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                                                                                                                LA MORT

 

 

  Jamais, en quelque circonstance, j'ai pu me résigner à la mort... j'ai jamais pu abandonner rien... la mort pour moi personnelle, serait une aubaine, je serais bien content, mais la mort des autres me vexe... [...] même les centenaires qui cassent leurs pipes jamais été d'accord !... je suis pour le départ de rien...
 (Féerie pour une autre fois 2, p.393).


   J'ai lutté gentiment contre elle, tant que j'ai pu... cotillonnée, j'ai festoyée, rigodonnée, ravigotée, et tant et plus... enrubannée, émoustillée à la farandole tirelire... Hélas ! je sais bien que tout se casse, cède, flanche un moment...
  Je sais bien qu'un jour la main tombe, retombe, le long du corps... Et tous les mensonges sont dits ! tous les faire-part envoyés, les trois coups vont frapper ailleurs !... d'autres comédies !...
 
(Le Pont de Londres).

 

 

     SOUDAIN, DANS UNE ENCOIGNURE, SON AILE DE GOELAND VA FRAPPER LE DIEU DE DELPHES...

 L'été a surgi, torride. Il se retire sous la pierre de sa maison, brûlante comme la Casbah. Il ne supporte plus le soleil, sortant au crépuscule : " Je vais aux commissions. " Il rapportait de Billancourt la viande des bêtes, marcheur qui a perdu son ombre. Les gens de Meudon en le croisant auraient pu dire, comme les habitants de Vérone au sujet de Dante : " Eccovi l'uom ch'è stato all Inferno " (Voyez, l'homme qui a été en enfer).
  C'en est fait de la nature. Le sacrifice commence. Le plumage doré des tourterelles semble lever des soleils au couchant. La nuit, la tempête est intolérable. Au-delà des jardins fleuris, tout se consume, la ville ne dort pas, même parmi le sommeil ; les jupes ne tiennent plus et discrètement les receveurs d'autobus mettent leur mouchoir sur la nuque. L'été pâle chauffe le dôme des Invalides au milieu du désert, et toute la lumière éclaire les ténèbres dans cette année 1961, qui ne sera dans l'Histoire que celle de la mort de Céline.

  Après bien des allers et retours, il terminait. Hemingway fait aussi le tour du cadran, tragédie du chasseur que ses chevrotines vont répandre en lambeaux sur trois étages de façade.
  L'eau, les baigneurs, la pourriture extrême de l'été, la fumée des sacrifices, quatre notes d'une péniche sur la Seine. Table rase. Les mouches pullulent. On dort. Les dentelles des vacances festonnent autour de la flamme du Vésuve. Les matelots blancs pensent aux villages de la Calabre, aux ânes des fermiers et les radars des navires de guerre tournent sans bruit, le pape bâille, le bitume fond. Tout est terni. La nuit porte à son paroxysme la vision célinienne de la catastrophe présente, l'échec de toute révolution vivante, en tant que poussée d'être et de liberté face à la dialectique de l'histoire en marche vers sa propre fin.

  Et Céline, dans une encoignure, frappe le Dieu de Delphes de son aile de goéland, et le livre est écrit.

  Aussitôt, il meurt.
  La voie solaire s'est refermée.

  Le 1er juillet 1961, Louis-Ferdinand Céline est mort dans le plus grand secret, terrassé, sur son couvre-lit écarlate, d'une rupture d'anévrisme. La veille, s'extirpant de ses catacombes, il était monté au balcon boire aux glycines. Un instant, au milieu des éclairs de chaleur, il était apparu comme un retraité sur la digue du port, regardant sortir et entrer les navires, ce monde, comme il disait, qui bagotte, s'en va, s'en revient.
  Et maintenant, malgré la clandestinité, malgré les quatre gerbes de glaïeuls et de fleurs champêtres contrevenant à la conspiration du silence, quel solennel apparat, quel sombre mélancolie de l'être écartelé sur l'abîme de ses plus secrets vertiges ornaient cette parole menaçante contre laquelle on ne pourrait plus rien ?
  Cependant, Lucette, danseuse de l'Opéra Comique, veuve de ce Convive de pierre qui a fixé à jamais tout le drame de ce signe bipolaire Hitler-Staline, fermait, du médius droit, les paupières de l'homme seul.

  C'était il y a cinq ans. Humainement parlant, on enterrait Céline, non comme Marlborough, dont on pouvait évaluer les victoires ; on le portait en terre dans l'horreur de ce jour sans ombre, comme le Juif au visage de supplicié sur le chemin de sa libération. Et dans l'apaisement des condoléances distraites, sous la dalle marquée d'un voilier, Destouches, exclu de la horde, devenait à jamais l'oiseau bizarre au-dessus des Totems, ses livres eux-mêmes.
 (Dominique de Roux, La mort de L.F. Céline, la petite vermillon, octobre 2007, p.190).   

 


 

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   La mort de Courtial des Pereires.

