|
|
ACTUALITES - INFOLETTRES
POUR RECEVOIR L'ACTUALITE CELINIENNE AU TRAVERS D'
UNE INFOLETTRE BIMENSUELLE, VOUS DEVEZ COMMUNIQUER VOTRE
EMAIL A  
mouls_michel@orange.fr
EN ATTENDANT,
VOUS POUVEZ TELECHARGER CI-DESSOUS LES ANCIENNES ET LIRE
UN EXTRAIT DE LA DERNIERE
LES PERSONNAGES ROMANCÉS
DE QUATRE ONCLES ET D'UNE
TANTE.
Auguste Destouches, le
grand-père, né à Vannes le 2
février 1835, avait épousé
au Havre le 20 septembre
1860 Hermance Caroline
Delhaye, originaire du Nord.
Il est décédé au Havre le
1er janvier 1874.
Agrégé de l'enseignement
spécial et professeur de
littérature au lycée
du Havre, emporté par la
fièvre typhoïde, à l'âge de
trente-neuf ans. |
|
|
|
|
|
|
Les quatre frères
Destouches. De gauche à
droite et de haut en bas
: René, Fernand (père de
Céline), Georges et Charles. |
|
|
|
Cette grand-mère, tête sans
cervelle dont le seul souci
n'avait jamais été
que de briller dans la
société havraise, s'était
rapidement consolée de son
veuvage pour reprendre ses
mondanités, sans se
préoccuper outre mesure de
sa progéniture.
En 1875, soit à peu près un an après la mort de son mari, Hermance
Destouches décida de "
monter " à Paris,
probablement avec l'idée de
s'introduire dans les salons
littéraires de la capitale.
Elle laissa donc ses quatre fils pensionnaires au lycée du Havre et partit
avec sa fille Amélie qui
jouait fort bien du piano et
qu'elle voyait déjà faisant
une grande carrière
internationale. |
|
|
|
|
Quatre fils : Fernand, le
père de Louis, Georges,
Charles et René Destouches.
Le jeune Louis se retrouvera
ainsi avec trois oncles du
côté paternel, Georges
Destouches qui deviendra
l'oncle Antoine, Charles
Destouches qui sera
l'oncle Arthur et René
Destouches qui lui,
deviendra l'oncle Rodolphe.
Du côté maternel, Louis
Guillou, son parrain, qui
deviendra plus tard l'oncle
Edouard complètera le lot
auquel viendra se joindre la
tante Amélie qui sera elle,
tante Hélène dans
Mort à crédit.
L'oncle
Edouard
Après
le décès de sa grand-mère
l'univers de Petit-Louis se
rétrécit et il fut dès lors
un peu prisonnier de ses
parents. Seul Louis Guillou,
qui était son parrain, lui
permit encore quelques
belles échappées. C'était un
personnage moderne qui
tranchait sur sa sœur,
restée très vieux jeu et
dont Céline fit l'oncle
Edouard de Mort
à crédit.
Il n'était pas très intelligent mais il avait une inépuisable
gentillesse et le sens des
affaires comme sa mère.
Solidement établi à Paris,
il tenait, 24 rue La
Fayette, une boutique de
vêtements de pluie à
l'enseigne " Imperbel ".
Il exerça sur son neveu une
influence importante, tant
par une situation de fortune
bien supérieure à celle des
parents du gamin, que par
ses qualités propres.
Sportif et entreprenant,
toujours prêt à partir en
balade, il prenait la vie du
bon côté. |
|
|
|
|
Il possédait une automobile
et une maison de campagne à Ablon,
et le dimanche, comme il
n'avait pas d'enfants,
il emmenait
souvent Petit-Louis
qu'il aimait bien, pour de
grandes parties de canotage
sur la Seine.
