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SES AMIS

 

 

 

 Pierre DUVERGER.  (c'est à lui que l'on doit les seules photographies en couleurs de Céline - 3 sont présentes ici).
 

        Mon ami Céline

  Ça remonte à 1943, au marché aux poissons de Saint-Malo... Une tête qu'il me semblait avoir vue parfois avenue Junot... de longs cheveux... un beau visage... un pantalon qui tenait par une ficelle, vraiment aucun souci vestimentaire, ce qui faisait à mes yeux homme sérieux.

 " En d'autres temps, n'habiteriez-vous pas Montmartre ? "

 C'était lui... le docteur Destouches. L.-F. Céline, le monstre sacré : c'était aussi la première fois que je voyais un homme majuscule. Jeune homme, ses livres m'avaient giflé tout d'abord : c'est en revenant dessus que j'en avais compris le sens. En fait c'était le seul écrivain qui ne soit pas illusionniste. Il voyait derrière les façades.      

  Avoir 20 ans au début d'une guerre ; il avait connu ça avant moi... C'est peut-être pour cela qu'il me prit en amitié... il était né à Courbevoie, moi à Saint-Ouen... l'horizon est le même. Toujours est-il que je dois à son expérience et à ses conseils d'avoir échappé aux " engagements ", aux vérités absolues passagères... décoré aujourd'hui, fusillé demain, ou inversement. Il avait coutume de me dire : " L'expérience est une lanterne qui n'éclaire que celui qui la porte. "

  Classe 40, comment comprendre seul ce fléau qui s'abattait sur des jeunes gens sortant à peine de l'enfance et pris d'office comme acteurs meurtriers dans des évènements qui ne les concernaient absolument pas ? Mais, pour ceux qui s'intéressaient à réparer les sottises politiques de leurs aînés, ils pouvaient choisir, en 1943, leurs uniformes : feldgrau ou field-jacket... personnellement, je me sentais doué pour la vie civile et Céline, je peux bien l'avouer n'eut pas beaucoup de peine à me convaincre. Il habitait à ce moment près du casino, juste devant la mer qu'il a toujours aimée. Pratiquement tous les jours j'allais le voir et il me racontait des choses que je ne comprenais pas toujours : " Le monde est parti pour des guerres de plus en plus féroces qui ne sont pas près de finir, après cette guerre civile entre blancs, ce sera la guerre des races... la vraie... la définitive. " Moi, je trouvais qu'il exagérait... les gens n'étaient pas tellement méchants... la preuve, lui, il me payait des crêpes bretonnes avec un œuf cassé dedans... c'était quelque chose à cette époque.

 Le Service du Travail Obligatoire me baladait sur la côte. Je dus m'embarquer vers Jersey. Ferdinand m'accompagna jusqu'au bateau. Je le vois encore se rapetisser sur le quai dans des " au revoir ". Il aurait voulu aussi venir à Jersey, mais il me fut impossible de " trouver quelque chose " comme il me l'avait demandé. Quelques mois plus tard, de retour à Montmartre et en situation pas tellement régulière, il m'évita le S.T.O. en Allemagne.

 Il avait une petite moto et une grosse paire de gants fourrés reliés entre eux par une ficelle (toujours) passant derrière le cou. Au rendez-vous qu'il m'avait fixé dans Paris en l'hiver 43-44 il arriva sur le ventre, ayant raté son dernier virage avant le trottoir, la moto d'un côté lui de l'autre... ce n'était rien et nous pûmes revenir, moi derrière, sur la Butte. Céline était un homme qui demandait souvent des services, mais jamais pour lui. En quelques jours, j'avais des papiers tout ce qu'il y a en règle qui me permirent de rester à Montmartre jusqu'à l'arrivée des alliés. Je lui dois là une grande reconnaissance mais je ne suis pas le seul.

 Je crois que c'était le mercredi que sa maman venait le voir, je le raccompagnais parfois au bas de l'avenue Junot et elle me parlait de son Louis, si courageux, si travailleur : " Il en a passé des nuits à apprendre son argot. " Elle devait inclure l'argot dans l'énorme documentation qu'il avait réunie et consultée. Cet homme extraordinaire qui aurait pu être mon père n'était pour elle que son gosse. Elle est morte pendant son exil.