   La matinée allait finir, il devait être à peu près onze heures... Le vache facteur réapparaît... C'est moi qui l'aperçois le premier... Je regardais un peu par la fenêtre... Il se rapproche... Il rentre pas... Il reste planté là devant la porte... Il me fait signe à moi de sortir... qu'il veut me causer... que je fasse vite... Je bondis... Il me rejoint sous le porche, il me chuchote, il est en émoi...
 - Dépêche-toi ! Cavale voir ton vieux !... Il est là-bas sur la route, après le passage de la Druve... à la remontée de Saligons !... Tu sais la petite passerelle en bois ?... C'est là qu'il s'est tué !... Les gens des " Plaquets " ils l'ont entendu... Le fils Arton et la mère Jeanne... Il était juste après six heures... Avec son fusil... le gros... Ils m'ont dit de vous dire... Que tu l'enlèves si tu veux... Moi j'ai rien vu... t'as compris ?... Eux ils savent rien non plus... Ils ont entendu que le pétard... Et puis tiens voilà deux lettres... Elles sont toutes les deux pour lui...
  Il a même pas fait un " au-revoir "... Il est reparti le long du mur... Il avait pas pris son vélo, il a coupé à travers champs... Je l'ai vu rejoindre la route en haut, celle de Brion, par la forêt.

 (...) Après une grande traite en plat... à travers les molles cultures c'était une raide escalade à flanc de colline... Arrivés là, tout là-haut, on découvrait bien par exemple !... pour ainsi dire tout le paysage !... On soufflait pire que des bœufs avec la patronne... On s'est assis une seconde, au revers du remblai pour mieux dominer... Elle avait pas très bonne vue la pauvre baveuse... Mais moi je biglais de façon perçante... On me cachait absolument rien à vingt kilomètres d'oiseau... De là, du sommet, après la descente et la Druve qui coulait en bas... le petit pont et puis le petit crochet de la route... Là j'ai discerné alors en plein... au beau milieu de la chaussée, une espèce de gros paquet... Y avait pas d'erreur !... A peut-être trois kilomètres ça ressortait sur le gravier... Ah ! Et puis à l'instant même... Au coup d'œil... j'ai su qui c'était... A la redingote !... au gris... et puis au jaune rouille du grimpant... On s'est dépêché dare-dare... On a dévalé la côte... " Marchez toujours ! marchez toujours ! que j'ai dit... Suivez ! vous ! tout droit !... Moi je pique par là... par le sentier !... " Ça me coupait énormément ... J'étais en bas à la minute... Juste sur le tas... Juste devant...

 Il était tout racorni le vieux... ratatiné dans son froc... Et puis alors c'était bien lui !... Mais la tête était qu'un massacre !... Il se l'était tout éclatée... Il avait presque plus de crâne... A bout portant quoi !... Il agrippait encore le flingue... Il l'étreignait dans ses bras... Le double canon lui rentrait à travers la bouche, lui traversait tout le cassis... Ca embrochait toute la compote... Toute la barbaque en hachis !...
 (...) Le vieille elle a bien regardé tout... Elle restait là plantée devant... Elle a pas fait ouf !... Alors je me suis décidé... " On va le porter sur le remblai... " que j'ai dit comme ça... On s'agenouille donc tous les deux... On ébranle un peu d'abord tout le paquet... On essaye de décoller... On fait un peu de force... Je tiraille moi sur la tête... Ça se détache pas du tout !... On a jamais pu !... C'était adhérent bien de trop... Surtout des oreilles qu'étaient toutes soudées !... C'était pris comme un seul bloc avec les graviers et la glace...
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.619).  

 

 

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      La mort de sa concierge.

  Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s’est arrêté chez elle. Il est là dans l’odeur de la mort récente, l’incroyable aigre goût… Il vient d’éclore… Il est là… Il rôde… Il nous connaît, nous le connaissons à présent. Il ne s’en ira plus jamais. Il faut éteindre le feu dans la loge. A qui vais-je écrire ? Je n’ai plus personne. Plus un être pour recueillir doucement l’esprit gentil des morts… pour parler après ça plus doucement aux choses… Courage pour soi tout seul !
  Sur la fin ma vieille bignolle, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait, elle me retenait par la main… Le facteur est entré. Il l’a vue mourir. Un petit hoquet. C’est tout. Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander. Ils sont repartis loin, très loin dans l’oubli, se chercher une âme. Le facteur a ôté son képi. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s’ils ne reviennent pas. J’aime mieux raconter des histoires. J’en raconterai de telles qu’ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1952, p.12).

 

 

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       La mort de Gwendor le Magnifique.

  Il restait là Gustin, assoupi sur son escabeau, devant les échantillons, le placard béant… Il ne pipait plus… il ne voulait pas m’interrompre…
 - Il s’agit, que je l’ai prévenu, de Gwendor le Magnifique, Prince de Christianie… Nous arrivons… Il expire… au moment même où je te cause… Son sang s’échappe par vingt blessures… L’armée de Gwendor vient de subir une abominable défaite… Le Roi Krogold lui-même au cours de la mêlée a repéré Gwendor… Il l’a pourfendu… Il n’est pas fainéant Krogold… Il fait sa justice lui-même… Gwendor a trahi… La mort arrive sur Gwendor et va terminer son boulot… Ecoute un peu !
   « Le tumulte du combat s’affaiblit avec les dernières lueurs du jour… Au loin disparaissent les derniers Gardes du Roi Krogold… Dans l’ombre montent les râles de l’immense agonie d’une armée… Victorieux et vaincus rendent leurs âmes comme ils peuvent… Le silence étouffe tour à tour cris et râles, de plus en plus faibles, de plus en plus rares…
 - As-tu compris Gwendor ?
 - J’ai compris, ô Mort ! J’ai compris dès le début de cette journée… J’ai senti dans mon cœur, dans mon bras aussi, dans les yeux de mes amis, dans le pas même de mon cheval, un charme triste et lent qui tenait du sommeil… Mon étoile s’éteignait entre tes mains glacées…  Tout se mit à fuir ! O Mort ! Grands remords ! Ma honte est immense !... Regarde ces pauvres corps !... Une éternité de silence ne peut l’adoucir !...
 - Il n’est point de douceur en ce monde Gwendor ! rien que de légende ! Tous les royaumes finissent dans un rêve !...
 - O Mort ! Rends-moi un peu de temps… un jour ou deux ! Je veux savoir qui m’a trahi…
 - Tout trahit Gwendor… Les passions n’appartiennent à personne, l’amour, surtout, n’est que fleur de vie dans le jardin de la jeunesse.
   Et la mort tout doucement saisit le prince… Il ne se défend plus… Son poids s’est échappé… Et puis un beau rêve reprend son âme… Le rêve qu’il faisait souvent quand il était petit dans son berceau de fourrure, dans la chambre des Héritiers, près de sa nourrice la morave, dans le château du Roi René… »
   Gustin il avait les mains qui lui pendaient entre les genoux…
 - C’est pas beau ? que je l’interroge.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1952, p.23).

