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                                                                                                          PERSONNAGES

 

 

    " L'horreur des réalités !

    Tous les lieux, noms, personnages, situations, présentés dans ce roman, sont imaginaires ! Absolument imaginaires ! Aucun rapport avec aucune réalité ! Ce n'est là qu'une " Féerie "... et encore !... pour une autre fois ! " (En exergue de Féerie).

 

  Les romans de Céline ne sont qu'une longue transposition de sa vie. On y retrouve donc nombre de familiers et de personnes qu'il a croisés, souvent affublés de surnoms ou de noms à clés. Cela vaut tout particulièrement pour les œuvres d'après-guerre, où il se fait chroniqueur.
  Connaître l'identité réelle, souvent célèbre, de tous ces personnages donne une toute autre saveur à la lecture.

 VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

 Bardamu : Louis-Ferdinand Céline, écrivain français.
 Bestombes (docteur) :
Gustave Roussy (1874-1948), médecin et cancérologue français, qui opéra le bras de Louis Destouches fin 1914. Fondateur de l'Institut du cancer de Villejuif qui porte aujourd'hui son nom.
 Branledore : Albert Milon, sergent d'infanterie que Céline rencontra au Val-de-Grâce pendant sa convalescence.
 Henrouille (la vieille) : Céline Guillou (1847-1904), grand-mère maternelle de Céline.
 Henrouille (le père) : probablement la transposition de Fernand Destouches (1865-1932), père de Louis-Ferdinand Céline.
 Molly / Musyne : Elizabeth Craig (1902-1989), danseuse américaine. Fait la connaissance de Céline à Genève vers 1929, devient sa maîtresse, est la dédicataire du Voyage au bout de la nuit. Elle retourne en Californie et disparaît définitivement de la vie de Céline en 1933. Miraculeusement retrouvée aux Etats-Unis en 1988 par Alphonse Juilland et Jean Monnier, peu avant sa mort.
 Le patron de la péniche : il s'agit du peintre Henri Mahé (1907-1975), ami de Céline et propriétaire de La Malamoa qu'il amarrait à Bougival, Croissy ou encore Paris. Sa femme, Marguerite, dite Maguy Malosse (1905-1995), qui y jouait de l'accordéon ou du piano, est évoquée dans ce roman.
 Parapine : Serge Metalnikov, savant russe de l'Institut Pasteur.
 Robinson : face obscure de Bardamu, donc de Louis-Ferdinand Céline.

  MORT A CREDIT

 Antoine (oncle) : Georges Destouches (1862-1945), oncle de Louis-Ferdinand.
 Armide (tante) : peut-être Céline Aubry, veuve Damblanc (1860-1948), grand-tante maternelle de Céline, et ancienne experte en dentelles à Drouot.
 Arthur (oncle) : Charles Destouches. Frère bohème et alcoolique de Fernand Destouches, et oncle de Louis-Ferdinand.
 Caroline (grand-mère) : Céline Guillou (1847-1904), grand-mère maternelle de Louis-Ferdinand.
 Courtial des Pereires : Raoul Marquis, plus connu sous le pseudonyme d'Henry de Graffigny (1863-1934). Inventeur loufoque, époux volage et écrivain polygraphe, qui a publié de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique. Il rencontre Louis Destouches à la revue Euréka où ils collaboraient.
 Edouard (oncle) : Louis Guillou (1874-1954), oncle maternel et parrain de Céline. Tenait une boutique de vêtements de pluie au 24, rue Lafayette, à Paris.
 Hélène (tante) : Amélie Destouches (1869-1950). Sœur aventurière et mondaine de Fernand Destouches et tante de Louis-Ferdinand.
 Rodolphe (oncle) : René Destouches. Frère de Fernand Destouches et oncle de Louis-Ferdinand.
 Sabayot (Gustave) : Jacques Destouches. Deuxième fils de Georges Destouches et cousin germain de Louis-Ferdinand. Poursuivait également des études de médecine.
 Tom : Bob, fox-terrier acheté par Céline Guillou pour distraire son petit-fils Louis-Ferdinand qui récupère le chien à la mort de sa grand-mère en 1904.

  GUIGNOL'S BAND

 Cascade : Joseph Garcin (1894-1960), ami de Céline qui avait fréquenté le Milieu à Londres, durant la Première Guerre mondiale.
 Matthew (inspecteur) : probablement Joannin Vanni, commissaire de police à Bezons pendant l'Occupation.
 Nelson : Eugène Paul, dit Gen Paul (1895-1975), peintre montmartrois et ami de Céline. Témoin du mariage de Céline et Lucette Almanzor en 1936. Leur amitié se brisera peu avant la Libération, et il refusera de revoir Céline à son retour du Danemark. Vient voir le corps avec Marcel Aymé mais n'assiste pas à son enterrement en 1961.
 Rodiencourt (Sosthène de) : Edouard Bénédictus (1878-1930), inventeur français du verre souple Triplex, employé par le ministère des Inventions pendant la Première Guerre mondiale. Collabore à la revue Euréka où il fait la connaissance de Louis-Ferdinand Destouches.

  FEERIE POUR UNE AUTRE FOIS

 Amirale (Thérèse) : Jeanne Loviton, dite Jean Voilier (1903-1996), femme de lettres et éditrice française, héritière des éditions Denoël, en conflit avec Céline après-guerre.
 Arlette : Lucette Almanzor (née en 1912), épouse de Louis-Ferdinand Céline.
 Blérois : Chaunard, aquarelliste à Montmartre.
 Briand : Théophile Briand (1891-1956), poète breton, fondateur du journal Le Goéland.
 Charles : Charles de Gaulle (1890-1970), militaire et homme d'Etat français.
 Charmoise : Robert Chamfleury, voisin de Céline rue Girardon, résistant, qui publiera un témoignage favorable à l'écrivain dans les Cahiers de l'Herne.
 Ciboire : Paul Claudel (1868-1955), écrivain français.
 Clauriac (ou Lauriac) : François Mauriac (1885-1970), écrivain français.
 Courtial : Raoul Marquis, alias Henry de Graffigny (voir Courtial des Pereires dans Mort à crédit).
 Denoël : Robert Denoël (1902-1945), éditeur belge qui publia Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et nombre d'autres livres de Céline. Assassiné en 1945, à Paris.
 Edith : Edith Follet (1899-1991), seconde épouse de Céline, à Rennes.
 Elizabeth : voir Molly dans Voyage au bout de la nuit.
 Elsa (la petite) : Elsa Triolet (1896-1970), romancière française et co-traductrice en russe du Voyage au bout de la nuit.
 Empième (Marc) : Marcel Aymé (1902-1967), écrivain français, ami et voisin de Céline à Montmartre.
 Follet : Athanase Follet (1867-1932), ancien beau-père de Céline, doyen de la faculté de médecine de Rennes.
 Hortensia (Gaëtan Serge d') : Guy de Girard de Charbonnières (1907-1990), diplomate français, en poste à Copenhague au moment de l'exil danois de Céline. C'est lui qui réclamera l'extradition de l'écrivain. Ennemi obsessionnel de Céline.
 Janine : Suzanne Nebout (1891-1922), première épouse de Céline, à Londres, en 1916.
 Joseph : Joseph Staline (1879-1953), homme d'Etat soviétique.
 Jules (ou Julot) : voir Nelson dans Guignol's band.
 Labric : Pierre Labric (1891-1972), acteur de cinéma et maire de la Commune libre de Montmartre.
 Lambrecaze : Jean-Gabriel Daragnès (1886-1950), graveur et illustrateur de Montmartre, ami de Céline, très présent pendant l'exil danois.
 Larengon : Louis Aragon (1897-1982), écrivain français.
 Larpente (Jules) : voir Nelson dans Guignol's band.
 Le Coz (sœurs) : propriétaires d'une crêperie de Saint-Malo où Céline avait coutume d'aller.
 Lili : Lucette Almanzor (voir Arlette).
 Mahé : Henri Mahé (voir patron de la péniche dans Voyage).
 Marie (Mlle) : Maria Le Bannier (1890-1964), amie chez qui Céline logeait à Saint-Malo dans un appartement de l'ancien hôtel Franklin.
 Marie-Louise : Henriette Anne Nebout (1889-1966), dite Marie-Louise, sœur de Suzanne Nebout et donc ex-belle-sœur de Céline.
 Montandon : Georges Montandon (1879-1944), ethnologue français, auteur de Comment reconnaître le Juif ? en 1940.
 Nartre (ou Narte ou le môme Bartre) : Jean-Paul Sartre (1905-1980), écrivain et philosophe français violemment pris à partie par Céline dans A l'agité du bocal.
 Nonoze : Jean Nocetti (1896-1968), violoniste qui a signé la musique de la chanson de Céline " Règlements ".
 Pasco Rio : Paco Durio, céramiste et ciseleur, ami de Gauguin.
 René : René de Chateaubriand (1768-1848), écrivain français enterré à Saint-Malo.
 Roger la complainte : Roger Lecuyer, ami de Céline, auteur de chansons.
 Saint François : François Mauriac (voir Clauriac).
 Tabois (Madame) : Geneviève Tabouis (1892-1985), résistante et journaliste française, célèbre dans les années 1950 pour ses émissions sur RTL.
 Tailhefer : André Tailhefer (1896-1963), médecin de Céline et Lucette à Meudon.
 Tayar (Eliane) : Eliane Tayar (1904-1986), assistante du réalisateur Carl Dreyer, familière de La Malamoa, le bateau d'Henri Mahé fréquenté par Céline.
 Théo : voir à Briand.
 Vendôme (duc Ayer de) : René Mayer (1895-1972), homme politique français, ministre de la Justice au moment où Céline était poursuivi après la guerre.

   D'UN CHATEAU L'AUTRE, NORD, RIGODON

 Abetz : Otto Abetz (1903-1958), ambassadeur d'Allemagne à Paris durant l'Occupation.
 Achille (Brottin) : Gaston Gallimard (1881-1975), éditeur chez qui Céline publie à partir de 1951. La maison d'édition qui porte son nom est située rue Sébastien-Brottin, à Paris.
 Amery : John Amery (1912-1945), fils d'un ministre britannique engagé dans la Legion of St George aux côtés des Allemands.
 Anita : Antoinette Lassance, dite Tinou, épouse de Robert Le Vigan.
 Arlette : Arletty (1898-1992), comédienne française, amie de Céline.
 Barjavel : René Barjavel (1911-1985), romancier français et chef de fabrication chez Denoël avant-guerre, où il connut Céline.
 Bébert : chat de Céline (1935-1954). Il avait appartenu à Robert Le Vigan, qui l'avait acheté à La Samaritaine avant de l'offrir à ses amis dans les derniers mois de la guerre.
 Bécart : docteur Auguste Bécart (1896-1954), ami de Céline.
 Bérengères (Gertrut) : combinaison de l'éditeur Jean-Claude Fasquelle et de Paul Marteau (1885-1966), mécène qui aida Céline à son retour d'exil.
 Bichelonne : Jean Bichelonne (1904-1944), technocrate, secrétaire d'Etat à la Production industrielle sous Vichy.
 Bolloré (Mme) : Renée Bolloré (1926-1981), épouse de Gwenn-Aël Bolloré et tante de l'homme d'affaires Vincent Bolloré. A acheté à Céline le manuscrit de Nord.
 Bonnard : Abel Bonnard (1883-1968), ministre de l'Education nationale sous Vichy.
 Bourdonnais (Fred) : Robert Denoël (1902-1945), éditeur. Avait racheté la librairie Les Trois Magots, avenue de La Bourdonnais, à Paris.
 Bridoux : Eugène Bridoux (1888-1955), sous-secrétaire d'Etat à la Défense nationale sous Vichy.
 Brinon : Fernand de Brinon (1885-1947), préside la commission gouvernementale de Pétain à Sigmaringen.
 Brisson : Pierre Brisson (1896-1964), directeur du Figaro.
 Brottin : voir à Achille.
 Buste-à-pattes : Henry de Montherlant (1895-1972), écrivain français (parfois également surnommé par Céline " Henri le Torero " en raison de son amour de la corrida.
 Carbougnat (ambassadeur) : Guy de Girard de Charbonnières (voir à Hortensia dans Féerie).
 Carbuccia : Horace de Carbuccia (1891-1975), fondateur de l'hebdomadaire d'extrême-droite Gringoire.
 Carthage (Hérold) : Jean Herold-Paquis (1912-1945), célèbre speaker de Radio-Paris pendant l'Occupation.
 Chamarande (Mlle de) : Maud de Belleroche, née en 1922.
 Chamouin (docteur) : Germinal Chamouin (1901-1977), infirmier qui aida Céline à Sigmaringen et accompagna sa fuite vers le Danemark.
 Constantini : Pierre Constantini, journaliste de la Collaboration qui dirigea la Ligue française.
 Cousteau : Pierre-Antoine Cousteau (1906-1958), frère du célèbre commandant, rédacteur en chef du journal collaborationniste Je suis partout. Polémiquera violemment avec Céline après-guerre.
 Cul-de-jatte (le) : Erich Scherz Jr, fils du Rittmeister Erich Scherz, atteint de poliomyélite.
 Dreyfus : Pierre Dreyfus (1907-1994), qui, à partir de 1955, dirigea les usines Renault, proches de la maison de Céline à Meudon.
 Ducourneau : Jean A. Ducourneau (1919-1975). Chargé par Gallimard d'établir le premier volume des romans de Céline à La Pléiade.
 Dumel : Georges Duhamel (1884-1966), homme de lettres français.
 Dur-de-mèche : André Malraux (1901-1976), écrivain et homme politique français.
 Ferdonnet : Paul Ferdonnet (1901-1945), speaker français sur les ondes de Radio-Stuttgart.
 Frime (abbé) : Henri Grouès, dit abbé Pierre (1912-2007), célèbre pour avoir lancé son appel en hiver 1954.
 Fualdès (marquise) : Jeanne Loviton, alias Jean Voilier (1903-1996), femme de lettres et héritière des éditions Denoël (voir aussi Amirale dans Féerie). Présente lors de l'assassinat de Robert Denoël, en 1945. Soupçonnée par Céline d'être complice de cet assassinat. Son surnom fait référence au crime fameux de Fualdès, en 1817, commis pendant que des complices détournaient l'attention en jouant de la musique.
 Gaugaule : Charles de Gaulle (voir à Charles dans Féerie).
 Gertrut : voir Bérengères.
 Harras : docteur Hauboldt, président de la Chambre des médecins de Berlin, qui supervisa le séjour de Céline à Kraenzlin.
 Ichok : Grégoire Ichok (1892-1940), médecin en conflit avec Céline au dispensaire de Clichy.
 Kroukrouzof (ou Kroukrou) : Nikita Khrouchtchev (1894-1971), homme d'Etat soviétique.
 La Vigue : Robert Coquillaud, dit Le Vigan (1900-1972), comédien célèbre (Goupi Mains Rouges, Les disparus de Saint-Agil...), qui accompagna Céline et son épouse durant leur fuite en Allemagne.
 Leiden (baron-comte Rittmeister von) : Erich Scherz (mort en 1947), propriétaire du domaine où Céline séjourna, près de Kraenzlin, à l'automne 1945.
 Leiden (Cillie von) : Anne-Marie Scherz, petite-fille d'Erich Scherz.
 Leiden (Isis von) : Asta Scherz, belle-fille d'Erich Scherz, épouse du " cul-de-jatte ".
 Leiden (Marie-Thérèse von) : fille d'Erich Scherz.
 Lesca : Charles Lesca (1871-1948), directeur de Je suis partout.
 
Loukoum (Norbert) : Jean Paulhan (1884-1968), homme de lettres français. L'un des principaux correspondants de Céline chez Gallimard.
 Madeleine : Madeleine Jacob (1896-1985), célèbre journaliste de Libération et de L'Humanité.
 Marcel : voir Empième dans Féerie.
 Marie (Mlle) : Marie Canavaggia (1896-1976), traductrice et fidèle collaboratrice de Céline, dont elle " mettait au propre " les manuscrits.
 Marion : Paul Marion (1899-1954), secrétaire général à l'Information et à la Propagande de Vichy.
 Mattey : Pierre Mathé (1882-1956), commissaire général à l'Agriculture et au Ravitaillement de Vichy.
 Millamac : Harold Macmillan (1894-1986), homme politique anglais.
 Morny (Gertrut de) : voir à Bérengères.
 Nordling : Raoul Nordling (1881-1962), consul général de Suède à Paris. Actif dans le soutien à Céline durant l'exil danois.
 Paqui (Herold) : voir à Carthage.
 Paraz : Albert Paraz (1899-1957), écrivain français, ami de Céline avec lequel il échangea une abondante correspondance.
 Petzareff : Pierre Lazareff (1902-1972), célèbre patron de presse qui dirigea France-Soir.
 Poulet : Robert Poulet (1893-1989), romancier et critique belge auteur des Entretiens familiers avec L.-F. Céline (Plon, 1958).
 Raumnitz (von) : Karl Boemelburg (1883-1946), haut dignitaire nazi, Gauleiter de Sigmaringen.
 Restif (Horace) : Jean Filliol (1909-?), cofondateur du mouvement d'extrême-droite La Cagoule, activiste soupçonné de l'assassinat des frères Rosselli.
 Roger : Roger Nimier (1925-1962), écrivain français, indéfectible soutien de Céline chez Gallimard et dans le monde des lettres de l'après-guerre.
 Sekout-Marrant : Ahmed Sékou-Touré (1922-1984), leader politique guinéen.
 Simon : Michel Simon (1895-1975), comédien, ami de Céline, qui enregistra sur disque des passages du Voyage au bout de la nuit.
 Suzanne : voir à Janine dans Féerie.
 Taenia (Le) : voir à Nartre dans Féerie.
 Tirelire (abbé) : voir à Frime.
 Triolette (Madame) : voir à Elsa dans Féerie.
 Vaillant (Etienne) : Roger Vailland (1907-1965), écrivain français. A écrit en 1950 son regret de n'avoir pas assassiné Céline à la fin de la guerre. Ce qui lui vaudra la haine tenace de l'auteur de Mort à crédit.
  (J. Dupuis et D. Alliot, Lire hors-série n°7, 2008).


 

 

 

 

 * AGATHE.

 Il se faisait des belles relations... C'était le rendez-vous des éleveurs... Je le laissais causer... Moi la boniche elle me revenait bien... Elle avait le cul presque carré tellement qu'il était fait en muscles. Ses nichons aussi de même c'était pas croyable comme dureté... Plus on secouait dessus, plus ils se tendaient... Une défense terrible... On y avait jamais mangé le crac. Je lui ai tout montré... ce que je savais... Ce fut un coup magnétique ! Elle voulait quitter son débit, venir avec nous à la ferme ! Avec la mère des Pereires, ça aurait pas été possible... Surtout qu'à présent la vieille elle sentait un peu la vapeur... Elle trouvait qu'on y allait souvent du côté de ce Mesloir...
 (...) A la boniche, la dure AGATHE, je lui ai montré que par derrière c'est encore bien plus violent... Du coup, je peux dire qu'elle m'adorait... Elle me proposait de faire tout pour moi... Je l'ai repassée un peu à Courtial, qu'il voye comme elle était dressée ! Elle a bien voulu... Elle serait entrée en maison, j'avais vraiment qu'un signe à faire... Pourtant c'est pas par la toilette que je l'ai envoûtée !... On aurait fait peur aux moineaux !... Ni pour le flouze !... On lui filait jamais un liard !... C'était le prestige parisien ! Voilà.

 (...) A la " Grosse Boule " comme ça peu à peu, nous étions devenus populaires... Ils l'avaient pris, nos simples ivrognes, le vif goût des courses !... Il fallait même les modérer... Ils risquaient leurs fafiots sans peine... Ils voulaient flamber des trois thunes sur un seul canard !... On refusait net de pareilles mises !... On était plus bons nous autres pour les grandes rancunes... On gardait la paille au cul... avec des extrêmes méfiances... AGATHE, la bonne, elle se marrait bien, elle prenait tout le bon temps possible !... Elle tournait putain sur place... C'était les sautes de notre rombière qui nous emmerdaient davantage !...

 (...) A la " Grosse Boule " on y est retournés... Qu'une seule fois pour voir... Bien mal nous en prit, Nom de Dieu ! Comme on a reçu un sale accueil ! AGATHE, la boniche, elle était plus là, elle était partie en bombe avec le tambour de la ville, un père de famille !... Ils s'étaient mis ensemble " au vice "... C'est moi qu'on rendait responsable de cette turpitude ! Dans le village et les environs, tout le monde m'accusait... et tous pourtant l'avaient tringlée !... Y avait pas d'erreur ! Je l'avais pervertie ! qu'ils disaient... Ils voulaient plus nous connaître ni l'un ni l'autre !... Ils refusaient de jouer avec nous... Ils voulaient plus écouter nos " partants " pour Chantilly... A présent c'était le coiffeur en face de la Poste qui ramassait tous les enjeux !... Il avait repris tout notre système, avec les enveloppes et les timbres...
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.569).


 

 

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 * AIMÉE.

 Baryton faisait en mangeant, avec sa langue et sa bouche, énormément de bruit. Sa fille se tenait toujours à sa droite. Malgré ses dix ans elle semblait déjà flétrie à jamais sa fille AIMÉE. Quelque chose d'inanimé, un incurable teint grisaille estompait AIMÉE à notre vue, comme si des petits nuages malsains lui fussent continuellement passés devant la figure.
 (...) Son Asile n'était point un lieu absolument sinistre. Peu de grilles, quelques cachots seulement. Le sujet le plus inquiétant, c'était peut-être encore parmi tous, la petite AIMÉE sa propre fille. Elle ne comptait pas parmi les malades cette enfant, mais le milieu la hantait.
 (...) De temps en temps, à l'Asile, nous passions par une alerte à cause de sa fillette, AIMÉE. Soudain, à l'heure du dîner, on ne la retrouvait plus ni dans le jardin, ni dans sa chambre. Pour ma part, je m'attendais toujours à la retrouver un beau soir, dépecée derrière un bosquet. Avec nos fous déambulant partout, le pire pouvait lui advenir. Elle avait échappé d'ailleurs de justesse au viol, bien des fois déjà. Et alors c'étaient des cris, des douches, des éclaircissements à n'en plus finir. On avait beau lui défendre de passer par certaines allées trop abritées, elle y retournait cette enfant, invinciblement, dans les petits coins. Son père ne manquait pas à chaque fois de la fesser mémorablement. Rien n'y faisait. Je crois qu'elle aimait l'ensemble.
 (...) Un jour après le déjeuner il l'a sortie son idée. D'abord il nous fit servir un saladier tout plein de mon dessert favori, des fraises à la crème. Ça m'a semblé tout de suite suspect. En effet, à peine avais-je fini de bouffer sa dernière fraise qu'il m'attaquait d'autorité.
 - Ferdinand, qu'il me fit comme ça, je me suis demandé si vous consentiriez à donner quelques leçons d'anglais à ma petite fille AIMEE ?... Qu'en dites-vous ?... Je sais que vous possédez un excellent accent... Et dans l'anglais n'est-ce-pas, l'accent c'est l'essentiel !... Et puis d'ailleurs soit dit sans vous flatter vous êtes, Ferdinand, la complaisance même...
 - Mais certainement, monsieur Baryton, que je lui répondis moi, pris de court...

  (...) Baryton tint à assister aux leçons, à toutes les leçons que je donnais à sa fille. En dépit de toute ma sollicitude inquiète, la pauvre petite AIMÉE ne mordait guère à l'anglais, pas du tout à vrai dire. Au fond elle ne tenait guère la pauvre AIMÉE à savoir ce que tous ces mots nouveaux voulaient bien dire. Elle se demandait même ce que nous lui voulions nous tous en insistant, vicieux, de la sorte, pour qu'elle en retienne réellement la signification. Elle ne pleurait pas, mais c'était tout juste. Elle aurait préféré AIMÉE qu'on la laisse se débrouiller gentiment avec le petit peu de français qu'elle savait déjà et dont les difficultés et les facilités lui suffisaient amplement pour occuper sa vie entière.
  Mais son père, lui, ne l'entendait pas du tout de cette oreille. " Il faut que tu deviennes une jeune fille moderne ma petite AIMEE ! " la stimulait-il, inlassablement, question de la consoler... " J'ai bien souffert, moi, ton père, de n'avoir pas su assez d'anglais pour me débrouiller comme il fallait dans la clientèle étrangère... Va ! Ne pleure pas ma petite chérie !... Ecoute plutôt M. Bardamu si patient, si aimable et quand tu sauras faire à ton tour les " the " avec ta langue comme il te montre, je te la payerai, c'est promis, une jolie bicyclette toute nic-ke-lée... "
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p.429).

 

 

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 * Le sergent ALCIDE.

  " Le matériel à écrire d'ALCIDE tenait dans une petite boîte à biscuits tout comme celle que j'avais connue à Branledore, tout à fait la même. Tous les sergents rengagés avaient donc la même habitude. Mais quand il me vit l'ouvrir sa boîte, ALCIDE, il eut un geste qui me surprit pour m'en empêcher. J'étais gêné. " Ah ! ouvre-là, va ! qu'il a dit enfin. Va ça ne fait rien ! " Tout de suite à l'envers du couvercle était collée une photo d'une petite fille. Rien que la tête, une petite figure bien douce d'ailleurs avec des longues boucles, comme on les portait dans ce temps-là. Je pris le papier, la plume et je refermai vivement la boîte.

  J'imaginais tout de suite qu'il s'agissait d'un enfant, à lui, dont il avait évité de me parler jusque-là. Il bafouillait. Je ne savais plus où me mettre moi. Il fallait bien que je l'aide à me faire sa confidence. Ça serait une confidence tout à fait pénible à écouter, j'en étais sûr. - C'est rien ! l'entendis-je enfin. C'est la fille de mon frère... Ils sont morts tous les deux... - Ses parents ?... - Oui, ses parents... - Qui l'élève alors maintenant ? Ta mère ? que je demandai moi, comme ça, pour manifester de l'intérêt. - Ma mère, je l'ai plus non plus... - Qui alors ? - Eh bien moi ! Il ricanait, cramoisi ALCIDE, comme s'il venait de faire quelque chose de pas convenable du tout. Il se reprit hâtif : - C'est-à-dire je vais t'expliquer... Je la fais élever à Bordeaux chez les Sœurs... Mais pas des Sœurs pour les pauvres, tu me comprends hein !... Chez des Sœurs " bien "... Puisque c'est moi qui m'en occupe, alors tu peux être tranquille. Je veux que rien lui manque ! Ginette qu'elle s'appelle ... C'est une gentille petite fille ... Comme sa mère d'ailleurs... Elle m'écrit, elle fait des progrès, seulement, tu sais, les pensions comme ça, c'est cher... Surtout que maintenant elle a dix ans... Je voudrais qu'elle apprenne le piano en même temps... Qu'est-ce que t'en dis toi du piano ?... C'est bien, le piano, hein, pour les filles ?... Tu crois pas ?... Et l'anglais ? C'est utile l'anglais aussi ?... Tu sais l'anglais toi ?...

  Je ne savais pas quoi lui répondre moi, je n'étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j'en devins tout rouge... A côté d'ALCIDE, rien qu'un mufle impuissant moi, épais, et vain j'étais, ... Y avait pas à chiquer. C'était net. Je n'osais plus lui parler, je m'en sentais soudain énormément indigne de lui parler. Moi qui hier encore le négligeais et même le méprisais un peu, ALCIDE. - Iras-tu bientôt la voir ? - Je crois que je ne pourrai pas avant trois ans... Tu comprends ici, je fais un peu de commerce... Alors ça lui aide bien... Si je partais en congé à présent, au retour la place serait prise ... surtout avec l'autre vache... Ainsi, ALCIDE demandait-il à redoubler son séjour, à faire six ans de suite à Topo, au lieu de trois, pour la petite nièce dont il ne possédait que quelques lettres et ce petit portrait.

  Evidemment ALCIDE évoluait dans le sublime à son aise et pour ainsi dire familièrement, il tutoyait les anges, ce garçon, et il n'avait l'air de rien. Il avait offert sans presque s'en douter à une petite fille  vaguement parente des années de torture, l'annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas. Il s'endormit d'un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants. "
  (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, page 160).

 

 

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 * ANTOINE.

 Un tantôt à force, ANTOINE, il se tenait plus du tout en place. Il hurlait si fort ses chansons qu'on l'entendait dans toute la cour jusqu'au fond chez la concierge... Il s'était remonté de l'absinthe et des quantités de biscuits. On a tous cassé la croûte. C'est nous deux Robert et moi, qui mettions à rafraîchir, sous les robinets du palier, toute la livraison des canettes. On les prenait à crédit, des paniers complets. Seulement y avait du tirage... les épiciers, ils faisaient vilain... C'était de la folie dans un sens... Tout le monde avait perdu la boule, c'était l'effet de la canicule et de la liberté.

  La patronne est venue avec nous. ANTOINE s'est assis contre elle. On rigolait de les voir peloter. Il lui cherchait ses jarretelles. Il lui retroussait ses jupons. Elle ricanait comme une bique. Y avait de quoi lui foutre une pâtée tellement qu'elle était crispante... Il lui a sorti un nichon. Elle restait comme ça devant, ravie. Il nous a versé tout le fond de sa bouteille. On l'a finie avec Robert. On a liché le verre. C'était meilleur que du banyuls... Finalement tout le monde était saoul. C'était la folie des sens... Alors ANTOINE, il lui a retroussé toutes ses cottes, à la patronne comme ça d'un seul coup ! Haut par dessus tête... Il s'est redressé debout aussi, et puis telle quelle, emmitouflée, il l'a repoussée dans sa chambre... Elle se marrait toujours... Elle tenait le fou rire... Ils ont refermé la lourde sur eux... Elle arrêtait pas de glousser. 

 Nous deux, Robert et moi, c'était le moment qu'on grimpe sur le fourneau de la cuistance pour assister au spectacle... C'était bien choisi comme perchoir... On plongeait en plein sur le page... Y avait pas d'erreur. ANTOINE tout de suite, il l'a basculée à genoux, la grosse môme... Il était extrêmement brutal... Elle avait comme ça le cul en l'air... Il lui faisait des drôleries... Il trouvait pas son appareil... Il déchirait les volants... Il déchirait tout... Et puis il s'est raccroché. Il a sorti son polard... Il s'est foutu à la renifler. Et c'était pas du simili... Jamais je l'aurais cru si sauvage... J'en revenais pas... Il grognait comme un cochon... Elle poussait des râles aussi... Et des beaucoup plus aigus chaque fois qu'il chargeait... C'est vrai, ce que Robert m'avait dit à propos de ses fesses, à elle... Maintenant on les voyait bien... Toutes rouges... énormes, écarlates !...

  Le pantalon enfin volant, il était plus que des loques... C'était tout mouillé autour... ANTOINE il venait buter dur en plein dans le poitrail... Chaque fois, ça claquait... Ils s'agitaient comme des sauvages... Il pouvait sûrement la crever de la manière qu'il s'élançait... Son falzar, il lui traînait le long des mollets jusque par terre... Sa blouse le gênait encore, il s'est dépiauté d'un seul coup... Elle est tombée à côté de nous... Il était à poil à présent... Seulement qu'il gardait ses chaussons... ceux du patron... les minets brodés. Dans sa fougue pour la caresser, il a dérapé du tapis, il est allé se cogner la tronche de travers dans le barreau du lit... Il fumait comme un voleur... Il se tâtait le cassis... Il avait des bosses, il décolle... Il s'y remet, furieux. " Ah ! la salope ! alors qu'il ressaute ! Ah ! la garce ! " Il lui fout un coup de genou en plein dans les côtes ! Elle voulait se barrer, elle faisait des façons...

 " ANTOINE ! ANTOINE ! J'en peux plus !... Je t'en supplie, laisse-moi, mon amour !... Fais attention !... Me fais pas un môme !... Je suis toute trempée !... " Elle réclamait, c'était du mou !...
 " Ça va ! Ça va ! ma charogne ! boucle ta gueule ! Ouvre ton panier !... " Il l'écoutait pas, il la requinquait à bout de bite avec trois grandes baffes dans le buffet... Ça résonnait dur... Elle en suffoquait la garce... Elle faisait un bruit comme une forge... Je me demandais s'il allait pas la tuer ?... La finir sur place ?...
  Il lui filait une vache trempe en même temps qu'il l'encadrait. Ils en rugissaient en fauves... Elle prenait son pied... Robert il en menait plus large. On est descendus de notre tremplin. On est retourné à l'établi. On s'est tenus peinards... On avait voulu du spectacle... On était servis !... Seulement c'était périlleux... Ils continuaient la corrida. On est descendu dans la cour... chercher le seau et les balais, soi-disant pour faire le ménage... On est rentrés chez la concierge, on aimait mieux pas être là, dans le cas qu'il l'étranglerait...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 206).

 


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 * Mme ARMANDINE.

 (...) je peux parler fort !... elle m'entend pas !... je voudrais savoir ce qu'ils lui ont fait à Versailles ?... c'est l'autre qui me répond, l'autre dame, pas gênée du tout ! ah... celle-là, on peut dire, causante ! je la connais pas, je l'ai jamais vue... d'où qu'elle sort ?... elle me renseigne... - " Nous nous sommes connues à Versailles... aux " cancéreux " ! ... oui, Docteur ! "  Elles sont devenues très amies, Mme Niçois, elle... - " Moi, n'est-ce pas, c'était pour un sein, Docteur ! - Oui ! oui, madame ! - Ils me l'ont enlevé !... je ne crois pas que c'était utile !... du tout !... une idée à eux ! une idée !... "

  Ah ! ce qu'ils étaient drôles à Versailles ! stupides ! elle en rit ! elle en pouffe ! s'esclaffe !... Qu'elle en pique une crise ! si idiots, ces gens de l'Hôpital ! tordants vraiment !... qu'ils l'ont prise pour une cancéreuse ! hi ! hi ! hi ! Pour Mme Niçois ils ont vu !... là très bien vu ! aucun doute pour elle, aucun doute !... absolument cancéreuse !... pas pour longtemps la pauvre femme ! - " C'est bien votre avis aussi, Docteur ? - Oh oui !... certainement, madame ! - Appelez-moi Mme ARMANDINE ? voulez-vous, Docteur ? "

 La voilà repartie en hi ! hi ! hi !... qu'elle me trouve tout d'un coup trop drôle ! aussi ! moi aussi ! - " Docteur Haricot, je vous appelle !... vous n'avez plus du tout de clients, il paraît ! hi ! hi ! hi ! plus un client !... Mme Niçois m'a raconté ! plus du tout !... plus rien... hi ! hi !... tout raconté !... " Je me permets... - " Quel âge avez-vous, madame ? - Le même âge qu'elle ! soixante et douze ans dans un mois ! mais elle, vous la voyez, Docteur ! quel état !... vous vous êtes tout de même aperçu, Docteur Haricot ! hi ! hi ! hi !... tandis que moi vous pouvez voir !... tâtez ! j'ai jamais été si allante !

   Je vois bien qu'elle est un peu nerveuse... même franchement fêlée... mais tout de même encore une sorte de juvénile vigueur pour soixante et douze ans ! et cancéreuse... et même encore une coquetterie... la preuve la jupe écossaise !... plissée ! et ses cils et sourcils au bleu !... son imperméable bleu de même !... couleur de ses yeux !... yeux bleu poupée !... les pommettes faites... très roses, pastel !... voilà la personne ! la bouche en sourire de poupée... mutine, avenante... elle s'arrête juste de sourire le temps de ses petites crises de hi ! hi !... elle donne pas dans la tristesse ! elle se ramène une chouette compagne Mme Niçois, elle s'ennuiera plus ! pas que ça ait l'air de la faire parler !... non ! elle parle plus du tout !... je lui demande comment elle se trouve mieux ?... elle me répond pas... oh, mais ARMANDINE me répond... elle sait tout... elle était le lit à côté ! elle a vu... on a soigné Mme Niçois pas seulement pour son cancer... hi ! hi ! hi !... elle était là !... hi ! hi !... elle a en plus eu un accès, là-bas ! bel et bien !... tout un côté paralysé !... oui !... hi ! hi !... voilà la raison qu'elle parle plus !...  

 - " Vous comprenez, elle fait sous elle !... hi ! hi ! hi !..." Elle me rassure... elle la tiendra propre ! - " Puisque nous demeurons ensemble ! oh ! la propreté avant tout !... j'ai l'habitude des personnes âgées !... Docteur, vous pouvez être tranquille... - Bon !... bon !... tant mieux ! mais les pansements ? - Vous viendrez lui refaire tous les jours !... le chirurgien a bien insisté ! et badigeonnages ! il a dit que vous sauriez très bien ! Moi vous n'aurez pas à m'en faire !... ils n'en revenaient pas à Versailles la manière que je me suis guérie ! plus vite que les jeunes ! huit jours, j'étais cicatrisée ! hi ! hi ! hi !... tenez d'ailleurs, vous pouvez regarder vous-même !... et Madame aussi peut voir ! votre femme !... elle est danseuse, il paraît ! regardez ! "

 Elle se lève du banc, elle part au milieu de la pelouse... et là, elle se retrousse ! et hop !... jupe, jupons ! et elle se renverse !... à la renverse ! pont arrière ! en souplesse !... et là comme ça une jambe en l'air, toute droite, dardée !... comme la Tour Eiffel !...  - " Bravo !... bravo !... "
  (CA, Gallimard, folio, p.441).  

 

 

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 * ONCLE ARTHUR.

 L'ONCLE ARTHUR était ravagé par les dettes. De la rue Cambronne à Grenelle, il avait emprunté tellement et jamais rendu à personne que sa vie était plus possible, un panier percé. Une nuit, il a déménagé à la cloche de bois. Un poteau est venu pour l'aider. Ils ont arrimé leur bazar sur une voiture avec un âne. Ils s'en allaient aux environs. Ils sont passés nous avertir, comme on était déjà couchés.
  La compagne d'ARTHUR, la boniche, il profitait pour la plaquer... Elle avait parlé de vitriol... Enfin c'était le moment qu'il se barre ! Ils avaient repéré une cambuse avec son copain, où personne viendrait l'emmerder, sur les coteaux d'Athis-Mons. Le lendemain déjà les créanciers, ils se sont rabattus sur nous. Ils démarraient plus du Passage les vaches !... Ils allèrent même relancer Papa au bureau à la Coccinelle. C'était une honte. Du coup, il faisait atroce mon père... Il retournait au pétard...

- Quelle clique ! Quelle engeance !... Quelle sale racaille toute cette famille ! Jamais une minute tranquille ! On vient me faire chier même au boulot !... Mes frères se tiennent comme des bagnards ! Ma sœur vend son cul en Russie ! Mon fils a déjà tous les vices ! Je suis joli ! Ah ! je suis fadé !... Ma mère elle trouvait rien à redire... Elle essayait plus de discuter... Il pouvait s'en payer des tranches...
 " Nous irons le voir dimanche prochain !... qu'a alors décidé mon père. Je lui dirai, moi, d'homme à homme, toute ma manière de penser !... "

  Nous partîmes à l'aube pour le trouver à coup sûr pour pas qu'il soye déjà en bombe... D'abord on s'est trompés de route... Enfin on l'a découvert ... Je croyais le trouver l'ONCLE ARTHUR, ratatiné, repentant, tout à fait foireux, dans un recoin d'une caverne, traqué par trois cents gendarmes... et grignotant des rats confits... Ça se passait ça dans les " Belles-Images " pour les forçats évadés... L'ONCLE ARTHUR c'était autre chose... Nous le trouvâmes attablé déjà au bistrot à la " Belle Adèle ". Il nous fit fête sous les bosquets... Il buvait sec à crédit et pas du vinaigre !... Un petit muscadet rosé... Un " reglinguet " de première zone... Il se portait à merveille... Jamais il s'était senti mieux... Il égayait tout le voisinage... On le trouvait incomparable... On accourait pour l'entendre... Jamais il y avait eu tant de clients à la " Belle Adèle "... Toutes les chaises étaient occupées, y en avait des gens plein les marches... Tous les petits propriétaires depuis Juvisy... en faux panamas... Et tous les pêcheurs du bief, en sabots, remontaient à la " Belle Adèle " pour l'apéritif, exprès pour rencontrer l'ONCLE ARTHUR. Jamais ils rigolaient autant.

  (...) " ARTHUR ! Veux-tu m'écouter un instant !... Tes créanciers sont suspendus à notre porte !... du matin au soir !... Ils nous harcèlent !... M'entends-tu ? " ARTHUR balayait d'un geste ces évocations miteuses. Et mon père, il le regardait comme un pauvre obstiné ballot... Il avait pitié en somme !
  " Allons venez tous par ici !... Viens Auguste ! Tu parleras plus tard ! Je vais vous montrer le plus beau point de vue de la région !... Saint-Germain n'existe pas !... Encore un petit raidillon... Le chemin de gauche et puis la voûte de verdure... Au bout c'est mon atelier !... "
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 126).


 

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* Docteur BARYTON.

 La réalisation du docteur BARYTON, le patron. Un radin d'ailleurs, ce compère, qui m'agréa pour un tout petit salaire, mais avec un contrat et des clauses longues comme ça, toutes à son avantage évidemment. Un patron en somme. Nous n'étions dans son Asile qu'à peine rémunérés, c'était vrai, mais par contre nourris pas mal et couchés tout à fait bien. On pouvait s'envoyer aussi les infirmières. C'était permis et bien entendu tacitement. BARYTON, le patron, n'y trouvait rien à redire à ces divertissements et il avait même remarqué que ces facilités érotiques attachaient le personnel à la maison. Pas bête, pas sévère.

 (...) Un jour après le déjeuner il l'a sortie son idée. D'abord il nous fit servir un saladier tout plein de mon dessert favori, des fraises à la crème. Ça m'a semblé tout de suite suspect. En effet, à peine avais-je fini de bouffer sa dernière fraise qu'il m'attaquait d'autorité.
- Ferdinand, qu'il me fit comme ça, je me suis demandé si vous consentiriez à donner quelques leçons d'anglais à ma petite fille Aimée ?... Qu'en dites-vous ?... Je sais que vous possédez un excellent accent... Et dans l'anglais n'est-ce pas, l'accent c'est l'essentiel !... Et puis d'ailleurs soit dit sans vous flatter vous êtes, Ferdinand, la complaisance même...
- Mais certainement, monsieur BARYTON, que je lui répondis moi, pris de court...
 (...) BARYTON tint à assister aux leçons, à toutes les leçons que je donnais à sa fille. En dépit de toute ma sollicitude inquiète, la pauvre petite Aimée ne mordait guère à l'anglais, pas du tout à vrai dire. Au fond elle ne tenait guère la pauvre Aimée à savoir ce que tous ces mots nouveaux voulaient bien dire.

 (...) Mais elle n'avait pas envie de faire les " the " non plus que les " enough ", Aimée, pas du tout... C'est lui le patron qui les faisait à sa place, les " the " et les " rough ", et puis encore bien d'autres progrès, en dépit de son accent de Bordeaux et de sa manie de logique bien gênante en anglais. Pendant un mois, deux mois ainsi. A mesure que se développait chez le père la passion d'apprendre l'anglais, Aimée avait de moins en moins l'occasion de se débattre avec les voyelles. BARYTON me prenait tout entier. Il m'accaparait même, ne me lâchait plus, il me pompait tout mon anglais. Comme nos chambres étaient voisines, je pouvais l'entendre dès le matin tout en s'habillant transformer déjà sa vie intime en anglais. " The coffee is black... My shirt is white... The garden is green... How are you to day Bardamu ? " qu'il hurlait à travers la cloison. Il prit assez tôt du goût pour les formes les plus elliptiques de la langue.
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1952, p.428).
 

 

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 * BÉBERT.

 " BÉBERT m'avait vu venir. J'étais le médecin du coin, à l'endroit où l'autobus s'arrête. Teint trop verdâtre, pomme qui ne mûrira jamais, BÉBERT. Il se grattait et de le voir, ça m'en donnait à moi aussi envie de me gratter. C'est que, des puces j'en avais, c'est vrai, moi aussi, attrapé pendant la nuit au-dessus des malades. Elles sautent dans votre pardessus volontiers parce que c'est l'endroit le plus chaud et le plus humide qui se présente. On vous apprend ça à la Faculté.

  BÉBERT abandonna sa carpette pour me souhaiter le bonjour. De toutes les fenêtres on nous regardait parler ensemble. Tant qu'il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu'avec les hommes, on a au moins l'excuse d'espérer qu'ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas. Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d'affection pure que je n'ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l'univers. 

 (...) BÉBERT sautait de droite à gauche, éternuant et hurlant, réjoui. Sa tête cernée, ses cheveux poisseux, ses jambes de singe étique, tout cela dansait, convulsif, au bout du balai. La tante à BÉBERT rentrait des commissions, elle avait déjà pris le petit verre, il faut bien dire également qu'elle reniflait un peu l'éther, habitude contractée alors qu'elle servait chez un médecin et qu'elle avait eu si mal aux dents de sagesse. (...) - BÉBERT, Docteur, faut que je vous dise, parce que vous êtes médecin, c'est un petit saligaud !... Il se " touche " ! Je m'en suis aperçue depuis deux mois ! Je lui défends... Mais il recommence... - Dites-lui qu'il en deviendra fou, conseillai-je, classique. 

 BÉBERT, qui nous entendait, n'était pas content. - J'me touche pas, c'est pas vrai, c'est le môme Gagat qui m'a proposé...  - Voyez-vous, j'm'en doutais, fis la tante, dans la famille Gagat, vous savez, ceux du cinquième ?... C'est tous des vicieux. Le grand-père, il paraît qu'il courait après les dompteuses... Hein, j'vous le demande, des dompteuses ?... Dites-moi, Docteur, pendant qu'on est là, vous pourriez pas lui faire un sirop pour l'empêcher de se toucher ?... "
  (Voyage au bout de la nuit, Folio, Gallimard, p.243).

 

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 * BELLANCHE.

 - Je suis engagée par BELLANCHE, elle me crie ça Arlette à l'oreille...
 BELLANCHE, c'est le grand tôlier de la Butte... il a au moins douze cabarets dans toutes les impasses, les fonds de cours... c'est un véritable trust. Il vend de la bière, du schnaps, de tout, des faux sirops, des mousseux lourds... des corps d'armée d'occupation qui y en ont englouti des citernes, toujours plus soif après qu'avant, c'est un truc à lui, un safran qui donne le petit goût... Ils en raffolent, ils s'en jettent des fleuves entiers, des biefs de pive, sas et péniches à travers la glotte... si ça cascadait ! Jamais une place de libre chez lui, toujours bondés tous ses bistrots, aux tables, au comptoir ou debout...
  Spectacles d'art, tableaux vivants, sketchs marseillais, jazz argentins, acrobates siamois, lutteuses nègres, pétomanes mondains, charmeurs de souris... L'enchantement, la distraction des idées noires, l'ivresse des permissionnaires, des découvreurs du Gross Paris... Ah ! il s'emmerdait pas BELLANCHE ! qu'est-ce qu'il entassait comme gemmes, il paraît deux trois coffres remplis de pierreries inestimables...

