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ANNEE 2018
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ANNEE 2019
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30  Info 13                     25  Info 26         31  Info 33 28  Info 36    
                                               

 

ANNEE 2020
Janvier Février Mars Avril Mai Juin Juillet Août Septembre Octobre Novembre Décembre
9  Info 39 6  Info 41 5  Info 43 3  Info 45 15  Info 48 12  Info 50 08  Info 52 06  Info 54 04  Info 56 02  Info 58        
23  Info 40 20  Info 42 19  Info 44 16  Info 46 29  Info 49 25  Info 51 23  Info 53 21 Info 55 18  Info 57            
            30  Info 47                                
                                               

 

CELINE EN PHRASES

 



Le PARIS de CELINE
 

 
 


LE PASSAGE CHOISEUL
 

 

 

 

 

 

 

 

 


 En 1899, le Passage Choiseul voit les parents de Louis-Ferdinand Destouches s'installer au 67 puis au 64. Celui-ci a cinq ans.
C'est là que se sont implantées les maisons-mères des banques, c'est dans le IIe arrondissement qu'est érigée la Bourse.
On sourit quand on sait que l'ironie du sort veut qu'à quelques mètres de l'entrée du Passage, se trouve le restaurant " Drouant ". Avant l'attribution de chaque prix Goncourt, les membres du jury s'y réunissent pour annoncer, du perron, le nom du nouveau lauréat.
 Dans Mort à crédit, le Passage Choiseul devient le passage des Bérésinas. " Le type d'humanité qui s'y niche et que décrivait déjà Zola dans Pot-Bouille est composé d'artisans affairés, marchands de pacotille, colporteurs et truqueurs en tout genre, petits commerçants qui tirent le diable par la queue. "
(Paris-Céline, P. Buisson).
 
 " Pour parler de notre Passage Choiseul, question du quartier et d'asphyxie : le plus pire que tout, le plus malsain : la plus énorme cloche à gaz de toute la Ville Lumière !... trois cents becs Auer permanents !... l'élevage des mômes par asphyxie !... (D'un château l'autre).
 
 " Moi, j'ai été élevé au passage Choiseul dans le gaz de 250 becs d'éclairage. Du gaz et des claques, voilà ce que c'était, de mon temps, l'éducation. J'oubliais : du gaz, des claques et des nouilles. Parce que ma mère était dentellière, que les dentelles ça prend les odeurs et que les nouilles n'ont aucune odeur. "
(Cahiers Céline 2).

 
 " En haut, notre dernière piaule, celle qui donnait sur le vitrage, à l'air c'est-à-dire, elle fermait par des barreaux, à cause des voleurs et des chats. C'était ma chambre, c'est là aussi que mon père pouvait dessiner quand il revenait des livraisons. " (Mort à crédit).

 

 

 

 

LES BOUFFES-PARISIENS

 

 

 


 
  " On peut dire que j'ai assisté à la fin des chansons.
 Au début, avant la guerre de 14, chaque fois qu'il entrait une arpette ou une midinette au début du passage, elle commençait à chanter. Elle chantait pendant toute la durée du passage.
Et puis, après 14, on n'a plus chanté dans le passage.
C'est un signe des temps. C'est tout ce qu'on avait comme distraction,

 

 

la chanson des petits apprentis et des midinettes. " (Interview avec P. Dumayet, Cahiers Céline 2).
 "
Dans ce Paris d'avant-guerre, la chanson est partout : dans les rues, les cafés-concerts et les cabarets. Elle est la référence majeure, le trésor ambulant de la culture populaire.

 


Romances, chansons comiques ou patriotiques, réalistes ou grivoises, elle est, comme la langue française, le signe d'appartenance à une communauté de pensée, de ressenti, de vécu. "
(Paris-Céline, Patrick Buisson).
 

 

 


L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900

 

 

 

 

        Tour Eiffel

 

 

 

      Le globe Céleste

 

 

 

 