 

 

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        La mort de Bébert.

 Elle a duré des semaines la maladie de Bébert. J'y allais deux fois par jour pour le voir. Les gens du quartier m'attendaient devant la loge, sans en avoir l'air et sur le pas de leurs maisons, les voisins aussi. C'était comme une distraction  pour eux. On venait pour savoir de loin si ça allait plus mal ou mieux. (...) Des conseils, j'en ai reçu beaucoup à propos de Bébert. Tout le quartier en vérité, s'intéressait à son cas. On parlait pour et puis contre mon intelligence. Quand j'entrais dans la loge, il s'établissait un silence critique et assez hostile, écrasant de sottise surtout. Elle était toujours remplie par des commères amies la loge, les intimes, et elle sentait donc fort le jupon et l'urine de lapin. Chacun tenait à son médecin préféré, toujours plus subtil, plus savant. Je ne présentais qu'un seul avantage moi, en somme, mais alors celui qui vous est difficilement pardonné, celui d'être presque gratuit, ça fait tort au malade et à sa famille un médecin gratuit, si pauvre soit-elle.
  Bébert ne délirait pas encore, il n'avait seulement plus du tout envie de bouger. Il se mit à perdre du poids chaque jour. Un peu de chair jaunie et mobile lui tenait encore au corps en tremblotant de haut en bas à chaque fois que son c
œur battait. On aurait dit qu'il était partout son cœur sous sa peau tellement qu'il était devenu mince Bébert en plus d'un mois de maladie. Il m'adressait des sourires raisonnables quand je venais le voir. Il dépassa ainsi très aimablement les 39 et puis les 40 et demeura là pendant des jours et puis des semaines, pensif.
  Il fallait pressentir que cette maladie tournerait mal. Une espèce de typhoïde maligne c'était, contre laquelle tout ce que je tentais  venait buter, les bains, le sérum... le régime sec... les vaccins... Rien n'y faisait. J'avais beau me démener, tout était vain. Bébert passait, irrésistiblement emmené, souriant. Il se tenait tout en haut de sa fièvre comme en équilibre, moi en bas à cafouiller. Bien entendu, on conseilla un peu partout et impérieusement encore à la tante de me liquider sans ambages et de faire appeler en vitesse un autre médecin, plus expérimenté, plus sérieux.

  (...) Passant devant la maison le soir j'entrais pour voir si tout ça n'était pas fini des fois. " Vous croyez pas que c'est avec la camomille au rhum qu'il a voulu boire chez la fruitière le jour de la course cycliste qu'il l'a attrapée sa maladie ? " qu'elle supposait tout haut la tante. Cette idée la tracassait depuis le début. Idiote. " Camomille ! " murmurait faiblement Bébert, en écho perdu dans la fièvre. A quoi bon la dissuader ? (...) Vers le dix-septième jour je me suis dit tout de même que je ferais bien d'aller demander ce qu'ils en pensaient à l'Institut Bioduret Joseph, d'un cas de typhoïde de ce genre, et leur demander en même temps un petit conseil et peut-être même un vaccin qu'ils me recommanderaient. Ainsi, j'aurais tout fait, tout tenté, même les bizarreries et s'il mourrait Bébert, eh bien, on n'aurait peut-être rien à me reprocher.
  (...) Pendant mon stage dans les écoles pratiques de la Faculté, Parapine m'avait donné quelques leçons de microscope et témoigné en diverses occasions de quelque réelle bienveillance. J'espérais qu'il ne m'avait depuis ces temps déjà lointains tout à fait oublié et qu'il serait à même de me donner peut-être un avis thérapeutique de tout premier ordre pour le cas de Bébert qui m'obsédait en vérité.
  Décidément, je me découvrais beaucoup plus de goût à empêcher Bébert de mourir qu'un adulte. On n'est jamais très mécontent qu'un adulte s'en aille, ça fait toujours une vache de moins sur la terre, qu'on se dit, tandis que pour un enfant, c'est tout de même moins sûr. Il y a l'avenir.     