 Il avait sept fois faillité, faillites de 1916 à 28... Maintenant il voulait plus que du diam, du saphir, de l'émeraude au pire. Il le racontait à tout le monde. Bourré qu'il était BELLANCHE, il se cachait pas, il se faisait gloire. Douze boîtes de Picpus à Barbès... Il les ouvrait refermait selon les amendes, les coups durs. D'un rien les clefs sur la porte ! Une amende il insistait plus, un mot de la Commandantur. Il en ouvrait une autre ! Pourvu que la tisane se sirote, le faux anis, le faux Chandon, les camions de Médoc tout fuchsine... ici ou là c'était du même. Ça demande bien sûr de l'artiste un pareil débit, de la chanson, de la musique, que ça s'avale sans y penser, de l'entraîneuse, de l'excentrique... Y avait de tout ça chez BELLANCHE, d'une boîte à l'autre ça se croisait, le fantaisiste, le voltigeur, le ventriloque, la fine harpiste... Pas le temps de réfléchir rien du tout, de l'ébaubissement continu, la glotte trempée, les yeux de loto, sauf pendant ces putains d'alertes qui chassaient tout le monde à la cave... Y avait du mal ces derniers mois... Les sirènes quinze vingt fois par jour voilà du tort au commerce ! Il était temps que les autres arrivent, les Ricains de tonnerre de Dieu, qu'ils imposent leur loi au ciel, que ça revienne la sérénité, le respect du consommateur, que ça finisse ces cyclones, ces déferlements nuit et jour...

  D'abord y avait une ère nouvelle... l'ère américaine et dollar... Ah ! il perdait pas l'ouest BELLANCHE... jamais quitté de vue d'ailleurs, toujours parié sur cette victoire... Maintenant fallait réaliser... ouvrir d'autres tôles, des ultra-chouettes, fini le genre Munich, la bière, les bonniches sur les genoux... Du pimpant maintenant, du burlesque, des excentriques, et du vrai champ' ! plus de piquette ! Fallait remonter toutes les boîtes, renouveler la décoration... des fresques partout et du haut luxe, de l'or à la chiée, plein les murs... Gloire aux Ricains ! " C'est l'or qui plaît, tout le reste est triste ! " Telle est sa recommandation... Ses artistes se le tenaient pour dit... Ils œuvraient selon ses conseils... décoration, costumes, vaisselle... Quant à Arlette, c'était autre chose... elle lui avait tapé dans l'œil à cause de son genre folklorique, et bien " managée " par Julet... C'était Mimi ressuscitée avec Rodolphe et le répertoire... un peu de Louise aussi... " Depuis le jour... " mais baissé de deux tons... elle avait pas assez de voix pour le vrai couplet.
  Le Temps des cerises pizzicati enlevé requinqué... l'original trop roupilleur.

 Julet était positif. " C'est de l'extra-pimpant où ils ronflent... " Il voulait dire les Ricains... Il les connaissait un petit peu en 18, déjà la Galette... Du coup son duo, elle à peine sortie de Ville-Evrard, fallait qu'ils se produisent, et en costume, Rodolphe Mimi, tous les bistrots, restos, tavernes... qu'on les voye qu'on les entende, qu'ils se fassent bisser, secouer, fêter, du bas de la rue Blanche aux Carrières, qu'ils laissent des cartes à BELLANCHE au nouveau cabaret des Arts, Montmartre, ses plus belles ! le Relais de l'Aurore, rue Saint-Rustique angle des Saules...
  Ah ! le BELLANCHE c'était quelqu'un... et Libanais il paraît, mais d'origine, il y a longtemps, il se rappelait plus même au fond, juste l'or qui lui restait, le goût des trucs qui éblouissent, et puis une énorme panne sur la nuque, le type dinarque ça s'appelle... tout le monde est pas forcé de savoir. Et puis peut-être le goût aussi d'avoir dix douze troupes de frimands, des gigoteuses, des acrobates, des baladins, des hétaïres, des nains même, des montreurs d'ours, comme ça répartis dans ses turnes, dans ses caboulots d'attractions, ça le faisait pacha dans un sens...
 (Maudits soupirs pour une autre fois, version B', L'Imaginaire, Gallimard, 2007, p.93).


 

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 * PROFESSEUR BESTOMBES.

 Bardamu, je vous considère donc et dès à présent comme un véritable convalescent... Vous intéressera-t-il, Bardamu, puisque nous en sommes à cette satisfaisante conclusion, de savoir que demain, précisément, je présente à la Société de Psychologie militaire un mémoire sur les qualités fondamentales de l'esprit humain ?... Ce mémoire est de qualité, je le crois.
- Certes, Maître, ces questions me passionnent...
- Eh bien, sachez, en résumé, Bardamu, que j'y défends cette thèse : qu'avant la guerre, l'homme restait pour le psychiatre
un inconnu clos et les ressources de son esprit une énigme...
- C'est bien aussi mon très modeste avis, Maître..
- La guerre, voyez-vous, Bardamu, par les moyens incomparables qu'elle nous donne pour éprouver les systèmes nerveux, agit à la manière d'un formidable révélateur de l'Esprit humain !
  Nous en avons pour des siècles à nous pencher, méditatifs, sur ces révélations pathologiques récentes, des siècles d'études passionnées... Avouons-le franchement... Nous ne faisions que soupçonner jusqu'ici les richesses émotives et spirituelles de l'homme ! Mais à présent, grâce à la guerre, c'est fait !... Nous pénétrons, par suite d'une effraction , douloureuse certes, mais pour la science décisive et providentielle, dans leur intimité ! Dès les premières révélations, le devoir du psychologue et du moraliste modernes ne fit, pour moi BESTOMBES, plus aucun doute ! Une réforme totale de nos conceptions psychologiques s'imposait !

   C'était bien mon avis aussi, à moi, Bardamu.
- Je crois, en effet, Maître, qu'on ferait bien...
- Ah ! vous le pensez aussi, Bardamu, je ne vous le fais pas dire ! Chez l'homme, voyez-vous, le bon et le mauvais s'équilibrent, égoïsme d'une part, altruisme de l'autre... Chez les sujets d'élite, plus d'altruisme que d'égoïsme. Est-ce exact ? Est-ce bien cela ?
- C'est exact, Maître, c'est cela même...
- Et chez le sujet d'élite quel peut-être, je vous le demande Bardamu, la plus haute entité connue qui puisse exciter son altruisme et l'obliger à se manifester incontestablement, cet altruisme ?
- Le patriotisme, Maître !
- Ah ! voyez-vous, je ne vous le fais pas dire ! Vous me comprenez tout à fait bien... Bardamu ! Le patriotisme et son corollaire, la gloire, tout simplement, sa preuve !
- C'est vrai !
- Ah ! nos petits soldats, remarquez-le, et dès les premières épreuves du feu, ont su se libérer spontanément de tous les sophismes et concepts accessoires, et particulièrement des sophismes de la conservation. Ils sont allés d'instinct et d'emblée se fondre avec notre véritable raison d'être, notre Patrie. Pour accéder à cette vérité, non seulement l'intelligence est superflue, Bardamu, mais elle gêne ! C'est une vérité du cœur, la Patrie, comme toutes les vérités essentielles, le peuple ne s'y trompe pas ! Là précisément où le mauvais savant s'égare...
- Cela est beau, Maître ! Trop beau ! C'est de l'Antique !
  Il me serra les deux mains presque affectueusement, BESTOMBES.
  (Voyage au bout de la nuit).

 

 

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 * BIGOUDI.

  Je tourne la tête... BIGOUDI ! la femme à Canard ! - " Eh bien ! qu'elle me fait, dis donc grosse tête ! tu lèves les bébés à présent ? - Moi ? ". Je comprends rien. - " Et alors ? " Elle me montre ma môme... elle lui relève sa robe... C'est vrai qu'elle était en jupe courte presque aux cuisses... Je lui coupe la conversation. - " Et Canard, que je lui fais ? " Elle est surprise. - " Il est au rif !... tu le savais pas ? Depuis huit jours dis donc l'homme ! T'aurais cru ça toi ? Et fainéant et tout hein pardon ! Qu'il se levait à cinq heures du soir !... pour son zanzi pas davantage... il avait la planque moi je te le dis !... bonhomme tranquille tout... une couille comaco là dis donc ! comme ça sa varicocèle... trois coups la réforme !..."

  Elle me montrait le paquet à Canard, les deux mains de volume... que ça lui faisait comme un chou-fleur... - " Le major l'a refusé trois fois ! " Restez mon ami ! Restez donc ! attendez votre tour ! " Comme ça qu'il disait... - " Elle est pas finie la guerre ! " Que dalle ! que dalle ! Monsieur tenait plus !... Il se mourait de voir les autres barrés ! Tatave ! Gigot ! François ! la Tronche ! C'était trop pour lui ! Il tenait plus en place ! Il se la serait mordue sa grosse burne ! Je te dis un furieux... il se la tripotait nuit et jour...  que ça l'a fait grossir encore... forcément... il pouvait plus mettre son froc... comme un melon que ça serait devenu... il me faisait chier moi à la fin... - " Barre-toi ! que j'y fais... Barre-toi sale tronche ! T'es buté tant pis flûte à force !... "

  Et pas un mot gentil remarque !... pas un mot aimable à la gare... Ah ! Rien du tout !... Merde ! Comme un cochon qu'il est barré... en grognant tiens comme ça... " Vrong ! Vrong ! " un vrai animal !... Il nous a même pas dit au revoir... - " Je suis en retard GOUDI ! je suis en retard ! " Que ça dans la gueule... sur le quai même hein ! Charing Cross... Je veux bien sa folie ! le motif ! la France ! la Patrie et taratata... Gomenol !... mais nous n'est-ce pas l'Angleterre c'est là qu'on la gagne notre vie ! et pas au semblant !... Je te cause !... J'en prends dans le caleçon moi dis voir ! Il pourrait rester avec moi ! J'y ai gagné sa vie moi la vache ! et pas d'hier c'est officiel... Je suis placée, je rêve pas...
  (Guignol's band II, Gallimard, folio, p.384).

 

 

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 * Père BIROUETTE.

 Dès qu'il fut entendu que nous partagerions, soldats, les commodités relatives du bastion avec ces vieillards, ils se mirent à nous détester à l'unisson, non sans venir toutefois en même temps mendier et sans répit nos résidus de tabac à la traîne le long des croisées et les bouts de pain rassis tombés dessous les bancs. Leurs faces parcheminées s'écrasaient à l'heure des repas contre les vitres de notre réfectoire. Il passait entre les plis chassieux de leurs nez des petits regards de vieux rats convoiteux. L'un de ces infirmes paraissait plus astucieux et coquin que les autres, il venait nous chanter des chansonnettes de son temps pour nous distraire, le père BIROUETTE qu'on l'appelait.

  Il voulait bien faire tout ce qu'on voulait pourvu qu'on lui donnât du tabac, tout ce qu'on voulait, sauf passer devant la morgue du bastion qui d'ailleurs ne chômait guère. L'une des blagues consistait à l'emmener de ce côté-là, soi-disant en promenade. " Tu veux pas entrer ? " qu'on lui demandait quand on était en plein devant sa porte. Il se sauvait alors bien râleux mais si vite et si loin qu'on ne le revoyait plus de deux jours au moins, le père BIROUETTE. Il avait entrevu la mort.
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1956, p.93).

 

 

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 * Mme BONNARD.

 Zut, j'avais pas envie de sortir... tout de même il a fallu... pas le jour même mais le lendemain... chercher des rognures pour Bébert... et puisque j'étais chez le Landrat, aller chez Mme BONNARD... je vous ai dit, ma plus vieille malade, 96 ans, bien délicate fragile malade... quelle gentillesse !... quelle distinction ! quelle mémoire !

  Legouvé par cœur, toute sa poésie... tout Musset... tout Marivaux... il faisait bon dans sa chambre, je restais l'écouter, je lui tenais compagnie, elle me charmait... je l'admirais... pas beaucoup admiré les femmes, je peux dire, dans une pourtant juponnière vie... mais là je peux dire j'étais sensible... je sais pas si Arletty plus tard me fera le même effet... peut-être... le fameux mystère féminin est pas de la cuisse... les cliniques Baudeloque, Tarnier, toutes les maternités du monde regorgent de mystères féminins... qui pondent, saignent, avouent, hurlent ! pas mystères du tout ! c'est une autre onde beaucoup plus subtile que " braquemard, amur et ton cœur "... mystère féminin... c'est une sorte de musique de fond... oh ! pas capable comme ci !... comme ça !...

  Mme BONNARD, la seule malade que j'aie perdue avait cette finesse, dentelle d'ondes... comme elle disait bien du Bellay... Charles d'Orléans... Louise Labé... j'ai failli avec elle comprendre certaines ondes... mes romans seraient tout autres... elle est partie...
  (CA, folio, p.305
).  

 

 

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 * BOROKROM.

 Moi j'ai connu un vrai archange au déclin de son aventure, encore tout de même assez fringant, même resplendissant dans un sens. J'ai jamais su vraiment son nom. Il avait de trop nombreux papiers. Enfin, on l'appelait BOROKROM à cause de son savoir chimique, des bombes qu'il avait fabriquées, paraît-il, au temps de sa jeunesse. C'était les " on dit ", la légende. Tout d'abord il me faisait sourire, je me croyais ficelle à l'époque, plus tard, je me suis rendu compte du poids de l'homme, de sa valeur, sous des dehors incongrus, de ma propre connerie.

  Il jouait à ravir du piano quand il avait plus rien à faire, je parle de nos petits métiers. Il était arrivé à Londres vingt ans avant moi pour occuper un " job " chimiste, il devait travailler chez " Wickers " au Laboratoire des Nitrates. Il avait eu tous ses diplômes à Sofia puis à Pétersbourg mais il avait pas le sens de l'heure, ça lui a joué un mauvais tour, il pouvait pas être employé, ensuite il buvait vraiment trop, même pour l'Angleterre. Ils l'avaient pas gardé longtemps à la " Wickers National Steel Ltd ", trois mois au pair, et puis saqué, sans doute aussi pour ses allures qu'étaient vraiment bien discutables, des taches partout, le regard en coin. Il fréquentait du vilain monde, ses amis avaient mauvais genre... encore pire que lui...

  (...) Il jouait comme ça au piano pour gagner sa vie entre " L'Eléphant " et le " Castle ", les deux extrêmes du Mile-End. Une fois viré de chez " Wickers Strong ", il avait fallu. Tous les pubs, tout le long de " Commercial ", tantôt dans celui-ci, dans celui-là... mais toujours du côté rivière. Ils appellent ainsi la Tamise. Il était connu, sympathique, très gai par les doigts, mais très sérieux par la figure... (...) On se retrouvait à La Vaillance, le pub des plus gratins du Lane, l'avenue passagère, celui qu'a sept comptoirs massifs avec proues sculptées dans l'ivoire, et rambardes en cuivre à torsades. Une œuvre magnifique. Et le portrait du Conqueror toute la hauteur, dans un colossal cadre doré, orné de sirènes. C'est donc là qu'on se retrouvait quand l'incident est survenu, que les bagarres ont commencé.

  C'est le sergent Matthew du Yard qu'est entré " côté des sandwichs " dans le box des gandins, il s'est annoncé sifflotant comme ça et Good Dayé Dames ! Il était pas en service, en veston comme vous et moi, il fredonnait avec les autres, il en avait un peu dans le pif, il était aimable par le fait... Tout d'un coup ! qu'est-ce qui lui prend ?... il s'arrête pile, il demeure figé... devant le BORO... en chapeau de forme ! ah ! ça le suffoque ! ah ce culot !... là affairé dans sa musique, à taper sur son rigodon, à la cadence aigrelette, à la berceuse rémoulette, au charme de brouillard qu'ont les airs de ce côté-là, que ça ramasse bien les soucis, les fait giguer à tirelire !... ding !... dindin !... don... don !... et youp là ! prestes ! guillerets de trilles et d'arpèges ! de ses gros doigts sales boudinés... que c'était vraiment sortilège comme il envoûtait l'atmosphère de voltigeants jaillis lutins du gros piano...

 (...) Il en restait interloqué comme ça tout flan le sergent Matthew du nouveau chapeau de son homme. Ça lui coupait net son sifflet... ça lui figeait son sourire. Il en croyait pas ses yeux !...
  Il se rapproche... il veut mieux le voir... apprécier. Il se rapproche du piano... Et brûle-pourpoint vlof ! la colère !... Il se met à injurier l'artiste...
  " Où qu'il avait pris la façon de porter un " forme " dans ce sale bar ! Que ça s'était jamais vu !... Qu'il était fou en vérité !... Où donc qu'il se croyait ? Au Derby ? A la Chambre des Lords ? Que c'était de l'injure et crâneur pour un étranger si pourri... Un émigrant de la pire sorte ! Croquenotes raté vagabond !... Que c'était un furieux culot de venir singer les gentlemen !... Que c'était à pas croire de crime ! Qu'il allait l'embarquer céans si il enlevait pas ça tout de suite !... " 

  (...) Tout le bazar secoue, vogue, sursaute tellement la foule en houle barde, brâme, agite, conspue le Matthew !... Serré de près Matthew prend peur, je raconte les choses, il sort son sifflet de sa petite poche... Ah ! ça déchaîne tout !... C'est la ruée !... Ah ! faut pas qu'il siffle !... Pas de renforts !... Mort à la Police ! Basculé, raplati par terre, Matthew se trouve recouvert d'ivrognes, braillants joyeux, trépignants dessus, en monticule jusqu'au lustre... caracolant d'aise et victoire ! La ronde aux godets passe dessus... A sa santé !... For he is a jolly good fellow !...
  (Guignol's band, Poche, 1970, p. 29).

 


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  * BOURGOGNE.

 Ils s'en foutent de toutes les sirènes... et des bordées de sifflets de flics. Ils tentent les bourres, ils menacent, foncent, fulminent, jurent d'un trottoir à l'autre... que c'est bien vain, qu'ils sont plus maîtres des évènements... C'est la ruée vers la hauteur, la panique à rebours...
  Ah ! on regarde ça nous de notre retrait là, le porche du 76. C'est une voûte spacieuse, c'est la maison à BOURGOGNE. C'est son nom de famille BOURGOGNE. Elle fait du commerce, des échanges... son mari qui la ravitaille, il arrête pas d'aller et retour, ils manquent de rien, toute la province, beurres, fromages, volailles et même des tissus qu'il ramène des fermiers qu'ont tout en trop, des bleds qui regorgent par les trocs... des imperméables, des pneus... Faut voir leur appartement, c'est des trésors du haut en bas, je veux dire entassés contre les murs... à bouffer, à se vêtir, à tout... et du tabac, du faux café, des farines, du maïs, des sucres, des bonbons, des pruneaux, des gants. Tout ça du prix d'or. Je vois qu'elle est inquiète, je la taquine...
- T'es assurée ? que je lui demande. Il t'est pas tombé du phosphore ?
 
  Elle est terrible sur les ronds. Elle louche, elle ricane... C'est le péché mignon... Elle revendrait des coquilles d'œuf... elle les pèlerait pour plus de profit, pour en faire deux d'une... On la connaît un petit peu... Mais encore plus que l'avarice, je crois qu'elle est bignole bavache, friande de ragots à pas croire... qu'elle en oublie son intérêt, business, bénéfices terribles... la camelote en vrac, le client tout seul, qu'elle devrait être remontée, au moment qu'il y a quelque chose qu'elle sait pas... qu'elle laisse tout ouvert pour venir voir ce qui se passe. Ah ! la voilà prise là flûte ! Elle nous quittera plus... Y a des choses qu'elle sait pas... c'est palpitant nous nos histoires... ah ! y a pas d'erreur... Qu'est-ce qu'elle a loupé BOURGOGNE ! Il en est arrivé au Rêve et chez Beaugnière donc ! y a pas que les bombardements...
  Ses deux enfants sont là-haut, le client, la camelote, et qu'elle est pourtant méfiante... et son déjeuner en train... ça mijote un rôti de porc, c'est long à cuire. Elle dit " Je remonte ! je remonte ! " C'est entendu, elle fait comme si, elle fait un pas, elle dandine... " Je redescends tout de suite ! " Elle romps pas quand même, elle demeure, elle est subjuguée... " Alors ? Alors ? " Elle en revient pas, tout ce qui s'est passé sans elle... qu'elle aurait pu y être chez Beaugnière... qu'elle avait aussi besoin d'un numéro et d'urgence, pour un transport, pour sa grand-mère... qu'elle devait repartir avec ses meubles tout.

- Ah ! dites, moi alors je l'aurais sortie la mère Astuce ! T'es encore là ? qu'elle me remarque... Tu t'en vas pas à la campagne ?
 Elle est au courant bien sûr...
- T'as pas vu les listes ? T'es la tête !... les P.U.E.A. ? Ah ! y a pas qu'eux ! Tu sais rien ?...
 Elle va me donner des détails... Ça doit être un vrai concours à qui m'assassinera le premier. Ils vont se tirer entre les listes à qui me dépècera d'abord.
- T'énerve pas BOURGOGNE !
 Je la tempère...
- Ils baiseront mon cul !
- Tu parles de cul, toi qu'es docteur dis, j'ai un furoncle. Elle me tire par la manche, elle veut pas que les autres écoutent. Ils ont entendu... C'est la plaisanterie tout de suite, qu'elle a un furoncle à la fesse. Bon ! je ramènerai du vaccin, y en a plus dans les pharmacies... j'en ai à Bezons en réserve, de l'antistaphylo chauffé. Ah ! elle louche, elle est contente, elle m'embrasse. Elle est pas méchante BOURGOGNE. Avec elle on s'arrangerait...
 (Maudits soupirs pour une autre fois, version B', Gallimard, L'Imaginaire, 2007, p.175).


 

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 * SERGENT BRANLEDORE.

 Dans ce nouvel hôpital, je faisais chambre commune avec le sergent BRANLEDORE, rengagé ; c'était un ancien convive des hôpitaux, lui BRANLEDORE. Il avait traîné son intestin perforé depuis des mois, dans quatre différents services. Il avait appris au cours de ces séjours à attirer et puis à retenir la sympathie active des infirmières. Il rendait, urinait et coliquait du sang assez souvent BRANLEDORE, il avait aussi bien du mal à respirer, mais cela n'aurait pas entièrement suffi à lui concilier les bonnes grâces toutes spéciales du personnel traitant qui en voyait bien d'autres.

  Alors entre deux étouffements s'il y avait un médecin ou une infirmière à passer par là : " Victoire ! Victoire ! Nous aurons la Victoire ! " criait BRANLEDORE, ou le murmurait du bout ou de la totalité de ses poumons selon le cas. Ainsi rendu conforme à l'ardente littérature agressive, par un effet d'opportune mise en scène, il jouissait de la plus haute cote morale. Il le possédait, le truc, lui.
   Comme le Théâtre était partout il fallait jouer et il avait bien raison BRANLEDORE ; rien aussi n'a l'air plus idiot et n'irrite davantage, c'est vrai, qu'un spectateur inerte, monté par hasard sur les planches. Quand on est là-dessus, n'est-ce pas, il faut prendre le ton, s'animer, jouer, se décider ou bien disparaître. Les femmes surtout demandaient du spectacle, et elles étaient impitoyables, les garces, pour les amateurs déconcertés. La guerre, sans conteste, porte aux ovaires, elles en exigeaient des héros, et ceux qui ne l'étaient pas du tout devaient se présenter comme tels ou bien s'apprêter à subir le plus ignominieux des destins.

  Après huit jours passés dans ce nouveau service, nous avions compris l'urgence d'avoir à changer de dégaine et, grâce à BRANLEDORE (dans le civil placier en dentelles), ces mêmes hommes apeurés et recherchant l'ombre, possédés par des souvenirs honteux d'abattoirs que nous étions en arrivant, se muèrent en une satanée bande de gaillards, tous résolus à la victoire et je vous le garantis armés d'abattage et de formidables propos. Un dru langage était devenu en effet le nôtre, et si salé que ces dames en rougissaient parfois, elles ne s'en plaignaient jamais cependant parce qu'il est bien entendu qu'un soldat est aussi brave qu'insouciant, et grossier plus souvent qu'à son tour, et que plus il est grossier et que plus il est brave. Au début, tout en copiant BRANLEDORE de notre mieux, nos petites allures patriotiques n'étaient pas encore tout à fait au point, pas très convaincantes. Il fallut une bonne semaine et même deux de répétitions intensives pour nous placer absolument dans le ton, le bon.

  (...) BRANLEDORE mon voisin d'hôpital, le sergent, jouissait, je l'ai raconté, d'une persistante popularité parmi les infirmières, il était recouvert de pansements et ruisselait d'optimisme. Tout le monde à l'hôpital l'enviait et copiait ses manières. Devenus présentables et pas dégoûtants du tout moralement nous nous mîmes à notre tour à recevoir les visites de gens bien placés dans le monde et haut situés dans l'administration parisienne.
  On se le répéta dans les salons, que le centre neuro-médical du professeur Bestombes devenait le véritable lieu de l'intense ferveur patriotique, le foyer, pour ainsi dire. Nous eûmes désormais à nos jours non seulement des évêques, mais une duchesse italienne, un grand munitionnaire, et bientôt l'Opéra lui-même et les pensionnaires du Théâtre-Français. Une belle subventionnée de la Comédie qui récitait les vers comme pas une revint même à mon chevet pour m'en déclamer de particulièrement héroïques. Emue durablement, elle manda licence de faire frapper en vers, par un poète de ses admirateurs, les plus intenses passages de mes récits. J'y consentis d'emblée. Le professeur Bestombes, mis au courant de ce projet, s'y déclara particulièrement favorable. Il donna même une interview à cette occasion et le même jour aux envoyés d'un grand " Illustré National " qui nous photographia tous ensemble sur le perron de l'hôpital aux côtés de la belle sociétaire.

  BRANLEDORE, mon compagnon de chambre, dont l'imagination avait un peu de retard sur la mienne dans la circonstance et qui ne figurait pas non plus sur la photo, en conçut une vive et tenace jalousie. Il se mit dès lors à me disputer sauvagement la palme de l'héroïsme. Il inventait de nouvelles histoires, il se surpassait, on ne pouvait plus l'arrêter, ses exploits tenaient du délire. Il m'était difficile de trouver plus fort, d'ajouter quelque chose encore à de telles outrances, et cependant personne à l'hôpital ne se résignait, c'était à qui parmi nous, saisi d'émulation, inventerait à qui mieux mieux d'autres " belles pages guerrières " où figurer sublimement. Nous vivions un grand roman de geste, dans la peau de personnages fantastiques, au fond desquels, dérisoires, nous tremblions de tout le contenu de nos viandes et de nos âmes. On en aurait bavé si on nous avait surpris au vrai. La guerre était mûre.
   (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 94).

 

 

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 * GRAND'MERE CAROLINE.

 Un soir, ma mère est même pas revenue pour dîner... Le lendemain, il faisait nuit encore quand l'oncle Edouard m'a secoué au plume pour que je me rhabille en vitesse. Il m'a prévenu... C'était pour embrasser Grand'mère... Je comprenais pas encore très bien ... J'étais pas très réveillé... On a marché vite... C'est rue du Rocher qu'on allait... à l'entresol... La concierge s'était pas couchée... Elle arrivait avec une lampe exprès pour montrer le couloir... En haut, dans la première pièce, y avait maman à genoux, en pleurs contre une chaise . Elle gémissait tout doucement, elle marmonnait de la douleur... Papa il était resté debout... Il disait plus rien ... Il allait jusqu'au palier, il revenait encore... Il regardait sa montre... Il trifouillait sa moustache... Alors j'ai entrevu Grand'mère dans son lit dans la pièce plus loin... Elle soufflait dur, elle raclait, elle suffoquait, elle faisait un raffut infect...

 Le médecin juste, il est sorti... Il a serré la main de tout le monde... Alors moi, on m'a fait entrer... Sur le lit, j'ai bien vu comme elle luttait pour respirer. Toute jaune et rouge qu'était maintenant sa figure avec beaucoup de sueur dessus, comme un masque qui serait en train de fondre... Elle m'a regardé bien fixement, mais encore aimablement Grand'mère... On m'avait dit de l'embrasser... Je m'appuyais déjà sur le lit. Elle m'a fait un geste que non... Elle a souri encore un peu... Elle a voulu me dire quelque chose... Ça lui râpait le fond de la gorge, ça finissait pas... Tout de même elle y est arrivée... le plus doucement qu'elle a pu... " Travaille bien mon petit Ferdinand ! " qu'elle a chuchoté... J'avais pas peur d'elle... On se comprenait au fond des choses... Après tout c'est vrai en somme, j'ai bien travaillé... Ça regarde personne...  

 A ma mère, elle voulait aussi dire quelque chose. " Clémence ma petite fille... fais bien attention... te néglige pas... je t'en prie... " qu'elle a pu prononcer encore... Elle étouffait complètement... Elle a fait signe qu'on s'éloigne... Qu'on parte dans la pièce à côté... On a obéi... On l'entendait... Ça remplissait l'appartement... On est restés une heure au moins comme ça contractés. L'oncle il retournait à la porte. Il aurait bien voulu la voir. Il osait pas désobéir. Il poussait seulement le battant, on l'entendait davantage... Il est venu une sorte de hoquet... Ma mère s'est redressée d'un coup... Elle a fait un ouq ! Comme si on lui coupait la gorge. Elle est retombée comme une masse, en arrière sur le tapis entre le fauteuil et mon oncle... La main si crispée sur sa bouche, qu'on ne pouvait plus la lui ôter...

  Quand elle est revenue à elle : " Maman est morte !... " qu'elle arrêtait pas de hurler... Elle savait plus où elle se trouvait... Mon oncle est resté pour veiller... On est repartis, nous, au Passage, dans un fiacre...
   (Mort à crédit, Gallimard, Blanche, 1952, p.110).

 

 

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 * CASCADE.

 CASCADE, on l'a trouvé chez lui dans un état d'énervement que personne osait plus l'ouvrir. Il en tenait après tout son monde et les mômes en particulier. Elles étaient neuf autour de lui, des gentilles, des grosses, des fluettes et deux alors qu'étaient bien blèches, des hideurs de filles, Martine et La Loupe, je les ai bien connues sur le tard, ses meilleures gagneuses, ses championnes de charme, pas regardables. Les goûts des hommes c'est le bric à brac, ils vous foutent leur nez n'importe où, ils ramènent des bigles, des tordues, ils trouvent que c'est des puits d'amour, c'est leur affaire, c'est pas la vôtre, c'est pas demain qu'ils sauront et qu'ils baisent.

  Ca faisait une volière en ergots, jacassante, piaillante, quelque chose à bien vous étourdir, la bataille tout près, on s'entendait plus. CASCADE voulait que ça finisse, il avait un discours de mûr, des choses importantes. Il s'agitait en bras de chemise, il hurlait pour que ça cesse, qu'on la boucle un peu. Du gilet gris-perle fort moulé, le pantalon à la hussarde, l'accroche -cœur plat lisse au front, en beau volute, jusqu'aux sourcils, il faisait encore son bel effet, il se défendait au prestige, il cherchait plus à faire le cœur, juste un peu par la moustache, ses charmeuses, qu'il était aimable autrefois ! Mais il grisonnait récemment, il avait changé, surtout depuis les grands soucis, le commencement de la guerre, il pouvait plus entendre crier, surtout les jacassements des filles, ça le foutait tout de suite dans les rognes.

  Y avait des décisions à prendre... - Je peux pas tout de même vous maquer toutes ! Merde !... Elles rigolaient de son embarras. - J'en ai quatre rien qu'à moi tout seul ! Ca va ! C'est ma dose ! Je suis-t-y Chabanais ? J'en veux plus Angèle ! tu m'entends ? J'en veux plus une seule ! Il refusait les femmes.

  Angèle elle avait du sourire, elle le trouvait comique son homme avec ses clameurs. Une femme sérieuse son Angèle, sa vraie, qui menait son bazar, elle avait du mal.  - Je suis pas fou Angèle ! Je suis pas Pélican ! Où que ça va finir ? Où que je vais toutes les cacher si ça continue ? A quoi que je ressemble ? Faut ce qu'il faut ! c'est entendu ! mais alors dis ! ça va tel quel ! l'Allumeur lui il se complique pas... Y a deux jours il se taille... la tante il me cherche... il m'endort... Il vient me raisonner : " Prends la mienne CASCADE ! t'es un pote ! J'ai confiance qu'en toi ! Je m'en vaiszala guerre qu'il m'annonce. Je parzau combat !... Allez-y !       

  " T'es pote ! Je te connais ! C'est ma chance ! "  Fut dit fut fait !... La valoche ! Monsieur brise se retourne pas ! Une môme en vrac ! à mes poignes ! Pauvre CASCADE ! Une de mieux ! Pas le temps de faire ouf ! Je suis enflé ! " Je pars-za-la-guerre ! " tout est dit ! Sans gêne et consorts ! " Je suis repris bon ! qu'il me fait, aux Sapeurs ! au 42° Génie ! " Tout est pardonné ! Monsieur trisse ! Monsieur fait jeune homme ! Monsieur se débarrasse des soucis ! A moi les ménesses, je pense !... Je me dis l'Allumeur il m'a vu ! Il profite de la circonstance ! Il me nomme gérant au bon cœur !
   (Guignol's band, folio, Gallimard, p.55). 

 

 

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  * L' ÉVÊQUE  CATHARE.

  Au moment où là je voyais ça tournait plus qu'aigre... voilà un EVEQUE !... oui, un EVEQUE... j'invente pas !...par l'escalier... un EVEQUE, la soutane violette, le très vaste chapeau, la croix pectorale... et il bénit tout en montant... tout le monde !... il se retourne pour mieux bénir tous ceux de la rue... et les rebénir !... et tout le palier !... il est pas vieux comme EVEQUE... poivre et sel... barbichu... pas gras non plus, le genre plutôt ascétique, épiploon discret... oh ! par exemple, le regard sournois... épiant bien tout !... droite, gauche, devant... arrière... en même temps que les signes de croix et le marmonnage " au nom du Père !... " mais la très forte impression tout de suite !... un effet ! je les voyais dépiauter Clothilde, la foutre à poil, d'abord et d'un ! tellement ils étaient furieux ! excédés ! plaintes et soupirs ! là net, ils se taisent ! ils arrêtent de la traiter de tout !... " cabot, bourbe ! menteuse !... " l'EVEQUE bénissant, ils se demandent ?... enfin cette espèce d'EVEQUE... d'où il sort ?... il va où ?... aux gogs ?... et qu'il arrête pas de bénir !...

 Je me dis moi, " il vient peut-être pour moi ?... c'est peut-être un chienlit ? peut-être un malade ?... non ! non ! il s'approche, il me fait signe qu'il veut me parler... d'où il me connaît ? - Docteur, je suis l'EVEQUE d'Albi ! " Et puis à l'oreille il ajoute : " EVEQUE occulte ! " Il me le chuchote ! il regarde tout autour que personne l'entende. " EVEQUE cathare ! " Me voilà fixé !... je veux pas avoir l'air surpris... bien naturel... " Oh ! certainement ! " Il veut me renseigner encore plus. " Persécuté depuis 1209 ! "

  Je le fais pas entrer dans notre chambre, qu'il reste sur le palier, là il est bien... tout en me parlant il bénit, debout... toujours et encore ! - " Je suis au Fidelis, Docteur ! les sœurs sont parfaites !... vous les connaissez ?... je me trouve très bien au Fidelis ! certes ! mais se trouver bien n'est pas tout ! n'est-ce pas Docteur ?... - Oh non ! certainement Monseigneur ! - Il me faut un laissez-passer pour notre synode de Fulda... vous avez entendu parler ? - Oh oui ! monseigneur ! - Nous serons trois !... moi, de France !... deux autres évêques d'Althanie !... oh ! nous ne sommes pas au bout de nos peines ! Docteur ! - Je pense bien, monseigneur ! - Vous non plus, mon fils ! "

  Il me saisit la tête, très gentiment, il m'embrasse le front... et puis il me bénit !... - " Nous sommes tous des persécutés, mon fils !... mes enfants !... " Il s'adresse à tout le monde autour ! - " Souvenez-vous tous !... les Albigeois ! les martyrs de Dieu ! à genoux !... à genoux ! "  Les femmes obéissent... les hommes restent debout... - " Ah ! mais j'oubliais Docteur !... le bureau de M. de Raumnitz ? - Le palier au-dessus, monseigneur !... "

  Il est ce qu'il est, toujours une chose, il nous a empêché le massacre !... les femmes là qu'étaient des furies, que je voyais dépecer Clothilde, la regardent tendrement, d'un coup... et se signent ! contresignent ! pleurent d'émotion et de gentillesse ! et sur Clothilde et sur Lili et sur le flic... et sur moi-même !... tout le monde s'embrasse... la communion !...
  (CA, Gallimard, folio, p.284).

 

 

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 * LA MERE CEZANNE.

 L'été aussi tout sentait fort. Il n'y avait plus d'air dans la cour, rien que des odeurs. C'est celle du chou-fleur qui l'emporte et facilement sur toutes les autres. Un chou-fleur vaut dix cabinets, même s'ils débordent.
 C'est entendu. Ceux du deuxième débordaient souvent. La concierge du 8, la MERE CEZANNE, arrivait alors avec son jonc trifouilleur. Je l'observais à s'escrimer.
 C'est comme ça que nous finîmes par avoir des conversations. " Moi, qu'elle me conseillait, si j'étais à votre place, en douce je débarrasserais les femmes qui sont enceintes... Y en a des femmes dans ce quartier-ci qui font la vie... C'est à pas y croire !... Et elles demanderaient pas mieux que de vous faire travailler !... Moi, je vous le dis ! C'est meilleur qu'à soigner les petits employés pour les varices... Surtout que ça c'est du comptant. "

  La MERE CEZANNE avait un grand mépris d'aristocrate, qui lui venait je ne sais d'où, pour tous les gens qui travaillent...
- Jamais contents les locataires, on dirait des prisonniers, faut qu'ils fassent de la misère à tout le monde !... C'est leurs cabinets qui se bouchent... Un autre jour c'est le gaz qui fuit... C'est leurs lettres qu'on leur ouvre !... Toujours à la chicane... Toujours emmerdants quoi !... Y en a même un qui m'a craché dans son enveloppe du terme... Vous voyez ça ?...

  Même à déboucher les cabinets, elle devait souvent renoncer la MERE CEZANNE, tellement c'était difficile. " Je ne sais pas ce qu'ils mettent dedans, mais faudrait pas d'abord qu'elle sèche !... Je connais ça... Ils vous préviennent toujours trop tard !... Ils font exprès d'abord !... Où j'étais avant il a même fallu faire fondre un tuyau tellement que c'était dur !... Je ne sais pas ce qu'ils peuvent bouffer moi... C'est de la double !... "
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p.269).
 

 

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 * TITUS VAN CLABEN.

 " CLABEN parlait pas beaucoup, je veux dire avec ses clients, il tenait à son genre de mystère, il se disait des choses à lui-même comme ça en plutôt yiddish, fallait qu'on le comprenne à mi-mots... Il était bluffant au début avec sa casaque de Pacha, ses énormes bouffants jaunes et mauves, sa tête de pierrot à bajoues, son turban sur les trois hauteurs... TITUS se trouvait bien à l'aise au creux de l'énorme cafouillis !... au cœur du négoce... en plein cratère tohu-bohu, c'est là qu'il se sentait en pleine forme, en raison d'être, en plein sanctuaire, derrière son globe, sa lampe à eau... Fallait le voir un peu à l'action, il avait pas son pareil pour navrer le client, pour lui faire perdre toutes ses astuces... rien qu'à lui défaire son paquet, la façon de soupeser la chose sous l'abat-jour... la guipure... le service à thé, la frêle rousselette, le hochet chéri, comment il dépréciait l'article, juste à souffler dessus, que ça valait plus rien du tout... que c'était plus qu'un vil déchet, un pet de lapin... que c'était déjà une merveille que lui TITUS en personne, si difficile, si délicat, il consente à s'intéresser à une si toque minime camelote, un infime crasseux rogaton, que ça valait pas la ficelle !... 

  Il se faisait jouir à la balance... La façon de tapoter le plateau... que ça pesait rien... vraiment rien !... deux pichenettes !... Il écoutait le son de la pauvre chose... la cafetière vermeil... vraiment ça valait rien du tout !... Il interrogeait la personne, sourcilleux comme ça... Combien elle voulait ? bien sceptique... Il remontait un peu son turban ... Il se grattait la tête... Il entendait pas les réponses... Il était défendu des phrases par son appareil acoustique... Il le sortait à ce moment juste de dessous la table... à la fin de la discussion , au véto final... son cornet de grande surdité... Il clignotait... louchait... sifflait... il en croyait pas ses gros yeux !... tellement qu'elle exagérait la personne naïve... ce toupet !... Il offrait encore son cornet... Il voulait encore entendre ça !... le chiffre effroyable !... Ah ! offusqué !... ah ! pas possible ! Il en croyait pas son oreille ! Il élevait un peu les paupières pour rendre son arrêt... son offre ? le dixième !... et encore ! Et peut-être !... "
  (Ce personnage de Guignol's band, " prêteur sur gages et sur parole " est le prototype de l'usurier juif des caricatures antisémites).

 

 

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 * CLODOVITZ.

 En nous voyant venir CLODOVITZ il a fait un petit peu la gueule... faut bien dire les choses... L'infirmière a été le prévenir qu'on le demandait tout spécialement... Il était au fond de l'Hôpital en train de donner des soins d'urgence... d'après cette personne... Moi je crois qu'il dormait plutôt... Il est arrivé assoupi, il voyait pas clair, il se frottait les yeux... Tout de même il a été aimable, on a bien vu qu'il s'expliquait pour que notre vieille passe avant les autres... (...) CLODOVITZ était pas le patron, ni même le médecin important, il était que " médecin à la suite ", au " London Freeborn Hospital " comme ça presque à l'œil, ils étaient plusieurs dans son genre, qui s'appuyaient surtout la nuit, les gardes, tous les boulots ingrats. CLODOVITZ presque une nuit sur deux ! Surtout les médecins étrangers qu'étaient les Internes au " London ", ça les aidait dans leurs débuts avant qu'ils s'installent.

  (...) Il était pas vieux le CLODOVITZ pourtant il faisait déjà perclus, souffreteux, traviole, et des arthrites plein les jointures... Il faisait même rire les malades avec ses douleurs, il rendait comme des bruits secs, des cordes, des craquements à volonté...
- Ah ! Si vous aviez mes genoux, qu'il leur répondait à leurs plaintes, vous verriez alors un petit peu ! Et mes épaules donc ! Et mes reins ! Oh ! là là ! Qu'est-ce que vous diriez ?... Et moi qu'il faut que je galope ! Je reste pas étendu !...
  Passant à fond de train dans les salles, les cinq étages, trois fois par jour, il demandait comment ça allait à la cantonade. Question nez alors ! à pas croire ! un morceau de polichinelle ! que ça l'entraînait en avant ! Il penchait partout, sur tout, myope comme trente-six taupes, ses gros yeux en boules roulant dessous ses lunettes.

 (...) CLOVIS pour la contre-visite il se munissait d'une grosse lanterne, une énorme à l'huile, un " mail-coach " quand on l'appelait au passage, il voyait mal, entendait bien, il arrivait tout près du lit, il les éclairait en pleine face, ça faisait un rond blanc tout autour, ça se découpait sur la nuit, la figure du bonhomme en peine. Il se penchait alors là tout contre, il leur parlait à voix basse : " Chutt ! Chutt qu'il faisait... Chutt ! mon ami ! Réveillez personne !... Je vais revenir immédiatement ! Je vous ferai votre petite piqûre !... Soon be over !... Soon be over ! Ça va passer !... "
  A chaque souffrant les mêmes paroles... et puis de salles en salles... les étages... Soon be over ! Ça va passer !... C'était comme un tic chez lui.
  Il en faisait pas mal dans une nuit des piqûres et des piqûres !... chez les hommes et chez les femmes... Il était tellement miraux que je lui tenais sa lanterne tout contre... juste contre la fesse... qu'il enfonce net son aiguille... pas à côté ni de travers...

  Au bout d'une quinzaine de jours que je revenais voir la Joconde, on était devenus comme copains, c'est moi qui lui faisait ses piqûres, au camphre, la morphine, à l'éther, l'usuel du courant, c'est lui qui me tenait la lanterne. Soon be over !... Soon be over !... la ritournelle. " Bientôt fini ! " C'est comme ça que j'ai débuté, un petit peu ainsi clandestin au " London Freeborn Hospital " avec le docteur CLODOVITZ dans la carrière professionnelle. J'ai appris à dire tout comme lui, tout de suite, partout, Soon be over ! Ça va passer ! C'est devenu comme une habitude, un tic, quelque sorte... Il s'en est passé de mille couleurs depuis le " Freeborn Hospital " ! de ci, de là, du bien, du mal, de l'affreux aussi c'est certain. Vous jugerez vous-même. Sans idées aucune arrêtées... simplement dans le cours des choses... c'est déjà beau !... Soon be over !...
  (Guignol's band, Poche, 1970, p.117).

 


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 * ROGER-MARIN COURTIAL des PEREIRES.

 "  Lui COURTIAL, son genre, son renom c'était pas du tout à l'esbrouffe ! Il les prévenait lui-même toujours, un petit laïus préliminaire : " Messieurs, Mesdames, Mesdemoiselles... Si je monte encore à mon âge, c'est pas par vaine forfanterie ! Ça vous pouvez croire ! Par désir d'épater les foules !... Regardez un peu ma poitrine ! Vous y verrez épanouie toutes les médailles les plus connues, les plus cotées, les plus enviées de la valeur et du courage ! Si je monte, Mesdames, Messieurs, Mesdemoiselles, c'est pour l'instruction des Familles ! Voilà le but de toute ma vie ! Tout pour l'éducation des masses ! Nous ne nous adressons ici à aucune passion malsaine ! non plus qu'aux instincts sadiques ! aux perversités émotives !... Je m'adresse à l'intelligence ! A l'intelligence seulement ! "

 Il me le répétait pour que je sache : " Ferdinand, souviens-toi toujours que nos ascensions doivent conserver à tout prix leur cachet ! L'estampille même du " Génitron "... Elles ne doivent jamais dégénérer en pitreries ! en mascarades ! en fariboles aériennes ! en impulsions d'hurluberlus ! Non ! Non ! et non ! Nous élever certes. Il le faut. Mais élever aussi ces brutes, celles que tu vois, qui nous entourent, la gueule ouverte ! Ah ! c'est compliqué, Ferdinand !... "

  Jamais, c'est un fait, il n'aurait quitté le sol, sans avoir avant toute chose dans une causerie familière expliqué tous les détails, les principes aérostatiques. Pour mieux dominer l'assistance, il se juchait en équilibre sur le bord de la nacelle, extraordinairement décoré, redingote, panama, manchettes, un bras passé dans les cordages... Il démontrait, à la ronde, le jeu des soupapes et des valves, du guiderope, des baromètres, les lois du lest, des pesanteurs. Puis entraîné par son sujet, il abordait d'autres domaines, traitant, devisant, à bâtons rompus toujours, de la météorologie, du mirage, des vents, du cyclone... Il abordait les planètes, le jeu des étoiles... Tout arrivait à lui sourire : l'anneau... les Gémeaux... Saturne... Jupiter... Arcturus et ses contours... la Lune... Belgerophore et ses reliefs... Il mesurait tout au jugé... Sur Mars, il pouvait s'étendre... Il la connaissait très bien... C'était sa planète favorite ! Il racontait tous les canaux, leurs profils et leurs trajets ! leur flore ! comme s'il y avait pris des bains ! Il tutoyait bien les astres ! Il remportait le gros succès !

