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LA  MEDECINE.

 

 

 

 

          La vocation médicale.

 C'est que la vocation médicale, je l'avais, tandis que la vocation littéraire, je ne l'avais pas du tout. Je considérais le métier littéraire comme une chose tout à fait grotesque, prétentieuse, imbécile, qu'était pas faite pour moi. Pas sérieux quoi... Alors que j'avais toujours la vocation médicale... Oh, profonde... Ça, je n'trouvais rien d'plus vénérable qu'un médecin dès ma plus petite enfance...
 Alors, c'est venu quand il a fallu que je fasse une thèse, et que je la fasse en vitesse, alors je suis tombé sur un souvenir, et j'ai dit, j'vais faire en vitesse une thèse sur l'histoire de la médecine et Semmelweis... (Chants de perruches, ici, sur la bande). Alors, bon, en avant pour Semmelweis... J'ai fait cette petite thèse sans prétention, et puis j'étais à ce moment-là moniteur à Tarny...

 J. Guenot : C'était après la guerre ?

 Alors... Après la guerre de 14, en 18... Alors... C'était en 23, j'étais moniteur à Tarny, chez Brindeau. Brindeau, le professeur d'obstétrique, et lui, il avait à faire avec la thèse, forcément... Alors, il m'a dit... Et c'était un musicologue distingué, il était passionné d'orchestre, il y allait tout l'temps, à cette époque-là, il était très sérieux et très sévère, d'ailleurs... Une autre époque... Il badinait pas... Alors, y m'a fait v'nir... Moi, j'l'approchais qu'à vingt-cinq mètres, j'étais troufion, moi, rien du tout...
 Et il m'a fait v'nir, il m'a dit... Dites-donc, il a fait à son chef de clinique... Dites-donc, il est fait pour ça... Il est fait pour écrire... Et puis c'est tout... Eh bien voilà, je m'suis dit, une réflexion baroque...

 On l'enterre, la réflexion baroque, on n'en parle plus, on parle d'autre chose... Et puis alors est venu mon métier à la Société des Nations, et puis l'Amérique, et puis l'Afrique, etc. Et puis, je suis revenu m'installer à Paris, parce que ça me paraissait pas assez vivant, y avait trop d'papiers... Pis c'était des gens riches... Alors je suis revenu me placer dans la banlieue parisienne, à Clichy exactement. Et alors là, tout d'un coup... J'connaissais Dabit, qu'était au métro des Abbesses... C'était un très gentil garçon... Lui, vous savez qu'il était communiste... Alors, il se met à sortir Hôtel du Nord chez Denoël... Moi, à ce moment-là, j'avais un mal énorme à payer mon loyer, justement... C'était pourtant pas brillant, je vous assure... Alors, comment en sortir... Et je m'suis mis à écrire... Et j'ai pris le nom de ma mère, qui s'appelait Céline...
 (Entretiens avec Jean Guénot et Jacques Darribehaude, Cahiers Céline 2, Actualité littéraire 1957-1961, 18 février 1982, p.147).

  

 

 

 

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          Hôpital à Leningrad...

  Le confrère avec lequel je visitais cet hôpital, par hasard n'était pas youtre, c'était même un Russe très slave, d'une cinquantaine d'années, dans le genre balte, rude, explosif, et je dois dire pittoresque... à toutes les allures !...  Il comprenait bien l'apoloche... Tous les dix mots environ, entre les explications, entre les détails de technique, il s'interrompait brusquement et il se mettait à crier très haut, très fort, en baryton, plein l'écho, pour que les murs en prennent tous, il rigolait en même temps...
 " Ici ! confrère, Tout va Très bien !... Tous les malades vont Très Bien ! Nous sommes tous ici, Très Bien !... " Il en hurlait sur la tonique... sur le mot " Bien " ! Il insistait, il possédait l'organe stentor... Nous arpentâmes tout au long, couloirs, corridors, grandes et petites salles... Nous nous arrêtions au surplus ici et là... pour regarder une vérole, une névrite, un petit quelque chose...

