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Les romans de Céline ne sont
qu'une longue transposition
de sa vie. On y retrouve
donc nombre de familiers et
de personnes qu'il a
croisés,
souvent affublés de
surnoms ou de noms à clés. |
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La Méhon |
Mademoiselle Méhon, la
boutique juste en face de
nous, c'est à pas croire ce
qu'elle était vache.
Elle nous cherchait des
raisons, elle arrêtait pas
de comploter, elle était
jalouse. Ses corsets
pourtant, elle les vendait
bien. Vieille, elle avait sa
clientèle encore très fidèle
et de mères en filles,
depuis quarante ans. Des
personnes qu'auraient pas
montré leur gorge à
n'importe qui.
C'est à propos de Tom, que
les choses se sont
envenimées, pour l'habitude
qu'il avait prise de pisser
contre les
devantures. Il était pas le
seul pourtant. Tous les
clebs des environs ils en
faisaient bien davantage.
Le Passage c'était leur
promenade.
Elle a traversé exprès, La
Méhon, pour venir provoquer
ma mère, lui faire un
esclandre. Elle a gueulé que
c'était infâme l'ignoble
façon qu'il cochonnait toute
sa vitrine, notre petit
galeux...
Ça s'amplifiait ses paroles
des deux côtés du magasin et
jusqu'en haut dans le
vitrail. Les passants
prenaient fait et cause. Ce
fut une discussion fatale.
Grand'mère pourtant bien
mesurée dans ses paroles lui
a répondu vertement.
Papa en rentrant du bureau,
apprenant les choses, a
piqué une colère, une si
folle alors qu'il était plus
du tout regardable ! Il
roulait des yeux si
horribles vers l'étalage de
la rombière qu'on avait peur
qu'il l'étrangle.
Tous on a fait de la
résistance, on se pendait à
son pardessus... Il devenait
fort comme un tricar. Il
nous traînait dans la
boutique... Il rugissait
jusqu'au troisième qu'il
allait en faire des charpies
de cette corsetière
infernale... " J'aurais
pas dû te raconter ça !
"... que chialait maman. Le
mal était fait.
Pendant les semaines qu'ont
suivi, j'ai été un peu plus
tranquille. Mon père
était tout absorbé. Dès
qu'il avait un instant
libre, il reluquait chez La
Méhon.
Elle en faisait autant de
son côté.
Derrière les rideaux, ils
s'épiaient, étage par étage.
Dès qu'il rentrait du
bureau,
il se demandait ce qu'elle
pouvait faire. C'était
vis-à-vis... Quand elle se
trouvait
dans sa cuisine, au premier,
il se planquait dans un coin
de la nôtre. Il
grognait des menaces
terribles... " Regarde !
Elle s'empoisonnera jamais
cette infecte charogne
!...
Elle bouffera pas des
champignons !... Elle
bouffera pas son râtelier !
Va ! elle se méfie du verre
pilé !... O pourriture !...
"
Il arrêtait pas de la fixer.
Il s'occupait plus de mes
instincts... Dans un sens
c'était bien commode. Les
voisins, ils osaient pas
trop se compromettre. Les
chiens urinaient partout, et
sur leurs vitrines aussi,
pas spécialement sur La
Méhon.
On a beau répandre du
soufre, c'était quand même
un genre d'égout le Passage
des Bérésinas. La pisse ça
amène du monde. Pissait qui
voulait sur nous, même les
grandes personnes ; surtout
dès qu'il pleuvait dans la
rue.
On entrait pour ça. Le petit
conduit adventice l'allée
Primorgueil on y faisait
caca couramment. On aurait
eu tort de nous plaindre.
Souvent ça devenait des
clients, les pisseurs, avec
ou sans chien. (...) Papa,
il en dormait plus. Son
cauchemar c'était
le nettoyage du carré devant
notre boutique, les dalles
qu'il fallait qu'il rince
tous les matins avant de
partir au bureau. Il sortait
avec son seau, son balai, sa
toile et en plus la petite
truelle qui servait pour les
étrons, à glisser dessous,
les faire sauter dans la
sciure. Des étrons, il en
venait toujours et
davantage, et bien plus
devant chez nous
qu'ailleurs, en large comme
en long. C'était sûrement un
complot.
La Méhon, de sa fenêtre au
premier, elle se fendait la
gueule à regarder mon père
se débattre dans les
colombins.
Elle jouissait pour toute
une journée. Les voisins,
ils accouraient pour compter
les crottes.
(Mort
à crédit, Gallimard, 1990,
p.80). |
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Le sergent Alcide
"
Le matériel à écrire
d'Alcide tenait dans une
petite boîte à biscuits tout
comme celle que j'avais
connue à Branledore, tout à
fait la même. Tous les
sergents rengagés avaient
donc la même habitude.
Mais quand il me vit
l'ouvrir sa boîte, Alcide,
il eut un geste qui me
surprit pour m'en empêcher.
J'étais gêné. " Ah !
ouvre-là, va ! qu'il a dit
enfin. Va ça ne fait rien !
" Tout de suite à
l'envers du
couvercle était collée une
photo d'une petite fille.
Rien que la tête, une petite
figure bien douce d'ailleurs
avec des longues boucles,
comme on les portait dans ce
temps-là. Je pris le papier,
la plume et je refermai
vivement la boîte.
J'imaginais tout de suite
qu'il s'agissait d'un
enfant, à lui, dont il avait
évité de
me parler jusque-là. Il
bafouillait. Je ne savais
plus où me mettre moi. Il
fallait bien que je l'aide à
me faire sa confidence. Ça
serait une confidence tout à
fait pénible à écouter, j'en
étais sûr. - C'est rien !
l'entendis-je enfin.
C'est la fille de mon
frère... Ils sont
morts tous les deux... - Ses
parents ?...
