LE
CÉLINE de MEUDON
(débat sur son
image)
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L'image qu'a
donnée Céline de
lui-même à la
fin de sa vie a
suscité des
commentaires
allant un peu
tous dans le
même sens. |
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Ainsi l'un des
ses biographes a
comparé sa
démarche à celle
de Chodruc-Duclos
: " Sous la
Restauration, "
l'homme à la
longue barbe "
exhibait chaque
jour au
Palais-Royal sa
misère et sa
saleté pour
exposer
l'ingratitude
des
Bourbons.
Céline, grâce à Match
ou à
L'Express, |
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confronte route
des Gardes ses
contemporains
d'une façon pas
tellement
différente. "
(Philippe
Alméras, Céline
vu de gauche, vu
de droite,
Nouvelle Ecole
n°46, Les
écrivains,
automne 1990). |
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Emile
Brami lui a
emboîté le pas :
A Meudon, Céline
s'exhibe en
guenilles pour
apostropher ses
contemporains.
Inversant les rôles (...), il leur hurle : " Voyez ce à quoi je suis
réduit !
Voyez ce que vous avez fait, à force de persécutions et d'ostracisme, du
plus grand
écrivain
français du
siècle ! |
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Honte
à vous ! " (...)
Céline a réussi
son coup. Le
personnage a
définitivement
pris le pas sur
l'acteur.
C'est cette
image
de vieillard
pauvre,
persécuté,
malade, de
victime en un
mot, qui restera
de lui ".
(Emile
Brami, Céline et
l'image, Un
pauvre qui pue,
chapitre du
livret
accompagnant le
DVD Céline
vivant, Ed.
Montparnasse,
2007). |
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Cette
interprétation a
été contestée
par le
truchement de
l'art difficile
du pastiche. Le
texte, signé
Bernard Gasco, a
été publié dans
la revue Les
Epées.
Suite à la
polémique qui
s'en est suivie,
l'auteur nous
transmet
les précisions
suivantes,
enrichies d'un
témoignage
inédit sur
Céline. |
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Bernard Gasco |
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" L'affirmation
selon laquelle,
pour
simplifier, Céline
aurait -
pendant les dix
dernières
années de sa vie
passées à Meudon
à partir de
son retour en
France en 1951
- fabriqué
artificiellement un
personnage
de miséreux,
pauvre et
sale, pour une
dernière
image de victime
dans la
postérité, est
fausse. |
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AVANT
MEUDON
... Un habit
brun à carreaux
pressé très à
peu près qui
complète l'impression
de
je-m'en-foutisme
provoqué par une
chevelure
en broussaille.
(Céline est
resté un
pessimiste
invétéré, La
Presse
(Montréal), 7
mai 1938)
Un
homme d'une
cinquantaine
d'années, sa
carcasse prise
dans un
méchant
imperméable, un
vilain cache-col
noué autour du
cou.
(Pierre Ordioni,
Commandos et
cinquième
colonne en mai
1940, Nouvelles
Editions
Latines, 1970).
...
Habillé d'un
imperméable
flasque et d'un
pantalon
effrangé, ruiné,
ses gants de
motocycliste
pendus au cou...
(Marcel
Aymé, Avenue
Junot, Je suis
partout, 1943).
Vu
Céline au
Franklin
(Saint-Malo).
Assez débraillé,
les pieds dans
de vieilles
sandales, avec
un pantalon de
soutier.
(Journal
inédit de
Théophile Briant,
1943).
Il
n'avait pas du
tout l'allure
d'un médecin. Il
portait sa "
pelure ", un
manteau de
pluie, déchiré
dans le dos,
réparé à gros
points,
peut-être par
lui, un de ces
cirés
transparents,
beige caca
d'oie, comme de
la toile
huilée...
(Paul Bonny,
propos
recueillis par
Ph. Alméras,
Lettres des
années noires,
Berg
International,
1994).
Il
portait une
casquette de
toile bleuâtre,
comme les
chauffeurs de
locomotives,
vers 1905, deux
ou trois de ses
canadiennes
superposant leur
crasse et leurs
trous, une paire
de moufles
mitées pendues
au cou...
(Lucien
Rebatet, D'un
Céline l'autre,
in L'Herne n° 3,
1963).
Son
costume est "
dépenaillé ",
veste militaire
kaki, vieil
imperméable
mastic. Une
ficelle tenant
des gants passe
par les manches
de sa veste.
(Entretien
avec Lucienne
Damas, Céline à
Bezons,
1940-1944, Ed.
du Rocher,
2008).
Il
avance avec
peine, courbé
sur une lourde
canne, engoncé
dans
une canadienne
trop large ; un
pantalon mal
ajusté tombe sur
ses chaussures.
(François
Nadaud, L.-F.
Céline ne
rentrera pas en
France, L'Ordre,
8-9 février
1948).
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" Ceux qui la
présentent ou
partagent
involontairement,
en suivant
la caricature
facile, se
trompent et ne
pourront que
changer d'avis
s'ils
fouillent la
question. Ils
sont de bonne
foi, il leur
sera beaucoup
pardonné.