  Bien sûr, ils avaient des draps, ces malades, des châlits de troupe, de la paillasse, mais quelle crasse !... bon Dieu ! quels débris ! quel grandgousien chiot moisi... quelle gamme d'horreurs... quel sale entassement poisseux !... de cachectiques sournois... d'espions grabataires, d'asiates rances, tordus de haines peureuses... Toutes les têtes du cauchemar, je veux dire les expressions de ces malades... les grimaces de tous ces visages, ce qui émanait de ces âmes, non de la pourriture bien sûr, viscérale ou visible, pour laquelle je n'éprouve, on le pense, aucune répulsion, et tout au contraire un réel intérêt. Cependant le mélange de tant de hideurs... c'est trop !... Quelle fiente désespérée, quel prodigieux ramassis de puants guignols !... Quel cadre ! Quel égout !... Quel accablement !...

 Pas un coup de peinture sur les murs depuis Alexandre !... Des murs ?... du torchis en étoupe de fange ! Une sorte d'immense insistance dans le navrant, la désolation... J'ai vu pourtant bien des naufrages... des êtres... des choses... innombrables... qui tombaient dans le grand limon... qui ne se débattaient même plus... que la misère et la crasse emportaient au noir sans férir... Mais je n'ai jamais ressenti d'étouffoir plus dégradant, plus écrasant, que cette abominable misère russe... Peut-être le bagne du Maroni offre-t-il de pareilles accablantes déchéances...

 [...] Le confrère Touvabienovitch, revêtu lui aussi d'une blouse fort crasseuse... ni plus ni moins que les autres membres du personnel... ne me fit grâce d'aucun détail, d'aucun tournant de cette immense installation, d'aucun service spécialisé. J'ai tout vu, je pense, bien tout vu, tout senti, depuis le cagibi des piqûres, jusqu'aux oubliettes tabétiques, de la crèche aux essaims de mouches, jusqu'aux quartiers pour " hérédos ". Ces petits-là, " syphilis infantiles ", semblaient entre autres fort bien dressés, préalablement, ils m'attendaient bien sages, au passage, ils devaient jouer pour les rares visiteurs toujours le même rôle, la même petite comédie... Ils m'attendaient au réfectoire... attablés devant autant d'écuelles, par groupes, par douzaines, en cercle, tondus, verdâtres, bredouillants hydrocéphales, une bonne majorité d'idiots, entre 6 et 14 ans, enjolivés par la bonne impression de serviettes, très crasseuses, mais très brodées... Figuration.

  A notre entrée, ils se dressèrent tous d'un seul jet, et puis tous ensemble se mirent à brailler quelque chose en russe... la sentence ! " Tous va Très Bien !... Nous sommes tous Très Bien Ici ! "
 " Voilà ce qu'ils vous disent confrère ! Tous... "
 Touvabienovitch avait des élèves dans le coin... d'ailleurs il se fendait la pêche, ce confrère est un des rares Russes que j'ai vus rire pendant mon séjour à Leningrad.
 " Voilà nos femmes de service ! nos infirmières du service !... " On aurait pu, avec un peu d'attention... les distinguer, les reconnaître parmi les malades, elles semblaient encore plus déchues, navrées, perclues, fondantes de misère que tous les malades hospitalisés...
 [...] " Combien gagnent-elles ?...
 - 80 roubles par mois... (une paire de chaussures coûte 250 roubles en Russie)... Et puis, il a ajouté, en surplus (dans son tonnerre habituel), mais elles sont nourries ! confrère, nourries !... "
 Il se bidonne ! " Tout va très bien ! " qu'il vocifère.
 (Bagatelles pour un massacre, Ed. 8, Ecrits polémiques, août 2017, p.119).

 


 

 

                                                                                                                                                ***

 

 

 

       Trois kilos par semaine. 

  Parlons médecine... il me vient encore quelques malades... certes !... jamais vous pouvez vous vanter d'être absolument sans malades !... non ! un de temps à autre... bon !... je les examine... pas plus mal que les autres médecins... pas mieux... aimable, je suis ! oh ! très aimable ! et très scrupuleux !... jamais un diagnostic de chic !... jamais un traitement fantaisiste !... depuis trente et cinq années, jamais une prescription drôlette !... trente-cinq années, malgré tout, c'est la mort du cheval !... pas que je me tienne pas au courant !... que si ! que si !... je lis à fond tous les prospectus... deux, trois kilos par semaine !... au feu ! au feu le tout ! c'est pas moi qui serai inquiété pour " prescriptions à la légère " !... si vous sortez du vieux Codex... bigre ! bougre !... où que vous allez ? Assises ?... 10e Chambre ?... Buchenwald ? Sibérie ?... Merci !... cabaliste, alchimiste dangereux !