- Oui, ses parents... - Qui
l'élève alors
maintenant ? Ta mère ? que
je demandai moi, comme ça,
pour manifester de
l'intérêt. - Ma mère, je
l'ai plus non plus... -
Qui alors ? - Eh bien moi
! Il
ricanait, cramoisi Alcide,
comme s'il venait de faire
quelque chose de pas
convenable du tout. Il se
reprit hâtif :
- C'est-à-dire je vais
t'expliquer... Je la fais
élever à Bordeaux chez les
Sœurs... Mais pas des Sœurs
pour les pauvres, tu
me comprends hein !...
Chez des Sœurs " bien "...
Puisque c'est moi qui m'en
occupe, alors tu peux
être tranquille. Je veux que
rien lui manque ! Ginette
qu'elle s'appelle ... C'est
une gentille petite fille
... Comme sa mère
d'ailleurs... Elle m'écrit,
elle fait des progrès,
seulement, tu sais, les
pensions comme ça, c'est
cher... Surtout que
maintenant elle a dix ans...
Je voudrais qu'elle apprenne
le piano en même temps...
Qu'est-ce que t'en dis toi
du piano ?...
C'est bien, le piano, hein,
pour les filles ?... Tu
crois pas ?... Et l'anglais
? C'est
utile l'anglais aussi ?...
Tu sais l'anglais toi ?...
Je ne savais pas quoi lui
répondre moi, je n'étais pas
très compétent, mais il me
dépassait tellement par le
cœur que j'en devins tout
rouge...
A côté d'Alcide, rien qu'un
mufle impuissant moi, épais,
et vain j'étais, ...
Y avait pas à chiquer.
C'était net. Je n'osais plus
lui parler, je m'en sentais
soudain énormément indigne
de lui parler. Moi qui hier
encore le négligeais et même
le méprisais un peu, Alcide.
- Iras-tu bientôt la voir ?
- Je crois que je ne
pourrai pas avant trois
ans... Tu
comprends ici, je fais un
peu de commerce... Alors ça
lui aide bien... Si je
partais en congé à présent,
au retour la place serait
prise ... surtout avec
l'autre vache...
Ainsi, Alcide demandait-il à
redoubler son séjour, à
faire six ans de suite à
Topo, au lieu de trois, pour
la petite nièce dont il ne
possédait que quelques
lettres et ce petit
portrait.
Evidemment Alcide évoluait
dans le sublime à son aise
et pour ainsi dire
familièrement, il tutoyait
les anges, ce garçon, et il
n'avait l'air de rien. Il
avait
offert sans presque s'en
douter à une petite fille
vaguement parente des
années de torture, l'annihilement
de sa pauvre vie dans cette
monotonie torride, sans
conditions, sans
marchandage, sans intérêt
que celui de son bon cœur.
Il offrait à cette petite
fille lointaine assez de
tendresse pour refaire un
monde entier et cela ne se
voyait pas.
Il s'endormit d'un coup, à
la lueur de la bougie. Je
finis par me relever pour
bien regarder ses traits à
la lumière. Il dormait comme
tout le monde. Il avait
l'air bien ordinaire. Ça
serait pourtant pas si bête
s'il y avait quelque chose
pour distinguer les bons des
méchants. "
(Voyage
au bout de la nuit, folio,
Gallimard, page 160). |
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Six mois passèrent
ainsi,
bon gré, mal gré, et
puis
une vacance survint
dans
notre personnel et
nous
eûmes tout à fait
besoin
d'une infirmière
bien au
courant pour les
massages,
la nôtre était
partie sans
avertir pour se
marier.
Elle ne connaissait cette
Sophie que peu de
mots en français,
mais je me disposais
quant à moi, c'était
bien la moindre des
complaisances, à lui
donner des leçons
sans retard. Je me
sentis d'ailleurs à
son frais contact un
renouveau de goût
pour l'enseignement.
Baryton avait tout
fait
cependant pour m'en
dégoûter.
Impénitence !
Mais quelle jeunesse
aussi
! Quel entrain !
Quelle
musculature ! Quelle
excuse ! Elastique !
Nerveuse ! Etonnante
au
possible ! Elle
n'était
diminuée cette
beauté par
aucune de ces
fausses ou
véritables pudeurs
qui
gênent tant les
conversations trop
occidentales. Pour
mon
compte et pour tout
dire, je
n'en finissais plus
de
l'admirer. De
muscles en
muscles, par groupes
anatomiques, je
procédais... Par
versants
musculaires, par
régions...
(...) Après quelque
temps
de vie commune, nous
étions certes
toujours
heureux de la
compter
parmi nos
infirmières, mais
nous ne pouvions
cependant nous
empêcher
de redouter qu'elle
se mette à déranger
un jour
l'ensemble de nos
infimes
prudences ou prenne
simplement soudain
un
beau matin
conscience de
notre miteuse
réalité... Elle
ignorait encore la
somme
de nos croupissants
abandons Sophie !
Une
bande de ratés !
Nous
l'admirions, vivante
auprès
de nous, rien qu'à
se lever,
simplement, venir à
notre
table, partir
encore... Elle
nous ravissait...
Trois-mâts
d'allégresse tendre,
en route pour
l'Infini... (...)
Question de la
surprendre, de lui
faire perdre un peu
de cette superbe, de
cette espèce de
pouvoir et de
prestige qu'elle
avait pris sur moi,
Sophie, de la
diminuer, en somme,
de l'humaniser un
peu à notre mesquine
mesure, j'entrais
dans sa chambre
pendant qu'elle
dormait.
C'était alors un
tout autre
spectacle Sophie,
familier
celui-là et tout de
même
surprenant,
rassurant aussi.
Sans parade, presque
pas de couvertures,
à travers du lit,
cuisses en bataille,
chairs moites et
dépliées,
elle s'expliquait
avec la
fatigue...
(...) Fallait la
voir après ces
séances de
roupillon, toute
gonflée encore et
sous sa
peau rose les
organes qui
n'en finissaient pas
de
s'extasier.