  (...) Tout de même, j'aurais bien voulu être ailleurs et loin. J'aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu'on m'entende pas du tout rentrer chez moi. J'y étais cependant pour rien, moi, si Bébert n'allait pas mieux du tout. J'avais fait mon possible. Rien à me reprocher. C'était pas de ma faute si on ne pouvait rien dans des cas comme ceux-là. Je suis parvenu jusque devant sa porte, et je le croyais, sans avoir été remarqué. Et puis, une fois monté, sans ouvrir les persiennes j'ai regardé par les fentes pour voir s'il y avait toujours des gens à parler devant chez Bébert. Il en sortait encore quelques-uns des visiteurs de la maison, mais ils n'avaient pas le même air qu'hier les visiteurs. Une femme de ménage des environs, que je connaissais bien, pleurnichait en sortant.
  " On dirait décidément que ça va encore plus mal, que je me disais. En tout cas, ça va sûrement pas mieux... Peut-être qu'il est déjà passé ? que je me disais. Puisqu'il y en a une qui pleure déjà !... " La journée était finie.
  Je cherchais quand même si j'y étais pour rien dans tout ça. C'était froid et silencieux chez moi. Comme une petite nuit dans un coin de la grande, exprès pour moi tout seul. De temps en temps montaient des bruits de pas et l'écho entrait de plus en plus fort dans ma chambre, bourdonnait, s'estompait... Silence. Je regardais encore s'il se passait quelque chose dehors, en face. Rien qu'en moi que ça se passait, à me poser toujours la même question.
  J'ai fini par m'endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j'étais fatigué de marcher et de ne trouver rien.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p. 277).

 

 

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     La mort d'Henrouille.

  Il était couché justement dans le même lit où j'avais soigné Robinson après son accident, quelques mois auparavant. En quelques mois ça change une chambre, même quand on n'y bouge rien. (...) La femme nous laissa seuls avec le mari. Il n'était pas brillant le mari. Il n'avait plus beaucoup de circulation. C'est au cœur que ça le tenait.
 - Je vais mourir, qu'il répétait, bien simplement, d'ailleurs. J'avais pour me trouver dans des cas de ce genre une espèce de veine de chacal. Je l'écoutais battre son c
œur, question de faire quelque chose dans la circonstance, les quelques gestes qu'on attendait. Il courait son cœur, on pouvait le dire, derrière ses côtes, enfermé, il courait après la vie, par saccades, mais il avait beau bondir, il ne la rattraperait pas la vie. C'était cuit. Bientôt à force de trébucher, il chuterait dans la pourriture, son cœur, tout juteux, en rouge et bavant telle une vieille grenade écrasée. C' est ainsi qu'on le verrait son cœur flasque, sur le marbre, crevé au couteau après l'autopsie, dans quelques jours.
  (...) On l'attendait au détour, dans le quartier sa femme avec tous les cancans accumulés de l'affaire précédente qui restaient sur le carreau.
Ça serait pour un peu plus tard. Pour l'instant, le mari
il ne savait pas comment se tenir, ni mourir. Il en était déjà comme un peu sorti de la vie, mais il n'arrivait pas tout de même à se défaire de ses poumons. Il chassait l'air, l'air revenait. Il aurait bien voulu se laisser aller, mais il fallait qu'il vive quand même jusqu'au bout. C'était un boulot bien atroce, dont il louchait.
 - Je sens plus mes pieds, qu'il geignait... J'ai froid jusqu'aux genoux... Il voulait se les toucher les pieds, il pouvait plus.
 Pour boire, il n'arrivait pas non plus. C'était presque fini. En lui passant la tisane préparée par sa femme, je me demandais ce qu'elle pouvait y avoir mis dedans. Elle ne sentait pas très bon la tisane, mais l'odeur n'est pas une preuve, la valériane sent très mauvais par elle-même. Et puis à étouffer comme il étouffait le mari, ça n'avait plus beaucoup d'importance qu'elle soye bizarre la tisane. Il se donnait pourtant bien de la peine, il travaillait énormément, avec tout ce qui lui restait de muscles sous la peau, pour arriver à souffrir et souffler davantage. Il se débattait autant contre la vie que contre la mort.
Ça serait juste d'éclater dans ces cas-là. Quand la nature se met à s'en foutre on dirait qu'il n'y a plus de limites.

  Derrière la porte, sa femme écoutait la consultation que je lui donnais, mais je la connaissais bien moi, sa femme. En douce, j'ai été la surprendre.
 " Cuic ! Cuic ! " que je lui ai fait. Ça l'a pas vexée du tout et elle est même venue alors me parler à l'oreille :
 - Faudrait, qu'elle me murmure, que vous lui fassiez enlever son râtelier... Il doit le gêner pour respirer son râtelier... - Moi je voulais bien qu'il l'enlève en effet son râtelier.
 - Mais dites-le lui donc vous-même ! que je lui ai conseillé. C'était délicat comme commission à faire dans son état.
 - Non ! non ! ça serait mieux de votre part ! qu'elle insiste. De moi, ça lui ferait quelque chose que je sache...
 - Ah ! que je m'étonne, pourquoi ?
 - Y a trente ans qu'il en porte un et jamais il m'en a parlé...
 - On peut peut-être le lui laisser alors ? que je propose. Puisqu'il a l'habitude de respirer avec...
 - Oh ! non, je me le reprocherais ! qu'elle m'a répondu avec comme une certaine émotion dans la voix...
 Je retourne en douce alors dans la chambre. Il m'entend revenir près de lui le mari. Ça lui fait plaisir que je revienne. Entre les suffocations il me parlait encore, il essayait même d'être un peu aimable avec moi. Il me demandait de mes nouvelles, si j'avais trouvé une autre clientèle... " Oui, oui " que je lui répondais à toutes ces questions. Ça aurait été bien trop long et trop compliqué pour lui expliquer les détails. C'était pas le moment.

