CONTROVERSES

 

 

       

     
       LE CANARD ENCHAINE ET BAGATELLES POUR UN MASSACRE.

      L.-F. Céline (et quelques autres) dans Le Droit de vivre (1932-1963)

 1938. " De nombreux amis nous signalent l'ébouriffant article consacré par Jules Rivet, dans Le Canard enchaîné, au livre écœurant et puant de feu Céline.
  " Livre libérateur, torrentiel, irrésistible chef-d'œuvre... Un homme qui gueule magnifiquement ".
 Quelle mouche pique donc Rivet, et que veut dire cet article dans un journal qui nous avait habitués, jusqu'à présent, à d'autres procédés ? Et depuis quand le Canard enchaîné, qui compte tant de lecteurs parmi nos adhérents, sacrifie-t-il à l'antisémitisme le plus abject ? "

 Dans la même rubrique, sous le titre " Feu Céline et son sabord " : " Feu Céline n'a trouvé, à ce jour, que deux laudateurs. D'abord - et c'est assez triste - Jules Rivet, du Canard enchaîné, ensuite - et c'est triste pour Jules Rivet - Noël Sabord, de Paris-Midi.
 " 400 pages de haute et forte taille... Horde en déroute ", le Sabord en étouffe de joie. Mais, direz-vous, qui est Noël Sabord ? Justement, l'un de ces cuistres que feu Céline, dans son délire de paranoïaque, flanque dans la même tinette que les Juifs et tous les honnêtes gens. "

 A propos du livre stupide et répugnant de Céline qui ne relève plus de la littérature mais de l'excitation à la guerre civile, on a la surprise de lire dans Le rouge et le Noir de Bruxelles, ordinairement mieux inspiré, un article approbateur d'un certain M. Spitz. La justification fournie par M. Spitz est lamentable. C'est celle de l'art pour l'art, à propos de ce mauvais tract hitlérien !
  Le choix du sujet est libre. Si Céline a besoin de bouffer du Juif pour se mettre en verve, libre à lui. Il faut reconnaître que, de temps à autre, un coup de caveçon est nécessaire, faute de quoi les Juifs exagèrent. Une réaction s'imposait. Nous l'avons, elle est de taille. Certaines choses devaient être dites. Céline les dit - les hurle même. C'est parfait.
 Voilà le danger de ces mauvaises besognes faites sous le couvert littéraire. On leur cherche des excuses qu'on ne trouverait pas pour un article de La Libre Parole et qui n'en mérite pas davantage. Quant à M. Jacques Spitz, il va de soi que, si un de ces jours j'ai besoin de lui flanquer préalablement une paire de baffes, il n'y trouvera que des avantages.

 Ce n'est pas tout. Dans Le Canard Enchaîné - hé oui, le Canard - on trouve un article approbateur de Jules Rivet - hé oui, Jules Rivet ! - Que voilà de beaux coups de triques et de la belle langue solide, verveuse et bien constituée... Voici de la belle haine bien nette, bien propre, de la bonne violence à manches relevées, à bras raccourcis, etc. Ici, le non-conformisme se débat avec vigueur, le solitaire s'affirme, montre les crocs, règle des comptes.
 Et de parler d'un livre " libérateur, torrentiel, plus beau et plus pur qu'un chef-d'œuvre ".
  Un " règlement de compte " ? Exemple :
 On me retirera pas du tronc qu'ils ont dû drôlement les chercher les persécutions ! (les pogroms) foutre bite ! S'ils avaient fait moins les zouaves sur toute l'étendue de la planète, s'ils avaient moins fait chier l'homme ils auraient peut-être pas dérouillé !... Ceux qui les ont un peu pendu, ils devaient bien avoir des raisons... On avait dû les mettre en garde ces youtres ! User, lasser bien des patiences... ça vient pas tout seul un pogrom ! C'est un grand succès dans son genre un pogrom, une éclosion de quelque chose... (p. 72).
  Voilà, n'est-il pas vrai, Rivet, quelque chose de " libérateur ", de beau et de pur.

 Toujours dans le même numéro, p. 2, publication d'une lettre de Jules Rivet au directeur sous le titre " Une lettre de Jules Rivet " et le chapeau : " Nous recevons de Jules Rivet, du Canard enchaîné, une lettre qui entend répondre aux échos publiés ici-même sur l'étrange article qu'il consacra récemment à l'ignoble bouquin de l'antijuif Céline. / Nous publions volontiers cette lettre. Philippe Lamour, de son côté, donne la réplique à Jules Rivet ".
  Ce 31 janvier 1938.
 " Mon cher Droit de vivre,
 Je ne suis pas antisémite, je ne suis pas anticommuniste, je ne suis pas antifranc-maçon, trois attitudes qui marquent le livre de Céline. Je me contente d'être libertaire du genre individualiste. Et ça me suffit. J'ai donc le droit, je pense, en dehors de toute question de parti, de race, de couleur ou de religion, de dire mon admiration pour un écrivain que je considère comme un nouveau Villon et qui apporte à la langue française (puisque c'est la langue française que le hasard me fit pratiquez) beaucoup plus de vie et de sève que les 30 académiciens réunis et l'escouade bien alignée des critiques.
  Je n'ai pas voulu dire et je n'ai pas dit autre chose.
  Bien à vous. Jules Rivet. "
 (Eric Mazet, L'Année Céline 2019, p. 148).