Elle était drôle
alors et ridicule
comme tout
le monde. Elle en
titubait de bonheur
pendant des
minutes encore, et
puis
toute la lumière de
la
journée revenait sur
elle et
comme après le
passage
d'un nuage trop
lourd elle
reprenait,
glorieuse,
délivrée, son
essor...
On peut baiser tout
ça.
C'est bien agréable
de
toucher ce moment où
la
matière devient la
vie. On
monte jusqu'à la
plaine
infinie qui s'ouvre
devant
les hommes. On en
fait Ouf ! Et ouf !
On jouit tant
qu'on peut dessus et
c'est
comme un grand
désert...
Parmi nous, ses amis
plutôt
que ses patrons,
j'étais, je
le crois, son plus
intime.
Par exemple elle me
trompait
régulièrement, on
peut bien le dire,
avec
l'infirmier du
pavillon des
agités, un ancien
pompier,
pour mon bien
qu'elle
m'expliquait, pour
ne pas
me surmener, à cause
des
travaux d'esprit que
j'avais
en route et qui
s'accordaient assez
mal
avec les accès de
son
tempérament à elle.
Tout à
fait pour mon bien.
Elle me
faisait cocu à
l'hygiène.
(Voyage au
bout de la nuit,
Livre de poche,
1956, p. 468).
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L'oncle Arthur était
ravagé par les
dettes. De la rue
Cambronne à
Grenelle, il avait
emprunté tellement
et jamais rendu à
personne que sa vie
était plus
possible, un panier
percé. Une nuit, il
a déménagé à
la cloche de bois.
Un
poteau est venu pour
l'aider. Ils ont
arrimé leur
bazar sur une
voiture avec
un âne. Ils s'en
allaient aux
environs. Ils sont
passés
nous avertir, comme
on
était déjà couchés.
La compagne
d'Arthur, la
boniche, il
profitait pour la
plaquer... Elle
avait parlé
de vitriol... Enfin
c'était le
moment qu'il se
barre ! Ils
avaient repéré une
cambuse avec son
copain,
où personne
viendrait
l'emmerder, sur les
coteaux
d'Athis-Mons. Le
lendemain déjà les
créanciers, ils se
sont rabattus sur
nous. Ils
démarraient plus du
Passage les vaches
!... Ils
allèrent même
relancer Papa au
bureau à la
Coccinelle.
C'était une honte.
Du coup, il faisait
atroce mon père...
Il
retournait au
pétard...
- Quelle clique !
Quelle
engeance !... Quelle
sale
racaille toute
cette famille !
Jamais une minute
tranquille ! On
vient me
faire chier même
au boulot
!... Mes frères
se tiennent
comme des
bagnards ! Ma
sœur vend son cul
en
Russie ! Mon fils
a déjà
tous les vices !
Je suis joli !
Ah ! je suis fadé
!...
Ma
mère elle trouvait
rien à
redire... Elle
essayait plus de
discuter... Il
pouvait s'en
payer des
tranches...
" Nous irons le
voir
dimanche prochain
!... qu'a
alors décidé mon
père. Je
lui dirai, moi,
d'homme à
homme, toute ma
manière
de penser !...
"
Nous partîmes à
l'aube
pour le trouver à
coup sûr
pour pas qu'il soye
déjà en
bombe... D'abord on
s'est
trompés de route...
Enfin
on l'a découvert ...
Je
croyais le trouver
l'oncle Arthur,
ratatiné, repentant,
tout à fait foireux,
dans un recoin d'une
caverne, traqué par
trois cents
gendarmes... et
grignotant des rats
confits...
Ça se passait ça
dans les "
Belles-Images
" pour les
forçats évadés...
L'oncle Arthur
c'était autre
chose... Nous le
trouvâmes attablé
déjà au bistrot à la
" Belle Adèle
". Il nous fit fête
sous les bosquets...
Il
buvait sec à crédit
et pas
du vinaigre !... Un
petit
muscadet rosé... Un
"
reglinguet " de
première
zone... Il se
portait à
merveille... Jamais
il s'était
senti mieux... Il
égayait tout le
voisinage... On le
trouvait
incomparable... On
accourait pour
l'entendre...
Jamais il y avait eu
tant de
clients à la "
Belle Adèle "...
Toutes les chaises
étaient
occupées, y en avait
des
gens plein les
marches... Tous les
petits propriétaires
depuis Juvisy... en
faux
panamas... Et tous
les
pêcheurs du bief, en
sabots, remontaient
à la "
Belle Adèle
" pour l'apéritif,
exprès pour
rencontrer
l'oncle Arthur.
Jamais ils
rigolaient autant.
(...) " Arthur !
Veux-tu
m'écouter un instant
!...
Tes créanciers
sont
suspendus à notre
porte !...
du matin au soir
!... Ils nous
harcèlent !...
M'entends-tu ?
"
Arthur balayait d'un
geste ces évocations
miteuses. Et mon
père, il le
regardait comme un
pauvre obstiné
ballot... Il avait
pitié en somme !
" Allons venez
tous par ici
!... Viens Auguste !
Tu
parleras plus
tard ! Je vais
vous montrer le
plus beau
point de vue de
la région
!...
Saint-Germain
n'existe
pas !... Encore un
petit raidillon...
Le chemin de
gauche et puis la
voûte de
verdure... Au
bout c'est
mon atelier !... "
(Mort à
crédit, Gallimard,
1990, p. 126). |
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Il se faisait des
belles
relations... C'était
le
rendez-vous des
éleveurs... Je le
laissais causer...
Moi la boniche elle
me revenait bien...
Elle avait le cul
presque carré
tellement qu'il
était fait en
muscles. Ses nichons
aussi de même
c'était pas croyable
comme dureté...
Plus on secouait
dessus,
plus ils se
tendaient... Une
défense terrible...
On y avait jamais
mangé
le crac. Je lui ai
tout montré... ce
que je savais...
Ce fut un coup
magnétique ! Elle
voulait quitter son
débit, venir avec
nous à la ferme !