  C'est la cinquième exposition universelle organisée à Paris après celle de 1855, 1867,1878 et celle de 1889. Elle se veut manifestation emblématique de la Belle Epoque, avec comme thème " Le Bilan du siècle ".
  Inaugurée par le président Emile Loubet la veille, elle ouvre ses portes le 15 avril, se termine le 12 novembre et aura accueilli plus de 50 millions de visiteurs.
  Répartie sur deux sites :
- 112 hectares du Champ-de-Mars et de la colline de Chaillot, d'une part, à l'esplanade des Invalides et le cours la Reine au niveau de la place de la Concorde, d'autre part, en passant par les rives de la Seine.
- 104 hectares au Bois de Vincennes pour l'expo sur l'agriculture, les maisons ouvrières, les chemins de fer, les concours sportifs.
Dix fois plus étendue que celle de 1855, elle comporte 136 entrées et accueille 83 000 exposants dont 45 000 étrangers. Elle se veut l'expo du " Progrès en marche ".
  Elle va hériter de nombreuses constructions qui sortent de terre :
- la grande Roue de Paris, d'un diamètre de 100 m, installée rue de Suffren.
- la " rue de l'Avenir ", avec le fameux trottoir roulant, le clou de l'exposition.
- le métropolitain, avec la première ligne de métro de Paris (Porte de Vincennes-Porte Maillot) inaugurée le 19 juillet.
- la fontaine lumineuse et l'usage de l'électricité la nuit.
- le globe Céleste.
- de nouvelles gares : gare d'Orsay, de Lyon, des Invalides.
- la projection des films des frères Lumière sur écran géant.
- le Petit et Grand Palais, construits sur l'emplacement de l'ancien Palais de l'Industrie et des Beaux-arts. 

 

 

 

   La grande Roue de Paris

 

 

 

      Le Metropolitain

 

 

 

 

 

         Le trottoir roulant

 

 

 

           La gare d'Orsay

 

 

 

 

 Le petit Louis, bientôt âgé de sept ans sera marqué pour longtemps par ce gigantisme et la diversité des attractions qui s'offrent à lui.
  " [...] nous étions encore bien jeune, mais nous avons gardé le souvenir quand même bien vivace, que c'était une énorme brutalité. [...] Des gens interminables défilant, pilonnant, écrasant l'Exposition, et puis ce trottoir roulant qui grinçait jusqu'à la galerie des machines, pleine, pour la première fois, de métaux en torture, de menaces colossales, de catastrophes en suspens. La vie moderne commençait. "
(Hommage à Zola, Cahiers Céline 1).


  Avec son père, ils l'ont visité l'Expo du Progrès... Et comment qu'ils l'ont apprécié... Et quel retour au passage !...
 
  " Papa il racontait les choses avec les quinze-cents détails... des exacts... et des moins valables... Ma mère elle était contente, elle se trouvait récompensée... Pour une fois, Auguste était tout entier à l'honneur... Elle en était bien fière pour lui... Il plastronnait. Il installait devant tout le monde... Des bobards... elle se rendait bien compte... Mais ça faisait partie de l'instruction ... Elle avait pas souffert pour rien... Elle s'était donnée à quelqu'un... A un esprit... C'est le cas de le dire. Les autres pilons, ils demeuraient la gueule ouverte... Ça c'était de l'admiration. "
" Papa leur en foutait du mirage au fur et à mesure, absolument comme on respire... Y avait magie dans notre boutique... le gaz éteint. Il leur servait à lui tout seul un spectacle mille fois étonnant comme quatre douzaines d'Expositions... Seulement il voulait pas du bec !... Rien que des bougies !... Les petits tôliers nos amis, ils amenaient les leurs de calebombes, du fond de leurs soupentes. Ils sont revenus tous les soirs pour écouter encore papa et toujours ils en redemandaient... " (Mort à crédit).

 

 


VAL-DE-GRACE
 

 

 

 

       Val-de-Grâce 1914

 


 En octobre 1914, volontaire pour assurer une liaison risquée dans le secteur de Poelkapelle dans les Flandres, entre le 66e et le 125e régiments d'infanterie, le Maréchal des Logis Destouches est blessé au bras droit.
 Renvoyé à l'arrière, c'est près d'Ypres, après avoir refusé l'amputation que lui proposait le médecin-major que vont débuter ses pérégrinations hospitalières.
 Le 29 octobre, un médecin extrait la balle qui s'était logée dans son bras droit. Il reste à l'hôpital d'Hazebrouck tout le mois de novembre.
 En décembre, le cuirassier Destouches est transféré au Val-de-Grâce à Paris. 

 

          Décembre 1914

 

C'est dans la cour de cet hôpital qu'il reçoit, d'un aîné, la médaille militaire qui lui avait été décernée le 24 novembre, avant de recevoir la croix de guerre avec étoile d'argent.
C'est également au Val-de-Grâce que le convalescent se lie d'amitié avec son voisin de chambre, le sergent Albert Milon, blessé à la poitrine dès les premières hostilités.
 Le 27 décembre, Louis-Ferdinand Destouches est transféré dans un hôpital situé boulevard Raspail où il refuse une nouvelle intervention chirurgicale. On l'adresse alors à l'hospice Paul Brousse de Villejuif. Là, il consent à se faire opérer du bras.

