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LES ANIMAUX

 

 

 

     Sans jouer les saint Vincent de Pau ou les Münthe, il m'est souvent reproché de faire trop de place aux animaux... C'est un fait !... Oui !... oui !
                               
                              
 (D'un château l'autre).

 

 

               LES PUCES ET LE GOELAND.

  A l'envoûtement de la baie d'émeraude personne échappe !... souveraine ivresse !... climat ! coloris !... violence de la mer !... mais la vengeance c'est les puces !... trois jours de plage vous tournez cloques, vous vivez plus ! J'ai un ami, tenez, Rebelle, le Prince Rebelle ! Je peux vous dire que j'ai jamais vu une aussi jolie bonbonnière que son appartement de vacances... quatre pièces de style, pur style Empire ! marine Empire ! et comme enchâssé dans le rempart !... il donnait sur le Fort National... tout à son regard : la Rance... l'horizon... Saint-Cast... Fréhel !...

 Mais il se labourait tellement ! des puces !... les flancs, les mollets, l'entrecuisse, qu'il a fini en abcès ! de pas vouloir quitter sa vue !... des abcès de plus en plus graves... les gens riaient de le rencontrer... la façon qu'il se grattait ! hardi ! Ah mais sans lâcher son monocle... la dignité ! l'allure quand même !... en montant descendant la rue, la seule, " Saint-Vincent "... et finalement il est mort au mois de septembre à l'équinoxe... de septicémie... de ses plaies... Je lui disais :
- Allez-vous-en Prince !
- Je les sens plus !...
 Les puces l'ont eu ! Le Prince était infesté certes, mais toutes les créatures pareil ! et les oiseaux donc ! je voyais un goéland se gratter sur la longue cime des hangars, là sous nos fenêtres, des heures et des heures !... le noble volatile ! et de l'autre côté du Casino ! il faisait les cent pas comme Rebelle, les cent pattes... il partait plus du tout pêcher... il fonçait sur des bouts de poisson, des restes des cageots, les ordures... un goéland à la retraite en somme... à la nuit on le voyait regrimper, très très péniblement... il juchait dans une fausse fenêtre dans un trompe-l'œil du Casino !... tout au faîte... il dormait là...

 Je pense à la bouzillerie totale ! aux derniers jours, aux phosphores !... C'était pas une bête à s'enfuir... il a sûrement fini là, tel quel... il aurait fallu un phénix !... pensez phénix !... plus rien maintenant est phénix... Saint-Malo non plus !... ni Todt qu'avait tout préparé ! Ah c'est d'une tristesse d'épisode !... Je vais vous renfrogner... faut pas !...
 (Féerie pour une autre fois, folio, 1992, p.97).

 


 

 

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          BEBERT ET LES AUTRES A MEUDON.

 C'est un point fixe, Meudon, un point d'arrivée : la fin du voyage de Bébert, le bout de sa nuit. Et comme le rayon des animaux de La Samaritaine, d'autres animaux y clament aujourd'hui son absence : un chat, Billy Budd, ; un perroquet, Toto ; des chiens, Polka, Gigi, Moune et Totom ; et deux rossignols, deux serins, un bâtard de serin et de chardonneret aux noms indéterminés. Mais c'est pourtant dans ce pavillon du 25 route des Gardes qu'il est possible enfin de rejoindre - de le rejoindre dans sa mort qu'il finit par trouver ici.

  On n'imagine guère le chat vivant dans ce décor. D'autres aventures, d'autres horizons lui appartiennent en premier lieu : les forêts danoises, les plaines du Brandebourg, les faubourgs de Sigmaringen, les escaliers de Montmartre ou les jardins ordonnés de Baden-Baden.
  Toutefois, c'est bien de Meudon que s'échappent toutes rêveries sur Bébert, car c'est ici qu'il a connu sa deuxième naissance et sa deuxième vie au cœur de ces romans - D'un château l'autre, Nord et Rigodon - que Céline y écrivit entre 1951 et 1961. C'est à partir de Meudon qu'il faut évoquer le chat, comme pour fuir cette image désolante d'un animal agonisant, à bout de souffle et d'espérance, édenté et sans appétit, épuisé par son cancer généralisé, et qui s'éteint au début de l'hiver 1952. Au fond le séjour de Bébert à Meudon rend si peu compte de sa vie, que l'on a le désir d'oublier cette course-poursuite enfin victorieuse, et de se retourner, de s'adosser au pavillon de deux étages qui se dresse au flanc du Bas-Meudon, face à l'île Seguin, pour mieux surprendre le chat le long de son voyage. Un voyage utile car il " fait travailler l'imagination ". Tout le reste, oui, n'étant pour lui et pour nous que déception et fatigue... Céline l'avait déjà dit.