  Pendant qu'il bavait, ainsi juché, à la cantonade, captivant la foule, moi je faisais un peu la quête... Je profitais de la circonstance, des palpitations, des émois... Je proposais des invendus du " Génitron " à douze pour deux sous ! des petits manuels dédicacés... des médailles commémoratives avec le ballon minuscule, et puis pour ceux que je biglais, qui me paraissaient les plus vicelards... dans le tassement qui menaient un pelotage... j'avais un petit choix d'images drôles, amusantes, gratines... et des transparentes qui remuaient... C'est rare que je liquide pas tout...

 Dès que j'avais fait ma récolte, je filais un petit signe au maître... Il rajustait son panama... il amarrait toutes ses tringles, il dénouait la dernière écoute. C'était moi qui donnait : " Lâchez-tout... " Il me renvoyait un coup de son bugle... Le " Zélé " prenait l'espace !... Il barrait en traviole... Il chaloupait au-dessus des toits. Il était calamiteux... Même les plus bouzeux campagnols ils s'apercevaient bien de la chose... Tout le monde se marrait de le voir partir tituber dans les toits... Moi je rigolais beaucoup moins !... Je le prévoyais l'horrible accroc, le décisif ! Le funeste ! La carambouille terminale... Je lui faisais mille signes d'en bas... qu'il laisse choir tout de suite le sable !... Il avait peur de monter trop haut... Mais le bec dont je me gourrais, c'était qu'il rechute en plein village... Ça c'était toujours à deux doigts et la perte avec ... qu'il vienne frôler dans l'école... qu'il emmène le coq de l'église... qu'il s'enfourche dans une gouttière !... qu'il s'arrête en pleine mairie !... " ( Dans Mort à crédit, cet inventeur génial c'est MARQUIS Raoul, Henri, Clément, Auguste, Antoine dit Henry DE GRAFFIGNY).

 

 

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* DELPHINE.

 Jamais on ouvrait les persiennes, sauf un moment avant le dîner pour le ménage à DELPHINE, quand la gouvernante arrivait, sa " governess " ! elle voulait pas un autre nom.
- Call me DELPHINE or governess ! but not your maid ! I am not your maid ! Appelez-moi DELPHINE ou votre gouvernante ! Mais pas la bonne ! Je ne suis pas !...
  Dès que vous arriviez elle vous prévenait illico de son rang dans la maison, qu'il y ait pas de méprise de votre part, dès le premier bonjour, qu'elle était pas maid, " governess " !... Et sur le ton sans réplique !... Vingt ans que ça durait !...

  Elle se surmenait pas au ménage, c'était impossible chez Claben, elle déblayait le milieu des pièces, elle rempilait les monticules, elle retapait les vallons, qu'on puisse à peu près se faufiler, trouver la sortie... Claben parlait pas beaucoup, je veux dire avec ses clients, il tenait à son genre de mystère, il se disait des choses à lui-même comme ça en plutôt yiddish, fallait qu'on le comprenne à mi-mots... il tenait pas le crachoir... tandis que DELPHINE l'opposé c'était des clameurs perpétuelles... du monologue à plus finir !... les circonstances de rien du tout !... ses démêlés aux commissions dans la rue dans les boutiques avec les personnes arrogantes... qu'on y avait monté sur les pieds, de ci, de là, un peu partout, dans les tramways, dans les bus... La susceptibilité même !... Elle allait faire ses commissions jusque dans le centre... jusqu'à Soho... en même temps qu'elle louait ses places... il lui fallait son théâtre au moins trois fois la semaine... C'est dire qu'elle suivait de près le mouvement ! Ah, pas comme une boniche du tout !... comme une véritable lady, comme une " governess " !...

 (...) D'ailleurs toujours en toilette, le chapeau, les mitaines et tout, sur son trente et un, sauf quand elle rentrait de ses grandes cuites... dans les états abominables... ses fugues de pocheries...
  Elle faisait des heures de queue pour le " pit " le poulailler anglais, en grand tralala, plumes partout, robe du soir à traîne... (...) La dignité !... Une fois seulement à " l'Old Vic " emportée par l'enthousiasme elle avait troublé le grand spectacle... On jouait Roméo et Juliette. Elle avait hurlé du balcon... félicité en hurlant Miss Gleamor " Juliet "... Les flics l'avaient expulsée... Elle s'était piquée au vif... Elle avait remis ça à l'entr'acte... Pas domptée du tout !... Que les deux mille places voyent un petit peu ce que c'était que du vrai théâtre !... de l'âme !... du feu !... du texte vibré !... Elle avait joué elle-même la scène comme ça du plus haut du balcon... bourré de monde !... la grande scène du " Deux !... "

  Ce triomphe ! Applaudissements à plus finir ! Roméo et Juliette ! On l'avait réexpulsée bien sûr ! Toujours la police !... Mais le public s'il était content !... Tout debout hurlant d'enthousiasme !... Elle avait recommencé ailleurs... comme ça  d'un théâtre dans un autre... toujours impromptu !... toujours du balcon !... tout le théâtre se retournait vers elle... l'acclamait ! et toujours après le second acte...
  Elle se faisait connaître des artistes, elle montait les voir dans leurs loges... Souvent elle était déçue à leur contact personnel... Excitable... but... no soul ! Excitable... mais aucune âme !... C'était son verdict ! Elle voulait pas de photos d'artistes, même paraphées personnellement, elle refusait net, même celle du grand Barrymore...
- Poor mortal soul !... Pauvre âme mortelle !... Comme ça qu'elle l'appelait.

 Elle les prenait en pitié les uns et les autres, aussi fameux qu'ils puissent être, elle les trouvait pygméens perdus pouilleux sous les chefs-d'œuvre... écrasés du texte... Heureux qu'elle ne se mette pas en colère !... Elle ratait rien dans une " season " ! Ponctuelle à tous les classiques... au " pit " à la queue la première... souvent deux trois fois par semaine... bien entendu c'était des frais !... Mais elle se trouvait indépendante, elle le faisait remarquer, sa toute petite rente, sa retraite, mais cependant un peu juste pour tous ses besoins " spiritueux " en plus et de sa vie mondaine !... Elle aurait pas pu s'habiller... Comme ça " governess " chez Titus ça lui faisait joindre les deux bouts... les robes du soir et la bibine, plus encore toutes ses fantaisies, théâtre, grands galas de la Musique, soirées de bienfaisance... On la retrouvait partout... Depuis la guerre encore bien plus avec les fêtes pour les blessés, les récitals des grands virtuoses...
  (Guignol's band, Poche, 1970, p.195).


 

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 * MADAME DIVONNE.

 Nous avions une vieille copine, elle a bien su en profiter des mélancolies à maman... Elle s'appelait MADAME DIVONNE, elle était presque aussi ancienne que la tante Armide. Après la guerre de 70, elle avait fait une fortune avec son mari, dans le commerce des gants " d'agneau ", Passage des Panoramas. C'était une boutique célèbre, ils en avaient une autre encore, Passage du Saumon. A un moment, ils employaient dix-huit commis. " Ça n'arrêtait pas d'entrer et de sortir. " Grand'mère le racontait toujours.

  Le mari, de remuer tant de pognon ça l'avait grisé. Il avait d'un coup tout perdu et davantage, dans le Canal de Panama. Les hommes ça n'a pas de ressort, au lieu de remonter le courant, il s'est barré au loin avec une donzelle. Ils avaient tout lavé à perte. A présent c'était la débine. Elle vivait MADAME DIVONNE, de droite à gauche. Son refuge c'était sa musique. Il lui restait des petits moyens, mais alors des si minuscules, qu'elle avait à peine pour bouffer et encore pas tous les jours. Elle profitait des connaissances. Elle s'était mariée par amour avec l'homme des gants. Elle était pas née dans le commerce, son père était Préfet d'Empire. Elle jouait du piano à ravir. Elle quittait pas ses mitaines à cause de ses mains délicates et des moufles épaisses en hiver, mais à résille, et ornées de roses pompon. Elle était coquette pour toujours.

  Elle est entrée dans la boutique, elle était pas venue depuis longtemps. La mort de Grand-mère ça l'avait beaucoup affectée. Elle en revenait pas ! " Si jeune ! " qu'elle répétait après chaque phrase. Elle en parlait délicatement de Caroline, de leur passé, de leurs maris, du " Saumon " et des Boulevards... Elle était vraiment bien élevée... A mesure qu'elle racontait, tout devenait comme un rêve fragile. Elle ôtait pas sa voilette, ni son chapeau... à cause du teint qu'elle prétextait... Surtout à cause de sa perruque... Pour dîner, il nous restait jamais beaucoup... On l'a invitée quand même... Mais au moment de finir la soupe, elle la relevait sa voilette et son chapeau et tout le bazar... Elle lampait le fond de l'assiette... Elle trouvait ça bien plus commode... Sans doute à cause du râtelier. On l'entendait qui jouait avec... Elle se méfiait des cuillers. Les poireaux, elle adorait ça, mais il fallait qu'on les lui découpe, c'était un tintouin.

  Quand on avait fini de croûter, elle voulait pas encore partir. Elle devenait frivole. Elle se tournait vers le piano, un gage oublié d'une cliente. Il était jamais accordé, pourtant il marchait encore bien.
  Mon père, comme tout l'agaçait, elle lui portait sur les nerfs, la vieille noix aussi avec ses mimiques. Et cependant, il s'amadouait quand elle se lançait dans certains airs comme le " Lucie de Lammermoor " et surtout le " Clair de Lune ".
  Elle est revenue plus souvent. Elle attendait plus qu'on l'invite... Pendant qu'on rangeait la boutique, elle grimpait là-haut en moins de deux, elle s'installait au tabouret, elle ébauchait deux ou trois valses et puis " Lucie " et puis " Werther ". Elle possédait un répertoire, tout le " Chalet " et " Fortunio ". On était bien forcé de monter. Elle se serait jamais interrompue si on s'était pas mis à table. " Coucou !... " qu'elle faisait en vous revoyant.

  (...) Elle connaissait les histoires de toutes les familles des passages. En plus quand il y avait un piano, elle avait pas son pareil... A plus de soixante-dix ans d'âge, elle pouvait encore chanter " Faust ", mais elle prenait des précautions. Elle se gavait de boules de gomme pour pas s'érailler la voix... Elle faisait les chœurs à elle toute seule, avec les deux mains en trompette. " Gloire Immortelle ! "... Elle arrivait à le trépigner en même temps qu'elle tapait les notes.
   A la fin, on pouvait plus se retenir tellement qu'on se marrait. On en éclatait par le nez. La mère DIVONNE une fois en train elle s'arrêtait pas pour si peu. C'était une nature d'artiste. Maman avait honte, mais elle rigolait quand même... Ça lui faisait du bien...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 121
).  
 

 

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 * DUDULE.

 Le principal pour eux, c'était qu'ils soyent constamment dehors ! pas une minute à l'intérieur ! Presque tous, ils venaient de la banlieue... Ils étaient pas obéissants. Surtout un petit maigre, le DUDULE, qui voulait toucher toutes les filles... Il fallait qu'on le couche entre nous... (...) Nos pionniers eux ils prospéraient, ils profitaient de l'indépendance !... On leur imposait pas de contrainte, ils faisaient en somme tout ce qu'ils voulaient !... même leur indiscipline... eux-mêmes !... Ils se foutaient des raclées terribles... Le plus petit, c'était le plus méchant, toujours le DUDULE avec ses sept ans et demi !...
 (...) On avait beau leur expliquer que c'est pas comme ça dans la vie... qu'on a tous nos obligations... que les honnêtes gens vous possèdent... tout au bout du compte... que de piquer à droite, à gauche, ça finit quand même par se savoir !... que ça se termine un jour très mal... Ils nous envoyaient rejaillir avec nos salades miteuses... Ils nous trouvaient forts écœurants... bien affreux cafards !... Ils refusaient tout ce qu'on prétendait... Ils refusaient d'entendre...

 Ça faisait une " Race Nouvelle " pépère. DUDULE le mignard de la troupe, il est sorti chercher des œufs... Raymond osait plus... Il était devenu trop grand... C'était un " radeau de la Méduse " le petit gniard DUDULE... On faisait des vœux... des prières... tout le temps qu'il était dehors... pour qu'il revienne indemne et garni... Il a ramené un pigeon, on l'a bouffé cru tout comme avec des carottes itou... Il connaissait sa campagne mieux que les chiens de chasse le DUDULE !... A deux mètres on le repérait plus... Des heures... qu'il restait planqué pour calotter sa pondeuse... Sans lacet ! sans boulette ! sans cordon !... Avec deux petits doigts... Cuic ! Cuic !... il me montrait la passe... C'était exquis comme finesse... " Tiens, dix ronds que je te la mouche... et tu l'entends pas ! "... C'était vrai, on entendait rien.

 (...) Un peu plus tard, on s'est demandé où qu'il était passé le DUDULE ?... Il était sorti depuis deux heures... soi-disant pour ses besoins... Ah ! nous fûmes tous des plus inquiets !... Et il est revenu qu'à la nuit !... Et alors avec un cargo !... Il avait fait douze kilomètres !... Jusqu'à la gare de Persant... et rappliqué à toutes pompes !... Sur le quai des marchandises, il avait levé une vraie aubaine... un condé phénoménal !... Un débarquement d'épicerie !... Il nous rentrait avec du beurre !... une motte entière !... Deux chapelets de saucisses complets !... trois paniers d'œufs... des andouilles, des confitures et du foie gras !... Il ramenait aussi la brouette... Il avait fauché tout ça devant la consigne pendant que les manœuvres du transport étaient partis à l'aiguillage... pour se remettre un peu de chaleur... Il y avait pas mis deux minutes, DUDULE, pour tout calotter ! Le pain, seulement qui nous manquait... mais ça n'a pas du tout gêné pour faire une agape !... Quelque chose d'énorme !... On a poussé notre feu à bloc ! On y a mis presque un arbre entier !...

 Des Pereires, en entendant ça, il s'est réveillé tout à fait... Il s'est relevé pour bouffer... il a commencé à bâfrer si vite, qu'il en perdait le souffle. Il s'en tenait la panse à deux mains... " Ah ! Nom de Dieu de Nom de Dieu !... " qu'il s'exclamait entre temps... La grosse mignonne elle non plus se faisait pas prier !... Elle en fut si bien gavée en quelques minutes, qu'il a fallu qu'elle s'allonge... Elle se roulait à même le sol... du ventre sur le dos... tout doucement...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.610).

 

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 * MARC EMPIEME  (alias Marcel AYME).

 Y en avait qu'un autre sur la Butte presque aussi distingué que Bébert, le chat à EMPIEME, Marc EMPIEME : Alphonse. (...) EMPIEME je vais y revenir, vous m'avez compris, c'est Marc EMPIEME l'écrivain, le patron d'Alphonse... Il demeurait deux rues plus bas que nous... Je vais vous parler de Marc EMPIEME... encore une petite acrostiche ! Je vais pas vous égarer pourtant ! Ah ! un ami ! et magnifique !... que je vous fixe au sujet de ses goûts... Que vous erreriez pas !... Je connais personne comparable à Marc dans les lettres de ce temps ! Pas un qui y aille au buvard dans toute la plumasserie française ! Pas un seul rival ! Prose, drame, verses, ris !... Pâzun ! pour ce que je sache ! et des cinquante dernières années ! vous dire si sa lyre m'émeut ! Il distille le songe comme une fée... y a Maupassant et puis lui-même. Autour ? avant ? encontre ? parmi ? des lazzarones !...

  C'est donc très juste qu'il se dorlote, bobiche, gâtelotte, se refuse rien, chasses, yachts, castels... Je le jalouse un peu... pas pour ses châteaux, pour sa maladie !... Il est bien plus malade que moi et il produit comme un Homère ! Moi mes maux de tête, mes insomnies me sonnent, annihilent, lui moins il dort plus il chef-d'œuvre ! On est Sisyphes tous ! entendu ! et maudits remonteurs du roc ! Moi il me redéboule sur le pif, le Roc ! pataquès, et Parquet ! Lui tout crevard il passe les cimes ! et à la z'une ! il envoye son roc au Zénith ! comme il veut ! Ces ovations des horizons ! L'Olympique du Roc ! Il fait mille soirs à l'Ambigu ! Forcément ! des reprises à n'en plus finir ! des Klondykes sur le cinéma, en librairie il croule tout ! Il crèverait quinze plafonds d'impôts avec un quart de demi-roman tellement tout est happé aux presses ! des cents ! deux cent mille... quatre cents ! C'est simple ! ses " rares ", ses " Japons ", la foule les dépèce à la Salle ! d'engouement ! Ils se tirent aux enchères ! On cite les coffres qui en recèlent ! L'Aga en voudrait il peut pas ! Oh je m'amuse ! Vanitatas ! Invidivia ! Javalousie ! comme Jules ? Oh maldonne totale ! mon ambition n'est pas aux Arts ! ma vocation c'est la médecine !...

 (...) Donc pas question que j'égale Marc ! Scandaleux drôle vomi ? Et puis ? pendu ? alors ? C'est joliment naturel qu'Aède Marc de Marc il jaille, lui ! triomphe en tout ! Il aurait des musées chez lui, des dessous de plat à musique en or, je trouverais naturel ! Je suis compréhensif.
  Je me suis souvent entendu dire :
- Vous êtes qu'une pelure ! Vous savez pas faire une vraie œuvre, une pièce de théâtre, un sonnet !
- Merde ! Merde ! C'est vrai !
- Regardez Marc !
 Des mots pour m'aigrir ! Des fiels ! Je fais la part ! Mais quand même... oh ! là ! le Roc me retombe sur le pif !... je l'envoye pas aux étoiles comme Marc... tout me redéboule, m'écrabouille ! Ces avalanches ! ma vocation est de médecine ! je suis doué de travers ! même mon infirmité me nuit... m'anéantit... Marc il attouche direct aux Muses, malade ou pas... il aurait des Golcondes chez lui, des chiées de trésor, une chapelle où viendraient les adorateurs exprès béer, s'agenouiller, que ça serait poil et puis c'est tout !

 Y a assez de clanculs par le monde qui triomphent, installent, encombrent la Gloire, les planches, le Dictionnaire, les bidets de ministres, et même les Prisons ! qu'au moins un soye adulé juste ! Zénith tout à lui !
  Lui sa maladie le fait œuvrer... moi la mienne m'anéantit... je reste là tout blet... ressasseur... Regardez cette page !... lui c'est de la souffrance aiguillon moi c'est de la douleur raplapla... En croix, je me vois, je serais fastidieux, au poteau aussi, il me viendrait que des grossièretés piètres, pas une sublime apostrophe ! Je serais le martyr qu'on sifflerait !
  (Féerie pour une autre fois, Folio, 1977, p.37).


 

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 * EVELYNE.

 On entend les cris d'une autre bande joyeuse... Jeunes gens et jeunes filles... qui se rapprochent de la clairière... la première de ces jeunes filles apparaît entre les buissons : EVELYNE... Une très belle, très joyeuse, très gaie, très étincelante jeune fille. Elle aperçoit tout juste le dernier des petits lutins... qui s'enfuient à l'approche... effrayés par les humains... Vite ! Vite !... Elle fait signe qu'elle a vu les lutins danser dans la clairière... Les autres rient... incrédules... Ils sont nombreux, jeunes et beaux... garçons et filles... Ils dansent à leur tour dans la clairière... Jeux... Colin-maillard... Bouderies... Agaceries... L'un des garçons est plus particulièrement pressant... Il fait une cour ardente à EVELYNE... C'est le Poète... Il est habillé en " poète "... Habit réséda, maillot collant... Cheveux blonds et bouclés... Rouleaux de poèmes sous son bras... C'est le fiancé d'Evelyne... Danses encore... Toujours danses joyeuses !...

 (...) A ce moment, un homme, un chasseur traverse toute la scène... Il cherche... il fouille les taillis... Les Anges de la Mort s'enfuient à son approche... EVELYNE reste seule sur un rocher, accablée... Le chasseur repasse encore... plusieurs chasseurs... Puis une biche traverse vivement... La biche amie... compagne des petits esprits de la forêt... Elle est poursuivie par les chasseurs... Elle repasse... elle est touchée... une flèche au flanc... du sang... elle s'écroule juste aux pieds d'EVELYNE... EVELYNE se penche sur la biche... l'emporte... la cache derrière le rocher, sur un lit de mousse...

  Le chasseur revient sur ses pas... demande à EVELYNE si elle n'a rien vu ?... une biche blessée ?... Non !... Elle n'a rien vu... Les chasseurs s'éloignent... EVELYNE trempe son voile dans l'eau fraîche... panse la blessure de la biche...
  Les petits esprits de la forêt surgissent du bois... fêtent, embrassent EVELYNE qui vient de sauver leur petite amie la biche... Reconnaissance... Mais EVELYNE n'est pas en train du tout de se réjouir... Elle leur fait part de son désespoir... L'abandon du Poète... Elle ne peut plus vivre... elle ne veut plus vivre... La funeste résolution !... sauter dans la rivière... Les petits esprits protestent... se récrient... s'insurgent... Elle ? Mourir ?... Ah non !... Elle doit demeurer avec ses petits amis.

  Pourquoi tant de chagrin ?... Elle explique... que le poète a suivi la merveilleuse danseuse... séduit... désormais... sans défense... EVELYNE n'a pas su le retenir... Comment rivaliser ? C'en est trop !... " Qu'à cela ne tienne ! Danser ?... s'esclaffent les petits esprits... Danser ?... Mais nous allons t'apprendre ! Nous !... Et tu danseras mieux qu'aucune autre danseuse sur terre !... Tiens !... Veux-tu que nous te montrions ?... Veux-tu apprendre les grands secrets de la Danse ?... " Le petit roi des esprits appelle, invoque, commande les esprits de la Danse... D'abord la " Feuille au Vent "... Danse de la Feuille au Vent... EVELYNE chaque fois danse avec l'esprit invoqué... de mieux en mieux... Le " Tourbillon des Feuilles "... " L'Automne "... le " Feu follet "... " Zéphyr " lui-même... les " Buées ondoyantes "... la " Brise matinale " la " Lumière des sous-bois "... etc... Evelyne danse de mieux en mieux !...
  (Bagatelles pour un massacre, La naissance d'une fée, ballet en plusieurs actes, Ecrits polémiques, Ed.8, sept. 2012).

 

 

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 * FARCY RAOUL.

 " Je m'étais fait un vrai ami, salle d'hôpital d'Hazebrouck... Salle St-Eustache !... exactement !... FARCY RAOUL, blessé main gauche... FARCY RAOUL du 2° d'Af... Comme moi !... même salle... deux lits plus loin !... Salle St-Eustache... On l'a opéré pour sa main... Il hurlait aussi la même chose après son opération... Il avait fait un peu de gangrène... ça avait duré quarante jours... On avait eu le temps de se causer ... Il m'avait à la sympathie... on avait fait nos beaux projets. On avait tout juste le même âge... " On ira tous les deux à Londres !... " C'était entendu !... Il parlait quand ça serait fini !... Il voyait ça lui pour l'hiver !...

 " Tu verras, chez mon oncle Cascade !... Comment ça fonctionne un petit peu !... Tu verras un petit peu la vie !... Tu verras la tôle !... que c'est un homme des Bats aussi ! mon cher oncle Cascade ! " Il parlait toujours de ce Cascade... Enfin des beaux horizons !... Des vrais projets attrayants !... J'en avais besoin... Je la voyais plutôt à la merde !... Je décollais même de plus en plus !... Salle St-Eustache !... Je suppurais de partout !... Ils m'avaient fait trois éburnages de l'humérus, du tibia, j'avais tout ça attaqué... j'avais joui après je peux le dire ! et puis les drains, mèches et plâtres... recollé des bouts d'os ensemble... ça me faisait mal que j'en hurlais presque toutes les nuits...

 C'est le RAOUL qui m'avait requinqué !... par le moral, ça faut reconnaître ! J'en avais besoin ! " T'en fais pas pote !... T'en fais pas !... comme ça qu'il me causait. On reviendra jamais par ici !... Tu verras un peu London !... Attends que j'aye ma convalescence ! " Voilà patatrac !... tout bascule !... On vient le demander un matin FARCY RAOUL !... Il sortait de la salle des pansements... Les gendarmes l'interpellent, l'embarquent !... les menottes !... - Où que tu vas ? Ça me sort... " Mort aux vaches ! " comme ça devant tout l'hôpital... Et puis encore il me recommande encore de loin... les flics l'entraînant... " Cascade ! t'entends !... Cascade !... Chie pas ! Mort aux vaches !... " Voilà ses paroles !... les dernières que j'ai entendues... Le soir même on a appris le reste... tourniqué le RAOUL !... Ils l'ont passé deux jours plus tard !... FARCY RAOUL... Mutilation volontaire !... 2° d'Af !... C'était vrai ou c'était pas vrai !... Ils font comme ils veulent !... Ils se foulent pas... Un détachement y a été, des convalescents de l'hosto, ils y ont défilé devant son corps... Ils l'ont fusillé à l'aube, dans la cour, la cour Barnabé, du nom de la prison militaire. Il a pas molli " Mort aux vaches ! " qu'il leur a gueulé comme ça au moment du feu. C'est tout. "
  (Guignol's band, ce neveu de Cascade le proxénète de Londres mutilé volontaire et fusillé à l'aube). 

 

 

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 * FLEURY LE CHANOINE.

 " Asseyez-vous, Monsieur le Curé... " La grande politesse tout de suite ! Il s'approprie le grand fauteuil... Je le regarde attentivement... Je l'avais jamais vu ce gonze-là... Certainement que c'était un nouveau. Comme ça, à première impression, il faisait assez raisonnable... même circonspect, pourrait-on dire... Nous autres on avait l'habitude des véritables originaux... Presque tous nos abonnés, ils faisaient un peu des tics... des grimaces... Celui-ci il semblait bien peinard... Mais le voilà qui ouvre la bouche... et il commence à raconter... Alors je comprends d'un seul coup... Comment qu'il déconne !... Il venait tout droit lui aussi pour nous parler d'un concours...

 (...) Ce qui lui travaillait le siphon... C'était les Trésors sous-marins !... Une noble idée !... Le sauvetage systématique de toutes les épaves !... De tous les galions " d'Armada " perdus sous les océans depuis le début des âges... Tout ce qui brille... tout ce qui jonche le fond des mers ! Voilà ! C'était ça, lui, sa marotte ! toute son entreprise !... C'est pour ça qu'il venait nous causer !... Il voulait qu'on s'en occupe... qu'on perde pas une seule minute !... qu'on organise un concours ! une compétition mondiale... pour le moyen le meilleur ! Le plus sûr ! Le plus efficace !... de remonter tous les trésors !... Il nous offrait toutes ses ressources, sa propre fortune, il voulait bien tout risquer... Une garantie formidable pour couvrir déjà tous les frais de mise en route... Forcément, Madame et moi, on se tenait un peu sur les gardes... Mais il insistait beaucoup... Lui le système qu'il voyait, le cureton fantasque, c'était une " Cloche à plongeur " !... qui se déroulerait très profonde ! par exemple vers 1800 mètres !... Qui pourrait ramper dans les creux... appréhender les objets... crocheter, dissoudre les ferrures... absorber les coffres-forts par " succion spéciale "...

  (...) Il a même pas attendu qu'on émette une seule objection... ou seulement le début d'un petit doute !... Plaff ! comme ça en plein sur la table... Il plaque son paquet de fafiots... Y en avait pour six mille francs !... Il a pas eu le temps de les regarder !... Ils étaient déjà dans ma fouille... La mère Courtial, elle en sifflait !... Je veux battre le fer !... J'attends plus...
- Monsieur le Curé, restez-là, je vous en prie ! une seconde... Une toute petite ! Le temps que je cherche le Directeur... Je vous le ramène à la minute !...
  Je saute dans la cave... Je hurle après le vieux... Je l'entends qui ronfle ! Je pique droit sur sa guitoune... Je le secoue... Il pousse un cri ! Il croyait qu'ils venaient l'arrêter...

 (...) Il se requinque vite les moustagaches... Le voilà paré ! Il remonte au jour... Il se présente dans une brillante forme... Déjà il avait son topo tout prêt dans l'esprit... tout baveux... complètement sonore !... Il nous éblouissait d'emblée sur la question des plongeons ! L'historique de tous les systèmes depuis Louis XIII jusqu'à nos jours ! Les dates, les endroits, les prénoms de ces précurseurs et martyrs !... Et les sources bibliographiques... et les Recherches aux Arts et Métiers !... C'était proprement féerique... Le cureton il en rotait ! Il rebondissait sur son siège de joie et de délectation... C'était très exactement tout ce qu'il avait espéré !... Alors comme ça, bien ravi, en plus de son offre précédente... On lui demandait rien !... Il nous assure de deux cents sacs ! rubis sur l'ongle ! pour tous les frais du concours !

 (...) Alors tout à fait copains il a sorti de sa soutane une carte sous-marine immense... Pour qu'on se rende compte bien tout de suite de l'endroit de tous les trésors !... Où qu'elles étaient englouties toutes ces richesses phénoménales !... depuis vingt siècles et davantage...
  On a bouclé la cambuse... On a étalé le parchemin entre nos deux chaises et la table... C'était une œuvre mirifique cette " Carte aux Trésors "... Ça donnait vraiment du vertige... rien qu'en jetant dessus un coup d'œil... Surtout si l'on considère le moment où il survenait ce drôle de Jésus !... après des temps si difficiles ! Il nous bluffait pas le cureton  !... C'était bien exact sur sa carte tous les flouzes planqués dans la flotte... C'était pas niable ! Et près de côtes... avec les relevés " longitudes "... On pouvait bien se figurer que si on la trouvait la cloche pour descendre rien qu'à 600 mètres, ça deviendrait du vrai nougat ! On était tranquille comme Baptiste... Nous possédions à la cuiller tous les trésors de l' " Armada " !... Y avait qu'à se baisser pour les prendre...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 498). 

 


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 * Capitaine FRÉMIZON.

 Je ne fis qu'un bond pour aller me réfugier dans ma cabine. Je l'avais presque atteinte quand un des capitaines de la coloniale, le plus bombé, le plus musclé de tous, me barra net le chemin, sans violence, mais fermement. " Montons sur le pont ", m'enjoignit-il. Nous y fûmes en quelques pas. Pour la circonstance, il portait son képi le mieux doré, il s'était boutonné entièrement du col à la braguette, ce qu'il n'avait pas fait depuis notre départ. Nous étions donc en pleine cérémonie dramatique. Je n'en menais pas large, le cœur battant à la hauteur du nombril.
  Ce préambule, cette impeccabilité anormale me fit présager une exécution lente et douloureuse. Cet homme me faisait l'effet d'un morceau de la guerre qu'on aurait remis brusquement devant ma route, entêté, coincé, assassin.
  Derrière lui, me bouclant la porte de l'entrepont, se dressaient en même temps quatre officiers subalternes, attentifs à l'extrême, escorte de la Fatalité. Donc, plus moyen de fuir. Cette interpellation avait dû être minutieusement réglée. " Monsieur, vous avez devant vous le capitaine FRÉMIZON des troupes coloniales ! Au nom de mes camarades et des passagers de ce bateau justement indignés par votre inqualifiable conduite, j'ai l'honneur de vous demander raison !... Certains propos que vous avez tenus à notre sujet depuis votre départ de Marseille sont inacceptables !... Voici le moment, monsieur, d'articuler bien haut vos griefs !... De proclamer ce que vous racontez honteusement tous bas depuis  vingt et un jours ! De nous dire enfin ce que vous pensez... "

 Je ressentis en entendant ces mots un immense soulagement. J'avais redouté quelque mise à mort imparable, mais ils m'offraient, puisqu'il parlait, le capitaine, une manière de leur échapper. Je me ruai vers cette aubaine. Toute possibilité de lâcheté devient une magnifique espérance à qui s'y connaît. C'est mon avis. Il ne faut jamais se montrer difficile sur le moyen de se sauver de l'étripade, ni perdre son temps non plus à rechercher les raisons d'une persécution, dont on est l'objet. Y échapper suffit au sage.
 - Capitaine ! lui répondis-je avec toute la voix convaincue dont j'étais capable dans le moment, quelle extraordinaire erreur vous alliez commettre ! Vous ! Moi ! Comment me prêter à moi, les sentiments d'une semblable perfidie ? C'est trop d'injustice en vérité ! J'en ferais capitaine une maladie ! Comment ? Moi hier encore défenseur de notre chère patrie ! Moi, dont le sang s'est mêlé au vôtre pendant des années au cours d'innombrables batailles ! De quelle injustice alliez-vous m'accabler capitaine !
  Puis m'adressant au groupe entier :
 - De quelle abominable médisance messieurs, êtes-vous devenus les victimes ? Aller jusqu'à penser que moi, votre frère en somme, je m'entêtais à répandre d'immondes calomnies sur le compte d'héroïques officiers ! C'est trop ! vraiment c'est trop ! Et cela au moment où ils s'apprêtent ces braves, ces incomparables braves à reprendre, avec quel courage, la garde sacrée de notre immortel empire colonial ! poursuivis-je. - Là où les plus magnifiques soldats de notre race se sont couverts d'une gloire éternelle. Les Mangin ! Les Faidherbe, les Gallieni !... Ah ! capitaine ! Moi ? Ça ?

  (...) Tant que le militaire ne tue pas, c'est un enfant. On l'amuse aisément. N'ayant pas l'habitude de penser, dès qu'on lui parle il est forcé pour essayer de vous comprendre de se résoudre à des efforts accablants. Le capitaine FRÉMIZON ne me tuait pas, il n'était pas en train de boire non plus, il ne faisait rien avec ses mains, ni avec ses pieds, il essayait seulement de penser. C'était énormément trop pour lui. Au fond, je le tenais par la tête.
 (...) Les camarades du militaire indécis, à présent eux aussi venus là exprès pour éponger mon sang et jouer aux osselets avec mes dents éparpillées, devaient pour tout triomphe se contenter d'attraper les mots dans l'air. Les civils accourus frémissants à l'annonce d'une mise à mort arboraient de sales figures. Comme je ne savais pas au juste ce que je racontais, sauf à demeurer à toute force dans la note lyrique, tout en tenant les mains du capitaine, je fixais un point idéal dans le brouillard moelleux, à travers lequel l'Amiral Bragueton avançait en soufflant et crachant d'un coup d'hélice à l'autre.
  Enfin, je me risquais pour terminer à faire tournoyer un de mes bras au-dessus de ma tête et lâchant une main du capitaine, une seule, je me lançai dans la péroraison : " Entre braves, messieurs les Officiers, doit-on pas toujours finir par s'entendre ? Vive la France alors, nom de Dieu ! Vive la France ! " C'était le truc du sergent Branledore. Il réussit encore dans ce cas-là. Ce fut le seul cas où la France me sauva la vie, jusque-là c'était plutôt le contraire. J'observai parmi les auditeurs un petit moment d'hésitation, mais tout de même il est bien difficile à un officier aussi mal disposé qu'il puisse être, de gifler un civil, publiquement, au moment où celui-ci crie si fortement que je venais de le faire : " Vive la France ! " Cette hésitation me sauva.

  J'empoignai deux bras au hasard dans le groupe des officiers et invitai tout le monde à venir se régaler au Bar à ma santé et à notre réconciliation. Ces vaillants ne résistèrent qu'une minute et nous bûmes ensuite pendant deux heures. Seulement les femelles du bord nous suivaient des yeux, silencieuses et graduellement déçues. Par les hublots du Bar, j'apercevais entre autres la pianiste institutrice entêtée qui passait et repassait au milieu d'un cercle de passagères, la hyène. Elles soupçonnaient bien ces garces que je m'étais tiré du guet-apens par ruse et se promettaient de me rattraper au détour.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p.121)

 

 

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 * GORLOGE.

 GORLOGE, il s'appelait, il demeurait rue Elzévir, un appartement, au cinquième. Il donnait surtout dans la bague, la broche et le bracelet ouvragé, et puis les petites réparations. Il bricolait tout ce qu'il trouvait. Mon oncle Edouard nous a donné confiance. On avait hâte d'aller le trouver. Ils étaient encore à table au moment où on a sonné. Ils s'attendaient à notre visite. Mon oncle avait fait mon éloge. Ils traversaient une sacrée crise avec leurs bijoux ciselés... Une dèche qui durait depuis douze ans... On attendait toujours que ça reprenne...

  Monsieur GORLOGE tenait quand même, il résistait... Il avait encore de l'espoir... Il se fringuait comme l'oncle Arthur... en fier artiste exactement, avec barbiche, lavallière, tatanes longuettes, en plus une blouse entièrement tâchée, flottante parmi les vinasses... Il était assis à son aise. Il fumait, on l'apercevait même plus derrière les volutes... Il éventait avec la main. Pour les appointements, on en a même pas causé. On avait peur d'être indiscret. Tout de même il s'est décidé, juste au moment où l'on partait. Il a dit comme ça que je pourrais compter sur un fixe... trente-cinq francs par mois... déplacements compris... En plus j'avais des espoirs... un sérieux boni, si je remontais par mes efforts l'artisanat de la ciselure.

  Le lendemain, j'étais de bonne heure rue Elzévir, pour monter prendre ma collection. Monsieur GORLOGE à la façon qu'il se prélassait, à la manière que je l'ai surpris, j'ai cru qu'il m'avait oublié... Il était là devant sa fenêtre tout ouverte, à contempler le dessus des toits... Il tenait entre ses genoux un grand bol de café crème... Il en foutait pas une ramée c'était évident. Ça l'amusait la perspective... les milliers de cours du petit Marais... Il me faisait signe de la boucler, d'écouter aussi les choses... De regarder ce décor... De haut en bas, c'était guignol, autour de la cour... les trombines qui giclent aux aguets... des pâles, des chauves, des escogriffes... Ça piaille, ça ramène, ça siffle... Voilà d'autres clameurs en plus... Un arrosoir qui bascule, bondit, carambole, jusqu'aux gros pavés... Le géranium qui dérape... Il fait bombe en plein sur la loge. Il éclate en miettes. La bignolle jaillit de sa caverne... Elle gueule à travers l'espace. Au meurtre ! Aux vaches assassins !...C'est la crise dans toute la tôle... Tous les pilons viennent aux lucarnes... On s'incendie... On se glaviote... On se provoque dessus du vide... Tout le monde vocifère... On comprend plus qui a raison...

  Monsieur GORLOGE se pend à la fenêtre... Il veut pas en perdre une miette... Quand ça se calme, il est désolé... Il pousse un soupir... un autre... Il retourne à ses tartines... Il se reverse encore un autre bol... - Ferdinand, qu'il finit par dire au bout d'un moment, il faut que je vous répète encore, que ça sera pas une sinécure de travailler dans mes articles !... J'ai déjà eu dix représentants... C'était des garçons très convenables ! Et bien courageux !... Vous êtes en fait le douzième, parce que moi aussi voyez-vous j'ai essayé d'en placer... Enfin !... Revenez donc demain !... Aujourd'hui je ne me sens pas en forme... Ah ! puis, tenez non ! Restez encore un petit peu !... Monsieur Antoine va arriver... Vaudrait peut-être mieux que je vous présente ?... Ah ! puis tenez partez tout de même !... Je lui dirai que je vous ai embauché !... Ça sera pour lui une vraie surprise !... Il les aime pas les représentants !...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1952, p. 180).

 

 

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 * Lieutenant GRAPPA.

 Certain jour le lieutenant GRAPPA en veine d'amabilité m'invita, par exception, à venir prendre le café chez lui. Il était jaloux GRAPPA et ne montrait jamais sa concubine indigène à personne. Il avait donc choisi un jour pour m'inviter où sa négresse allait visiter ses parents au village. C'était aussi le jour d'audience à son tribunal. Il voulait m'étonner.

  Autour de sa case, arrivés dès le matin, se pressaient les plaignants, masse disparate, colorée de pagnes et bigarrée de piaillants témoins. Justiciables et simple public, debout, mêlés dans le même cercle, tous sentant fortement l'ail, le santal, le beurre tourné, la sueur safranée. Il s'agissait peut-être d'un mouton borgne que certains parents se refusaient à restituer alors que leur fille, valablement vendue, n'avait jamais été livrée au mari, en raison d'un meurtre que son frère à elle avait trouvé le moyen de commettre entre-temps sur la personne de la sœur de celui-ci qui gardait le mouton. Et bien d'autres et de plus compliquées doléances.

- Je vais tous les mettre d'accord tout de suite moi ! décida finalement GRAPPA, que la température et les palabres poussaient aux résolutions. Où est-il le père de la mariée ?... Qu'on l'amène ! - Il est là ! répondirent vingt compères, poussant devant eux un vieux nègre assez flasque enveloppé dans un pagne jaune qui le drapait fort dignement, à la romaine. Il n'avait pas l'air d'être venu là du tout pour se plaindre lui, mais plutôt pour se donner un peu de distraction à l'occasion d'un procès dont il n'attendait plus depuis longtemps déjà de résultat bien positif.

 - Allons ! commanda GRAPPA. Vingt coups ! qu'on en finisse ! Vingt coups de chicotte pour ce vieux maquereau !... Ça l'apprendra à venir m'emmerder ici tous les jeudi depuis deux mois avec son histoire de moutons à la noix ! Les miliciens le tiraillaient par l'étoffe. Deux d'entre eux voulaient absolument qu'il s'agenouillât, les autres lui commandaient au contraire de se mettre à plat ventre. Enfin, on s'entendit pour le plaquer tel quel, simplement, à terre, pagne retroussé et d'emblée reçut sur le dos et les fesses flasques une de ces volées de bâton souple à faire beugler une solide bourrique pendant huit jours.

 - Ah ! s'ils savaient tous comme je m'en fous de leurs litiges ils ne la quitteraient pas leur forêt pour venir me raconter leurs couillonnades et m'emmerder ici !... concluait GRAPPA. Cependant, se reprit-il, je finirais par croire qu'ils y prennent goût à ma justice ces saligauds-là !... Depuis deux ans que j'essaie de les en dégoûter, ils reviennent pourtant chaque jeudi... Croyez-moi si vous voulez, jeune homme, ce sont presque toujours les mêmes qui reviennent !... Des vicieux, quoi !... 

 Puis la conversation se porta sur Toulouse où il passait ses congés régulièrement et où il pensait à se retirer GRAPPA, dans six ans, avec sa retraite, quand nous fûmes à nouveau dérangés par un nègre passible de je ne sais quelle peine, et en retard pour la purger. Il venait spontanément deux heures après les autres s'offrir pour recevoir la chicotte. Ayant effectué un parcours de deux jours et de deux nuits depuis son village à travers la forêt dans ce but, il n'entendait pas s'en retourner bredouille. Mais il était en retard et GRAPPA était intransigeant sur le sujet de la ponctualité pénale. " Tant pis pour lui ! Il n'avait qu'à pas s'en aller la dernière fois !... C'est jeudi de l'autre semaine que je l'ai condamné à cinquante coups de chicotte, ce dégueulasse ! "

  Le client protestait quand même parce qu'il avait une bonne excuse : Il avait dû retourner à son village en vitesse pour aller enterrer sa mère. Il avait trois ou quatre mères à lui tout seul. Contestations... - Ça sera pour la prochaine audience ! 
  (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, p. 155). 

 

 

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 * GWENDOLINE.

 " Je me souviens de la môme Graillou... Je passe d'une baraque à une autre... Enfin je la trouve la mignonnette. Elle m'attendait justement. Elle avait déjà tout bouclé, toutes les marmites, sa grande fourchette, replié tout son bataclan... Elle avait plus qu'à s'en aller... Ça lui faisait plaisir que je revienne. Elle avait vendu toute ses pâtes. Elle m'a même montré que c'était vide... les grosses frites... les pommes à l'huile... elle avait plus dans une assiette qu'un seul petit fromage de tête... Elle se l'est étalé sur du pain avec un couteau, une belle tranche, on se l'est divisée... J'avais faim encore un coup. Elle a remonté sa voilette pour mieux me dévisager. Elle me faisait des gestes de gronderie, que j'étais resté trop longtemps. Elle était déjà jalouse !...

  Dans la remise on a entassé les casseroles... On a tout bouclé la lourde, on est repartis en baguenaude. Alors, elle s'est rapprochée... Elle voulait me causer sérieusement... Là encore j'ai pas cédé... J'ai fait l'oseille. Je lui ai montré mon adresse... le " Meanwell College ". Exprès, je me suis arrêté sous un bec de gaz... Elle savait justement pas lire... Elle arrêtait plus de chahuter... Elle me répétait seulement son nom, son nom à elle. Elle se le tapait sur la poitrine... GWENDOLINE ! GWENDOLINE !... J'entendais bien, je lui massais, moi, les nichons, mais je comprenais pas les paroles... Ça va les tendresses ! les aveux ! C'est comme les familles ! Ça se repère du premier coup, mais c'est pourri et compagnie, c'est fourmillant d'infection... C'est pas ce graillon-là toujours qui me ferait prononcer des paroles. Salut minette ! Va chier punaise ! Elle pouvait porter ma valise ! A ton bon cœur ma Nénette ! Te gêne pas pour ça ! Elle était bien plus costaud que moi !... Elle profitait des coins sombres pour m'accaparer en tendresses. Elle m'étreignait en lutteuse... Y avait pas à résister... Les rues étaient presque désertes... Elle voulait que je la malaxe... que je la pressure... que je lui passe aussi des ceintures...

  C'était un fort tempérament... une exigeante, une curieuse... On se cachait derrière des brouillards... Il fallait que je l'embrasse encore, elle m'aurait pas rendu mes trucs... J'avais l'air con à me tortiller... On était sous un réverbère, il lui vient tous les culots, elle me sort la queue en plein vent... Je branle déjà plus... Elle me fait encore raidir... je reluis... Elle redevient comme une vraie folle... Elle sautillait dans le brouillard. Elle relevait son cotillon, elle faisait la danse du sauvage... J'étais forcé de rigoler... C'était pas une heure ! Elle voulait tout ! Merde ! Elle me courait après... Elle devenait méchante ! Elle me rattrape... Elle cherche à me croquer ! des suçons farouches ! C'est une môme qui aimait l'étranger... "
  (Dans Mort à crédit, cette jeune vendeuse de beignets rencontrée à peine arrivé à Rochester va quasiment le violer avant de le mener vers une cartomancienne et enfin devant la porte du Meanwell Collège).

 

 

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 * Professeur HARRAS.