 

 


CLICHY-LA-GARENNE
 

 

 

 

                 Clichy

 

 

 

            Dispensaire

 

 

 

 

 Il s'en est passé des évènements dans la vie de " Louisfé " entre la convalescence rue Marsollier, chez ses parents, après sa dernière opération et son arrivée à Clichy-la-Garenne.
 Un premier mariage à Londres, son expédition africaine au Cameroun, ses baccalauréats, puis ses études de médecine à Rennes, un second mariage, la mission à la fondation Rockefeller en Bretagne et son séjour à Genève à la Société des Nations...
  En rentrant de Genève, le docteur Destouches s'installe, le 14 novembre 1927, avec Elizabeth Craig dans un trois pièces, au 1er étage du 36 rue d'Alsace. Il ouvre un cabinet de " Médecine Générale, maladie des enfants ". Sa voisine de palier Jeanne Carayon écrit :

 " Pourtant, cet appartement-ci trouve le moyen d'offrir de l'imprévu, la salle d'attente n'en paraît pas une. Au-dessus de la baie vitrée, contre la plinthe, une longue caisse d'où sortent des touffes de soucis, artificiels en quelque sorte sans l'être, tant ils savent bien évoquer un jardin.
 Peu de meubles : ils n'attirent pas l'attention qui va toute aux murs, où sont accrochés des masques, des objets comme les " coloniaux " en rapportent d'Afrique. Une statue de bois - africaine aussi sans doute - posée à même le sol, avance une main. " C'est le geste des Dieux : ils font la quête " assure doucement le docteur qui vient d'entrer. " (Jeanne Carayon, Le docteur écrit un roman, Cahiers de l'Herne).


 Son cabinet n'est pas très rémunérateur, grâce à ses nombreux appuis (le docteur Rajchman, le professeur Bernard notamment), Destouches trouve un emploi qui l'amène à abandonner sa clientèle rue d'Alsace. La direction de la médecine d'hygiène populaire propose au Dr Destouches une vacation quotidienne de médecine générale, au tout nouveau dispensaire de Clichy, situé 10 rue Fanny.
 Il accepte et fait partie ainsi de l'équipe fondatrice du dispensaire de la ville, jusqu'à son départ le 31 décembre 1937, année de la parution de Bagatelles pour un massacre.
Contrairement à ce qui a pu être affirmé, Destouches n'était pas le médecin chef de Clichy, même s'il convoita le poste. Dans ce dispensaire travaillait une douzaine de médecins, avec à leur tête, le docteur Grégoire Ichok. Celui-ci fut mal aimé de la plupart des médecins et ses relations avec Destouches iront en se détériorant.

 Ce dispensaire est un des premiers à offrir des consultations et examens gratuits. C'est bien là que le docteur Destouches fera la véritable découverte de la misère des banlieues.
Il y travaillera neuf ans, à compter de vingt-deux heures de consultation par semaine payées 2000 Francs par mois (précise F. Balta dans sa thèse), laissant le souvenir d'un médecin enthousiaste, généreux, de " bon diagnostic " mais utilisant peu de médicaments.

En parallèle avec ses activités au dispensaire, le docteur Destouches va publier des articles dans des revues spécialisées dans l'hygiène et la médecine sociale, au laboratoire de la Biothérapie fondé par le pharmacien Charles Weisbram en 1921 et dirigé par Abraham Alpérine.
Il sera conseiller médical, rédacteur publicitaire (pour le dentifrice Sanogyl), visiteur médical, à domicile ou à l'hôpital, médecin d'entreprise et touchait mille francs par mois.
Ne s'arrêtant pas là, le docteur Destouches travaille à partir de 1930 chez un autre pharmacien Gallier, 38 boulevard du Montparnasse. Il y mit au point deux produits pharmaceutiques : la Kidoline, une huile nasale contre le coryza du nourrisson et la Basodowine, un médicament pour lutter contre les règles douloureuses, commercialisé de 1933 à 1971.

Il se livrait lui-même au démarchage, prenant des rendez-vous, allant de ville en ville, montant les étages...
Robert Gallier le recommanda à son confrère René Arnold, directeur des laboratoires Cantin à Palaiseau. Pour les laboratoires Cantin, le docteur Destouches met au point un comprimé contre la toux, le Nican, à base de serpolet et de coquelicot.
 Insomniaque depuis la guerre, il invente aussi le Somnothryl, médicament contre l'insomnie dont il vante les mérites dans " La Revue médicale de l'Est ". A ces nombreuses activités, s'ajoute une consultation au dispensaire Marthe Brandes, tenu par des religieuses dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

 " Régulièrement, quelques visiteurs s'aventurent jusqu'à Clichy et viennent sonner au 36 rue d'Alsace, pour voir à quoi ressemble l'endroit dans lequel le docteur est devenu écrivain. Au cœur de cette banlieue parisienne, juste derrière le périphérique, la mémoire de Céline survit malgré l'histoire. Sans doute lui est-on reconnaissant d'avoir métamorphosé ce monde en un symbole que toute la littérature s'est aujourd'hui approprié... " (David Desvérité, BC n° 196).