"... quand j'étais môme,
tout môme, nous allions
beaucoup à Ablon, hiver
comme été... là que j'en ai
appris un bout, je peux
dire... tous les petits
secrets du fleuve, des
berges et des |
|
|
|
 |
|
Ablon inondé - janvier 1910 |
|
|
|
|
sablières... là que j'ai
appris, je craignais
personne, les vraies
finesses de la godille... "
(Rigodon, p.727).
C'est
à Ablon aussi qu'il fut le
témoin des inondations de
1910
: " ... un chouïa de travers
? hop !... vous vous
retrouviez à Choisy,
embarqué toupie dans
les remous... quille en
l'air !... votre fin... " (ibid
p.907). |
|
|
|
|
 |
|
Le tricycle d'Edouard |
|
|
|
Le premier tricycle
d'Edouard c'était un
monocylindre, trapu comme un
obusier
avec un demi-fiacre par
devant. On s'est levé ce
dimanche-là encore bien plus
tôt que d'habitude. On m'a
torché le cul à fond.
On a attendu une heure, au rendez-vous de la rue Gaillon que l'engin
arrive. Le départ pour la
randonnée c'était pas une
petite affaire. Ils
s'étaient mis au moins six
pour le pousser depuis le
pont Bineau. On a rempli les
réservoirs. Le gicleur a
bavé partout. |
|
|
|
|
Le volant avait des
renvois... Y a eu des
explosions horribles. On a
remis ça à la volée, à
la courroie... On s'attelait
dessus à trois ou six...
Enfin une grande détonation
!... Le moteur se met à
tourner. Il a pris feu
encore deux fois... On l'a
rapidement éteint.
Mon oncle a dit : " Montez Mesdames ! Je crois à présent qu'il est chaud !
On va pouvoir se mettre en
route !... " La foule se
pressait alentour. On s'est
coincés Caroline, ma mère
et moi-même, si bien ficelés
sur la banquette, empaquetés
de telle façon, si fort
souqués dans les nippes et
par les agrès que seule ma
langue a dépassé. Avant de
partir je prenais quand même
une bonne petite beigne,
pour pas que je me croye
tout permis.
Le tricar, il se cabrait d'abord et puis il retombait sur lui-même... Il
ruait encore deux,
trois secousses... Des cracs
affreux et des hoquets... La
foule refluait d'épouvante.
On croyait déjà tout fini...
Mais le truc en saccades
intenses gravissait la rue
Réaumur... Mon père avait
loué un vélo... (...) Mon
oncle juché sur son enfer,
en scaphandrier poilu,
environné de mille
flammèches, nous adjure
au-dessus du guidon de nous
cramponner au bazar...
Mon père nous suit à la trace. Il pédale à notre secours. Il ramasse tous
les morceaux au fur et à
mesure qu'ils se débinent,
des bouts de commande et des
boulons, des
petites goupilles et des
grosses pièces.
Ça dépend des pavés le désastre... Ceux de Clignancourt nous firent sauter
les trois chaînes... Ceux de
la barrière de Vanves
c'était la mort des ressorts
avant... On a perdu toutes
les lanternes et la trompe à
gueule de serpent dans les
petits cassis, au-dessus
des travaux de la
Villette... Vers Picpus et
la Grand' route, on a perdu
tellement de choses, que mon
père en oubliait...
Je l'entends encore jurer derrière, "
que ça devenait la fin du
monde ! Qu'on serait
surpris par la nuit !
"
(Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.77).
La
tante Hélène
Le
vent de l'aventure soufflait
plus dur du côté Destouches,
car tous n'avaient pas opté
comme Fernand pour une vie
rangée.
Amélie Destouches, sœur du père de Céline, qui devint Tante Hélène dans Mort
à crédit, était une
authentique aventurière ;
grande et belle, elle
jouait vraiment très bien du
piano et tournait la tête
aux hommes. |
|
|
|
|
Demi-mondaine, elle courut
toute l'Europe à la
recherche de la fortune.
