PERSONNAGES  M-Z

 

 

 

                NORA MERRYWIN.

 La première fois qu'elle est entrée avec Jonkind dans la piaule... C'était pas possible d'y croire tellement que je la trouvais belle... Un trouble qu'était pas ordinaire... Je la regardais encore... Je clignais des deux yeux... J'avais la berlue... Je me replongeais dans mon rata... NORA elle s'appelait... NORA MERRYWIN... (...) Pendant qu'ils disaient la prière, j'avais des sensations dangereuses... Comme on était agenouillés, je la touchais presque moi, NORA. Je lui soufflais dans le cou, dans les mèches. J'avais des fortes sensations... C'était un moment critique, je me retenais de faire des bêtises... Je me demande ce qu'elle aurait pu dire si j'avais osé ?... Je me branlais en pensant à elle, le soir au dortoir, très tard, encore après tous les autres, et le matin j'avais encore des " revenez-y "...

 Ses mains, c'étaient des merveilles, effilées, roses, claires, tendres, la même douceur que le visage, c'était une petite féerie rien que de les regarder. Ce qui me taquinait davantage, ce qui me possédait jusqu'au trognon c'était son espèce de charme qui naissait là sur son visage au moment où elle causait... son nez vibrait un petit peu, le bord des joues, les lèvres qui courbent... J'en étais vraiment damné... Y avait là un vrai sortilège... Ça m'intimidait... J'en voyais trente-six chandelles, je pouvais plus bouger... C'était des ondes, des magies, au moindre sourire... J'osais plus regarder à force. Je fixais tout le temps mon assiette. Ses cheveux aussi, dès qu'elle passait devant la cheminée, devenaient tout lumière et jeux !... Merde ! Elle devenait fée ! c'était évident. Moi, c'est là au coin de la lèvre que je l'aurais surtout bouffée.

 (...) Une fois qu'on était relevés, Madame MERRYWIN essayait encore un petit peu, avant qu'on retourne en classe, de m'intéresser aux objets... " The table, la table, allons Ferdinand !... " Je résistais à tous les charmes. Je répondais rien. Je la laissais passer devant... Ses miches aussi elles me fascinaient. Elle avait un pot admirable, pas seulement une jolie figure... Un pétard tendu, contenu, pas gros, ni petit, à bloc dans la jupe, une fête musculaire... Ça c'est du divin, c'est mon instinct... La garce je lui aurais tout mangé, tout dévoré, moi, je le proclame...
 (...) C'est toujours elle qui me relançait, qui voulait que je conversationne : " Good Morning Ferdinand ! Hello ! Good Morning !... " J'étais dans la confusion. Elle faisait des mimiques si mignonnes... J'ai failli tomber bien des fois. Mais je me repiquais alors dare-dare... Je me faisais revenir subitement les choses que j'avais sur la pomme...

 (...) Je repensais à mon bon papa... à ses entourloupes, ses salades... à toutes les bourres qui m'attendaient, aux turbins qu'étaient à la traîne, à tous les fientes des clients, tous les haricots, les nouilles, les livraisons... à tous les patrons ! aux dérouilles que j'avais poirées ! Au Passage !... Toutes les envies de la gaudriole me refoulaient pile jusqu'au trognon... Je m'en convulsais, moi, des souvenirs ! Je m'en écorchais le trou du cul !... Je m'en arrachais des peaux entières tellement j'avais la furie... J'avais la marge en compote. Elle m'affûterait pas la gironde ! Bonne et mirifique c'était possible... Qu'elle serait encore bien plus radieuse et splendide cent dix mille fois, j'y ferais pas le moindre gringue ! pas une saucisse ! pas un soupir ! Qu'elle se trancherait toute la conasse, qu'elle se la mettrait toute en lanières, pour me plaire, qu'elle se la roulerait autour du cou, comme des serpentins fragiles, qu'elle se couperait trois doigts de la main pour me les filer dans l'oignon, qu'elle s'achèterait une moule tout en or ! j'y causerais pas ! jamais quand même !... Pas la moindre bise... C'était du bourre ! c'était pareil ! Et voilà ! J'aimais encore mieux son daron, le dévisager davantage... ça m'empêchait de divaguer !... Je faisais des comparaisons... Y avait du navet dans sa viande...

  (...) Qu'est-ce qu'il avait pu lui faire pour la tomber la jolie ?... C'était sûrement pas la richesse... C'était une erreur alors ? Maintenant aussi faut se rendre compte, les femmes c'est toujours pressé. Ça pousse sur n'importe quoi... N'importe quelle ordure leur est bonne... C'est tout à fait comme les fleurs... Aux plus belles le plus puant fumier !... La saison dure pas si longtemps ! Gi ! Et puis comment ça ment toujours ! J'en avais des exemples terribles ! Ça n'arrête jamais ! C'est leur parfum ! C'est la vie !... J'aurais dû parler ? Bigornos ! Elle m'aurait bourré la caisse ? C'était raide comme balle... J'aurais encore moins compris. Ça me faisait au moins le caractère de boucler ma gueule.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.269).