 

 


MONTMARTRE
 

 

 

 

          Chez Pomme 

 

 

 

             Au Rêve

 

 

 

 

 Il va falloir quitter Clichy. Au dispensaire, la municipalité communiste et le médecin chef d'origine lituanienne ne goûtent pas les prises de position du médecin Louis-Ferdinand Céline, tout auréolé de gloire qu'il soit, depuis son Renaudot pour le Voyage au bout de la nuit.
 Le climat est malsain. A Clichy, près du dispensaire, on se tue. Les ouvriers de l'usine de bougies des quais de Clichy sont en grève, occupent l'usine et l'entreprise refuse d'appliquer les avancées du Front populaire. Le fils du patron qui avait été trésorier de la section locale des Croix de Feu, force les grilles et provoque une fusillade qui fait plusieurs blessés et un mort parmi les ouvriers. C'est dans cette violence ambiante que Céline publie, au retour d'un voyage en URSS, son premier pamphlet anti soviétique : Mea culpa, le 28 décembre 1936.

 Et mieux, à quelques jours de la sortie de son délire antisémite Bagatelles pour un massacre, le 28 décembre 1937, il donne sa démission à la municipalité de Clichy.
Le 11 décembre 1937, Céline quitte définitivement le dispensaire de Clichy. Pour la dernière fois, le 10, il emprunte le chemin qu'il suivait depuis huit ans, pour rejoindre son appartement du 98 rue Lepic à Montmartre qu'il occupait depuis août 1929.

C'est au 98 rue Lepic que le manuscrit du Voyage au bout de la nuit a été achevé, dans un appartement composé de deux pièces, au fond d'une cour, sous les toits.
Montmartre... Céline y vécut de 1929 à 1944 quasiment. Il y trouve les artistes bohèmes, et la faune demi-mondaine qui tournent autour de la Butte...
 Céline a ses habitudes dans les bistrots du coin. Au Pigall's Café, il rédige sa correspondance sur du papier à en-tête. Il fréquente Chez Manière le café-tabac-restaurant, et retrouve chez Janie Pomme, Chez Pomme rue Lepic, le plus célèbre bistrot de la Butte de l'avant-guerre, tous ceux qui comptent à Montmartre. Au Rêve, 95 rue Caulaincourt, se retrouvaient Céline, Marcel Aymé et Gen Paul. 

 

 

 

         Henri Mahé

 

 

 

               Gen Paul

 

 

 

 

 Louis emmène aussi Elizabeth " l'Impératrice " sur la " Malamoa " la péniche d'Henri MAHÉ, où son portrait trône dans le salon. Celui-ci, livre un très beau témoignage en forme de portrait de la danseuse :
 " Elizabeth Craig... Lili... De grands yeux verts cobalt... Un petit nez fin... Une bouche rectangulaire sensuelle... De longs cheveux or roux tombent en boucle sur les épaules... De petits seins fermes et arrogants... Le cul aussi bien haut !... Des jambes de danseuse... A s'en faire un collier...
(...) Elle ne marche pas, elle glisse, très droite. Sa petite tête fière ne bouge pas. S'écroule la terre !... Elle ne parle pas, elle murmure, alors ses yeux et ses paupières tressaillent. Dans la rue, elle est souvent suivie, accostée. Flegmatique, sans même un regard, elle dit simplement : " C'est cent francs ! " Radical ! "

  Henri MAHÉ raconte aussi dans La Brinquebale avec Céline, " Qu'elle n'accordait ses faveurs qu'aux vieux amis et aux jeunes amies de Louis, si ça amusait Louis. " Et ça l'amusait souvent.
La péniche se déplace à Croissy-sur-Seine en 1929. En septembre, Louis Destouches fait la connaissance de MAHÉ. Le peintre a 22 ans, manie l'argot de Bruant, décore une maison close, le 31 Cité d'Antin. Une carrière de peintre mondain s'offre à lui. On s'amuse bien sur la péniche.
Céline est devenu l'écrivain le plus courtisé de la République des Lettres. Ses rares interventions dans la presse font sensation comme son " Pour tuer le chômage, tueront-ils les chômeurs ? " publié à l'issue d'un voyage en Allemagne.
" Notre première rencontre ? De sa voix graillonnante : " L'Art aux chiottes !... les artistes, c'est des révolutions en puissance... (...) Des roses au cimetière, à quoi ça sert ? à la branlette de l'asticot ! (...) Tous les jours nous déjeunions ensemble, soit au claque, avec les filles, soit... au Café de la Paix !... Nous dînions tous les soirs Chez Manière, rue Caulaincourt, avec le précieux Giraudoux... (...) Quand Abel Gance nous rencontrait, il ne manquait jamais de dire : " Tiens ! Voilà Verlaine et Rimbaud ! " Te casse pas la tête, les gens n'entravaient rien à notre délire...
 On pouvait prendre comme sujet un petit pois, " C'est un légume bien tendre ", et rouler pendant une heure sur ses propriétés gastronomiques, sensuelles, politiques et philosophiques... l'auditoire n'aurait pu placer un blady mot... souriant à retardement à notre musique abstraite... "

 (Extraits, lettres de Mahé à Eric Mazet).