Préceptrice dans une grande famille en Roumanie, elle rencontra Zénon
Zawirski, diplomate roumain
de trente ans son aîné qui
lui fit un enfant et
l'épousa.
Il était propriétaire de forêts en Transylvanie et disposait d'une grande
fortune.
Aussi Amélie Destouches devint-elle l'une des femmes en vue de Bucarest,
où elle ouvrit une école
de musique.
Pour Fernand et Marguerite Destouches, tante Amélie symbolisait le péché.
Mais pour Louis, tante Amélie, c'était l'aventure, le
Journal des voyages,
la porte ouverte sur le
monde. |
|
|
|
|
|
La tante Amélie, devenue
tante Hélène. |
|
|
|
|
La sœur à mon père, tante
Hélène, c'est pas la même
chose. Elle a pris tout le
vent dans les voiles. Elle a
bourlingué en Russie. A
Saint-Pétersbourg, elle est
devenue grue. A un moment,
elle a eu tout, carrosse,
trois traîneaux, un village
rien que pour elle, avec
son nom dessus. Elle est
venue nous voir au Passage,
deux fois de suite,
frusquée, superbe, comme une
princesse et heureuse et
tout.
Elle a terminé très tragiquement sous les balles d'un officier. Y avait
pas de résistance chez elle.
C'était tout viande, désir,
musique. Il rendait papa
rien que d'y penser. Ma
mère a conclu en apprenant
son décès : " Voilà
une fin bien horrible ! Mais
c'est la fin d'une égoïste !
" (Mort à crédit p.62).
En réalité, Amélie ne fut probablement pas heureuse, car sitôt Zawirski disparu,
sa situation périclita et
elle perdit sa fille Zénone,
dite Zizi.
Cette enfant qu'elle avait eue de lui ne rêvait que d'extravagance et
de vadrouille. Devenue dame
de compagnie du shah de
Perse, elle mourut à vingt
ans dans des circonstances
tragiques. Malade de la
peste, elle voulut regagner
Bucarest, mais dans le train
qui l'y ramenait, comme elle
noircissait à vue d'œil, des
voyageurs terrifiés
l'auraient précipitée en
pleine nuit par la portière
quelque part du côté
d'Odessa.
Cette fin grand-guignolesque, dont Céline ne s'est curieusement jamais
inspiré, est confirmée par
plusieurs survivants de la
famille Destouches.
Quant à tante Amélie elle acheva son existence tumultueuse non pas " très
tragiquement sous les balles
d'un officier ", mais moins
glorieusement dans un
hospice à Angers en
septembre ou octobre 1950.
Céline qui se trouvait alors
au Danemark, avait demandé à
son ami le médecin-colonel
Camus et à Arletty de lui
rendre visite.
Arletty se souvient de leur entretien dans le jardin d'une maison de
retraite à Paris,
probablement dans le
quartier des Invalides. Elle
conserve le souvenir d'une "
grande dame " avec une "
jolie tête d'homme "
ressemblant un peu à Max
Ernst qu'Arletty a bien
connu, avec un crâne solide,
sympathique et autoritaire "
comme Céline ".
L'oncle Antoine
Georges Destouches, l'oncle
Antoine de Mort
à crédit,
c'était autre chose, [...]
il était né lui aussi tout
près du grand sémaphore...
et, comme Fernand il avait
rêvé d'être officier de
marine. La mort de son père
l'ayant obligé à y renoncer,
il ne se précipita pas pour
autant dans " les Poids et
Mesures " et n'épousa pas "
une demoiselle des
Statistiques " mais une
institutrice du petit lycée
Henri-IV, Blanche Gendron,
méticuleuse et un peu sèche,
dont le nom affleure dans Normance
et que Céline
fera mourir d'abstinence
dans Mort
à crédit. |
|
|
|
|
 |
|
Faculté de Médecine de Paris |
|
|
|
Grâce aux anciennes
relations de son père
l'oncle Georges fut nommé
sous-chef de bureau au
ministère de l'Instruction
publique et des cultes, puis
le 12 mars 1906, secrétaire
général de la Faculté de
médecine de Paris avec un
traitement annuel de 7000
francs. Fernand qui le
jalousait, cria aussitôt
que ce n'était pas bien
malin d'obtenir de
l'avancement quand on
appartenait à
la franc-maçonnerie, ce qui
n'était |
|
|
|
|
évidemment pas fait pour
resserrer les liens entre
les deux familles qui déjà,
très ouvertement, se
battaient froid.
