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ANNEE 2018
Janvier Février Mars Avril Mai Juin Juillet Août Septembre Octobre Novembre Décembre
                            31  Info 01  6  Info 02 3  Info 04 15  Info 07 13  Info 09
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                                    33  Info 06        
                                               

 

ANNEE 2019
Janvier Février Mars Avril Mai Juin Juillet Août Septembre Octobre Novembre Décembre
3  Info 11 13  Info 14 14  Info 16 11  Info 18 9  Info 20 6  Info 22 1  Info 24 8 Info 27 5  Info 29 3  Info 31 9  Info 34 12  Info 37
17  Info 12 27  Info 15 28  Info 17 25  Info 19 23  Info 21 19  Info 23 11  Info 25 22 Info 28 19  Info 30 17  Info 32 14  Info 35 26  Info 38
30  Info 13                     25  Info 26         31  Info 33 28  Info 36    
                                               

 

ANNEE 2020
Janvier Février Mars Avril Mai Juin Juillet Août Septembre Octobre Novembre Décembre
9  Info 39 6  Info 41 5  Info 43 3  Info 45 15  Info 48 12  Info 50 08  Info 52 06  Info 54                
23  Info 40 20  Info 42 19  Info 44 16  Info 46 29  Info 49 25  Info 51 23  Info 53                    
            30  Info 47                                
                                               

 

CELINE EN PHRASES

 

 


LA TENDRESSE...

 

 

 

 " Parfois, ça me remonte à la gorge. Je ne suis pas si carne qu'on croit. J'ai honte de ne pas être plus riche en cœur et en tout... "

  (Confidence à André Brissaud quelques mois avant sa mort).

  Et plus loin :

 " La condition humaine, c'est la souffrance, n'est-ce pas, je n'aime pas la souffrance ni pour moi ni pour les autres... Vous comprenez ?... "

 

 


Un " laissez-passer "... juste le temps d'aller voir la dalle...

 

 

 

 Je peux pas me faire à cette tristesse... elle est enterrée Père-Lachaise, allée 14, division 20... Tout est survenu d'une façon... elle a jamais su ce que j'étais devenu... je lui porterais un pot de marguerites... c'était sa fleur la marguerite... Marguerite Louise Céline Guillou... Elle est morte de chagrin de moi et d'épuisement d'effort du cœur... des palpitations, d'inquiétudes... de tout ce qu' "on" disait... pensez les gens de l'avenue de Clichy !... les bancs... l'opinion publique !...
 [...] Je l'ai vu rire, moi, sur des dentelles, sur les " Malines ", les " Bruges ", des finesses araignées, des petits nœuds, des raccords, ma mère, surfils, qu'elle se crevait les yeux... ça devenait des dessus de lit immenses, de ces Paradis à coquettes, de ces gracieusetés de dessin... de ces filigranes de joliesse... que personne maintenant comprend plus !... c'est en allé avec l'Epoque... c'était trop léger... la Belle !... c'était des musiques sans notes, sans bruit... pour l'ouvrière c'était ses yeux... 
 [...] Je voudrais bien un " laissez-passer " pour le Père-Lachaise, aller voir la dalle, le nom... Oh ! l'impertinence ! qu'ils suffoquent ! Excrément ! qu'ils hurlent, hors Patrie !... A moi ? De Courbevoie ! eux qui viennent de replis de fumiers qu'aucune carte mentionnera jamais ! de ces désolations de sous-steppes qu'ont même pas de poteaux ! d'urinoirs ! de mares ! de grammaires ! c'est l'outrecuidance qui me tuera ! vous verrez ! verrez les cruautés de ces rebuts !
 (Féerie pour une autre fois, Folio, 1985, p. 76).

 

 

 

 

      Le sergent ALCIDE.

 

.