  Rien à me reprocher ! seulement un petit truc... que je demande jamais d'argent ; je peux pas tendre la main !... même pour les A.S... même les A.M.G... je démordrai pas !... idiot d'orgueil ! l'épicier lui ?... les nouilles ?... le paquet de biscottes ?... et le carbi ! et même l'eau du robinet ? je me suis fait plus de tort jamais prendre un rond aux malades que Petiot de les faire cuire au four !... grand seigneur je suis, voilà !... grand seigneur de la Rampe du Pont !... M. Schweitzer, l'abbé Pierre, Juanovici, Latzareff, eux peuvent se permettre des grands gestes... mais moi je fais que braque et louche !... surtout sorti de tôle, on ne sait comme !

  Les malades dont je vous parlais, les derniers qui me viennent, me racontent leurs états de santé, les maux dont ils sont accablés... je les écoute... encore !... encore !... les détails... les circonstances... à côté de ce que moi Lili on a dégusté depuis vingt ans... ma doué ! pucelets !... et comment qu'on en est sortis !... tendres roses !... du tiers ! du dixième... ils seraient à ramper sous les meubles !... tous les meubles ! beuglant l'horreur !... ce qui leur reste de vie !... à les entendre jérémiadier je peux pas m'empêcher de me dire " damné foutu corniaud idiot où tu t'es mis ? tel pétrin ?... quelle lubie ? " ma langue au chat !... à la Thomine chatte, là, qui brrrt ! brrrt ! sur mon papier... que ça lui est si fort égal toutes mes salades ! brrt ! brrt ! le monde entier indifférent ! animaux ! hommes ! l'idéal gras !... pardi !... gras comme Churchill, Claudel , Picasso, Boulganine ensemble ! postères ! postéras ! et brrt ! brrt ! vous en serez aussi !... communisses-capitalisses Champions tous élevages gras double !

  Commissars rentiers ! parfait revenants 1900, très améliorés !... parlez-leur voir mes clients qu'ils pourraient peut-être essayer... pour leur bien ! tout pour leur bien ! peut-être manger un peu moins de viande !... pour leur digestion ! vous verrez la haine !... vous avez effleuré les Dieux !... Barbaque et Bibine ! pas une passion politique qui se puisse comparer !... dévotion, ferveur !... athée du bistek ! hostile à wisky ? rayé des vivants !
  (D'un château l'autre, Folio, juillet 1988, p.17).

 


 

 

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     Une ampoule avant chaque repas, vous passez Roméo de choc.      

    Mais que je revienne à mon affaire !... de temps en temps quelques entêtés arrivent tout de même à me découvrir, dans un tré-tréfonds de hangar sous une pyramide d'invendus... oh ! je me ferais très bien une raison... d'être le tartineur qu'on lit plus... que la pure Vrounze épurée rejette ! le médecin plus damné que Petiot ! plus criminel que Bougrat ! ah ! que je serais même bien content !... mais y a la nouille ! nouille si hostile aux dialectiques ! que du cash ! Loukoum, Achille et leur smala sont garantis côté des nouilles ! eux ! d'où leurs petits airs philosophes... ôtez-leur les nouilles vous écouterez ces putois ! pas de sursis avec la nouille !

  " Et votre autre corde à votre arc ? " je vous entends... " la médecine ? " les malades me fuient ! voilà ! j'avoue !... démodé ?... certes !... je veux !... je connais pas les nouveaux remèdes ? oh ! quel mensonge ! je les reçois tous les nouveaux remèdes ! je lis à fond tous les prospectus... que savent-ils de plus mes confrères ? Rien ! que lisent-ils de plus ? Rien ! l'instinct guérisseur si je l'ai ! j'en suis perclus !... tel traversé d'ondes et de fluides !... avec le quart de ce que je reçois " remèdes nouveaux "... le dixième ! j'aurais de quoi empoisonner tout Billancourt, Issy, et le reste !... et Vaugirard ! Landru me fait rire, le mal qu'il se donnait !... question " faire du bien ", rien m'échappe ! les plus bouleversants progrès !... je serais pas comme tous les confrères qu'ont laissé la pénicilline sécher, moisir cinquante ans ! autre chose comme magnifique connerie que le Suez !