 Sept heures, juste, voilà HARRAS, en grand uniforme, dague, décorations, aiguillettes, bottes...
 " Je suis ridicule, n'est-ce pas, Confrère ?... Il le faut où nous allons ! ooah ! "
  Que c'est à rire !
 " Vous allez nous faire fusiller ?
 - Non ! non !... pas encore ! "
 Soit ! la vie continue !... une très grosse voiture... pas une gazogène... à essence !... il prend le volant... nous sommes en septembre... il fait beau... leur campagne en septembre tourne au rouge, les feuilles... il fait déjà plus que frais... il va pas vite... nous traversons tout Grünwald, des allées de villas en décombres... et puis encore un autre parc... et puis des prairies... et puis des étendues de terres grises... où sûrement rien ne pousse... genre de cendre... pas du paysage aimable !... deux... trois arbres... une ferme au loin... plus près un paysan qui bine, je crois... HARRAS ralentit, il s'arrête, il va nous parler...
 " Mes amis vous allez voir un ancien village huguenot... Félixruhe ! la route là, à gauche... vous n'êtes pas trop fatigués ?... cinq kilomètres ! pas plus !...
 - Non !... non !... non !... "
 Nous sommes plein d'entrain !... en avant pour ce Félixruhe !... une route très étroite !... que sa Mercédès passe, mais juste !... tout de suite c'est là, nous y sommes...
 " Voici le hameau huguenot ! "

 On peut pas aller de l'autre côté, une toute petite rivière sépare... le pont est pas pour voitures, trop vermoulu... on s'arrête... tout de suite plein de gens viennent... il en sort de tous les trous, des toits et des huttes, des champs... des vieux et des vieilles surtout, et plein de mômes... les autres doivent être à la culture ou mobilisés... tout ce monde est nu-pieds... et si ça jacasse !... ils s'approchent... ils touchent la voiture... les vitres... HARRAS aime pas... pfoui ! pfoui ! qu'ils foutent le camp !...
 " Vous savez plus huguenots du tout !... tous polonais !... vous les avez entendus !... l'invasion slave ! comme vous les Berbères à Marseille !... naturel !... tout Berlin aux Polonais !... naturel !... voyage des peuples !... par là ! par là ! "
  (Nord, folio, Gallimard, 1960, p. 129).

 

 

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 * MADAME HERONDE.

 A Ivry, il faut qu'on descende ; on profite qu'on est sortis pour passer chez l'ouvrière, MADAME HERONDE, la raccommodeuse de dentelles. Elle répare toutes les broderies du magasin, surtout le anciennes, si fragiles, si difficiles à teinter. Elle demeurait au bout d'Ivry à peu près, rue des Palisses, une ébauche, au milieu des champs. C'était une cabane. On profitait de notre sortie pour aller la stimule. Jamais elle était prête à l'heure. Les clientes étaient féroces et râleuses comme on oserait plus. Je l'ai vue chialer chaque soir ou presque, ma mère, à cause de son ouvrière et des dentelles qui revenaient pas. Si elle boudait notre cliente après son accroc de Valenciennes, elle revenait plus pendant un an.

 (...) La bicoque de MADAME HERONDE dominait un terrain vague. Le clebs nous avait repérés. Il gueulait tout ce qu'il pouvait. On apercevait la fenêtre. Chaque fois c'était la surprise pour notre ouvrière, elle restait saisie de nous voir. Ma mère la couvrait de reproches. Y avait déballages de griefs. Finalement, elles fondaient en larmes toutes les deux. J'avais moi plus qu'à attendre à regarder dehors... le plus loin possible... la plaine lourde d'ombre qu'allait jusqu'au bout finir dans les quais de la Seine, dans la ribambelle des lotis.

  C'est à la lumière au pétrole qu'elle réparait, notre ouvrière. Elle s'enfumait, elle se crevait les yeux avec ça. Ma mère la relançait toujours, pour qu'elle se fasse enfin poser le gaz. " Vraiment c'est indispensable ! " qu'elle insistait en partant. Pour rafistoler des " entre-deux " minuscules, des toiles d'araignée, sûrement c'est un fait qu'elle se détériorait les rétines. Ma mère c'était pas tant par intérêt qu'elle lui faisait des remarques, c'était aussi par amitié. Je l'ai jamais visitée que la nuit la cabane de MADAME HERONDE. " On nous le posera en septembre ! " qu'elle affirmait à chaque coup. C'était des mensonges, c'était pour pas qu'on insiste... Ma mère malgré ses défauts l'estimait beaucoup.

  Sa terreur maman, c'étaient les voleuses. MADAME HERONDE était honnête, elle, comme pas une. Jamais elle faisait tort d'un centime. Et pourtant dans sa mouscaille on lui a confié des trésors ! Des Venises entiers en chasubles, comme y en a plus dans les musées ! Quand elle en parlait ma mère plus tard dans l'intimité, elle s'enthousiasmait encore. Il lui venait des larmes. " C'était une vraie fée, cette femme-là ! qu'elle reconnaissait, c'est triste qu'elle aye pas de parole ! Jamais elle m'a livré à l'heure !... " Elle est morte la fée avant qu'on y ait posé le gaz, de fatigue, enlevée par la grippe, et aussi sûrement du chagrin d'avoir un mari trop coureur... Elle est morte en couche... Je me souviens bien de son enterrement. C'était au Petit Ivry. On était que nous trois, mes parents, le mari s'est même pas dérangé ! C'était un bel homme, il avait bu tous ses sous. Il restait des années entières au bar, au coin de la rue Gaillon. Pendant encore au moins dix ans on l'a vu là quand on passait. Et puis il a disparu.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 49).


 

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 * HENROUILLE Jules.

 (...) Et sans plus, elle m'entreprend à nouveau à propos de son mari malade. Elle veut que j'aille m'en occuper tout de suite de son mari et sans perdre une minute encore. " Que je suis si dévoué... Que je le connais si bien son mari... Et patati et patata... Moi, j'avais bien des raisons de redouter que cette maladie du mari eût encore des drôles d'origines. J'étais payé pour bien la connaître la dame et les usages de la maison aussi.

 Il était couché justement dans le lit où j'avais soigné Robinson après son accident, quelques mois auparavant. La femme nous laissa seuls avec le mari. Il n'était pas brillant le mari. Il n'avait plus beaucoup de circulation. C'est au cœur que ça le tenait. - Je vais mourir, qu'il répétait, bien simplement d'ailleurs. Je l'écoutais battre son cœur, question de faire quelque chose dans la circonstance, les quelques gestes qu'on attendait. C'était cuit. Bientôt à force de trébucher, il chuterait dans la pourriture, son cœur, tout juteux, en rouge et bavant telle une vieille grenade écrasée.

 - Je sens plus mes pieds, qu'il geignait... J'ai froid jusqu'aux genoux... Il voulait se les toucher les pieds, il pouvait plus. Derrière la porte, sa femme écoutait la consultation que je lui donnais, mais je la connaissais bien moi, sa femme. En douce, j'ai été la surprendre. - Faudrait, qu'elle me murmure, que vous lui fassiez enlever son râtelier... Il doit le gêner pour respirer son râtelier... - Mais dites-le-lui donc vous-même ! que je lui ai conseillé. - Non ! non ! ça serait mieux de votre part ! qu'elle insiste. De moi, ça lui ferait quelque chose que je sache... - Ah ! que je m'étonne, pourquoi ? - Y a trente ans qu'il en porte un et jamais il m'en a parlé... - On peut peut-être le lui laisser alors ? que je propose. Puisqu'il a l'habitude de respirer avec... - Oh ! non, je me le reprocherais ! qu'elle m'a répondu avec comme une certaine émotion dans la voix...

 Je retourne en douce alors dans la chambre. Ça lui fait plaisir que je revienne. Entre les suffocations il me parlait encore, il essayait même d'être un peu aimable avec moi. Il me demandait de mes nouvelles, si j'avais trouvé une autre clientèle... " Oui, oui " que je lui répondais à toutes ces questions. Ça aurait été bien trop long et trop compliqué pour lui expliquer les détails. C'était pas le moment. Dissimulée par le battant de la porte, sa femme me faisait des signes pour que je lui redemande encore d'enlever son râtelier. Alors je m'approchai de son oreille au mari et je lui conseillai à voix basse de l'enlever. Gaffe ! " Je l'ai jeté aux cabinets !... " qu'il fait alors avec des yeux plus effrayés encore.

 Il s'est mis à baver énormément. La fin. Plus moyen d'en sortir une phrase. Je lui essuyai la bouche et je redescendis. Sa femme dans le couloir en bas n'était pas contente du tout et elle m'a presque engueulé à cause du râtelier, comme si c'était ma faute. - En or ! qu'il était Docteur... Je le sais ! Je sais combien il l'a payé !... On n'en fait plus des comme ça !... Toute une histoire. " Je veux bien remonter essayer encore " que je lui propose tellement j'étais gêné. Mais alors seulement avec elle !

 Cette fois-là, il ne nous reconnaissait presque plus le mari. Un petit peu seulement. Il râlait moins fort quand on était près de lui, comme s'il avait voulu entendre tout ce qu'on disait ensemble, sa femme et moi. Je ne suis pas venu à l'enterrement. Y a pas eu d'autopsie comme je l'avais redouté un peu. Ça s'est passé en douce. Mais n'empêche qu'on s'était fâchés pour de bon tous les deux, avec la veuve HENROUILLE, à propos du râtelier.
  (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, p. 370)

 

 

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 * La mère HENROUILLE.

 Dans les profondeurs, pendant ce temps-là, elle se débrouillait la mère HENROUILLE. Elle travaillait pour deux en réalité avec les momies. Elle agrémentait la visite des touristes d'un petit discours sur ses morts en parchemin. " Ils sont nullement dégoûtants, Messieurs, Mesdames, puisqu'ils ont été préservés dans la chaux, comme vous le voyez, et depuis plus de cinq siècles... Notre collection est unique au monde... La chair a évidemment disparu... Seule la peau leur est restée après, mais elle est tannée... Ils sont nus, mais pas indécents... Vous remarquerez qu'un petit enfant fut enterré en même temps que sa mère... Il était très bien conservé aussi le petit enfant... Et ce grand-là avec sa chemise et de la dentelle qui est encore après... Il a toutes ses dents... Vous remarquerez... " Elle leur tapait sur la poitrine encore à tous pour finir et ça faisait tambour. " Voyez, Messieurs, Mesdames, qu'à celui-ci, il ne reste qu'un œil... tout sec... et la langue... qui est devenue comme du cuir aussi ! " Elle tirait dessus. " Il tire la langue mais c'est pas répugnant... Vous pouvez les toucher avant de vous en aller... Vous rendre compte par vous-mêmes... Mais ne tirez pas fort dessus... Je vous les recommande... Ils sont tout ce qu'il y a de fragile... "

  La mère HENROUILLE avait songé à augmenter ses prix, dès son arrivée, c'était question d'entente avec l'Evêché. Seulement ça n'allait pas tout seul à cause du curé de Saint-Eponime qui voulait prélever un tiers de la recette, rien que pour lui, et puis aussi de Robinson qui protestait continuellement parce qu'elle ne lui donnait pas assez de ristourne, qu'il trouvait.
- J'ai été fait, qu'il concluait lui, fait comme un rat... Encore une fois... J'suis pas verni !... Un bon truc que c'est pourtant sa cave à la vieille !... Et elle s'en met plein les poches, la vache, moi je te l'affirme.
 (...) Après la mort de son fils, elle n'avait pas chagriné longtemps. " Il a toujours été très délicat, qu'elle me racontait un soir à son propos, et moi, tenez, qui ai mes soixante-seize ans, je me suis pourtant jamais plainte !... Lui, il se plaignait toujours, c'est un genre qu'il avait, absolument comme votre Robinson... pour vous donner un exemple. Ainsi, le petit escalier du caveau il est dur, n'est-ce pas ?... Vous le connaissez ?... Il me fatigue bien sûr, mais il y a des jours où il me rapporte jusqu'à deux francs par marche... J'ai compté... Eh bien, pour ce prix-là, moi, je monterais, si on voulait, jusqu'au ciel ! "
  (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, p.386).

 

 

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 * MADAME  HÉROTE.

 Notre lingère s'appelait donc madame HÉROTE. Son front était bas et si borné qu'on en demeurait, devant elle, mal à l'aise au début, mais ses lèvres si bien souriantes par contre, et si charnues qu'on ne savait plus comment s'y prendre ensuite pour lui échapper. A l'abri d'une volubilité formidable, d'un tempérament inoubliable, elle abritait une série d'intentions simples, rapaces, pieusement commerciales.

  Fortune elle se mit à faire en quelques mois, grâce aux alliés et à son ventre surtout. On l'avait débarrassée de ses ovaires, il faut le dire, opérée de salpingite l'année précédente. Cette castration libératrice fit sa fortune. Il y a de ces blennorragies féminines qui se démontrent providentielles. Une femme qui passe son temps à redouter les grossesses n'est qu'une espèce d'impotente et n'ira jamais bien loin dans la réussite. Les vieux et les jeunes gens aussi croient, je le croyais, qu'on trouvait moyen de faire facilement l'amour et pour pas cher dans l'arrière-boutique de certaines librairies-lingeries. Cela était encore exact, il y a quelque vingt ans, mais depuis, bien des choses ne se font plus, celles-là surtout parmi les plus agréables. Le puritanisme anglo-saxon nous dessèche chaque mois davantage, il a déjà réduit à peu près à rien la gaudriole impromptue des arrière-boutiques. Tout tourne au mariage et à la correction.

  Madame HÉROTE sut mettre à bon profit les dernières licences qu'on avait encore de baiser debout et pas cher. Un commissaire priseur désœuvré passa devant son magasin certain dimanche, il y entra, il y est toujours. Gaga, il l'était un peu, il le demeura sans plus. Leur bonheur ne fit aucun bruit. A l'ombre des journaux délirants d'appels aux sacrifices ultimes et patriotiques, la vie, strictement mesurée, farcie de prévoyances, continuait et bien plus astucieuse même que jamais. Le commissaire de madame HÉROTE plaçait en Hollande des fonds pour ses amis, les mieux renseignés, et pour madame HÉROTE à son tour, dès qu'ils furent devenus confidents. Les cravates, les soutien-gorge, les presque chemises comme elle en vendait, retenaient clients et clientes et surtout les incitaient à revenir souvent.

  Dans ces mélanges, loin de perdre l'esprit, elle retrouvait son compte madame HÉROTE, en argent d'abord, parce qu'elle prélevait sa dîme sur les ventes en sentiments, ensuite parce qu'il se faisait beaucoup d'amour autour d'elle. Unissant les couples et les désunissant avec une joie au moins égale, à coups de ragots, d'insinuations, de trahisons. Elle imaginait du bonheur et du drame sans désemparer. Elle entretenait la vie des passions. Son commerce n'en marchait que mieux.

  Sa boutique n'était pas qu'un lieu de rendez-vous, c'était encore une sorte d'entrée furtive dans un monde de richesse et de luxe où je n'avais jamais, malgré tout mon désir, jusqu'alors pénétré et d'où je fus d'ailleurs éliminé promptement et péniblement à la suite d'une furtive incursion, la première et la seule.
  (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, folio, p. 78).

 

 

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 * HORTENSE.

 La femme de ménage HORTENSE, elle venait qu'une heure le tantôt et puis deux heures après dîner. Toute la journée elle servait dans une épicerie, rue Vivienne à côté de la Poste. C'était une personne de confiance... chez nous elle faisait un supplément... Elle avait eu de la déveine, il fallait qu'elle turbine double, son mari avait tout perdu en voulant s'établir plombier.
 En plus elle avait ses deux mômes et une tante encore à sa charge... C'était pas la pause... Elle racontait tout à ma mère, soudée sur son plume. Avec mon père, un matin, on l'a descendue telle quelle. On l'a installée sur une chaise. Il fallait faire bien attention pour la pas cogner dans les marches, ni la laisser choir. On l'a établie, coincée, avec des coussins, dans un angle de sa boutique... qu'elle puisse répondre aux clients... C'était difficile... Et puis se soigner sans arrêt... Avec ses compresses " vulnéraires "...

  Question des attraits, HORTENSE, bien que travaillante à plein tube, pire qu'un bœuf en somme, elle demeurait assez croustillante... Elle disait toujours elle-même qu'elle se privait de rien, surtout quant à la nourriture, mais c'est dormir qu'elle pouvait pas ! elle avait pas le temps de se coucher... C'est le manger qui la soutenait et surtout les cafés crème... Elle s'en tapait au moins dix dans une seule journée...
  Chez le fruitier, elle bouffait comme quatre. C'était un numéro, HORTENSE, elle faisait même rigoler ma mère sur son lit de douleurs avec ses ragots. Mon père, ça l'agaçait beaucoup quand il me trouvait dans la même pièce... Il avait peur que je la trousse... Je me branlais bien à cause d'elle, comme on se branle toujours, mais c'était vraiment pas méchant, plus du tout comme en Angleterre... J'y mettais plus la frénésie, c'était plus la même saveur, on avait vraiment trop de misères pour se faire encore des prouesses...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 354).

 

 

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 * IRENE des PEREIRES.

 " Dites donc, Ferdinand ! qu'elle m'arrête... Une idée qui la traverse, elle se redresse d'un coup... Vous êtes sûr au moins qu'il est pas caché là-haut !... "
  J'osais pas trop affirmer... C'était délicat !... Je voulais éviter la bataille... Ah ! elle attend pas ! Elle bondit !... " Ferdinand ! Vous me trompez ! Vous êtes aussi menteur que l'autre !... "
  Elle veut plus que je lui explique... Elle m'écarte de son passage... Elle saute dans le petit escalier, dans le tire-bouchon... La voilà qui grimpe en furie... L'autre il était pas prévenu... Elle lui tombe en plein sur le paletot !... J'écoute... j'entends... Tout de suite, c'est un vrai challenge !... Elle lui en casse pour sa thune ! D'abord, il y a eu les paires de beignes ! et puis des vociférations...

 " Regardez-moi ce satyre !... Ce sale voyou !... Cette raclure !... Voilà à quoi il passe son temps !... Je me doutais bien de sa sale musique ! J'ai bien fait de venir !... "
 Elle avait dû juste le tauper comme il rangeait nos cartes postales... les transparentes... dans l'album... celles que je vendais moi, le dimanche !... C'était souvent sa distraction après le déjeuner... Il était pas au bout de ses peines ! Elle écoutait pas ses réponses ! " Pornographe ! Fausse membrane ! Pétroleux ! Lavette ! Egout ! "... Voilà comment qu'elle le traitait !...
  Je suis monté, j'ai risqué un œil par-dessus la rampe !... A bout de mots elle s'est ruée sur lui... Il était retourné sur le sopha... Comme elle était lourde et brutale !
  " Demande pardon ! Demande pardon, choléra ! Demande pardon à ta victime ! " Il se rebiffait quand même un peu... Elle l'attaquait par son plastron, mais c'était si dur comme matière, qu'elle se coupait là-dedans les deux paumes... Elle saignait... elle serrait quand même...

 (...) Et puis alors elle l'a relâché, elle saignait trop abondamment... elle est redescendue à toutes pompes... Elle a sauté au robinet... " Ferdinand ! Ferdinand ! pensez donc un peu, depuis huit jours, vous m'entendez ! Depuis huit jours que je l'attends ! Depuis huit jours, il n'est pas rentré une seule fois !... Il me ronge ! Je me dessèche !... Il s'en fout !... Il m'a écrit juste une carte : " Le ballon est détérioré ! Vies sauves ! " voilà ! C'est tout !... Je lui demande ce qu'il va faire ? Insiste pas qu'il me répond !... Fiasco complet !... Depuis ce moment plus un geste ! Monsieur ne revient plus du tout ! Où est-il ? Que fait-il ?... Le crédit " Benoiton " me relance pour les échéances !... Mystère total !... Dix fois par jour, ils reviennent sonner... Le boulanger est à mes trousses !... Le gaz a fermé le compteur !... Demain ils vont m'enlever l'eau !... Monsieur est en bombe !... Moi je me rouille les sangs !... Ce sale raté !... Ce sale vicieux !... Ce dévoyé !... Cette infernale, ignoble engeance ! Ce sapajou !... 

  (...) Parfaitement ! Empoisonneur de ma vie ! Avec sa vermine ! Sa gale ! Il méritait pas davantage !... Il le connaîtrait son plaisir ! Ah ! Je t'y ramènerai à Saint- Louis ! Monsieur veut suivre ses passions ! C'est un déchaîné, Ferdinand ! Et la pire espèce de sale voyou ! On peut le retenir par nulle part ! Ni dignité ! Ni raison ! Ni amour-propre ! Ni gentillesse !... Rien !... L'homme qui m'a bafouée, bernée, infecté toute mon existence !... Ah ! il est propre ! Il est mimi ! Ah ! oui alors, je peux le dire ! J'ai été cent mille fois bien trop bonne !... J'ai été poire, Ferdinand ! que c'est une vraie rigolade ! Ça a l'air d'une farce exprès !...  A présent, vous m'entendez, il a cinquante-cinq ans et mèche ! Cinquante-six exactement ! au mois d'avril ! Et qu'est-ce qu'il fait ce vieux saltimbanque ?... Il nous ruine !... Il nous fout franchement sur la paille !...

  Et vas-y donc ! Monsieur ne résiste plus ! Il cède complètement à ses vices !... Monsieur se laisse emporter !... Il roule au ruisseau ! Et c'est moi encore qui le repêche ! Que je me débrouille ! que je m'esquinte !... Monsieur refuse de se restreindre !... C'est moi qui le sors du pétrin !... C'est moi qui vais payer ses dettes ! C'est moi, n'est-ce pas, Arlequin ?... Son ballon, il l'abandonne ! Il a même plus deux sous de courage !... Voulez-vous savoir ce qu'il fait à la gare du Nord ? au lieu de rentrer directement ?... Vous, vous le savez peut-être aussi ? Où y s'en va perdre toutes ses forces ? Dans les cabinets, Ferdinand ! Oui ! Tout le monde l'a vu ! Tout le monde t'a reconnu, mon bonhomme !... On l'a vu comme il se masturbait... On l'a surpris dans la salle ! et dans les couloirs des Pas Perdus !... C'est là qu'il s'exhibe !... Ses organes !... Son sale attirail !... A toutes les petites filles ! Oui, parfaitement ! aux petites enfants ! Ah ! mais y a des plaintes ! Je parle pas en l'air ! Oui, mon saligaud !...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 471
). 

 


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 * JONKIND.

 Elle s'occupait à chaque seconde de faire manger le petit JONKIND, un enfant spécial, un " tardif ". Après chaque bouchée, ou presque, il fallait qu'elle intervienne, qu'elle l'aide, le bichonne, qu'elle essuye tout ce qu'il bavait. C'était du boulot. Ses parents, à lui, au crétin, ils restaient là-bas aux Indes, ils venaient même pas le voir. C'était une grande sujétion, un petit forcené pareil, surtout au moment des repas, il avalait tout sur la table, les petites cuillers, les ronds de serviette, le poivre, les burettes, et même les couteaux... C'était sa passion d'engloutir... Il arrivait avec sa bouche toute dilatée, toute distendue, comme un vrai serpent, il aspirait les moindres objets, il les couvrait de bave entièrement, à même le lino. (...) A part le truc d'engloutir, le môme il était pas terrible. Il était même plutôt commode. Il était pas vilain non plus, seulement ses yeux qu'étaient fantasques. Il se cognait partout sans lunettes, il était ignoblement myope, il aurait renversé les taupes, il lui fallait des verres épais, des vrais cabochons comme calibre... Ça lui exorbitait les châsses, plus large que le reste de la figure. Il s'effrayait pour des riens. Madame Merrywin le rassurait en deux mots, toujours les mêmes : " No trouble ! JONKIND ! No trouble !... "

  (...) Après la prière quand le vieux avait refermé la porte... Ça chiait alors cinq minutes... JONKIND qu'était responsable... C'est toujours lui par ses conneries qu'amenait les pénalités... Il recevait la décoction... C'était mémorable... On soulevait sa grille d'un coup, il était vidé de son page... D'abord, on l'étendait comme un crabe, à même le plancher, ils se mettaient dix pour le fouetter, à coups de ceintures vaches... même avec les boucles... Quand il gueulait un peu trop fort on l'amarrait sous une paillasse, tout le monde alors piétinait, passait, trépignait par dessus... Ensuite, c'était son plaisir à bloc, à blanc... pour lui apprendre les bonnes façons... jusqu'à ce qu'il puisse plus... plus une goutte... Le lendemain, il pouvait plus tenir debout... Madame Merrywin, elle était bien intriguée, elle comprenait plus son morveux... Il répétait plus " No trouble "... Il s'écroulait à table, en classe... trois jours encore tout gâteux... Mais il restait incorrigible, il aurait fallu le ligoter pour qu'il se tienne peinard...

  Fallait pas qu'il s'approche des buts... Dès qu'il voyait le ballon rentrer, il se connaissait plus, il se précipitait dans les goals, emporté par sa folie, il bondissait sur la baudruche, il l'arrachait au gardien... Avant qu'on ait pu le retenir il était sauvé avec... Il était vraiment possédé dans ces moments-là... Il courait plus vite que tout le monde... " Hurray ! Hurray ! Hurray !... " qu'il arrêtait pas de gueuler, comme ça jusqu'en bas de la colline, c'était coton pour le rejoindre. Il dévalait jusqu'à la ville. Souvent on le rattrapait dans les boutiques... Il shootait dans les vitrines. Il crevait les écriteaux... Il avait le démon du sport. Il fallait se méfier de ses lubies.

 (...) L'idiot, la pluie ça le faisait jouir... Il sortait exprès de son abri... Il se renversait toute la tronche, en plein sous la flotte... La gueule grande ouverte, comme ça... il avalait les gouttières, il se marrait énormément... Il se trémoussait, il devenait tout fanatique... il dansait la gigue dans les flaques, il sautait comme un farfadet... Il voulait qu'on gigote aussi... C'était son accès, sa crise... Je commençais à bien le comprendre, c'était dur pour le calmer... Il fallait tirer sur sa corde... l'amarrer après le pied du banc. (...) Il bavait beaucoup moins JONKIND en promenade qu'à la maison, seulement il raflait des objets, il fauchait les allumettes... Si on le laissait un peu seul, il foutait le feu aux rideaux... Pas par méchanceté du tout, il courait vite nous avertir... Il nous montrait comme c'était beau les petites flammes...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.284).


 

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 * JULES (alias GEN PAUL).

 Lui je vous le fais remarquer le JULES, puisqu'on parle de ce sale chiard, c'est meurtrir les gens qu'il s'amuse ! la différence de nos natures !... deux caractères !... Un ange serait descendu chez lui qu'il l'aurait traité pis que poisson !... Fallait qu'il humilie les belles, les vexe... il mélangeait une jeune une vieille, encore une Mythologie !...
- Pas beaucoup nerveuses mes Déesses !... Serrez-vous !... serrez-vous, louloutes !...
   Des poses impossibles.
- Faudrait les faire en navets, t'entends ! navets ! pas en bronze ! pas en Saxe ! navets ! Ah mon Olympe ! qu'est-ce que ça donnera au four !
 Il voyait ses modèles qu'au four ! un client l'interrompait... l'œil là... la fenêtre ...
- Alors quoi ?... quoi ?... vous ?... satyre ?.. une miche ?... un jambon, vous voulez ? toute la belle ? non ?... Monsieur aime pas la plastique ?... pas de plastique !... Un géranium alors ?... Une gouache ! Monsieur s'en fout !... Monsieur dérange !...
  Et il refonçait sous son sofa... c'était sa réserve des gouaches... il criait de dessous :
- Une procession de la Mer Rouge ?... Quel sujet ? dites !... Quel sujet ?... Des couleurs vives ?... Des bleus ? des jaunes ? vous aimez mieux du pâle ?... du blême ?... Gi ! là ! des nymphes !
  Ah, mais fallait pas que ça lambine !
- Deux mille !... vous verrez le qui du quoi chez vous !... le temps des artistes a pas de prix !... vous comprenez rien !... s'il faut que je renseigne et que je vende !... et puis les manières ! ces dames sont nues ! vous voyez pas ?
  La décence !

 Je connaissais de ses clients qu'il avait chassés, dix ! vingt fois ! des clients vraiment méritants ! des personnes d'une gentillesse !... qu'étaient navrées du genre de JULES !... des ces muffées qu'il prenait... pires ! pires ! qu'il les reconnaissait même plus ! des fois... qu'il les insultait d'autor !... et des vraiment férus de son art !... qu'avaient des salons entiers de lui ! qu'avaient que des œuvres à lui chez eux ! des centaines de statuettes... des fresques !... ils lui trouvaient des excuses... ils lui passaient tout, presque tout... Je les apercevais en attente... ils osaient pas monter là-haut, ils se postaient à l'angle d'une rue, certains faisaient trois fois le tour de Butte... avant de se risquer à sa fenêtre... beaucoup de ses clients me connaissaient... ils m'attendaient square Vintimille, ils me guettaient... je remontais du Dispensaire...
- Comment est-il aujourd'hui ?
- Ignoble !
 Des personnes qui l'adoraient.
- Il est ivre encore ?
- Ah, là là !

  Je prenais toujours la rue Custine... l'Impasse Pilon... Vintimille... ils me remerciaient... si ils tombaient dessus un autre jour, pas trop saoul... dans un de ses moments de bonne humeur :
- Entrez ! Messieurs dames ! Entrez ! J'offre le filtre ! le café comme Abetz a pas ! Je régale !
 Et c'était exact ! Du moka !... mais les personnes osaient pas trop !... une amabilité du JULES ?... ils préféraient la croisée... la dégustation debout...
- Oh ! il est parfait monsieur JULES !
- Je suis content que vous appréciez !
 Le bel usage.
 Ah, mais pas qu'ils s'appesantissent !
- Allez ouste ! ce petit Tanagra ! Je vous le ferai cuire après la guerre ! Prenez-le tel ! Il est mou ?... mou quoi ? mou ? mou ? vous êtes dur vous ?... votre pognon qu'est mou !... votre pognon !...
  Qu'ils dèchent et qu'ils se sauvent ! Hop ! salades !
 (Féerie pour une autre fois, Folio, 1977, p.230).


 

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 * KARALIK.

 Devant l'auberge du village... Le jour de la Foire... Groupes agités, affairés... bigarrés... Bateleurs, paysans, animaux, etc... Sous le grand porche de l'auberge, la vieille Karalik accroupie, dit la bonne aventure aux paysans, marchands... etc... La mère Karalik est une vieille gitane méchante... envieuse sorcière... Elle sait lire l'avenir dans les lignes de la main... Les villageois s'approchent. A droite... à gauche... les bateleurs font des tours... Orgues... musiciens... montreurs d'animaux... etc...

 Evelyne et le poète suivis par toute la bande des jeunesses joyeuses débouchent en ce moment sur l'esplanade du marché... Leurs rires... leurs gambades font fuir les clients de la vieille Karalik... Son éventail est renversé... La vieille Karalik maudit leur farandole. Elle jure... elle sacre... elle menace... les jeunes gens ripostent et se moquent d'elle... Et puis on se réconcilie un peu... Les jeunes filles se rapprochent... Le Poète aussi... La vieille ne veut plus lire dans leurs mains... Elle est fâchée... vexée... Disputes encore... La vieille saisit alors la main d'Evelyne... Tous les autres se moquent de la vieille... lui font des grimaces... La vieille jette un sort à Evelyne... au Poète... A ce moment l'orage gronde... la pluie tombe... La foule se disperse... la ronde s'éparpille... Jeunes gens et villageois s'enfuient... rentrent chez eux... la vieille demeure seule sur la grande place du marché... Elle est seule sous l'orage... elle ricane... elle danse les " maléfices "...
  Elle se moque des jeunes gens... elle mime leurs petites manières... leurs coquetteries... Leurs manèges amoureux... Elle danse en boitant la danse des " sorcières "... La vieillesse méchante... tout autour de la scène... traversée d'éclairs et du vacarme de la foudre...

 (...) Encore une fois devant l'auberge... Evelyne est tout de même un peu désemparée avec son " roseau d'or "... Comment retrouver son fiancé ?... Elle ne connaît pas le chemin... Où peut-il être ?... Elle questionne... elle cherche... Personne ne sait... Puisqu'il s'agit d'une affaire diabolique, elle va s'informer auprès de Karalik, la vieille sorcière, si venimeuse, si méchante... Elle doit savoir elle !... Confiante, Evelyne lui explique... ce qui lui est arrivé... Mais qu'elle danse à présent à merveille... " Vraiment ?... vraiment ?... fais-moi voir !... " Evelyne danse quelques pas... C'est exact !... Karalik est étonnée... Elle ameute aussitôt tous les tziganes de sa tribu... Ils entourent Evelyne... qu'elle danse ! qu'on l'admire !... Evelyne danse... Le charme est infiniment puissant... Irrésistible ! Immédiat ! Les hommes sont tous aussitôt séduits... Les tziganes surtout... L'un d'eux se détache du groupe... Il vient danser avec Evelyne... L'effleure... Il est envoûté...

 La vieille Karalik, dans la foule pendant ce temps attise la jalousie des femmes... " Tu vois !... Tu vois !... Elle possède le " charme " à présent... Le grand secret de la danse !... Elle va te prendre ton homme !... Défends-toi gitane !... " Elle force un poignard dans la main d'une des épouses, la femme du tzigane qui danse avec Evelyne à ce moment... Evelyne ne prend garde... Elle est poignardée en plein dos... Evelyne s'écroule... la foule se disperse... Horrible !... Le corps d'Evelyne reste en scène... Morte ! Un pinceau de lumière sur le cadavre... La scène toute noire... Un petit moment s'écoule ainsi... en musique douce... Et puis tout doucement... l'on voit surgir de l'ombre... un... deux... trois petits esprits de la forêt... Trois...quatre... la biche... la gazelle... les elfes... le feu-follet... le gros hibou... Conciliabule alarmé... désolé... pathétique des petits esprits de la forêt... Ils arrachent le grand couteau de la plaie... Ils essayent de ranimer la pauvre Evelyne... Rien à faire !...
 (Bagatelles pour un massacre, La naissance d'une fée, Ballet en plusieurs actes, Ed.8, septembre 2012).

 

 

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 * CAPITAINE KROG.

 Dans sa conque royale Vénus majestueuse, victorieuse, ramène son vieil époux mélancolique au château des Abysses, à présent encore plus morose, plus désolé, plus glauque, plus froid aux courants glacés qui déferlent du pôle, tout à travers fenêtres et vestibules. On y gèle littéralement... Tremblote à la cour de tous les poissons de service... qui ont le nez rouge et les nageoires gelées...
  Les semaines passent... puis les saisons... Les algues portent fleurs... perdent leurs fleurs... les feuilles tombent... C'est l'automne au fond des mers !... les vieux poissons souffrent de rhumatismes !... Les vieux crabes ont la goutte... on est très mal à la cour de Neptune beaucoup trop nordique ! Neptune aux jours d'audience reçoit... reçoit... délégations... cohortes... des plaintes... toujours des plaintes... Les morues... les baleines... les harengs... les langoustes... tout le monde se plaint... et les sardines... et les phoques surtout... plus plaintifs encore... plus pleureurs que tous les autres... et de plus en plus largement décimés par l'industrie, la navigation pêcheuse... les usines flottantes massacrantes... leurs cargos formidablement armés qui peuvent en une seule campagne tenir dépecés jusqu'à trois cent mille petits phoques sur la banquise...

  L'on voit l'un de ces monstres navires sur la banquise... l'équipe des marins du Kapitaine KROG... du grand cargo chasseur l'Orctöström... La tête du Kapitaine KROG représente une véritable tête de mort, toute effrayante, anguleuse, impitoyable... On le voit le pic à la main, le Kapitaine KROG... avec ses hommes... en train de massacrer sur la banquise des milliers de bébés phoques surpris pendant leurs petits ébats... le sang des innocents phoques gicle partout sur la neige, sur la glace... sur les hommes... éclabousse le Kapitaine KROG... L'équipage et le Kapitaine KROG dansent de joie... La danse du Massacre...
 (Scandale aux abysses, Frédéric Chambriand, Gallimard, 1950).

 

 

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 * LE ROI  KROGOLD.

  Ferdinand retrouve sous le lit de Mireille le début de sa Légende : celle du Roi Krogold et de Gwendor le Magnifique... Il va mettre son ami Gustin, médecin comme lui, au courant de celle-ci...

 " Il restait là Gustin, assoupi, sur son escabeau, devant les échantillons, le placard béant... Il ne pipait plus... il ne voulait pas m'interrompre... - Il s'agit, que je l'ai prévenu, de Gwendor le Magnifique, Prince de Christianie... Nous arrivons... Il expire... au moment même où je te cause... Son sang s'échappe par vingt blessures... L'armée de Gwendor vient de subir une abominable défaite... Le ROI KROGOLD lui-même au cours de la mêlée a repéré Gwendor... Il l'a pourfendu... Il n'est pas fainéant KROGOLD... Il fait sa justice lui-même... Gwendor a trahi... La mort arrive sur Gwendor et va terminer son boulot... Ecoute un peu !

  Le tumulte du combat s'affaiblit avec les dernières lueurs du jour... Au loin disparaissent les derniers Gardes du ROI KROGOLD... Dans l'ombre montent les râles de l'immense agonie d'une armée... Victorieux et vaincus rendent leurs âmes comme ils peuvent... Le silence étouffe tour à tour cris et râles, de plus en plus faibles, de plus en plus rares... Ecrasé sous un monceau de partisans, Gwendor le Magnifique perd encore du sang... A l'aube la mort est devant lui.

 -  " Vas-y Ferdinand, lis-le moi, je l'écoute tiens ton machin ! lis pas trop vite par exemple ! Fais pas des gestes. Çà te fatigue et moi ça me donne la berlue... "

 Le ROI KROGOLD, ses preux, ses pages, son frère l'Archevêque, le clergé du camp, toute la cour, allèrent après la bataille s'affaler sous le tente au milieu du bivouac. Le lourd croissant d'or, le don du Khalife, ne fut point retrouvé au moment du repos... Il couronnait le dais royal. Le capitaine au convoi, responsable, fut battu comme plâtre. Le roi s'allonge, veut s'endormir... Il souffre encore de ses blessures. Il ne dort pas. Le sommeil se refuse... Il insulte les ronfleurs. Il se lève. Il enjambe, il écrase des mains, il sort...

 Dehors, il fait si froid qu'il est saisi. Il boite, il marche quand même. La longue file des charlots cerne le camp. Les hommes de garde se sont endormis. KROGOLD longe les grands fossés de la défense... Il se parle à lui-même, il trébuche, reprend juste à temps son aplomb. Au fond du fossé quelque chose a brillé, une lame énorme qui tremblote... Un homme est là qui tient l'objet luisant dans ses bras. KROGOLD se jette sur le tout, renverse l'homme, le ligote, c'est un soldat, il l'égorge de sa propre courte lame comme un porc... " Hoc ! Hoc ! " glousse le voleur par son trou. Il lâche tout. C'est fini. Le roi se baisse, ramasse le croissant au Khalife. Il remonte au bord du fossé. Il s'endort là dans la brume... Le voleur est bien châtié. "
  (Mort à crédit, p.32)

 

 

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 * LAVELONGUE.

 Tout en causant, Monsieur Berlope, il se redonnait un coup de peigne, il se bichonnait, il se vérifiait de profil, il avait des glaces partout... C'était un honneur qu'il nous reçoive... Dans la suite, maman souvent l'a répété, qu'on avait eu la faveur d'être questionné par le patron.
  " Berlope et fils " ne prenaient pas n'importe qui, même à l'essai, même gratuitement !
 Le lendemain, à sept heures tout juste, j'étais déjà rue Michodière, devant leur rideau... J'ai tout de suite aidé le garçon des courses... Je lui ai tourné sa manivelle... Je voulais d'autor montrer mon zèle...

 C'est pas Berlope bien sûr lui-même qui s'est occupé de mes débuts, c'est Monsieur LAVELONGUE... Celui-là, c'était évident... il était la crème des salopes. Il vous pistait toute la journée, toujours en traître, et dès le premier instant... Il vous quittait plus, à la trace, feutré, à la semelle... Sinueux, derrière vous, d'un couloir à l'autre... Les bras pendants, prêt à bondir, à vous étendre... A l'affût de la cigarette... du plus petit mince mégot... du mec vanné qui s'assoit...
 Comme j'ôtais mon pardessus, tout de suite, il m'a rencardé.
- Je suis votre chef du personnel !... Et comment vous appelez-vous ?
- Ferdinand, Monsieur...
- Alors, moi je vais vous avertir... Pas de guignol dans cette maison ! Si, d'ici un mois, vous n'êtes pas tout à fait au point... C'est moi, vous m'entendez bien, qui vous fous dehors ! Voilà ! C'est net ? C'est compris ?
  Ceci étant bien entendu, il s'est défilé en fantôme entre les piles de cartons... Il marmonnait toujours des choses... Quand on le croyait encore loin, il était à un fil de vous... Il était bossu. Il se planquait derrière les clientes... Les calicots, ils en tremblaient de pétoche du matin au soir. Lui, il gardait son sourire, mais alors un pas ordinaire... Une vraie infection...

  (...) Monsieur LAVELONGUE, il m'a traité fort durement et de mauvaise foi. Dès qu'il arrivait une cliente, il me faisait signe que je me barre. Je devais jamais rester autour. J'étais pas montrable... Forcément à cause des poussières si épaisses dans les réserves et de l'abondante transpiration, j'étais barbouillé jusqu'aux tiffes. Mais à peine que j'étais sorti qu'il recommençait à m'agonir, parce que j'avais disparu. Y avait pas moyen de l'obéir... (...) Je savais plus comment m'y prendre pour plaire chez Berlope. Plus je poulopais dans l'escalier, plus LAVELONGUE il me prenait en grippe. Il pouvait plus me voir en peinture.
  Sur les cinq heures, comme il allait se taper un crème, moi je profitais dans la réserve pour ôter un peu mes tatanes, je faisais ça aussi dans les chiots quand il y avait plus personne. Du coup, les autres enfoirés, ils allaient me cafeter au singe. LAVELONGUE piquait un cent mètres, j'étais sa manie... Je l'avais tout de suite sur le paletot.  
 " Sortirez-vous ? petit rossard ! Hein ! C'est ça que vous appelez du travail ?... A vous branler dans tous les coins !... C'est ainsi que vous apprendrez ? N'est-ce pas ? Les côtes en long ! La queue en l'air !... Voilà le programme de la jeunesse !... "

  (...) Le lendemain tantôt, on a été avec maman chercher mon certificat... Monsieur LAVELONGUE, nous l'a remis en personne... En plus il a voulu me causer...
- Ferdinand ! qu'il a fait comme ça : Eu égard à vos bons parents, je ne vous renverrais pas... Ce sont eux qui vous reprennent !... De leur plein gré ! Vous comprenez la différence ?... J'éprouve de la peine, croyez-le, à vous voir partir de chez nous. Seulement voilà ! vous avez par votre inconduite semé beaucoup d'indiscipline à travers tous les rayons !... Moi, n'est-ce pas, je suis responsable !... Je sévis ! c'est juste !... Mais que cet échec vous fasse sérieusement réfléchir ! Le peu que vous avez appris vous servira sûrement ailleurs ! Aucune expérience n'est perdue ! Vous allez connaître d'autres patrons, peut-être moins indulgents encore !... C'est une leçon qu'il vous fallait... Eh bien ! vous l'avez Ferdinand ! Et qu'elle vous profite !... A votre âge tout se rattrape !...
  Il me serrait la main avec beaucoup de conviction. Ma mère était émue comme il est pas possible de dire... Elle se tamponnait les yeux.
- Fais des excuses, Ferdinand ! qu'elle m'a ordonné, comme on se levait pour partir... Il est jeune, Monsieur, il est jeune !... Remercie Monsieur LAVELONGUE de t'avoir donné malgré tout un excellent certificat... Tu ne le mérites pas, tu sais !
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.170).

 

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 * ISIS von LEIDEN.

 Mais là, l'ISIS ? hé là ! prudence ! c'était d'avoir l'air ému, sensible... elle s'attendait... beaux yeux en amande, noirs... les femmes se regardent dans les glaces depuis leur toute petite enfance, vous pensez si à quarante ans, leur fascination est au point... bon !... elle tenait que je sois fasciné... moi question des " miroirs de l'âme "... quand il faut il faut, je peux aussi être très attentif... ses yeux valent la peine... Là question d'ISIS, vu où nous étions et le moment, il ne s'agissait pas que je fasse fi... ni le sceptique, ni le fatigué... fort intéressé au contraire !... je pouvais deviner un peu son corps... je devais !... en négligé, grande robe de chambre à volants... satin, mousselines... rose et vert... je devais voir là-dessous, un corps adorable, désirable, je devais être troublé... bégayer, rougir, plus savoir... tout ça !...   

 Elle s'est allongée... enfin, presque... assez pour que je lui voie les jambes même un peu les cuisses... par l'échancrure, les seins aussi, sans soutien-gorge... voici le moment, j'y pense, où toutes les littératures, de la mercière ou des Goncourt, des sacristies ou des fumeries, partent à débloquer... " la peau satinée exquise, le galbe des reins... " je devrais moi aussi, je sens, y aller du couplet... voilà, je n'ai plus le sens ni l'esprit !... bien sûr j'aurais pu autrefois !...

 Qu'est-ce qu'elle nous raconte ?... en français... des banalités... que Berlin brûle !... diable... nous le savons !... que les Anglais sont bien des monstres... et alors ?... Oh, mais une larme ! oui, elle pleure... deux larmes !... et le petit mouchoir... - " Vous savez, Messieurs, j'allais chaque mardi à Berlin, je n'irai plus !... " D'autres larmes... nous ne sommes pas indifférents... - " Le Landrat m'emmenait... lui a toujours sa voiture... ici n'est-ce pas nous n'avons rien... plus rien !... " Larmes encore... elle m'explique, sa manucure est à Berlin... son coiffeur, sa couturière, son masseur, tout à Berlin !... Le Landrat à propos, où est-il ?... il devait venir déjeuner... pas un mot... ils doivent être tous dans les caves !... elle sourit... nous sourions... masseur, Landrat, couturière, tous dans les trous !... nous ici nous ne savons rien... nous savons juste que ça bombarde... et que tout tremblote...

 En fait de tremblement, juste là au fond, la lourde tapisserie s'écroule !... avec la tringle ! rrrrac ! tout arraché !... et quelqu'un !... le cul-de-jatte sur le dos de Nicolas ! le géant ! le cul-de-jatte en colère !... une apparition !... il roule de ces calots vers nous ! - " Schweine ! cochons !... raus ! raus !... dehors ! " Je vous traduis... le cul-de-jatte ne parle pas français... qu'allemand... On est pas que cochons, on est espions !...  - " Vous ne voulez pas les jeter dehors ?... Spione ! Spione ! ah, vous ne voulez pas ! Nicolas ! " Le géant lui passe son fusil de chasse... et de là-haut, d'à califourchon, il nous ajuste, pour ainsi dire, à bout portant... enfin quatre, cinq mètres... on n'a pas le temps de réfléchir, ISIS qu'était en pause languide, à nous faire du charme, cuisses et sanglots... jaillit ! tigresse ! y empoigne son flingue ! le jette l'autre bout de la pièce ! et lui avec !... qu'il va rebondir tête première !... qu'il lui hurle : putain !... putain !... deux fois !... là je le vois sur le tapis... d'un coup il bouge plus... il bave, il se trémousse, il râle... ce fils von Leiden est épileptique... là au tapis... indéniable !... tous les caractères... ISIS m'a surpris, cette détente !... la façon qu'elle l'a désarmé ! pas le temps de faire ouf ! vraiment admirable nette, précise !...
   (Nord, Gallimard, folio, p.280).