 [...] Les autres animaux, même s'ils ont été ramenés du Nord, appartiennent sans conteste, eux, à l'entourage de Céline écrivain, et ils n'appartiennent qu'à lui. Certains sont nommés parfois au moment où le roman s'élabore (essentiellement dans D'un château l'autre et Nord) comme contrepoint à l'action qui perce, de façon tout d'abord fragmentaire et incertaine, la résistance de la mémoire et du présent. Mais jamais ils ne deviennent les protagonistes de l'action.

  Thomine, la chatte bien fidèle et affectueuse, aimait tant sa maîtresse qu'elle en rendait Céline jaloux. Le couple l'avait perdue à Meudon, dans les premiers jours qui avaient suivi son retour en France. Mais la chatte avait eu le temps de repérer les lieux. Plusieurs mois après, la belle-mère de Céline l'avait retrouvée à sa porte et expédiée route des Gardes, par la poste !
  Flûte, le chat au pelage gris, était plus discret, ramassé dans son élégance et sa compréhension secrète des choses.
  Et que dire de Bessy, la chienne admirable, nostalgique parfois de ses forêts danoises ?

 Il y a aussi l'achat du perroquet Toto, à La Samaritaine toujours. [...] Toto est toujours là, un peu plus déplumé sans doute et plus sage. Il a survécu à un incendie. Il ne parle guère maintenant ni ne chante comme du temps de son maître les mélodies des Steppes de l'Asie Centrale de Borodine.
 Durant ce temps, le chat Billy Budd passe de la maison au jardin avec une insolente majesté. Tout noir, les yeux vert pâle, il ne se dérobe pas aux caresses, mais son inertie l'éloigne des visiteurs et des amis. Parfois il les agrippe à l'entrée, caché derrière la porte d'accès à la cave, il s'amuse à les accrocher d'un coup de patte éclair. Mais si l'on se prête au jeu, aussitôt il s'en retire. Il part dans la cuisine renifler et dévorer sans vergogne les assiettes des chiens, ou bien il file dehors. Billy Budd se cache des heures entières - des nuits - derrière les lauriers, les buis, les troncs des platanes et des sapins qui bordent la propriété. Nul ne sait où il se terre.

 Polka, c'est l'affreux corniaud, le chien de concierge si quelconque et si laid qu'il finit par inspirer une paradoxale tendresse. Il est borgne mais s'en soucie peu. Une seule passion l'anime : manger. C'est un tube digestif sur pattes. Il mangerait à en crever. Il ne mord pas, il ne mâche pas, il enfourne. Et chaque semaine ou presque, il s'étrangle, il étouffe. Lucette doit lui extirper de la gorge des os de poulet ou de mouton.
 Totom, le berger allemand, avance lentement. Il est vieux maintenant, et triste. Il devenait imprévisible et mordait parfois sans raison. Il vient d'être castré. Il a grossi et il s'ennuie. On dirait qu'il attend la mort.
  Gigi étonne par sa timidité. Elle ne supporte pas de croiser le regard des gens, par peur sans doute d'y lire la cruauté ou l'indifférence. Elle est grande et mince, avec d'immenses oreilles mobiles dressées comme des pavillons. C'est un bâtard de groenendael auquel elle a emprunté sa belle silhouette familière et son pelage noir et dur. Un rien l'effraie. Elle frémit, elle aspire aux caresses et s'en défend. Elle se réfugie auprès de sa maîtresse.

 Sa fille, Moune, n'a pas de ces pudeurs. A quelques mois, elle aboie déjà avec insolence, redoute les visiteurs inconnus mais s'impose sans remords auprès des amis et des connaissances. Elle leur saute sur les genoux, réclame une part de brioche ou une tranche de rosbif, et s'impatiente si elle n'obtient pas tout de suite satisfaction.
  Cette animation un peu folle marque aujourd'hui le pavillon de Meudon. Bientôt Totom disparaîtra, puis Billy puis Polka, Toto peut-être... Ils redeviendront fantômes, souvenirs. Enterrés derrière la maison. Et Lucette plantera sur leurs tombes un buisson d'aubépines. Comme pour Thomine, Flûte et les autres...