 oh ! moi, vigile ! je peux vous rajeunir en cinq sec !... vingt... trente ans de moins ! n'importe quel nonagénaire !... j'ai le sérum là ! sur ma table !... quel rebouteux qui s'aligne ? sérieux, garanti, timbré, remboursé par les A.S. ! une ampoule avant chaque repas !... vous passez Roméo de choc ! la " Relativité " en ampoules !... je vous la donne ! vous vous rebuvez le Temps, ainsi dire !... les rides !... les mélancolies... les aigreurs ! les bouffées de chaleur... qu'est-ce que je peux faire ?... la Comédie-Française, gamine ! Arnolphe saute à la corde !... reboumé ! Madeleine Renaud, Minou, Achille au Luxembourg ! à Guignol ! et l'Académie !... Mauriac, enfin, enfin, enfant de chœur !... nous emmerdant plus !... tous ses refoulements exposés !... une ampoule avant chaque repas ! garanti par les Assurances !...

  Je serais guérisseur, ça irait... ça serait une façon... et pas bête !... je ferais de mon cabinet mi-Bellevue un lieu de " refrétillement " des blèches !... Lourdes " new-look ", le Lisieux-sur-Seine !... vous voyez ?... mais le hic ! je suis que le petit médecin tout simple... je serais empirique ? je pourrais me permettre... je peux pas !... ou " chiropracte " ?... non ! non plus !
  J'ai le temps de méditer... repenser le pour, contre... de réfléchir ce qui me fait le plus de tort ?... mon complet peut-être ? mes grolles ?... toujours en chaussons ?... mes cheveux ? je crois, le plus surtout de pas avoir de domestiques... ah, et aussi le pire du pire : " il écrit des livres "... ils les lisent pas, mais ils savent...

  Je vais chercher les malades moi-même (les rares), je les ramène moi-même à la grille, je les guide qu'ils glissent pas (ils me feraient un procès), la glaise, la gadoue !... les chardons aussi... je vais moi-même aux " commissions "... voilà qui vous discrédite !... je vais aussi porter les ordures ! moi-même ! la poubelle jusqu'à la route !... vous pensez ! comment je serais pris au sérieux ? " Docteur ? Docteur ? pour la petite !... dites-moi ! savez-vous ? l'intrait sec de fibre de cœur de morue ?... une révolution il paraît ? vous savez ? et l'hibernation ? ce que vous dites ? pour les yeux de maman ? "
  Oh ! que je réponds ceci ! cela ! kif !... c'est pas moi qu'ils iront croire ! défiance totale !...
  (D'un château l'autre, Folio, juillet 1988, p.31).

 

 


 

                                                                                             ***


 

 

 

          Interview avec Francine BLOCH.
 

 - Et bien, vous m’avez dit l’autre jour que de vos deux métiers, en somme, celui de médecin vous avait donné sans doute plus de satisfactions. Pourquoi ?

 - Ah, parce que je suis né pour être médecin tandis que je suis pas né pour être écrivain du tout.

 - A quel moment avez-vous commencé votre médecine ?

 - Ah, eh ben j’ai gagné… J’ai commencé ma médecine en 1918, tout de suite après la guerre, parce que…

 - Dans quelles conditions ?

 - Ah, ben… très péniblement, parce que j’ai passé mon bachot sans aller au lycée, en gagnant ma vie.

 - Ah oui, ça c’est assez rare évidemment.
 
 - C’est assez rare, oui.

 - C’est beau.

 - De moi-même, oui, parce que j’avais envie d’être médecin. Bon, alors je m’apprenais avec des petits manuels, et puis à ce moment-là, à ce moment-là vous savez, avoir un métier… je gagnais ma vie, alors avoir un métier, dame, c’était, c’était dur. Douze métiers, treize misères, dit le proverbe. Et j’en ai eu beaucoup, on me foutait à la porte parce qu’on trouvait que je faisais mal mon métier. Alors j’ai fait tous les métiers comme ça, beaucoup de métiers, alors on me parle d’Amérique et de machins, mais j’ai fait tout ça, mais je suis bien régulier, alors j’ai travaillé dur, dur, dur, dur, et puis j’ai passé, y avait des gens, y avait des gens à la session là, qui étaient plus vieux que moi, y’en avait de soixante-dix ans qui passaient leur bachot, des malins qui voulaient aussi avoir leur bachot avant de mourir.
  Et ben moi, bon, ben moi, je voulais avoir mon bachot pour aller à la Faculté, au P.C.N. alors je suis entré à la Faculté de médecine de Rennes, à l’école de médecine de Rennes à cette époque-là.
  Eh bien je me suis marié avec la fille du directeur de l’école, Mlle Follet, c’était Follet, Athanase Follet, et puis dame alors après ça a suivi son cours quoi. Et puis je suis entré à la Société des Nations, et puis, à la Société des Nations, j’ai fait des voyages à travers le monde.