 Comme tous les hommes de renom, il fut sollicité durant la guerre par les Nationaux-Socialistes comme il le fut par la gauche, qui avait cru reconnaître un des siens à la sortie du " Voyage ". J'étais là quand des gens vinrent le trouver au moment de l'affaire de Kätyn. On l'emmenait en voiture de chez lui à là-bas, bien soigné, bien payé, juste raconter ce qu'il avait vu, avec sa signature en bas de l'article. Un grand voile de discrétion est tombé sur cette affaire... des milliers d'officiers polonais massacrés : 1 - par les Russes ; 2 - par les Allemands (selon l'année). Céline refusa. Céline refusait toujours de s'inclure ou de s'engager dans un mouvement quelconque, il n'appartenait à rien, ni à personne. C'est dur d'être seul. Il vivait de façon spartiate, comme un sage. Il ne buvait jamais d'alcool, n'avait jamais fumé. Sur une photographie datant de 1914, il avait une cigarette à la bouche... je le taquinais. " Non, non, c'était pour la photo, tous les copains en avaient, j'ai reposé la cigarette après la pose. " Sa morale était intransigeante, même pour lui. Le jour où je lui annonçais vouloir quitter mon épouse pour une autre plus neuve fut pour moi le sujet d'une magnifique engueulade... même au téléphone il m'a poursuivi pour m'empêcher de faire la bêtise " qu'il avait faite lui-même. "

 Je crois pouvoir affirmer qu'il n'aimait pas beaucoup les journalistes en général. J'ai assisté une fois à une visite-interview à Meudon et je l'ai entendu affirmer sans rire exactement le contraire de ce qu'il pensait. Le rire venait après le départ de l'interviewer. Bien sûr, ce que je dis n'est certainement pas valable pour tous les journalistes ayant publiés sur lui, mais il serait imprudent de juger Céline au travers de certaines conversations avec des gens " plus ou moins flics ". Il est vrai que le lyrisme peut déformer la réalité.

 Je lis souvent des sottises concernant son attitude pendant l'occupation. Moi, je le vois toujours avec des cartes de pain achetées " au noir " pour donner à des paumés, lui qui a toujours payé comptant, ses services comme ses idées. Par discrétion, il prenait un ton bourru pour donner, il cachait son bon coeur sous des gros mots. Ses " outrances " linguistiques n'étaient qu'un débordement de patriotisme que les Français ne surent comprendre ; ils prirent pour de la haine ce qui n'était qu'un surplus d'amour.

 Les petits cercueils succédèrent aux lettres de deuil de l'A.A.A. (Association Anti-Axe). Au soir du 6 juin 1944, j'allais le saluer, devant partir le lendemain en bicyclette voir ma famille réfugiée en Touraine et je ne pus répondre affirmativement à sa demande de l'accompagner dans un exil, au Danemark, pensait-il. Je me serais embarqué dans une sacrée galère, mais il m'arrive de regretter cette aventure.

 Quand il revint, effectivement du Danemark, mais via Sigmaringen, les choses avaient bien mal tourné pour lui. En si peu d'années, un vieil homme avait succédé au bel athlète de 1944, mais tous ses amis ne lui tournaient pas le dos. Chacun l'aida dans la mesure de ses moyens, ce qui n'était pas toujours facile... il ne fallait pas le froisser. Devant une même douleur chacun souffre différemment, lui plus que d'autres. Ses deux ans de détention, la haine à son égard qui n'en finissait pas, le replièrent sur lui-même et sa fidèle compagne.

 La médecine à 5 francs la consultation ne rapporte pas de quoi avoir un train de maison... et puis un médecin qui n'a pas d'automobile, ce n'est pas un bon médecin. Désormais, les chiens, les chats, les oiseaux et quelques rares copains d'avant furent ses compagnons. Il avait appris à son perroquet à siffler " Dans les steppes de l'Asie Centrale ", terminus du convoi des Français. De son coteau il explorait Paris à la lorgnette, se demandant par quelle porte les Chinois entreraient dans la ville... c'était pour rire, bien sûr.