  Dissimulée par le battant de la porte, sa femme me faisait des signes pour que je lui redemande encore d'enlever son râtelier. Alors je m'approchai de son oreille au mari et je lui conseillai à voix basse de l'enlever. Gaffe ! " Je l'ai jeté aux cabinets !... " qu'il fait alors avec des yeux plus effrayés encore. Une coquetterie en somme. Et il râle un bon coup après ça.
 On est artiste avec ce que l'on trouve. Lui c'était à propos de son râtelier qu'il s'était donné du mal esthétique pendant toute sa vie. Le moment des confessions. J'aurai voulu qu'il en profite pour me donner son avis sur ce qui était arrivé à propos de sa mère. Mais il pouvait plus. Il battait la campagne. Il s'est mis à baver énormément. La fin. Plus moyen d'en sortir une phrase. Je lui essuyai la bouche et je redescendis. Sa femme dans le couloir en bas n'était pas contente du tout et elle m'a presque engueulé à cause du râtelier, comme si c'était ma faute.
 - En or ! qu'il était Docteur... Je le sais ! Je sais combien il l'a payé !... On n'en fait plus des comme ça !... Toute une histoire. " Je veux bien remonter essayer encore " que je lui propose tellement j'étais gêné. Mais alors seulement avec elle !
  Cette fois-là, il ne nous reconnaissait presque plus le mari. Un petit peu seulement. Il râlait moins fort quand on était près de lui, comme s'il avait voulu entendre tout ce qu'on disait ensemble, sa femme et moi.
  Je ne suis pas venu à l'enterrement. Y a pas eu d'autopsie comme je l'avais redouté un peu. Ça s'est passé en douce. Mais n'empêche qu'on s'était fâchés pour de bon tous les deux, avec la veuve Henrouille, à propos du râtelier.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p. 371).

 

 

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       La mort de Robinson.

 Et puis elle a essayé le grand jeu : " Tu viens ? qu'elle lui a fait. Tu viens Léon ? Un ?... Tu viens-t-y ? Deux ?... " Elle a attendu. " Trois ?... Tu viens pas alors ?... " " Non ! " qu'il lui a répondu, sans bouger d'un pouce. " Fais comme tu veux ! " qu'il a même ajouté. C'était une réponse.
  Elle a dû se reculer un peu sur la banquette, tout au fond. Elle devait tenir le révolver à deux mains parce que quand le feu lui est parti c'était comme tout droit de son ventre et puis presque ensemble encore deux coups, deux fois de suite... De la fumée poivrée alors qu'on a eue plein le taxi.
  On roulait encore quand même. C'est sur moi qu'il est retombé Robinson, sur le côté, par saccades, en bafouillant. " Hop ! et Hop ! " Il arrêtait pas de gémir " Hop ! et Hop ! " Le chauffeur avait sûrement entendu.
 (...) Dans le ventre qu'il avait reçu les deux balles Robinson, peut-être les trois, je ne savais pas encore au juste combien. Elle avait tiré droit devant elle ça je l'avais vu. Ça ne saignait pas, les blessures. Entre Sophie et moi malgré qu'on le retienne, il cahotait tout de même beaucoup, sa tête baladait. Il parlait, mais c'était difficile de le comprendre. C'était déjà du délire. " Hop ! et Hop ! " qu'il continuait de chantonner. Il aurait eu le temps de mourir avant qu'on arrive.
  La rue était nouvellement pavée. Dès que nous fûmes devant notre grille, j'ai envoyé la concierge chercher Parapine dans sa chambre, en vitesse. Il est descendu tout de suite et c'est avec lui et un infirmier que nous avons pu monter Léon jusque dans son lit. Une fois déshabillé on a pu l'examiner et tâter la paroi du ventre. Elle était déjà bien tendue la paroi sous les doigts, à la palpation et même mat par endroits. Deux trous l'un au-dessus de l'autre que j'ai retrouvés, pas de troisième, l'une des balles avait dû se perdre.
  Si j'avais été à la place à Léon, j'aurais préféré pour moi une hémorragie interne, ça vous inonde le ventre, c'est rapidement fait. On se remplit le péritoine et on n'en parle plus. Tandis que pour une péritonite, c'est de l'infection en perspective, c'est long.

 (...) Il a repris un peu de ses sens quand Parapine lui a eu fait sa piqure de morphine. Il nous a même raconté des choses alors à propos de ce qui venait d'arriver. " C'est mieux que ça se finisse comme ça... " qu'il a dit, et puis : " Ça fait pas si mal que j'aurais cru... "
 (...) C'est comme s'il essayait de nous aider à vivre à présent nous autres. Comme s'il nous avait cherché à nous des plaisirs pour rester. Il nous tenait par la main. Chacun une. Je l'embrassai. Il n'y a plus que ça qu'on puisse faire sans se tromper dans ces cas-là. On a attendu. Il a plus rien dit. Un peu plus tard, une heure peut-être, pas davantage, c'est l'hémorragie qui s'est décidée, mais alors abondante, interne, massive. Elle l'a emmené. Son cœur s'est mis à battre de plus en plus vite et puis tout à fait vite. Il courait son cœur après son sang, épuisé, là-bas, minuscule déjà, tout à la fin des artères, à trembler au bout des doigts. La pâleur lui est montée du cou et lui a pris toute la figure. Il a fini en étouffant. Il est parti d'un coup comme s'il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras.

  Et puis il est revenu là, devant nous, presque tout de suite, crispé, déjà en train de prendre tout son poids de mort. On s'est levé nous, on s'est dégagé de ses mains. Elles sont restées en l'air ses mains, bien raides, dressées toutes jaunes et bleues sous la lampe.
  Dans la chambre ça faisait comme un étranger à présent Robinson, qui viendrait d'un pays atroce et qu'on n'oserait plus lui parler.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p. 489).

