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SES AMIS

 

 

 

 

    Sergine LE BANNIER.

 La dame exquise de soixante-dix-huit ans qui nous reçoit dans son appartement chic de l'ouest parisien, a connu Céline il y a ... soixante-dix ans. Elle était encore une enfant. Cela se passait à Saint-Malo. C'était le Céline d'avant-guerre. Un Céline breton. Un Céline heureux...
 
 
" Ma mère, Maria Le Bannier, était une grande amie du beau-père de Céline, le professeur Follet. C'est ainsi qu'elle a rencontré Louis et ils sont restés liés, même après son divorce d'avec Edith Follet. Céline venait régulièrement nous rendre visite à Saint-Malo, dans l'appartement, surplombant l'ancien hôtel Franklin, que ma mère avait acquis en 1931. Nous avions une immense terrasse face à la mer. Au début, Céline venait à moto. Ma mère se souvenait de lui, en costume blanc impeccable, farfouillant dans le cambouis de son engin... Il s'amusait aussi à utiliser mon tricycle sur la terrasse.

  Mes premiers vrais souvenirs remontent à 1935. J'avais six ans. J'étais frappée par cet homme qui savait parler aux enfants et portait des ficelles en guise de lacets à ses chaussures. Je me souviens que la chaîne de sa montre était aussi une ficelle, tout comme la laisse de son chat. Il était très " ficelle ". Il détonnait dans mon milieu. Par exemple, il m'asseyait sur lui à califourchon et nous faisions des concours de crachats ! Un jour de grande chaleur, j'avais été renvoyée de ma pension catholique car j'avais osé porter une robe à manches courtes. Quand il a entendu cela, scandalisé par ces règles désuètes, il a engueulé ma mère. Du coup grâce à lui, j'ai fait ma scolarité dans le public...                                                                                                                                             Casino de St Malo devant le Franklin.
  Au début, il habitait chez nous. Il s'installait dans la chambre du bout, pour pouvoir travailler dans le calme. Il ne fallait pas le déranger. Je crois que c'est là qu'il a écrit une partie de Mort à crédit. Par la suite, avec Lucette, ils ont loué un appartement au troisième étage, sur le côté de l'immeuble, avec vue directe sur le casino municipal, une très belle construction en bois.

  Avec Lucette nous nagions tous les jours. Louis venait rarement avec nous. Quand il sortait, c'était plutôt pour rejoindre l'Enez Glaz, le bateau de son ami peintre, Henri Mahé. Ils faisaient un peu de cabotage ensemble. Ensuite, tout le monde se retrouvait chez les sœurs Le Coz, qui tenaient une crêperie. Le Corps de garde, sur les remparts. Maguy, l'épouse de Mahé, jouait de l'accordéon. Ils prenaient tous de l'alcool, sauf Céline, qui ne buvait que de l'eau. Mais il était heureux dans cette ambiance. Louis était aussi lié à un étrange personnage, Théophile Briant, poète breton, fondateur du journal Le Goéland, qui habitait la Tour du Vent, du côté de Paramé. Ils se voyaient souvent. Céline adorait la mer, le mouvement des bateaux, des remorqueurs. Il aimait profondément la Bretagne. "

  C'est d'ailleurs au souvenir de ces jours heureux à Saint-Malo qu'il se raccrochera, plus tard, au fond de son cachot, au Danemark. Il y a toujours eu chez Céline - qui se considérait avant tout comme un représentant de la " race celte " - le rêve impossible d'une vie paisible en Bretagne. Un rêve de médecin généraliste qui regarderait passer les voiliers à l'horizon entre deux consultations. " Cette Bretagne est pays divin. Je veux finir là, auprès de mes dernières artères, après avoir soufflé dans tous les binious du monde ", écrira-t-il, mélancolique, à son ami Henri Mahé.
  Dans Féerie pour une autre fois, il évoquera avec tendresse ses séjours malouins chez la mère de Sergine Le Bannier, " ma vieille pote, Mlle Marie " : " Ah j'étais content de mon local... on parle de demeures... en véritable lanterne ! Je voyais toute l'arrivée aux Portes ! [...] ça c'est miracle !... A l'envoûtement de la baie d'émeraude personne n'échappe... souveraine ivresse ! Climat ! Coloris !... violence de la mer ! " Et ailleurs : " Je suis aux souvenirs vous me pardonnerez... C'était des heures en somme heureuses... "

  L'écrivain a aussi donné une description saisissante de l'ancien casino municipal - qui n'a rien à voir avec l'horrible bâtiment d'aujourd'hui - sur lequel son appartement plongeait : " Casino carabosse tout bosses ! Mammouth, Popotame, l'aimable éternel que je l'aime ! [...] Temple asiate, marmorique, berbère, laid, pas laid, biscornu ! "
  Mais comme toujours avec l'auteur de Bagatelles pour un massacre, le bonheur ne dure pas. Car c'est aussi en Bretagne qu'il écrira une partie de ses pamphlets et se liera avec un autonomiste breton proche des Allemands, Olier Mordrel. Il y viendra pendant la guerre, pour échapper au rationnement parisien, grâce à des autorisations délivrées par l'Occupant, ce qui lui sera plus tard reproché par L'Humanité... Son ami Théophile Briant se souviendra de ses fiévreuses tirades antibolchéviques et antibourgeoises. Plus tard, forçant le trait, Céline prétendra d'ailleurs que le terrible bombardement de Saint-Malo le visait, lui, personnellement : " Mais moi ? Moi ? Moi ? C'est par ma faute que Saint-Malo a été réduit en bouillie ! C'est moi et moi seul que les avions de la RAF visaient et cherchaient à Saint-Malo ! "
  Malgré ses rêves celtiques, on le sait, Céline ne finira jamais ses jours en Bretagne, mais à Meudon, département de la Seine-et-Oise. Sergine Le Bannier le retrouvera là-bas, beaucoup plus tard.
         
Sur le tricycle de Sergine.

 " C'était en 1960. Je suis allée le voir avec ma mère. Je me souviens y avoir croisé Arletty. Il était très heureux de nous retrouver et nous avons évoqué le bon vieux temps. Mais ce n'était plus le Céline de mon enfance. Il était très affaibli, malade. "
  Après une longue éclipse, Sergine a repris le chemin de Meudon à la fin des années 1970, devenant l'une des plus proches amies de Lucette. Depuis, il n'est guère de semaine sans qu'elle monte lui rendre visite, route des Gardes, loin, très loin des remparts de Saint-Malo...
  (D. Alliot et J. Dupuis, Lire, H.S. n°7, juin 2008).