" Le matériel à écrire d'Alcide tenait dans une petite boîte à biscuits tout comme celle que j'avais connue à Branledore, tout à fait la même. Tous les sergents rengagés avaient donc la même habitude. Mais quand il me vit l'ouvrir sa boîte, Alcide, il eut un geste qui me surprit pour m'en empêcher. J'étais gêné. " Ah ! ouvre-là, va ! qu'il a dit enfin. Va ça ne fait rien ! " Tout de suite à l'envers du couvercle était collée une photo d'une petite fille. Rien que la tête, une petite figure bien douce d'ailleurs avec des longues boucles, comme on les portait dans ce temps-là. Je pris le papier, la plume et je refermai vivement la boîte.

J'imaginais tout de suite qu'il s'agissait d'un enfant, à lui, dont il avait évité de me parler jusque-là. Il bafouillait. Je ne savais plus où me mettre moi. Il fallait bien que je l'aide à me faire sa confidence. Ça serait une confidence tout à fait pénible à écouter, j'en étais sûr. - C'est rien ! l'entendis-je enfin. C'est la fille de mon frère... Ils sont morts tous les deux... - Ses parents ?... - Oui, ses parents... - Qui l'élève alors maintenant ? Ta mère ? que je demandai moi, comme ça, pour manifester de l'intérêt. - Ma mère, je l'ai plus non plus... - Qui alors ? - Eh bien moi ! Il ricanait, cramoisi Alcide, comme s'il venait de faire quelque chose de pas convenable du tout. Il se reprit hâtif : - C'est-à-dire je vais t'expliquer... Je la fais élever à Bordeaux chez les Sœurs... Mais pas des Sœurs pour les pauvres, tu me comprends hein !... Chez des Sœurs " bien "... Puisque c'est moi qui m'en occupe, alors tu peux être tranquille. Je veux que rien lui manque ! Ginette qu'elle s'appelle ... C'est une gentille petite fille ... Comme sa mère d'ailleurs... Elle m'écrit, elle fait des progrès, seulement, tu sais, les pensions comme ça, c'est cher... Surtout que maintenant elle a dix ans... Je voudrais qu'elle apprenne le piano en même temps... Qu'est-ce que t'en dis toi du piano ?... C'est bien, le piano, hein, pour les filles ?... Tu crois pas ?... Et l'anglais ? C'est utile l'anglais aussi ?... Tu sais l'anglais toi ?...

Je ne savais pas quoi lui répondre moi, je n'étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j'en devins tout rouge... A côté d'Alcide, rien qu'un mufle impuissant moi, épais, et vain j'étais, ... Y avait pas à chiquer. C'était net. Je n'osais plus lui parler, je m'en sentais soudain énormément indigne de lui parler. Moi qui hier encore le négligeais et même le méprisais un peu, Alcide. - Iras-tu bientôt la voir ? - Je crois que je ne pourrai pas avant trois ans... Tu comprends ici, je fais un peu de commerce... Alors ça lui aide bien... Si je partais en congé à présent, au retour la place serait prise ... surtout avec l'autre vache... Ainsi, Alcide demandait-il à redoubler son séjour, à faire six ans de suite à Topo, au lieu de trois, pour la petite nièce dont il ne possédait que quelques lettres et ce petit portrait.

Evidemment Alcide évoluait dans le sublime à son aise et pour ainsi dire familièrement, il tutoyait les anges, ce garçon, et il n'avait l'air de rien. Il avait offert sans presque s'en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l'annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas. Il s'endormit d'un coup, à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ça serait pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants. "
 (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, page 160).

 

 

 

 

                   MOLLY

 

 " Le train est arrivé en gare. Je n'étais plus très sûr de mon aventure quand j'ai vu la machine. Je l'ai embrassé Molly avec tout ce que j'avais encore de courage dans la carcasse. J'avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les hommes. C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore... J'ai écrit souvent à Détroit et puis ailleurs à toutes les adresses dont je me souvenais et où l'on pouvait la connaître, la suivre Molly. Jamais je n'ai reçu de réponse. La Maison est fermée à présent. C'est tout ce que j'ai pu savoir. Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut encore me lire, qu'elle sache bien que je n'ai pas changé pour elle, que je l'aime encore et toujours, à ma manière, qu'elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n'est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons ! J'ai gardé tant de beauté d'elle en moi et pour au moins vingt ans encore, le temps d'en finir.

