COMMENT
DENOËL A
DÉCOUVERT CÉLINE
(récit de Cécile
Denoël)
"....
Enfin, il est
amusant de
penser que nous
avions sorti
depuis peu La
Vie étrange de
l'argot
lorsque celui
qui devait
bouleverser la
littérature de
notre temps mit
les pieds un
soir, presque
clandestinement,
chez nous.
Alors que nous étions au théâtre, un inconnu avait apporté rue Amélie
un paquet qu'il
avait remis au
vieux Georges
après la
fermeture de la
maison.
Au moment de remonter à l'appartement, Denoël, selon son habitude,
passe par son
bureau. Je
monte. Le temps
passe, il est
toujours en bas.
Je l'appelle.
- J'arrive ! me
crie-t-il.
Un long temps se passe encore. Toujours pas de Denoël. J'appelle à
nouveau.
- Oui, je viens
!
Et
il arrive, un
énorme manuscrit
sous le bras, le
visage
rayonnant. Formidable
! me dit-il
simplement. Et
il lance le
manuscrit sur le
lit. Je commence
à lire. Robert
se couche et
reprend sa
lecture, me
passant
les feuillets au
fur et à mesure. |
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Le
manuscrit du
Voyage |
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De temps à
autre, nous nous
jetons un
regard, sans un
mot.
Nous étions
passionnés,
étonnés,
émerveillés, littéralement
subjugués.
Jamais nous n'avions lu semblable texte. Nous éprouvions une impression
extraordinaire,
une révélation
équivalente à
celle que l'on
peut ressentir
devant un
tableau de
Breughel, ou
bien de
Jérôme Bosch. Le
même éclat, ou
plutôt le
même éclatement
de vérité, de
sincérité, cette
même précision
dans le détail
de la vie, de la
mort, de la
détresse, de
l'espérance. |
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Jérôme Bosch,
Le jardin
des délices |
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Breughel,
Parabole
des aveugles |
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Cet éclat de
vérité où la
laideur atteint
au paroxysme du
sublime ;
cela traduit en
mots vrais,
sincères,
directs. Nous
avions
l'impression que
ce texte était
écrit les dents
serrés avec une
virulence, une
dureté semblable
à celle dont
Denoël usait
lorsqu'il me
parlait du
milieu bourgeois
de son enfance
qu'il abhorait.
Nous trouvions dans ce manuscrit la justification de notre fuite.
Nous trouvions
ce pour quoi
nous étions
venus en France,
ce pour quoi
nous
avions choisi
d'être éditeurs.
Enfin ! Nous
avions trouvé ce
que nous
cherchions
: quelqu'un qui
brisait le
carcan de la
fausse morale,
des fausses
conventions, de
toute
l'hypocrisie qui
nous
emprisonnait
depuis des
générations.
Quelqu'un qui osait dire merde s'il en avait envie et qui appelait un chat
un chat.
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Oui, mais quel
est l'auteur ? |
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Notre lecture
silencieuse mais
exaltée se
poursuivit toute
la nuit.
Le lendemain,
Steele arrivait
de bonne heure.
Sans doute
Denoël lui
avait-il téléphoné.
Il lui parla de
ce livre qu'il
fallait éditer
tout de suite.
Vite. Très vite.
Il méritait le
Goncourt et il
n'y avait pas de
temps à perdre.
Un détail manquait cependant. Un simple détail sans grande importance :
le manuscrit
portait un
titre Voyage
au bout de la
nuit,
mais le nom de
son
auteur ne se
trouvait nulle
part.
On interroge
Georges. |
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- C'est un
monsieur grand,
un peu dans
votre genre,
patron, grand
et mince, avec
une
houppelande comme
la vôtre...
- Mais il ne
vous a rien dit
?
- Non. J'allais
m'en aller quand
on a sonné. J'ai
ouvert. Ce
monsieur
a demandé si
vous étiez là.
J'ai dit
non. Alors il
m'a dit :
" Bon, ça ne
fait
rien donnez-lui
ça. " J'ai
bien demandé
de la part de
qui, il a
répondu :
" Ça n'a pas
d'importance. " Et
il est parti.
