a fait face !... et en menottes !... qu'il m'a défendu !... y en a pas beaucoup !... y a personne !... et la horde chacale plein la salle !... et qu'il a fallu qu'ils l'écoutent !... forcés... que c'était moi le seul patriote !... le vrai patriote !... le seul !... qu'ils étaient eux, baveux, râleux, que venimeux hyènes !
 De le retrouver là, quai Faidherbe !... La Vigue !... La Vigue !...
 - Parle pas si fort !... Je chuchote  : " T'es du bateau-mouche ? " Je voudrais qu'il me dise... " Oui... oui... Anita aussi !... fais attention parle pas fort... Anita, ma femme... Anita est dedans !... "
D'habitude, je saisis assez vite, mais là c'était beaucoup d'un coup... La Publique, Le Vigan dessus... Le Vigan, gaucho !... à barbe blanche, moi qui le croyais à Buenos-Aires !... en plus, avec une Anita... je la voyais pas cette Anita...
 " Elle est dedans... elle est aide-soutier... tu connais pas le soutier non plus ? - Non ! " Le soutier ? d'où je l'aurais connu ?
 " Mais si !... mais si ! tu le connais !... voyons !... c'est Emile ! Emile de la L.V.F. !... Emile, du petit garage Francœur !... c'est là que t'avais ta moto ! " Il me remuait un peu les idées... ah ! oui !... ah ! oui !... le garage Francœur... la porte cochère... oui !... au fait ! Emile... la L.V.F. !... ma moto... je me souvenais presque... oui !... c'est ça !... il avait raison ! qu'était parti à Versailles... et puis à Moscou !... exact !... exact !... on avait su !... et puis qu'était revenu de Moscou... la preuve !... mais qu'est-ce qu'il foutait soutier ? là quai Faidherbe ?... La Publique ?... soutier ?... l'Anita avec ! et lui l'admirable La Vigue ?

 Quoi ?... cher Le Vigan !... receveur il me tape, il me secoue sa sacoche, une sacrée besace !... ballante sur le ventre... et qui sonne !... il me montre !... il l'ouvre !... pleine de pièces d'or !... plutôt une gibecière !...
 " Alors, t'encaisses ?
 - Tu parles !... et que du dur ! le dur !... le dur !... la barque à Caron ! tu penses !... "
 Je veux pas avoir l'air étonné... même je trouve ça tout naturel... " Bien sûr !... bien sûr !...
 - La barque à Caron ?... tu sais bien ?
 - Oh ! oui !... oh ! oui !... évidemment !
 - Maintenant tu vois c'est celle-là ! "
(...) Ah ! mais là... juste là !... à peine là, un pied sur le pont... un stentor, une voix ! " Qu'est-ce que vous foutez ?... " et puis des " tu "... " d'où tu sors ? Qui t'es ? " il voit pas l'être !... derrière lui, l'être... il se retourne pas...
 " Je sors de la fosse !... je suis avec eux !
 - Ah t'es avec eux, voyou ! ah ! t'es avec eux, menteur ! saleté ! ah... t'es avec eux ! "
 Et buang ! vrang !... encore son crâne... en plein crâne ! bang ! de quoi il se sert ?... un marteau ? vrang ! il tombe évanoui !... il a pas vu le monstre... pas eu le temps... qui est-ce ?
 " Je suis Caron t'entends ! "
 Il revient à lui... il voit l'être... un formidable !... quelque chose ! il me raconte : au moins trois... quatre fois comme moi !... un Bibendum ! mais la tête, alors, de singe ! un peu tigre ! moitié singe... moitié tigre... rien que son poids il fait tout pencher... tout le bateau !...

 Je me marre comme Emile raconte.
 " Oh ! tu le verras !... pas de quoi rire !... au moins trois, quatre fois grand comme toi !... je te dis ! quand il t'arrangera la tronche ! "
 Mes petits ricanages... lui La Vigue, se tait...
 " Tu le verras !... sa rame dans ta gueule !... tu le verras !... "
 Il me promet...
 " Il leur fend le crâne à l'aviron !... dis !
 - Ah ?.. "
 Comme surpris, je fais... l'aviron de Caron, qu'il veut dire...
 " Tous ceux qui montent, il les arrange, tiens !... hein La Vigue ?... il leur rame dedans... dans le chapeau ! en plein ! il leur godille dedans je te dis !... hein, La Vigue ?
 - Oui !... oui !... "
 La Vigue confirme...
 " Sa façon que personne lui manque !... la loi, quoi !... la loi !... et que ça raque !... te dis !... j'y aurais fait comme j'ai fait : présent ! Emile !... mais les ronds ? j'aurais eu des ronds il me prenait ! pas un pli !... il me finissait ! il m'embarquait ! je lui disais : " Monsieur, voilà l'or !... " Gî ! avec les autres ! avec lui : doulos ! doulos !... tu verras un peu ce qu'il leur file !... ils ont ?... ils ont pas ? vrong ! brang !... ombres ou ombresses ! chichis ?... zéro !... vrong !... les ronds ! mon Amiral !...

 (...) Enfin, une chose... j'étais descendu pour Mme Niçois, son pansement, et je me trouvais embringué dans un de ces mic-macs !... mélimélo... où ça allait ?... c'était tout imaginatif ?... l'Anita, la brune en bleu-de-chauffe ?... l'aide-soutière d'Emile L.V.F. ?... et les êtres là, soi-disant morts, que je voyais très bien défiler, qu'arrêtaient pas... traverser la place ex-Faidherbe... et remonter chercher leur obole ?... et tout ça, hein ?... sans éclairage...
 (D'un château l'autre, Livre de poche, 1968, p.109).