POETIQUE

 

 

       

          LA REVUE EN JUILLET.    

 - Hussards pour la Charge ! Chaaaaargez !...
 Latte haute ! mais qui voudrait de moi aux Hussards ?... Personne !... Personne plus... Alors Cuirassier ? Oh risette ! mes osselets mous ! mes peaux pourries ! Ils me foutent à frire dans ma cuirasse ! où que je vais ! où que je pars ! pourtant c'est l'âme, c'est tout, la charge ! " Chaaargez " ! le colonel des Entrayes vingt longueurs avant l'escadron ! debout sur ses étriers ! latte haute ! aigrette blanche ! crinière au vent ! son commandement ! " Chaaargez " ! les quatorze escadrons s'ébranlent... la trombe est lancée !... le Putois charge aussi, voisin !... et brâoum !... il croule !... il recommence !... il est à rire !... il secoue mon mur... trois briques... il me les remue... il est à rire !...

 - Vas-y cousin !
 Faut du cœur pour crever un mur !... faut pas que rire !... la charge c'est tout !... à la réflexion... et les songes... où qu'on a chargé ?... il me force !... il me force à réfléchir le temps... où qu'on a chargé à propos ? où qu'on a chargé ? à Longchamp, bien sûr ! à Longchamp, tambours et trompettes ! comme si j'y étais ! à Longchamp avant le grand Juillet ! Le Moulin ! Le Moulin ! " Chaaargez " ! le colonel des Entrayes comme si j'y étais ! Sa latte au clair ! Son commandement ! " Escadrons " ! et les dragons ! et la " légère " ! le général des Urbales " Septième volante indépendante " reprend toute l'aile au déploiement ! Vingt-sept escadrons ventre à terre ! toute la cavalerie de Paris et la Garde et les onze fanfares foncent aux tribunes !

 " Ceux qui vont mourir vous saluent ! " Seize régiments sur la bride, pile, fixent face au Président ! Douze mille chevaux encensent hennissent envoyent des écumes haut au ciel en averse blanche... recouvrent tout ! floconnent tout !... infanterie ! génie !... jusqu'à la " saucisse " à son câble qu'est maintenue au sol ! et dur, par cinquante sapeurs de Meudon ! Tous les fourgons du train sous mousse ! sous mousse comme des bocks !... le colonel des Entrayes, le général des Urbales, debout sur leurs étriers saluent du sabre ! les canons tonnent ! le soleil jette dans les aciers les cuirasses les cuivres les grosses caisses de ces feux des éblouissements que vos yeux trente ans clignent encore ! que l'âme sait plus... qu'a pas d'âge rien... les tribunes palpitent vous diriez... c'est les énormes hurrahs du trèpe !... et les couleurs !... les buées des hommes... c'est les délires les trépignements des patriotes... cent mille gueules  ouvertes... deux cent mille... le halo des respirations... je vois à travers ! je vois !... je vois les ombrelles je vois les aigrettes... je vois les boas... plumes à flots... bleus... verts... roses... ça comme cascade des Tribunes !... la mode ! la haute mode !... et les mousselines... flots orange... mauve... c'est les élégances haut en bas... les fragilités...

 " Ceux qui vont mourir vous saluent ! " La " Sambre et Meuse " à présent ! et " Sidi-Brahim " des Chasseurs ! et mise en batterie en voltige !... Ah ! La Légion ! Ah les " Marsouins " ! cette géante clameur que ça lève ! ouffre ! bouffre ! gouffre ! plus fort que les pièces !... C'est le peuple entier ! c'est l'enthousiasme !... tout le bois de Boulogne !... là-bas les hauteurs de Saint-Cloud... la rumeur revient sur nous ! déferle ! plus loin encore l'écho reporte... On est brassé des horizons, des verdures des sommets d'Enghien !... on serait emporté un petit peu des forces des lames des clameurs !... c'est quelque chose !... les cieux houlent, mouvent, par endroits rompent, des hurlements de " Vive la France " !...
 De sa loge, tout seul, sous dais rouge, tout en l'air, Monsieur Poincaré nous salue ! 
  (Féerie pour une autre fois, Folio, 1992, p.171).