J'ai mis
le paquet dans
votre bureau.
- Mais, au fait,
le papier qui
l'emballait...
Je l'avais
laissé ici.
Le
ménage avait été
fait. Georges
avait dû prendre
le papier avec
le reste et le
mettre dans la
chaudière comme
il le faisait
chaque matin. |
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On descend à
la cave. Tous
les vieux
papiers sont là,
prêts à être
brûlés et l'on
retrouve
celui qui avait
enveloppé le
manuscrit. Un
papier chiffonné
sur lequel on
lit difficilement
un nom. Celui
d'une femme qui,
peu de temps
auparavant
avait apporté un
autre manuscrit.
Bon ou mauvais,
je ne sais plus,
mais trop
mièvre pour être
édité chez nous.
L'un de nos collaborateurs qui avait eu la corvée de le refuser poliment,
retrouve son
adresse. Denoël
lui téléphone.
De sa voix charmeuse - et Dieu sait s'il savait faire du charme ! |
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- il s'excuse de
ne pas avoir eu
le plaisir de
la recevoir,
l'assure que son
livre est
excellent mais
qu'il ne peut
s'inscrire
dans le
programme
actuel, l'an
prochain
peut-être... et
il en vient au
sujet réel
de son appel.
- A propos, nous
venons de
recevoir un
autre manuscrit
sans adresse ni
nom d'auteur
mais qui était
empaqueté dans
un papier
portant votre
nom.
Serait-il de
vous également
?... Bien qu'à
première vue le
style en semble
très différent.
- Un autre
manuscrit sous
mon nom ?
questionne la
dame.
- Non. Ce n'est
que le papier
qui le contenait
qui porte votre
nom. L'un de
vos amis ?...
- Je ne vois
pas. Vraiment.
Mais, attendez
un peu... Il y a
bien sur mon
palier une
espèce de fou
qui m'a montré
un jour quelques
pages d'un
manuscrit qu'il
achevait... Mais
vous n'allez
tout de même pas
publier ça !
C'est
une horreur,
c'est dégoûtant
!
-
Certainement
pas, chère
Madame,
rassure Denoël. Nous
n'avons pas eu
le temps de le
lire, il n'est
arrivé qu'hier
au soir. Il
s'agit
simplement
d'établir
sa fiche comme
il est habituel
de le faire pour
tout manuscrit.
Vous devez bien
le connaître
s'il vous a
demandé un
papier... |
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98 rue Lepic où
vécut L.F.
Céline |
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- Que non pas !
s'exclame la
dame qui ne
voudrait pour
rien au monde
avoir
un quelconque
rapport avec cet
hurluberlu. Que
non pas ! mais
nous avons
la même femme de
ménage et
celle-ci a la
manie de prendre
n'importe
quoi pour
envelopper ses
pantoufles,
peut-être
aura-t-elle
laissé le papier
chez le
docteur.
- Le docteur !
Ah ! il est
médecin ?
- Oh ! dans un
dispensaire
périphérique. |
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- Tiens, tiens !
Mais, pour sa
fiche,
pouvez-vous
m'indiquer son
nom ?
- Destouches.
Docteur
Destouches.
- Et son adresse
est la même que
la vôtre, je
pense.
- Hélas oui,
monsieur, 98 rue
Lepic.
[...] Le docteur Destouches fut convoqué d'urgence et ne tarda pas à
venir.
Denoël lui déclara qu'il désirait sortir son livre sans tarder et le
présenter pour
le Goncourt.
Destouches le
regarda étonné
puis, d'une voix
bourrue, laissa
tomber : " Vous
n'avez pas eu le
temps de le
voir.
- Oh ! mais si.
Nous avons passé
la nuit, ma
femme et moi, à
le lire et je
pense qu'il
mérite le
Goncourt,
répondit Denoël.
Mais pourquoi
l'avez-vous
apporté ici
plutôt
qu'ailleurs ?
- Je
l'ai repris de
chez Gallimard
qui ne m'avait
pas donné signe
de vie depuis
plusieurs mois
pour, en fin de compte,
me le refuser.