Pour la quitter il m'a fallu certes bien de la folie et d'une sale et froide espèce. Tout de même, j'ai défendu mon âme jusqu'à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais pas, j'en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m'avait fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d'Amérique. "
  (Voyage au bout de la nuit, folio, p.232).

 

 

 

 

                 BEBERT

 


Elle a duré des semaines la maladie de Bébert. J'y allais deux fois par jour pour le voir. Les gens du quartier m'attendaient devant la loge, sans en avoir l'air et sur le pas de leurs maisons, les voisins aussi. C'était comme une distraction pour eux. On venait pour savoir de loin si ça allait plus mal ou mieux. (...) Des conseils, j'en ai reçu beaucoup à propos de Bébert. Tout le quartier en vérité, s'intéressait à son cas. On parlait pour et puis contre mon intelligence. Quand j'entrais dans la loge, il s'établissait un silence critique et assez hostile, écrasant de sottise surtout. Elle était toujours remplie par des commères amies la loge, les intimes, et elle sentait donc fort le jupon et l'urine de lapin. Chacun tenait à son médecin préféré, toujours plus subtil, plus savant. Je ne présentais qu'un seul avantage moi, en somme, mais alors celui qui vous est difficilement pardonné, celui d'être presque gratuit, ça fait tort au malade et à sa famille un médecin gratuit, si pauvre soit-elle.

Bébert ne délirait pas encore, il n'avait seulement plus du tout envie de bouger. Il se mit à perdre du poids chaque jour. Un peu de chair jaunie et mobile lui tenait encore au corps en tremblotant de haut en bas à chaque fois que son cœur battait. On aurait dit qu'il était partout son cœur sous sa peau tellement qu'il était devenu mince Bébert en plus d'un mois de maladie. Il m'adressait des sourires raisonnables quand je venais le voir. Il dépassa ainsi très aimablement les 39 et puis les 40 et demeura là pendant des jours et puis des semaines, pensif.
I
(...) Passant devant la maison le soir j'entrais pour voir si tout ça n'était pas fini des fois. " Vous croyez pas que c'est avec la camomille au rhum qu'il a voulu boire chez la fruitière le jour de la course cycliste qu'il l'a attrapée sa maladie ? " qu'elle supposait tout haut la tante. Cette idée la tracassait depuis le début. Idiote. " Camomille ! " murmurait faiblement Bébert, en écho perdu dans la fièvre. A quoi bon la dissuader ? (...) Vers le dix-septième jour je me suis dit tout de même que je ferais bien d'aller demander ce qu'ils en pensaient à l'Institut Bioduret Joseph, d'un cas de typhoïde de ce genre, et leur demander en même temps un petit conseil et peut-être même un vaccin qu'ils me recommanderaient. Ainsi, j'aurais tout fait, tout tenté, même les bizarreries et s'il mourrait Bébert, eh bien, on n'aurait peut-être rien à me reprocher.