 [...] Le bâton peint en rouge et blanc qui a marqué un moment l'emplacement de la tombe de Bébert a depuis longtemps disparu. La colline de Bellevue monte derrière la maison jusqu'à un immense cèdre du Liban qui se détache sur sa crête. Bébert n'est nulle part. A l'ombre du cèdre peut-être... Ou à la dérive sur le fleuve... Les autres animaux sont là, bien tangibles, pour fixer l'attention, l'émotion. 
  Mais Bébert, lui, s'est échappé. Solitaire de son maître et silencieux pour toujours. Et comme pour son maître encore, c'est désormais dans les livres qu'il faut le retrouver et le reconnaître.
         Paris, janvier-mai 1976.
 (Frédéric Vitoux, Bébert, Le chat de Louis-Ferdinand Céline, Les Cahiers Rouges, Grasset, avril 1994)

 

 

 

 

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         Le petit fox.

   Et puis je descends l'escalier. Sur le trottoir voilà un petit chien qui boite. Il me suit d'autorité. Tout m'accroche ce soir. C'est un petit fox ce chien-là, un noir et blanc. Il est perdu ça me paraît. C'est ingrat les chômeurs d'en haut. Ils ne me raccompagnent même pas. Je suis sûr qu'ils recommencent à se battre. Je les entends qui gueulent.
 (...) A présent je m'en vais sur la gauche... Sur Colombes, en somme. Le petit chien, il me suit toujours... Après Asnières c'est la Jonction et puis mon cousin. Mais le petit chien boite beaucoup. Il me dévisage.
Ça me dégoûte de le voir traînasser. Faut mieux que je rentre après tout. On est revenu par le Pont Bineux et puis le rebord des usines. Il était pas tout à fait fermé le dispensaire en arrivant... J'ai dit à Madame Hortense : " On va nourrir le petit clebs. Il faut que quelqu'un cherche de la viande... Demain à la première heure on téléphonera... Ils viendront de la " Protectrice " le chercher avec une auto. Ce soir il faudrait l'enfermer. "

  Alors je suis reparti tranquille. Mais c'était un chien trop craintif. Il avait reçu des coups trop durs. La rue c'est méchant. Le lendemain en ouvrant la fenêtre, il a même pas voulu attendre, il a bondi à l'extérieur, il avait peur de nous aussi. Il a cru qu'on l'avait puni. Il comprenait rien aux choses. Il avait plus confiance du tout. C'est terrible dans ces cas-là.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.15).

 

 

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  Peu après l'ordonnance d'amnistie, le 1er juillet 1951, Céline et Lucette prirent l'avion pour la France. Ils emmenaient avec eux non seulement le chat Bébert, mais aussi la chienne Bessy adoptée à Korsör ainsi que deux chats. 

  En septembre ils s'installèrent dans un pavillon de bas Meudon dont ils venaient de faire l'acquisition, au 25 ter, route des Gardes. Jamais ou presque, le docteur ne sortait de chez lui. Il recevait peu et décourageait ses visiteurs. Entouré de sa meute assez terrifiante de ses chiens molosses : Bessy, Agar, Balou..., vêtu d'un amoncellement incroyable de pull-overs mités enfilés les uns par-dessus les autres, il ne soignait guère que les malades non prévenus se risquant jusqu'à sa porte, ou les voisins trop pauvres pour se payer un médecin en apparence plus rassurant...
 (Frédéric Vitoux, Céline, Les dossiers Belfond, 1987).

 

 

 

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       Les pigeons.

