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COLETTE
DESTOUCHES
ÉVOQUE SON PÈRE |
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Le 30 mars 1996, Colette
Destouches, fille unique de
Céline, nous faisait
l'honneur d'assister à notre
6ième
Journée Céline,
à Paris.
Un peu intimidée elle avait très gentiment accepté de répondre à mes
questions et, à l'issue de
cette journée, de participer
à notre dîner en compagnie
d'Alphonse Juilland, Pierre
Monnier, Alain de
Benoist, Henri Thyssens,
Eric Mazet et tant
d'autres amis céliniens.
C'est toujours avec beaucoup d'émotion qu'elle évoque son père.
Nous reprenons ici l'entretien qu'elle a accordé à Paris-Match
l'année passée. |
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Quel premier souvenir
gardez-vous de votre père ?
J'avais un peu plus de 3
ans. A Rennes, où
nous habitions, je m'étais
faufilée dans le placard
de ma mère et m'étais
habillée de ses robes du
soir.
J'avais tout déchiré. Quand
mon père est rentré, il m'a
dit : " Tu
n'as jamais eu de fessée. Eh
bien, tu vas l'avoir ! "
Et je l'ai eue. Une fessée exceptionnelle.
A peu près à la même époque,
j'ai éprouvé un véritable
émerveillement |
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Histoire du petit Mouck
1923, paru en 1994 dans
Paris-Match. |
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quand mon père a écrit pour
moi son premier livre, " Le
petit Mouck ".
C'est le début de sa vocation d'écrivain. Ma mère, qui avait
fait les Beaux-Arts et était
très douée, illustrait le
conte. J'ai le souvenir
d'un père très tendre, dont
je ne comblais sûrement pas
les attentes. J'avais du
mal à l'atteindre. Ce
sentiment s'est dissipé
quand j'ai eu 17 ans.
Un autre souvenir... J'avais
environ 5 ou 6 ans au moment
du divorce de mes parents.
J'ai entendu : " Tout
cela, c'est fini, c'est
terminé.
" J'ai demandé à ma
grand-mère : " Qu'est-ce qui
est terminé ? " Elle m'a
répondu : " Le
mariage de tes parents, mon
petit chou. " |
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C'était en fait la
séparation d'avec un
fantôme, un père vagabond...
Mon
père venait en train depuis
Paris. Souvent avec
Elizabeth Craig, la deuxième
femme de sa vie. J'avais
beaucoup d'affection pour
elle. Ils descendaient à
l'hôtel et lui venait me
voir. Il rencontrait aussi
ma mère. |
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Athanase Follet le
grand-père |
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Vos parents n'étaient pas
brouillés après leur divorce
?
Absolument pas. Leur
séparation était un divorce
" arrangé ", comme on parle
des mariages " arrangés ".
Mon père était toujours
ailleurs. La fin de
ses études de médecine à
Paris, puis les missions
pour la S.D.N. (la Société
des Nations) l'éloignaient
sans cesse. Le grand-père
Follet a dit : " On
va arranger ça ".
Pour cet anticlérical, le
divorce n'était pas une
tare. Connaissant tout
le monde au palais de
justice, il a tout réglé.
Mon père n'était pas là. Il
est rentré, comme
d'habitude, le sourire aux
lèvres. " Oui,
j'étais au
Cameroun... C'était très
bien... Ils sont très
noirs... " On ne
tirait rien de plus de lui !
Grand-père lui dit : " Edith
a divorcé. "
- Impossible, je n'étais pas
là.
- Si, si, je me suis occupé
de tout. Tu ne vas pas te
fâcher pour ça : c'est
fait. "
Mon
père m'a dit par la suite
qu'il avait très mal pris la
chose.
Edith et Louis, vos parents, ont donc divorcé malgré eux ?