- Eh bien, moi,
je le prends.
"
[...] On mit immédiatement le livre en fabrication. L'auteur en suivait
les étapes,
imposant ses
idées pour la
présentation, la
couverture ;
hurlant
parce que Denoël
aurait souhaité
couper un
passage ou deux,
changer un
mot... " De
grâce,
écrivait-il,
n'ajoutez pas
une syllabe... "
; A tout propos
il nous envoyait
des
pneumatiques,
écrivait des
billets
rapides que
souvent il
apportait
lui-même, puis
restait à dîner.
Son couvert
était toujours
mis. Une grande
amitié nous
liait déjà. |
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- Il faudra que
je trouve un
nom, nous dit-il
un jour.
- Mais,
Destouches c'est
très bien.
- Non. Je ne
veux pas mêler
le docteur et
l'écrivain. Il y
a bien un nom
qui me
plairait...
Céline.
- Un nom de
femme ? Je ne
vois pas très
bien...
- Peut-être,
mais c'est le
nom de ma mère.
Il y avait dans sa voix tant de tendresse contenue que nous en fûmes émus.
Ainsi naquit
Louis-Ferdinand
Céline.
Je ne parlerai pas ici des visites d'usage pour le Goncourt, visite
en fulminant,
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ni
comment le prix
qu'il devait
avoir lui
échappa de peu
malgré
l'appui de Jean
Ajalbert et la
lutte farouche
que menèrent
Léon Daudet et
Lucien Descaves.
On sait qu'il
obtint le prix
Théophraste
Renaudot
comme l'on
sait le succès
foudroyant du Voyage...
Destouches
s'était terré
durant les
délibérations et
c'est à grand
peine, grâce à
la diplomatie de
Philippe Hériat,
que l'on put
présenter aux
journalistes
et aux
photographes un
Céline qui
daignait rire. |
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Puis il
disparut. Lui
que nous voyions
presque chaque
jour avant le
prix, demeurait
invisible.
Blessé.
Devant notre insistance pour qu'il reprenne ses habitudes de venir dîner
en toute amitié
comme
auparavant, il
écrivit à Denoël
une lettre dans
laquelle
il reniait ses
plus beaux
sentiments :
" Je hais,
écrivait-il, tout
ce qui
ressemble à de
l'intimité,
amitié,
camaraderie,
etc... "
Venant de Destouches, c'était faux ! Si Céline, personnage créé de
toutes pièces,
est un cynique,
un insolent, un
brutal, un ours
mal léché, avide
et avare, le
docteur
Destouches, au
contraire, est
un être bon,
généreux,
d'une humanité,
d'une tendresse,
d'un dévouement,
d'une
compréhension
pour la misère
humaine qui
avait pris sa
source dans sa
propre détresse.
Il fut, à
la naissance de
mon fils, alors
que, durant des
semaines, je
restai entre la
vie et la mort,
l'ami le plus
discret et sans
doute le plus
efficace.
J'adorais Destouches. Je n'ai pas aimé Céline. Je ne parle pas ici de
l'écrivain car
c'est Destouches
qui a écrit le Voyage.
C'était encore
lui pour Mort
à crédit.
Puis le
personnage
Céline a fini
par absorber,
par dévorer
Destouches. Docteur
Jeckyll et
Mister Hyde ! |
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Debout,
elle était leur
ville. |
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Il partit pour
l'étranger afin
de pousser la
vente de son
livre qui allait
être traduit en
anglais, allemand,
hollandais,
polonais,
tchèque,
italien, hongrois,
russe, etc. Il
s'en occupa
parfaitement
bien d'ailleurs
tout en faisant
mine de
fulminer contre
les honneurs
qu'il recevait
dans les
villes visitées.
Il tenta aussi
d'intéresser les
gens de cinéma à
son Voyage
dont il espérait
bien que l'on
ferait un film,
mais ce fut en
vain.