 En plus des " cargos " d'imprimeries, j'avais le " Zélé " à la cave, les infinis rafistolages et puis encore nos pigeons dont il fallait que je m'occupe deux, trois fois par jour... Ils restaient ces petits animaux, à longueur de semaine, dans la chambre de bonne, au sixième, sous les lambris... Ils roucoulaient éperdument... Ils s'en faisaient pas une seconde. C'était le dimanche leur travail, pour les ascensions, on les emmenait dans un panier... Courtial soulevait leur couvercle à deux ou trois cents mètres... C'était le " lâcher " fameux... avec des " messages " !... Ils rentraient tous à tire-d'aile... Direction : le Palais-Royal !... On leur laissait la fenêtre ouverte... Ils flânaient jamais en route, ils aimaient pas la campagne ni les grandes vadrouilles... Ils revenaient automatique... Ils aimaient beaucoup leur grenier et " Rrou !... et Rrou !... Trouu !... Rrouu !... " Ils en demandaient pas davantage. Ça ne cessait jamais... Toujours ils étaient rentrés bien avant nous autres. Jamais j'ai connu pigeons aussi peu fervents des voyages, si amoureux d'être tranquilles... Je leur laissais pourtant tout ouvert... Jamais l'idée leur serait venue d'aller faire un tour au jardin... d'aller voir un peu les autres piafs... les autres gros gris roucoulards qui batifolent sur les pelouses... autour des bassins... un peu les statues ! sur Desmoulins !... sur le Totor !... qui lui faisaient des beaux maquillages !... Rien du tout ! Ils frayaient tout juste entre eux... Ils se trouvaient bien dans leur soupente, ils bougeaient que contraints, forcés, tassés en vrac dans leur cageot...

  Ils coûtaient quand même assez cher, à cause de la graine... Il en faut des quantités, ça brûle beaucoup les pigeons... C'est vorace ! on, dirait pas ! A cause de leur température tout à fait élevée normalement, quarante-deux degrés plus quelques dixièmes... Je ramassais soigneusement la crotte... J'en faisais plusieurs petits tas tout le long du mur et puis je laissais tout sécher... Ça nous dédommageait quand même sur leur nourriture... C'était un engrais excellent... Quand j'en avais plein un sac, à peu près deux fois par mois, alors Courtial l'emportait, ça lui servait pour ses cultures... à Montretout sur la colline. Il avait là sa belle maison et puis son grand jardin d'essais... y avait pas un meilleur ferment...

  Je m'entendais tout à fait bien avec les pigeons, ils me rappelaient un peu Jonkind... Je leur ai appris à faire des tours... Comme ça à force de me connaître... Bien sûr, ils me mangeaient dans la main... Mais j'obtenais beaucoup plus fort, qu'ils tiennent tous les douze ensemble perchés sur le manche du balai... J'arrivais ainsi, sans qu'ils bougent, sans qu'un seul veuille s'envoler à les descendre... et les remonter du magasin... C'était vraiment des sédentaires. Au moment de les foutre dans le panier quand il fallait bien qu'on démarre ils devenaient horriblement tristes. Ils roucoulaient plus du tout. Ils rentraient la tête dans les plumes. Ils trouvaient ça abominable.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.417).

 

 

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           Les asticots.

 Ce fut vraiment impossible de dissimuler très longtemps une telle invasion de vermines... Le champ grouillait, même en surface... La pourriture s'étendait encore... on avait beau émonder, extirper, sarcler, toujours davantage... ça n'y faisait rien du tout... Ça a fini par se savoir dans toute la région... Les péquenots sont revenus fouiner... Ils déterraient nos pommes de terre pour se rendre mieux compte !... Ils ont fait porter au Préfet des échantillons de nos cultures !... avec un rapport des gendarmes sur nos agissements bizarres !... Et même des bourriches entières qu'ils ont expédiées, absolument farcies de larves, jusqu'à Paris, au Directeur du Muséum !... Ça devenait le grand évènement !... D'après les horribles rumeurs, c'est nous qu'étions les fautifs, les originaux créateurs d'une pestilence agricole !... entièrement nouvelle... d'un inouï fléau maraîcher !...

