PERSONNAGES M-Z

 

 

 

             GUSTIN SABAYOT.

 A la clinique où je fonctionne, à la Fondation Linuty on m'a déjà fait mille réflexions désagréables pour les histoires que je raconte... Mon cousin GUSTIN SABAYOT, à cet égard il est formel : je devrais bien changer mon genre. Il est médecin lui aussi, mais de l'autre côté de la Seine, à la Chapelle-Jonction. (...) GUSTIN lui à la Jonction ça fait trente ans qu'il pratique. Les miens, mes pilons, j'y pense, je vais les envoyer un beau matin à la Villette, boire du sang chaud. Ça les fatiguera dès l'aurore. Je ne sais pas bien ce que je pourrais faire pour les dégoûter...

 (...) Il me connait bien GUSTIN. Quand il est à jeun il est d'un excellent conseil. Il est expert en joli style. On peut se fier à ses avis. Il est pas jaloux pour un sou. Il demande plus grand-chose au monde. Il a un vieux chagrin d'amour. Il a pas envie de le quitter. Il en parle tout à fait rarement. C'était une femme pas sérieuse. GUSTIN, c'est un cœur d'élite. Il changera pas avant de mourir. Entre temps il boit un petit peu...

  (...) GUSTIN SABAYOT, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu'il s'arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C'est sur les nuages qu'il s'orientait. En quittant de chez lui il regardait d'abord tout en haut : " Ferdinand, qu'il me faisait, aujourd'hui ça sera sûrement des rhumatismes ! Cent sous !... " Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu'il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.
- Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C'est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l'air ! Le vent a tourné... Nord sur l'Ouest ! Froid sur Averse !... C'est de la bronchite pendant quinze jours ! C'est même pas la peine qu'ils se dépiautent !... Si c'est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !... Au fond Ferdinand dès qu'ils viennent c'est des bavardages !...
- Tu les crois malades ?... Ça gémit... ça rote... ça titube... ça pustule... Tu veux vider ta salle d'attente ? Instantanément ? même de ceux qui s'en étranglent à se ramoner les glaviots ?... Propose un coup de cinéma !... Un apéro gratuit en face !... tu vas voir combien qu'il t'en reste... S'ils viennent te relancer c'est d'abord parce qu'ils s'emmerdent. T'en vois pas un la veille des fêtes...

  Aux malheureux, retiens mon avis, c'est l'occupation qui manque, c'est pas la santé... Ce qu'ils veulent c'est que tu les distrayes, les émoustillent, les intriguent avec leurs renvois... leurs gaz... leurs craquements... que tu leur découvres des rapports... des fièvres... des gargouillages... des inédits !... Que tu t'étendes... que tu te passionnes... C'est pour ça que t'as des diplômes... Ah ! s'amuser avec sa mort tout pendant qu'il la fabrique, ça c'est tout l'Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse ! leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n'a pas d'importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t'attendront pour mourir, c'est la récompense ! Ils te relancerons jusqu'au bout.
   Quand la pluie revenait un coup entre les cheminées de l'usine électrique : " Ferdinand ! qu'il m'annonçait, voilà les sciatiques !... s'il en vient pas dix aujourd'hui, je peux rendre mon papelard au Doyen ! " Mais quand la suie rabattait vers nous de l'Est, qu'est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s'écrasait une suie sur le nez : " Je veux être enculé ! tu m'entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent pas leurs caillots ! Merde à Dieu !... Je serai encore réveillé vingt fois !...
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 21).