Gen PAUL, un autre formidable personnage, authentique enfant de la Butte, encore plus délirant que Mahé, va pénétrer fortement dans la vie de Céline.
 Il est installé depuis 1929 à quelques pas de la place du Tertre. Sa vie présente de nombreux points de convergence avec celle de Louis Destouches. Il a devancé l'appel au 111e régiment de chasseurs, blessé lui aussi au front en 1915, il est amputé de la jambe droite. Ils sont de la même génération, Gen PAUL a vu le jour le 2 juillet 1895 ici même, à deux pas, au 96 de la rue Lepic. La mère de Céline était dentellière, celle d'Eugène, brodeuse.
Le peintre et l'écrivain partagent le même goût pour les danseuses. La rencontre a eu lieu rue de Douai, au studio de danse Wacker. Ils y passent des après-midi complètes. Assis contre le mur, Louis à admirer l'anatomie des ballerines, Eugène à repérer de futurs modèles... Celui-ci voulait peindre, celui-là masser...
" Mais où il était plus drôle alors je dis plus drôle du tout, juste le rabâcheur fatiguant, enfin je trouve, c'est quand il se plaignait des mignonnes, qu'elles étaient cruelles avec lui !... qu'elles le boudaient !... excétera !... alors qu'elles raffluaient, pardon !... qu'elles priaient qu'il leur fasse poser ! qu'il en refusait !... et des gratuites !... et de ces chouettes ! de ces roulées ! A la vôtre ! Je veux qu'il avait le goût spécial, plutôt des chétives, des cracheuses, des " à jour des côtes "...
 S'il s'occupait des costaudes, des resplendissantes, des belles muscles c'est qu'il me voyait dans les danseuses... ça l'irritait... les belles santés !... mais quand même qu'est ce qu'il se régalait ! et pas des goyots, des beautés fraîches ! et de bonnes familles ! parfaitement nourries...
(...) Il pouvait me reprocher mes yeux ! mes mains branleuses... Ah le bandit !... des pucelles plein son divan, parfaitement aimables et à poil... et pas des petites gredines morveuses pouilleuses ! Ah pas du tout !... Instruites ! Bonnes manières ! Avec femme de chambre, autos, chevaux !... et en temps de guerre ! Au fou rire des sottises du Jules ! tortillantes ! pâmées ! et de ces tailles longues, souples, nerveuses !... de ces détentes !... j'appréciais n'est-ce pas en médecin !... Des dermes impeccables ! des plans de chair roses ou mats !... ces jeunesses !... Poser pour Jules à 16 ans ! Je crois que tous les lycées y passaient... l'attirance de l'antre... Raspoutin ! Il les punissait ! qu'elles étaient pas sages ! "
(Féerie pour une autre fois).


  Au milieu d'un amoncellement de chevalets, de bidons, de matelas, de toiles inachevées, de cartons éventrés, de palettes, sous des quantités de clairons, bugles, trompettes accrochés aux murs, se retrouvent ceux du lieu, Marcel Aymé, l'acteur Robert Le Vigan, Henri Mahé, Daragnès le graveur, Ralph Soupault le dessinateur, et les visiteurs du moment, Vlaminck, l'actrice Marie Bell, le comédien Michel Simon, la chanteuse réaliste Damia...
  " Vers 1937-1938, quand il commence à publier les pamphlets, Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L'Ecole des cadavres, il y a messe tous les dimanches et même vêpres si l'assistance en redemande.
Le médecin de banlieue a viré prophète. Il a lâché le tweed anglais pour une grosse canadienne doublée de peau de mouton. Il arrive en moto, ses gants accrochés autour du cou par une ficelle. Ce n'est plus un atelier mais une grotte. Ça déborde sur le trottoir. A l'affiche, il y a tous les cavaliers de l'Apocalypse : les soviets, les juifs, les francs-macs, les anglishes... tous faux-derches et cie.
Selon l'un des participants, " il prédisait pour la fin de l'été des catastrophes, des guerres puantes, des coulées d'abcès monstrueux crevant sur le monde. "
(Paris-Céline, Patrick Buisson).
 