Dans le même temps il préparait son deuxième roman qu'il avait d'abord
imaginé
d'appeler L'Adieu
à Molitor mais
dont le titre
définitif
et combien plus
évocateur allait
être
Mort à crédit. |
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[...] Si le Voyage avait
fait hurler,
s'il avait
révolutionné les
conceptions
littéraires, si
des ligues
s'étaient
formées pour le
combattre, pour Mort
à crédit,
ce fut pire
encore. La
presse se
déchaîna contre
le briseur de
barrières.
Denoël avait
suggéré de faire
des coupures. Il
était impossible
de publier
le texte tel
quel, certaines
phrases auraient
provoqué
l'interdiction
du livre.
Céline avait
refusé, vitupéré,
puis,
finalement, tous
deux étaient
tombés
d'accord pour
laisser en blanc
les passages
dangereux dans
l'édition
courante. |
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Seuls
quelques
exemplaires sur
grand papier
comportaient le
texte intégral.
Devant le tollé général, Denoël rongeait son frein, en avait assez des
attaques contre
son auteur.
Il savait qu'il aurait à lutter, et se battre pour Céline et comme lui...
jusqu'à sa mort.
Un soir, en dînant, il me dit comment il voudrait prendre la défense de
Céline. Il
commence
à développer son
idée, il
s'enflamme...
Quelle plaidoirie
! et quel talent
!! Je l'écoute
subjuguée. Il
prêchait une
convertie mais,
avec
ces arguments et
sa fougue, il
aurait convaincu
un auditoire des
plus
récalcitrants.
- Pourquoi
n'écris-tu pas
ce que tu viens
de dire ?
Tu pourrais le publier. Il éclata de rire :
- Me publier
moi-même ? Pas
question. Tout
le monde n'a pas
ton indulgence.
A
mon tour de
plaider et de
convaincre... C'est
ainsi qu'après
tant d'années,
Denoël
reprit sa plume
pour défendre
celui qu'il
estimait être
l'écrivain du
siècle.
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Apologie de Mort
à crédit, 1936 |
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Il tenait
tellement bien
son sujet qu'il
l'écrivit d'une
traite, et
quelques jours
plus tard
sortait son
Apologie de Mort
à crédit
qu'il me
dédicaçait ainsi
: "
La voilà enfin
cette brochure,
chérie. Il n'y a
que le premier
pas qui coûte.
Tendrement.
Robert.
"
Peu de temps
après, Bernard
Steele s'étant
retiré
discrètement
tout en restant
pour moi le
merveilleux ami
qu'il est
toujours, notre
maison reprit
son nom de 1929
: "
Les Editions
Denoël ". |
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Après le succès
de Mort
à crédit,
ce furent, comme
chacun le sait, Mea culpa,
Bagatelles pour
un massacre,
L'Ecole des
cadavres,...
Et puis ce furent la guerre, l'occupation. Je veux oublier Les
beaux draps
;
pour moi, ce
livre n'existe
pas. J'ai
refusé qu'il
porte la marque
" Denoël " ce
qui provoqua une
bagarre
homérique !
La première grande dispute de notre vie. Une vie, jusque là, faite
d'amour, de
collaboration
intime, d'unité,
sans lesquels
jamais notre
maison n'aurait
pu exister.
Ne pouvant utiliser ni le nom ni les deniers de notre maison, Denoël se
vit contraint de
conclure une
association avec
une certaine
veuve Constant
pour publier ce
livre sous une
nouvelle firme :
" Les
Nouvelles
Editions
Françaises ".
Je ne l'appris
que plus
tard. Je n'ai
pas revu Céline
: mon ami
Destouches était
mort.
Cécile DENOËL (1969). |
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Sur le site
d'Henri Thyssens,
consacré à
Robert Denoël. |
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Dernier chapitre
du texte de feu
Cécile Denoël
que nous
publions.
Sur cette époque, il s'agit, rappelons-le, de l'expression d'une vérité :
la sienne.
Le biographe qu'attend toujours Denoël aura à démêler le vrai du faux.
Gageons que sa tâche ne sera pas facile.
(Cécile
Denoël, Denoël
jusqu'à Céline,
dans
les Bulletin
célinien n° 153,
154 et 155, août
1995). |
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