Avec la mère des
Pereires,
ça aurait pas été
possible... Surtout
qu'à présent la
vieille elle sentait
un peu la vapeur...
Elle trouvait qu'on
y allait
souvent du côté de
ce
Mesloir...
(...) A la boniche,
la dure
Agathe, je lui ai
montré que par
derrière c'est
encore bien plus
violent...
Du coup, je peux
dire
qu'elle m'adorait...
Elle me
proposait de faire
tout pour
moi...
Je l'ai repassée un
peu à
Courtial, qu'il voye
comme
elle était dressée !
Elle a
bien voulu... Elle
serait
entrée en maison,
j'avais
vraiment qu'un signe
à
faire... Pourtant
c'est pas
par la toilette que
je l'ai
envoûtée !...
On aurait fait peur
aux
moineaux !... Ni
pour le
flouze !... On lui
filait jamais un
liard !... C'était
le
prestige parisien !
Voilà.
(...) A la "
Grosse Boule "
comme ça peu à peu,
nous
étions devenus
populaires...
Ils l'avaient pris,
nos
simples ivrognes, le
vif
goût des courses
!... Il
fallait même les
modérer...
Ils risquaient leurs
fafiots
sans peine... Ils
voulaient
flamber des trois
thunes
sur un seul canard
!... On
refusait net de
pareilles
mises !... On était
plus
bons nous autres
pour les
grandes rancunes...
On
gardait la paille au
cul...
avec des extrêmes
méfiances... Agathe,
la
bonne, elle se
marrait bien,
elle prenait tout le
bon
temps possible !...
Elle
tournait putain sur
place...
C'était les sautes
de notre
rombière qui nous
emmerdaient
davantage
!...
(...) A la "
Grosse Boule "
on y est
retournés...
Qu'une seule fois
pour
voir... Bien mal
nous en
prit, Nom de Dieu !
Comme
on a reçu un sale
accueil !
Agathe, la boniche,
elle était plus là,
elle était partie
en bombe avec le
tambour
de la ville, un père
de
famille !...
Ils s'étaient mis
ensemble
" au vice "...
C'est moi qu'on rendait responsable de cette turpitude ! Dans le village
et les environs,
tout le monde
m'accusait... et
tous
pourtant l'avaient
tringlée
!... Y avait pas
d'erreur ! Je
l'avais pervertie !
qu'ils
disaient... Ils
voulaient plus
nous connaître ni
l'un ni
l'autre !... Ils
refusaient de
jouer avec nous...
Ils voulaient plus
écouter
nos " partants "
pour
Chantilly...
A présent c'était le coiffeur en face de la Poste qui ramassait tous les
enjeux !...
Il avait repris
tout notre
système, avec les
enveloppes et les
timbres...
(Mort
à crédit, Gallimard,
1990, p. 569). |
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Cascade |
Cascade, on l'a trouvé chez
lui dans un état
d'énervement que personne
osait plus l'ouvrir.
Il en tenait après tout son
monde et les mômes en
particulier. Elles étaient
neuf autour de lui, des
gentilles, des grosses, des
fluettes et deux alors
qu'étaient bien blèches, des
hideurs de filles, Martine
et La Loupe, je les ai bien
connues sur le tard,
ses meilleures gagneuses,
ses championnes de charme,
pas regardables.
Les goûts des hommes c'est
le bric à brac, ils vous
foutent leur nez n'importe
où, ils ramènent des bigles,
des tordues, ils trouvent
que c'est des puits d'amour,
c'est leur affaire, c'est
pas la vôtre, c'est pas
demain qu'ils sauront et
qu'ils baisent.
Ca faisait une volière en
ergots, jacassante,
piaillante, quelque chose à
bien vous étourdir, la
bataille tout près, on
s'entendait plus.
Cascade voulait que ça
finisse, il avait un
discours de mûr, des choses
importantes.
Il s'agitait en bras de chemise, il hurlait pour que ça cesse, qu'on la
boucle un peu. Du gilet
gris-perle fort moulé, le
pantalon à la hussarde,
l'accroche-cœur plat lisse
au front, en beau volute,
jusqu'aux sourcils, il
faisait encore son bel
effet, il se défendait au
prestige, il cherchait plus
à faire le cœur, juste un
peu par la moustache, ses
charmeuses, qu'il était
aimable autrefois ! Mais il
grisonnait récemment, il
avait changé, surtout depuis
les grands soucis, le
commencement de la guerre,
il pouvait plus entendre
crier, surtout les
jacassements des filles, ça
le foutait tout de suite
dans
les rognes.
Y avait des décisions à
prendre... - Je peux pas
tout de même vous maquer
toutes ! Merde !...
Elles rigolaient de son
embarras.
- J'en ai quatre rien
qu'à moi tout seul ! Ca va !
C'est ma dose ! Je suis-t-y
Chabanais ? J'en veux plus
Angèle ! tu m'entends ? J'en
veux plus une seule ! Il
refusait les femmes.
Angèle elle avait du
sourire, elle le trouvait
comique son homme avec ses
clameurs.
Une femme sérieuse son
Angèle, sa vraie, qui menait
son bazar, elle avait du
mal.
- Je suis pas fou Angèle
! Je suis pas Pélican ! Où
que ça va finir ? Où que je
vais toutes les cacher si ça
continue ? A quoi que je
ressemble ? Faut ce qu'il
faut ! c'est entendu ! mais
alors dis ! ça va tel quel !
l'Allumeur lui il se
complique pas... Y a deux
jours il se taille... la
tante il me cherche... il
m'endort... Il vient me
raisonner : " Prends la
mienne Cascade ! t'es un
pote ! J'ai confiance qu'en
toi ! Je m'en vaiszala
guerre qu'il m'annonce. Je
parzau combat !... Allez-y !
" T'es pote ! Je te connais
!
C'est ma chance ! "
Fut dit fut fait !...
La valoche ! Monsieur brise
se retourne pas ! Une môme
en vrac ! à mes poignes !