 

 

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 * RITTMEISTER comte von LEIDEN.

(...) Oui, il partait !... un coup, il s'était décidé !... puisqu'il avait plus Iago, il avait repris son cheval de guerre, et il partait au combat !... sus aux Russes !... à la bataille pour Berlin !... qu'il leur ferait mordre à des centaines, toute la boue des plaines avant qu'ils le touchent lui !... le plus drôle sa sœur, là-haut, Marie-Thérèse, tout à fait d'avis !... il était pas à contredire... un mot ?... soeur ou pas il se connaissaient plus... déjà dans sa petite jeunesse quand il piquait des colères ses gouvernantes s'enfuyaient, il voulait leur crever les yeux... à la fin, elles portaient des masques, comme pour l'escrime, qu'il finisse sa soupe... maintenant à quatre-vingt ans, c'était l'armée russe... il se faisait fort d'aller au-devant, de provoquer leur général, et de lui couper les oreilles !... et à tous les autres !... oreilles et têtes !... pas de parade à son moulinet !... zzzt !... il avait affûté son sabre, lui-même, le fil à petits crans ! ah les têtes russes !... son rasoir à crans !... imparable !...

  Marie-Thérèse verrait leurs têtes passer là-haut ! au-dessus de nous ! par-dessus l'église !... il nous les enverrait de Berlin ! ah, l'armée russe !... toutes les têtes !... - " Certainement mon frère, je regarderai tout !... " Elle au moins était bien d'accord, elle le comprenait, elle ne l'avait pas contredit ! maintenant : à cheval ! au péristyle !... il s'agissait de le mettre en selle... je vous disais son cheval, pardon ! sa jument !... Bleuette ! pourquoi ce nom français ?... elle était là devant le péristyle sellée... un bibelforscher la tenait... il la tenait bien... un homme qui connaissait les chevaux... à la ferme ils ne l'avaient pas trop éreintée cette Bleuette !... pourtant au labour ils demandaient beaucoup... pas du tout le travail de demi-sang !...

  Voici le RITTMEISTER, tout équipé, éperons, épaulettes, brandebourgs, croix de fer... et shapska !... il se tâte s'il a tout... oui, il a !... et ses étriers ?... il chausse court... et s'il a assez d'avoine ?... oui, deux musettes !... et le sac de toile ?... bien !... un des bibel lui tend l'étrier... nein ! il refuse... sans aide !... une main au pommeau et hop !... il est en selle... il se tient " droit, aisé sans raideur "... tout à fait dans le " Règlement "... les petites Polonaises lui font des signes " au revoir " !... " au revoir " !... des grimaces aussi... elles lui tirent la langue... et lui jettent des poignées de cailloux !... lui, là-bas, presque à la limite du parc, est sur sa carte bien attentif... il regarde pas les mômes, il s'oriente... et à la boussole !... il l'a en sautoir, une grosse... il passe au trot... au petit trot... il est déjà assez loin quand il se met à trottiner de biais... et alors là : volte ! et se tourne vers nous, sabre haut !... il nous salue !... La Vigue et moi lui répondons... salut militaire, garde-à-vous !...
(Nord, folio, Gallimard, p.433).

 

 

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 * LEMPREINTE.

 J'avais toujours pas de boulot. L'oncle Edouard, si ingénieux, qu'avait tant de ficelles à son arc, il commençait à tiquer, il me trouvait un peu encombrant... Il avait déjà bassiné à peu près tous ses copains avec mes chichis, mes déboires... Il en avait un peu marre... Je butais dans tous les obstacles... J'avais quelque chose d'insolite... Je commençais même à le courir.
  Les voisins, ils se passionnaient à propos de mon drame... Les clients de la boutique aussi. Dès qu'ils me connaissaient un peu, ma mère les prenait à témoin... Ça arrangeait pas les affaires... Même Monsieur LEMPREINTE à la " Coccinelle " il a fini par s'en mêler... C'est vrai que mon père ne dormait plus, qu'il prenait une mine d'agonique. Il arrivait si épuisé, qu'il chancelait dans tous les couloirs en transbordant son courrier d'un étage à l'autre... Il était aphone en plus, il avait la voix de rogomme à force de hurler ses conneries...
 " Votre vie privée, mon ami, ne me regarde en rien, je m'en fous ! Mais quand même je veux que vous assuriez votre service... Quelle gueule vous avez à présent !... Vous tenez plus debout, mon garçon. Il va falloir vous soigner ! Qu'est-ce que vous faites donc dehors ? Vous vous reposez pas ? " Comme ça qu'il l'assaisonnait.
  Alors lui, qu'avait les jetons, il a tout avoué sur le coup... Tous les malheurs de la famille !...
 " Ah mon ami ! C'est tout ça ? Moi, si j'avais votre estomac ! Ah alors ! Ce que je m'en foutrais bien !... Et comment !... De tous mes proches et relations !... De tous mes fils et cousins ! de ma femme ! de mes filles ! de mes dix-huit pères ! Mais moi si j'étais à votre place ! mais moi je pisserai sur le monde ! Sur le Monde entier ! Vous m'entendez bien ! Vous êtes mou Monsieur ! c'est tout ce que je peux voir ! "

  C'est comme ça qu'il sentait les choses, lui, LEMPREINTE, toujours à cause de son ulcère, placé à deux doigts du pylore, bien térébrant, bien atroce... L'univers, pour lui, n'était plus qu'un énorme acide... Il avait plus qu'à essayer de devenir tout " bicarbonate "... Il s'évertuait toute la journée, il en suçait des brouettes... Il arrivait pas à s'éteindre ! Il avait comme un tisonnier en bas de l'œsophage qui lui calcinait les tripes... Bientôt, il serait plus que des trous... Les étoiles passeraient à travers avec les renvois... Sa vie était plus possible... Avec papa, au courant, ils se proposaient des échanges...
 " Tenez, moi, je le prendrais bien votre ulcère ! tout ce qu'on voudra pourvu qu'on me soulage de mon fils ! Vous n'en voulez pas ? "
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.225).

 

 

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 * LOLA.

 C'était les premières médailles qu'on voyait dans Paris. Une affaire ! C'est même à cette occasion, qu'au foyer de l'Opéra-Comique j'ai rencontré la petite LOLA d'Amérique et c'est à cause d'elle que je me suis tout à fait dessalé.
 A cause d'elle, de LOLA, je suis devenu tout curieux des Etats-Unis, à cause des questions que je lui posais tout de suite et auxquelles elle ne répondait qu'à peine.
  Au moment dont je parle, tout le monde à Paris voulait posséder son petit uniforme. Il n'y avait guère que les neutres et les espions qui n'en avaient pas, et ceux-là, c'étaient presque les mêmes. LOLA avait le sien d'uniforme officiel, et un vrai bien mignon, rehaussé de petites croix rouges partout, sur les manches, sur son menu bonnet de police, coquinement posé de travers toujours sur ses cheveux ondulés. Elle était venue nous aider à sauver la France, confiait-elle au directeur de l'hôtel, dans la mesure de ses faibles forces, mais avec tout son cœur !
  Nous nous comprîmes tout de suite, mais pas complètement toutefois, parce que les élans du cœur m'étaient devenus tout à fait désagréables. Je préférais ceux du corps, tout simplement. Il faut s'en méfier énormément du cœur, on me l'avait appris et comment ! à la guerre. Et je n'étais pas prêt de l'oublier.

  Pour la commodité des dames du Corps Expéditionnaire américain, le groupe des infirmières dont LOLA faisait partie logeait à l'hôtel Paritz et pour lui rendre, à elle particulièrement, les choses encore plus aimables, il lui fut confié (elle avait des relations) dans l'hôtel même la direction d'un service spécial, celui des beignets aux pommes pour les hôpitaux de Paris. Il s'en distribuait ainsi chaque matin des milliers de douzaines. LOLA remplissait cette fonction bénigne avec un certain petit zèle qui devait d'ailleurs un peu plus tard tourner tout à fait mal.
  Tout marchait parfaitement en somme et nous étions bien en train de gagner la guerre, quand un certain beau jour, à l'heure du déjeuner, je la trouvai bouleversée, se refusant à toucher à un seul plat du repas. L'appréhension d'un malheur arrivé, d'une maladie soudaine me gagna. Je la suppliai de se confier à mon affection vigilante.
 
  D'avoir goûté ponctuellement les beignets pendant tout un mois, LOLA avait grossi de deux bonnes livres ! Son petit ceinturon témoignait d'ailleurs, par un cran, du désastre. Vinrent les larmes. Essayant de la consoler, de mon mieux, nous parcourûmes, sous le coup de l'émotion, en taxi, plusieurs pharmaciens, très diversement situés. Par hasard, implacables, toutes les balances confirmèrent que les deux livres étaient bel et bien acquises, indéniables.
  Je suggérai alors qu'elle abandonne son service à une collègue qui, elle, au contraire, recherchait des " avantages ". LOLA ne voulut rien entendre de ce compromis qu'elle considérait comme une honte et une véritable petite désertion dans son genre. C'est même à cette occasion qu'elle m'apprit que son arrière-grand-oncle avait fait, lui aussi, partie de l'équipage à tout jamais glorieux du " Mayflower " débarqué à Boston en 1677, et qu'en considération d'une pareille mémoire, elle ne pouvait songer à se dérober, elle, au devoir des beignets, modeste certes, mais sacré quand même.

  Toujours est-il que de ce jour, elle ne goûtait plus les beignets que du bout des dents, qu'elle possédait d'ailleurs toutes bien rangées et mignonnes. Cette angoisse de grossir était arrivée à lui gâter tout plaisir. Elle dépérit. Elle eut en peu de temps aussi peur des beignets que moi des obus. Le plus souvent à présent, nous allions nous promener par hygiène de long en large, à cause des beignets, sur les quais, sur les boulevards, mais nous n'entrions plus au Napolitain, à cause des glaces qui font, elles aussi, engraisser les dames.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p.54).

 

 

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 * LOU MILLE-PATTES.

 Je commande un café... un autre... je reste tel quel... fixe abruti... Quelqu'un me fait des signes du dehors à travers les glaces... Je reconnais pas... je voyais pas bien... Ah ! c'est le nabot !... C'est LOU MILLE-PATTES... Il m'a repéré.
- Tu fais les gares ?... qu'il m'apostrophe... Il se marre de me voir là...
 Sa tête qu'arrive au rebord de la table... C'est presque un nain à vrai dire... Il a les jambes en cerceau...
- Dis-donc, ça va mal !... T'es pas au courant ?... On parle de toi au Leicester !... T'as pas lu le Mirror ?...
  Non, je l'avais pas lu... 
- Merde alors !... Donne-moi un penny !... Il sort... il me ramène le Mirror... Toute la page, la grande photo... Oh ! pardon ! la maison du vieux !... la tôle !... les décombres !... ça s'appelait " Greenwich Tragedy " en énormes lettres... la fumée... les ruines... les poutres... tout.

- Ah ! va chier, tu comprends rien ! Voilà ce qu'il conclut... On parle d'autre chose... Il était cuisinier chez Barbe lui dans Soho Square aussi " extra " à la Royale... comme ça il jouait les " syndiqués "... la position régulière !... mais surtout adroit le nain aux cartes !... Son vrai afur ! sa magie !... Ah, tout ce qu'il voulait aux jeux !... " Syndiqué " ! ses entrées partout... Il tutoyait tous les " Chefs "... tous les Clubs de Londres... Il leur montrait ses passes terribles... au poker ! au whist ! Tric-Trac ! invincible à tous les mélanges !... Pour ça qu'on l'appelait MILLE-PATTES... On le voyait pas entrer sortir... Une petite partie sur le pouce !... En avant messieurs ! Il amusait les entraîneuses... et toujours aimable, complaisant... et puis encore extra aux Courses ! ah là tuyauté comme un Pape ! vraiment comme personne ! Toujours trois " placés " au Derby !... pour le moins !... A Londres n'est-ce pas depuis 18 ans ! et des ronds de côté !... Réformé à cause de ses jambes, de ses manches de veste... jamais un jour de service !
- Mais j'ai pas les doigts réformés ! C'est ça qui compte dans ma partie !...
     Il se cache pas d'être intelligent. Il est terrible de ses doigts, d'un jeu il en fait dix ou douze comme ça sous vos yeux ! tellement il bat à la voltige !... Il joue qu'avec les clients, jamais avec les amis !... Ah ça non ! Hors classe !...

 (...) - Dis-donc, comment que tu m'as retrouvé ?... Je lui pose encore cette question...
- Comme ça tu sais... le hasard !... Je passais par là !...
  Ah ! là là ! que je pense en moi-même... attends mon petit bout ! mon hasard !
 Il est accroché à mon bras, il est tout petit... On avance... Il me raconte un peu les ragots comme ça cheminant... les nouvelles du Leicester... que y a encore deux hommes-carrés... Philippe et Julien... qu'ils ont rejoint eux à Dunkerque... qu'ils ont laissé encore deux filles... que le pognon radine à gogo... qu'Angèle savait plus où le placer... qu'elle avait déjà acheté quelque chose comme sept renards bleus et deux " trois-quarts " en zibeline... Que lui pour son compte MILLE-PATTES il allait pas traîner longtemps comme ça dans les cuisines des clubs !... Ah ! non par exemple !... même dans les brèmes à l'astuce !... Ah ! à d'autres... Ah ! plus du tout !... qu'il allait lui aussi se lancer... s'y mettre au tapin joli !... que c'était par les temps qui courent la fortune cinq secs ! Oh là là ! qu'il avait déjà vu Cascade à ce fier propos pour une petite sœur !... qu'il y en avait touché un mot... qu'il avait bien de quoi se la payer... Qu'il avait dit ni non ni oui... Une pas trop blèche qui se défende bien...

- Tu vas être petit comme maquereau !... tu vas te cacher sous le plumard !...
 Je peux pas m'empêcher de faire la remarque.
- Petit ! Petit ! qu'il sursaute !... Mais dis donc chnock ! Je peux pas en croquer comme un autre ? Ah ! Saloir ! Salut ! Puisque c'est la guerre !
  Ah ! là il tenait absolument !
- Le cul c'est le business !
 Voilà tout ! Et dans l'enthousiasme !... Il en gambillait sautillait comme ça tout loustic à mon bras à la perspective !... à l'avenir joyeux !...
- Cash ! et pas d'histoire !...
  (Guignol's band, Poche, 1970, p. 275).

 


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 * MADELON.

 -C'est toi même qui l'aura voulu ! Demain ! Tu m'entends, pas plus tard que demain j'irai moi au Commissaire, et je lui expliquerai, moi, au Commissaire, comment qu'elle est tombée dans son escalier la vieille Henrouille ! Tu m'entends, à présent, dis Léon ?... T'es content ?... Tu fais plus le sourd ? Ou bien que tu viens tout de suite avec moi ou bien que j'irai le voir demain matin !... Alors, tu veux-t-y venir, ou tu veux pas ? Explique-toi !... C'était carré comme menace.

 Malgré tout on roulait encore et il se décidait toujours pas à le faire arrêter le taxi. - Tu viens pas alors ? T'aimes mieux aller au bagne ? Bon !... Tu t'en fous que je te dénonce ?... De ce que je t'aime ?... Tu t'en fous aussi hein ?... Et tu t'en fous de mon avenir ?... Tu te fous de tout toi d'abord n'est-ce pas ? Dis-le ? - Oui, dans un sens, qu'il a répondu... T'as raison. Mais c'est pas plus de toi que d'une autre, que je m'en fous... Va pas prendre ça pour une insulte surtout !... T'es gentille au fond toi... Mais j'ai plus envie qu'on m'aime ... Ça me dégoûte !... Elle était assez déconcertée, mais elle s'y est remise quand même. " Ah ! ça te dégoûte !... Comment que ça te dégoûte que tu veux dire ?... Explique-toi donc sale ingrat !... " - Non ! c'est pas toi, c'est tout qui me dégoûte ! qu'il lui a répondu. J'ai pas envie... Faut pas m'en vouloir pour ça...

 - Comment, que tu dis ? Répète-le un peu ?... Moi et tout ? Elle cherchait à comprendre. - Moi et tout ? Explique donc ça ? Parle pas chinois !... Dis-le moi en français, devant eux, pourquoi que je te dégoûte à présent ? Tu bandes pas donc comme les autres, dis gros salaud quand tu fais l'amour ? Tu bandes pas alors hein ?... Ose le dire ici ?... Devant tout le monde que tu bandes pas ?...

  Et alors c'est Robinson qui a pris sur lui de lui répondre. Il était monté aussi à la fin, et il gueulait à présent aussi fort qu'elle. - Eh bien, c'est tout, qui me répugne et qui me dégoûte à présent ! Pas seulement toi !... Tout !... L'amour surtout !... Le tien aussi bien que celui des autres... Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble moi ? Ça ressemble à faire l'amour dans des chiottes ! Tu me comprends-t-y à présent ?... Et tous les sentiments que tu vas chercher pour que je reste avec toi collé, ça me fait l'effet d'insultes si tu veux savoir... Et tu t'en doutes même pas que tu es une dégoûtante !... Ça te suffit parce qu'ils t'ont raconté les autres qu'il y avait pas mieux que l'amour et que ça prendrait avec tout le monde et toujours... Eh bien moi je l'emmerde leur amour à tout le monde !... T'y tiens quand même toi à faire l'amour au milieu de tout ce qui se passe ?... De tout ce qu'on voit ?... Tu veux en bouffer de la viande pourrie ? Avec ta sauce à la tendresse ?... Tu cherches à savoir ce qu'il y a entre toi et moi ?... Eh bien entre toi et moi, y a toute la vie... Ça te suffit pas des fois ?...

  - Mais c'est propre chez moi, qu'elle s'est rebiffée elle... On peut être pauvre et être propre quand même dis donc ! Quand est ce que tu as vu que c'était pas propre chez moi ? C'est ça que tu veux dire en m'insultant ?... J'ai le derrière propre moi, Monsieur !... Tu peux peut-être pas en dire autant !... Ni tes pieds non plus !

 - Mais j'ai jamais dis ça MADELON ! J'ai rien dit comme ça du tout !... Que c'est pas propre chez toi ?... Tu vois bien que tu ne comprends rien ! Elle voulait plus être calmée. On ne comprenait plus rien à leur dispute dans le taxi. On entendait que des gros mots dans le boucan que faisait l'auto, le battement des roues dans la pluie et dans le vent qui se jetait contre notre portière par bourrasques. " C'est ignoble..." qu'elle a répété à plusieurs reprises. Elle pouvait plus parler d'autre chose ... " C'est ignoble !..." Et puis elle a essayé le grand jeu : " Tu viens ? qu'elle lui a fait. Tu viens Léon ? Un ?... Tu viens-t-y ? Deux ?... " Elle a attendu. " Trois ?... Tu viens pas alors ?..." " Non ! " qu'il lui a répondu, sans bouger d'un pouce. " Fais comme tu veux ! " qu'il a même ajouté. C'était une réponse .

  Elle a dû se reculer un peu sur la banquette, tout au fond. Elle devait tenir le révolver à deux mains parce que quand le feu lui est parti c'était comme tout droit de son ventre et puis presque ensemble encore deux coups, deux fois de suite... De la fumée poivrée alors qu'on a eue plein le taxi. On roulait encore quand même. C'est sur moi qu'il est retombé Robinson, sur le côté, par saccades, en bafouillant. " Hop ! et Hop ! " Le chauffeur avait sûrement entendu.
  (Voyage, Folio, Gallimard, p.487).

 

 

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* Gustave MANDAMOUR.

 " En fait d'invités nous recevions parfois à dîner des médecins des environs, par-ci, par-là, mais notre convive habituel c'était plutôt Gustave, l'agent du trafic. Lui, on pouvait le dire, il était régulier. On s'était connus comme ça par la fenêtre, en le regardant le dimanche, faire son service, au croisement de la route à l'entrée du pays. Il avait du mal avec les automobiles. On s'était dit d'abord quelques mots et puis on était devenus de dimanche en dimanche tout à fait des connaissances. J'avais eu l'occasion en ville de soigner ses deux fils, l'un après l'autre, pour la rougeole et pour les oreillons. Un fidèle à nous, Gustave MANDAMOUR, qu'il s'appelait, du Cantal. Pour la conversation il était un peu pénible, parce qu'il éprouvait du mal avec les mots. Il les trouvait bien les mots, mais il ne les sortait pas, ils lui restaient plutôt dans la bouche, à faire des bruits.

 Un soir comme ça Robinson l'a invité au billard, en plaisantant je crois. Mais c'était sa nature de continuer les choses, alors il était toujours revenu depuis lors, Gustave, à la même heure, chaque soir, à huit heures. Un soir, question de m'instruire, je lui ai demandé pourquoi il n'arrivait jamais à gagner aux cartes, j'avais pas de raison au fond pour lui demander ça à MANDAMOUR, seulement par manie de savoir le pourquoi ? le comment ? Surtout qu'on ne jouait pas pour de l'argent ! Et tout en discutant de sa malchance, je me suis approché de lui, et l'examinant bien, je me suis aperçu qu'il était assez gravement presbyte. En vérité, dans l'éclairage où nous nous trouvions, il ne discernait qu'avec peine le trèfle du carreau sur les cartes. Ça ne pouvait pas durer.

  J'ai mis de l'ordre dans son infirmité en lui offrant des belles lunettes. D'abord il était tout content de les essayer les lunettes, mais ça ne dura pas. Comme il jouait mieux, grâce à ses lunettes, il perdait moins qu'avant et il se mit en tête de ne plus perdre du tout. C'était pas possible, alors il trichait. Et quand ça lui arrivait de perdre malgré ses trichages il nous boudait pendant des heures entières. Bref, il devint impossible. J'étais navré, il se vexait pour un oui, pour un non, lui, Gustave, et en plus, il cherchait à nous vexer à son tour, à nous donner de l'inquiétude, du souci aussi. Il se vengeait quand il avait perdu, à sa manière... C'était cependant pas pour de l'argent, je le répète, que nous jouions, rien que pour la distraction et la gloire... Mais il était furieux quand même.

  Ainsi un soir qu'il avait eu de la malchance, il nous interpella en s'en allant : " Messieurs, je vais vous dire de prendre garde !... Avec les gens que vous fréquentez, moi, si j'étais vous, je ferais attention !... Il y a une brune entre autres qui passe depuis des jours devant votre maison !... Bien trop souvent à mon sens !... Elle a des raisons !... Elle en aurait après l'un de vous pour s'expliquer que j'en serais pas autrement surpris !... "
  (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, folio, p.462).

 

 

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 * MARTRODIN.

 C'était l'indépendance qu'était son faible à Robinson. Il le disait lui-même. Mais le patron MARTRODIN en avait déjà assez de nos " apartés " et de nos petits complots dans les coins.
 - Robinson, les verres ! Nom de Dieu ! qu'il commanda. C'est-y moi qui vais vous les laver ?
 Robinson bondit du coup.
 - Tu vois, qu'il m'apprit, je fais ici un extra !
 C'était la fête décidément. MARTRODIN éprouvait mille difficultés à finir de compter sa caisse, ça l'agaçait. Les Arabes partirent, sauf les deux qui sommeillaient encore contre la porte.
 - Qu'est-ce qu'ils attendent ceux-là ?
 - La bonne ! qu'il me répond le patron.
 - Ça va, les affaires ? que je demande alors pour dire quelque chose.
 - Comme ça... Mais c'est dur ! Tenez, Docteur, voilà un fonds que j'ai acheté soixante billets comptant avant la crise. Il faudrait bien que je puisse en tirer au moins deux cents... Vous vous rendez compte ?... C'est vrai que j'ai du monde, mais c'est surtout des Arabes... Alors ça ne boit pas ces gens-là... Ça n'a pas encore l'habitude... Faudrait que j'aie des Polonais. Ça Docteur ça boit les Polonais on peut le dire... Où j'étais avant dans les Ardennes, j'en avais moi des Polonais et qui venaient des fours à émailler, c'est tout vous dire, hein ? C'est ça qui leur donnait chaud, les fours à émailler !... Il nous faut ça à nous... La soif !... Et le samedi tout y passait... Merde ! que c'était du boulot ! La paie entière ! Rac !... Ceux-ci les bicots, c'est pas de boire qui les intéresse, c'est plutôt de s'enc... c'est défendu de boire dans leur religion qu'il paraît, mais c'est pas défendu de s'enc...

 Il les méprisait MARTRODIN, les bicots. " Des salauds quoi ! Il paraît qu'il font ça à ma bonne !... C'est des enragés hein ? En voilà des idées, hein ? Docteur ? je vous demande ? "
  Le patron MARTRODIN comprimait de ses doigts courts les petites poches séreuses qu'il avait sous les yeux. " Comment vont les reins ? " que je lui demandai en le voyant faire. Je le soignais pour les reins. " On ne prend plus de sel au moins ? "
 - Encore de l'albumine Docteur ! J'ai fait faire l'analyse avant-hier au pharmacien... Oh, je m'en fous moi de crever qu'il ajoutait, d'albumine ou d'autre chose, mais ce qui me dégoûte c'est de travailler comme je travaille... à petits bénéfices !...
  La bonne en avait terminé avec sa vaisselle, mais son pansement ayant été si souillé par les graillons qu'il fallut le refaire. Elle m'offrit un billet de cent sous. Je ne voulais pas les accepter ses cent sous, mais elle y tenait absolument de me les donner Séverine qu'elle s'appelait.
 - Tu t'es fait couper les cheveux Séverine ? que je remarquai.
 - Faut bien ! C'est la mode ! qu'elle a dit. Et puis les cheveux longs avec la cuisine d'ici, ça retient toutes les odeurs...
 - Ton cul y sent bien pire ! que dérangé dans ses comptes par notre bavardage l'interrompit MARTRODIN. Et ça les empêche pourtant pas tes clients...
 - Oui, mais c'est pas pareil, que rétorqua la Séverine, bien vexée. Y a des odeurs pour toutes les parties... Et vous patron voulez-vous que je vous dise un peu quoi que vous sentez ?... Pas seulement une seule partie de vous, mais vous tout entier ?
  Elle était bien mise en colère Séverine. MARTRODIN ne voulut pas entendre le reste. Il se remit en grognant dans ses sales comptes.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de Poche, 1956, p.313).

 


 

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 * MATTHEW sergent.

 C'est donc là qu'on se retrouvait quand l'incident est survenu, que les bagarres ont commencé. C'est le sergent MATTHEW du Yard qu'est entré, " côté sandwichs " dans le box des gandins, il s'est annoncé sifflotant comme ça et Good Dayé Dames ! Il était pas en service, en veston comme vous et moi, il fredonnait avec les autres, il en avait un peu dans le pif, il était aimable par le fait... Tout d'un coup ! qu'est-ce qui lui prend ?... il s'arrête pile, il demeure figé... devant le Boro... en chapeau de forme ! ah ! ça le suffoque ! ah ce culot !... là affairé dans sa musique, à taper sur son rigodon, à la cadence aigrelette, à la berceuse rémoulette, au charme de brouillard qu'on les airs de ce côté-là, que ça ramasse bien les soucis, les fait giguer à tirelire !... ding !... dindin !... don ! don !... et youp la ! prestes ! guillerets de trilles et d'arpèges ! de ses gros doigts sales boudinés... que c'était vraiment sortilège comme il envoûtait l'atmosphère de voltigeants jaillis lutins du gros piano...

  C'est grêle ainsi les airs anglais... Je me souviens bien... Il en restait interloqué comme ça tout flan le sergent MATTHEW du nouveau chapeau de son homme. Ça lui coupait net son sifflet... ça lui figeait son sourire. Il en croyait pas ses yeux !...
 Il se rapproche... il veut mieux le voir... apprécier. Il se rapproche du piano... Et brûle-pourpoint vlof ! la colère !... Il se met à injurier l'artiste...
 " Où qu'il avait pris la façon de porter un " forme " dans ce sale bar ! Que ça s'était jamais vu !... Qu'il était fou en vérité !... Où donc qu'il se croyait ? Au Derby ? A la Chambre des Lords ? Que c'était de l'injure et crâneur pour un étranger si pourri... Un émigrant de la pire sorte ! Croque-notes raté vagabond ! Que c'était un furieux culot de venir singer les gentlemen !... Que c'était à pas croire de crime ! Qu'il allait l'embarquer céans si il enlevait pas ça tout de suite !... " Et encore bien d'autres salades et toutes rouges menaces hors de lui !...

 Boro y tenait à son " tube "... C'était un cadeau d'une personne... Le sergent MATTHEW au moment où il cherchait des noises, il pesait plus ses paroles... D'abord il sortait de ses oignons !... Boro avait parfaitement le droit de se filer un sofa en coiffe, un cerf-volant, un pèse-bébé, un haut-de-forme à plus forte raison ! ça regardait personne que césigue !... Mais l'autre l'entendait pas ainsi, il prenait de plus en plus la mouche. Jaillit la vive altercation... Les choses se gâtaient à mesure... le barouf !... la fièvre ! ça fumait autour des alcools... Tout le bazar secoue, vogue, sursaute tellement la foule en houle barde, brame, agite, conspue le MATTHEW !... Serré de près MATTHEW prend peur, je raconte les choses, il sort son sifflet de sa petite poche... Ah ! ça déchaîne tout !... C'est la ruée !... Ah ! faut pas qu'il siffle !... Pas de renforts !... Mort à la Police ! Basculé, raplati par terre, MATTHEW se trouve recouvert d'ivrognes, braillants, joyeux, trépignants dessus, en monticule jusqu'au lustre... caracolant d'aise et victoire ! La ronde aux godets passe dessus... A sa santé !... For be is a jolly good fellow !...
 (Guignol's band I, Gallimard, Folio, 1989, p.30).

 

 

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 * LA MÉHON.

  Mademoiselle MÉHON, la boutique juste en face de nous, c'est à pas croire ce qu'elle était vache. Elle nous cherchait des raisons, elle arrêtait pas de comploter, elle était jalouse. Ses corsets pourtant, elle les vendait bien. Vieille, elle avait sa clientèle encore très fidèle et de mères en filles, depuis quarante ans. Des personnes qu'auraient pas montré leur gorge à n'importe qui.

  C'est à propos de Tom, que les choses se sont envenimées, pour l'habitude qu'il avait prise de pisser contre les devantures. Il était pas le seul pourtant. Tous les clebs des environs ils en faisaient bien davantage. Le Passage c'était leur promenade. Elle a traversé exprès, LA MÉHON, pour venir provoquer ma mère, lui faire un esclandre. Elle a gueulé que c'était infâme, l'ignoble façon qu'il cochonnait toute sa vitrine, notre petit galeux...Ça s'amplifiait ses paroles des deux côtés du magasin et jusqu'en haut dans le vitrail. Les passants prenaient fait et cause. Ce fut une discussion  fatale. Grand'mère pourtant bien mesurée dans ses paroles lui a répondu vertement.

  Papa en rentrant du bureau, apprenant les choses, a piqué une colère, une si folle alors qu'il était plus du tout regardable ! Il roulait des yeux si horribles vers l'étalage de la rombière qu'on avait peur qu'il l'étrangle. Tous on a fait de la résistance, on se pendait à son pardessus... Il devenait fort comme un tricar. Il nous traînait dans la boutique... Il rugissait jusqu'au troisième qu'il allait en faire des charpies de cette corsetière infernale... " J'aurais pas dû te raconter ça ! "... que chialait maman. Le mal était fait.

  Pendant les semaines qu'ont suivi, j'ai été un peu plus tranquille. Mon père était tout absorbé. Dès qu'il avait un instant libre, il reluquait chez LA MÉHON. Elle en faisait autant de son côté. Derrière les rideaux, ils s'épiaient, étage par étage. Dès qu'il rentrait du bureau, il se demandait ce qu'elle pouvait faire. C'était vis-à-vis... Quand elle se trouvait dans sa cuisine, au premier, il se planquait dans un coin de la nôtre. Il grognait des menaces terribles... " Regarde ! Elle s'empoisonnera jamais cette infecte charogne !... Elle bouffera pas des champignons !... Elle bouffera pas son râtelier ! Va ! elle se méfie du verre pilé !... O pourriture !... " Il arrêtait pas de la fixer. Il s'occupait plus de mes instincts... Dans un sens c'était bien commode. Les voisins, ils osaient pas trop se compromettre. Les chiens urinaient partout, et sur leurs vitrines aussi, pas spécialement sur LA MÉHON. On a beau répandre du soufre, c'était quand même un genre d'égout le Passage des Bérésinas. La pisse ça amène du monde. Pissait qui voulait sur nous, même les grandes personnes ; surtout dès qu'il pleuvait dans la rue. On entrait pour ça. Le petit conduit adventice l'allée Primorgueil on y faisait caca couramment. On aurait eu tort de nous plaindre. Souvent ça devenait des clients, les pisseurs, avec ou sans chien.

 (...) Papa, il en dormait plus. Son cauchemar c'était le nettoyage du carré devant notre boutique, les dalles qu'il fallait qu'il rince tous les matins avant de partir au bureau. Il sortait avec son seau, son balai, sa toile et en plus la petite truelle qui servait pour les étrons, à glisser dessous, les faire sauter dans la sciure. Des étrons, il en venait toujours et davantage, et bien plus devant chez nous qu'ailleurs, en large comme en long. C'était sûrement un complot.

  LA MÉHON, de sa fenêtre au premier, elle se fendait la gueule à regarder mon père se débattre dans les colombins. Elle jouissait pour toute une journée. Les voisins, ils accouraient pour compter les crottes.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.80).


 


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 * Docteur MERMILLEUX

       BARDAMU
 Dites donc, MERMILLEUX, vous avez pas entendu dire, pour la petite Tapaneur ?
      MERMILLEUX
 Qui ? La petite Tapaneur ?... La femme de l'agent voyer ? Ah ! C'est vous qui l'avez accouchée ?
      BARDAMU
  Oui !
      MERMILLEUX
 Ah ! Je savais pas... pas de veine, hein ?... Ah ! ça arrive...
      BARDAMU
 Vous en faisiez beaucoup, vous, d'accouchements, quand vous étiez établi ?
      MERMILLEUX
 Ah ! confrère, j'avais un coin pour ça, vous savez, j'étais en Bretagne, et là, on accouche jour et nuit, ça n'arrête pas... J'en ai raté pas mal, au début. A la fin, ça allait bien.
      BARDAMU
 Vous en avez infecté ?
      MERMILLEUX
 Oh ! ça, évidemment. Vous savez, c'est bien difficile à éviter dans les fermes ; on n'a pas de quoi se laver les mains, tout ce qu'on touche est sale, la grand'mère y met les doigts. Mais ça n'a pas beaucoup d'importance, au fond. Non, tenez : il y en avait une, à Karamach-sur-Ondes et une institutrice, vous savez. En l'accouchant, mon vieux, je colle une de ces puerpérales mais, mon vieux, alors une puerpérale à crever une jument. Bon. Elle en sort, je ne sais pas comment, mais elle en sort. Suintante, fébrile ! Enfin, elle en réchappe. Je me mets en boule, j'étais pas fier... Ça va ! Je m'attends à être traîné dans la boue des tribunaux par tout le canton... Pas du tout, mon ami ; on me fête ; on m'embrasse ! Tout le monde trouve que je l'ai sauvée ! Je pouvais pas l'achever, hein ? Mais voilà, il lui reste une métrite, mais alors une de ces métrites, mon ami, une métrite totale, avec un utérus qui se met à dégringoler, pourri, une éponge de pus qui vient lui retourner entre les jambes, ma honte pendant vingt ans ! le plus beau prolapsus utérin que j'aie vu de ma carrière.

 Eh bien ! mon ami, vous le croirez si vous voulez, cette femme-là, elle a fait mon succès dans trois cantons, une réputation régionale, des gens qui me venaient de partout, qu'elle m'envoyait ; elle-même, pendant vingt ans, je l'ai soignée, j'ai fini par la faire opérer, par lui faire enlever cet utérus, ma meilleure publicité, elle n'avait confiance qu'en moi !
   Ce qu'il faut, voyez-vous, Bardamu, en clientèle, c'est de pas entamer la confiance du client. Ça a l'air difficile, non... Il suffit de parler le moins possible. Ceux qui parlent, aussi malins soient-ils, tôt ou tard, ils sont foutus. Ce qu'il faut, c'est hocher de la tête, je le dis toujours aux jeunes confrères. L'imagination des gens fait le reste, et elle le fait bien. Tout le monde peut dire des choses, mon vieux, parler n'est qu'humain. Ce qui est important, inusable, ce qui donne confiance, c'est ce qu'on ne dit pas.
 (L'Eglise, Gallimard, 1952, p. 245).
 

 

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 * NORA MERRYWIN.

 La première fois qu'elle est entrée avec Jonkind dans la piaule... C'était pas possible d'y croire tellement que je la trouvais belle... Un trouble qu'était pas ordinaire... Je la regardais encore... Je clignais des deux yeux... J'avais la berlue... Je me replongeais dans mon rata... NORA elle s'appelait... NORA MERRYWIN... (...) Pendant qu'ils disaient la prière, j'avais des sensations dangereuses... Comme on était agenouillés, je la touchais presque moi, NORA. Je lui soufflais dans le cou, dans les mèches. J'avais des fortes sensations... C'était un moment critique, je me retenais de faire des bêtises... Je me demande ce qu'elle aurait pu dire si j'avais osé ?... Je me branlais en pensant à elle, le soir au dortoir, très tard, encore après tous les autres, et le matin j'avais encore des " revenez-y "...

 Ses mains, c'étaient des merveilles, effilées, roses, claires, tendres, la même douceur que le visage, c'était une petite féerie rien que de les regarder. Ce qui me taquinait davantage, ce qui me possédait jusqu'au trognon c'était son espèce de charme qui naissait là sur son visage au moment où elle causait... son nez vibrait un petit peu, le bord des joues, les lèvres qui courbent... J'en étais vraiment damné... Y avait là un vrai sortilège... Ça m'intimidait... J'en voyais trente-six chandelles, je pouvais plus bouger... C'était des ondes, des magies, au moindre sourire... J'osais plus regarder à force. Je fixais tout le temps mon assiette. Ses cheveux aussi, dès qu'elle passait devant la cheminée, devenaient tout lumière et jeux !... Merde ! Elle devenait fée ! c'était évident. Moi, c'est là au coin de la lèvre que je l'aurais surtout bouffée.

 (...) Une fois qu'on était relevés, Madame MERRYWIN essayait encore un petit peu, avant qu'on retourne en classe, de m'intéresser aux objets... " The table, la table, allons Ferdinand !... " Je résistais à tous les charmes. Je répondais rien. Je la laissais passer devant... Ses miches aussi elles me fascinaient. Elle avait un pot admirable, pas seulement une jolie figure... Un pétard tendu, contenu, pas gros, ni petit, à bloc dans la jupe, une fête musculaire... Ça c'est du divin, c'est mon instinct... La garce je lui aurais tout mangé, tout dévoré, moi, je le proclame...
 (...) C'est toujours elle qui me relançait, qui voulait que je conversationne : " Good Morning Ferdinand ! Hello ! Good Morning !... " J'étais dans la confusion. Elle faisait des mimiques si mignonnes... J'ai failli tomber bien des fois. Mais je me repiquais alors dare-dare... Je me faisais revenir subitement les choses que j'avais sur la pomme...

 (...) Je repensais à mon bon papa... à ses entourloupes, ses salades... à toutes les bourres qui m'attendaient, aux turbins qu'étaient à la traîne, à tous les fientes des clients, tous les haricots, les nouilles, les livraisons... à tous les patrons ! aux dérouilles que j'avais poirées ! Au Passage !... Toutes les envies de la gaudriole me refoulaient pile jusqu'au trognon... Je m'en convulsais, moi, des souvenirs ! Je m'en écorchais le trou du cul !... Je m'en arrachais des peaux entières tellement j'avais la furie... J'avais la marge en compote. Elle m'affûterait pas la gironde ! Bonne et mirifique c'était possible... Qu'elle serait encore bien plus radieuse et splendide cent dix mille fois, j'y ferais pas le moindre gringue ! pas une saucisse ! pas un soupir ! Qu'elle se trancherait toute la conasse, qu'elle se la mettrait toute en lanières, pour me plaire, qu'elle se la roulerait autour du cou, comme des serpentins fragiles, qu'elle se couperait trois doigts de la main pour me les filer dans l'oignon, qu'elle s'achèterait une moule tout en or ! j'y causerais pas ! jamais quand même !... Pas la moindre bise... C'était du bourre ! c'était pareil ! Et voilà ! J'aimais encore mieux son daron, le dévisager davantage... ça m'empêchait de divaguer !... Je faisais des comparaisons... Y avait du navet dans sa viande...

  (...) Qu'est-ce qu'il avait pu lui faire pour la tomber la jolie ?... C'était sûrement pas la richesse... C'était une erreur alors ? Maintenant aussi faut se rendre compte, les femmes c'est toujours pressé. Ça pousse sur n'importe quoi... N'importe quelle ordure leur est bonne... C'est tout à fait comme les fleurs... Aux plus belles le plus puant fumier !... La saison dure pas si longtemps ! Gi ! Et puis comment ça ment toujours ! J'en avais des exemples terribles ! Ça n'arrête jamais ! C'est leur parfum ! C'est la vie !... J'aurais dû parler ? Bigornos ! Elle m'aurait bourré la caisse ? C'était raide comme balle... J'aurais encore moins compris. Ça me faisait au moins le caractère de boucler ma gueule.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.269).


 

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 * Peter MERRYWIN.

 Ils avaient des chambres séparées... Comment qu'ils baisaient ? Ça se passait-il chez lui ? chez elle ? Je voulais tout de même me payer ça... J'avais attendu trop longtemps. N'étant plus que cinq pensionnaires, on pouvait bien mieux circuler... D'ailleurs il venait même plus le soir le daron pour faire la prière... Les mômes s'endormaient très vite une fois qu'ils s'étaient réchauffés...

 En passant devant la porte du dab, je me suis abaissé d'un coup. J'ai regardé comme ça très vite dans le trou de la serrure... J'étais chocolat !... La clef était pas retirée... Je me recouche... C'était pas fini ! Je me dis c'est le moment ou jamais ! ... je reste encore quelques minutes... palpitant mais silencieux... J'étais pas fou !... J'avais bien vu la lumière par le vasistas... Juste au-dessus de sa porte... Je prends des extrêmes précautions... Je transporte une chaise dans le couloir... Si je suis frit que j'apprêtais, je ferai d'abord le somnambule... Je pose ma chaise juste à l'appui et contre sa porte. J'attends, je me planque un petit peu... Je me colle bien au mur... J'entends dedans alors comme un choc... Comme un bruit de bois... qui vient taper contre un autre... Ça venait peut-être de son lit ?... J'équilibre encore le dossier... je me fais gravir au millimètre... Debout... encore plus doucement... J'arrive juste au ras du carreau...

  Ah ! Alors ! Pomme ! Je vois tout à fait ! Je vois tout !... Je vois mon bonhomme... Il est affalé... comme ça vautré dans le creux du fauteuil... Mais il est absolument seul ! Je la vois pas la môme !... Ah ! il est à poil, dis donc !... Il est étalé tout épanoui devant son feu... Il en est même tout écarlate ! Il souffle tellement qu'il a chaud... Il est à poil jusqu'au bide... Il a gardé que son caleçon et puis sa houppelande, celle à plis, la magistrale, elle traîne sur le plancher derrière.

 Le feu est vif et intense... Ça crépite dans toute la pièce !... Il est embrasé dans les lueurs, le vieux schnoque ! illuminé complètement... Il a pas l'air ennuyé... il a gardé son bonnet... le bibi à gland... Ah ! la vache ! Ça penche, ça bascule... Il le rattrape, il le renfonce... Il est plus triste comme ça en classe ... Il s'amuse tout seul... Il agite, il balance un bilboquet ! Un gros ! un colosse ! Il essaye de l'enfiler... il loupe le coup, il rigole... Il se fâche pas... Son bonneton encore se débine... sa cape aussi... Il ramasse tout ça comme il peut... Il rote, il soupire... Il repose un peu son joujou... Il se verse un grand coup de liquide... Il sirote ça tout doucement... Je le revois alors le whisky !...

  Il en a même deux flacons à côté de lui sur le parquet... Et puis deux siphons en plus... à côté de sa main... et puis un pot de marmelade... un entier !... Il fonce dedans à la grosse louche... il ramène... il s'en fout partout... il bâfre !... Il retourne à son bilboquet... il vide encore un autre verre... La ficelle se prend, s'embobine dans la roulette du fauteuil... Il tire dessus, il s'embarbouille ... il grogne... il jubile... Il peut plus retrouver ses mains... Il est ligoté... Il en ricane, la sale andouille... Ça va !... Je redescends de mon truc... Je soulève tout doucement ma chaise... Je me reglisse comme ça dans le couloir... Personne a bougé encore... Je me refile au plume !...
  (Mort à crédit, 1952, p.297).

 

 

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 * MIREILLE.

  " J'attends donc la MIREILLE qu'elle rentre, je me planque dans l'impasse Viviane, elle devait passer là fatalement. Je touchais pas encore assez de flouze pour aller faire l'écrivain... Je pouvais en reprendre dans la mistoufle. Je me sentais pas bon. Je la vois venir... elle passe devant. Je lui carre un tel envoi dans le pot qu'elle en a sauté du trottoir. Elle m'a compris séance tenante mais ça l'a pas fait causer. Elle attendait de revoir sa tante. Elle voulait pas avouer la carne. Rien du tout.

Cette façon de répandre des bobards, c'était dans le but que je m'inquiète... Je me dépêchais le lendemain alors de leur donner satisfaction. La brutalité servait pas. Surtout avec la MIREILLE, ça la rendait plus vache encore. Elle en avait marre des usines. A seize ans elle en avait déjà fait sept dans la banlieue Ouest. - " C'est fini ! " qu'elle annonçait. Aux " Happy Suce ", aux bonbons anglais, elle avait surpris le Directeur bien en train de se faire pomper par un apprenti. Ah ! la bonne usine ! Pendant six mois elle a balancé tous les rats crevés dans la grande cuve aux pralines. A Saint-Ouen une contre -maîtresse l'avait déjà prise en ménage, elle lui foutait des volées dans les cabinets. Elles s'étaient barrées ensemble.

  Le Capital et ses lois, elle les avait compris, MIREILLE... Qu'elle avait pas encore ses règles. Au camp des Pupilles à Marty-sur-Oise on y trouvait de la branlette, du bon air et des beaux discours. Elle s'était bien développée. Le jour annuel des Fédérés, elle faisait honneur au Patronage, c'est elle qui brandissait Lénine, tout en haut d'une gaule, de la Courtine au Père Lachaise. Les bourriques en revenaient pas tellement qu'elle était crâneuse ! Mais alors des molletons splendides, elle levait le boulevard derrière elle à bander l'Internationale !!