  Par l'effet des ondes intensives, par nos " inductions " maléfiques, par l'agencement infernal des mille réseaux en laiton nous avions corrompu la terre !... provoqué le Génie des larves !... en pleine nature innocente !... Nous venions là de faire naître à Blême-le-Petit, une race tout à fait spéciale d'asticots entièrement vicieux, effroyablement corrosifs, qui s'attaquaient à toutes les semences, à n'importe quelle plante ou racine !... aux arbres même ! aux récoltes ! aux chaumières ! A la structure des sillons ! A tous les produits laitiers !... n'épargnaient
absolument rien !... Corrompant, suçant, dissolvant... Croûtant même le soc des charrues !... Résorbant, digérant la pierre, le silex, aussi bien que le haricot ! Tout sur son passage ! En surface, en profondeur !... Le cadavre ou la pomme de terre !... Tout absolument !... Et prospérant, notons-le, au cœur de l'hiver !... Se fortifiant des froids intenses !... Se propageant à foison, par lourdes myriades !... de plus en plus inassouvibles !... à travers monts ! plaines ! et vallées !... et à la vitesse électrique !... grâce aux effluves de nos machines !... Bientôt tout l'arrondissement ne serait plus autour de Blême qu'un énorme champ tout pourri !... Une tourbe abjecte !... Un vaste cloaque d'asticots !... Un séisme en larves grouilleuses !... Après ça serait le tour de Persant !... et puis celui de Saligons !...

  C'était ça les perspectives !... On pouvait pas encore prédire où et quand ça finirait !... Si jamais on aurait le moyen de circonscrire la catastrophe !... Il fallait d'abord qu'on attende le résultat des analyses !... Ça pouvait très bien se propager à toutes les racines de la France... Bouffer complètement la campagne !... Qu'il reste plus rien que des cailloux sur tout le territoire !... Que nos asticots rendent l'Europe absolument incultivable... Plus qu'un désert de pourriture !... Alors du coup, c'est le cas de le dire, on parlerait de notre grand fléau de Blême-le-Petit... très loin à travers les âges... comme on parle de ceux de la Bible encore aujourd'hui...
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.604).

 

 

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  Sans jouer les Saint-Vincent-de-Paul ou les Münthe, il m'est souvent reproché de faire trop de place aux animaux... C'est un fait !... oui ! oui !... biscottes, lard, chènevis, mourons, " haché ", tout y passe !... chiens, chats, mésanges, piafs, rouges-gorges, hérissons, nous mènent la vie dure ! et les mouettes des toits Renault !... l'hiver... de l'usine en bas... de l'île... nous nous rendons ridicules, soit !... surtout que les uns amènent les autres... hérissons, rouges-gorges, mésanges... surtout l'hiver !... du haut-Meudon... sans nous ça irait plutôt mal, l'hiver... je dis : haut-Meudon... plus loin ! d'Yvelines !... on est le bout de la forêt d'Yvelines, nous... l'extrême pointe... après nous c'est le bois de Boulogne, Billancourt...  Bon     nos bêtes coûtent trop cher... j'admets... le moment de faire gafe ! nous faisons gafe dix fois par semaine ! dix autres oiseaux nous arrivent !
 (D'un château l'autre, Livre de poche, 1968, p.39).
 

 

 

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            AGAR.

  Donc, je descends chez Mme Niçois... mais je me méfie, je le répète... les gens du quai me sont hostiles... quantités de raisons... patati... patata... la façon que je suis habillé... d'un !... les commentaires des affiches... deux !... ma gratuité, mon " pas de bonne ", " pas de voiture ", boîte à ordures, les commissions, etc. Vraiment je peux descendre qu'à la nuit... je descends par le " sentier des Bœufs " avec un chien... plutôt deux... le " sentier des Bœufs ", passé sept heures c'est rare que vous rencontrez quelqu'un... d'en bas du " sentier des Bœufs " la place ex-Faidherbe, une minute... Mme Niçois... sa maison, juste l'avant-dernière, au second... je suis venu... je case d'abord mon clebs... presque toujours j'emmène Agar... il m'attend, il ronfle... je m'aventurerais pas sans chien... il est pourri de défaut Agar, grogneur, hurleur... et comme emmêleur de sa chaîne !... vous l'avez devant... elle vous tortille entre les jambes !... il est derrière !... vous arrêtez pas d'hurler... " Agar ! Agar !... " vous faillez en fait de compagnie vous étendre, fracturer, cent fois... oui, mais une qualité d'Agar, il fait ami avec personne !... c'est pas le chien social... il s'occupe que de vous !...

   par exemple : chez Mme Niçois, pendant que je la soigne, il est sur le palier dehors, si quelqu'un rôde, je peux être tranquille... même quelqu'un sur le trottoir en face !... Il piquera une de ces fureurs !... comme il est avec ses défauts, c'est le vrai " chien de défense "... pas un " soi-disant "... la Frieda, la chienne à Lili, là-haut, est pire... elle me connaît à peine, elle veut sortir qu'avec Lili... je case donc mon clebs sur le palier, sur le tapis-brosse... allez pas croire que je crains quelque chose, j'ai peur de rien, mais je voudrais pas être abattu, amour-propre sportif, après quinze ans de chasse à courre, par un de ces petits hyènes boutonneux, cocaïnman à tremblote qui se verrait sa plaque à son nom : " Icy, Lydoirzeff abattit... " La gloire !...
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.93).