Pauvre Cascade ! Une de
mieux ! Pas le temps de
faire ouf ! Je suis enflé !
" Je pars-za-la-guerre ! "
tout est dit ! Sans gêne et
consorts ! Je suis repris
bon ! qu'il me fait, aux
Sapeurs ! au 42° Génie ! "
Tout est pardonné ! Monsieur
trisse ! Monsieur fait jeune
homme ! Monsieur se
débarrasse des soucis !
A moi les ménesses, je
pense !... Je me dis
l'Allumeur il m'a vu ! Il
profite de la circonstance !
Il me nomme gérant au bon
cœur !
(Guignol's band, folio,
Gallimard, p.55).
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Le
chanoine Fleury |
" Asseyez-vous, Monsieur le
Curé... " La grande
politesse tout de suite ! Il
s'approprie le grand
fauteuil... Je le regarde
attentivement... Je l'avais
jamais vu ce gonze-là...
Certainement que c'était un
nouveau. Comme ça, à
première impression, il
faisait assez raisonnable...
même circonspect,
pourrait-on dire...
Nous autres on avait l'habitude des véritables originaux... Presque tous
nos
abonnés, ils faisaient un
peu des tics... des
grimaces... Celui-ci il
semblait bien peinard...
Mais le voilà qui ouvre la
bouche... et il commence à
raconter... Alors je
comprends d'un seul coup...
Comment qu'il déconne !...
Il venait tout droit lui
aussi pour nous parler d'un
concours... (...) Ce qui lui
travaillait le siphon...
C'était les Trésors
sous-marins !... Une noble
idée !... Le sauvetage
systématique de toutes les
épaves !... De tous les
galions " d'Armada " perdus
sous les océans depuis le
début des âges... ! C'est
pour ça qu'il venait nous
causer !... Il voulait qu'on
s'en occupe... qu'on perde
pas une seule minute !...
qu'on organise un concours !
une compétition mondiale...
pour le moyen le meilleur !
Forcément, Madame et moi, on
se tenait un peu sur les
gardes... Mais il insistait
beaucoup... Lui le système
qu'il voyait, le cureton
fantasque, c'était une "
Cloche à plongeur " !... qui
se déroulerait très profonde
! par exemple vers 1800
mètres !...
(...) Il a même pas attendu qu'on émette une seule objection... ou
seulement le début d'un
petit doute. Plaff ! comme
ça en plein sur la table...
Il plaque son paquet de
fafiots... Y en avait pour
six mille francs !... Il a
pas eu le temps de les
regarder !... Ils étaient
déjà dans ma fouille... La
mère Courtial, elle en
sifflait !... Je veux battre
le fer !... J'attends
plus...
- Monsieur le Curé,
restez-là, je vous en prie !
une seconde... Une toute
petite !
Le temps que je cherche le
Directeur... Je vous le
ramène à la minute !...
Je saute dans la cave... Je
hurle après le vieux... Je
l'entends qui ronfle ! Je
pique droit sur sa
guitoune... Je le secoue...
Il pousse un cri ! Il
croyait qu'ils venaient
l'arrêter... (...) Il se
requinque vite les
moustagaches... Le voilà
paré ! Il remonte au jour...
Il se présente dans une
brillante forme... Déjà il
avait son topo tout prêt
dans l'esprit... tout
baveux... complètement
sonore !... Il nous
éblouissait d'emblée sur la
question des plongeons !
L'historique de tous les
systèmes depuis Louis XIII
jusqu'à nos jours ! Les
dates, les endroits, les
prénoms de ces
précurseurs et martyrs !...
Et les sources
bibliographiques... et les
Recherches
aux Arts et Métiers !...
(...) Alors tout à fait
copains il a sorti de sa
soutane une carte
sous-marine immense... Pour
qu'on se rende compte bien
tout de suite de l'endroit
de tous les trésors !... Où
qu'elles étaient englouties
toutes ces richesses
phénoménales !... depuis
vingt siècles et
davantage...
On a bouclé la cambuse... On
a étalé le parchemin entre
nos deux chaises et la
table... C'était une œuvre
mirifique cette " Carte aux
Trésors "... Ça donnait
vraiment du vertige... rien
qu'en jetant dessus un coup
d'œil... Surtout si l'on
considère le moment où il
survenait ce drôle de Jésus
!... après des temps si
difficiles ! Il nous
bluffait pas le cureton !...
C'était bien exact sur sa
carte tous
les flouzes planqués dans la
flotte... C'était pas niable
! Et près de côtes... avec
les relevés " longitudes
"... On pouvait bien se
figurer que si on la
trouvait la cloche pour
descendre rien qu'à 600
mètres, ça deviendrait du
vrai nougat ! On était
tranquille comme Baptiste...
Nous possédions à la cuiller
tous les trésors de l' "
Armada " !... Y avait qu'à
se baisser pour les
prendre...
(Mort
à crédit, Gallimard, 1990,
p. 498). |
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VIS COMICA
Le
comique est de la grande
famille du tragique et du
sérieux.
Rien n'est aussi
sérieux que le comique. Rien
n'est aussi
profondément apparenté au
tragique que le comique. On
pourrait
presque dire que
l'un est une autre face de
l'autre. (Charles Peguy). |
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Le râtelier |
Pour l'instant le mari il
ne savait plus comment se
tenir, ni mourir. (...) Il
se
débattait autant contre la
vie que contre la mort.
Derrière la porte, sa femme
écoutait la consultation que
je lui donnais, mais je la
connaissais bien moi, sa
femme.
En douce, j'ai été la
surprendre. " Cuic ! Cuic !
" que je lui ai fait. Ça la
pas vexée du tout et elle
est même venue alors me
parler à l'oreille :
- Faudrait, qu'elle
me murmure, que vous lui
fassiez enlever son
râtelier... Il doit le gêner
pour respirer son
râtelier...
- Moi je voulais bien qu'il
l'enlève en effet, son
râtelier.