 

 

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    Celle de Metitpois.

 A la manière qu'il a, Gustin, de retourner les mains quand il pionce c'est facile de lui voir l'avenir. Y a le poil et tout l'homme dans les poignes. Chez Gustin c'est sa ligne de vie qu'est plutôt en force. Chez moi, ça serait plutôt la chance et la destinée. Je suis pas fadé question longueur d'existence... Je me demande pour quand ça sera ? J'ai un sillon au bas du pouce... Ça sera-t-il une artériole qui pétera dans l'encéphale ? Au détour de la Rolandique ?... Dans le petit repli de la " troisième " ?... On l'a souvent regardé avec Metitpois à la Morgue cet endroit-là... Ça fait minuscule un ictus... Un petit cratère comme une épingle dans le gris des sillons... L'âme y a passé, le phénol et tout. Ça sera peut-être hélas un néo-fongueux du rectum... Je donnerais beaucoup pour l'artériole... A la bonne vôtre !... Avec Metitpois, un vrai maître, on y a passé bien des dimanches à fouiller comme ça les sillons... pour les manières qu'on a de mourir... Ça le passionnait ce vieux daron... Il voulait se faire une idée. Il faisait tous les vœux personnels pour une inondation pépère des deux ventricules à la fois quand sa cloche sonnerait... Il était chargé d'honneurs !... " Les morts les plus exquises, retenez bien ceci Ferdinand, ce sont celles qui nous saisissent dans les tissus les plus sensibles... "

  Il parlait précieux, fignolé, subtil, Metitpois, comme les hommes des années Charcot. Ça lui a pas beaucoup servi de prospecter la Rolandique, la " troisième " et le noyau gris... Il est mort du cœur finalement, dans des conditions pas pépères... d'un grand coup d'angine de poitrine, d'une crise qu'à duré vingt minutes. Il a bien tenu cent vingt secondes avec tous ses souvenirs classiques, ses résolutions, l'exemple à César... mais pendant dix-huit minutes il a gueulé comme un putois... Qu'on lui arrachait le diaphragme, toutes les tripes vivantes... Qu'on lui passait dix mille lames ouvertes dans l'aorte... Il essayait de nous les vomir... C'était pas du charre. Il rampait pour ça dans le salon... Il se défonçait la poitrine... Il rugissait dans son tapis... Malgré la morphine. Ça résonnait dans les étages jusque devant sa maison... Il a fini sous le piano. Les artérioles du myocarde quand elles éclatent une par une, c'est une harpe pas ordinaire... C'est malheureux qu'on revienne jamais de l'angine de poitrine. Y aurait de la sagesse et du génie pour tout le monde.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.26).  

 

 

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      Des pigeons.

 (...) Mais nos pauvres pigeons voyageurs, à partir de ce moment-là, ils avaient plus bien raison d'être... On les nourrissait pas beaucoup depuis déjà plusieurs mois... parfois seulement tous les deux jours... et ça revenait quand même très cher !... Les graines, c'est toujours fort coûteux, même achetées en gros... Si on les avait revendus... sûrement qu'ils auraient rappliqué comme je les connaissais... Jamais ils se seraient accoutumés à des autres patrons... C'était des braves petites bêtes loyales et fidèles... Absolument familiales... Ils m'attendaient dans la soupente... Dès qu'ils m'entendaient remuer l'échelle... ils roucoulaient double !... Courtial il nous parlait déjà de se les taper à la " cocotte "... Mais je ne voulais pas les donner à n'importe qui... Tant qu'à faire de les occire, j'aimais mieux m'en charger moi-même !... J'ai réfléchi à un moyen... J'ai pensé comme si c'était moi... Moi j'aimerais pas au couteau... non !... j'aimerais pas à être étranglé... non... ! J'aimerais pas être écartelé... détripé... fendu en quatre !... Ça me faisait quand même un peu de peine !... Je les connaissais extrêmement bien... Mais y avait plus à démordre... Il fallait se résoudre à quelque chose... J'avais plus de graines depuis quatre jours... Je suis donc monté un tantôt comme ça vers quatre heures. Ils croyaient que je ramenais de la croûte... Ils avaient parfaitement confiance... Ils gargouillaient à toute musique... Je leur fais : " Allez ! radinez-vous, les glouglous ! C'est la foire qui continue. Pour la balade, en voiture !... " Ils connaissaient ça fort bien... J'ouvre tout grand leur beau panier, le rotin des ascensions... Ils se précipitent tous ensemble... Je ferme bien la tringle... Je passe encore des cordes dans les anses... Je ligote en large, en travers... Ainsi c'était prêt... Je laisse le truc d'abord dans le couloir. Je redescends un peu... Je dis rien à Courtial... J'attends qu'il s'en aille prendre son dur... J'attends encore après le dîner... La Violette me tape au carreau... Je lui réponds : " Reviens donc plus tard... gironde... Je pars en course dans un moment !... " Elle reste... elle rouscaille...
 - Je veux te dire quelque chose, Ferdinand ! qu'elle insiste comme ça...
 - Barre ! que je lui fais...

