ETONNEMENTS

 

 

       

        LE VETO, LES ANIMAUX ET LA MAISON QUI BRULE...

 - Pommery, le vétérinaire. Lui c'était un merveilleux garçon, d'une douceur parfaite, il a soigné tous mes animaux. Il venait le dimanche matin. Il était très fin. Il avait appelé son fils Tristan à cause de Wagner et il l'avait élevé avec un tigre à cause de Kipling. Vous voyez le genre ? Il était très littéraire. C'est lui qui a fait L'Herne. Dominique de Roux était trop brouillon. Pommery écrivait des pièces de théâtre très amusantes, il en avait donné à lire à Céline. Naturellement, Louis n'en a même pas lu le titre d'une seule, mais moi si : j'aimais beaucoup malgré quelques défauts de construction, j'ai eu le malheur de le dire à Louis. Quand Pommery lui a demandé s'il avait lu ses pièces, Louis lui a répété mon avis comme si c'était le sien. Découragé, Pommery a arrêté d'écrire du jour au lendemain, c'est idiot non ?

 - C'est un machin d'orgueil...
 - Pommery était si gentil ! Vous savez que j'étais chez lui le jour de l'incendie ? En 68, avec mon chat blessé, c'était un jeudi, juste le jour où je ne donnais pas de cours. La maison était vide. C'était criminel, j'en suis sûre... Rigodon allait paraître. On parlait d'un livre de Céline inédit. On croyait peut-être que c'était un nouveau pamphlet. Les voisins d'à côté avaient reçu des menaces plusieurs fois à ma place, par erreur téléphonique. Je suis revenue de chez le vétérinaire avec Billy dans les bras comme une momie dans ses bandelettes. Tout un tas de policiers en bas de la route. " On ne passe pas ! Une maison brûle. " Je dis en riant : " C'est peut-être la mienne ! " En effet ! Elle finissait de flamber. Les pompiers l'aspergeaient. Ils ont même noyé Tomy mon chien-loup qui était resté dans la cave sans vouloir sortir.
 Les autres, Delphine et Cricri étaient dans le jardin en cendre. Ils jouaient avec des bribes de manuscrits carbonisés qui s'envolaient dans l'air...

  Des morceaux de phrases de Louis flottaient au-dessus de la carcasse de la maison. On aurait dit une épave de bateau. La pelouse grillée était couverte de couteaux tordus. Je n'aurais jamais cru avoir entassé autant de couteaux ! A part ça, il ne restait rien, plus rien du tout, juste les murs... Et quelques grands miroirs debout dans les ruines, n'ayant plus rien à refléter...
  Quand il vous arrive quelque chose de grave, vous voyez ça de très très loin, comme si ça ne vous arrivait pas à vous, ça vous rend léger et vide. Les voisins m'ont recueillie très gentiment. François m'avait appelée comme tous les jours à minuit. Une fois, deux fois, trois fois, ça ne répondait pas. Alors, inquiet, il est venu. Il a vu le spectacle. Il a vu les chiens qui erraient dans les décombres. Il s'est dit que folle de tristesse, j'étais certainement allée me noyer dans la Seine, et il a fait cette chose très gentille, c'est de ramener les chiens chez lui... Je l'ai rejoint rue Monsieur, et j'y suis restée jusqu'à ce que Puck vienne me chercher : " Vous ne pouvez pas habiter chez un homme ! ", alors je suis allée chez elle à Saint-Cloud. Pendant plusieurs mois, j'ai eu une vraie vie de bohémienne ! Je me déplaçais tout le temps. En plus, j'entraînais chez les uns chez les autres toutes mes danseuses... Comme un essaim d'abeilles que je transportais d'une ruche à l'autre.
  Et puis j'en ai eu marre, je suis revenue à Meudon. Je me suis installée dans le garage avec le lit, seul lit rescapé (celui de Louis enfant) et mes oiseaux. Ça faisait un oiseau de plus dans la volière. C'est là que cet horrible Michel Polac est venu me poser des questions, et interpréter mes silences...

 Peu à peu, on a reconstruit la maison, mais comme il restait quand même les murs, les assurances n'ont pas voulu la considérer comme maison sinistrée : comme une idiote, j'ai dit à l'assureur : " Moi j'adore le feu ! " Le lendemain, il me remboursait une misère... Il a dû se dire : " Elle est folle, celle-là, elle admire son propre désastre ! " J'avais l'air complice du feu ! Le feu me poursuit. Le feu m'aime. Il faut dire que tous les meubles, toutes les affaires, je m'en foutais complètement de les avoir perdus. Au contraire, ça m'a même libérée. Du moment que Louis était mort, il fallait que la maison ne soit plus la même... Le feu m'a aidée à la transformer. Elle avait besoin de renaître, et moi aussi...
 Quand j'avais vraiment trop le cafard, je prenais ma voiture, je foutais mes chiens dedans, un ou deux oiseaux parfois, et hop ! En pleine nuit, je roulais comme une folle, dans un tourbillon de plumes et de poils, par la rive gauche, toute la boucle jusqu'à la place Maubert. J'étais poussée à aller là la nuit. C'était mon petit coeur qu'on allait entendre battre là-bas avec mes bêtes. Et puis je revenais à l'aube...
 (Nabe, Lucette, Gallimard, Folio, juillet 2012, p. 82).