- Mais dites-le-lui donc
vous-même ! que je lui ai
conseillé.
- C'était délicat comme
commission à faire dans son
état.
- Non ! non ! ça serait
mieux de votre part !
qu'elle insiste. De moi,
ça lui ferait quelque chose
que je sache...
- Ah ! que je m'étonne,
pourquoi ?
- Y a trente ans qu'il en
porte un et jamais il m'en a
parlé...
- On peut peut-être le lui
laisser alors ? que je
propose. Puisqu'il a
l'habitude de respirer
avec...
- Oh ! non, je me le
reprocherais ! qu'elle
m'a répondu avec comme une
certaine émotion dans la
voix...
Je retourne en douce alors
dans la chambre. Il m'entend
revenir près de lui le mari.
Ça lui fait plaisir que je
revienne. Entre les
suffocations il me parlait
encore...
(...) Dissimulée par le battant de la porte, sa femme me faisait des
signes pour que je lui
redemande encore
d'enlever son râtelier.
Alors je m'approchai de son
oreille au mari et je lui
conseillai à voix basse de
l'enlever.
Gaffe ! " Je l'ai jeté aux
cabinets !... " qu'il
fait alors avec des yeux
plus effrayés encore. Une
coquetterie en somme. Et il
râle un bon coup après ça.
(...) Il s'est mis à baver
énormément. La fin. Plus
moyen d'en sortir une
phrase.
Je lui essuyai la bouche et
je redescendis. Sa femme
dans le couloir en bas
n'était pas contente du tout
et elle m'a presque engueulé
à cause du
râtelier, comme si c'était
ma faute.
- En or ! qu'il était
Docteur... Je le sais ! Je
sais combien il l'a payé
!... On n'en fait plus des
comme ça !...
Toute une histoire.
(Voyage au bout de
la nuit,
Poche, Gallimard 1952, p.
372). |
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Les drogues |
" Le Docteur, ton ami,
il est gentil n'est-ce pas ?
" Elle revenait à la
charge, comme si je lui
étais resté sur l'estomac.
Je veux pas en dire du mal
puisque je crois c'est vrai
qu'il t'aime bien... Mais
enfin ça serait pas mon
genre... J'vais te dire...
Ça va pas te vexer, au moins
? "
Non, rien ne le vexait,
Léon. " Eh bien, il me
semble, le Docteur, qu'il
les aime comme trop les
femmes... Comme les
chiens un peu, tu me
comprends ?... Tu trouves
pas toi ?... C'est comme
s'il sautait dessus qu'on
dirait toujours !
"
Il trouvait, le saligaud, il
trouvait tout ce qu'elle
voulait, il trouvait même
que ce qu'elle disait était
tout à fait juste et rigolo.
Drôle comme tout. Il
l'encourageait à continuer
et il s'en donnait le
hoquet.
- Oui, c'est bien vrai ce
que t'as remarqué à son
sujet Madelon, c'est un
homme qu'est pas mauvais
Ferdinand, mais pour la
délicatesse, c'est pas son
fort, on peut le dire, et
puis pour la fidélité non
plus d'ailleurs !... Ça j'en
suis sûr !...
- T'as dû lui en
connaître toi des
maîtresses, hein dis Léon ?
Elle se tuyautait la vache.
- Autant comme autant !
qu'il lui a répondu
fermement, mais tu sais...
Lui d'abord... Il est pas
difficile !...
Il fallait tirer une
conclusion
de ces propos, Madelon s'en
chargea.
- Les médecins, c'est
bien
connu, c'est tous des
cochons... la plupart du
temps... Mais lui, alors, je
crois qu'il est fadé dans
son genre !...
-T'as jamais si bien dit,
qu'il l'a approuvée, mon
bon, mon heureux ami, et il
a continué : " C'est à ce
point que j'ai souvent cru,
tellement qu'il était porté
là-dessus, qu'il prenait des
drogues... Et puis alors, il
possède un de ces machins !
Si tu voyais cette grosseur
! C'est pas naturel - Ah !
ah ! fit Madelon perplexe du
coup et qu'essayait de se
souvenir de mon machin. Tu
crois alors qu'il aurait des
maladies, toi dis ? - Elle
était bien inquiète, navrée
soudain par ces informations
intimes. - Ça, j'en sais
rien, fut-il obligé de
convenir, à regret, je peux
rien assurer... Mais il y a
des chances avec la vie
qu'il mène - Tout de même
t'as raison, il doit prendre
des drogues... Ça doit être
pour ça qu'il est
quelquefois si bizarre...
Et sa petite tête elle
travaillait, à Madelon, du
coup. Elle ajouta : " A
l'avenir il faudra qu'on se
méfie de lui un peu...
" - T'en as pas peur quand
même ? qu'il lui a demandé.
Il est rien pour toi, au
moins ?... Il t'a jamais
fait d'avances ? - Ah ça
non alors, j'aurais pas
voulu ! Mais on ne sait
jamais ce qui peut lui
passer par la tête...
Suppose par exemple qu'il
fasse une crise... Ça fait
des crises ces gens-là,
avec les drogues !...
(Voyage
au bout de la nuit,
Gallimard, Folio, p.404). |
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Le tricycle d'Edouard |
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Le premier tricycle
d'Edouard c'était un
monocylindre, trapu comme un
obusier avec un demi-fiacre
par devant. On s'est levé ce
dimanche-là encore bien plus
tôt que d'habitude. On m'a
torché le cul à fond. On a
attendu une heure, au
rendez-vous de la rue
Gaillon que l'engin arrive.
Le départ pour la randonnée
c'était pas une petite
affaire. Ils s'étaient mis
au moins six pour le pousser
depuis le pont Bineau. On a
rempli les réservoirs. Le
gicleur a bavé partout. Le
volant avait des renvois...
Y a eu des explosions
horribles.
On a remis ça à la volée, à
la courroie... On s'attelait
dessus à trois ou six...
Enfin une grande détonation
!... Le moteur se met à
tourner. Il a pris feu
encore deux fois... On l'a
rapidement éteint.
