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LA DANSE

 

 

 

 

   L'inspiratrice.

   Elizabeth est bien à la source de la conviction de Céline que " danser ", tout est là - Nietzsche (si surfait) ne se trompait pas - " Je ne croirai à un Dieu que s'il danse ", s'il raisonne ce cuistre, à l'école ! " (Lettre à Milton Hindus, 12 juin 1947), idée qu'il reprend quelques semaines plus tard : " Je suis cependant terriblement sensible à certaines beautés corporelles... danseuses, etc. je m'en façonne sur terre une sorte de paradis artificiel... Il m'est impossible de vivre loin de la Danse... Nietzsche écrit je crois " je ne croirai à un Dieu que s'il danse. "
 
   Comme Louis XIV, qui " ne croyait aussi aux ambassadeurs que s'ils étaient parfaits danseurs " (Lettre à Milton Hindus, 7 juillet 1947), Céline s'appropriait un vieux refrain français pour exprimer sa passion : " Qui ne danse pas fait l'aveu tout bas de quelque disgrâce - disait une vieille rengaine française - Je suis tout à la danse. La Danseuse m'ensorcelle, le dramaturge 999 fois sur 1000 m'assomme. " (Lettre à Milton Hindus, 12 juin 1947).

  Il est certain que " ce fut d'abord Elizabeth Craig qui initia Céline aux secrets de la danse, non pas au début la " danse-passion " des Espagnols, mais la danse en tant qu' " épanouissement d'âme " telle que la concevait en particulier Isadora Duncan ", initiation qui devait jouer un rôle si capital dans l'écriture de Céline : " Mes maîtres ? [...] une danseuse américaine qui m'a appris tout ce qu'il y avait dans le rythme, la musique et le mouvement " (Entretien avec Merry Bromberger), dette entièrement reconnue par les critiques :

  Elizabeth connut donc Louis Destouches à Genève et quitta Louis-Ferdinand Céline à Paris. C'est elle qui accompagna, qui contribua peut-être à sa manière à la métamorphose du médecin en un écrivain. Il ne songeait pas, avant de la rencontrer, à écrire Voyage au bout de la nuit. Elle le quitta alors que son livre - qu'il lui avait dédié - triomphait. Elle vécut en somme les années de rédaction du roman. Et sa présence qui se réfracte dans des personnages aussi divers que Lola, Musyne et Molly, éclaire les pages les plus heureuses et les plus ensorcelantes de ce livre. (Vitoux, La vie de Céline).

  Si la danseuse contribua à la métamorphose du docteur Louis Destouches en Louis-Ferdinand Céline l'écrivain, ce ne fut pas en lui apprenant les rythmes " mécanisés " de la danse libre " telle que la concevait Isadora Duncan ". Elizabeth le répète à plusieurs reprises : " Je n'aimais pas ce style, mais je m'y étais lancée simplement parce que j'aimais danser ", et encore " Ted Shawn était un danseur moderne allemand qui me fit faire tout ce qu'on appelait la " danse libre ". Je suppose que c'est de cela qu'il s'agissait. Des demi-pointes d'un bout à l'autre, ce que je détestais à cause de mes mauvais pieds ".
  Les rythmes qu'elle apprit à Céline furent bien plutôt les rythmes " naturels " des ballets classiques, comme il l'exprima dans une " profession de foi " étonnamment paradoxale :

  Ce qui me froisse voyez-vous c'est que je crois que l'Homme est naturellement poète comme le primitif - l'éducation lui coupe le fil poétique - alors il se met à raisonner et il devient emmerdant - ainsi le cheval dont l'allure naturelle est le galop - on lui apprend à trotter - l'homme aussi chante naturellement, on lui apprend à parler - l'enfant au berceau ne parle pas, il chante ! L'Opéra est naturel, la comédie l'artificiel. Quant à la comédie naturaliste c'est un déchet, une ordure - le théâtre dit Libre ne l'est pas du tout - il est tout le contraire, l'expression d'une contrainte, d'un dressage absolu - Le théâtre chinois est infiniment plus vrai que le nôtre dit réaliste - La danse dite de ballet est plus naturelle que la danse dite libre qui pue la mécanisation. (Lettre à Milton Hindus, 12 juin 1947).

  Elizabeth ne fut pas seulement l'inspiratrice qui aida le médecin à devenir écrivain, elle fut aussi la danseuse qui sauva l'homme :

 Les danseuses, les vraies, les nées, elles sont faites d'ondes pour ainsi dire !... pas que de chairs, roseurs, pirouettes !... leurs bras, leurs doigts, vous comprenez !... C'est utile dans les heures atroces... hors des mots alors ! plus de mots ! Les mains seulement ! les doigts... un geste, une grâce... c'est tout... La fleur de l'être... Vous battez du cœur, vous revivez !... Sourd ? Muet ? Enchaîné ? Alors ?... Une danseuse vous sauve ! La preuve ! (Féerie pour une autre fois).

  Et puisque c'est elle qui l'a sauvé - " Quel génie dans cette femme  ! Je n'aurais jamais rien été sans elle " (Lettre à Milton Hindus, 10 sept. 1947). - c'est à elle que nous devons quelques-uns des plus beaux passages de la littérature française contemporaine :

  Dans une jambe de danseuse le monde, ses ondes, tous ses rythmes, ses folies, ses vœux sont inscrits !... Jamais écrits !... Le plus nuancé poème du monde !... émouvant ! Gutman ! Tout ! Le poème inouï, chaud et fragile comme une jambe de danseuse en mouvant équilibre est en ligne, Gutman mon ami, aux écoutes du plus grand secret, c'est Dieu ! C'est Dieu lui-même ! Tout simplement ! Voilà le fond de ma pensée ! (Bagatelles pour un massacre).
  (Alphonse Juilland, Elizabeth et Louis, Elizabeth Craig parle de Louis-Ferdinand Céline, Gallimard, janvier 1994).