Céline n'était sans doute pas loin de la vérité lorsqu'il écrivait à
Albert Paraz le 19 juin 1957
: "
Mon oncle Georges était en
effet secrétaire de la
Faculté, et me haïssait, son
fils Jacques terminant ses
études au même moment.
Il m'aurait fait pendre s'il
avait pu... ".
Le second fils de l'oncle
Georges pratiqua comme Louis
la médecine de dispensaire
avant d'ouvrir un
cabinet rue Danrémont, ce
qui lui valut de figurer
dans Mort
à crédit sous le
nom du cousin Gustave
Sabayot, médecin à la "
Chapelle-Jonction ".
Leurs relations ne furent jamais très cordiales et se détériorèrent pour
de bon à la publication de
Voyage au bout de la nuit,
quand Jacques Destouches fit
savoir par voie de presse
qu'il n'était pas l'auteur
de ce livre et n'avait
rien à voir avec lui.
Antoine, c'était autre chose. Il avait vaincu brutalement tous les élans
de la vadrouille d'une façon
vraiment héroïque. Il était
né lui aussi tout près du
grand Sémaphore.
Quand son père était mort, un professeur de Rhétorique, il s'était
précipité dans les " Poids
et Mesures ", une place
vraiment stable. Pour être
tout à fait certain il avait
même épousé une demoiselle
des " Statistiques ". |
|
|
|
|
Mais
ça revenait le tracasser des
envies lointaines...
Il gardait du vent dans la
peau, il se sentait pas
assez enfoui, il arrêtait
pas de s'étriquer.
Avec sa femme il venait nous voir au Jour de l'An.Tellement ils faisaient
d'économies, ils mangeaient
si mal, ils parlaient à
personne, que le jour où ils
sont crounis, on se
souvenait plus d'eux dans le
quartier. Ce fut la
surprise. Ils ont fini
francs-maçons, lui d'un
cancer, elle d'abstinence.
On l'a retrouvée sa femme, la Blanche, aux Buttes-Chaumont. C'est là
qu'ils avaient l'habitude de
passer toujours leurs
vacances. Ils ont mis quand
même
quarante ans, toujours
ensemble, à se suicider.
(Romans 1, Mort à crédit, Pléiade, 1981, p 556). |
|
|
|
|
|
Georges Destouches, l'oncle
Antoine |
|
|
|
|
L'oncle Arthur
Charles Destouches qui
apparaît dans
Mort à crédit
sous le visage de l'oncle
Arthur, était un gentil
garçon qui n'avait pas eu de
chance. Il avait été placé
très jeune en apprentissage
chez de vagues cousins, les
Terrier, qui tenaient à
Courbevoie le café la
Glaneuse.
C'étaient des gens hargneux
qui le faisaient coucher
dans une soupente infâme
avec un autre pauvre petit,
un phtisique qui crachait le
sang.
Un beau matin il avait décidé de filer, pour courir sa chance dans Paris
où il fut ballotté de l'un
vers l'autre, incapable de
se fixer. Vendeur au
Printemps et au Bon
Marché, il fut
renvoyé d'un peu partout. Il
avait pourtant un excellent
coup de crayon grâce auquel
il finit par décrocher un
emploi comme dessinateur de
catalogues chez un
confectionneur de la rue du
Sentier. Il profita de cette
pause pour se marier.
