DELIRES

 

 

 

   
      Délire au Consulat.

 - Allons ! Allons ! mon ami !... Vous êtes nerveux voilà tout !... Vous avez fait votre devoir !... Tout votre devoir !... Voulez-vous retourner en France ?... Vous voulez voir le Consul ?... Vos ressources sont-elles épuisées ?... On va vous rapatrier !... Quelle est votre profession ?...
 Il m'excède ce radoteux !
 - Assez !... je lui fais... Ça suffit... Assez de vos mimiques !... Je veux remonter en ligne !... Entendu ?... Je veux refaire tout mon devoir...C'est net ! Tout seul s'il le faut !... Je veux tout tuer !... Attention Monsieur le Major !... ça ne se passera pas comme ça !... Je veux pas retourner à Paris !... Je veux remonter en ligne !... comme Lucien Galant !... Benoît-la -Moustache !...
 - Mais vous ne pouvez pas mon ami ! Vous avez 80 pour 100 !...
 - Alors je vais vous assassiner !... que je lui réponds tac au tac.
 - Passez-moi un sabre !...
 Et je saute sur le tisonnier que je vois là tout près... dans le seau à charbon... Je vais lui transpercer la paillasse !... à ce barbichou !...

  Ils se jettent alors à quatre sur moi !... Ils me terrassent !... ils me brutalisent !... Je lutte à coups de pieds !... Je les mords!... Ils m'emportent... ils me traînent... ils m'éreintent ! je rabote le couloir !... comme ça en pleine prise de membres... On passe devant une baie ouverte... l'endroit du grand salon tout sombre !... Qui est-ce que j'aperçois ?... là au fond, tout pâles... tout fantômes... absolument sur le noir ?... " Pouce ! Pouce ! "... que je crie à mes brutes... à ces lâches qui me pancracent disloquent...
 Ho ! là ! Garde à vous ! Je les vois !... Tous je les vois !... Là-bas ! au fond !... Les vieux amis !... debout sur le noir là !... fixes !... Tous en chœur un... deux... trois... cinq... six !... debout dressés ! Salut ! que je leur crie ! Salut ! Ohé ! les hommes ! bonjour à tous !... Debout les braves !... Je les voyais absolument ! Ah ! pas d'erreur ! Fixes là ! tels quels ! Nestor pas grand dans le fond de la pièce... sa grosse tête coupée dans ses mains !... qu'il la portait sur son ventre !... un mac du Leicester !... qu'était parti la semaine d'avant !... Et le Gros-Lard à côté !... et Fred-la-Moto !... et Pierrot-Petits-Bras !... Et Jojo-Belle-Bise !... Et René-les-Clous !... celui-là le ventre alors grand ouvert !... Ils saignaient tous de quelque part !... C'était ça le curieux !... Et Lucien Galant et Muguet !... Tue-Mouche en infanterie de marine !... et Lu Carotte en artilleur !... tout ça aligné impeccable dans le fond du salon ! au plus sombre... Ils disaient rien !... tous là debout !... en uniforme mais la tête nue... Ils étaient tous pâles de figure !... blancs... blancs... comme d'un reflet blême sous la peau... une lueur...

 - Ohé ! les hommes, que je les rappelle ! ohé ! les hommes !... ohé ! enflures !... ohé ! la classe !... ça boume là-dedans ?...
 Ils répondent rien... Ils bougent pas !...
 - Ils sont gelés merde !...
 J'entraîne tout le monde après moi !... Je veux aller leur parler moi-même ! leur parler de tout près !...comme ça dans la tronche... Ah ! ils ont beau m'agripper !... je suis plus fort que tout ! Ils me les tordent !... je hurle !... au moins quatorze bureaucrates !... et deux... trois vieilles filles !... qui m'attrapent au vif les parties !... mes forces décuplent !... tout le personnel !... les huissiers !... je les entraîne ! Toute la grappe humaine !... vers le fond !... le noir !... Je veux parler moi à ces potes !... où ils se tiennent là tout saignants !... là tout pâles... au garde à vous... Je veux les toucher !... Ça y est !... Je les touche !... Ils y sont plus !... Zut !... C'est un monde !... Je le crie tout haut !... l'Imposture !... C'est de la misère de vache encore !... Ils se sont enfuis !... évaporés !... Tant pis pour eux merde !... ils payeront !... Ils trouveront personne au grand Trou !... C'est tout de la viande de perdition !... Je les avais tous bien reconnus !... Tous les copains du Leicester !... Ils m'avaient bien vu moi aussi !... Ils étaient disparus tels quels !... Leurs boyaux autour de la taille... dans le fond de la pièce du Consulat !...

 - Allez, descendez !... descendez !... Sortez-le d'ici !...
 Voilà comme on me traite ! Comme les huissiers font leur devoir ! Ah ! mais c'est la lutte ! Moi je veux rester là par terre, songer, réfléchir. Je me jette sous un banc. Ils me rattrapent, m'arrachent, disloquent. Ah ! ils sont trop en colère ! Je les ai trop poussés à bout ! Même le major si bienveillant... Personne n'a plus un brin de patience !... Ils me chargent tous ensemble en même temps !... Tous les employés du Consul !... tous furieux alors, hommes, femmes, demoiselles !... Je bascule ! je roule ! je m'écroule !... je m'abats plomb en bas de l'escalier !... " Vive la France !... que je hurle quand même !... Vive le Consul !... Vive Bedford Square !... Vive l'Angleterre !... "
 (Guignol's band, Folio, 1972, p. 300).