 

 

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       DODARD.

  Je recule en remontant... d'un coup je recule plus ! rrouah ! rrouah ! un de ces grognements ! là contre moi ! pas un écho ! une rage ! un chien !... oh ! pas Agar !... non !... un autre !... je regarde : Frieda !... Frieda qui farfouille... la chienne à Lili... la chienne vraiment fouineuse hargneuse, elle en a après quelque chose... dans le fourré...
  " Ah ! te voilà ! "
Lili me cherchait.
 " C'est pas après moi que ta chienne grogne ? " Elle me répond pas... c'est elle qui me demande.
 " Où étais-tu ?
 - Chez Mme Niçois ! tu le sais bien !
 - Si longtemps ? "
 Je m'arrête de reculer... nous sommes déjà presque chez nous... je crie tout de même...
 " Crougnats !... colibris !... fauvettes !... "
 Vers en bas... vers la berge !... je tiens au dernier mot... mais cette sacristi de Frieda hargne... râle... arrête pas !...
  " Après quoi elle grogne ? 

 - Après Dodard !...
 - Dodard !... Dodard !...
 - Elle va le retrouver tu crois ? "
 

 C'est notre hérisson, Dodard... vraiment un gentil animal... mais carapateur ! il tient pas en place !... et que je te trotte !... mille pattes !... vous l'avez partout !... un trou !... sous une branche !... une autre !... c'est Frieda la retrouveuse de tout... Dodard doit être sous une racine... Frieda va retourner le jardin !
 Les autres, en bas, funeste équipage, se tiennent pas pour dit ! caboches qu'ils sont !
 " Glaïeuls ! " Ils m'hurlent... ils m'appellent...
 " Fais taire Frieda !... elle le retrouvera pas ! "
 Frieda fouine creuse sous un fusain...
 (...) Un de ces aboiements ! ouah ! ouah ! ah ! ça c'est Agar ! l'Agar s'y met ! Frieda avec ! et en même temps !...
 " Ils l'ont retrouvé ! il est là ! " Lili la joie ! Dodard retrouvé !
 " Tu retourneras demain ! " Elle insiste.
 " Il est là !... tiens !... ils l'ont ! " Oui, c'est Dodard, elle le ramasse... il sort pas ses piques, il nous connaît... Lili le prend... bon !... on remonte... on l'emporte...
 (D'un château l'autre, Livre de poche, 1968, p.130).

 

 

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      BESSY

 Le même mystère avec Bessy, ma chienne, plus tard, dans les bois, au Danemark... elle foutait le camp... je l'appelais... vas-y !... elle entendait pas !... elle était en fugue... et c'est tout !... elle passait, nous frôlait tout contre... dix fois !... vingt fois !... une flèche !... et à la charge autour des arbres !... si vite vous lui voyiez plus les pattes ! bolide ! ce qu'elle pouvait de vitesse !... je pouvais l'appeler ! j'existais plus !... pourtant une chienne que j'adorais... et elle aussi... je crois qu'elle m'aimait... mais sa vie animale d'abord ! pendant deux... trois heures... je comptais plus... elle était en fugue, en furie dans le monde animal, à travers futaies, prairies, lapins, biches, canards... elle me revenait les pattes en sang, affectueuse... elle est morte ici à Meudon, Bessy, elle est enterrée là, tout contre, dans le jardin, je vois le tertre... elle a bien souffert pour mourir... je crois, d'un cancer... elle a voulu mourir que là, dehors... je lui tenais la tête... je l'ai embrassée jusqu'au bout... c'était vraiment la bête splendide... une joie de la regarder... une joie à vibrer... comme elle était belle !... pas un défaut... pelage, carrure, aplomb... oh ! rien n'approche dans les Concours !...