Mais c'était trop beau. La
maison supprima cet emploi
et il perdit sa femme, morte
à l'âge de vingt-huit ans.
Il entra comme ponceur de
broderies chez Saussais,
rue Montmartre. La broderie
passa de mode. Alors il alla
tirer des plans chez un
architecte et donna libre
cours au penchant qu'il
avait pour l'absinthe,
s'enlisant irrésistiblement
dans une bohème incurable.
Tout le monde l'aimait bien
l'oncle Charles, mais en
avait un peu honte. |
|
|
|
|
|
|
Charles Destouches, l'oncle
Arthur |
|
|
|
L'oncle Arthur était ravagé
par les dettes. De la
rue Cambronne à Grenelle, il
avait emprunté tellement
et jamais rendu à personne
que sa vie était plus
possible, un panier percé.
Une nuit, il a déménagé à la
cloche de bois. Un poteau
est venu pour l'aider. Ils
ont arrimé leur bazar sur
une voiture avec un âne. Ils
s'en allaient aux environs.
Ils sont passés nous
avertir, comme on était
déjà couchés.
Ils avaient repéré une cambuse avec son copain, où personne viendrait
l'emmerder, sur les coteaux
d'Athis-Mons. Le lendemain
déjà les créanciers, ils se
sont rabattus sur nous. Ils
démarraient plus du
Passage
les vaches !... Ils allèrent
même relancer Papa au bureau
à la Coccinelle.
C'était une
honte. Du coup, il faisait
atroce mon père... Il
retournait au pétard...
-
Quelle clique ! Quelle
engeance !...
|
|
|
|
|
Quelle
sale racaille toute cette
famille ! Jamais une minute
tranquille ! On vient me
faire chier même au boulot
!... Mes frères se tiennent
comme des bagnards ! Ma sœur
vend son cul en Russie ! Mon
fils a déjà tous les vices !
Je suis joli ! Ah ! je suis
fadé !... Ma
mère elle trouvait rien à
redire... Elle essayait plus
de discuter... Il pouvait
s'en payer des tranches...
" Nous irons le voir
dimanche prochain !... qu'a
alors décidé mon père. Je
lui dirai, moi, d'homme à
homme, toute ma manière de
penser !... "
Nous partîmes à l'aube pour le trouver à coup sûr pour pas qu'il soye déjà
en bombe... Enfin on l'a
découvert ...
Je croyais le trouver l'oncle Arthur, ratatiné, repentant, tout à fait
foireux, dans un recoin
d'une caverne, traqué par
trois cents gendarmes... et
grignotant des rats
confits... L'oncle Arthur
c'était autre chose... Nous
le trouvâmes attablé déjà au
bistrot à la "
Belle Adèle ".
Il nous fit fête sous les
bosquets... Il buvait sec à
crédit et pas du vinaigre
!... Un petit
muscadet rosé... Un "
reglinguet " de première
zone... Il se portait à
merveille... Jamais il
s'était senti mieux... Il
égayait tout le voisinage...
On le trouvait
incomparable... On accourait
pour l'entendre... Jamais il
y avait eu tant de clients à
la "
Belle Adèle "... |
|
|
|
|
(...) " Arthur ! Veux-tu
m'écouter un instant !...
Tes créanciers sont
suspendus à notre porte !...
du matin au soir !... Ils
nous harcèlent !...
M'entends-tu ?
" Arthur balayait d'un geste
ces évocations miteuses. Et
mon père, il le
regardait comme un pauvre
obstiné ballot... Il
avait pitié en somme !
"
Allons venez tous par ici
!... Viens
Auguste ! Tu parleras plus
tard ! Je vais
vous montrer le plus beau
point de vue de la région
!... Saint-Germain n'existe
pas !... Encore un petit
raidillon... Le chemin
de gauche et puis la voûte
de verdure... Au bout c'est
mon atelier !...
" Il appelait ainsi sa
cabane... Elle était pépère
c'est exact comme situation.