 - Ah bon ! Qu’est-ce que vous étiez à la Société des Nations ?

 - Epidémiologiste, je cherchais des petites bêtes. J’allais chercher des… anophèles, mais je suis licencié ès sciences naturelles.

 - Ah oui…

 - Ah mais, j’apprenais tout, moi. Alors, j’apprenais les sciences naturelles, alors j’apprenais l’épidémiologie, alors j’ai fait de l’épidémiologie et alors c’était pour la Société des Nations, on m’avait mis là, la fondation Rockefeller m’avait mis là, eux m’avaient envoyé partout.
  Alors, au Congo… et au Dahomey… et puis au Nigéria pour la chasse à la fièvre jaune qu’était pas encore décidée à ce moment-là. Et puis, j’ai fait ça pendant quatre ans. Et puis en rentrant ben mais à la Société des Nations on m’a dit que je pouvais pas rester parce que j’étais pas riche. Fallait être riche pour être à la S.D.N. C’est très gentil, mais fallait beaucoup d’argent. C’était bien payé, mais c’était pas assez, fallait beaucoup d’argent. Alors là encore je me suis rendu compte qu’il fallait tout de même faire un métier plus… prolétaire. Alors je suis rentré dans la médecine, la médecine de quartier, à Clichy. 

 - Et vous n’avez pas cessé depuis… combien de temps ?

 - Depuis 24.

 - Depuis 24 ?

 - Oui, depuis 24, oui je le sais parce que je suis retraité maintenant.

 - Oui, depuis trente-cinq ans.

 - Oui, trente-cinq ans.

 - Et vous exercez encore ici. Ah vous êtes retraité. Mais ces dernières années vous avez continué ?

 - Ah oui, oui, oui, oui, oui. Je suis toujours curieux de ces choses-là. Oui, oui, oui. Toujours curieux. Tandis que, mon Dieu, la littérature je regarde ça de loin. A moins qu’on m’apporte un livre avec un style nouveau, mais je vois rien du tout, jamais moi, je vois rien du tout, c’est toujours traité en dessus.
 (Cahiers de la NRF, Céline et l’actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.441).

 


 

 

 

                                                                                                                         ***

 

 

 

 

          INTERVIEW avec Robert SADOUL


 - C’est la première fois que l’écrivain Louis-Ferdinand Céline parle à la radio. Louis-Ferdinand Céline, ou plutôt docteur Destouches, si vous préférez, j’aimerais savoir si vous avez commencé à écrire avant de pratiquer votre métier de médecin.

- Pas du tout. Si l’on peut dire, parce que j’ai écrit une thèse qui s’appelle « La vie et l’œuvre de Philippe Ignace Semmelweis », et qui est en somme un peu littéraire.
  Elle peut être considérée comme un premier roman, si l’on veut dire. Alors c’est un roman médical, strictement médical, et scientifique, pour une partie. Voilà. Alors ça, ça remonte à 24, 1924.

- Oui, et vous avez commencé votre métier de médecin en quelle année ?

- En 24.

- En même temps ?

- Oui, monsieur, oui, oui. Je suis entré à la Société des Nations aussitôt après ma thèse, je suis rentré à la Société des Nations à la section d’épidémiologie et d’hygiène à Genève en 1924, exactement, oui, et j’y suis resté quatre ans.

- Mais est-ce que vous pensiez faire ce double métier ou aviez-vous déjà choisi votre voie ?

- Pas du tout. Pas du tout, du tout, du tout. Pas le moindrement. J’avais uniquement une vocation médicale, et je regrette l’avoir un peu négligée. Je me serais livré entièrement à la médecine, je n’aurais pas eu tant d’ennuis, et alors je me suis livré… je me suis livré à la littérature et il m’en a coûté très cher.
  Je l’avais fait d’ailleurs très simplement, en 27, en quittant la Société des Nations, pour acheter un appartement. Je le dis très franchement. Rue du Bois, à Clichy, Seine. Parce que, à ce moment-là, je n’avais pas le sou, et il m’était très pénible de payer mon terme, alors je m’étais dit : en achetant un appartement, ce sera un souci de moins. Et en vendant un livre, si j’arrive à écrire un livre, eh bien, comme ça, j’aurai de l’argent pour acheter un appartement.
 