 

 

 

         Marcel Aymé

 

 

 

      Robert Le Vigan

 

 

 

 

 Marcel AYMÉ habite tout près, rue Paul Féval. Après son service militaire il s'installe dans le 18e arrondissement et ne le quittera plus. Il exerce les métiers les plus divers, employé de banque, agent d'assurance, journaliste, et il ne se découvre aucun espèce de talent.
  De santé fragile, touché en 1920 par la grippe espagnole, il collectionne les cures et c'est à l'occasion d'une de celles-ci qu'il commence à écrire. Brûlebois est primé en 1926, La Table-aux-Crevés obtient le Renaudot en 1929.
  Il publie dans Gringoire, hebdomadaire de droite, dans Marianne où Emmanuel Berl est rédacteur en chef. Classé à gauche jusqu'au 4 octobre 1935 où il signe le " Manifeste des intellectuels français pour la défense de l'Occident et la paix en Europe " qui soutient Mussolini dans la guerre italo-éthiopienne. C'est avant tout un pacifiste.
  Il donne des romans et des nouvelles à des journaux collaborationnistes : Je suis partout, La Gerbe. Mais il ne sera pas placé sur la liste noire des écrivains à la Libération car on ne trouve aucune trace d'engagement politique dans ses écrits. Avec Travelingue et La Carte ou Le Décret (dans Le Passe-muraille), il a même plutôt raillé le régime nazi.
 Très affecté par les critiques, quand, en 1949, invité à l'Elysée, on lui propose la Légion d'honneur, Marcel AYMÉ refuse et écrit :
" Si c'était à refaire, je les mettrais en garde contre l'extrême légèreté avec laquelle ils se jettent à la tête d'un mauvais français comme moi et pendant que j'y serais, une bonne fois, pour n'avoir plus à y revenir, pour ne plus me trouver dans le cas d'avoir à refuser d'aussi désirables faveurs, ce qui me cause nécessairement une grande peine, je les prierais qu'ils voulussent bien, leur Légion d'honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens. "
(L'épuration et le délit d'opinion, dans Le Crapouillot, avril 1950).

  Immense écrivain, il a été attaqué surtout par ceux qui ne supportaient pas que ses romans décrivent assez crûment la France des années quarante et l'épuration. Celui qui met sur le même pied les collaborateurs monstrueux et les revanchards sinistres, qui décrit avec une exactitude désinvolte le marché noir, les dénonciations, les règlements de comptes (Le Chemin des écoliers, Uranus)...
Au vrai, ce ne sont pas ses écrits qui lui valurent l'accusation de collaboration, mais la défense de ses amis, Robert Brasillach en 1945, Maurice Bardèche en 1949 et Céline en 1950.
 Le 8 mars 1951, profitant d'une représentation de Clérambard au Danemark, Marcel AYMÉ rendra visite à Céline dans la propriété de Me Mikkelsen à Klarskovgraard.


 Un autre phénomène apparaît sur la Butte en 1934, au 12 de la rue Girardon, l'acteur Robert LE VIGAN. Robert-Charles-Alexandre Coquillaud dit LE VIGAN joue des quantités de petits rôles, interprète Molière et Georges Bernard Shaw, rencontre Julien Duvivier qui le fait jouer dans Les Cinq Gentlemen maudits. Puis il tourne dans La Bandera, les Bas-Fonds et le Quai des brumes qui le rendent célèbre.
Céline le rencontre après qu'il venait de jouer le Christ dans Golgotha où il s'était fait arracher 8 dents et limer quelques autres pour mieux ressembler au visage de celui-ci. Colette dira, après l'avoir vu jouer que LE VIGAN était un acteur " saisissant, immatériel, sans artifice, quasi céleste. "
Entre les deux " monstres ", l'amitié s'installe, elle sera scellée avec le chat Bébert acheté à La Samaritaine, offert par LE VIGAN à Céline. Quant à l'écrivain, il lui apportera une postérité qui dépassera le succès du cinéma, avec la figure de " La Vigue " magistralement évoquée dans D'un château l'autre et Nord

 

 


L'occupation allemande

 

 

 

             L'occupation 

 

 

 

          Amour et sexe

 

 

 

 