Mon oncle a dit : " Montez
Mesdames ! Je crois à
présent qu'il est chaud ! On
va pouvoir se mettre en
route !... " La foule se
pressait alentour. On s'est
coincés Caroline, ma mère et
moi-même, si bien
ficelés sur la banquette,
empaquetés de telle façon,
si fort souqués dans les
nippes et par les agrès que
seule ma langue a dépassé.
Avant de partir je
prenais
quand même une bonne petite
beigne, pour pas que je me
croye tout
permis.
Le tricar, il se cabrait
d'abord et puis il retombait
sur lui-même... Il ruait
encore deux, trois
secousses... Des cracs
affreux et des hoquets... La
foule refluait d'épouvante.
On croyait déjà tout
fini... Mais le truc en
saccades intenses gravissait
la rue
Réaumur... Mon père avait
loué un vélo... (...) Mon
oncle juché sur son enfer,
en scaphandrier poilu,
environné de mille
flammèches, nous adjure
au-dessus du guidon de nous
cramponner au bazar... Mon
père nous suit à la trace.
Il pédale à notre secours.
Il ramasse tous les morceaux
au fur et à mesure qu'ils se
débinent, des bouts de
commande et des boulons, des
petites
goupilles et des grosses
pièces.
Ça dépend des pavés le
désastre... Ceux de
Clignancourt nous firent
sauter les trois chaînes...
Ceux de la barrière de
Vanves c'était la mort des
ressorts avant... On a perdu
toutes les lanternes et la
trompe à gueule de serpent
dans les petits cassis,
au-dessus des travaux de la
Villette... Vers Picpus et
la Grand' route, on a perdu
tellement de choses, que mon
père en oubliait...
Je l'entends encore jurer
derrière, " que ça devenait
la fin du monde ! Qu'on
serait surpris par la nuit !
"
(Mort
à crédit, Gallimard, 1990,
p.77). |
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La promenade de Pétain |
Je vous disais donc...
j'aperçois Marion ! lui
aussi était de la
promenade... mais à grande
distance de Pétain !... ils
étaient pas à se parler...
oh, du tout !... tous les
régimes, tous les temps, les
ministres
s'haïssent... et pire, au
moment que tout croule,
culbute !... fâcherie
absolue !... l'effrénésie de
toutes les rancœurs !.. là,
c'était au point qu'ils
osaient même plus se
regarder !... qu'ils en
avaient sur la patate qu'ils
se seraient massacrés là à
table, aux repas, d'un œil
de travers !... ils
aiguisaient leurs couteaux
entre la poire et le
fromage. (...) Donc vous
comprenez la promenade...
distances !
Protocole ! pas question de
bras-dessus, bras-dessous
!... très loin !... très
loin les uns des autres !...
le Maréchal, Chef de l'Etat,
très en avant, et tout seul
! son chef d'Etat-Major
Debeney, le manchot, trois
pas en arrière, et à
gauche... plus loin, un
ministre... plus loin
encore, un autre ministre...
queue
leu leu... séparés par au
moins cent mètres... et puis
les flics... la procession
sur au moins trois
kilomètres... on pourra dire
ce qu'on voudra, je peux en
parler à mon aise puisqu'il
me détestait, Pétain fut
notre dernier roi de France.
"
Philippe le Dernier "... la
stature, la majesté, tout
!... et il y croyait !...
d'abord comme vainqueur de
Verdun... puis à
soixante-dix ans et mèche
promu
Souverain ! qui qui
résisterait ?... raide comme
!
(...) Les bombes leur
arrivaient autour, presque
dessus !... sur nous aussi !
fichtre !... le carrousel
dans l'air !... ce qu'ils
voulaient, pas sorcier,
c'était crouler le pont !...
le pont de tout le
trafic Ulm-Roumanie...
percuter !... nous en plein
dessous !... Pétain et la
procession ! Mimis ! ils
finiraient par viser juste
!... tout le pont sur le rab
! (...) Si on restait là,
une chose sûre, nos têtes,
qu'on prendrait le pont !
totalité ! leurs bombes
éclataient presque sur nous
! plein le Danube !... amont
! aval !... ils rectifiaient
!... (...) Pétain qu'avait
encore rien dit... l'a dit
!... " En avant ! "
et montré où il voulait ! "
En
avant " !...
sa canne ! " En avant "
!... qu'on sorte tous de
dessous l'arche ! qu'on le
suive ! " En avant !
" (...) Je voyais les
rafales ricocher... sur
l'herbe !... sur l'eau !...
les herbes sauter, fauchées
!... ils tiraient comme des
cochons !... la preuve,
personne fut touché !...
(...) Le retour au
Château... le chef en
tête... et sous les rafales
!... et toute la queue leu
leu de ministres
généraux amiraux... bien
rajustés reboutonnés... très
dignes... et à distance !...
(D'un
château l'autre, Gallimard,
1969, p. 149). |
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Casseroles |
Je remonterais là-haut ? et
alors ? Je gênerais tout le
monde !... Je jetterais le
trouble dans les
consciences... c'est tout
plein de " flagrants-délits
" les consciences d'amis...
ils me tueraient... Et puis
les commodités ?... Je
retrouverais plus le moindre
ustensile !... plus une
alèse... pas un réchaud...
plus une casserole...
Imaginez !
- Ah les casseroles ! c'est
sa manie !
- Mais non ! mais non !
c'est mon art ! bouillir les
seringues !
Tenez à Blaringhem, pas à me
cacher de
Blaringhem, ils voudraient
tous y avoir été ! ils en
crèvent ! ils ont pas connu
!
ils s'en foutent des " tours
de méninge " qu'ils en
convulsent épileptisent
d'inventer de travers !
Je consultais dans ma
chambre d'auberge, à
Blaringhem.
Oh, une putréfaction de
local, les W.C. tout contre,
débordant, dégoulinant
plein le couloir !