 (...) Elle comprenait toute la féerie MIREILLE, ma mignonne ! Elle en profitait tant qu'elle pouvait de mon cinéma... D'un coup je la préviens : " Si tu répètes à Rancy... je te ferai manger tes chaussures !... " Et je la saisis sous le bec de gaz... Elle prend déjà l'air victorieux. Je sens qu'elle va débloquer partout que je me conduis comme un vampire !... Au bois de Boulogne ! Alors la colère me suffoque... MIREILLE s'est mise à cavaler en poussant des glapissements. Alors moi je la course et je me décarcasse. Je lui balance des vaches de coups de tatane à travers les fesses. (...) Je me donnais entier à ma tâche, je dégoulinais la sueur ! Arrivée à L'Arc de Triomphe, toute la foule s'est mise en manège. Toute la horde poursuivait MIREILLE. Y avait déjà plein de morts partout. Les autres s'arrachaient les organes. Le trafic est intercepté par trois rangs de mobiles au port d'armes. Les honneurs s'est alors pour nous. La robe à MIREILLE s'envole. La vieille Anglaise bondit sur la môme, lui croche dans les seins, ça gicle, ça fuse, tout est rouge. On s'écroule, on grouille tous ensemble, on s'étrangle. C'est une grande furie. "

  (Dans Mort à crédit, Ferdinand essaie d'intéresser Mireille, la petite nièce de Mme Vitruve, à La Légende du roi Krogold dont elle aurait perdu des pages. Pour ne pas perdre sa place au dispensaire de Clichy, en raison de ragots qu'elle colporte sur lui, il la dérouille au Bois de Boulogne dans une crise aiguë de paludisme).

 

 

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 * MISCHIEF.

 (...) Allons, allons ! Assez palabré jeune homme ! me coupa le Surgeon général. Il en est venu avant vous ici bien d'autres de ces gaillards d'Europe qui nous ont raconté des bobards de ce genre, mais c'était en définitive des anarchistes comme les autres, pires que les autres... Ils ne croyaient même plus à l'Anarchie ! Trêve de vantardises !... Demain on vous essaiera sur les émigrants d'en face à Ellis Island au service des douches ! mon aide-major Mr. MISCHIEF, mon assistant me dira si vous avez menti. Depuis deux mois, Mr. MISCHIEF me réclame un agent " compte-puces ". Vous irez chez lui à l'essai ! Rompez ! Et si vous nous avez trompés on vous foutra à l'eau ! Rompez ! Et gare à vous !

  Je réfléchis que ce moyen des statistiques devait être aussi bon qu'un autre pour me rapprocher de New York. Dès le lendemain, MISCHIEF, le major en question, me mit brièvement au courant de mon service, gras et jaune il était cet homme et myope tant qu'il pouvait, avec ça porteur d'énormes lunettes fumées. Il devait me reconnaître à la façon qu'ont les bêtes sauvages de reconnaître leur gibier, à l'allure générale, parce que pour les détails, c'était impossible avec des lunettes comme il en portait. Nous nous entendîmes sans mal pour le boulot et je crois même que vers la fin de mon stage, il avait beaucoup de sympathie pour moi MISCHIEF. Ne pas se voir c'est d'abord déjà une bonne raison pour sympathiser et puis surtout ma remarquable façon d'attraper les puces le séduisait. Pas deux comme moi dans toute la station, pour les mettre en boîte, les plus rétives, les plus kératinisées, les plus impatientes, j'étais en mesure de les sélectionner par sexe à même l'émigrant. C'était du travail formidable, je peux bien le dire... MISCHIEF avait fini par se fier entièrement à ma dextérité.

  Vers le soir, j'avais à force d'en écraser des puces les ongles du pouce et de l'index meurtris et je n'avais cependant pas terminé ma tâche puisqu'il me restait encore le plus important, à dresser les colonnes de l'état signalétique quotidien : Puces de Pologne d'une part, de Yougoslavie... d'Espagne... Morpions de Crimée... Gales du Pérou... Tout ce qui voyage de furtif et de piqueur sur l'humanité en déroute me passait par les ongles.
  C'était une œuvre, on le voit, à la fois monumentale et méticuleuse. Nos additions s'effectuaient à New York, dans un service spécial doté de machines électriques compte-puces. Chaque jour, le petit remorqueur de la Quarantaine traversait la rade dans toute sa largeur pour porter là-bas nos additions à effectuer ou à vérifier.

  (...) Le camarade chargé de la navette des statistiques, un Arménien, fut promus de façon soudaine agent compte-puces en Alaska pour les chiens des prospecteurs. Pour un bel avancement, c'était un bel avancement et il s'en montrait d'ailleurs ravi. Les chiens d'Alaska, en effet, sont précieux. On en a toujours besoin. On les soigne bien. Tandis que des émigrants on s'en fout. Il y en a toujours de trop.
  Comme désormais nous n'avions plus personne sous la main pour porter les additions à New York, ils ne firent pas trop de manières au bureau pour me désigner. MISCHIEF, mon patron, me serra la main au départ en me recommandant d'être tout à fait sage et convenable en ville. Ce fut le dernier conseil qu'il me donna cet honnête homme et pour autant qu'il m'ait jamais vu il ne me revit jamais.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 190).

 

 

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 * MOLLY.

  " A l'égard d'une des jolies femmes de l'endroit, MOLLY, j'éprouvai bientôt un exceptionnel sentiment de confiance, qui chez les êtres apeurés tient lieu d'amour. Il me souvient comme si c'était hier de ses gentillesses, de ses jambes longues et blondes et magnifiquement déliées et musclées, des jambes nobles. La véritable aristocratie humaine, on a beau dire, ce sont les jambes qui la confèrent, pas d'erreur.

  Nous devînmes intimes par le corps et par l'esprit et nous allions ensemble nous promener en ville quelques heures chaque semaine. Elle possédait d'amples ressources, cette amie, puisqu'elle se faisait dans les cent dollars par jour en maison, tandis que moi, chez Ford, j'en gagnais à peine six. L'amour qu'elle exécutait pour vivre ne la fatiguait guère. Les Américains font ça comme des oiseaux. Un soir, comme ça, à propos de rien, elle m'a offert cinquante dollars. Je l'ai regardée d'abord. J'osais pas. Je pensais à ce que ma mère aurait dit dans un cas semblable. Pour faire plaisir à MOLLY, tout de suite, j'ai été acheter avec ses dollars un beau complet beige pastel (four piece suit) comme c'était la mode au printemps de cette année-là. Jamais on ne m'avait vu arriver aussi pimpant au bobinard. La patronne fit marcher son gros phono, rien que pour m'apprendre à danser.

   Un coeur infini vraiment, avec du vrai sublime dedans, MOLLY ne demandait pas mieux que de s'intéresser pécuniairement à mon aventure vaseuse. Bien que je lui apparusse comme un garçon assez ahuri par moments, ma conviction lui semblait réelle et vraiment digne de ne pas être découragée. Elle m'engageait seulement à lui établir une sorte de petit bilan pour une pension budgétaire qu'elle voulait me constituer. Je ne pouvais me résoudre à accepter ce don. Un dernier relent de délicatesse m'empêchait d'escompter davantage, de spéculer encore sur cette nature vraiment trop spirituelle et trop gentille.

 (...) Le train est arrivé en gare. Je n'étais plus très sûr de mon aventure quand j'ai vu la machine. Je l'ai embrassé MOLLY avec tout ce que j'avais encore de courage dans la carcasse. J'avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les hommes. C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

  Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore... J'ai écrit souvent à Détroit et puis ailleurs à toutes les adresses dont je me souvenais et où l'on pouvait la connaître, la suivre MOLLY. Jamais je n'ai reçu de réponse. La Maison est fermée à présent. C'est tout ce que j'ai pu savoir. Bonne, admirable MOLLY, je veux si elle peut encore me lire, qu'elle sache bien que je n'ai pas changé pour elle, que je l'aime encore et toujours, à ma manière, qu'elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n'est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons ! J'ai gardé tant de beauté d'elle en moi et pour au moins vingt ans encore, le temps d'en finir.

  Pour la quitter il m'a fallu certes bien de la folie et d'une sale et froide espèce. Tout de même, j'ai défendu mon âme jusqu'à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais pas, j'en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve MOLLY m'avait fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d'Amérique. "
   (Voyage au bout de la nuit, folio, p.232).

 

 

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 * MUSYNE.

  Parmi ses clientes et protégées, nombre de petites artistes lui arrivaient avec plus de dettes que de robes. Toutes, madame Hérote les conseillait et elles s'en trouvaient bien, MUSYNE entre autres qui me semblait à moi la plus mignonne de toutes. Un véritable petit ange musicien, une amour de violoniste, une amour bien dessalée par exemple, elle me le prouva.
  Implacable dans son désir de réussir sur la terre, et pas au ciel, elle se débrouillait au moment où je la connus, dans un petit acte, tout ce qu'il y avait de mignon, très parisien et bien oublié, aux Variétés. Elle apparaissait avec son violon dans une manière de prologue impromptu, versifié, mélodieux. Un genre adorable et compliqué.

  Avec ce sentiment que je lui vouai, mon temps devint frénétique et se passait en bondissements de l'hôpital à la sortie de son théâtre. Je n'étais d'ailleurs presque jamais seul à l'attendre. Des militaires terrestres la ravissaient à tour de bras, des aviateurs aussi et bien plus facilement encore, mais le pompon séducteur revenait sans conteste aux Argentins. Leur commerce de viandes froides à ceux-là prenait, grâce à la pullulation des contingents nouveaux, les proportions d'une force de la nature. La petite MUSYNE en a bien profité de ces jours mercantiles. Elle a bien fait, les Argentins n'existent plus.

  D'être amoureux de MUSYNE si mignonne je pensais que ça allait me douer de toutes les puissances, et d'abord et surtout de courage qui me manquait, tout ça parce qu'elle était si jolie et si joliment musicienne ma petite amie ! L'amour c'est comme l'alcool, plus on est impuissant et saoul et plus on se croit fort et malin, et sûr de ses droits. (...) MUSYNE se trouvait de plus en plus souvent accaparée par les clients sud-américains. Je finis de cette façon par connaître à fond toutes les cuisines et domestiques de ces messieurs, à force d'aller attendre mon aimée à l'office. Les valets de chambre de ces messieurs me prenaient d'ailleurs pour le maquereau. Et puis, tout le monde finit par me prendre pour un maquereau y comprit MUSYNE elle-même, en même temps je crois que tous les habitués de la boutique de madame Hérote. Je n'y pouvais rien. D'ailleurs, il faut bien que cela arrive tôt ou tard, qu'on vous classe.

  J'obtins de l'autorité militaire une autre convalescence de deux mois de durée et on parla même de me réformer. Avec MUSYNE nous décidâmes d'aller loger ensemble à Billancourt. C'était pour me semer en réalité ce subterfuge parce qu'elle profita que nous demeurions loin, pour rentrer de plus en plus rarement à la maison. Toujours elle trouvait de nouveaux prétextes pour rester à Paris.
   MUSYNE finit par ne plus rentrer à notre espèce de foyer qu'une fois par semaine. Elle accompagnait de plus en plus fréquemment des chanteuses chez les Argentins. Elle aurait pu jouer et gagner sa vie dans les cinémas, où ç'aurait été bien plus facile pour moi d'aller la chercher, mais les Argentins étaient gais et bien payants, tandis que les cinémas étaient tristes et payaient peu. C'est toute la vie ces préférences.

  Pour comble de mon infortune survint le Théâtre aux Armées. Elle  se créa instantanément, MUSYNE, cent relations militaires au Ministère et de plus en plus fréquemment elle partit alors distraire au front nos petits soldats et cela durant des semaines entières. Elle y détaillait, aux armées, la sonate et l'adagio devant les parterres d'Etat-major, bien placés pour lui voir les jambes. Les soldats parqués en gradins à l'arrière des chefs ne jouissaient eux que des échos mélodieux. Elle passait forcément ensuite des nuits très compliquées dans les hôtels de la zone des Armées.
  Un jour elle m'en revint toute guillerette des Armées et munie d'un brevet d'héroïsme, signé par l'un de nos grands généraux, s'il vous plaît. Ce diplôme fut à l'origine de sa définitive réussite.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 80).
 

 

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 * NEUNEUIL.

 - Tout de même, lisez-moi cette lettre ! "
 Il y tient !... je regarde d'abord la signature... Boisnières... je connais ce Boisnières, il a la garde des " allaitantes " au Fidelis... la pouponnière du Fidelis... c'est lui qu'empêche qu'il se passe des choses, que ça se tienne mal, entre femmes à mômes et les " bourmans " du Fidelis... ils sont au moins trois cents flics répartis en quatre chambrées, deux étages du Fidelis, flics de toutes les provinces de France, qu'ont absolument plus rien foutre, repliés de toutes les Préfectures... Boisnières dit NEUNEUIL est de " garde à la pouponnière "... policier de confiance !... " que personne pénètre ! " NEUNEUIL et ses fiches !... il a un fichier : trois mille noms ! il y tient comme à sa prunelle !... les fifis lui ont pris l'autre œil, combat au maquis ! vous dire s'il peut être de confiance !... je veux pas lire sa lettre, j'ai pas le temps !... je connais un peu le Boisnières NEUNEUIL ! sûr il dénonce encore quelque chose... quelqu'un ! peut-être moi ?... je le connais ! un fastidieux... borgne, galeux à furoncles, et " service-service "...
 " Il dénonce encore quelqu'un ?
 - Oui, Docteur ! oui ! moi !
 - A qui ?
 - Au Chancelier Adolphe Hitler !
 - Tiens ! c'est une idée !...
 - Qu'il m'a vu partir en auto ! moi ! partir aller pêcher la truite au lieu de surveiller les Français... je ne nie rien, Docteur ! remarquez ! c'est un fait ! je suis coupable ! NEUNEUIL a raison ! mais vous ne voulez pas lire cette lettre ?

 (...) Il va à la porte, il l'ouvre... il va à la rampe, il se penche... et à voix forte...
 " Hier !... Monsieur Boisnières ! Monsieur Boisnières n'est pas là ?
 - Si ! Si ! Commandant ! me voici !... je monte !... "
 En fait, il arrive !... il est là...
 " Entrez !... vous êtes bien Boisnières dit NEUNEUIL ?
 - Oui, Commandant !
 - Regardez-moi alors en face ! bien en face !... vous avez bien écrit cette lettre ?
 - Oui, Commandant !
 - A qui vous l'avez envoyée ?
 - Vous avez l'adresse, Commandant ! "
 Oh ! pas intimidé du tout !...
 " Je n'ai fait que mon devoir, Commandant !
 - Eh bien moi, monsieur Boisnières, je vais faire le mien !... dit NEUNEUIL !... regardez-moi bien en face ! là ! bien en face ! "
 
 Pflac !... Pflac !... deux alors de ces sérieuses baffes que le NEUNEUIL en est comme soulevé !... son bandeau vole !... arraché !
 " Voilà moi, ce que je pense !... Monsieur Boisnières dit NEUNEUIL !... en plus, et j'ajoute, je pourrais vous faire corriger bien plus !... et vous le savez !... et je le fais pas ! vous corriger une fois pour toutes ! misérable canaille !... ah ! je gaspille l'essence ?... ah ! je sabote la Luftwaffe !... je ne gaspillerai pas une petite balle pour vous faire taire, monsieur NEUNEUIL ! pas un nœud de la corde !... vous valez pas un nœud de la corde ! rien ! sortez ! sortez ! foutez-moi le camp ! et que je vous revois plus ! plus jamais ! si je vous revois jamais ici, je vous fais noyer ! je vous fais aller voir les truites ! partez ! partez ! et au galop ! tout de suite ! à Berlin !... prenez votre lettre !... NEUNEUIL !... la lâchez pas ! NEUNEUIL !... vous la ferez lire au Führer lui-même ! à Berlin ! au galop ! Monsieur NEUNEUIL ! los ! los !
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p. 296).



 

 

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 * NORMANCE. 

 Ah, les NORMANCE !... le gros... sa femme... nos voisins... ils tentent aussi... ils dérapent... ils déboulent... ils remontent ! ils roulent à l'envers ! ils savent pas encore prendre les secousses ils se font rehausser de quatre marches !... pourtant lui il pèse quelque chose !... 160 kilos... il me l'a dit, il m'a consulté pour maigrir... avec les actuelles restrictions, on aurait cru qu'il aurait pu... non !... 160 kilos, c'est du lest !... eh bien, il peut pas descendre... il remonte !... il est reboulé ! un choc ! un autre ! la pesanteur renversée, voilà un effet de cyclone !... sa femme c'est la nature fluette elle tient que par lui ! à son cou ! toute seule, fétu, elle serait partie, envolée depuis belle ! vous croiriez : il va l'écraser !... un ramponneau ! vrraouf !... la raplatir !... non ! non !... non !... l'éléphant précautionneux, voilà NORMANCE, je le vois là... tous les chocs pour lui !...

- André ! André ! me lâche pas !... Elle a peur quand même !... ils s'entendent admirablement !... y a pas de question qu'il la lâche ! ils font qu'un, comme nous deux Arlette... mais lui autre chose comme carrure ! je voudrais avoir son ampleur, son poids, sa panne ! ça fait plus de 160, c'est certain ! 180, je dirais !... peut-être 200... il avoue pas, il bouffe comme dix !... comme vingt !... il est comme tous, ils mentent tous ! lui il ment pour 200 kilos ! ah, 160 ?... 166 ? pour qui qu'il me prend ? je le vois, je le regarde... il est mandataire... broum !... aux Halles ! alors ?... aux volailles !... mais pas que la volaille qu'il s'empiffre !... c'est sa femme, sa petite volaille !... lui il engloutit sûrement deux gigots par jour ! trois gigots ! le poids ! vous pensez ! " mandataire " ! je voudrais pas qu'il nous carambole ! ça serait fini, Lili, moi... même sa femme tremble...

- André bouge plus !... André bouge plus !... Elle est loin d'aux anges ! C'est pas lui qui bouge, c'est l'immeuble ! même mettons deux cents kilos ! qu'il pèse les deux cents... il peut pas lutter !... il remonte, il rebrousse ! il est pris en tempête comme nous... y a les éléments ! c'est autre chose qu'un hippopotame ! mille kilos, fétu, pour les éléments ! il prend mal la houle... il va foutre !... cet affolement de sa petite conne !...  - André, bouge pas ! C'est pas bouger qu'il faut ! c'est prendre le choc juste ! - Bouge plus chéri ! bouge plus chéri ! Elle croit que c'est lui qui fait l'orage !... il tamponne les murs, c'est tout !... faut que je la détrompe ! niaise mauviette !
  (Féerie pour une autre fois II, folio, Gallimard, 1954, p.95).  

 

 

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 * COLONEL O'COLLOGHAM .

  Nous voilà donc dans l'atelier. Je voyais ces fameux ustensiles, des masques et des masques... Y en avait partout, des petits, des gros, des incroyables de dimensions et d'aspect. Tous les biscornus, les loupés, les réussis, les camouflés, à clapets, à tuyaux, à cordes, toutes les trouvailles du COLONEL, pour tous les genres, les dimensions, un carnaval de quincaillerie... Casques et masques de toutes époques, équipés pour la guerre des gaz. En carton, en cuivre, en nickel, tous les dangers. Armes et jouets ! toutes les coiffures pour l'enfer, la course au fond des abysses ! Trois énormes scaphandriers pour les pressions océanes. Toute une armoire de petits toquets du genre Henri III, emplumés, avec voilettes tamis de tulle, filtre contre les gaz, très coquets. Le COLONEL pensait à tout. Un nom de Dieu foutu désordre !

     Je tombais toujours sur des cochons ! Les établis disparaissaient sous cinq six épaisseurs d'outils de toutes natures et calibres. Sosthène farfouillait là au fond, provoquait des avalanches à chasser le petit tournevis ! Toute la camelote taradaboum ! croulait jusqu'à l'escalier ! des torrents de ferrailles ! Alors ces gueulements ! 

 A la grande porte de l'atelier, tout à fait en l'air c'était écrit en lettres rouges : " Sniff and die ! Renifle et meurs ! " Il me faisait remarquer la devise comme ça tout réjoui, tout marrant le COLONEL O'COLLOGHAM... ça l'amusait bien !... Il se pliait tout seul !... " Hi ! Hi !... Sniff and die !... " Le COLONEL avait choisi pour son propre compte un modèle toile " museau d'étoupe " imprégné à trois solutions absolument neutralisantes dont il ne donnerait la formule qu'après les épreuves et seulement au roi en personne... Ce système pour connaisseur muait les gaz les plus toxiques, les plus pervers foudroyants, en inhalations anodines, ozonigénées voire toniques dès la quinze ou vingtième bouffée, réglable au surplus par virole et automatique selon la densité du nuage et le caractère des efforts, dosé à tant pour le cycliste, tant pour le nageur, tant pour le piéton, le réglage milli-pneumatique, l'idéal évidemment, le rêve de tous les ingénieurs depuis le Congrès pneumatique, Amsterdam mars 1909.

  Ils allaient en roter un peu les gentlemen de la Wickers ! Le COLONEL leur apportait non pas une mais vingt solutions au problème du milli-dosage ! son protocole en faisait foi ! On se rend un peu compte !
   (Guignol's band I et II, folio, p.384).

 

 

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 * Raoul  ORPHIZE.

 " Ah ! Céline !... Céline !... cher Céline !... c'est vous que je cherchais !... " J'allais enfin pouvoir sortir... plus personne sur le palier... tous à la brasserie... " Ah ! Céline... Céline !... " Je dis : voilà le louf !... et pas tout seul... avec une dame... une jeune dame... ils montent me voir... je les fais entrer... " Céline !... Céline !... j'ai besoin de vous !... je sors de chez Brinon  !... il est d'accord !... c'est vous, le scénario ! c'est vous qui me le ferez !... moi, les dialogues, bien entendu !... c'est entendu !... je sors de chez Laval, il est d'accord ! je suis le producteur, metteur en scène ! n'est-ce pas ? vous êtes d'accord ?... l'appareil nous vient de Leipzig !... les Russes sont d'accord, ah ! l'autorisation des Russes, vous n'avez pas idée, Céline ! enfin je l'ai ! "

 Il se frappe la poitrine... sa poche... la poche où est son portefeuille, l'autorisation... Sa dame là... sa femme sans doute... a pas dit mot... elle le laisse parler... et qu'il parle !... une véhémence, un débit, qu'il reste pas en place !... d'un pied sur l'autre... piétine ! - " Oh ! pardon !... pardon Céline !... j'oubliais ma femme !... notre vedette !... c'est elle, n'est-ce pas ?... que je vous présente !... Odette Clarisse ! - Bonjour, madame ! "

  Je l'avais pas tellement regardée, elle... mais son chapeau !... un bibi pas mal... panama à fleurs... et voilette... vous vous rendez compte ?... une voilette ?... au moment où nous en étions ?... l'Allemagne au moment, une voilette ! - " Odette sera la vedette du film !... c'est entendu !... Brinon est d'accord ! - Oh ! parfait ! parfait ! - Odette, dit bonjour à Mme Céline !..." Elle est pas vilaine cette petite... je la regarde mieux... elle est habillée en vedette... vedette de l'époque, mi-Marlène, mi-Arletty... jupe très moulante... le sourire aussi... Trouver un chapeau en fleurs, et une voilette, des souliers crocro, le sac idem, des bas de soie fins, dans l'Allemagne en feu !... ç'avait dû être une entreprise !... saper cette mignonne !... que dans toute l'Allemagne, au moment, vous trouviez pas une épingle à cheveux !... où il avait trouvé tout ça ?... et ramener sa vedette de Dresde ?... et pas qu'elle !... sapés tous les deux !... lui velours à côtes, culotte de cheval, sweater col roulé, leggins, tatanes triples semelles ! l'énigme, je vous dis !... et cirés, brossés !... impeccables... lui !... elle !... prêts pour tourner...

  Je le connaissais lui, du Fidelis, je l'avais soigné pour sinusite... maintenant là, complètement guéri ! force de la nature !... impeccable... Raoul... son nom... Raoul ORPHIZE... il était parti pour Dresde... lieu de rassemblement des artistes, brûlé entre-temps, 200 000 morts... ils sortaient de Dresde pour Munich... et puis Leipzig... puis revenu à Dresde... Dresde en cendres ! tourner à Siegmaringen... oh ! il l'avait pensé son film !... séquences, rythme !... j'avais plus qu'à suivre ses idées, sa construction filmo -technique... " les scènes de la vie quotidienne à Siegmaringen " Brinon au travail !... l'imprimerie et la rédaction du journal La France, les rédacteurs au travail... " Radio-Siegmar " en émission ! la cabine, les opérateurs... et la Milice à l'exercice !... et moi, à ma consultation ! Pétain, sa promenade... les enfants aux jeux !... et les pères, les mères, jouant aussi, aux boules ! tous dans la joie ! la très belle humeur ! Kraft durch Freude ! toujours ! toujours !... la joie !

 - " D'où toute cette élégance, ORPHIZE ? " Je peux pas m'empêcher de lui demander... - " Par parachutages, Céline ! " Le marle !... j'insiste pas...
  (CA, folio, p.310).

 

 

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 * CAPITAINE ORTOLAN.

 Si vous l'aviez vu, messieurs ! Quel assaut ! l'appuyait le capitaine ORTOLAN.
C'était dans l'escadron d'ORTOLAN que ça venait de se passer.
- Je n'ai rien perdu de l'affaire ! Je n'en étais pas loin ! Un coup de pointe au cou en avant et à droite !... Toc ! Le premier tombe !... Une autre pointe en pleine poitrine !... A gauche ! Traversez ! Une véritable parade de concours, messieurs !... Encore bravo, Sainte-Engence ! Deux lanciers ! A un kilomètre d'ici ! Les deux gaillards y sont encore ! En pleins labours ! La guerre est finie pour eux, hein, Sainte-Engence ?... Quel coup double ! Ils ont dû se vider comme des lapins !
  Le lieutenant de Sainte-Engence, dont le cheval avait longuement galopé, accueillait les hommages et compliments des camarades avec modestie. A présent qu'ORTOLAN s'était porté garant de l'exploit, il était rassuré et il prenait du large, il ramenait sa jument au sec en la faisant tourner lentement en cercle autour de l'escadron rassemblé comme s'il se fût agi des suites d'une épreuve de haies.

- Nous devrions envoyer là-bas tout de suite une autre reconnaissance et du même côté ! Tout de suite ! - s'affairait le capitaine ORTOLAN décidément excité. - Ces deux bougres ont dû venir se perdre par ici, mais il doit y en avoir encore d'autres derrière... Tenez, vous, brigadier Bardamu, allez-y donc avec vos quatre hommes !
  C'est à moi qu'il s'adressait le capitaine.
- Et quand ils vous tireront dessus, eh bien tâchez de les repérer et venez  me dire tout de suite où ils sont ! Ce doit être des Brandebourgeois !...
  Ceux de l'active racontaient qu'au quartier, en temps de paix, il n'apparaissait presque jamais le capitaine ORTOLAN. Par contre, à présent, à la guerre, il se rattrapait ferme. En vérité, il était infatigable. Son entrain, même parmi tant d'autres hurluberlus, devenait de jour en jour plus remarquable. Il prisait de la cocaïne qu'on racontait aussi. Pâle et cerné, toujours agité sur ses membres fragiles, dès qu'il mettait pied à terre, il chancelait d'abord et puis il se reprenait et arpentait rageusement les sillons en quête d'une entreprise de bravoure. Il nous aurait envoyés prendre du feu à la bouche des canons d'en face. Il collaborait avec la mort. On aurait pu jurer qu'elle avait un contrat avec le capitaine ORTOLAN.

  La première partie de sa vie (je me renseignai) s'était passée dans les concours hippiques à s'y casser les côtes, quelques fois l'an. Ses jambes, à force de les briser aussi et de ne plus les faire servir à la marche, en avaient perdu leurs mollets. Il n'avançait plus ORTOLAN qu'à pas nerveux et pointus comme sur des triques. Au sol, dans la houppelande démesurée, voûté sous la pluie, on l'aurait pris pour le fantôme arrière d'un cheval de course.
 (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, Poche, 1952, p.37).

 
 

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 * COMMISSAIRE PAPILLON.

 A peine j'étais devant notre porte, le 11, un boucan d'en bas !... et des ordres !... " Laissez passer ! laissez passer ! " comme quelque chose de lourd qu'on monte... les gens des gogs y vont pour voir... ils obstruent !... los ! los ! oh ! mais c'est un homme le paquet !... très gros paquet... des flics qui le montent, le hissent !... là, ça y est ! il est ficelé !... même enchaîné qu'il est ! et quelles chaînes !... du cou aux chevilles ! il se sauvera pas !... ah ! mais diable ! j'y suis !... c'est le Commissaire PAPILLON ! sa tronche ! il est tellement tuméfié ! l'état !... que presque je l'aurais pas reconnu !... boursouflé, double ! triple ! comme les pieds des soldats de la gare ! qu'est-ce qu'ils y avaient mis ! soigné, les fritz !... je vous ai pas dit, je le connaissais, ce PAPILLON !... Commissaire spécial de la Garde d'Honneur du Château... " spécial " attaché à Pétain... l'aventure !... je voyais, je comprenais... je suis assez long à comprendre... je veux comprendre très scrupuleusement... je suis de l'école Ribot... " On ne voit que ce qu'on regarde et on ne regarde que ce qu'on a déjà dans l'esprit "... je l'avais constamment dans l'esprit le Commissaire spécial PAPILLON !... et depuis bien des mois !... depuis le moment qu'il m'avait dit : " Vous savez Docteur ! on y va ! " même c'est la justice à me rendre j'y avais répondu tac ! net !... " Commissaire vous y perdrez tout ! c'est un piège !... ils vous ramèneront en bouillie ! restez au Château ! " basta !... il en avait fait qu'à sa tête !... elle était jolie sa tête !... il était pas le seul sur cette idée de passer en Suisse !... pardi !... les 1142 l'avaient !...

 (...) La façon qu'ils l'avaient souqué, ficelé, d'abord assommé pour le compte !... il se tenait joliment tranquille ! dans ses chaînes ! vous me direz, vous me répèterez, un Commissaire et surtout " spécial " ... est pas tout à fait un benêt !... tomber dans tel piège ? même tendu très astucieusement ? oh ! oh ! il doit en connaître un petit bout ! c'est son métier ! il avait qu'à regarder un peu les dégaines de ces " passe-frontières " ! ces visages !... comme fourberie, traîtrise, tares, stigmates, vous auriez dit des maquillés ! masqués " mi-carême " !... la nature se donne le mal de vous faire des gens qui portent masques !

 (...) Le Commissaire PAPILLON savait... par là, qu'il allait !... et pas seul !... pas seul !... avec l'attendrissante Clothilde !... fatale Clothilde !... une très, très gentille douce enfant... enfant ?... enfin, demoiselle ! et demoiselle de Radio-Paris... speakerine ! la demoiselle de la " Rose des Vents "... question crimes, vous pensez, chargée !elle vous avait lu de ces textes !... microchanté de ces horreurs !... surtout une ! la pommée horreur !... " De Gaulle, le roi des félons ! poum ! poum ! poum ! "... on comprend qu'elle se soit sauvée, qu'elle ait pas demandé son reste ! en plus qu'elle avait un amour ! oui, elle aussi !... qu'elle avait donné son amour au Grand Pourfendeur de Carthage !... à travers mille et cent périls elle se met en mal ! elle le retrouve ! elle fait le voyage Porte Maillot-Constance, retrouver son grand Pourfendeur ! miracle de l'amour ! mais c'était plus du tout le moment de le relancer Hérold ! ah ! plus du tout !... il voulait plus qu'être seul, tout seul, Hérold Carthage ! qu'elle avait traversé maquis, fifis, armée sénégalaise, Strasbourg ! tout !... et que lui il voulait plus qu'être seul ! tout seul ! envie de rien ! qu'il avait Carthage en travers ! et qu'il l'envoie foutre sa Clothilde !... éplorée Clothilde !... qu'il la refourre dans le train !

 (...) Elle s'était retrouvée sur la quai, là, sur un banc, pauvrette seulette mignonne, en panne...avec des centaines comme elle !... des désemparées, tous les bancs... des congédiées des usines... des grand-mères... les grand-mères elles, je vous ai dit, c'était plutôt faire du scandale, grimper à l'assaut des locomotives, se coucher à travers les rails... aucune pudeur ! les jeunes étaient encore coquettes... Clothilde pleurait d'abondance, mais doucement, très pathétiquement... le Commissaire PAPILLON passait par là, juste là, " service à la gare " !... voyant  Clothilde, la sympathie immédiate !... pourtant quantité d'autres jeunes femmes, aussi en détresse que Clothilde, étaient là, par là sur les bancs... mais Clothilde, tout de suite ! tout de suite ! il avait plus vu que Clothilde !... le cœur : pan ! pan ! qu'elle veuille ou non, il avait fallu qu'elle goûte à sa propre gamelle !... pas dit trois mots !... quatre mots !... qu'il lui avait juré l'amour !... sa vie pour elle !... et PAPILLON avait rien de ces petits sauteurs, prometteurs de Lune ! non !... non !... pas dit quatre mots qu'ils s'étaient échangé serment de ja... ja... jamais croire à rien qu'à leur force d'amour et tendresse et la sublimité de leurs âmes !... vous dire, je vous dit tout, que tout était pas que viles étreintes, vautreries de corps, amalgames impies, sur ces quais et sous ces tunnels...

 (...) On plaignait surtout Clothilde... " la pauvre petite !... la pauvre petite !... " pas tant lui !... lui, qui l'avait entraînée !... bel et bien !... l'irréfléchi, l'impulsif, lui !... l'opinion des dames !... elle, qu'était à plaindre, pas tant lui !... sans lui elle serait restée là... lui, l'idiot !... le dangereux saucisson !... un flic, d'abord !... et tâter de la frontière suisse ? ah ! là ! là !... il devait être un peu au courant !... tout de même, il semble ! fallait être bourrique et si con aller se foutre en un tel guêpier !... la preuve !... la preuve !... y regarder la tronche !... le téméraire-risque-tout-nouille !... bien sûr qu'il s'était fait cueillir !... nave !... la pauvre mignonne ! elle, la pauvre mignonne !... on plaignait qu'elle !... " aux peupliers ! aux peupliers ! " qu'elle arrêtait pas de gémir, la pauvre mignonne... tendre frêle victime... la dérouillade aux peupliers était pas pour moi une surprise... pour Marion non plus !... il y avait été lui-même, l'endroit même !... reconnaître les peupliers, le ruisseau qu'était la frontière... certes, la reconnaissance très risquée !... il y avait été un dimanche... le dimanche, polices, S.A., Helvètes, maquis, bouffent énormément, pintent, et ronflent !... vous avez une chance d'être inaperçu... bien que ?... bien que ?... les clebs ?... il y avait été, et avec la carte !... la carte au crayon, le " tracé " à la main... où passait exactement le fameux ruisselet-frontière... entre le sixième et septième arbre... il avait rencontré personne, lui !... une chance !... la chance !... " Je passais si j'avais voulu ! " ... ça l'aurait avancé à rien , il était trop connu en Suisse !... tout de même il avait vu l'endroit ! précisément l'endroit exact où le passeur les avait menés, PAPILLON Clothilde ! mais eux, fleurs ! pardon ! attendus ! entre le sixième et septième arbre...  
  (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.265).

 

 

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 * PARAPINE.

 On lui accordait à ce PARAPINE, dans son milieu spécialisé, la plus haute compétence. Tout ce qui concernait les maladies typhoïdes lui était familier, soit animales, soit humaines. Pendant mon stage dans les écoles pratiques de la Faculté, PARAPINE m'avait donné quelques leçons de microscope et témoigné en diverses occasions de quelque réelle bienveillance. J'espérais qu'il ne m'avait depuis ces temps déjà lointains tout à fait oublié et qu'il serait à même de me donner peut-être un avis thérapeutique de tout premier ordre pour le cas de Bébert qui m'obsédait en vérité. 

  Décidément, je me découvrais beaucoup plus de goût à empêcher Bébert de mourir qu'un adulte. On n'est jamais très mécontent qu'un adulte s'en aille, ça fait toujours une vache de moins sur la terre, qu'on se dit, tandis que pour un enfant, c'est tout de même moins sûr. Il y a l'avenir.

 -  Mais que vous dirais-je après tout que vous ne sachiez déjà ! Parmi tant de théories vacillantes, d'expériences discutables, la raison commanderait au fond de ne pas choisir ! Faites donc au mieux allez confrère ! Puisqu'il faut que vous agissiez, faites au mieux ! Pour moi d'ailleurs, je puis ici vous l'assurer en confidence, cette affection typhique est arrivée à me dégoûter au-delà de toute limite ! De toute imagination même ! Quand je l'abordai dans ma jeunesse la typhoïde, nous n'étions que quelques chercheurs à prospecter ce domaine, et nous ne pouvions, en somme, aisément nous compter, nous faire valoir mutuellement... Tandis qu'à présent, que vous dire ? Il en arrive de Laponie mon cher ! du Pérou ! Tous les jours davantage ! J'ai vu le monde devenir en moins de quelques ans une véritable pétaudière de publications universelles et saugrenues sur ce même sujet rabâché. Je me résigne, pour y garder ma place et la défendre certes tant bien que mal, à produire et reproduire mon même petit article d'un congrès, d'une revue à l'autre, auquel je fais simplement subir vers la fin de chaque saison quelques subtiles et anodines modifications, bien accessoires...

  Mais cependant croyez-moi, confrère, la typhoïde, de nos jours, est aussi galvaudée que la mandoline ou le banjo. C'est à crever je vous le dis ! Chacun veut en jouer un petit air à sa façon. Non, j'aime autant vous l'avouer, entre autres fadaises, j'ai songé à l'étude de l'influence comparative du chauffage central sur les hémorroïdes dans les pays du Nord et du Midi. Qu'en pensez-vous ? De l'hygiène ? Du régime ? C'est à la mode ces histoires-là ! n'est-ce pas ? Une telle étude convenablement conduite et traînée en longueur me conciliera l'Académie j'en suis persuadé, qui compte un nombre majoritaire de vieillards que ces problèmes de chauffage et d'hémorroïdes ne peuvent laisser indifférents.

 Dans la rue, nous dûmes revenir sur nos pas en vitesse pour chercher ses caoutchoucs qu'il avait oubliés. Par la longue rue de Vaugirard, parsemée de légumes et d'encombrements, nous arrivâmes tout au bord d'une place entourée de marronniers et d'agents de police. Nous nous faufilâmes dans l'arrière-salle d'un petit café où PARAPINE se jucha derrière un carreau, à l'abri d'un brise-bise.

 - Trop tard ! fit-il dépité. Elles sont sorties déjà ! - Qui ? - Les petites élèves du Lycée... Il en est de charmantes vous savez... Je connais leurs jambes par cœur... Je ne demande plus autre chose pour la fin de mes journées... Allons-nous en !Ce sera pour un autre jour... Et nous nous quittâmes vraiment bons amis.
  (Voyage au bout de la nuit, Folio, p. 281).  

 

 

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 * PAULO.

 C'est aux " Puces " même, que j'ai connu le petit PAULO. Il travaillait pour sa marchande qu'était deux rangées derrière nous. Il lui vendait tous ses boutons, le long de l'avenue, près de la porte, il se vadrouillait dans le marché, avec sa tablette sur le bide, retenue au cou par une ficelle. " Treize cartes pour deux sous mesdames !... "
  Il était plus jeune que moi, mais infiniment dessalé... Tout de suite on s'est trouvés copains... Ce que j'admirais moi chez POPAUL, c'est qu'il portait pas de chaussures rien que des lattes plates en lisières... Ça lui mordait pas les arpions... J'enlevais les miennes en conséquence le long des fortifs, quand on partait en excursion.

  Il soldait très vite ses garnitures, les douzaines de treize, on avait pas le temps de les regarder, les os et les nacres... On était libres après ça.
  En plus il avait un condé pour se faire des sous. " C'est facile " qu'il m'a expliqué... Dès qu'on a plus eu de secrets. Dans le remblai du Bastion 18 et dans les refuges du tramway devant la Villette, il faisait des petites rencontres, des griffetons qu'il soulageait et des louchebems. Il me proposait de les connaître. Ça se passait trop tard pour que moi j'y aille... Ça pouvait rapporter une thune, parfois davantage.

  Derrière le kiosque à la balance, il m'a montré, sans que je lui demande, comment les grands ils le suçaient. Lui POPAUL il avait de la veine, il avait du jus, moi il m'en venait pas encore. Une fois il s'était fait quinze francs dans la même soirée.
  Pour m'échapper, il fallait que je mente, je disais que j'allais chercher des frites. POPAUL, ma mère le connaissait bien, elle pouvait pas le renifler, même de loin, elle me défendait que je le fréquente. On se barrait quand même ensemble, on vadrouillait jusqu'à Gonesse. Moi je le trouvais irrésistible... Dès qu'il avait un peu peur il était secoué par un tic, il se tétait d'un coup, toute la langue, ça lui faisait une sacrée grimace. A la fin moi je l'imitais, à force de me promener avec lui.

 (...) POPAUL, je le croyais régulier, loyal et fidèle. Je me suis trompé sur son compte. Il s'est conduit comme une lope. Il me parlait toujours d'arquebuse. Il amène un jour son fourbi. C'était un gros élastique monté, une espèce de fronde, un double crochet, un truc pour abattre les piafs. Il me fait : " On va s'exercer ! Après, on crèvera une vitrine !... Y en a une facile sur l'Avenue... Après on visera dans un flic !... " Gu ! voilà ! C'était une idée ! On part du côté de l'école. Il me dit : " On va commencer là !... " Les classes juste venaient de sortir c'était commode pour se barrer. Il me passe encore son machin... Je le charge avec un gros caillou. Je tire à fond sur le manche... A bout de caoutchouc... Je fais à POPAUL : " Vise donc là-haut ! " et clac ! Ping !... Patatrac !... En plein dans l'horloge !... Tout vole autour en éclats... J'en reste figé comme un con. J'en reviens pas du boucan que ça cause... le cadran qui éclate en miettes ! Les passants radinent... Je suis paumé sur place. Je suis fait comme un rat... Ils me tiraillent tous par les esgourdes. Je gueule : " POPAUL ! "... Il a fondu !... il existe plus !...

  Ils me traînent jusque devant ma mère. Ils lui font une scène horrible. Il faut qu'elle rembourse toute la casse, ou bien ils m'embarquent en prison. Elle donne son nom, son adresse... J'ai beau expliquer : " POPAUL " !... Il s'abat sur moi tellement de gifles que je vois plus ce qui se passe... A la maison, ça recommence, ça repique en trombe... C'est un ouragan... Mon père me dérouille à fond, à pleins coups de bottes, il me fonce dans les côtes, il me marche dessus, il me déculotte. En plus, il hurle que je l'assassine !... Que je devrais être à la Roquette ! Depuis toujours !... Ma mère supplie, étreint, se traîne, elle vocifère " qu'en prison ils deviennent encore plus féroces ".
  Je suis pire que tout ce qu'on imagine... Je suis à un poil de l'échafaud. Voilà où que je me trouve !... POPAUL y était pour beaucoup, mais l'air aussi et la vadrouille... Je cherche pas d'excuses...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.117). 

 

 

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 * PICPUS.

 Je nous vois à poil sous très peu... dans l'ébullition de la plate-forme... Providence !... un petit homme passe, reconnaît Le Vigan...
 " Mais c'est vous ! bien vous, Le Vigan ? "
 Le Français à petite deffe, dans la trentaine, et à mégot...
 " Tu viens ici pour travailler ?
- Oui ! oui ! oui !... T.O. !
- Moi aussi, obligatoire ! qu'est-ce qu'ils ont comme crime !... mais c'est pas pour long, les paffes !... t'es d'un réseau ?
- Pas encore !... mais on va s'y mettre !
- Tous les trois ?
- Oui, tous les trois !... "
 La Vigue a la présence d'esprit... l'homme à la deffe nous dit tout... entre les gueulements...
" Je m'appelle PICPUS, dis ! tutoye-moi !... qu'est-ce qu'on leur met ! déjà sept usines que je gratte ! une robinetterie, la dernière !... PICPUS, de Boulogne, tu te rappelleras ?... ils me virent, je me fais rembaucher !... je vais à Magdebourg, une fabrique de tuiles, dis, ils ont besoin ! là, on sera quatre du même gang ! qu'est-ce qu'on va leur mettre ! demande à y aller !... lui aussi !... ta femme aussi !...

 (...) Mais voilà des mômes qui rappliquent... une autre meute d'Hitlerjugend ! cette horde très méchante... excitée ! ils sont au moins une centaine...
 " Vous êtes cons de vous occuper d'eux ! baffes dans la gueule ! "
  D'autor PICPUS rentre dans le tas... pflag, il y va ! hardi ! et encore beng ! dans la danse ! qu'ils brament Hitlerjugend !... comme il dompte tout ça PICPUS !... tout le quai !... comme il y va !... et à la beigne !... coups de pieds aux miches !... " petits enculés " qu'il les traite... harangue, en plus !... il les défie !
 " Vous avez pas vu que c'est La Vigue ?... l'artiste résistant ? vous le connaissez pas ? fiotes foireux ! "
  Qu'ils sachent un peu qui ils s'en prennent ! morves-au-nez ! on peut dire qu'il risque que ça tourne mal... que les deux plates-formes en aient assez d'être injuriées... va foutre ! encore plus fort qu'il gueule !
 " Le Vigan, regardez-le bien ! l'héros et artiste !... lui aussi !... elle aussi !... "
 Nous deux !... moi, Lili !... y a plus qu'à saluer les deux quais.
 " Ecoutez bien !... écoutez bien, tous !... ils viennent dérailler les trains ?... cons finis !... ils viennent pour votre libération !... brutes aveugles !
- Bravo ! bravo ! "

  Ça répond bien... les deux quais... PICPUS a retourné l'opinion... de cette foule des deux quais qu'était prête à nous foutre en miettes... maintenant là, de PICPUS, ils nous voyaient trois héros de l'air !... on lui devait la chandelle PICPUS !... il avait dompté le soulèvement !...
  (Nord, Folio, Gallimard, 1988, p.103).


 

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 * PIERRE.

