CONTROVERSES

 

 

 

                      LES NAPOLEONS DE LA CASSETTE.

   Les soucis de la vie extérieure ne se laissent pas oublier. Lucette, à sa libération dans les derniers jours de décembre 1945 après une courte détention, a été hébergée un moment chez les Johansen, avant de revenir vivre dans l'appartement de Karen, avec la jeune Bente Johansen, à laquelle elle donne des leçons de danse. Elle dépend, pour vivre, d'Ella Johansen, qui puise au fur et à mesure dans la cassette des louis et des napoléons. Mais les pièces ne se négocient qu'au marché noir à un cours non contrôlé. Aussi le doute s'insinue-t-il quand arrive le moment où il apparaît que la réserve diminue dangereusement : les pièces seraient-elles mal négociées, ou est-ce l'intermédiaire qui prélève une part dans l'opération, ou alors est-ce Lucette qui dépenserait trop et sans compter ?

  Au mois de mai, Karen est revenue à Copenhague, elle reprend la cassette en charge et cohabite quelque temps, non sans difficulté, avec Lucette dans l'appartement. En août, lors d'une visite à la prison, elle alerte Céline sur la diminution des ressources et en impute la responsabilité aux dépenses inconsidérées de Lucette. Dans une lettre-fleuve écrite sur deux jours, les 8 et 9 août, Céline se tourne contre Lucette avec une extrême violence et dans les termes les plus blessants : " Tu ne me trouves pas assez malheureux dans mon état pour ajouter encore cet horrible souci... [...] Si nous sortons jamais d'ici ce sera complètement ruinés. Par bêtise. Parce que tu ne veux absolument pas te maîtriser. Etre raisonnable est pourtant une vertu d'imbécile. Comment peut-tu encore être veule comme une enfant devant l'argent, toi si vaillante en toutes autres choses ? "
  Lucette dira plus tard avoir pensé à se suicider la nuit suivante. Et cependant, cinq jours après, il lui écrira pourtant : " Oublie ma lettre furieuse et imbécile. Karen ne m'avait rien dit de déplaisant, j'ai tout brodé dans mon délire. Tu as très bien fait d'acheter cette fourrure, et je veux que tu la portes. Il faut être bien nourrie et coquette. Foutre de l'argent. [...] Oublie mon explosion idiote. " (Lettre du 13 août 1946). L'incident est typique des " explosions " céliniennes. (Toutes, si l'on pense à ses furies antisémites, ne donnent malheureusement pas lieu, une fois la colère retombée, à de semblables repentirs).

  La question de la réserve des napoléons de la cassette (les " durs ") n'est pas réglée pour autant. Elle ne le sera, jusqu'à un certain point, qu'en novembre, au Sundby Hospital où Céline a été transféré depuis le 6 de ce mois. Plus cette détention à l'issue incertaine se prolonge, plus l'état physique et psychologique de Céline se détériore. A la suite d'un nouvel examen pratiqué le 2 septembre, le même médecin-chef de l'infirmerie établit le 25 septembre un nouveau bilan : " Le patient se plaint toujours de migraines, de vertiges et d'insomnies. Il mange mal, va mal à la selle. Il a perdu dix kilos. Son esprit reste clair, mais est très instable. Il pleure brusquement en pensant à sa femme. Dans l'ensemble, il est devenu un pauvre malheureux durant son incarcération. " (D. Alliot et F. Marchetti, Céline au Danemark).
  Le médecin savait-il qui était, en réalité, ce patient ? On est loin en tout cas, avec la répétition de ce " pauvre patient " (solle Menneske en danois), de toutes les images que l'on s'est jamais faites de Céline. Lui-même se plaint également, dans ses lettres, d'attaques de pellagre, ancienne maladie dont le souvenir est associé à la détention de prisonniers français sur des pontons anglais à l'époque de Napoléon. Par un effet d'avitaminose, des plaques de peau se décollent du corps, image frappante de délabrement. C'est le moment où Céline écrit : " Je n'en peux plus. " (Lettre à Mikkelsen, 23 novembre 1946).

 Le Sundby Hospital est un établissement qui dépend toujours du système pénitentiaire mais où les visites sont plus libres. Céline peut y réunir tous les acteurs et actrices du drame de son trésor de guerre pour une véritable confrontation. Au terme de cette séance orageuse, la cassette sera remise à Me Mikkelsen, à charge pour lui de verser à Lucette une pension mensuelle. (" Il ne faut pas tout de même tenter le diable ", écrit Céline à celui-ci, d'homme à homme.)
  Avant-guerre, quand il avait réalisé à toutes fins utiles cette conversion en or de ses droits d'auteur, l'idée n'avait rien que de raisonnable. Dans la situation créée en 1945-1946 à Copenhague par l'interdiction d'un marché légal de l'or, par les démarches auxquelles cette interdiction obligeait, et enfin par la détention de Céline, ce trésor de guerre offrait prise à toutes sortes de rumeurs et donnait un tour clandestin, voire suspect, à la question très concrète des moyens de subsistance du couple.
 (Henri Godard, Céline, Biographies, Gallimard, 2011).