  Alors je monte chercher mes bestioles... Je les redescends de la soupente. Je me mets le panier sur la tête... et je m'en vais en équilibre... Je sors par la rue Montpensier... Je traverse tout le Carroussel... Arrivé au quai Voltaire, je repère bien l'endroit... Je vois personne du tout... Sur la berge, en bas des marches... J'attrape un pavé, un gros... Je l'amarre à mon truc... Je regarde bien encore autour... J'agrafe tout le fourbi à deux poignes et je le balance en plein jus... Le plus loin que je peux... Ça a pas fait beaucoup de bruit... J'ai fait ça automatique...
  Le lendemain matin, Courtial, je lui ai cassé net le morceau... J'ai pas attendu... J'ai pas pris trente-six tournures... Il a rien eu à répondre... Elle non plus d'ailleurs, la chérie, qu'était aussi dans le magasin... Ils ont bien vu à mon air que c'était pas du tout le moment de venir me faire chier la bite.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.490).   

 

 

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      De sa grand'mère Caroline.

  En arrivant au guichet, elle a eu un étourdissement Grand'mère Caroline, elle s'est raccrochée à la rampe... C'était pas dans ses habitudes... Elle a ressenti plein de frissons... On a retraversé la place, on est entré dans un café... En attendant l'heure du train, on a bu un grog à nous deux... En arrivant à Saint-Lazare, elle est allée se coucher tout de suite, directement... Elle en pouvait plus... La fièvre l'a saisie, une très forte, comme moi j'avais eu au Passage, mais elle alors c'était la grippe et puis ensuite la pneumonie... Le médecin venait matin et soir... Elle est devenue si malade qu'au Passage, nous autres, on ne savait plus quoi répondre aux voisins qui nous demandaient.
 L'oncle Edouard faisait la navette entre la boutique et chez elle... L'état s'est encore aggravé... Elle voulait plus du thermomètre, elle voulait même plus qu'on sache combien ça faisait... Elle a gardé tout son esprit. Tom, il se cachait sous les meubles, il bougeait plus, il mangeait à peine... Mn oncle est passé à la boutique, il remportait de l'oxygène dans un grand ballon.
  Un soir, ma mère est même pas revenue pour dîner... Le lendemain, il faisait nuit encore quand l'oncle Edouard m'a secoué au plume pour que je me rhabille en vitesse. Il m'a prévenu... C'était pour embrasser Grand'mère... Je comprenais pas encore très bien... J'étais pas très réveillé... On a marché vite... C'est rue du Rocher qu'on allait... à l'entresol... La concierge s'était pas couchée... Elle arrivait avec une lampe exprès pour montrer le couloir... En haut, dans la première pièce, y avait maman à genoux, en pleurs contre une chaise. Elle gémissait tout doucement, elle marmonnait de la douleur... Papa, il était resté debout... Il disait plus rien... Il allait jusqu'au palier, il revenait encore... Il regardait sa montre... Il trifouillait sa moustache... Alors j'ai entrevu Grand'mère dans son lit dans la pièce plus loin... Elle soufflait dur, elle raclait, elle suffoquait, elle faisait un raffut infect... Le médecin juste, il est sorti... Il a serré la main de tout le monde... Alors moi, on m'a fait entrer... Sur le lit, j'ai bien vu comme elle luttait pour respirer. Toute jaune et rouge qu'était maintenant sa figure avec beaucoup de sueur dessus, comme un masque qui serait en train de fondre...

  Elle m'a regardé bien fixement, mais encore aimablement Grand'mère... On m'avait dit de l'embrasser... Je m'appuyais déjà sur le lit. Elle m'a fait un geste que non... Elle a souri encore un peu... Elle a voulu me dire quelque chose... Ça lui râpait le fond de la gorge, ça finissait pas... Tout de même elle y est arrivée... le plus doucement qu'elle a pu... " Travaille bien mon petit Ferdinand ! " qu'elle a chuchoté... J'avais pas peur d'elle... On se comprenait au fond des choses... Après tout c'est vrai en somme, j'ai bien travaillé... Ça regarde personne...
  A ma mère, elle voulait aussi dire quelque chose. " Clémence ma petite fille... fais bien attention... te néglige pas... je t'en prie... " qu'elle a pu prononcer encore... Elle étouffait complètement... Elle a fait signe qu'on s'éloigne... Qu'on parte dans la pièce à côté... On a obéi... On l'entendait...
Ça remplissait l'appartement... On est restés une heure au moins comme ça contractés... L'oncle il retournait à la porte... Il aurait bien voulu la voir. Il osait pas désobéir. Il poussait seulement le battant, on l'entendait davantage... Il est venu une sorte de hoquet... Ma mère s'est redressée d'un coup... Elle a fait un ouq ! Comme si on lui coupait la gorge. Elle est retombée comme une masse, en arrière sur le tapis entre le fauteuil et mon oncle... La main si crispée sur sa bouche, qu'on ne pouvait plus la lui ôter...
  Quand elle est revenue à elle : " Maman est morte !... " qu'elle arrêtait pas de hurler... Elle savait plus où elle se trouvait... Mon oncle est resté pour veiller... On est repartis, nous, au Passage, dans un fiacre...

  On a fermé notre boutique. On a déroulé tous les stores... On avait comme une sorte de honte... Comme si on était des coupables... On osait plus du tout remuer, pour mieux garder notre chagrin... On pleurait avec maman, à même sur la table... On n'avait pas faim... Plus envie de rien... On tenait déjà pas beaucoup de place et pourtant on aurait voulu pouvoir nous rapetisser toujours... Demander pardon à quelqu'un, à tout le monde... On se pardonnait les uns aux autres... On suppliait qu'on s'aimait bien... On avait peur de se perdre encore... pour toujours... comme Caroline...
  Et l'enterrement est arrivé... L'oncle Edouard, tout seul, s'était appuyé toutes les courses. Il avait fait toutes les démarches... Il en avait aussi de la peine... Il la montrait pas... Il était pas démonstratif... Il est venu nous prendre au Passage, juste au moment de la levée du corps...
  Tout le monde... les voisins... des curieux... sont venus pour nous dire : " Bon courage ! " On s'est arrêtés rue Deaudeville pour chercher nos fleurs... On a pris ce qu'il y avait de mieux... Rien que des roses... C'étaient ses fleurs préférées...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.109).