Il ne payait aucun
loyer, pas un fifrelin. |
|
|
|
|
|
 |
|
Avant de tomber à l'eau |
|
|
|
Soi-disant il gardait
l'étang d'un propriétaire.
L'étang se remplissait qu'en
hiver. Il était bien vu par
les dames... Il avait
affranchi les bonnes. Y
avait à croûter chez lui et
en abondance !... Du
muscadet comme en bas, du
saucisson, des artichauts et
des petits-suisses... En
pagaye alors ! Il était pas
malheureux... Il nous a
parlé de ses commandes...
Des enseignes pour tous les
bistrots, les épiceries, les
boulangeries..."
Ils feront |
|
|
|
|
l'utile, moi l'agréable !
" C'est ainsi qu'il voyait
la vie... Y avait plein
d'esquisses sur les murs : "
Au brochet farci " avec un
poisson comac en bleu, rouge
et vermillon... " La Belle
Marinière " pour une
blanchisseuse amie, avec des
tétons lumineux, une idée
très ingénieuse...
L'avenir était assuré. On pouvait se réjouir. Avant qu'on reparte au
village, il a tout enfoui
dans trois ou quatre
cruches, toute
la boustifaille et le tutu
blanc, comme un trésor dans
un sillon... Il voulait pas
laisser sa trace. Il se
méfiait des gens qui
passent. Il a écrit avec une
craie sur sa porte : " Je
reviendrai jamais.
"
On est descendu vers l'écluse, il connaissait les mariniers. On a regardé
les remorqueurs, le
mouvement du sas des
péniches.
[...] Plus loin c'est Villeneuve-Saint-Georges... La travée grise de
l'Yvette après
le coteau... En bas, la
campagne... la plaine... le
vent qui prend son élan...
trébuche au
fleuve... tourmente le
bateau-lavoir... C'est
l'infini clapotis... les
triolets des branches dans
l'eau... Il est plus
question de dettes... On
n'en parle plus... C'est la
force de l'air qui nous
grise... On déconne avec
l'oncle Arthur... Il veut
nous faire traverser. Ma
mère refuse
qu'on l'embarque... Il monte
tout seul dans un bachot. Il
va nous montrer ses talents.
Il rame à contre-courant.
Mon père s'anime et lui
prodigue mille conseils,
l'exhorte à toutes
les prudences. Même ma
pauvre mère se passionne.
Elle se méfie déjà du pire. |
|
|
|
|
L'oncle Arthur dérange les
pêcheurs, de leur banquette
ils sèment au vol les
asticots... Ils
l'enguirlandent
énormément...
Il cafouille dans les nénuphars... Il tourne, il prend le petit goulet, il
faut qu'il oblique
en vitesse vers les
sablières qu'il se réfugie
de la " grande Touilleuse ".
Elle s'annonce de loin, la "
Fleur des carrières " elle
avance à la force des
chaînes, dans un formidable
boucan... Elle fait tout
remonter alors. |
|
|
|
 |
|
Inondations à
Villeneuve-St-Georges |
|
|
|
|
|
|
On
se retrouve à la "Perte du
Goujon" |
|
|
|
Elle éclabousse, défonce les
deux rives à la fois...
C'est la terreur et le
désastre partout où elle
passe... La flottille des
bords capote, carambole dans
les piquets... Trois biefs à
la fois chahutent... C'est
la catastrophe des bateaux !
[...] Mon oncle il se prend
dans un filin... Il a pas le
temps de toucher la rive...
Au clapot, son bachot
soulève... Il perd sa
rame... Il s'affole... Il
rebiffe... Il bascule... Il
tombe au sirop exact comme "
les Joutes Lyonnaises "
en arrière " plat cul " !...
Heureusement qu'il sait
nager !... On se précipite,
on le cajole, on le
félicite...