 Cette expulsion du fœtus n'avance pas, le détroit doit être sec, ça ne glisse plus, ça saigne encore seulement. Ça aurait été son sixième enfant. Où est le mari ? Je le réclame.
  Fallait le trouver le mari pour pouvoir diriger sa femme sur l'hôpital. Une parente me l'avait proposé de l'envoyer à l'hôpital. Une mère de famille qui voulait tout de même aller se coucher elle, à cause des enfants. Mais quand on a eu parlé d'hôpital, personne alors ne fut plus d'accord. Les uns en voulaient de l'hôpital, les autres s'y montraient absolument  hostiles à cause des convenances. Mais c'est le mari, moi, pour ma part, que je désirais qu'on retrouve pour pouvoir le consulter, pour qu'on se décide enfin dans un sens ou dans l'autre. Le voilà qui se met à surgir d'un groupe, plus indécis encore que tous les autres le mari. C'était pourtant bien à lui de décider. L'hôpital ? Pas l'hôpital ? Que veut-il ? Il ne sait pas. Il veut regarder. Alors il regarde. Je lui découvre le trou de sa femme d'où suintent des caillots et puis des glouglous et puis toute sa femme entièrement, qu'il regarde. Elle qui gémit comme un gros chien qu'aurait passé sous une auto. Il ne sait pas en somme ce qu'il veut. On lui passe un verre de vin blanc pour le soutenir. Il s'assoit.

  L'idée ne lui vient pas quand même. C'est un homme ça qui travaille dur dans la journée. Tout le monde le connaît bien au Marché et à la Gare surtout où il remise des sacs pour les maraîchers, et pas des petites choses, des gros lourds depuis quinze ans. Il est fameux. PIERRE qu'il s'appelle. On l'attend. " Qu'est-ce que tu en penses toi PIERRE ? " qu'on lui demande tout autour. Il se gratte et puis il va s'assoir PIERRE, auprès de la tête de sa femme comme s'il avait du mal à la reconnaître, elle qui n'en finit pas de mettre au monde tant de douleurs, et puis il pleure une espèce de larme PIERRE, et puis il se remet debout. Alors on lui repose encore la même question. Je prépare déjà un billet d'admission pour l'hôpital. " Pense donc un peu, PIERRE ! " que tout le monde l'adjure. Il essaie bien, mais il fait signe que ça ne vient pas. Il se lève et va vaciller vers la cuisine en emportant son verre. Pourquoi l'attendre encore ? Ça aurait pu durer le reste de la nuit son hésitation de mari, on s'en rendait bien compte tout autour. Autant s'en aller ailleurs.

 

 

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 * LE COMMANDANT  PINÇON.

 Au chef d'Etat-major, avec ses quatre galons, ce souci du confort donnait bien du boulot. Les exigences ménagères du général des Entrayes l'agaçaient. Surtout que lui, jaune, gastritique au possible et constipé, n'était nullement porté sur la nourriture. Il lui fallait quand même manger ses oeufs à la coque à la table du général et recevoir en cette occasion ses doléances. On est militaire ou on ne l'est pas. Toutefois, je n'arrivais à le plaindre parce que c'était un bien grand saligaud comme officier. Faut en juger. Quand nous avions donc traîné jusqu'au soir de chemins en collines et de luzernes en carottes, on finissait tout de même par s'arrêter pour que notre général puisse coucher quelque part. On lui cherchait, et on lui trouvait un village calme, bien à l'abri, où les troupes ne campaient pas encore et s'il y en avait déjà dans le village des troupes, elles décampaient en vitesse, on les foutait à la porte, tout simplement ; à la belle étoile, même si elles avaient déjà formé les faisceaux.

  Le village c'était réservé rien que pour l'Etat-major, ses chevaux, ses cantines, ses valises, et aussi pour ce saligaud de commandant. Il s'appelait PINÇON ce salaud-là, le commandant PINÇON. J'espère qu'à l'heure actuelle il est bien crevé (et pas d'une mort pépère). Mais à ce moment-là, dont je parle, il était encore salement vivant le PINÇON. Il nous réunissait chaque soir les hommes de la liaison et puis alors il nous engueulait un bon coup pour nous remettre dans la ligne et pour essayer de réveiller nos ardeurs. Il nous envoyait à tous les diables, nous qui avions traîné toute la journée derrière le général. Pied à terre ! A cheval ! Repied à terre ! Comme ça à lui porter ses ordres, de-ci, de-là. On aurait aussi bien fait de nous noyer quand c'était fini. Ç'eût été plus pratique pour tout le monde.

 - Allez-vous-en tous ! Allez rejoindre vos régiments ! Et vivement ! qu'il gueulait. - Où qu'il est le régiment, mon commandant ? qu'on demandait nous... - Il est à Barbagny. - Où que c'est Barbagny ? - C'est par là !

 Cette gueule d'Etat-major n'avait de cesse, dès le soir revenu, de nous expédier au trépas et ça le prenait souvent dès le coucher du soleil. On luttait un peu avec lui à coups d'inertie, on s'obstinait à ne pas le comprendre, on s'accrochait au cantonnement pépère tant bien que mal, tant qu'on pouvait, mais enfin quand on ne voyait plus les arbres, à la fin, il fallait consentir tout de même à s'en aller mourir un peu : le diner du général était prêt.
   (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, folio, p. 28).

 

 

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 * PISTIL.

    Pistil
 Ah ! Puis, je vais vous dire, moi. En rapportant le p'tit major, eh bien, vous savez, la route 32. Celle qui va chez les Portugais, celle qu'on a faite avant la saison des pluies, eh bien, y en a plus de route 32. Elle a repoussé la route. C'est même devenu un beau jardin... Y me fait faire des routes et on y passe jamais rien dessus, y a personne ici... ! Et si on mettait des allumettes, elles pousseraient, monsieur, elles poussent d'ailleurs ! Essayez ! Je parie une chose, hein, moi ! c'est que si on   laissait une automobile, une vraie, hein, le long de la route, sur le bord, eh bien ! y pousserait des feuilles sur les pneus, y redeviendraient des caoutchoucs, c'est une affaire, hein !

 Ça pousse, ici, c'est pas comme à Bois-Colombes. (Il chante :) " Je veux revoir ma Normandie ! " ... Enfin, la route 32, elle existe plus, voilà, et puis que je me gratte et que j'ai des sacrés boutons, c'est encore l'eau tiède... Enfin, la route 32, elle existe plus, voilà. En vérité, faut dire que comme on les fait, et pour dire qu'on les fait et qu'on n'est pas des menteurs... 

   Tandernot
 Vous, monsieur PISTIL, sans doute qui lisez la boussole de travers, vous faites les routes de travers.

   Pistil
 Ça, au moins, ça donnerait un peu de gaîté au paysage... J'ai bien des boussoles, mais j'ai pas d'outils : Y paraît que ça revient trop cher, et des cailloux non plus, j'en ai pas ; ils coûtent trop cher, aussi... Ici, c'est tout terreau, de la vraie campagne quoi ! Vous savez bien que c'est ça qui me manque les outils !... Tenez, j'vas vous les faire montrer, moi, mes outils des Ponts et Chaussées : y sont là dehors, sur le balcon du Résident général !

   Tandernot, l'arrêtant,
  PISTIL, vous êtes plein de rancœur et de fiel, comme tous les alcooliques et tous les ratés... Vous cherchez mille prétextes pour remplir mal votre tâche et fuir votre devoir...

   Pistil
 Mon devoir, d'accord, je le fais avec un coupe-coupe et deux balais, et encore faut être juste, le coupe-coupe c'est les Mamaloutassas qui me le prêtent... Je fais tailler dans la brousse les arbres au ras du sol ; c'est un peu long, parce qu'il y en a qui sont larges comme cette case-ci... Je mets un village tout entier là-dessus, et j'te cogne... Je les persuade gentiment à l'aide des tirailleurs que la France me confie...

 Ça dure un bon mois rien que pour un arbre ou deux... Après, on balaie la brousse, et voilà une bonne route de faite si l'arbre y repousse pas. Je fais ça depuis vingt ans, je suis un pionnier, moi, Docteur ! un pionnier ! Je peux le dire et j'en suis fier !
  (L'Eglise, Gallimard, 1952).

 

 

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 * LEONCE POITRAT.

 Je sens le brûlé de partout ! Une ombre énorme me cache la vue... C'est le chapeau à LEONCE... Un chapeau de militant... Des bords si vastes qu'un vélodrome... Il a dû éteindre le feu... C'est POITRAT LEONCE ! J'en suis sûr ! Il me filature depuis toujours... Il me cherche ce gars-là ! Il passe à la Préfecture bien plus souvent qu'à son tour... Après 18 heures... Il est par là, il se dépense, il milite chez les apprentis, il s'adonne aux avortements... Je lui plais pas... Je l'indispose. Il veut ma peau. Il l'avoue...

  A la clinique c'est lui le comptable... Il porte aussi une lavallière. Il me bouche un côté du sommeil avec son chapeau... La fièvre monte encore je crois... Je vais éclater... Il est mariole LEONCE POITRAT, c'est un fortiche aux réunions... Dans les chantages confédérés il peut hurler pendant deux heures. Personne le fait taire...

  Si on a changé sa motion, il devient enragé sur un mot. Il gueule plus fort qu'un colonel. Il est bâti en armoire. Pour la jactance il craint personne, pour la queue non plus, il bande dur comme trente-six biceps. Il a un bonheur en acier. Voilà. Il est secrétaire du " Syndic des Briques, Couvertures " de Vanves La Révolte. Secrétaire élu. Les poteaux sont fiers de LEONCE, qu'est si fainéant, si violent. C'est le plus beau maquereau du travail.

  Quand même il était pas content, il me jalousait moi, mes idées, mes trésors spirituels, ma prestance, la façon qu'on m'appelle " Docteur ". Il restait là avec les dames, il attendait à côté... Que je me décide ? Que je fasse enfin mon paquet ?... J'étais pas bon !... Et rien que pour l'emmerder... Je resterais par terre !... Je tournerais au Miracle !... Je l'embrasserais même pour qu'il en crève !... Par contagion !...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 40).


 

                                                          
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 * POMONE.   

 C'est grâce à un étudiant en médecine que j'ai fait sa connaissance à POMONE. Il fréquentait chez lui l'étudiant pour se constituer un petit casuel , grâce à son truc, doté qu'il était le veinard, d'un pénis formidable. On le convoquait l'étudiant pour animer avec ce polard fameux des petites soirées bien intimes, en banlieue. Surtout les dames, celles qui ne croyaient pas qu'on puisse en avoir " une grosse comme ça " lui faisaient fête. Divagations de petites filles surpassées. Dans les registres de la Police il figurait notre étudiant sous un terrible pseudonyme : Balthazar !

 Les conversations s'établissaient difficilement entre les clients en attente. La douleur s'étale, tandis que le plaisir et la nécessité ont des hontes. Ce sont des péchés qu'on le veuille ou non d'être baiseurs et pauvres. Quand POMONE fut au courant de mon état et de mon passé médical, il ne se tint plus de me confier son tourment. Un vice l'épuisait. Il l'avait contracté en se " touchant " continuellement sous sa propre table pendant les conversations qu'il tenait avec ses clients, des chercheurs, des tracassés du périnée. " C'est mon métier, vous comprenez ! C'est pas facile de m'en empêcher ... Avec tout ce qu'ils viennent me raconter les saligauds !... "

 La clientèle l'entraînait en somme aux abus, tels ces bouchers trop gras qui toujours ont tendance à se bourrer de viandes. En plus, je crois bien qu'il avait les basses tripes constamment réchauffées par une mauvaise fièvre qui lui venait des poumons. Il fut emporté d'ailleurs quelques années plus tard par la tuberculose. Les bavardages infinis des clientes prétentieuses l'épuisaient aussi dans un autre genre, toujours tricheuses, créatrices de tas d'histoires et de chichis à propos de rien et de leurs derrières dont à les entendre on n'aurait pas trouvé le pareil en bouleversant les quatre parties du monde.

  Les hommes il fallait surtout leur présenter des consentantes et des admiratrices pour leurs lubies passionnées. Ils n'en avaient plus qu'ils en avaient encore les clients de l'amour à partager, autant que ceux de madame Hérote. Il arrivait dans un seul courrier matinal de l'agence POMONE assez d'amour inassouvi pour éteindre à jamais toutes les guerres de ce monde. Mais voilà ces déluges sentimentaux ne dépassent jamais le derrière. C'est tout le malheur.

 Sa table disparaissait sous ce fouillis dégoûtant de banalités ardentes. Dans mon désir d'en savoir davantage, je décidai de m'intéresser pendant quelque temps au classement de ce grand fricotage épistolaire. On procédait, il me l'apprit, par espèces d'affections, comme pour les cravates ou les maladies, les délires d'abord d'un côté, et puis les masochistes et les vicieux d'un autre, les flagellants par ici, les " genre gouvernante " sur une autre page, et ainsi pour le tout. C'est pas long avant de tourner à la corvée les amusettes. On l'a bien été chassé du Paradis ! Ça on peut bien le dire ! POMONE était de cet avis aussi avec ses mains moites et son vice interminable qui lui infligeait en même temps plaisir et pénitence. Au bout de quelques mois j'en savais assez sur son commerce et sur son compte. J'espaçai mes visites.
  (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, p. 358).

 

 

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 * PRETORIUS.

 Lili me fait remarquer quelque chose... un étage, une maison en face, comme suspendu entre les colonnes de l'immeuble... en hamac... les étages au-dessus et dessous existent plus... soufflés !... en plus cet étage fait vitrine... vitrine de fleuriste... fleuriste, magasin suspendu... roses, hortensias, clématites... suspendu entre les colonnes en hamac... (...) Je demande...
  " Dis donc, Ivan !... "
 Je lui montre l'autre côté de la rue... ce magasin en hamac ?
 " Da ? da ? blumen ? geschäft ?... fleuriste ?
- Nein !... nein ! doktor PRETORIUS ! "
 Va pour PRETORIUS !... on fait nos remarques, que cet entresol était peut-être pour les mariages et les enterrements... bouquets et couronnes ? (...) Lili voulait les clématites... on en discutait gentiment... d'intérieurs, de fleurs... et d'herbe pour Bébert... il devait avoir ça, PRETORIUS ! (...) on pourrait faire un saut en face ? qu'est-ce qu'on risque ? d'abord voir si c'était vrai ce PRETORIUS ? pas une invention ! alors y acheter deux géraniums... Docteur PRETORIUS... s'il existe ?... plein de ramasseurs le trottoir en face... par où on monte chez ce lustucru ? nous verrons !... on y va !... on descend on traverse la rue... on passe entre deux tranchées de briques... on demande l'escalier... par là !... je vois trois étages en échelons de cordes... et puis redescendre à l'entresol ! ce micmac !...

 (...) Ah le voici... " Doktor PRETORIUS "... il s'appelle vraiment comme ça... gravé sur cuivre... sa plaque pend à un fil de fer... ils sont tous doktor en Allemagne... doktor fleuriste ?... voilà, c'est lui !... il nous a vus venir... il nous demande tout de suite en français...
 " A qui ai-je l'honneur ?
- Ma femme !... M. Coquillaud ! et moi-même ! "
 J'en dis pas plus... c'est assez... un homme au premier abord, ni vulgaire ni brute, assez gras... dans la cinquantaine... et à lunettes...
 Il nous précède... il boîte un peu...
 " Vous voudrez bien m'excuser... j'ai entendu vos paroles... cet immeuble vide résonne !... je ne suis pas fleuriste du tout !... je le déplore !... je regrette, Madame ! je suis bien docteur, c'est exact... mais docteur en droit... et avocat...
- Oh, vous nous pardonnerez, Maître !... notre sottise !... Ivan, en face, aurait dû nous expliquer !...
- Celui que vous appelez Ivan ne sait rien du tout !... il s'appelle Petroff... il est stupide comme tous ces gens russes... stupide et ivrogne et menteur... tous ces gens de l'Est... ici, n'est-ce pas, nos bonnes manières les déroutent... ils ne savent plus ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ils ne savent plus ce qu'ils sont !... là-bas on les fouette tous les jours... sitôt qu'ils cessent d'être battus, ils délirent !... le cas de ce Petroff, celui que vous appelez Ivan... il me voit fleuriste !... certes j'ai des fleurs... mais pour l'ornement de mon local, pas pour commerce !...

 (...) "J'attends n'est-ce pas, que tout s'arrange !... retourner à Breslau ? non !... je m'inscris ici !... j'ouvre mon cabinet, ici même !
- Certes ! certes, Maître !
- Situé vous le voyez en plein centre !... à deux pas de la Chancellerie ! "
  Il se frappe le front...
 " Comment ? comment ? vous ne savez pas ?... "
 Il se lève, vraiment pas à croire !... il regarde l'heure... le Chancelier... la Chancellerie, là si près !... c'est le moment, il va être quatre heures ! deux pas !... nous voulons ?...

 (...) Il n'y a que nous sur cette petite place !... nous trois, nous quatre, Lili, moi, La Vigue et lui... personne autre !... debout, on attend... cette " place de la Chancellerie " est vraiment peu fréquentée... pas une sentinelle, pas un troubade, pas un shuppo... je commence à la trouver mauvaise, pourquoi il nous a emmenés là ?... on l'a vue sa Chancellerie... j'y dis !... " Ça va !... on remonte !
- Chutt !... chutt ! "
 Lui, entend quelque chose !... il me regarde...
 " Les voilà !... "
 Je vois rien... j'entends rien... " Tu vois quelque chose, toi ?... " Je demande à Lili... à La Vigue... non !... rien du tout !... le mec est inquiétant... je me doutais un peu... mais là, pour sûr !... on voit rien, on entend rien... lui tout au contraire, il se tient plus !... il crie !... il hurle !... sur la pointe des pieds !... heil ! heil ! ça le prend là à côté de nous... son feutre à bout de bras !... heil ! heil !... il est remonté !... il voit des trucs ?... y a rien... rien... je peux dire : rien !... il se fout de nous ?... il le fait exprès ?... la place absolument vide... toutes les boutiques autour fermées... lui voit l'Hitler !
 (Nord, Folio, Gallimard, 1988, p.80).  


 

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 * PRINCHARD.

 A côté de moi, voisin de lit, couchait un caporal, engagé volontaire aussi. Professeur avant le mois d'août dans un lycée de Touraine, où il enseignait, m'apprit-il, l'histoire et la géographie. Au bout de quelques mois de guerre, il s'était révélé voleur ce professeur, comme pas un. On ne pouvait plus l'empêcher de dérober au convoi de son régiment des conserves, dans les fourgons de l'Intendance, aux réserves de la Compagnie, et partout ailleurs où il en trouvait.

  Avec nous autres il avait donc échoué là, vague en instance de Conseil de guerre. Il ne me parlait pas beaucoup. Il passait des heures à se peigner la barbe, mais quand il me parlait, c'était presque toujours de la même chose, du moyen qu'il avait découvert pour ne plus faire d'enfants à sa femme. Etait-il fou vraiment ? Quand le moment du monde à l'envers est venu et que c'est être fou que de demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu'on passe pour fou à peu de frais. Encore faut-il que ça prenne, mais quand il s'agit d'éviter le grand écartelage il se fait dans certains cerveaux de magnifiques efforts d'imagination.

 PRINCHARD, il s'appelait, ce professeur. Que pouvait-il bien avoir décidé, lui, pour sauver ses carotides, ses poumons et ses nerfs optiques ? Ahuris par la guerre, nous étions devenus fous dans un autre genre : la peur. L'envers et l'endroit de la guerre. - Mon ami, me confia-t-il, le temps passe et ne travaille pas pour moi... Ma conscience est inaccessible aux remords, je suis libéré, Dieu merci ! de ces timidités... Ce ne sont pas les crimes qui se comptent en ce monde... Il y a longtemps qu'on y a renoncé... renoncé... Ce sont les gaffes... Et je crois en avoir commis une... Tout à fait irrémédiable... - En volant les conserves ? - Oui, j'avais cru cela malin, imaginez ! Pour me faire soustraire à la bataille et de cette façon, honteux, mais vivant encore, pour revenir en la paix comme on revient, exténué, à la surface de la mer après un long plongeon... J'ai bien failli réussir... Mais la guerre dure décidément trop longtemps... On ne conçoit plus à mesure qu'elle s'allonge d'individus suffisamment dégoûtants pour dégoûter la Patrie... Elle s'est mise à accepter tous les sacrifices, d'où qu'ils viennent, toutes les viandes la Patrie... Actuellement il n'y a plus de soldats indignes de porter les armes et surtout de mourir sous les armes et par les armes... On va faire, dernière nouvelle, un héros avec moi !... Il faut que la folie des massacres soit extraordinairement impérieuse, pour qu'on se mette à pardonner le vol d'une boîte de conserves ! que dis-je ? à l'oublier !

 Jusqu'ici cependant, il restait aux petits voleurs un avantage dans la République, celui d'être privés de l'honneur de porter les armes patriotes. Mais dès demain, cet état de choses va changer, j'irai reprendre dès demain, moi voleur, ma place aux armées... Tels sont les ordres... Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c'est qu'ils vont vous tourner en saucissons de bataille... C'est le signe... Il est infaillible. C'est par l'affection que ça commence.

 Mais du fond du jardin, on l'appela PRINCHARD. Le médecin-chef le faisait demander d'urgence par son infirmier de service. - J'y vais, qu'il a répondu PRINCHARD, et n'eut que le temps juste de me passer le brouillon du discours qu'il venait ainsi d'essayer sur moi. Un truc de cabotin. Lui, PRINCHARD, je ne le revis jamais. Il avait le vice des intellectuels, il était futile. Il savait trop de choses ce garçon-là, et ces choses l'embrouillaient. Il avait besoin de tas de trucs pour s'exciter, se décider. (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, p. 72).

 

 

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 * PROTISTE L'ABBE

 Comme je me taisais, consterné par l'évocation de ces ignominies biologiques, l'Abbé crut qu'il me possédait et en profita même pour devenir à mon égard tout à fait bienveillant et même familier. Evidemment il s'était renseigné sur mon compte au préalable. Avec d'infinies précautions il aborda le sujet malin de ma réputation médicale dans les environs. Elle aurait pu être meilleure, me fit-il entendre, ma réputation, si j'avais procédé de tout autre manière en m'installant, et cela dès les premiers mois de ma pratique à Rancy. " Les malades, cher Docteur, ne l'oublions jamais, sont en principe des conservateurs... Ils redoutent, cela se conçoit aisément, que la terre et le ciel viennent à leur manquer... "
  Selon lui, j'aurais donc dû dès mes débuts me rapprocher de l'Eglise. Telle était sa conclusion d'ordre spirituel et pratique aussi. L'idée n'était pas mauvaise. Je me gardais bien de l'interrompre, mais j'attendais avec patience qu'il vienne aux faits de sa visite.

 (...) Au cours de cet entretien, ce curé se nomma, l'abbé PROTISTE qu'il s'appelait. Il m'apprit de réticences en réticences qu'il effectuait depuis un certain temps déjà des démarches avec la fille Henrouille en vue de caser sa vieille et Robinson, tous les deux ensemble, dans une communauté religieuse, une pas coûteuse. Ils cherchaient encore.
  En le regardant bien il aurait pu passer à la rigueur, l'abbé PROTISTE, pour une manière d'employé d'étalage, comme les autres, peut-être même pour un chef de rayon, mouillé, verdâtre et resséché cent fois. Il était véritablement plébéien par l'humilité de ses insinuations. Par l'haleine aussi. Je ne m'y trompais guère dans les haleines. C'était un homme qui mangeait trop vite et qui buvait du vin blanc.

 La belle-fille Henrouille, me raconta-t-il, pour le début, était venue le trouver au presbytère même, peu de temps après l'attentat pour qu'il les tire du sale pétrin où ils venaient de se fourrer. Il me paraissait en racontant ça chercher des excuses, des explications, il avait comme honte de cette collaboration. C'était vraiment pas la peine, pour moi, de faire des manières. On comprend les choses. Il venait nous retrouver dans la nuit. Voilà tout. Tant pis pour lui d'ailleurs le curé ! Une espèce de sale audace s'était emparée de lui aussi, peu à peu, avec l'argent. Tant pis ! Comme tout mon dispensaire était en plein silence et que la nuit se refermait sur la zone, il baissa alors tout à fait le ton pour bien me faire ses confidences rien qu'à moi. Mais tout de même il avait beau chuchoter, tout ce qu'il me racontait me paraissait malgré tout immense, insupportable, à cause du calme sans doute autour de nous et comme rempli d'échos. En moi seul peut-être ? Chut ! avais-je envie de lui souffler tout le temps, dans l'intervalle des mots qu'il prononçait. De peur je tremblais même un peu des lèvres et au bout des phrases on s'en arrêtait de penser. 

  Maintenant qu'il nous avait rejoints dans notre angoisse il ne savait plus trop comment faire le curé, pour avancer à la suite de nous quatre dans le noir. Un petit groupe. Il voulait savoir combien qu'on était déjà dans l'aventure ? Où que c'était que nous allions ? Pour pouvoir, lui aussi, tenir la main des nouveaux amis vers cette fin qu'il nous faudrait bien atteindre tous ensemble ou jamais. On était maintenant du même voyage. Il apprendrait à marcher dans la nuit le curé, comme nous, comme les autres. Il butait encore. Il me demandait comment il devait s'y prendre pour ne pas tomber. Il n'avait qu'à pas venir s'il avait peur ! On arriverait au bout ensemble et alors on saurait ce qu'on est venu chercher dans l'aventure. La vie c'est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit.
 Et puis peut-être qu'on ne saurait jamais, qu'on trouverait rien. C'est ça la mort.
 (Voyage au bout de la nuit, Folio, 1952, p.335).


 

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 * PRYNTYL.

 C'est l'histoire d'une très jeune sirène (de son croquis de 1931 à la séquence initiale de L'Ecole des cadavres, cet être mythologique, mi-femme mi-poisson et doté d'un chant ensorceleur, n'a cessé de faire rêver Céline). Anonyme dans le synopsis, désormais nommée PRYNTYL, elle est toute jeune, " mutine ", " espiègle ", " jolie ", " souriante ", " avenante " (quand  il est dans ce registre de son imaginaire, à l'opposé de celui qui stimule son invention stylistique, Céline ne se soucie plus d'originalité).
  Elle habite le palais de Neptune, situé dans les abysses quelque part à proximité de Terre-Neuve, occasion pour Céline de revenir, à coups de noms propres et de visions restées dans sa mémoire, sur son escale de 1938 à Saint-Pierre-et-Miquelon.
  Les sirènes ont interdiction d'avoir aucun rapport avec le monde des hommes mais PRYNTYL, curieuse, ne résiste pas au désir de lire les lettres d'amour envoyées aux matelots des baleiniers terre-neuvas. En conséquence, elle est condamnée à passer plusieurs années chez les hommes. Envoyée au Havre - autre lieu d'élection de Céline, autre occasion d'évoquer des lieux familiers -, elle se laisse séduire par un souteneur et finit entraîneuse dans un bar à matelots.

  Mais à son histoire en est mêlée une autre, celle du dieu des mers, Neptune, maintenant vieux et impuissant : il est sans pouvoir contre les navires à vapeur, véritables usines flottantes, qui sillonnent son royaume à la poursuite des baleines et des bébés phoques qu'ils massacrent. Amoureux malgré son âge de la jeune sirène, Neptune se rend à son tour au Havre, et inspire à PRYNTYL le désir de retrouver sa forme de sirène et de revenir à Terre-Neuve. Mais il ne pourra empêcher que PRYNTYL, s'étant embarquée comme passagère clandestine sur un de ces baleiniers usines de mort, ne soit, quand elle est découverte, massacrée comme un bébé phoque par le capitaine : " Il l'assomme à grands coups redoublés !... lui fend la tête... il s'acharne sur son corps adorable... il plonge son couteau dans son sein... il entaille... taille... le sang gicle... le capitaine Krog est tout rouge... recouvert du sang de la sirène... " (Scandale aux abysses).

  Pour cette cruauté, ils seront condamnés, lui et ses hommes, à être enfermés dans des bouées métalliques flottantes d'où ils feront entendre aux bateaux qui approchent leurs cris sinistres. Scandale aux abysses est présenté par Céline tantôt comme synopsis de dessin animé, tantôt comme argument de ballet " des Ondes ". Quoi qu'il en soit, commencé dans la moquerie légère et l'espièglerie, le texte se termine en tragédie sanglante.
  (Henri Godard, Céline, Biographies, Gallimard, 2011, p.347).
 

 

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 * ROGER PUTA.

 Il me souvenait bien opportunément d'avoir besogné quelques temps obscurs chez ce Roger PUTA, le bijoutier de la Madeleine, en qualité d'employé supplémentaire, un peu avant la déclaration de la guerre. Mon ouvrage chez ce dégueulasse bijoutier consistait en " extra ", à nettoyer son argenterie du magasin, nombreuse, variée, et pendant les fêtes à cadeaux, à cause des tripotages continuels, d'entretien difficile.
  Dès la fermeture de la Faculté, où je poursuivais de rigoureuses et interminables études (à cause des examens que je ratais), je rejoignais au galop l'arrière-boutique de M. PUTA et m'escrimais pendant deux ou trois heures sur ses chocolatières, " au blanc d'Espagne ", jusqu'au moment du dîner.

  Pour prix de mon travail j'étais nourri, abondamment d'ailleurs, à la cuisine. Mon boulot consistait encore, d'autre part, avant l'heure des cours, à faire promener et pisser les chiens de garde du magasin. Le tout ensemble pour 40 francs par mois. La bijouterie PUTA scintillait de mille diamants à l'angle de la rue Vignon, et chacun de ces diamants coûtait autant que plusieurs décades de mon salaire. Versé dans l'auxiliaire à la mobilisation, ce patron PUTA se mit à servir particulièrement un ministre, dont il conduisait de temps à autre l'automobile. Mais d'autre part, et cette fois de façon tout à fait officieuse, il se rendait, PUTA, des plus utiles, en fournissant les bijoux du Ministère. Le haut personnel spéculait fort heureusement sur les marchés conclus et à conclure. Plus on avançait dans la guerre et plus on avait besoin de bijoux. M. PUTA avait même quelquefois de la peine à faire face aux commandes tellement il en recevait.

  Sa femme madame PUTA, ne faisait qu'un avec la caisse de la maison, qu'elle ne quittait pour ainsi dire jamais. On l'avait élevée pour qu'elle devienne la femme du bijoutier. Ambition de parents. Elle connaissait son devoir, tout son devoir. Le ménage était heureux en même temps que la caisse était prospère.
 (...) De temps en temps, cependant, elle éprouvait, notre patronne, comme un petit souci de circonstance. Ainsi lui arrivait-il de se laisser aller à penser aux parents de la guerre. " Quel malheur cette guerre tout de même pour les gens qui ont de grands enfants !
- Réfléchis donc avant de parler ! la reprenait aussitôt son mari, que ces sensibleries trouvaient, lui, prêt et résolu. Ne faut-il pas que la France soit défendue ?
  Ainsi bons cœurs, mais bons patriotes par dessus tout, stoïques en somme, ils s'endormaient chaque soir de la guerre au-dessus des millions de leur boutique, fortune française.

   Dans les bordels qu'il fréquentait de temps en temps, M. PUTA se montrait exigeant et désireux de n'être point pris pour un prodigue. " Je ne suis pas un Anglais moi, mignonne, prévenait-il dès l'abord. Je connais le travail ! Je suis un petit soldat français pas pressé ! " Telle était sa déclaration préambulaire. Les femmes l'estimaient beaucoup pour cette façon sage de prendre son plaisir. Jouisseur mais pas dupe, un homme. Il profitait de ce qu'il connaissait son monde pour effectuer quelques transactions de bijoux avec la sous-maîtresse, qui elle ne croyait pas aux placements en Bourse.

 (...) Madame PUTA était bien heureuse de ne pas avoir d'enfant. Elle manifestait si souvent sa satisfaction d'être stérile que son mari à son tour finit par communiquer leur contentement à la sous-maîtresse. " Il faut cependant bien que les enfants de quelqu'un y aillent, répondait celle-ci à son tour, puisque c'est un devoir ! " C'est vrai que la guerre comportait des devoirs. Le ministre que servait PUTA en automobile n'avait pas non plus d'enfants, les ministres n'ont pas d'enfants.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 105).
 

 

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* Maréchal des logis RANCOTTE.

  " Il me rote dans le nez pour finir. " Là ! " qu'il me fait. Il est content. Je bouge pas. - Maréchal des logis RANCOTTE. Il s'annonce. Je remue toujours pas. Les autres, tout autour, ils se marrent. Je pouvais pas lui voir bien les yeux à ce RANCOTTE à cause de la lampe fumeuse, un tison, et puis surtout de son képi, en avant, en éventail, une viscope extravagante. Il s'est retourné pour prendre ma feuille... Il a lu mon nom... Ça l'a fait grogner aussi : " Muunh ! Mmrah !... " Comme ça. Il a reboutonné sa tunique. Il devait être à pioncer là-haut dans une autre cagna... Il se dandinait un peu en mirant ma feuille de biais en travers, comme si je la lui donnais falsifiée. Il grognait toujours...

  Sûrement que c'était une tête de lard, j'en avais vu déjà beaucoup, moi, des figures rébarbatives, mais celui-là il était fadé comme impression de la pire vacherie. Ses joues étaient comme injectées de petites veines en vermicelles, absolument cramoisies, des pommettes à éclater. Les petites moustaches, toutes luisantes, pointues et collées des bouts... Il se mâchonnait un mégot dans le coin de la lèvre... Je l'énervais évidemment... Il m'a reniflé d'encore plus près. - Au réveil quand ça sonnera vous le conduirez à l'habillement, brigadier ! Compris, n'est-ce pas ?... Il a pas l'air manche... non !... non !... non !... C'est un petit rêve ! Ah, mais alors mordez le profil ! Il a plus de couleurs, ma parole ! Il est déjà dans l'hôpital ! Qu'est-ce que ça va être, mon oiseau, quand on va vous faire envoler ! Ah ! pardon alors la voltige ! Ah ! le joli colibri ! Vous allez en voir du pays ! Attendez ma superbe recrue, que je vais vous remettre du rouge dans le tronc ! Que t'en baveras des chambrières !

  - Pourquoi donc tu t'es engagé ? T'as jamais été cocher ? Tailleur des fois de son état ? Voleur, mon petit homme ? Acrobate par hasard ? T'es pas palefrenier non plus ? Parfumeur au bout du compte ? Charbonnier alors ? Rémouleur ? - Non, monsieur. Ils se désopilaient les autres de la façon que je me trouvais cul devant les questions. Ils s'en tortillaient dans leur paille, ils s'en convulsaient de rigolade. - Alors qu'est-ce que tu viens foutre au 17° cavalerie lourde ? Hein ? Tu sais pas toi-même. Merveilleux ! Y a plus rien à manger chez toi ? Le four a chu ? Je voyais qu'il fallait rien répondre.

  - Ah ! pardon ! Salut ! ma tronche, tu vas jouir ! C'est de l'instruction ça, mon Russe ! C'est de la théorie pratique du cavalier gras ! de la crotte ! Ah ! Fixe ! Pour combien  que t'en as pris ? Tu me dis pas ? Pour combien t'en as signé ? Dis voir ? C'est écrit ?  - Trois ans. "
  (Casse-pipe, Gallimard, folio, p.15).

 

 

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 * Prince REBELLE.         

 Ah j'étais content de mon local... on parle de demeures... en véritable lanterne ! Je voyais toute l'arrivée aux Portes ! la Dinan ! Saint-Vincent ! pensez ! et un garni indemne de puces !... indemne de puces à Saint-Malo ! ça c'est miracle !... A l'envoûtement de la baie d'émeraude personne échappe !... souveraine ivresse !... climat ! coloris !... violence de la mer !... mais la vengeance c'est les puces !... trois jours de plage vous tournez cloques, vous vivez plus !

 J'ai un ami, tenez, REBELLE, le Prince REBELLE ! Je peux vous dire que j'ai jamais vu une aussi jolie bonbonnière que son appartement de vacances... quatre pièces de style, pur style Empire ! marine Empire ! et comme enchâssé dans le rempart !... il donnait sur le Fort National... tout à son regard : la Rance... l'horizon... Saint-Cast... Fréhel !...

  Mais il se labourait tellement ! des puces !... les flancs, les mollets, l'entrecuisse, qu'il a fini en abcès ! de pas vouloir quitter sa vue !... des abcès de plus en plus graves... les gens riaient de le rencontrer... la façon qu'il se grattait ! hardi ! Ah mais sans lâcher son monocle... la dignité ! l'allure quand même !... en montant descendant la rue, la seule,  " Saint-Vincent "... et finalement il est mort au mois de septembre à l'équinoxe... de septicémie... de ses plaies... Je lui disais :
 - Allez-vous en Prince !
 - Je les sens plus !...
 Les puces l'ont eu ! Le Prince était infesté certes, mais toutes les créatures pareil !
(Féerie pour une autre fois, Folio, Gallimard, 1992, p.97).

 

 

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 * Professeur Y - Colonel RESEDA.

  J'aime bien le Square des Arts-et-Métiers... j'y ai de sacrément vieux souvenirs... je vous appelle mon interviouweur : le professeur Y. Nous voici donc installés sur un banc de ce Square, le professeur Y à ma droite... il biglousait de tous les côtés le professeur Y... ah, il était pas tranquille... à gauche ! l'autre côté !... et puis derrière nous !... c'était à onze heures, onze heures du matin, notre rendez-vous... je m'attendais à ce qu'il me questionne... c'était convenu... non ! rien du tout !... il restait muet sur le banc-là, à côté de moi !...  - " Vous êtes joliment peu aimable ! Monsieur le Professeur Y ! " J'y dis. " On est là pour un interviouwe ! personne va venir vous kidnapper ! ayez pas peur ! comment voulez-vous que je pérore, comment voulez-vous que je " joue le jeu ", si vous me posez aucune question ? Pensez à Gaston ! "

  " Si vous m'interviouwez pas... et d'une façon intelligente... ça va être mimi, votre retour !... vous allez voir le Gaston ! s'il va valser votre Goncourt ! et votre " frigidaire " !... et votre voyage en Italie !... et votre aspirateur " Credo " !... elle va bien rire madame Y, qu'elle a un mari si fainéant ! " Je le vois tourner rouge, cramoisi !... je peux dire que je l'ai réveillé !... il regardait plus à droite... ni à gauche !... " Al !... alors !... Al !... allons-y ! Monsieur !... mais pas de politique surtout !... pas de politique !...

 - Et vous trouvez très amusant décidément de m'appeler : Professeur ? - Non !... Non !... Non !... mais on m'avait dit !... Paulhan m'avait dit !... - Mais c'est stupide ! Voyons ! absolument faux !... vraiment, voilà une plaisanterie !... je m'appelle Colonel RESEDA !... pas du tout Professeur Y ! grotesque ! grotesque ! - Ah ?... Colonel RESEDA ?... pourquoi ?... - Je vis clandestin ! - Clandestin ? - Oui, je me camoufle !... il le faut ! chutt... vous voyez pas que les gens nous regardent ?... que tous ces gens autour de nous épient ! nous écoutent ! chutt ! chutt ! "
 (Entretiens avec le Professeur Y, Gallimard, folio, p.40).

 

 

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  * ROBINSON.

 " L'histoire de cette merveilleuse cliente qu'il avait possédée au temps de son apprentissage, il l'a racontée aussi à Henrouille. Et elle finit par constituer une manière de rigolade générale l'histoire, pour tout le monde dans la maison. Ainsi finissent nos secrets dès qu'on les porte à l'air et en public. Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ça y sera.

  Pendant les quelques semaines que dura encore la suppuration des paupières il me fut possible de l'entretenir avec des balivernes à propos de ses yeux et de l'avenir. Tantôt on prétendait que la fenêtre était fermée alors qu'elle était grande ouverte, tantôt qu'il faisait très sombre dehors. Un jour cependant, pendant que j'avais le dos tourné, il est allé jusqu'à la croisée lui-même pour se rendre compte et avant que j'aie pu l'en empêcher, il avait écarté les bandeaux de dessus ses yeux. Il a hésité un bon moment. Il touchait à droite et puis à gauche les montants de la fenêtre, il voulait pas y croire d'abord, et puis tout de même il a bien fallu qu'il y croie. Il fallait bien. - Bardamu ! qu'il a hurlé alors après moi, Bardamu ! Elle est ouverte ! Elle est ouverte la fenêtre que je te dis ! - Je ne savais pas quoi lui répondre moi, j'en restais imbécile devant.

  Il tenait ses deux bras en plein dans la fenêtre, dans l'air frais. Il ne voyait rien évidemment, mais il sentait l'air. Il les allongeait alors ses bras comme ça dans son noir tant qu'il pouvait, comme pour toucher le bout. Il voulait pas y croire. Du noir tout à lui. Je l'ai repoussé dans son lit et je lui ai raconté encore des consolations, mais il ne me croyait plus du tout. Il pleurait. Il était arrivé au bout lui aussi. On ne pouvait plus rien lui dire. Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C'est le bout du monde. Le chagrin lui-même, le vôtre, ne vous répond plus rien et il faut revenir en arrière alors, parmi les hommes, n'importe lesquels.

 Un soir, après ma seconde visite, ROBINSON essaya de me retenir auprès de lui par tous les moyens, question que je m'en aille encore un peu plus tard. Il se rappelait des choses qu'on n'avait jamais eu le temps encore d'évoquer. Dans sa retraite le monde qu'on avait parcouru semblait affluer avec toutes les plaintes, les gentillesses, les vieux habits, les amis qu'on avait quittés, un vrai bazar d'émotions démodées, qu'il inaugurait dans sa tête sans yeux. " Je vais me tuer ! " qu'il me prévenait quand sa peine lui semblait trop grande. Et puis il parvenait tout de même à la porter sa peine un peu plus loin comme un poids bien trop lourd pour lui, infiniment inutile, peine sur une route où il ne trouvait personne à qui en parler, tellement qu'elle était énorme et multiple. Il n'aurait pas su l'expliquer , c'était une peine qui dépassait son instruction. "
  (Voyage au bout de la nuit, folio, page 325).

 

 

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 * L'oncle RODOLPHE.

 Mais le plus cloche de la famille, c'était sûrement l'oncle RODOLPHE, il était tout à fait sonné. Il se marrait doucement quand on lui parlait. Il se répondait à lui-même. Ça durait des heures. Il voulait vivre seulement qu'à l'air. Il a jamais voulu tâter d'un seul magasin, ni des bureaux, même comme gardien et même de nuit. Pour croûter, il préférait rester dehors, sur un banc. Il se méfiait des intérieurs. Quand vraiment il avait trop faim, alors, il venait à la maison. Il passait le soir. C'est qu'il avait eu trop d'échecs. La " bagotte ", son casuel des gares, c'était un métier d'entraînement. Il l'a fait pendant plus de vingt ans. Il tenait la ficelle des " Urbaines ", il a couru comme un lapin après les fiacres et les bagages, aussi longtemps qu'il a pu. Son coup de feu c'était le retour des vacances. Ça lui donnait faim son truc, soif toujours. Il plaisait bien aux cochers. A table, il se tenait drôlement. Il se levait le verre en main, il trinquait à la santé, il entonnait une chanson... Il s'arrêtait au milieu... Il se pouffait sans rime ni raison, il en bavait plein sa serviette...
  On le raccompagnait chez lui. Il se marrait encore. Il logeait rue Lepic, au " Rendez-vous du Puy-de-Dôme ", une cambuse sur la cour. Il avait son fourbi par terre, pas une seule chaise, pas une table. Au moment de l'Exposition, il était devenu " Troubadour ". Il faisait la retape au " Vieux Paris ", sur le quai, devant les tavernes en carton. Son cotillon, c'était des loques de toutes les couleurs. " Entrez voir le " Moyen Age ! "... Il se réchauffait en gueulant, il battait la semelle. Le soir, quand il venait dîner, attifé en carnaval, ma mère lui faisait un " moine " exprès. Il avait toujours froid aux pieds. Il a compliqué les choses il s'est mis avec une " Ribaude ", une qui faisait la postiche, la Rosine, à l'autre porte, dans une caverne en papier peint. Une pauvre malheureuse, elle crachait déjà ses poumons. Ça a pas duré trois mois. Elle est morte dans sa chambre même au " Rendez-vous ". Il voulait pas qu'on l'emmène. Il revenait chaque soir coucher à côté. C'est à l'infection qu'on s'est aperçu. Il est devenu alors furieux. Il comprenait pas que les choses périssent. C'est de force qu'on l'a enterrée. Il voulait la porter lui-même, sur " un crochet ", jusqu'à Pantin.

  Enfin, il a repris sa faction en face l'Esplanade, ma mère était indignée. " Habillé comme un chienlit ! avec un froid comme il y en a ! c'est vraiment un crime ! " Ce qui la tracassait surtout, c'est qu'il mette pas son pardessus. Il en avait un à papa. On m'envoyait pour me rendre compte, moi qu'avais pas l'âge je pouvais passer le tourniquet franco sans payer.
  Il était là derrière la grille, en troubadour. Il était redevenu tout souriant RODOLPHE. " Bonjour ! qu'il me faisait. Bonjour, mon petit fi !... Tu la vois hein ma Rosine ?... " Il me désignait plus loin que la Seine, toute la plaine... un point dans la brume... " Tu la vois ? " Je lui disais " oui ". Je le contrariais pas. Mes parents, je les rassurais. Tout esprit RODOLPHE !
  A la fin de 1913, il est parti dans un cirque. On a jamais pu savoir ce qu'il était devenu. On l'a jamais revu.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.63).

 

 

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 * GUSTIN SABAYOT.

 A la clinique où je fonctionne, à la Fondation Linuty on m'a déjà fait mille réflexions désagréables pour les histoires que je raconte... Mon cousin GUSTIN SABAYOT, à cet égard il est formel : je devrais bien changer mon genre. Il est médecin lui aussi, mais de l'autre côté de la Seine, à la Chapelle-Jonction. (...) GUSTIN lui à la Jonction ça fait trente ans qu'il pratique. Les miens, mes pilons, j'y pense, je vais les envoyer un beau matin à la Villette, boire du sang chaud. Ça les fatiguera dès l'aurore. Je ne sais pas bien ce que je pourrais faire pour les dégoûter...

 (...) Il me connait bien GUSTIN. Quand il est à jeun il est d'un excellent conseil. Il est expert en joli style. On peut se fier à ses avis. Il est pas jaloux pour un sou. Il demande plus grand-chose au monde. Il a un vieux chagrin d'amour. Il a pas envie de le quitter. Il en parle tout à fait rarement. C'était une femme pas sérieuse. GUSTIN, c'est un cœur d'élite. Il changera pas avant de mourir. Entre temps il boit un petit peu...

  (...) GUSTIN SABAYOT, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu'il s'arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C'est sur les nuages qu'il s'orientait. En quittant de chez lui il regardait d'abord tout en haut : " Ferdinand, qu'il me faisait, aujourd'hui ça sera sûrement des rhumatismes ! Cent sous !... " Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu'il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.
- Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C'est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l'air ! Le vent a tourné... Nord sur l'Ouest ! Froid sur Averse !... C'est de la bronchite pendant quinze jours ! C'est même pas la peine qu'ils se dépiautent !... Si c'est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !... Au fond Ferdinand dès qu'ils viennent c'est des bavardages !...
- Tu les crois malades ?... Ça gémit... ça rote... ça titube... ça pustule... Tu veux vider ta salle d'attente ? Instantanément ? même de ceux qui s'en étranglent à se ramoner les glaviots ?... Propose un coup de cinéma !... Un apéro gratuit en face !... tu vas voir combien qu'il t'en reste... S'ils viennent te relancer c'est d'abord parce qu'ils s'emmerdent. T'en vois pas un la veille des fêtes...