   Alors j’ai demandé à… J’ai été voir Denoël, ou plutôt j’ai laissé chez lui un manuscrit, je me suis mis à écrire, j’ai écrit un manuscrit, n’importe quoi, c’était le Voyage au bout de la nuit, et puis je l’ai laissé chez Denoël, et puis il a été perdu, c’est une autre femme qui l’avait, enfin il y a eu une confusion générale, et puis finalement on m’a retrouvé.
  Je m’appelle Céline, parce que c’est le nom de ma mère, elle s’appelait Céline, je croyais bien comme ça passer inaperçu, car je me suis aperçu par la suite qu’il est très difficile de pratiquer la médecine en même temps qu’on est écrivain. Vous passez pour un médecin farceur, pour un médecin de fantaisie, ça rend la vie très compliquée.
 
  Et alors on a vivement… on n’a pas très vivement, non, au bout d’un certain temps on a percé cet anonymat bien honnête, et puis, en effet… on a mis sur la piste… et je suis devenu ce bonhomme qui s’appelle Céline, d’un nom de femme, puis il m’en a coûté cher, et puis j’ai continué à écrire parce que je travaillais après dans un dispensaire, municipal, et alors là on est très mal vu quand on fait de la médecine et puis en même temps que l’on se fait connaître comme écrivain, on n’aime pas beaucoup ce type, on n’aimait pas du tout, cette fonction d’écrivain, ça paraissait ridicule, ce bonhomme assis sur la table, devant une table, qui se met à penser des choses soi-disant sublimes, pour quoi faire ? Il sait mieux les choses que les autres…
  
   Mais je n’en faisait qu’un but strictement alimentaire, commercial, et nécessaire, et puis voilà que tout d’un coup on m’a appris que ça se vendait bien. Bon, j’ai dit : ben, tant mieux, et puis alors… et puis la vie s’est mise à devenir extrêmement compliquée, moi ça m’a toujours été une espèce de malédiction, cette affaire d’écrire. Bien. Voilà toute l’histoire.
  (Cahiers de la NRF, Céline et l’actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.487).

 

 

 

 

                                                                                                                           ***

 

 

 

 

            BONNE-SŒUR LAÏQUE

   François Gibault, biographe de Céline, relèvera ce qu'il nomme les " inexactitudes " et les " exagérations " de Céline par rapport à l'histoire dite " véridique " du chercheur hongrois ; mais il ne paraît pas réaliser qu'à travers Semmelweis, Céline se crée un idéal du moi, un modèle identificatoire, comme s'il se traçait à l'avance une destinée.
  De ce modèle, il faut retenir l'idéal de bonté, cette espèce de vocation de " bonne-sœur laïque " que se reconnaissait l'auteur ; ce charisme particulier qui l'a fait se dévouer et soigner toujours et contre tout, quelles que soient les circonstances. " Médecin, confie-t-il à Robert Poulet, j'ai découvert qu'il est en mon pouvoir de faire aux gens un bien incontestable. Un homme souffre devant nous ; et nous faisons ce qu'il faut pour qu'il ne souffre plus. Cela c'est une chose certaine. Alors elle remplit la pensée ; on n'a plus le loisir d'évoquer d'autres réalités ".

 Céline était trop conscient des limites du pouvoir médical pour prétendre " guérir " ; il entendait toutefois soulager la souffrance humaine. Ses commentateurs, toujours si curieux de sa vie, ne se sont pas interrogés, à notre connaissance, sur tout le matériel de soignant que Louis réclame à son père dès son voyage en Afrique en 1916. Insistant sur le curieux comportement de Céline par rapport à l'argent, ils ne mentionnent jamais qu'en contrepartie, sa seule " collaboration " s'est traduite par l'achat de médicaments pour les Français exilés malades, sur sa propre bourse ; sans compter les innombrables demandes - impératives - de bons de lait et de denrées supplémentaires pour ses malades du dispensaire de Bezons sous l'occupation.
 (Nicole Debrie, Il était une fois Céline, Aubier, avril 1990, p.24).

 

 

 

 

                                                                                                                                            ***

 

 

 

            Toujours la vocation.