[...] Tout le monde se retrouve à la " Perte du Goujon ", le rendez-vous
des éclusiers, on se
congratule. |
|
|
|
|
C'est le moment des
apéros... A peine le temps
de se sécher, mon
oncle Arthur réunit toutes
ses connaissances... Les
petites amies viennent
l'embrasser... Nous restons
encore pour la soupe... On
ne veut plus du tout qu'il
retourne à l'étang
l'oncle Arthur.
Nous sommes repartis vers la gare... On s'est éclipsés en douce pendant
qu'il roucoulait encore...
Mais mon père était pas
content... Il marronnait à
l'intérieur... Il s'en
voulait énormément de pas
lui avoir dit son fait... Il
avait manqué d'aplomb. On y
est retourné encore une
fois. Il avait un nouveau
canot avec une vraie voile
Arthur... Il louvoyait
en chantant " Sole mio ".
C'était plus tenable pour
papa... Ca pouvait pas
continuer...
Bien avant l'apéritif, on a
filé comme des péteux... On
nous a pas vus repartir...
On y est jamais retourné le
voir... C'était plus
possible sa fréquentation...
Il nous débauchait...
(Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.126).
L'oncle
Rodolphe
Mais le plus cloche de la
famille, c'était sûrement
l'oncle Rodolphe, il était
tout à fait sonné. Il se
marrait doucement quand on
lui parlait. Il se répondait
à lui-même. Ça durait des
heures. " (Mort
à crédit, Romans, Pléiade,
1981, p.558).
(...) C'est lui, René
Destouches, qui était tombé
du haut de la falaise de
Sainte-Adresse et qui ne
s'en était jamais très bien
remis. Il lui arrivait même
parfois de battre carrément
la campagne, comme le jour
de l'enterrement de sa mère,
quand il se mit à siffloter
dans le cortège.
Quelques jours secrétaire
au Crédit lyonnais, mais par
protection, puis pour un
temps barnum à l'Exposition
universelle de 1900, il
végéta le reste de ses jours
comme employé subalterne à
la
Compagnie des téléphones.
Les uns et les autres
fournissaient à Fernand
Destouches un inépuisable
réservoir d'exemples et
d'enseignements qui
alimentaient à longueur
d'année les conversations
autour de la table
familiale. "
(François Gibault, Céline 1894-1932, Le Temps des espérances, Mercure
de France, 1985, p. 52). |
|
|
|
|
Mais le plus cloche de la
famille, c'était sûrement
l'oncle Rodolphe. Il se
marrait
doucement quand on lui
parlait. Il voulait vivre
seulement qu'à l'air. Il a
jamais voulu tâter d'un seul
magasin, ni des
bureaux, même comme gardien
et même de nuit.
Pour croûter, il préférait rester dehors, sur un banc. Il se méfiait des
intérieurs. Quand vraiment
il avait trop faim, alors,
il venait à la maison. Il
passait le soir. C'est qu'il
avait eu trop d'échecs. La "
bagotte ", son casuel des
gares, c'était un
métier d'entraînement. Il
l'a fait pendant plus
de vingt ans. Il tenait la
ficelle des " Urbaines ", il
a couru comme un lapin après
les fiacres et les bagages,
aussi longtemps qu'il a pu.
Son coup de feu c'était
le retour des vacances. |
|
|
|
|
|
Pour
croûter, dehors sur un banc. |
|
|
|
|
Ça lui donnait faim son
truc, soif toujours. Il
plaisait bien aux cochers. A
table, il se tenait
drôlement. Il se levait le
verre en main, il trinquait
à la santé, il entonnait une
chanson... Il s'arrêtait au
milieu... Il se pouffait
sans rime ni raison, il en
bavait plein sa
serviette... On le
raccompagnait chez lui. Il
se marrait encore. Il
logeait rue Lepic, au "
Rendez-vous du Puy-de-Dôme
", une cambuse sur la cour.
Il avait son fourbi par
terre, pas une seule chaise,
pas une table.