  Aux malheureux, retiens mon avis, c'est l'occupation qui manque, c'est pas la santé... Ce qu'ils veulent c'est que tu les distrayes, les émoustillent, les intriguent avec leurs renvois... leurs gaz... leurs craquements... que tu leur découvres des rapports... des fièvres... des gargouillages... des inédits !... Que tu t'étendes... que tu te passionnes... C'est pour ça que t'as des diplômes... Ah ! s'amuser avec sa mort tout pendant qu'il la fabrique, ça c'est tout l'Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse ! leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n'a pas d'importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t'attendront pour mourir, c'est la récompense ! Ils te relancerons jusqu'au bout.
   Quand la pluie revenait un coup entre les cheminées de l'usine électrique : " Ferdinand ! qu'il m'annonçait, voilà les sciatiques !... s'il en vient pas dix aujourd'hui, je peux rendre mon papelard au Doyen ! " Mais quand la suie rabattait vers nous de l'Est, qu'est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s'écrasait une suie sur le nez : " Je veux être enculé ! tu m'entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent pas leurs caillots ! Merde à Dieu !... Je serai encore réveillé vingt fois !... (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 21).

 

 

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 * SEVERINE.

 - Tu t'es fait couper les cheveux SEVERINE ? que je remarquai. - Faut bien ! C'est la mode ! qu'elle a dit. Et puis les cheveux longs avec la cuisine d'ici, ça retient toutes les odeurs... - Ton cul y sent bien pire ! que dérangé dans ses comptes par notre bavardage l'interrompit Martrodin. Et ça les empêche pourtant pas tes clients... - Oui, mais c'est pas pareil, que rétorqua la SEVERINE, bien vexée. Y a des odeurs pour toutes les parties... Et vous patron voulez-vous que je vous dise un peu quoi que vous sentez ?... Pas seulement une seule partie de vous, mais vous tout entier !

  Elle était bien mise en colère SEVERINE. Martrodin ne voulait pas entendre le reste. Il se remit en grognant dans ses sales comptes. Il avait enlevé son tablier et puis son gilet pour mieux compter. Il peinait. Du fond invisible du débit nous parvenait un cliquetis de soucoupes, le travail de Robinson et de l'autre plongeur. Martrodin traçait des larges chiffres enfantins avec un crayon bleu qu'il écrasait entre ses gros doigts d'assassin. La bonne roupillait devant nous, dégingandée à pleine chaise. De temps en temps, elle reprenait dans son sommeil un peu de conscience.   

  - Ah ! mes pieds ! Ah ! mes pieds ! qu'elle faisait alors et puis retombait en somnolence. Mais Martrodin s'est mis à la réveiller d'un bon coup de gueule : - Eh ! SEVERINE ! Emmène-les donc dehors tes bicots ! J'en ai marre moi... Foutez-moi tous le camp d'ici, nom de Dieu ! Il est l'heure.

  Eux les Arabes ne semblaient pas pressés du tout malgré l'heure. SEVERINE s'est réveillée à la fin. " C'est vrai qu'il faut que j'y aille ! qu'elle a convenu. Je vous remercie patron ! " Elle les emmena avec elle tous les deux les bicots. Ils s'étaient mis ensemble pour la payer.  - Je les fais tous les deux ce soir, qu'elle m'expliqua en partant. Parce que dimanche prochain je pourrai pas à cause que je vais à Achères voir mon gosse. Vous comprenez samedi prochain c'est le jour de la nourrice. 

  Les Arabes se levèrent pour la suivre. Ils n'avaient pas l'air effronté du tout. SEVERINE les regardait quand même un peu de travers à cause de la fatigue. " Moi, je ne suis pas de l'avis du patron, j'aime mieux les bicots moi ! C'est pas brutal comme les Polonais les Arabes, mais c'est vicieux... Y a pas à dire c'est vicieux... Enfin, ils feront bien tout ce qu'ils voudront, je crois pas que ça m'empêchera de dormir ! - Allons-y ! qu'elle les a appelés. En avant les gars ! "

  Et les voilà donc partis tous les trois, elle un peu en avant d'eux. On les a vus traverser la place refroidie, plantée des débris de la fête, le dernier bec de gaz du bout a éclairé leur groupe brièvement blanchi et puis la nuit les a pris. On entendit encore un peu leurs voix et puis plus rien du tout. Il n'y avait plus rien.
  (Voyage, Gallimard, folio, p.314).

 

  

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  * SOPHIE.

 Six mois passèrent ainsi, bon gré, mal gré, et puis une vacance survint dans notre personnel et nous eûmes tout à fait besoin d'une infirmière bien au courant pour les massages, la nôtre était partie sans avertir pour se marier.
 Un grand nombre de belles filles se présentèrent pour ce poste, et nous n'eûmes en sorte que l'embarras du choix parmi tant de solides créatures de toutes nationalités qui affluèrent à Vigny dès qu'eut paru notre annonce. En fin de compte, nous nous décidâmes pour une slovaque du nom de SOPHIE dont la chair, le port souple et tendre à la fois, une divine santé, nous parurent, il faut l'avouer, irrésistibles.
 
Elle ne connaissait cette SOPHIE que peu de mots en français, mais je me disposais quant à moi, c'était bien la moindre des complaisances, à lui donner des leçons sans retard. Je me sentis d'ailleurs à son frais contact un renouveau de goût pour l'enseignement. Baryton avait tout fait cependant pour m'en dégoûter. Impénitence ! Mais quelle jeunesse aussi ! Quel entrain ! Quelle musculature ! Quelle excuse ! Elastique ! Nerveuse ! Etonnante au possible ! Elle n'était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. Pour mon compte et pour tout dire, je n'en finissais plus de l'admirer. De muscles en muscles, par groupes anatomiques, je procédais... Par versants musculaires, par régions... Cette vigueur concertée mais déliée en même temps, répartie en faisceaux fuyants et consentants tour à tour, au palper, je ne pouvais me lasser de la poursuivre... Sous la peau veloutée, tendue, détendue, miraculeuse...

 (...) Après quelque temps de vie commune, nous étions certes toujours heureux de la compter parmi nos infirmières, mais nous ne pouvions cependant nous empêcher de redouter qu'elle se mette à déranger un jour l'ensemble de nos infimes prudences ou prenne simplement soudain un beau matin conscience de notre miteuse réalité... Elle ignorait encore la somme de nos croupissants abandons SOPHIE ! Une bande de ratés ! Nous l'admirions, vivante auprès de nous, rien qu'à se lever, simplement, venir à notre table, partir encore... Elle nous ravissait... 
 (...) Elle possédait SOPHIE cette démarche ailée, souple et précise qu'on trouve, si fréquente, presque habituelle chez les femmes d'Amérique, la démarche des grands êtres d'avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d'aventures... Trois-mâts d'allégresse tendre, en route pour l'Infini... (...) Question de la surprendre, de lui faire perdre un peu de cette superbe, de cette espèce de pouvoir et de prestige qu'elle avait pris sur moi, SOPHIE, de la diminuer, en somme, de l'humaniser un peu à notre mesquine mesure, j'entrais dans sa chambre pendant qu'elle dormait.
  C'était alors un tout autre spectacle SOPHIE, familier celui-là et tout de même surprenant, rassurant aussi. Sans parade, presque pas de couvertures, à travers du lit, cuisses en bataille, chairs moites et dépliées, elle s'expliquait avec la fatigue...

 (...) Fallait la voir après ces séances de roupillon, toute gonflée encore et sous sa peau rose les organes qui n'en finissaient pas de s'extasier. Elle était drôle alors et ridicule comme tout le monde. Elle en titubait de bonheur pendant des minutes encore, et puis toute la lumière de la journée revenait sur elle et comme après le passage d'un nuage trop lourd elle reprenait, glorieuse, délivrée, son essor...
  On peut baiser tout ça. C'est bien agréable de toucher ce moment où la matière devient la vie. On monte jusqu'à la plaine infinie qui s'ouvre devant les hommes. On en fait : Ouf ! Et ouf ! On jouit tant qu'on peut dessus et c'est comme un grand désert...
  Parmi nous, ses amis plutôt que ses patrons, j'étais, je le crois, son plus intime. Par exemple elle me trompait régulièrement, on peut bien le dire, avec l'infirmier du pavillon des agités, un ancien pompier, pour mon bien qu'elle m'expliquait, pour ne pas me surmener, à cause des travaux d'esprit que j'avais en route et qui s'accordaient assez mal avec les accès de son tempérament à elle. Tout à fait pour mon bien. Elle me faisait cocu à l'hygiène. Rien à dire.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p. 468).

 

 

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  * HERVE SOSTHENE DE RODIENCOURTZ.

 " - Français ! je le suis oui certes ! Attention ! ... Et de bonne souche ! Et je m'en flatte ! Sans orgueil ! Et c'est ainsi ! juste fierté !... Mais initié ! C'est autre chose !... Ah ! tout est là ! J'ai beaucoup fait pour ma Patrie ! Moi qui vous parle !... Explorateur, mon jeune ami... Explorateur... Dois-je mourir ?... Voyez mon costume !... Initié jeune homme !... Initié !...

 Il se rapprochait encore, il me le chuchotait... dans l'ardeur ! à mots pressés... - Le Thibet ! Ah le Thibet ! J'y ai songé... Oui !... J'ai songé !... Je l'avoue !... forfait... aux premiers appels du cor !... Chasseur à pied jeune homme... Chasseur à pied !... Officier de réserve !... à reprendre du service !... dans ma cinquante-septième année !... Vous le verrez sur mon Etat !... courir m'offrir à Galliéni... Je l'ai connu !... Polytechnique !... Et puis n'est-ce pas... la réflexion... J'ai mieux à faire ! avec mes dons !... mon oeuvre ! mes travaux !... périr au moment précis où les ténèbres se déchirent ?... Vous saurez plus tard !... Le banal devoir !... ce serait un suicide !... et quel suicide !... Vous apprendrez un jour peut-être... Attention !... Au fait... me voici !... Il me tend sa carte.

  HERVE SOSTHENE DE RODIENCOURT

    Prospecteur Agrée des Mines

   Explorateur des Aires Occultes

           Ingénieur Initié.

 - Ce nom ne vous dit rien ? Evidemment !... Je restais coi... - Je m'en doutais... Jeune et ignorant !... Tout y est... L'un rejoint l'autre !... Le Thibet Monsieur, c'est moi !... Les connaissances du Thibet ? Toutes les connaissances du Thibet ? Là ! vous m'entendez !... elles sont là !

  Il se frappe le front. - Vous n'avez point suivi la Mission Bonvallot ?... Non ?... Vous ignorez tout ?... Il me toise. - Bonvallot ?... Etrange !... Etrange !... Il se ravise. - Au fond tant mieux !... à l'oreille : Quel charlatan ce Bonvallot !... Quelle canaille !... C'est tout !... Entre nous !... Un clown !... Il l'a jamais vu, le Thibet ! Quel vantard !... Lui, le Gaourisankar ? Oh ! là là ! Il s'esclaffe rien que d'y penser ! à ce Bonvallot ! Il glousse... Il l'aurait pris pour le Mont d'Or ! Quel Bonvallot ! Quel escroc !... Sacré Bonvallot !... Agent de l'Angleterre !... des Trusts !... Le bandit international le plus haut du monde !... Gaourisankar ! 7022 mètres !... Tout s'explique ! Vendu Bonvallot !... Quel traître !...

 - Vous n'avez jamais exploré ? qu'il daigne s'enquérir. - Non... non pas beaucoup... J'admets. - Vous cherchez vraiment du travail ?... - Ah oui alors ! sûr et certain !... - Savez-vous monter à cheval ? Quelle question ! - Ah ! là là ! vous pouvez me croire ! ah là plutôt ! Un petit peu ! je sais tout faire moi question cheval !... Je sais les panser ! je sais les seller ! je sais les faire boire, les faire trotter ! galoper ! sauter ! doubler ! valser !... Tout ce que vous voudrez !... Et des références hein ! Cinq ans !... J'ai couché moi avec les chevaux ! j'ai mangé avec ! j'ai mangé leurs crottes de chevaux ! que j'en ai encore plein la bouche ! C'est vous dire ! vous dire ! Que je cabre encore ! que je rue ! que je suis presque cheval ! de vous à moi ! entre nous ! plus qu'à moitié !... Il a bien fallu ! Est-ce que ça pourrait vous suffire ?

 - Bon ! Bon ! Je hennis pour qu'il m'entende bien qu'il se figure pas que c'est des mensonges. Ah ! forte impression ! - Je crois que ça peut aller...  Il acquiesce. " (Guignol's band, folio, Gallimard, p.317). 

 

 

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  * TANIA.

 Une Polonaise est venue donc pour remplacer celle qui était malade, dans leur ritournelle. Elle toussait aussi la Polonaise, entre-temps. Une longue fille puissante et pâle c'était. Tout de suite nous devînmes confidents. En deux heures je connus tout de son âme, pour le corps j'attendis encore un peu. Sa manie à cette Polonaise c'était de se mutiler le système nerveux avec des béguins impossibles.
 (...) TANIA qu'elle s'appelait ma nouvelle copine de Pologne. Sa vie était en fièvre pour le moment, je l'ai compris, à cause d'un petit employé quadragénaire de banque qu'elle connaissait depuis Berlin. Elle voulait y retourner dans son Berlin et l'aimer malgré tout et à tout prix. Pour retourner le trouver là-bas, elle aurait fait n'importe quoi.
Elle pourchassait les agents théâtraux, ces prometteurs d'engagements, au fond de leurs escaliers pisseux. Ils lui pinçaient les cuisses, ces méchants, en attendant des réponses qui n'arrivaient jamais. Mais elle remarquait à peine leurs manipulations tellement son amour lointain la prenait tout entière. Une semaine ne se passa pas dans de telles conditions sans que survienne une fameuse catastrophe. Elle avait bourré le Destin de tentations depuis des semaines et des mois, comme un canon.
  La grippe emporta son prodigieux amant. Nous apprîmes le malheur un samedi soir. Aussitôt reçue la nouvelle, elle m'entraîna, échevelée, hagarde, à l'assaut de la gare du Nord. Ceci n'était rien encore, mais dans son délire, elle prétendait au guichet arriver à temps à Berlin pour l'enterrement. Il fallut deux chefs de gare pour la dissuader, lui faire comprendre que c'était bien trop tard. 

 Une fois bien assurés avec TANIA qu'il n'y avait plus de train possible pour Berlin, nous nous rattrapâmes sur les télégrammes. Au Bureau de la Bourse, nous en rédigeâmes un fort long, mais pour l'envoyer c'était encore une difficulté, nous ne savions plus du tout à qui l'adresser. Nous ne connaissions plus personne à Berlin sauf le mort. Nous n'eûmes plus à partir de ce moment que des mots à échanger à propos du décès. Ils nous ont servi à faire deux ou trois fois le tour de la Bourse les mots, et puis comme il fallait nous occuper à bercer la douleur quand même, nous montâmes lentement vers Montmartre, tout en bafouillant des chagrins.
 (...) Sur la petite place, dans le café qui nous sembla, d'après les apparences, être le moins coûteux, nous entrâmes. TANIA me laissait pour ma consolation et la reconnaissance l'embrasser où je voulais. Elle aimait bien boire aussi. Sur les banquettes autour de nous des festoyeurs un peu saouls dormaient déjà. L'horloge au-dessus de la petite église se mit à sonner des heures et puis des heures encore à n'en plus finir. Nous venions d'arriver au bout du monde, c'était de plus en plus net. On ne pouvait aller plus loin, parce qu'après ça il n'y avait plus que les morts.
 (...) TANIA m'a réveillé dans la chambre où nous avions fini par aller nous coucher. Il était dix heures du matin. Pour me débarrasser d'elle je lui ai raconté que je ne me sentais pas très bien et que je resterais encore un peu au lit.
  La vie reprenait. Elle a fait comme si elle me croyait. Dès qu'elle fut descendue, je me mis à mon tour en route.
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1956, p.361).

 

 

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  * TOINETTE.

 Voilà du sifflet, des pas de course... c'est TOINETTE la fille à Grozot... elle se sauve, on la voit, elle arrive... son chien bondit après... Nozor... un brave clebs Nozor... Ils ont passé les flics au coin... Hop ! on ouvre la porte, elle s'engouffre...
- M. Empième, votre femme vous cherche.
 C'est une commission. Elle est maigre TOINETTE, elle est garce, elle bat son chien, je l'ai vu un jour... Nozor c'est la bonté même... un genre d'épagneul mais bâtard, plus haut sur pattes, les poils moins longs, et une grosse gueule comme un terre-neuve... il est marrant à regarder... il est coureur par exemple, une chienne il fout le camp, il fonce... ça l'agace la môme. Elle lui frappe la gueule pour un rien et vachement... à coup de manche de fouet... elle est mauvaise, elle se dissimule... je l'ai surprise au
coin des marches où c'est désert, je sortais de chez Bleuze... tant qu'elle pouvait... Il gémit, il grogne même pas... Seulement on peut voir sur son nez, y a des marques, des croûtes, du pus... Je dis rien, c'est con de parler... Ça il m'aime pas son père... Je peux pas lui faire de remontrance, j'aurais encore d'autres histoires... C'est le bistrot de la rue Gabrielle, charbon en même temps... après le grand jardin des sœurs. Il a jamais voulu me livrer, pas une briquette, pas un bout de braise, même pour les quantités que j'ai droit. C'est une hostilité chez lui. Il est des P.A.U.C.P.,une formation très entraînée avec cadres, renseignements et tout... Patriotes Auxiliaires Unitaires de Commerce et Police. Ah ! Absolument redoutables !

  C'est eux qui nettoyeront le plus il paraît d'après les on-dit à la minute H instant E. Faudrait pas que je me permette de faire la morale à la môme, de lui foutre une claque à propos de son clebs, qu'elle lui frappe le nez si sensible, petite ordure... Brave Nozor ! Ah ! il me fait de la peine... je voudrais lui foutre une bonne mornifle. Il y a déjà longtemps que ça me démange. J'ose pas, je suis lâche. Elle le fait exprès là devant moi, elle me regarde de coin, elle lui cingle un peu les flancs avec la grosse laisse... Personne ne dit rien. Personne même remarque. Moi je remarque, je vois. Y a que ça que je vois moi au fond de la vie terrestre... la façon qu'on bat les bêtes... et puis d'un autre sens les mollets musclés des petites filles... ça suffit comme univers après tout en somme.
  Elle a pas de mollets la petite garce. Elle est sèche en jambes... La figure serait pas vilaine... onze ans douze ans qu'elle peut avoir... je l
ui demanderai pas. Je veux pas lui parler... Elle sait à quoi s'en tenir sur moi, sur mes forfaits, tout ce qu'on babille, qu'on accumule, le traître que je suis, médecin marron, satyre, vendu, avare en plus, fou et idiot. Encore si j'étais ivrogne éperdu d'alcool, que je roule, on comprendrait un petit peu, mais je bois que de l'eau, alors là c'est vraiment du monstre... Voilà comment ils causent chez elle... c'est des conciliabules terribles. C'est une permanence... on voit ce que je veux dire, au coin de la rue Burq... Durantin... au " Coquelicot ", Vins et Charbon... [...]

- Tu peux pas le laisser tranquille...
 Elle me regarde et ça en dit long. Elle en sait un bout sur mon compte, elle en a entendu des choses... De quoi que je me mêle ? Dix ans qu'elle a, peut-être onze ? Ah ! c'est déjà ficelle finie... et qu'elle comprend pas ce que je lui demande... pourquoi ça me gêne qu'elle pince Nozor... C'est moi le dingue en somme...
- Il désobéit tout le temps ! Voilà ce qu'elle me répond.
- Désobéit quoi ?
- Il a volé des sardines.
- Les sardines à qui ?
- A maman.
- Fallait qu'il ait faim, je remarque.
- Maman aussi elle a faim, papa aussi. [...]

 J'écoute d'une oreille... La môme que je regarde, que je fixe. Satanée menteuse, elle arrête pas, elle continue, elle lui tire des poils à présent, comme ça, des petites touffes... sec...ptt ! il pousse des petits cris chaque fois... exprès qu'elle le fait... que ça me mette à bout moi-même... que je lui foute une claque. Elle me gaffe en coin, elle attend.
- Toupie saloperie, veux-tu !
- Il a volé des sardines ! elle me répond encore, rebéqueuse...
- Débine ! que j'y fais. Débine !
 Je vais à la porte, j'ouvre
- Fous le camp ! Fous le camp !
 (Maudits soupirs pour une autre fois, version B', L'Imaginaire, Gallimard, 2007, p.166).

 

 

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 * VAN BAGADEN.

 Dans le réduit, l'armateur Van Bagaden... ratatiné au possible... au fond d'un formidable fauteuil, très desséché, podagre et quinteux... Van Bagaden ! Il ne peut plus bouger de son fauteuil... remuer à peine... Il ne quitte plus jamais son fauteuil, ce réduit... C'est là qu'il vit, sacre, jure, peste, dort, menace, mange, crache jaune, et garde tout son or... l'or qui lui arrive par cent bateaux...
  Armateur sur toutes les mers du monde !... Ainsi nous voyons Van Bagaden, tyran des mers et des navigateurs dans son antre. Il n'arrête pas de sacrer, jurer, vitupérer son commis, le malheureux Peter... Celui-ci, toujours auprès de lui, haut perché sur son tabouret de comptable, n'arrête pas d'aligner des chiffres... d'additionner... d'énormes registres... Tout le pupitre est encombré par ces registres monstrueux...

  Le très vieux Van Bagaden, enrage, menace, momie coriace, maudit ! Peter, à son gré, ne va jamais assez vite... dans ses comptes... Van Bagaden, de sa grosse canne, frappe le plancher... Il se trémousse dans son fauteuil... Il n'arrête jamais... Peter sursaute à chaque coup de canne... Le bruit du vacarme, le tohu-bohu du hangar... Van Bagaden en est excédé... Ses ouvriers s'amusent donc au lieu de travailler !... Il entend les fillettes, les rires des ouvrières, les joyeuses clameurs. Il n'a donc plus d'autorité ! Il est trop vieux !... Toutes ces petites canailles le narguent ! lui échappent !... Il ne peut plus se faire obéir !

 (...) Un capitaine au long cours pénètre dans le hangar, fend, traverse les groupes... Il vient avertir le vieux Bagaden... A l'oreille, il lui murmure quelques mots... Le vieux Bagaden cogne... recogne... le plancher à toute volée... Peter sursaute... Bagaden passe à Peter une petite clef... Peter ouvre le cadenas de son entrave. Il peut descendre de son tabouret... Il sort du hangar avec le capitaine...
   Au bout d'un moment Peter revient, traînant derrière lui dans un lourd filet, captive dans ce filet, une énorme masse... un entassement prodigieux de perles... un formidable sautoir... un bijou fantastique... tout en perles... chacune grosse comme une orange... Peter refuse qu'on l'aide à traîner ce magnifique fardeau jusqu'aux pieds de son maître Van Bagaden...

  La danse est interrompue... Toute la foule dans le hangar... manœuvres, marins, ouvriers, ouvrières... commentent admirativement l'arrivée de ce nouveau trésor. Van Bagaden ne sourcille pas. Il fait ouvrir à Peter le coffre très profond qui se trouve juste derrière lui. Peter referme avec beaucoup de précautions, dans cette petite caverne, l'extraordinaire joyau... et puis regrimpe sur son tabouret, refixe la chaîne autour de sa cheville... ferme le cadenas, remet la petite clef à Van Bagaden, recommence ses additions...

   Et le travail reprend partout... Un moment passe... et puis un autre capitaine revient... chuchoter une autre nouvelle à l'oreille du vieux Van Bagaden... Exactement tout le même manège recommence. Peter revient cette fois chargé de coffres et de besaces... d'autres joyaux, doublons... pierres précieuses... rubis... émeraudes géantes... Tout ceci encore est enfermé à triple tour, même cérémonie, derrière le vieux Van Bagaden...

 

 

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 * VERA.

 Marcel : Oh ! Il y avait encore quatre bouteilles de Pernod quand la police est venue, et puis deux cents de bière ; vous parlez d'un commerce !
 VERA : Oui, enfin si je comprends bien, Maugerty nous a donnés au procureur en prévision des élections ; il ne veut plus rien faire ; il va me faire coffrer ; il a touché assez d'argent comme ça. Les agents des toxiques le soupçonnaient, mais il a dû s'arranger avec eux... Ah ! ma petite VERA, il faut sortir de là !
 Marcel : Oui, je crois, qu'il vaudrait mieux s'en aller. Moi, je n'ai pas besoin, je n'ai jamais été vu ; mais vous, hein !... Mais faites attention. Pour moi, ils vont filer jusqu'au moment de votre embarquement, et puis là...
 VERA : Oui. (Elle songe). J'aime pas ça. (Elle lui met dans la main un paquet de dollars.) Voilà. Eh bien ! Allez la retrouver en bas, gardez-la un moment en bas, hein ? Parfait. Là ! Et puis, dites donc, écrivez-moi donc à l'American Express, à Paris, hein, à Rodriguez, retenez bien le nom, hein ! Rodriguez. Allez, filez, mon vieux !...
 VERA va rouvrir à Bardamu.
 Bardamu : Eh bien ! On n'était pas trop mal.
 VERA : Vous êtes marié ?
 Bardamu : Non, Madame.
 VERA : Voulez-vous vous marier ?
 Bardamu : Avec vous, madame ?
 VERA : Oui, avec moi.
 Bardamu : Ah bien ! C'est entendu !
 VERA, un peu étonnée. Bien, vous êtes simple, vous, vous ne réfléchissez pas longtemps !
 Bardamu : Je vais vous dire ; j'ai écouté derrière la porte ; alors je suis moins surpris !
 VERA : Ah ! Je vous félicite ! Vous vous y mettez vite ; c'est du chantage, ça mon vieux !
 Bardamu : Non, c'est de l'amour ; j'aime les Américaines ; vous êtes belle, vous avez du muscle, vous dansez, hein ?
 VERA : Oui.

 (...) Bardamu : Enfin, vous êtes pour moi la femme idéale. Vous avez aussi cette forte vacherie anglo-saxonne, qui va bien aux femmes quand elles sont jolies. Moi, j'en ai assez vu des latines. Elles aiment trop les hommes, et les latins, d'ailleurs, ils ne pensent qu'à faire l'amour. Quand il y en a un qui n'y pense pas, il devient dictateur, c'est forcé. Vivent les Américaines qui méprisent les hommes ! Moi, ça ne me gêne pas. Et ce qu'il y a de frappant, c'est que c'est grâce à la photographie !
 VERA : Oui, et puis aussi au passeport. Un fois madame Bardamu, la police américaine sera moins curieuse et elle aimera mieux me voir partir que rester.
 Bardamu : Hi ! Hi ! ça devient drôle, c'est le cinéma qui continue. Ah ! Mais à propos, vous savez que j'ai un petit enfant nègre ?
 VERA : .....
 Bardamu : Ah ! Oui ! Oh ! C'est un ami que je ne laisserais pas à New York pour un empire. J'y tiens beaucoup : il a peut-être la fièvre jaune, ce qui est un charme de plus.
 VERA : C'est le petit noir que j'ai vu en bas chez le gardien ?
 Bardamu : C'est ça, oui ; il est beau, hein ? C'est un Diabadoulo authentique !
 VERA : Je suis moins emballée que vous.
 Bardamu : Oh ! Il ne vous gênera pas beaucoup. Nous ne resterons pas longtemps ensemble.
 VERA : Oh ! Non, évidemment, on divorcera plus tard.
 Bardamu : C'est ça !
 VERA : Et puis, en attendant, je vous aiderai !
 Bardamu : Ah ! bien ! ça tombe bien. Il faut que je m'achète une petite clientèle à Bois-Colombes et je me demandais comment j'allais m'y prendre. J'étais un type dans le genre de Monmouth, mais vous, vous êtes ma partisane, et comme il me faut dans les vingt mille francs français (il la regarde), sept cents dollars, quoi, ah ! puis, je vous les rendrai, je vous les rendrai, moi, Monmouth, il devait dire ça aussi, hein ?
 VERA : On dirait que vous avez fait ça souvent ?
 Bardamu : Et vous ?
 VERA : Encore plus souvent !
 (L'Eglise, Gallimard, 1982, p.120).

 

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 * La VIOLETTE.

 Celle qui racontait le mieux, c'était la VIOLETTE, une déjà vioque, une fille du Nord, toujours en cheveux, triple chignon en escalade et les longues épingles " papillon ", une rouquine, elle devait bien avoir quarante piges... Toujours avec une jupe noire courte, moulante, un minuscule tablier rose, et de hautes bottines blanches à lacets et talons " bobines "... Moi, elle m'avait à la bonne... On prenait tous des hoquets rien qu'à l'écouter... tellement qu'elle mimait parfaitement... Elle en avait toujours des neuves... Elle voulait aussi que je l'encule... Elle m'appelait son " transbordeur " à la façon que je la bourrais... Elle parlait toujours de son Rouen ! elle y avait passé douze années dans la même maison, presque sans sortir... Quand on descendait à la cave, je lui allumais la bougie... Elle me recousait mes boutons... c'est un travail que j'abhorrais !... Je m'en faisais sauter beaucoup... à cause des efforts du trafic en poussant la voiture à bras... Je pouvais pas les supporter... Elle voulait me payer des chaussettes... elle voulait que je devienne coquet... Y avait longtemps que j'en mettais plus... des Pereires non plus, faut être juste... En quittant le Palais-Royal, elle remontait sur la Villette... tout le long ruban à pompes... C'était les clients de cinq heures... Là, elle gagnait encore pas mal... Elle voulait plus être enfermée... De temps en temps, malgré tout, elle passait un mois à l'Hospice... Elle m'envoyait une carte postale... Elle se rappliquait en vitesse ! Je connaissais ses coups aux carreaux... Je l'ai eue en bonne amitié pendant près de deux ans... jusqu'à ce qu'on parte des Galeries... Sur la fin elle était jalouse, elle avait des bouffées de chaleur... Elle devenait mauvais caractère...

  (...) La VIOLETTE elle m'a bien prévenu... - Tu te forces ! T'es con ! T'en auras pas la reconnaissance !... Si tu te crèves... qui donc va te rambiner ?... C'est pas ton dabe à coup sûr !... Paye-moi donc une menthe, mon petit pote !... Je vais te chanter la " Fille à Mostaganem "... Tu vas voir comme tu vas m'aimer !... Dans ce cas-là elle relevait sa jupe par devant et par derrière... Comme elle portait pas de pantalons, ça faisait vraiment la danse du ventre... Elle se donnait comme ça en plein vent... au beau milieu de la Galerie... Les autres grognasses elles rappliquaient... et puis avec presque toujours trois ou quatre clients chacune... Des pilons, des paumes-quéquettes, des voyeurs fauchés... " Vas-y, Mélise ! Pisse pas de travers ! " Elle se la saccadait bien la fente... Elle se faisait tremblocher la moule !... Les autres, ils tapaient dans leurs mains, c'était une vraie frénésie, la danse tunisienne... Toujours ça ramenait plein de curieux. Après ça, je lui payais sa menthe... On finissait aux " Emeutes "...
  Son coin à la VIOLETTE, c'était plutôt vers la balance, derrière le plus gros des piliers, dans la Galerie d'Orléans... Elle prenait pas deux minutes pour tirer un jus... Si elle piquait un vrai cave, elle l'embarquait au " Pélican " à deux pas... en face du Louvre... C'était quarante sous la chambre... Elle aimait bien son Pernod sec... On lui faisait rechanter sa chanson : L'Orient Féerique est venu... / S'asseoir sous ma ten-en-te... / Il avait le cul tout nu... / Un œil dans le bas-ven-en-tre...
  Ça faisait pas bouillir ma marmite... Souvent elle collait... lancée dans les commérages... Quand je voulais la faire trisser, j'avais qu'un moyen.
 - Rentre !... que je lui faisais... Rentre, la môme ! Tu vas m'aider pour les ficelles.
 - Attends que j'en suce encore un autre !... Attends-moi mon petit rossignol... Il faut bien que je fasse ma soirée...
 Je pouvais jamais compter dessus !... Elle cherchait tout de suite une esquive... Elle se dégonflait immédiatement... A part le recousage des boutons qu'était sa manie, j'ai jamais pu rien en tirer pour des vrais boulots... Elle défaillait à l'instant même... C'était un moyen magique.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.457, 510).

 

 

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 * VIRGINIE.

 Toute blottie contre sa tante, Virginie ne semble pas très ravie par cette démonstration... Elle explique à sa tante qu'elle n'y peut rien... qu'elle est désarmée contre les extravagances de son Paul. La sorcière de la tribu passe avec le flacon maudit... Paul saisit son flacon de liqueur ardente... Il boit... il en est tout ranimé... Les éléments les plus louches, les plus voyous de la foule, les escarpes... les matelots ivres, viennent danser avec les nègres... émoustillés par ce spectacle, se mêlent à la tribu... aux danses impudiques. Tante Odile ne cache plus son indignation... Elle ne comprend plus... Les jeunes gens... les jeunes filles... viennent goûter aussi cette liqueur... maudite... Ils l'exigent de la sorcière... Ils perdent alors toute retenue... aussitôt avalée... leur danse devient extravagante, les classes, les métiers se mêlent...

  Mélange... chaos... Débardeurs... bourgeois... police... pucelles... tout est en ébullition... tout le port... Mirella abandonne son Oscar, qu'elle trouve trop réservé décidément... dans ses danses... elle étreint Paul qui, lui, est un luron bien dessalé... Paul ravi... Duo lascif, provoquant de Paul et Mirella... Paul trouve que Mirella est trop vêtue encore pour danser au nouveau goût... Il lui arrache son corsage... sa robe... la voici presque nue... elle a perdu toute pudeur... La sorcière les fait boire encore... Tante Odile est outrée... Elle essaye de raisonner Mirella... Mais la jeunesse s'interpose déchaînée... On retient tante Odile... Virginie sanglote dans les bras de sa tante... Elle ne peut plus rien pour Paul... Paul est maudit... L'esprit du mal est en lui... Toute la jeunesse... les amis de Mirella tout à l'heure, les mêmes, chez tante Odile, si finement, gracieusement réservés et convenables, sont à présent déchaînés...

  Ils arrachent leurs vêtements à leur tour... contaminés... s'enlacent... se mêlent aux voyous.... aux prostituées... Ils exigent de la sorcière toujours plus de liqueur... Virginie n'en peut plus... Elle va vers Paul, elle essaye de le séparer de Mirella... de le reprendre... Elle lui fait honte... Paul la repousse... et ses conseils... " Tu m'embêtes à la fin... J'aime Mirella ! Elle danse à ma façon !... " Virginie se redresse sous l'outrage... " Ah ! voici le genre que tu admires ?... Il te faut du lubrique !... de la frénésie ! Soit !... Tu vas voir ! ce que moi ! je peux faire ! quand je m'abandonne au feu !... "
  Elle va brusquement vers la sorcière, elle se saisit de son grand flacon... le philtre entier... elle le porte à ses lèvres... Une gorgée, deux gorgées... elle boit tout... Toute la foule est tournée vers Virginie la pudique... à présent narquoise et défiante... La sorcière veut l'empêcher... Rien à faire !... Virginie vide tout le flacon... Le délire la saisit alors... monte en elle... elle arrache ses vêtements et elle danse avec plus de flamme encore, plus de fougue, plus de provocations, de lubricité, que tout à l'heure Mirella...

  C'est une furie... une furie dansante... Jamais encore Paul ne l'avait vue ainsi... Et cela lui plaît... le subjugue... Il quitte déjà Mirella et se rapproche de Virginie... Il va danser avec elle... Mais Mirella, narguée... se révolte... La colère monte en elle... l'emporte... elle ne se tient plus... Tout le monde se moque... Alors Mirella bondit vers un marin, lui arrache son pistolet d'abordage, à la ceinture, vise et tue Virginie... Virginie s'écroule... Epouvante générale... On fait cercle autour de la pauvre Virginie... Paul est désespéré... Silence... Toute douce... la musique douloureuse...
  (Bagatelles pour un massacre, Voyou Paul, brave Virginie, Ballet-Mime, Ed.8, Ecrits polémiques, sept. 2012).

 

 

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 * LA VITRUVE.

  Madame VITRUVE, ma secrétaire, elle m'en faisait aussi la remarque. Elle connaissait bien mes tourments. Quand on est si généreux on éparpille ses trésors, on les perd de vue... Je me suis dit alors : " La garce de VITRUVE, c'est elle qui les a planqués quelque part... " Des véritables merveilles... des bouts de Légende... de la pure extase... C'est dans ce rayon-là que je vais me lancer désormais... Pour être plus sûr je trifouille le fond de mes papiers... Je ne retrouve rien... Je téléphone à Delumelle mon placeur ; je veux m'en faire un mortel ennemi... Je veux qu'il râle sous les injures... Il en faut pour le cailler !... Il s'en fout ! Il a des millions. Il me répond de prendre des vacances... Elle arrive enfin, ma VITRUVE. Je me méfie d'elle. J'ai des raisons fort sérieuses. Où que tu l'as mise ma belle œuvre ? que je l'attaque comme ça de but en blanc. J'en avais au moins des centaines des raisons pour la suspecter...

  (...) La mère VITRUVE tape mes romans. Elle m'est attachée. " Ecoute ! que je lui fais, chère Daronne, c'est la dernière fois que je t'engueule !... Si tu ne retrouves pas ma Légende, tu peux dire que c'est la fin, que c'est le bout de notre amitié. Plus de collaboration confiante !... Plus de rassis !... Fini le tutu !... Plus d'haricots !... "
  Elle fond alors en jérémiades. Elle est affreuse en tout VITRUVE, et comme visage et comme boulot. C'est une vraie obligation. Je la traîne depuis l'Angleterre. C'est la conséquence d'un serment. C'est pas d'hier qu'on se connaît. C'est sa fille Angèle à Londres qui me l'a fait autrefois jurer de toujours l'aider dans la vie. Je m'en suis occupé je peux le dire. J'ai tenu ma promesse. (...) Je veux pas dire trop de mal de VITRUVE. Elle a peut-être connu plus de déboires que moi dans la vie. C'est toujours ça qui me tempère. Autrement si j'étais certain je lui filerais des trempes affreuses. C'était au fond de la cheminée qu'elle garait la Remington qu'elle avait pas fini de payer... Soi-disant. Je donne pas cher pour mes copies, c'est exact encore... soixante-cinq centimes la page, mais ça cube quand même à la fin... Surtout avec des gros volumes.

   Aux cartes, aux tarots c'est-à-dire, ça lui donnait du prestige cette loucherie farouche. Elle leur faisait aux petites clientes des bas de soie... l'avenir aussi à crédit. Quand elle était prise alors par l'incertitude et la réflexion, derrière ses carreaux, elle en voyageait du regard comme une vraie langouste. Depuis les " tirages " surtout elle gagnait en influence dans les environs. Elle connaissait tous les cocus. Elle me les montrait par la fenêtre, et même les trois assassins " j'ai les preuves ! "
 (...) la mère VITRUVE elle émanait une odeur poivrée. C'est souvent le cas des rouquines. Elles ont je crois, les rousses, le destin des animaux, c'est brute, c'est tragique, c'est dans le poil. Je l'aurais bien étendue moi quand je l'entendais causer trop fort, parler des souvenirs... Le feu au cul comme elle avait, ça lui était difficile de trouver assez d'amour. A moins d'un homme saoul. Et en plus qu'il fasse très nuit, elle avait pas de chance ! De ce côté-là je la plaignais.

  (...) Après sept heures, en principe, les petits boulots sont rentrés. Leurs femmes sont dans la vaisselle, le mâle s'entortille dans les ondes radios. Alors VITRUVE abandonne mon beau roman pour chasser sa subsistance. D'un palier à l'autre qu'elle tapine avec ses bas un peu grillés, ses jerseys sans réputation. Avant la crise elle pouvait encore se défendre à cause du crédit et de la manière qu'elle ahurissait les chalands, mais on la donne à présent sa fourgue identique en prime aux perdants râleux du bonneteau. C'est plus des conditions loyales. J'ai essayé de lui expliquer que c'était la faute tout ça aux petits Japonais... Elle me croyait pas. Je l'ai accusée de me dissoudre exprès ma jolie Légende dans ses ordures même...

 

 

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 * JEAN VOIREUSE.

 Un autre employé accessoire travaillait en même temps que moi aux petites besognes du magasin vers 1913 : c'était Jean VOIREUSE, un peu " figurant " pendant la soirée dans les petits théâtres et l'après-midi livreur chez Puta. Il se contentait lui aussi de très minimes appointements. Mais il se débrouillait grâce au métro. Il allait presque aussi vite à pied qu'en métro, pour faire ses courses. Alors il mettait le prix du billet dans sa poche. Tout rabiot. Il sentait un peu des pieds, c'est vrai, et même beaucoup, mais il le savait et me demandait de l'avertir quand il n'y avait pas de clients au magasin pour qu'il puisse y pénétrer sans dommage et faire ses comptes en douce avec madame Puta.

  Une fois l'argent encaissé, on le renvoyait instantanément me rejoindre dans l'arrière-boutique. Ses pieds lui servirent encore beaucoup pendant la guerre. Il passait pour l'agent de liaison le plus rapide de son régiment. En convalescence il vint me voir au fort de Bicêtre et c'est même à l'occasion de cette visite que nous décidâmes d'aller ensemble taper notre ancien patron. Qui fut dit, fut fait. Au moment où nous arrivions boulevard de la Madeleine, on finissait l'étalage...
- Tiens ! Ah ! vous voilà vous autres ! s'étonna un peu de nous voir M. Puta. Je suis bien content quand même ! Entrez ! Vous, VOIREUSE, vous avez bonne mine ! Ça va bien ! Mais vous, Bardamu, vous avez l'air malade, mon garçon ! Enfin vous êtes jeune ! Ça reviendra ! Vous en avez de la veine, malgré tout, vous autres ! on peut dire ce que l'on voudra, vous vivez des heures magnifiques, hein ? là-haut ? Et en l'air ! C'est de l'Histoire ça mes amis, ou je m'y connais pas ! Et quelle Histoire !

  On ne répondait rien à M. Puta, on le laissait dire tout ce qu'il voulait avant de le taper... alors il continuait :
- Ah ! c'est dur, j'en conviens, les tranchées !... C'est vrai ! Mais c'est joliment dur ici aussi, vous savez !... Vous avez été blessés, hein vous autres ? Moi, je suis éreinté ! J'en ai fait du service de nuit en ville depuis deux ans ! Vous vous rendez compte ? Pensez donc ! Absolument éreinté ! Crevé ! Ah ! les rues de Paris pendant la nuit ! Sans lumière, mes petits amis... Y conduire une auto et souvent avec le ministre dedans ! Et en vitesse encore ! C'est se tuer dix fois par nuit !...
- Et les chiens ? demanda VOIREUSE pour être poli. Qu'en a-t-on fait ? Va-t-on encore les promener aux Tuileries ?
- Je les ai fait abattre ! Ils me faisaient du tort ! Ça ne faisait pas bien au magasin !... Des bergers allemands !

- C'est malheureux ! regretta sa femme. Mais les nouveaux chiens qu'on a maintenant sont bien gentils, c'est des écossais... Ils sentent un peu... Tandis que nos bergers allemands, vous vous souvenez VOIREUSE ?... Ils ne sentaient jamais pour ainsi dire. On pouvait les garder dans le magasin enfermés, même après la pluie...
- Ah ! oui, ajouta M. Puta. C'est pas comme ce sacré VOIREUSE, avec ses pieds ! Est-ce qu'ils sentent toujours vos pieds, Jean ? Sacré VOIREUSE va !
    A ce moment des clients entrèrent.
- Je ne vous retiens plus, mes amis, nous fit M. Puta soucieux d'éliminer Jean au plus tôt du magasin. Et bonne santé surtout ! Je ne vous demande pas d'où vous venez ! Eh non ! Défense Nationale, avant tout, c'est mon avis !

  A ces mots de Défense Nationale, il se fit tout à fait sérieux, Puta, comme lorsqu'il rendait la monnaie... Ainsi on nous congédiait. Madame Puta nous remit vingt francs à chacun en partant. Le magasin astiqué et luisant comme un yacht, on n'osait plus le retraverser à cause de nos chaussures qui sur le fin tapis paraissaient monstreuses.
- Ah ! regarde-les donc, Roger, tous les deux ! Comme ils sont drôles !... Ils n'ont plus l'habitude ! On dirait qu'ils ont marché dans quelque chose ! s'exclamait madame Puta.
- Ça leur reviendra ! fit M. Puta, cordial et bonhomme, et bien content d'être débarrassé aussi promptement à si peu de frais.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 105).


 

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 * ALEXANDRE YUDENZWECK .

  YUDENZWECK, téléphone.

 Voulez-vous, je vous prie, me donner le service de l'information... L'information ? Voulez-vous prendre, je vous en prie, un petit communiqué. (Il dicte :) " Le délégué tchouco-maco-bromo-crovène interviewé à la sortie du conseil s'est montré tout à fait satisfait de l'entretien qu'il venait d'avoir avec l'ambassadeur de la Péloponie. L'honorable délégué aura d'ailleurs d'autres entretiens avec ses collègues dans la journée, en vue de conclure un pacte de neutralité transitoire ! "... Non !... Non !... Je vous assure, ça suffit, ne faites pas plus chaud... (Il raccroche. A MOSAIC :) Si on ne les arrêtait pas, ils feraient des choses vibrantes, qui cassent tout de suite. Je passe mon temps à le leur dire, MOSAIC : Il faut faire des communiqués si anodins que si on les dément on leur donne encore une espèce de force, le démenti devient ainsi une sorte de confirmation.

  MOSAIC

 Je le disais, Alexandre, avec Simon hier soir encore, que nous ne commettions vraiment pas beaucoup de fautes ici. Et cependant, ne crois-tu pas que nous sommes peut-être un peu nombreux, ne le crois-tu pas, dans cette Maison ?

  YUDENZWECK

 Trop nombreux ? Pourquoi ?

  MOSAIC

 Ne crains-tu pas, Alexandre, qu'on finisse par nous redouter ? Toi, par exemple, tu fais tant de choses, tu fais les emprunts... tu fais les communiqués...

  YUDENZWECK

 Mais personne ne connaît mon nom, MOSAIC, à deux kilomètres d'ici. On m'ignore, je t'assure...

  MOSAIC

 Oui, oui, mais les Jésuites non plus, personne ne les connaissait, Alexandre, et vois comment ils ont fini ?

  YUDENZWECK

  Les Jésuites n'avaient pas assez d'argent, MOSAIC ! Voulez-vous, Miss Broum, me demander le Directeur du Service des Indiscrétions, au téléphone. Ah ! cher ami, voulez-vous me faire l'amitié de venir me voir pendant une minute ?...  Bien ...

  Le directeur du Service des Indiscrétions arrive, vêtu comme les deux autres.

  YUDENZWECK

 Prenez la peine de vous assoir, je vous en prie, Moïse.
  (L'Eglise, Gallimard, 1973, p.149).