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ANALYSES

 

 

LA SOCIETE DES NATIONS.

 Par les circonstances de la vie, je me suis trouvé pendant quatre ans titulaire d'un petit emploi à la S.D.N. [...] Je briguais rien, soyez tranquilles. Je suis pas jaloux. C'est pas mon genre de réussir... C'était seulement une aventure...  (Bagatelles pour un massacre, p.65).

 C'est entre 1925 et 1928, que se situe le séjour de Céline à la Société des nations. En 1924, il avait été reçu docteur en médecine, après la soutenance d'un thèse qui l'avait fait lauréat de la faculté de médecine de Paris. Place des Lices, à Rennes, il s'installa médecin de quartier, promis à un avenir confortable avec l'assurance de succéder à son beau-père, directeur de l'Ecole de médecine de la ville. Il n'y resta qu'environ trois mois, repris par son vice, " cette envie de s'enfuir de partout, à la recherche de je ne sais quoi ".
  Grâce aux recommandations de la fondation Rockefeller, pour laquelle il avait fait en 1917 des tournées de conférences en Bretagne, il entra au service de la SDN. Son travail le conduisit à Genève, à Liverpool, et il effectua un certain nombre de missions en Afrique, aux Etats-Unis, au Canada et à Cuba. Il quitte la SDN en 1928.

  Céline a consigné ses observations sur l'organisation genevoise dans sa pièce de théâtre L'Eglise et dans Bagatelles pour un massacre. L'acte troisième de L'Eglise a pour cadre un bureau de la SDN ; le jeune médecin Bardamu, retour d'Afrique, rend compte de sa mission à son chef, Yudenzweck, directeur du service des compromis, dans un chassé-croisé de délégués et secrétaires affairés. Les intentions et les attaques de l'écrivain ne vont pas au-delà de la satire et du persiflage et restent assez inoffensives.
  Quatre chapitres de Bagatelles pour un massacre traitent de la SDN ; le patron a prit le nom de Yubelblat. De même que pour le colonialisme, il n'y a pas de prise de position nette contre un système, néanmoins ces sarcasmes sur les fonctionnaires et les institutions internationales ne manquent pas de pertinence, d'où leur intérêt.
  Les attaques céliniennes prennent pour cible les personnalités gravitant autour de l'Organisation. Aux " néo-Diafoirus du Progrès moderne ", penseurs et savants rencontrés au cours de ses missions, Céline décoche des traits cruels et, avec son sens de l'excès, affirme :

 Les pires " m'as-tu-lu " du monde, les plus susceptibles cabotins, les plus trascibles vedettes c'est dans les " Congrès " qu'on les trouve, dans les bagarres de vanité, pour les " Avancements des Sciences ". (Bagatelles pour un massacre, p.67).

  Le personnage le mieux observé par le jeune médecin inquisiteur est son propre " patron ", ce Yubelblat de Bagatelles, type même du zélé fonctionnaire international, pour lequel Céline éprouve du reste une certaine admiration. Yubelblat ne tient pas en place, pour un " télégramme ", pour un " soupir ", il traverse la planète, flatte, promet, encourage, présente des bilans, des statistiques, organise des congrès pour la paix, le progrès, " l'Avancement des Sciences et des hommes ". C'est un excellent administrateur qui cherche, sans y parvenir jamais tout à fait, à rendre parfaitement " technique, diplomatique et sagace " son jeune subordonné.
   Très averti de l'ensemble des problèmes, il intervient à tout moment, toujours discrètement, avec le titre de secrétaire. C'est lui qui rédige les rapports et les propositions soumis à l'assentiment de l'Assemblée, maniant en somme les ficelles de la politique genevoise.

  Les talents éprouvés de Yubelblat se manifestent dans toute leur importance lors des sessions des assemblées. Les débats s'ouvrent, ternes ou animés, manquant absolument de cohérence car :

  C'est la grande règle absolue de toutes les assemblées du monde... de n'importe quelle réunion d'hommes... aussitôt qu'ils ouvrent la bouche ils ne disent plus que des sottises...

  Développant son idée, l'écrivain explique :

  Ils disent au fond n'importe quoi... [...] Ils s'embrouillent dans les quiproquos... ils se jaugent... ils se défient... d'un bout à l'autre du tapis... [...] La pauvre question initiale existe plus... (Bagatelles pour un massacre, p.69).