 (...) A Meudon, Bessy, je le voyais, regrettait le Danemark... rien à fuguer à Meudon !... pas une biche !... peut-être un lapin ?... peut-être !... je l'ai emmenée dans le bois de Saint-Cloud... qu'elle poupole un peu... elle a reniflé... zigzagué... elle est revenue presque tout de suite... deux minutes... rien à pister dans le bois de Saint-Cloud !... elle a continué la promenade avec nous, mais toute triste... c'était la chienne très robuste !... on l'avait eue très malheureuse là-haut... vraiment la vie très atroce... des froids - 25°... et sans niche !... pas pendant des jours... des mois !... des années !... la Baltique prise...
 Tout d'un coup, avec nous, très bien !... on lui passait tout !... elle mangeait comme nous !... elle foutait le camp... elle revenait... jamais un reproche... pour ainsi dire dans nos assiettes elle mangeait... plus le monde nous a fait de misères plus il a fallu qu'on la gâte... elle a été !... mais elle a souffert pour mourir... je voulais pas du tout la piquer... lui faire même un petit peu de morphine... elle aurait eu peur de la seringue... je lui avais jamais fait peur... je l'ai eue, au plus mal, bien quinze jours... oh ! elle se plaignait pas, mais je voyais... elle avait plus de force... elle couchait à côté de mon lit... un moment, le matin, elle a voulu aller dehors... je voulais l'allonger sur la paille... juste après l'aube... elle voulait pas comme je l'allongeais... elle a pas voulu... elle voulait être un autre endroit... du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux... elle s'est allongée joliment... elle a commencé à râler... c'était la fin... on me l'avait dit, je le croyais pas... mais c'était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d'où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord... la chienne bien fidèle d'une façon, fidèle au bois où elle fuguait, Korsör, là-haut... fidèle aussi à la vie atroce... les bois de Meudon lui disaient rien...

 elle est morte sur deux... trois petits râles... oh, très discrets... sans du tout se plaindre... ainsi dire... et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue... mais sur le côté, abattue, finie... le nez vers ses forêts à fugue, là-haut d'où elle venait, où elle avait souffert... Dieu sait !
 Oh ! j'ai vu bien des agonies... ici... là... partout... mais de loin pas des si belles, discrètes... fidèles... ce qui nuit dans l'agonie des hommes c'est le tralala... l'homme est toujours quand même en scène... le plus simple...
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.174).

 

 

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        Les  ondes.

  J'allais être encore seul... Lili devait aller à Paris... elle me laissait jamais longtemps seul... il fallait, évidemment !... les commissions... ceci... cela... pour les élèves !... surtout les élèves !... ce qu'elles peuvent user les élèves !... à pas croire !... les chaussons !... donc Lili s'en va !... je reste avec les chiens... je peux pas dire que je suis vraiment seul... les chiens me préviennent... ils me préviendront du facteur, encore à quatre kilomètres ! de Lili, encore à la gare... ils savent quand elle descend du train... jamais d'erreur ! j'ai toujours cherché à savoir comment ils savaient ? ils savent, c'est tout !... nous on se tape la tête dans les murs, on est idiots mathématiques... Einstein saurait pas non plus si Lili arrive... Newton non plus... Pascal non plus... tous sourds aveugles bornés sacs... le Flûte sait aussi ! mon chat Flûte... il ira au-devant de Lili, il prendra la route... comme ça, averti... quand il bougera, je ferai attention... pour le moment, rien !... d'abord ses oreilles !... je saurai bien à temps !... un kilomètre de la gare, au moins !... tout est par ondes... les chiens aussi ont des ondes... mais moins subtiles que celles de Flûte...

  encore plus subtiles que celles de Flûte, celles des oiseaux !... eux alors à quinze kilomètres ils repèrent, ils savent ! les rois des ondes, les oiseaux !... les mésanges surtout !... quand je les verrai s'envoler... quand Flûte se mettra en route... Lili sera presque à Bellevue !... j'attacherai les chiens... parce qu'eux ce qu'est terrible, c'est de les laisser former meute !... alors, vos oreilles ! vous les entendez à Grenelle !... mais c'est pas encore !... je peux encore un peu réfléchir... c'est là que vous vous voyez vieillard, vous dormez jamais réellement, mais vous vivez plus vraiment, vous somnolez tout... même inquiet, vous somnolez... c'est le cas, attendant Lili...
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.436).

                                                              

 

 

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