C'était plus une chambre habitable... "
Pour réfugiés " ! qu'ils
avaient dit... " Réfugiés ",
partout, c'est des porcs.
Pas d'étables trop
dégueulasses ! nations
noires, jaunes, bleues !
médecin, pas médecin ! rien
de trop sordide pour ce que
vous êtes... " Réfugiés "
!... mauvais œil, affreuse
haleine ! on ne sait quoi de
mort... et cauteleux ! et
clown ! " Réfugié " !
Je consultais donc dans ma
chambre tous les malades
assis par terre, éreintés...
pas de chaises !... les
alertes !... (les nuits dans
les bois d'alentour...)
les plus malades dans mes
lits... des lits cocasses,
des lits pour cirques, plus
que
les sommiers ! crevés ! tout
ressorts !
Voilà une dame qui surgit !
Ah, grande Croix Rouge ! Ah,
l'immense cape ! Ah,
cheveux blancs ! Ah, grande
entrée ! le ton ! le geste !
une souveraine !
- Docteur Céline !
docteur ? c'est vous ?
demandez-moi tout ce que
vous voulez !
dans quelle misère je
vous trouve ! c'est
effrayant ! c'est effroyable
! j'ai pleins
pouvoirs ! tous les pouvoirs
!
Allez-y ! Mademoiselle
Goering !...
Je me présente !... sœur
du Maréchal !...
Allez ! Allez ! n'importe
quoi !
- Je voudrais une casserole,
Mademoiselle !
- Ah, je cours ! je vous
l'apporte !
Elle se sauve... je l'ai
jamais revue...
Ça serait la même chose à
la Butte... à
Sartrouville... Pierrefitte
ou Houilles...
mettons que je rentre...
- Une casserole ! Ça serait
fini !... (Je vous parle
après le coup atomique.)
- Je suis Monsieur César en
personne ! Je suis Madame la
Reine en voilette...
qu'est-ce que vous voulez ?
- Une casserole !
- Où qu'il a l'esprit ?...
tout de suite outrés !... et
pourtant !... " Royaume
pour un cheval ! "... ça
faisait bien... mais "
L'Europe pour une casserole
" ?
(Féerie
pour une autre fois, Folio,
avril 1985, p.105). |
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Les courses |
- Ah ! dis-donc Ferdinand !
La veine ! La voilà ! C'est
la veine !... Voici !... Tu
m'entends, dix ans, dix
années !... que je trinque
presque sans arrêt !... Ça
suffit !... J'ai la main
!... Je la laisse plus
tomber !... Regarde !... Il
me montre le
" Croquignol " un nouveau
canard des courses qu'il
avait déjà tout biffé...
- Attention , Monsieur des
Pereires ! Nous sommes déjà
le 24 du mois... Nous
avons quatorze francs en
caisse !... Taponier est
bien gentil... assez
patient, il faut le dire,
mais enfin quand même, il
veut plus livrer notre
cancan !...
- Fous-moi la paix Ferdinand
! Fous-moi la paix... Tu
m'obsèdes ! Tu me déprimes
avec tes ragots... Tes
sordidités... Je
sens ! Je sens ! Je sens !
Demain, nous serons sortis
d'affaire !... Je ne peux
plus perdre une minute dans
les ergotages ! Retourne
dire à ce Taponier... De ma
part tu m'entends bien ! De
ma part cette fois... Ce
salaud-là, quand j'y repense
! Il est gras à ma santé
!... Ça fait vingt ans que
je le nourris ! Il s'est
constitué une fortune !
Gonflé ! Plusieurs !
Colossales ! avec mon
journal !... Je veux faire
encore quelque chose pour ce
saligaud ! Dis-lui ! Tu
m'entends ! Dis-lui ! Qu'il
peut miser toute son usine,
toute sa bricole, son
attirail ! son ménage ! la
dot de sa
fille ! sa nouvelle
automobile ! tout ! son
assurance ! sa police !
qu'il ne laisse rien à la
traîne ! la bicyclette de
son fils ! Tout ! retiens
bien ! Tout ! sur "
Bragamance " gagnant... je
dis " gagnant " ! pas "
placé " ! dans la "
troisième " ! Maisons, jeudi
!...
Voilà ! C'est comme ça mon
enfant !... Je le vois le
poteau ! et 1800 francs pour
cent sous ! Tu m'entends
exactement
1887... en fouille !...
Retiens-bien ! Avec ce qui
me reste sur l'autre "
report "... ça nous fera
pour tous les deux ! 53 498
francs !
Voilà ! net !... Bragamance
!... Maisons !... Bragamance
!... Maisons !..
Il a continué à causer... Il
entendait pas mes
réponses... Il est reparti
par le couloir...C'était
devenu un somnambule...
Le lendemain, je l'ai
attendu, tout
l'après-midi... qu'il
arrive... qu'il vienne un
peu avec les cinquante-trois
sacs...
Il était passé cinq
heures... Le voilà enfin qui
s'amène... Je le vois qui
traverse le jardin ... Il
regarde personne dans la
boutique... Il vient vers
moi
directement... Il m'attrape
par les épaules... Il me
serre dans ses bras... Il
bluffe plus... Il
sanglote... " Ferdinand !
Ferdinand ! Je suis un
infect misérable !
Un abominable gredin... Tu
peux parler d'infamie !...
J'ai tout perdu Ferdinand !
Tout notre mois, le mien !
le tien ! mes dettes ! les
tiennes ! le gaz ! tout !...
Je
dois encore la mise à
Naguère !... Au relieur, je
lui dois dix-huit cents
francs... A la concierge du
théâtre j'ai emprunté
encore trente balles... Je
dois encore en plus cent
francs au garde-barrière de
Montretout !... Je vais le
rencontrer ce soir !... Tu
vois dans quelle tourbe je
m'enfonce ! Ah ! Ferdinand !
Tu as raison ! Je croule
dans ma fange !... "
(Mort
à crédit, Gallimard, 1990,
p. 451). |
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