  Au bout de quelque temps, les membres de l'assemblée se fatiguent et, soudain anxieux d'en finir, s'inquiètent de trouver une issue à ces déclarations éparses. C'est le moment où Yubelblat intervient :

 J'organise, Ferdinand, l' " extase "... Au moment où ils en peuvent plus, où ils s'étranglent de confusion, où ils implorent l'atmosphère... Je leur sors mon petit texte... je déplie mon petit bout de papier, une " Résolution "... (Bagatelles pour un massacre, p. 70).

  Après que le président a donné lecture de la résolution discrètement glissée par Yubelblat, les délégués, ravis d'entendre un texte clôturant habilement les débats, l'adoptent allègrement. " La vanité fait le reste. " Yubelblat s'efface, disparaît, retourne préparer ses " ordonnances ", laissant les délégués se congratuler sur l'issue heureuse qu'ils ont apportée aux débats.
  Mêmes railleries à propos des commissions. " L'esprit n'aime pas les rassemblements " et : " Plus vive est l'intelligence de chacun des participants en particulier, plus grotesque, plus abominable, sera leur grand cafouillage une fois qu'ils seront réunis... "

  Dans L'Eglise, Céline s'attaque à un autre aspect des commissions : leur extrême spécialisation sur des matières souvent dérisoires et leur nombre trop élevé (" renvoi devant la cinquième sous-commissions des compromis techniques de la quatrième commission des affaires litigieuses "). Bien que très spécialisées, elles ne se suffisent d'ailleurs pas à elles-mêmes et renvoient souvent l'affaire à des experts, ce qui retarde d'autant le règlement. Parallèlement, Céline raille le nombre excessif des rapports qui nuit à une solution rapide des problèmes.
  Il observe enfin l'efficacité en politique de la " science du compromis " et les talents qu'y déploie Yubelblat : propositions toujours conditionnelles, précisions évitées le plus possible, nuances et doute, " le prestige c'est le doute ", il faut laisser imaginer, croire, espérer en l'avenir, ne fournir que des renseignements vagues et se réserver
les vraies informations. Le talent en politique consiste à acquérir cette habileté manœuvrière car :

  Le compromis, n'est-ce pas [...] c'est la vie des institutions politiques, je parle de celles qui durent. (L'Eglise, p.134).

  Après quatre années passées auprès de ces fonctionnaires et administrateurs expérimentés, le jeune médecin se trouve initié à un certain nombre de pratiques de son métier : il sait rédiger des lettres habiles, lire un rapport et a beaucoup appris dans le domaine scientifique. Pourtant il quitte la SDN et l'explication avancée dans Bagatelles pour un massacre, d'un coup de tête pour retrouver sa liberté d'écrire (" J'ai perdu un bien joli poste, pour la violence et la franchise des Belles-Lettres françaises... On me doit une compensation... Je sens que ça vient ") n'est guère convaincante.
  C'est dans L'Eglise qu'il laisse deviner les causes réelles de son départ et il y a là une analyse intéressante du " cas " Céline.
  Ferdinand, à son retour d'une mission en Afrique, a présenté un rapport trop bref et dont les conclusions un peu brutales n'ont pas plu. Il encourt les reproches courtois mais formels de son patron : il n'a pas l'esprit administratif. Il prétend n'avoir rien vu lors de sa mission, mais il fallait néanmoins raconter longuement ce néant, il était payé pour cela et la commission technique à laquelle devrait être soumis le rapport a besoin de détails quels qu'ils soient. C'est parce qu'il est " irrécupérable " qu'il devra quitter la SDN et sa fiche conservera de lui ce portrait tracé par son patron :

  [...] intelligent... artiste, scientifiquement médiocre, administrativement nul, individualiste, peu recommandable ; importance par rapport à notre avenir : nulle. (L'Eglise, p.173).

  S'interrogeant plus avant sur le cas de son curieux subordonné, son patron découvre alors les mobiles profonds de leur désaccord :

  Il parlait le langage de l'individu, moi, je ne parle que le langage collectif. Il m'intéressait assez jusqu'au moment où j'ai compris ça. Alors j'ai cessé de l'écouter par discipline. C'est du poison qu'ils parlent les individus. (Ibid. p.163).
 
(Jacqueline Morand-Deviller, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, Ecriture, 2010, p.203).