Ceux qui la soutiennent et la développent alors qu'ils connaissent le "
dossier Céline
", sont dans une
situation
différente où
nous les
laissons... |
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"
Cette
contribution a
pour seul objet
de produire une
pièce
probablement
inconnue à ce
jour...
Auparavant, je
rappellerai
quelques
évidences :
- L'erreur que
je dénonce ne
constitue pas un
" détail " pour
plusieurs raisons
; - Tout
d'abord, il est
largement établi
que pour la
France, le XXe
siècle avant
" mai 1968 " est
bien celui de
Céline, tant il
s'y est engagé
toujours,
partout et
tellement fort.
Il a secoué son
temps comme il a
ébranlé la
littérature.
Certes, il ne pouvait espérer éviter les coups venant notamment d'une
spécialité
française :
l'intellectuel
stalinien bien
au chaud dans
ses diplômes et
réseaux ;
- Il est tout
aussi certain
qu'au-delà de
ses
extraordinaires
lyrisme
et fantaisie,
c'est la
sincérité et le
courage qui sont
les fondements
de ses pensées,
œuvres et
actions... La
" peau sur la
table "... ;
- De même, est
éclairant le
fait que ses
adversaires ont
entrepris
un méthodique
déshabillage qui
se poursuit
depuis plus de
soixante ans,
jusqu'à la
négation de ce
qui est le cœur
du créateur :
l'authenticité...
Après mûre réflexion - car ces gens-là réfléchissent beaucoup pour leur
carrière -, "
l'agité du bocal
", courant au
secours de la
victoire en
1945, avait
commencé
en dénonçant un
Céline vénal.
Par ailleurs,
bien peu ont
suffisamment
considéré que le
nommé Sartre,
tel est son nom,
ne s'est,
exemple au
hasard,
jamais inquiété
de la situation
des juifs, alors
même qu'il fut
boursier à
Berlin en 1933
et 1934... Où
était donc sa
légitimité en
1946 pour
pontifier
inopinément sur
cette " question
" ?... "
Philosophes pantouflards et amateurs " pour ce qui était la Résistance
armée, bien vu
Monsieur
Jankélévitch...
; - D'où
l'importance
première de la
sincérité et la
gravité de
l'erreur sur
ce point.
Ces quelques banalités situent l'intérêt du point précis de l'authenticité
de l'image que
nous avons pour
les années
Meudon, les
dernières, les
définitives,
d'autant plus
que ces
jours-ci, au
secours, "
Céline revient
"... Et qu'il ne
nous lâchera
plus. |
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" Bien que la
question soit
réglée de longue
date au regard
de la nature
très
particulière de
l'immense océan
Céline, je la
reprends donc
ici, après
avoir invité à
consulter
iconographie,
témoignages,
correspondances
et œuvres - tant
de preuves
convergentes de
la totale
liberté du
bonhomme.
Il
faudrait aussi
rappeler à ceux
qui trahissent
l'élémentaire
charité
chrétienne que
sept ans d'exil,
dont dix-huit
mois de prison
au charmant pays
danois, ont à
l'évidence cassé
notre baroudeur,
rentré
vieillard,
revenu brisé
sous ses nippes. |
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"
Un seul exemple
: Pierre Monnier
s'exprime ainsi,
relatant ses
nombreuses
visites à Meudon
: " Il était
toujours habillé
de la même
façon. Deux ou
trois lainages,
un foulard et un
pantalon dans
lequel il
dissimulait sa
maigreur.
L'hiver, il doublait ou triplait le nombre des lainages et faisait tout
disparaître sous
une grande cape,
aussi usée que
le reste. (...)
Ses pieds, très
grands, étaient
enfermés dans
d'énormes
chaussons. "
(Ferdinand
furieux,
L'Age d'homme,
1979).
Que l'on puisse penser un instant que celui qui, recevant ses
amis, rares mais
fidèles,
s'accoutre
volontairement
de cette façon
pour apitoyer la
postérité est
bête et méchant.
Cet homme, ayant
tout vu, est
revenu se
terrer, créant
encore enseveli
sous les laines,
et mourra le
lendemain du
jour où il mit
le mot " fin "
sur son dernier
ouvrage, comme
Proust, dont
tant le sépare
et tant le
rapproche...
Le
témoignage
(qui
vient corroborer
les propos de
Bernard Gasco)
" Or le hasard a
fait que je
viens de
rencontrer une
dame de 93 ans
qui a connu le
Docteur
Destouches en
1931, ce qu'elle
relate dans le
livre de ses
souvenirs, écrit
pour ses douze
petits-enfants
et publié à
compte
d'auteur...
(Valia Tanon, La
Magie du réel
(mémoires), Chez
l'auteur, 2005).
Il s'agit de la
fille du
directeur
général de la "
Biothérapie ",
S.A. de Produits
chimiques,
Biologiques et
d'Hygiène, créée
en février 1921,
qui s'exprime
ainsi :
" A l'âge
ingrat, mon
visage s'est
couvert de
boutons... Mon
père s'émeut de
mon chagrin et
me convoque à
son usine pour
consulter le
nouveau
docteur qu'il
vient d'engager.