  Réinstallé chez ses parents, ayant définitivement écarté leur projet initial, sans autre diplôme que le Certificat d'Etudes mais curieux de tout, Louis va trouver un nouvel ombilic pour alimenter son travail intérieur : il rencontre Raoul Marquis. Contrairement à ce que note Gibault, le hasard n'est pas à l'origine de cette rencontre : plutôt les affinités. Ingénieur civil, son personnage évoque un peu celui d'Edouard Bénédictus, que Louis retrouve par ses intérêts dans tous les domaines. Marquis dirige la revue Euréka. Né à Graffigny, il se fait appeler Marquis Henri de Graffigny ; fantaisiste aux limites de la mystification, c'est un autodidacte comme Louis.

  La légende voudrait, qu'occupant auprès de Marquis des fonctions indéfinies, le jeune Destouches ait eu l'occasion d'exploiter une lettre de la Fondation Rockefeller adressée à son patron, lui apprenant que l'on recherche des propagandistes qualifiés. Pendant quelques mois, il va enseigner l'hygiène et la prévention de la tuberculose, à l'aide d'un " Guignol prophylactique ", menant la vie des Gens du Voyage dans la " roulotte d'hygiène ", costumé en soldat américain, reçu triomphalement autant par les enfants que par les adultes. Ainsi, continue-t-il à réaliser le vecteur du grand-père Auguste... Voyage... invention... ici, " publicitaire ".
  Louis acquiert le bagout des bateleurs, fait la conquête de la riche héritière qu'il souhaitait rencontrer : Edith Follet, fille d'un Professeur de Médecine de l'Université de Rennes. Il profite de son travail à la mission pour passer la 1ère partie de son Bac (avril 1919), la seconde en juillet. Ses notes sont très honorables. Puis il épouse civilement et religieusement Edith Follet, le 19 août 1917.

  Chacun y trouve son compte : Follet a de la sympathie pour ce jeune garçon entreprenant et intelligent qui possède, en outre, un oncle Georges, secrétaire à la Faculté de Médecine de Paris ; influent auprès du Doyen, il obtiendra la nomination de Follet au poste convoité de Directeur de l'Ecole de Médecine de Rennes. Edith est jeune et amoureuse, (d'après François Gibault, la première épouse acceptera de s'effacer contre quelques avantages procurés par la famille Destouches). Sa personnalité ne paraît pas devoir déranger Louis. Ce dernier a trouvé un nouvel ombilic culturel : depuis Londres, il a un intérêt prononcé pour la médecine ; or, son beau-père a mis pour condition à ce mariage, qu'il la fasse... Le jeune couple habite chez les Follet. Louis trouve sur place une bibliothèque qu'il dévore et où il s'installe.

 [...] La thèse de médecine sur Semmelweis, présentée en 1923, montre les extraordinaires progrès réalisés par Céline dans l'élaboration de sa pensée et dans l'appropriation de la langue. Le jury l'estime " doué " pour écrire.
 [...] Ferveur pour la médecine... sans parler de ce " Voyage " qui toujours l'attire vers le large. Quinze jours après la soutenance, Louis se sert du Professeur Selkar Gunn (de la mission Rockefeller et qui faisait partie de son jury) pour rencontrer le Docteur Ludwig Rajchman, Directeur de la Section d'Hygiène à la S.D.N. à Genève. Il s'emploie activement à se faire nommer là-bas. Gunn, qu'il considère comme un père, le met à la disposition de cette Eglise par le truchement de la Rockefeller, le recommande chaleureusement à Rajchman qui l'accueille effectivement avec beaucoup de bienveillance et le reçoit chez lui.

  Louis qui a planté fille et femme, reprend le fil, un instant interrompu, de ses pérégrinations. Il est passionné d'hygiène, de médecine préventive, persuadé qu'elle joue un rôle plus efficace que les thérapeutiques. Son protecteur lui accorde toutes les missions souhaitées de par le monde. Louis s'est énormément cultivé durant son séjour à Rennes. Rajchman va parachever sa maîtrise de la langue en lui donnant le sens de la litote : ne pas décrire, mais faire imaginer ; renvoyer à ce qui n'est pas effectivement là, n'est-ce pas le sens de toute symbolisation ?
 Louis aurait pu rester à la S.D.N. et satisfaire sa vocation d'hygiéniste, son goût pour l'écriture et sa passion du Voyage, si sa culpabilité l'avait laissé en paix. Il s'en explique aux journalistes, mais la baptise " conscience sociale " : " J'étais à la Société des Nations (...) j'ai vu vraiment que le monde était gouverné par le Bœuf, par Mammon ! (...) Ça m'est venu tard, moi, la conscience sociale (...) ".  
   Comment profiter d'une existence dorée, luxueuse quand il sait que sa mère travaille, gagne sa vie dans la fatigue et s'incline devant la richesse dont il voit bien qu'elle est le fruit d'astuces et pas forcément de mérites. Effectivement, Marguerite Destouches n'est pas " pauvre ", mais elle travaillera jusqu'à sa mort (à 75 ans), comme démarcheuse pour un laboratoire pharmaceutique...