Les troupes allemandes occupent maintenant Montmartre. On voit des quantités de " vert-de-gris ", appareils photos en bandoulière, à la recherche de " saucisses " (femmes à boches).
 On ne célèbre plus la " messe chez Gégène " le dimanche. L'atelier du peintre n'est plus fréquenté que par des amis sûrs. Céline reçoit du courrier de la part de la Résistance, des boîtes d'allumettes peintes en noir, avec une croix blanche, autant de menaces de cercueil...
Du cinquième, Céline sait parfaitement ce qui se passe juste à l'étage au-dessous. Il soignera même, un beau jour, un résistant que lui amène Champfleury, torturé par la Gestapo.
 La ville de Paris est déclarée ville ouverte et va être occupée, de la débâcle jusqu'au 25 août 1944. La vie quotidienne y est plus difficile mais reste à peu près la même qu'avant la guerre. Les salles de cinéma présentent des films à succès, les salles de spectacle, les cabarets, les restaurants, les théâtres restent ouverts. Le " tout-Paris " fréquente l'hôtel particulier de Sacha Guitry. Le quartier de Montmartre va conserver sa vocation touristique, 200 maisons closes environ fonctionnent.
" Vainqueurs dans une guerre facile, ayant conquis une capitale sans ruines, les soldats allemands font du Gay Paris un but d'excursion et dès la seconde semaine de juillet 39, prennent le chemin du Lido, du Casino de Paris, des Folies-Bergères, du Concert Mayol, de toutes ces salles, qui par la plume et la cuisse prouvent abondamment que " Paris reste toujours Paris ".
 " Tous les jours comme avant-guerre, à l'heure de l'apéritif, Jean d'Esparbès et moi-même retrouvions L.F. Céline, Gen Paul et Le Vigan au Taureau ou au Maquis.
Le café était tenu par une actrice du cinéma muet, qui avait joué dans La Loupiotte. Le dessinateur Poulbot s'y rendait quelquefois, ainsi que le bougnat Madamour qui habitait 5 rue d'Orchampt. Je connaissais Jean d'Esparbès, un ancien des Corps-Francs, mi anarchiste, mi bonapartiste, un montmartrois cultivé, un poète et surtout un bon peintre. Son " Buveur d'Absinthe " avait fait sa gloire : à peine sec il était vendu.
Jean était entré au M.L.N. avec moi. Céline ne manquait jamais de lui poser mille questions sur la légende impériale. Gen Paul ne disait rien. Il avait deux passions : peindre et boire. Anarchiste, il détestait les particules. Il ne portait pas de décorations : sa jambe droite amputée suffisait. Le Vigan était l'acteur du trio. Il jouait aux illuminés en racontant sa vie. Toujours survolté, il se faisait remarquer. Avec son amie Tinou, il communiquait par gestes et signes cabalistiques, hermétiques à autrui. Marcel Aymé venait parfois, mais il pouvait rester des heures sans dire un mot. De son voyage en Amérique, il n'avait envoyé aux copains que des cartes postales représentant des cimetières, et il avait tout dit. "
(Pierre Pétrovitch, Céline à Montmartre sous l'Occupation, La Revue célinienne, 1981). 

 

 


MEUDON

 

 

 

    Au-dessus de tout Paris

 

 

 

        Entouré d'animaux

 

 

 

 

 Le 15 mars 1951, Tixier-Vignancour obtient la mainlevée du mandat d'arrêt lancé contre Céline en 1945. Le 20 avril, le Tribunal militaire amnistie Louis Destouches (et non Louis-Ferdinand Céline).
Et le 1er juillet 1951, Céline, Lucette et Bébert rentrent en France. Ils seront restés six ans en exil au Danemark et Céline aura fait dix-sept mois de prison.
 Du 1er au 23, le couple Destouches séjourne chez Mr et Mme Pirazzoli, Palais Bellevue, route de Garavan à Menton, visite Albert Paraz en sana à Vence, et passe l'été chez Paul Marteau à Nice.
 En juillet, Céline signe un contrat avec les éditions Gallimard. Il ne veut plus retourner à Montmartre, son appartement est d'ailleurs occupé, depuis les premiers jours de la Libération par le résistant Yves Morandat.
 Un moment il sera tenté par Quimper et la Bretagne. Lucette et lui veulent une maison pas chère, où ils pourront loger toute leur ménagerie, assez vaste pour pouvoir continuer à pratiquer la médecine et pour elle, continuer à donner ses cours de danse.
 Ils vont trouver un pavillon délabré, au 25 ter Route des Gardes à Meudon, la villa " Maïtou ", dans le département de la Seine-et-Oise. Ils y aménagent avec Bébert en tête, les chats Thomine, Flûte et Mouchette et leur chienne Bessy, beaucoup d'autres viendront rapidement les rejoindre.

La villa " Maïtou " est une bâtisse style Louis-Philippe, vétuste, humide, inhabitée depuis 10 ans, sans chauffage central. Il va s'installer au premier où une pièce attenant au bureau va lui servir de chambre à coucher. Au premier et second étage, c'est le domaine de Lucette qui y donnera ses cours de " danses classiques et de caractère " et où il ne va jamais.
 Cette maison a tout de même un grand intérêt : elle domine tout Paris, Courbevoie où il a vu le jour, Puteaux, la Seine, vue aérienne, un " haut balcon pour cracher sur le monde. "
Céline ne va plus guère sortir de chez lui, entouré de dogues, il est sur ses gardes. Le Parti communiste fait appel à des manifestants pour protester contre sa présence.

