PERSONNAGES M-Z

 

 

 

 

        ROGER PUTA.

 Il me souvenait bien opportunément d'avoir besogné quelques temps obscurs chez ce Roger PUTA, le bijoutier de la Madeleine, en qualité d'employé supplémentaire, un peu avant la déclaration de la guerre. Mon ouvrage chez ce dégueulasse bijoutier consistait en " extra ", à nettoyer son argenterie du magasin, nombreuse, variée, et pendant les fêtes à cadeaux, à cause des tripotages continuels, d'entretien difficile.
  Dès la fermeture de la Faculté, où je poursuivais de rigoureuses et interminables études (à cause des examens que je ratais), je rejoignais au galop l'arrière-boutique de M. PUTA et m'escrimais pendant deux ou trois heures sur ses chocolatières, " au blanc d'Espagne ", jusqu'au moment du dîner.

  Pour prix de mon travail j'étais nourri, abondamment d'ailleurs, à la cuisine. Mon boulot consistait encore, d'autre part, avant l'heure des cours, à faire promener et pisser les chiens de garde du magasin. Le tout ensemble pour 40 francs par mois. La bijouterie PUTA scintillait de mille diamants à l'angle de la rue Vignon, et chacun de ces diamants coûtait autant que plusieurs décades de mon salaire. Versé dans l'auxiliaire à la mobilisation, ce patron PUTA se mit à servir particulièrement un ministre, dont il conduisait de temps à autre l'automobile. Mais d'autre part, et cette fois de façon tout à fait officieuse, il se rendait, PUTA, des plus utiles, en fournissant les bijoux du Ministère. Le haut personnel spéculait fort heureusement sur les marchés conclus et à conclure. Plus on avançait dans la guerre et plus on avait besoin de bijoux. M. PUTA avait même quelquefois de la peine à faire face aux commandes tellement il en recevait.

  Sa femme madame PUTA, ne faisait qu'un avec la caisse de la maison, qu'elle ne quittait pour ainsi dire jamais. On l'avait élevée pour qu'elle devienne la femme du bijoutier. Ambition de parents. Elle connaissait son devoir, tout son devoir. Le ménage était heureux en même temps que la caisse était prospère.
 (...) De temps en temps, cependant, elle éprouvait, notre patronne, comme un petit souci de circonstance. Ainsi lui arrivait-il de se laisser aller à penser aux parents de la guerre. " Quel malheur cette guerre tout de même pour les gens qui ont de grands enfants !
- Réfléchis donc avant de parler ! la reprenait aussitôt son mari, que ces sensibleries trouvaient, lui, prêt et résolu. Ne faut-il pas que la France soit défendue ?
  Ainsi bons cœurs, mais bons patriotes par dessus tout, stoïques en somme, ils s'endormaient chaque soir de la guerre au-dessus des millions de leur boutique, fortune française.

   Dans les bordels qu'il fréquentait de temps en temps, M. PUTA se montrait exigeant et désireux de n'être point pris pour un prodigue. " Je ne suis pas un Anglais moi, mignonne, prévenait-il dès l'abord. Je connais le travail ! Je suis un petit soldat français pas pressé ! " Telle était sa déclaration préambulaire. Les femmes l'estimaient beaucoup pour cette façon sage de prendre son plaisir. Jouisseur mais pas dupe, un homme. Il profitait de ce qu'il connaissait son monde pour effectuer quelques transactions de bijoux avec la sous-maîtresse, qui elle ne croyait pas aux placements en Bourse.

 (...) Madame PUTA était bien heureuse de ne pas avoir d'enfant. Elle manifestait si souvent sa satisfaction d'être stérile que son mari à son tour finit par communiquer leur contentement à la sous-maîtresse. " Il faut cependant bien que les enfants de quelqu'un y aillent, répondait celle-ci à son tour, puisque c'est un devoir ! " C'est vrai que la guerre comportait des devoirs. Le ministre que servait PUTA en automobile n'avait pas non plus d'enfants, les ministres n'ont pas d'enfants.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 105).