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MEILLEURES PLUMES

 

 

 

 

 

                  Pierre  LALANNE.

  Devenir célinien.  C'est déjà délicat d'avouer son admiration et sa préférence pour un tel homme, placé en annexe du panthéon des " grands écrivains. " Il est préférable de prononcer son nom du bout des lèvres, tout en s'excusant de cette mauvaise initiative à vouloir sortir des habitudes littéraires. Oser le défendre et propager qu'il est le plus grand de tous et, dans la minute, la pureté de nos intentions et de nos bonnes mœurs est sérieusement examinée, sans parler d'orientations politiques assurément suspectes. Pire encore, c'est entériner avec Céline, ce profond dégoût de l'homme.

   Faut bien avouer que ce n'est pas facile de devenir célinien, comment dire oui d'un côté puis non de l'autre ? C'est changer l'eau en vin, alors certains proposent des alternatives, l'existence de deux Céline bien distincts par exemple, celui des romans, le génie, l'inventeur dont on peut souligner l'apport et l'autre Céline, l'ordure, celui qu'il faut condamner et ne jamais aborder sans, au préalable, lancer une série d'anathèmes sur le danger qui croît avec l'usage.

    Nous sommes devant le bon docteur Destouches et l'affreux " mister  Céline ", ayant écrit des choses si horribles, qu'on se demande bien comment cela est possible, comment peut-on consciemment plonger dans cette soupe épaisse et trop goûteuse. Alors, ils s'acharnent tous à coincer la bête dans un coin pour mieux la cerner, plutôt que de la laisser s'envoler, la suivre, la regarder s'épanouir et voir jusqu'où elle va nous mener. Décidément le monstre est trop effrayant pour les sensibles, l'accepter dans son entité est impossible, car, trop s'y frotter, c'est s'y brûler ! C'est courir le risque de l'englober tel qu'il est... non pas deux ou trois Céline, selon le passage des saisons historiques, mais comme un tout.

  On peut tout de même devenir célinien autrement, en restant tout à fait fréquentable, la tête absolument droite et en affrontant les contradicteurs. Devenir célinien en se laissant simplement porter par la richesse de son écriture, par sa musique enchanteresse qui se module au gré des livres. Toutefois, il faut bien l'admettre, elle contamine aussi, la petite musique célinienne. Cela se produit généralement dès la première lecture, " Voyage au bout de la nuit " ou " Mort à crédit ". Les autres livres, par on ne sait quelles imprécations littéraires, ne sont guère considérés, il faut avoir déjà la piqure pour oser s'y colmater.

    Avec ce souffle qui nous pousse toujours plus loin, qui nous essouffle à force de chercher à le rattraper et...oh ! Horreur ! à réfléchir à autre chose que son propre nombril ! Comment des mots, en apparence banals, des mots retournés, échevelés, écartelés et trempés dans une mixture de sorcière, peuvent rendre des émotions aussi vives, aussi denses ? Le mystère de la musique...

  Devenir célinien, c'est d'abord admettre que le plus grand des mensonges est la guerre et qu'il importe, par tous les moyens, de la refuser... ne pas la déplorer, ne pas s'y résigner, ne pas pleurnicher dessus, mais la refuser avec toute l'énergie possible... Là se tient le fil conducteur de l'œuvre célinienne, sa mission et son message ; celui qui jette par terre par un direct à la mâchoire... C'est Céline le poète ! Céline l'insoumis ! Céline défenseur de la vie et de la dignité.

  Pour vaincre la guerre, Bardamu fait l'apologie de la lâcheté... lâcheté visqueuse et troublante qu'il transforme en une sorte de courage mythologique... cette conversation avec Lola, déesse des armées où il avoue et assume la pire des tares dont peut-être affublé un être humain : la lâcheté. Tout plutôt que retourner au casse-pipe, la prison, la désertion, la folie, car il sait ce qui l'attend : la mort et, de l'après, tout le monde s'en fout. Il n'y a que la mort, c'est l'unique certitude, celle qui lui permet de s'attacher et de donner un sens à cette folie, sa lâcheté se transforme et devient un acte de courage fabuleux ; un acte de rébellion qui désarme Lola, la déesse de l'uniforme. Bardamu se comporte en véritable héros, il affronte les préjugés, la haine du troupeau, car, pour lui il y a quelque chose au-dessus des bassesses : la vie !

  (...) Et si, être célinien, consiste justement en la glorification de la lâcheté face à un autre type de courage dont les autres voudraient nous affubler. Où se situe le véritable courage, dans celui qui obéit aux grandes valeurs de la République et bouffe du boche, du viet, du popov ou du turban, jusqu'à plus faim ? Ou bien celui qui choisit tout simplement la vie et peu importe du côté où il se trouve bon ou méchant ? Cette question est essentielle dans l'œuvre de Céline et n'a jamais été véritablement explorée, car les considérations politiques prennent le dessus sur les agissements de l'objecteur de conscience. Le pacifiste est bien plus menaçant que n'importe quel terroriste s'amusant à virevolter entre deux tours.

    Quant aux pamphlets, ils s'insèrent dans une même continuité ; Céline y dénonce ce qu'il nomme, ne pouvant le définir autrement, " l'esprit juif " qui englobe à la fois le communisme et le capitalisme, cette symbolique occidentale des maîtres de l'argent qui détermine le fonctionnement du monde. Le financier ! Voilà l'ennemi de Céline, c'est l'esprit même du fric tout puissant qui réduit l'homme à ce qu'il est, une larve immonde et que peuvent les incantations céliniennes. Le financier est le maître de la guerre, le maître des machines et le maître du spectacle. Il mène la danse... toutes les danses.

     Aujourd'hui, pour cause de génocide, la symbolique du financier est uniformisée autrement, mondialisée, ni ethnies, ni races, de simples bandits anonymes et cravatés, des gens comme vous et moi ; la symbolique s'adapte, mais le résultat reste le même. Malheureusement, il n'y a ni complot à dénoncer, ni conjuration à abattre, il ne s'agit que du fonctionnement normal d'un système efficace... le Dieu tout puissant du monothéisme a pris les traits de l'internationalisme des lois immuables du marché, dont les financiers en sont les grands prêtres régulateurs. Quant au peuple, il observe les côtes et prie pour que passe la crise et que la nuée de sauterelles, une fois rassasiée, laissera pour eux quelques miettes.

  Devenir célinien, c'est enfin s'affirmer en tant qu'homme : aucun parti ! Aucun vote ! Ni curé ! Ni rien ! Une tare, en quelque sorte, une déformation intellectuelle, une vision artistique et littéraire, un mépris parfait envers l'humanité progressive, libérale et bien pensante et, pourquoi pas, une préférence pour une certaine nostalgie... Il faut bien s'appuyer sur quelque chose, puisque l'avenir n'appartient qu'aux autres. "
  (Devenir célinien, L'Ombre de Louis-Ferdinand Céline, lundi 1er mars 2010).