(...) Pendant mon stage dans les écoles pratiques de la Faculté, Parapine m'avait donné quelques leçons de microscope et témoigné en diverses occasions de quelque réelle bienveillance. J'espérais qu'il ne m'avait depuis ces temps déjà lointains tout à fait oublié et qu'il serait à même de me donner peut-être un avis thérapeutique de tout premier ordre pour le cas de Bébert qui m'obsédait en vérité.
Décidément, je me découvrais beaucoup plus de goût à empêcher Bébert de mourir qu'un adulte. On n'est jamais très mécontent qu'un adulte s'en aille, ça fait toujours une vache de moins sur la terre, qu'on se dit, tandis que pour un enfant, c'est tout de même moins sûr. Il y a l'avenir.
(...) Tout de même, j'aurais bien voulu être ailleurs et loin. J'aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu'on m'entende pas du tout rentrer chez moi. J'y étais cependant pour rien, moi, si Bébert n'allait pas mieux du tout. J'avais fait mon possible. Rien à me reprocher. C'était pas de ma faute si on ne pouvait rien dans des cas comme ceux-là. Je suis parvenu jusque devant sa porte, et je le croyais, sans avoir été remarqué. Et puis, une fois monté, sans ouvrir les persiennes j'ai regardé par les fentes pour voir s'il y avait toujours des gens à parler devant chez Bébert. Il en sortait encore quelques-uns des visiteurs de la maison, mais ils n'avaient pas le même air qu'hier les visiteurs. Une femme de ménage des environs, que je connaissais bien, pleurnichait en sortant.
" On dirait décidément que ça va encore plus mal, que je me disais. En tout cas, ça va sûrement pas mieux... Peut-être qu'il est déjà passé ? que je me disais. Puisqu'il y en a une qui pleure déjà !... " La journée était finie.

Je cherchais quand même si j'y étais pour rien dans tout ça. C'était froid et silencieux chez moi. Comme une petite nuit dans un coin de la grande, exprès pour moi tout seul. De temps en temps montaient des bruits de pas et l'écho entrait de plus en plus fort dans ma chambre, bourdonnait, s'estompait... Silence. Je regardais encore s'il se passait quelque chose dehors, en face. Rien qu'en moi que ça se passait, à me poser toujours la même question.
J'ai fini par m'endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j'étais fatigué de marcher et de ne trouver rien.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p. 277).


 

 

 

 

           Mme BONNARD

 

 Zut, j'avais pas envie de sortir... tout de même il a fallu... pas le jour même mais le lendemain... chercher des rognures pour Bébert... et puisque j'étais chez le Landrat, aller chez Mme Bonnard... je vous ai dit, ma plus vieille malade, 96 ans, bien délicate fragile malade... quelle gentillesse !... quelle distinction ! quelle mémoire !

Legouvé par cœur, toute sa poésie... tout Musset... tout Marivaux... il faisait bon dans sa chambre, je restais l'écouter, je lui tenais compagnie, elle me charmait... je l'admirais... pas beaucoup admiré les femmes, je peux dire, dans une pourtant juponnière vie... mais là je peux dire j'étais sensible... je sais pas si Arletty plus tard me fera le même effet... peut-être... le fameux mystère féminin est pas de la cuisse... les cliniques Baudeloque, Tarnier, toutes les maternités du monde regorgent de mystères féminins... qui pondent, saignent, avouent, hurlent ! pas mystères du tout ! c'est une autre onde beaucoup plus subtile que " braquemard, amur et ton cœur "... mystère féminin... c'est une sorte de musique de fond... oh ! pas capable comme ci !... comme ça !...

Mme Bonnard, la seule malade que j'aie perdue avait cette finesse, dentelle d'ondes... comme elle disait bien du Bellay... Charles d'Orléans... Louise Labé... j'ai failli avec elle comprendre certaines ondes... mes romans seraient tout autres... elle est partie...
  (D'un château l'autre, folio, p.305).

 

 

 

  LA VIEILLE DAME QUI TOUCHAIT L'IVOIRE EN VIRTUOSE

 

  J'arrive au premier étage... ça vient de ce côté-là... Un paravent... Je m'arrête... sur la pointe des pieds, je fais le détour. Maintenant je la vois la pianiste... C'est la petite vieille, je la connais bien... C'est la " grand'mère ", celle qui cause le français dans ce " Bon accueil "... Elle fait même des phrases, elle fignole... elle parle précieux...