(...) Le
docteur
Destouches après
m'avoir examinée
me prescrit un
traitement de
trois mois. A la
sortie du Lycée
chaque midi il
me faut courir
le rejoindre
dans un café de
l'avenue de la
Motte-Piquet et
ingérer un grand
bock de bière où
on a émietté au
préalable un
cube de
levure fraîche.
C'est
affreusement
amer. Pendant ce
temps-là, il me
raconte
son voyage aux
Etats-Unis d'une
manière si
passionnante que
je ne sens
plus l'amertume
du breuvage.
Ma mère est
furieuse : une
jeune fille dans
un café avec un
homme, cela ne
se fait pas.
Mais le docteur
Destouches me
paraît si vieux,
si sale et si
laid qu'il n'y a
aucun danger
pour moi. Par
contre je
bois ses
paroles. Le
roman Voyage
au bout de la
nuit
paraît en 32. Je
découvre que mon
médecin est
Louis-Ferdinand
Céline ".
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"
Tout en
continuant à
travailler rue
Fanny (ci-contre),
Louis entra dès
la fin de
l'année 1928
au service de la
" Biothérapie ",
laboratoire spécialisé
dans les vaccins
et la pâte
dentifrice, situé
rue Paul Barruel
à Paris.
C'est un ancien ministre de Kérenski, le chimiste Titoff, qui l'y
introduisit sur
la
recommandation d'un
ancien confrère
de la section
d'hygiène [de la
SDN].
Il s'y retrouva sous la coupe de deux Israélites qui se succédèrent à la
tête du
conseil d'administration,
Charles Weisbrem
et Abraam Alpérine,
ami du docteur
Ichock. "
(François Gibault, Céline, 1894-1932. Le Temps des espérances, Mercure de
France, 1985). |
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" Bien entendu,
je me suis
empressé de
solliciter un
entretien avec
cette personne
qui a
rencontré Céline,
ce qu'elle m'a
aimablement
accordé pour me
dire des phrases
que j'ai notées
: " La première
fois, mon père
était présent...
Le docteur a
regardé mes
boutons... En
deux minutes, il
a dit : " Je
sais ce qu'il
vous faut..."
Très direct, très rapide, nerveux... " Je lui donne un traitement de trois
mois... Je la
vois à midi
au café... |
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" Il avait
commandé tous
les jours
une levure
fraîche... mixée
avec un demi de
bière...
Il prenait une
bière aussi il
m'a dit : " Je
vais vous
raconter des
histoires...
" Il me sortait
le texte
qu'il savait par
cœur... Quand il
parlait, j'oublais
tout... Un
original... J'ai
ressenti sa
tendresse... Je
passais mon
deuxième bac...
C'était au
deuxième
trimestre, les
boutons se sont
atténués et je
suis partie en
vacances
débarrassée...
Je ne l'ai plus revu... J'ai senti qu'il était comme un écorché vif...
révolté de ce
qu'on faisait
aux petits, aux
pauvres... Il
avait
une curiosité
vis-à-vis de
chaque
personne... Il
était indigné
devant le monde
tel qu'il
était... " |
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Quant à
l'apparence :
" Toujours un
chapeau... Tout
était crasseux
chez lui... Pas
de cravate... Un
manteau gris...
Il me paraissait
aussi vieux que
mon père... Sa
peau faisait
sale... Il était
affreux...
Toujours habillé
pareil...
Chemise douteuse...
Il était déjà
comme ça à
l'époque...
Si j'avais dû
aller à l'Opéra
avec lui,
j'aurais
été ennuyée... "
Sur ma question : " Mon père disait que c'était un très bon médecin, au
diagnostic
rapide et sûr...
Cela lui était
égal que son
médecin
soit négligé...
"
Inutile de
commenter, sinon
pour ajouter
que nous avons
beaucoup
bavardé,
très agréablement
pour moi face à
une
femme exceptionnelle
qui a vu
tellement et que
je remercie
chaleureusement. |
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Je suppose que
ces faits de
1931
pourront intéresser
les céliniens
tant s'y
manifestent
déjà chez le
docteur
Destouches,
écrivain
débutant, originalité,
tendresse,
détachement
des conventions,
spécialement
vestimentaires, intérêt
pour l'autre, le
faible, le
petit, le
malade, même "
riche ", tout
est relatif,
sûreté
et simplicité de
l'approche
médicale,
éloquence, lyrisme.
"
(Bernard Gasco). |
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Cette chronique
a été recueillie
dans le Bulletin
célinien n°
298 de juin
2008.
Je saisis cette occasion pour remercier et féliciter son directeur, Marc
Laudelout, qui
depuis 45 ans
(!) réussit
l'exploit
mensuel, de
présenter
à ses lecteurs
des textes,
analyses,
documents, lettres,
chroniques en
rapport avec la
vie ou l'œuvre
du plus grand
écrivain du XXe
siècle... |
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