Au moment de l'Exposition,
il était devenu " Troubadour
". Il faisait la retape au "
Vieux Paris ",
sur le quai, devant les
tavernes en carton. Son
cotillon, c'était des loques
de toutes les couleurs. "
Entrez voir le " Moyen Age !
"... Il se
réchauffait en gueulant, il
battait la semelle. Le soir,
quand il venait dîner,
attifé en carnaval, ma mère
lui faisait un " moine "
exprès. Il avait toujours
froid aux pieds. Il a
compliqué les choses
il s'est mis avec une "
Ribaude ", une qui faisait
la postiche, la Rosine, à
l'autre porte, dans une
caverne en papier peint. |
|
|
|
|
|
|
La retape au " Vieux Paris
" |
|
|
|
Une pauvre malheureuse, elle
crachait déjà ses poumons.
Ça a pas duré trois mois.
Elle est morte dans sa
chambre même au "
Rendez-vous ". Il voulait
pas qu'on l'emmène. Il
revenait chaque soir coucher
à côté. C'est à l'infection
qu'on s'est aperçu. Il est
devenu alors furieux. Il
comprenait pas que les
choses périssent.
C'est de force qu'on l'a enterrée. Il voulait la porter lui-même, sur " un
crochet ", jusqu'à Pantin.
Enfin, il a repris sa faction en face l'Esplanade, ma mère était indignée.
"
Habillé comme un chienlit !
avec un froid
comme il y en a ! c'est
vraiment un crime ! "
Ce qui la tracassait
surtout, |
|
|
|
|
c'est qu'il mette pas son
pardessus. Il en avait un à
papa. On m'envoyait pour me
rendre compte, moi qu'avais
pas l'âge je pouvais passer
le tourniquet franco sans
payer.
Il était là derrière la grille, en troubadour. Il était redevenu tout
souriant Rodolphe. "
Bonjour ! qu'il me faisait.
Bonjour, mon petit fi !...
Tu la vois hein ma Rosine
?... "
Il me désignait plus loin
que la Seine, toute la
plaine... un point dans la
brume... "
Tu la vois ?
" Je lui disais " oui
". Je le contrariais pas.
Mes parents, je les
rassurais. Tout esprit
Rodolphe !
A la fin de 1913, il est parti dans un cirque. On a jamais pu savoir ce
qu'il était devenu. On l'a
jamais revu.
(Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.63).
Il reste, à la lecture de
toutes ces transformations
et transpositions de sa
propre famille, que Céline,
affabulant à souhait, même
s'il utilise le grotesque et
le ridicule, ne tombe pas
dans l'injustice et
le méchant. Le génie de
l'écrivain-romancier
apparaît chaque
fois pleinement quand il
donne à son œuvre, et donc à
ses personnages, une
dimension épique aux
évènements les plus
ordinaires de
leur existence.
Mais
quand Ferdinand devra
décider, épuisé, " chialant
comme une madeleine", le
choix pour la suite de son
parcours, il ne se
trompera pas.
Fini les moqueries, les railleries : c'est bien vers l'oncle Edouard qu'il
se dirigera, vers celui qui
l'a toujours et en toutes
circonstances défendu,
conseillé et protégé...
Et, ci-dessous, le génial dessinateur Tardi nous montre le moment décisif
de la fin de Mort à
crédit où, les
pérégrinations de
Ferdinand maintenant bien
terminées, l'oncle, s'il est
bienveillant, ne
peut comprendre sa
décision... |
|
|
|
|
- Partir ! Partir ! Mais
partir où ?... Mais ça te
turlupine, mon petit crabe
!...
Mais je te comprends plus du
tout !... Tu veux retourner
dans ton bled ?... T'en
veux pousser des carottes ?
- Oh ! Non ! mon oncle... Ça
je veux pas !... Je voudrais
m'engager...
(Mort à crédit, Gallimard,
1990, p. 677). |
|
|
|
|
|