C'est elle qui me donne les renseignements pour les visites que je désire... Je me planque dans un coin de la pièce... je ne fais aucun bruit... J'écoute bien attentivement... Elle m'en avait jamais parlé, qu'elle en touchait merveilleusement du piano... Jamais... C'était trop d'effacement. Je lui en tenais rigueur... Nous étions pourtant bons amis... Ca faisait trois semaines au moins que chaque soir sur les midi je traversais toute l'avenue... pour lui présenter mes devoirs... et puis cancaner un petit peu... casser du sucre... Elle était fine comme de l'ambre cette petite vieille, et puis aimable au possible...

Là, sur ma chaise, je mouftais pas... l'écoutant... J'ai tout entendu... une exécution parfaite... d'abord presque toutes les " Préludes " et puis Haydn, la " cinquième "... Je dis pas Haydn pour prendre un genre. En plus de mes dons personnels, j'ai fréquenté une pianiste, des années... Elle gagnait sa vie sur Chopin et sur Haydn... Vous dire que je connais les œuvres... et sensible à la qualité... Eh bien, je l'affirme comme je le pense, la grand'mère c'était une artiste...
Au bout d'un moment, je suis parti, comme j'étais venu, sur les pointes. Le lendemain d'abord, je voulais pas lui en parler de cette indiscrète audition... enfin je l'ai félicitée... qu'elle touchait l'ivoire en virtuose... et même infiniment mieux !... Sans aguicheries, sans clinquant, sans bouffées de pédales... Elle a compris par mes paroles que je savais apprécier... et puis que vu mon raffinement j'étais bien capable d'une réelle conversation...

En parlant bien bas, plus bas, elle m'a mis un peu au courant... " Je suis " nouvelle " dans ce pays, vous me comprenez, Monsieur Céline ?... " Nouvelle " non par l'âge, hélas !... Mais par la date de mon retour... Je suis restée absente vingt ans !...
Voici un an que je suis revenue... J'ai fait beaucoup de musique à l'étranger... Je donnais parfois des concerts... et toujours des leçons... J'ai voulu rentrer... les voir... me voici... Ils ne m'aiment pas beaucoup, Monsieur Céline... Je dois demeurer cependant... C'est fini !... Il faut !... Ils ne veulent pas de moi comme musicienne... Mais ils ne veulent pas que je parte... Je suis trop vieille pour le piano... me disent-ils... Mais surtout mon absence depuis tant d'années... leur semble suspecte...
 (Bagatelles pour un massacre, Omnia Veritas Ltd, p.277).

 

 

 

 

         LA CHIENNE BESSY

 

 

Le même mystère avec Bessy, ma chienne, plus tard, dans les bois, au Danemark... elle foutait le camp... je l'appelais... vas-y !... elle entendait pas !... elle était en fugue... et c'est tout !... elle passait nous frôlait tout contre... dix fois !... vingt fois !... une flèche !... et à la charge autour des arbres !... si vite vous lui voyiez plus les pattes ! bolide ! ce qu'elle pouvait de vitesse !... je pouvais l'appeler ! j'existais plus !... pourtant une chienne que j'adorais... et elle aussi... je crois qu'elle m'aimait... mais sa vie animale d'abord ! pendant deux... trois heures... je comptais plus... elle était en fugue, en furie dans le monde animal, à travers futaies, prairies, lapins, biches, canards... elle me revenait les pattes en sang, affectueuse... elle est morte ici à Meudon, Bessy, elle est enterrée là, tout contre, dans le jardin, je vois le tertre... elle a bien souffert pour mourir... je crois, d'un cancer... elle a voulu mourir que là, dehors... je lui tenais la tête... je l'ai embrassée jusqu'au bout... c'était vraiment la bête splendide... une joie de la regarder... une joie à vibrer... comme elle était belle !... pas un défaut... pelage, carrure, aplomb... oh, rien n'approche dans les Concours !...