 

 

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    La mort de Nora Merrywin.

 Je me trouve étreint dans l'élan !... congestionné, raplati sous les caresses... Je suis trituré, je n'existe plus... C'est elle, toute la masse qui me fond sur la pêche... ça glue... J'ai la bouille coincée, j'étrangle... Je proteste... j'implore... J'ai peur de gueuler trop fort... Le vieux peut entendre !... (...) C'est une avalanche de tendresses... Je m'écroule sous les baisers fous, les liches, les saccades... J'ai la figure en compote... (...) J'ai les mains qui enflent tellement je lui cramponne les fesses ! Je veux l'amarrer ! qu'elle bouge plus ! C'est fait ! Voilà ! Elle parle plus alors ! Putain de Dieu ! J'enfonce ! Je rentre dedans comme un souffle ! Je me pétrifie d'amour !... Je ne fais plus qu'un dans sa beauté !... Je suis transi, je gigote... Je croque en plein dans son nichon ! Elle grogne... elle gémit... Je suce tout... Je lui cherche dans la figure l'endroit précis près du blaze, celui qui m'agace, de sa magie du sourire... Je vais lui mordre là aussi... surtout... Une main, je lui passe dans l'oignon, je la laboure exprès... j'enfonce... je m'écrabouille dans la lumière et la bidoche... Je jouis comme une bourrique... Je suis en plein dans la sauce... Elle me fait une embardée farouche... Elle se dégrafe de mes étreintes, elle s'est tirée la salingue !... elle a rebondi pile en arrière... Ah merde ! Elle est déjà debout !... Elle est au milieu de la pièce !... Elle me fait un discours !... Je la vois dans le blanc du réverbère !... en chemise de nuit... toute redressée !... ses cheveux qui flottent... Je reste là, moi, en berloque avec mon panais tendu...
  Je lui fais : " Reviens donc !... " J'essaye comme ça de l'amadouer. Elle semble furieuse d'un seul coup ! Elle crie, elle se démène... Elle recule
encore vers la porte... Elle me fait des phrases, la charogne !... " Good-bye, Ferdinand ! qu'elle gueule, Good-bye ! Live well, Ferdinand ! Live well !... " C'est pas des raisons...

  J'entends la porte en bas qui s'ouvre et qui reflanque brutalement... ! Je me précipite ! Je soulève la guillotine... J'ai juste le temps de l'apercevoir qui dévale au bord de l'impasse... sous les becs de gaz... Je vois ses mouvements, sa liquette qui frétille au vent... Elle débouline les escaliers... La folle ! Où qu'elle trisse ? (...) " Elle va se foutre à présent au jus !... " Je regarde par la lourde du couloir... si je l'aperçois pas sur les quais... Elle doit être parvenue en bas... Encore un coup ! encore des cris !... et puis des " Ferdinand " !... des autres... des clameurs qui traversent le ciel !...
 (...) Une fois dehors, dans l'impasse, je me penche au-dessus des rocailles, j'essaye de revoir jusqu'au pont, dessous les lumières...Où ça qu'elle peut bagotter ? En effet ! je l'aperçois bien... c'est une tache...
Ça vacille à travers les ombres... Une blanche qui virevolte... C'est la môme sûrement, c'est ma folle ! Voltige d'un réverbère à l'autre...Ça fait papillon la charogne !... Elle hurle encore par-ci par-là, le vent rapporte les échos... Et puis un instant c'est un cri inouï, alors un autre, un atroce qui monte dans toute la vallée... " Magne enfant ! que je rambine le gniard ! Elle a sauté notre Lisette ! Jamais qu'on y sera ! C'est nous les bons pour la mouillette ! Ta vas voir Toto ! Tu vas voir ! "

  Je m'élance, je déferle à travers les marches, les espaces... Flac ! Comme ça ! D'un coup pile !... En plein au milieu de l'escalier ! Mon sang fait qu'un tour !... La réflexion qui me saisit. Je bloque ! Je trembloche ! Ça va ! Ça suffit ! J'avance plus d'un pas !... Des clous ! Je me ravise ! Je gafe !... Je me repenche un coup sur la rampe ! J'aperçois... C'est plus très bas l'endroit du quai d'où ça venait... Ça grouille à présent tout autour !... Le monde rapplique de partout !...
  (...) Le petit carré blanc dans les vagues... il est emporté toujours plus... Je la vois, moi, encore, d'où je suis, très bien dans le milieu des eaux... elle passe au large des pontons... J'entends même comme elle suffoque... J'entends bien son gargouillis... J'entends encore les sirènes... Je l'entends trinquer à travers... Elle est prise par la marée... Elle est emmenée dans les remous...Ce petit bout de blanc dépasse le môle ! O ma tante ! O merde afur ! Elle a sûrement tout trinqué !... Accélère que je rambine le fiotte ! que je lui bourre le train au mignard ! Faut pas qu'on nous retrouve dehors !... Qu'on soye planqués quand ils reviennent... Ah dis donc ! 
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.315).

 

 

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