  " Quand Henry ALBERT, le maire de Meudon, a compris ce qui se passait, il s'est rendu sur les lieux et a harangué la foule : " Cet homme que vous voulez chasser de chez lui à cause de ses erreurs ou de son mauvais jugement a déjà payé ses actes de sept années d'exil.
Il est maintenant de retour officiellement amnistié. Il a choisi de résider dans cette ville. Tant que je serai maire il pourra vivre ici s'il le veut. S'il faut la police pour empêcher ce harcèlement, je suis prêt à l'appeler. Si elle ne suffit pas, je ferai appel à la garde nationale. Laissez cet homme en paix. Ils sont partis et ne sont jamais revenus. "
(Grass Roots Resarch, revue californienne, Recovering Literature, printemps 1985, Stanford LUCE).


 S'il ne quitte pas Meudon, sauf pour aller chez son dentiste, précisera le danseur Serge Perrault, qui l'accompagne, beaucoup d'artistes, de journalistes, de célébrités vont se déplacer et apporter à l'ermite une autorité et une légitimité que d'aucuns croyaient impossible. Le mur du silence sera bel et bien rompu...
Vont défiler : sa " payse " Léonie Bathiat, l'inoubliable Arletty des Enfants du Paradis, Robert Poulet, Marcel Aymé, Pierre Brasseur, Michel Simon, Paul Chambrillon, Roger Nimier, Pierre Monnier, Pierre Dumayet, Albert Paraz, André Parinaud, Alphonse Boudard...

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre mars et mai 52 les éditions Gallimard réimpriment toute l'œuvre de Céline hormis les pamphlets. Féerie pour une autre fois est publié en juin. La critique boude le nouveau roman de Céline et, à de rares exceptions près (Gaëtan Picon, Maurice Nadeau, Roger Nimier, Jean Paulhan et évidemment Albert Paraz), elle demeure muette.
 En janvier 1953, André Parinaud publie la première interview de Céline depuis son retour d'exil. Cette initiative a peu d'impact et Céline achève Normance, la seconde partie de Féerie, publié en juin 1954 et dont le succès reste aussi confidentiel.
 La Nouvelle Revue Française édite en cinq livraisons Entretiens avec le Professeur Y, qui ne rallume toujours pas les passions des lecteurs. Voyage est réédité en collection de poche et au " Club du Meilleur Livre ". Cela offre à Céline l'occasion de donner une longue interview, la première d'une très longue série. Finalement, Entretiens avec le Professeur Y paraît chez Gallimard en juin 1955.

 A partir de 1956, les lecteurs de Céline se font plus nombreux, grâce à la diffusion de Voyage en poche et à un reportage publié dans Paris Match présentant l'écrivain en compagnie de Michel Simon et d'Arletty à l'occasion de l'enregistrement d'un disque.
 Céline est en train de rédiger D'un château l'autre et de plus en plus de journalistes viennent à Meudon pour l'interviewer. Dans son pavillon, l'écrivain cultive son décor et son personnage.

D'un château l'autre est édité en 1957 et Céline est l'invité de Lecture pour tous, l'émission télévisée de Pierre Dumayet. L'accueil de ce nouveau roman est favorable. Quelques débats reprennent, opposant les pros et les antis Céline. Il écrit alors Vive l'amnistie, monsieur ! pour faire cesser les polémiques.
Mort à crédit est publié en édition de poche, avec les fameux blancs.

A partir de 1959, des universitaires commencent à s'intéresser de près à Céline. Gallimard, en mai, réédite les ballets de l'écrivain sous le titre Ballets sans musique sans personne sans rien, illustrés par Éliane Bonabel. L'équipe d'En français dans le texte enregistre une émission télévisée à Meudon mais les protestations habituelles en font interdire la diffusion.

En mai 1960 paraît Nord, la suite de D'un château l'autre. Céline travaille sur plusieurs projets, notamment l'adaptation cinématographique de Voyage au bout de la nuit par Claude Autan-Lara et son entrée dans la " Bibliothèque de la Pléiade " pour laquelle il réécrit les passages censurés de l'édition originale de Mort à crédit (il faut noter que l'actuelle édition Folio reprend cette version " remaniée " et aseptisée).

Céline entame également " Colin-Maillard " qui deviendra Rigodon. Le 30 juin 1961 il a enfin achevé la deuxième version de ce roman.

Le lendemain, le 1er juillet, à 18 heures, Louis-Ferdinand Céline meurt d'une rupture d'anévrisme. Son décès ne sera annoncé par la presse que le 4, après son inhumation au cimetière de Meudon.