 En l'aidant à éplucher ses pommes de terre, au sous-sol, j'entends encore sa voix et l'entendrai tant que je vivrai : " La révolution... mais nous y assistons tous les jours... la seule, la vraie révolution, c'est le facteur nègre qui saute la bonne... dans quelques générations, la France sera métissée complètement, et nos mots ne voudront plus rien dire... que ça plaise ou pas, l'homme blanc est mort à Stalingrad. " L'engagé de 1912, le cuirassier et le mutilé de 1914, le volontaire de 1939 ne parvenait pas à digérer l'article 75. S'il ne fut qu'intelligent avec l'ennemi, il le fut trop avec les Français qui avaient là un écrivain au-dessus de leurs moyens.

 Le côté peu ou mal connu de cet homme était son amitié fidèle et ses traditions " Vieille France " dans les bonnes manières dont il déplorait la disparition. Ce Destouches avait un côté chevalier. Je crois qu'il regrettait d'avoir chargé le visage nu. " J'ai tenté de dire aux Français de ne pas aller par là, d'aller plutôt de ce côté-ci... regardez-moi... dans quel état ils m'ont mis. " Il me parlait souvent de la cassure de cette Grande Guerre dont la France ne s'est jamais relevée. " Lorsque mon père alla voir mes futurs beaux-parents pour la première fois, il avait mis des gants blancs : si l'on pouvait définir la différence entre avant 1914 et maintenant, c'est qu'autrefois il y avait la naïveté. " Il était plein d'attentions et de petites gentillesses, très curieux de savoir si " j'y arriverais ", ce que je faisais, l'état de mes projets. Une fois, alité depuis plusieurs jours, avec une fièvre inconnue, il vint me voir et je fus fort surpris de son attitude ; en effet, ce n'était plus l'ami qui me rendait visite mais le docteur Destouches qui consultait. Chose remarquable, il avait un col et une cravate pour venir de Meudon à Montmartre... j'étais devenu un malade comme il en avait vu des milliers... pas d'autres sujets que ce dont je souffrais ne furent même effleurés.

 Pendant plusieurs saisons je fis de la voile dans la Manche, près de Dieppe, qu'il connaissait bien. Après chaque week-end en mer, je devais tout lui dire : l'heure du jusant, le cap, l'amure, la force du vent, les grains. Les lendemains de mes navigations, par la pensée, il partait avec moi sur le petit voilier... je crois même qu'il partait avant moi... un nostalgique de la marine à voile.

 En 1957-58, je parcourus en 2 CV l'Afrique australe pendant 6 mois, curieux que j'étais des problèmes africains. A chaque poste restante j'avais une lettre de Céline m'expliquant ce que j'avais vu et ce que j'allais voir maintenant, de prendre garde à l'eau, aux moustiques, aux noirs, aux blancs, à tout.

 L'on a souvent dit de Céline qu'il était un visionnaire : c'est le plus mauvais adjectif que l'on puisse accoler à son nom... le visionnaire a des communications surnaturelles, c'est la bergère simple d'esprit, ou un pape avant son trépas. Lui, avec sa tête qui dépassait, il était épouvantablement lucide, il avait diagnostiqué son époque malade, et pour sa guérison, avait conseillé des remèdes à des sourds volontaires. Les conséquences venaient d'elles -même... il le savait et les attendait... simple bon sens. Socialement il n'était pas assuré... il a payé comptant la maladie des autres. La guerre de 1914, ce massacre forcené et imbécile entre gens de qualité l'avait marqué à jamais. Avec un égoïsme normal et standard, il aurait vécu heureux dans l'opulence et la réussite respectée. A tirer sans cesse la sonnette d'alarme, il a fait un bruit ennuyeux qui venait troubler les digestions.

 Il ne faut jamais s'occuper de ses compatriotes surtout pour leur bien. Ce conseil, souvent donné, j'aurais mieux fait de le suivre, mais c'est agaçant ces gens qui ont toujours raison.
 (Témoignage donné au Magazine littéraire, mars 1967, BC n°25, sept. 1984).