(...) A Meudon, Bessy, je le voyais, regrettait le Danemark... rien à fuguer à Meudon !... pas une biche !... peut-être un lapin ?... peut-être !... je l'ai emmenée dans le bois de Saint-Cloud... qu'elle poulope un peu... elle a reniflé... zigzagué... elle est revenue presque tout de suite... deux minutes... rien à pister dans le bois de Saint-Cloud !... elle a continué la promenade avec nous, mais toute triste... c'était la chienne très robuste !... on l'avait eue très malheureuse, là-haut... vraiment la vie très atroce... des froids -25°... et sans niche !... pas pendant des jours... des mois !... des années !... la Baltique prise...

Tout d'un coup, avec nous, très bien !... on lui passait tout !... elle mangeait comme nous !... elle foutait le camp... elle revenait... jamais un reproche... pour ainsi dire dans nos assiettes elle mangeait... plus le monde nous a fait de misères plus il a fallu qu'on la gâte... elle a été !... mais elle a souffert pour mourir... je voulais pas du tout la piquer... lui faire même un petit peu de morphine... elle aurait eu peur de la seringue... je lui avais jamais fait peur... je l'ai eue, au plus mal, bien quinze jours... oh, elle se plaignait pas, mais je voyais... elle avait plus de force... elle couchait à côté de mon lit... un moment, le matin, elle a voulu aller dehors... je voulais l'allonger sur la paille... juste après l'aube... elle voulait pas comme je l'allongeais... elle a pas voulu... elle voulait être un autre endroit... du côté le plus froid de la maison et sur les cailloux... elle s'est allongée joliment... elle a commencé à râler... c'était la fin... on me l'avait dit, je le croyais pas... mais c'était vrai, elle était dans le sens du souvenir, d'où elle était venue, du Nord, du Danemark, le museau au nord, tourné nord... la chienne bien fidèle d'une façon, fidèle aux bois où elle fuguait, Korsör, là-haut... fidèle aussi à la vie atroce... les bois de Meudon lui disaient rien... elle est morte sur deux... trois petits râles... oh, très discrets... sans du tout se plaindre... ainsi dire... et en position vraiment très belle, comme en plein élan, en fugue, là-haut d'où elle venait, où elle avait souffert... Dieu sait !
Oh, j'ai vu bien des agonies... ici... là... partout... mais de loin pas des si belles, discrètes... fidèles... ce qui nuit dans l'agonie des hommes c'est le tralala... l'homme est toujours quand même en scène... le plus simple...
  (D'un château l'autre, Gallimard, 1969, p.130).

 

 

                                                          * * * * * * * * * * *

 

 

 

  Céline est un poète de la tendresse ; je l'écris avec force afin de faire oublier tous les refrains contraires, les jugements superficiels, les affirmations visant à dresser l'image définitive d'un écrivain au style flamboyant mais coupable de tous les maux et des pires perversions.
  " Ma fureur n'est que l'effervescence de ma pitié. "
 Je trouve la phrase de Léon Bloy, cet autre pourfendeur de la sottise et des hypocrisies, parfaitement adaptée à Céline ; à Céline, poète de la tendresse, à sa manière, forcené sans doute, mais forcené tendre en somme, diluant ou égarant dans la violence, dans l'injure parfois, une gentillesse, une attention aux autres, une émotion naturelles.
 Tout un pan de la sensibilité célinienne relève d'une sincère compassion, d'une candeur souvent touchante et des sortilèges hérités de l'enfance. Un feu, un souffle puissant embrasent l'œuvre de Céline, non par la haine ou le constat satisfait des bassesses et des turpitudes, mais une tonitruante révolte qui hurle un amour déçu de la vie, et la souffrance, et la misère des hommes.
 (Pierre Lainé, Céline, Qui suis-je ?, Pardès, 2005, p.34). 

 

 

       MYOPIE POUR DEUX CHERCHEURS !...
    Une question nous vient alors à l'esprit après cette lecture :

  - " Comment, durant plus de quinze ans de travail, loupe en main, une agrégée de lettres modernes et un sociologue, directeur de recherche au CNRS honoraire français, dans un pavé de 1175 pages paru en 2017, n'ont pas pu trouver la moindre trace, parcelle, de cette tendresse ?... "