A peu près. Ils
s'entendaient très bien, et
cela allait durer jusqu'à la
fin de leurs vies. Après le
retour de mon père du
Danemark, en 1950, ma mère
qui ne savait pas où il
était, me téléphone pour me
dire : " Je
n'y comprends rien, chaque
main je reçois un bouquet de
roses. J'ai normalement
passé l'âge de ce genre de
choses. " Puis,
un jour, mon père est arrivé
chez elle. Les
roses, c'était lui. Comme
deux petits vieux, ils se
sont pris les mains : ils
s'étaient retrouvés. |
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Genève,
SDN, Le Palais des Nations |
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Dispensaire à Clichy 10 rue
Fanny, 1929-1937 |
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Après le divorce, vous avez
donc continué à voir votre
père ?
Enfant, je le voyais même à
Genève, où il travaillait
pour la S.D.N. Il était
très pris et Elizabeth avait
sa danse. J'étais si seule
que, dans le parc de la
Société des Nations,
je passais le temps en
faisant des robes en
feuilles mortes pour des
fées. Obsédé par l'hygiène,
mon père exigeait que je
reste dehors le
plus possible, " au bon air
".
Après, il a commencé la médecine générale à Choisy (2)
puis il a choisi
de travailler en
dispensaire. C'était plus "
facile ", disait-il, et " ça
le prenait moins ". Il avait
surtout en tête d'écrire.
Dès 1930, il était
totalement absorbé par son
premier roman
Voyage au bout de la nuit.
C'était un autre homme.
Quand j'arrivais chez lui pour y passer une semaine, il m'accueillait avec
un grand sourire, mais je
savais qu'il était soulagé
de me voir partir. Il
n'avait la tête qu'à son
écriture. |
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N'a-t-il pas été un bon
grand-père pour vos propres
enfants ?
Après son jugement, quand il
est rentré en France, il
était hébergé par les
Marteau, boulevard Maillot,
à Neuilly.
Quand je suis arrivée là, dans le grand hall décoré par des fresques
inspirées du
Voyage,
j'ai rencontré une ombre :
mon père.
Je lui ai dit un peu plus tard : " Tu
as des petits-enfants. Cela
peut te consoler ". Il
m'a répondu : " Non,
je ne veux créer aucun lien
nouveau, plus rien
d'affectif. "
Il n'en avait plus la force. C'était une loque brillante.
Il disait : " Je ne suis
plus qu'un carabin.
" |
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J'ai rencontré une ombre... |
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Est-ce qu'il vous écrivait
des lettres ?
Oui, bien sûr, dès que j'ai
été capable de lire.
Dommage, je ne les ai plus.
Et lui qui ne savait pas dessiner me faisait des clowns, des choses
comme cela.
Vous
avez 12 ans au moment de la
sortie du
Voyage.
Vous ne l'avez pas lu aussi
jeune...
Si,
bien sûr. Je l'ai vu
fabriquer et je l'ai lu. Je
crois que j'étais en
sixième. J'ai été élevée
sans pruderie. Chez nous, on
ne mâchait pas les mots. Par
ailleurs, mon père était
très intransigeant sur mes
lectures. Il exigeait que je
lise des auteurs comme
Stevenson, qui m'ennuyait
beaucoup. Quand je lisais
des romans de mon âge, il me
disait : " Laisse
tomber ça. Lis Rabelais !
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98 rue Lepic,
l'appartement de Céline |
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De la période du Voyage
j'ai des
souvenirs très précis. A
l'époque, le départ
d'Elizabeth et sa rupture
avec mon père m'ont rendue
malade.
C'était en 1934. J'ai fait une dépression. Ma mère était venue habiter
Paris, rue Vaneau.
J'allais chez mon père,
souvent à pied. Je dormais
chez lui, rue Lepic. Il
était très malade. Une sorte
de dysenterie interminable.
Nous discutions de
mon travail en classe. Il
lisait mes rédactions et
disait le plus souvent : "
Tu n'iras pas loin comme
ça... "
Les réprimandes s'arrêtaient
là. Il avait dit un jour : " Je
crois que c'est une fille
qu'il ne faudra jamais
battre. " |
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