  Pas plus qu'il ne supportait le confort opulent de Rennes, Louis ne va supporter le luxe de la S.D.N.. Nous avons montré le conflit vécu par Céline au niveau de la polarité patriarcale et matriarcale de la civilisation judéo-chrétienne. Il nous paraît totalement inepte d'évoquer, comme le font les commentateurs un antisémitisme de Céline dans l'Eglise. Son sentiment de culpabilité, qui le rend d'autant plus critique vis-à-vis du milieu où il évolue, nous paraît amplement suffisant pour expliquer son refus de ce milieu ; il est surtout incapable de trouver un compromis au conflit qui le déchire et qu'il porte sur scène dans sa pièce, peinant sans le vouloir son protecteur.
  Cette incapacité est le fruit de surinvestissement qui lui font, à son insu, assimiler le monde des pauvres à celui de sa mère ; le monde de la Loi, de l'argent,
du pouvoir, à celui du père. Ces surinvestissements l'empêchent d'inventer une autre solution. Il rompt. Rajchman ne sera jamais hostile à l'égard de Louis ; il l'aidera, même après son départ. Simplement, le contrat à la S.D.N. n'est pas renouvelé. Louis est mis en congé par Léon Bernard pour un prétexte réel : son paludisme.

  Au cours des deux dernières années, Louis a rencontré Elizabeth Craig, jeune fille américaine, danseuse, qui visitait la Suisse avec ses parents. Louis en est très épris, mais continue d'entretenir beaucoup de relations féminines. On peut penser qu'il a transformé ses défenses : il ne protège plus sa vulnérabilité par la solitude, mais par une multiplicité qui, finalement, s'annule.
  Le Docteur Destouches se retrouve dans une situation précaire : il s'installe avec Elizabeth au 36 rue d'Alsace à Clichy où il soigne le tout venant misérable de la banlieue. La Société de Médecine de Paris accepte sa candidature sur les conseils de Georges Rosenthal (1928). Il y annonce son désir d'étudier l'organisation du travail des malades et des ouvriers. Son Cabinet de Clichy lui rapporte fort peu. Il ne sait pas se faire régler ses consultations, aidant même ses malades trop pauvres. Pire, il envisage une médecine sociale qui lui aliène ses collègues. Rajchman, appelé à son secours, l'introduit à Laennec, dans le Service du Professeur Léon Bernard, où il se forme à la médecine de dispensaire.
  Robert Debré, qui l'enseigne, sera frappé par l'amertume qu'éprouve le jeune médecin au contact de la misère. Ce stage débouche, en 1929, sur une vacation au nouveau dispensaire de Clichy où il pratique, dès son ouverture, grâce aux appuis du fidèle Rajchman, de Léon Bernard, de son oncle Georges et du Docteur Hazemann, Directeur du dispensaire avant de devenir Directeur de la Médecine d'Hygiène Populaire.

  Louis Destouches investit beaucoup cette fonction où il laissera la réputation d'un médecin très proche de ses malades, très hygiéniste (ses prescriptions comportent toujours " pas de café - pas de vin ") aimant les pointes verbales et le petit scandale qu'elles entraînent. Il est apprécié. Son arrivée au dispensaire provoquait un véritable changement ; " une vitalité soudaine animait les locaux de la rue Fanny : le personnel, les infirmières et les patients paraissaient irrésistiblement sensibles à une influence bénéfique ".
  Il se fait cependant des ennemis avec ses boutades : le Docteur Waynbaum l'ayant repris pour l'avoir saluée d'un " bonjour Madame " (alors qu'elle est demoiselle) sera traitée de " fossile ", publiquement. " Je vais où ma bite me mène ", répond-t-il à une dame distinguée... " Toute cette bidoche, c'est pour moi " murmure-t-il à un collègue en montrant la salle d'attente ".
  (Nicole Debrie, Il était une fois Céline, Aubier, avril 1990, p.373).

 

 

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