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LE  PEUPLE

 

 

 

           LA MASSE NE LIT QU'AUX CABINETS...

  " Vous êtes tellement abruti Professeur Y que faut tout vous expliquer !... je vais vous mettre les points sur les i ! Ecoutez bien ce que je vous annonce : les écrivains d'aujourd'hui ne savent pas encore que le cinéma existe !... et que le cinéma a rendu leur façon d'écrire ridicule et inutile... péroreuse et vaine !...
 - Comment ? comment ?
 - Parce que leurs romans, tous leurs romans gagneraient beaucoup, gagneraient tout, à être repris par un cinéaste... leurs romans ne sont plus que des scénarios, plus ou moins commerciaux, en mal de cinéastes !... le cinéma a pour lui tout ce qui manque à leurs romans : le mouvement, les paysages, le pittoresque, les belles poupées, à poil, sans poil, les Tarzan, les éphèbes, les lions, les jeux du Cirque à s'y méprendre ! les jeux de boudoir à s'en damner ! la psychologie !... les crimes à la veux-tu voilà !... des orgies de voyages ! comme si on y était ! tout ce que ce pauvre peigne-cul d'écrivain peut qu'indiquer !... ahaner plein ses pensums ! qu'il se fait haïr de ses clients !... il est pas de taille ! tout chromo qu'il se rende ! qu'il s'acharne ! il est surclassé mille !... mille fois !

 - Que reste-t-il au romancier, alors, selon vous ?
 - Toute la masse des débiles mentaux... la masse amorphe... celle qui lit même pas le journal... qui va à peine au cinéma...
 - Celle-là peut lire le roman chromo ?...
 - Et comment !... surtout tenez, aux cabinets !... là elle a un moment pensif !... qu'elle est bien forcée d'occuper !...
 - Ça fait combien de lecteur cette masse ?
 - Oh ! 70... 80 p. 100 d'une population normale.
 - Dites donc, une sacrée clientèle !... " Ça le rend rêveur...
 (Entretiens avec le Professeur Y, Folio, 1995, p.23).

 
 

 

 

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      LETTRE à un CONFRERE (La Vie  Nationale).

                                                                                  Le 27 août 1940

                Mon cher Confrère,

  Toutes ces bonnes choses, ne trouvez-vous pas ? eussent gagné à être dites, écrites surtout, trois ou quatre années plus tôt, sous Blum, par exemple ?
   Qui les écrivait alors ? Personne.
   Qui baisait les mules à Blum ? Tout le monde.
   Les Blumistes d'hier sont les Hitlériens d'aujourd'hui, à peu de choses près, et si le vent souffle, les communistes de demain...
   Les mêmes vus de dos.
  " Qui faisait les chaussures fera toujours les chaussures. "
  Ce peuple clos, racorni, sans folie, grimacier, sans cœur, tourne en rond sans sa raison d'être : chier toujours de plus gros colombins. La France n'est plus qu'un énorme concours de vidanges. La France est à refaire. Là où il nous faudrait un lyrisme de feu on nous propose des jus de pandectes. Misère ! éternelle connerie de ce pays abruti de raison, prosaïque comme une panse . - Nous périssons non seulement de raclée militaire, d'alcoolisme invétéré, de vinasserie inondante, d'égoïsme absolu, de juiverie forcenée, de boustifaille éperdue, mais surtout, avant tout, de notre haine de tout lyrisme.
   La Tare n'est pas d'hier !
  Aucun lyrisme de Villon à Chénier !
  C'est " Mr Mon sous le dieu mufle ".
  Qui hait le lyrisme crève ignoblement. Les poubelles sont là.
     A vous bien cordialement.
                                                                     L.-F. CELINE.

 


 

 

 

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             DANS MEA CULPA.

 Ça va finir l'imposture ! En l'air l'abomination ! Brise tes chaînes, Popu ! Redresse-toi, Dandin !... Ça peut pas durer toujours ! Qu'on te voye enfin ! Ta bonne mine ! Qu'on t'admire ! Qu'on t'examine ! de fond en comble !... Qu'on te découvre ta poésie, qu'on puisse enfin à loisir t'aimer pour toi-même ! Tant mieux, nom de Dieu ! Tant mieux ! Le plus tôt sera le mieux ! Crèvent les patrons ! En vitesse ! Ces putrides rebuts ! Ensemble ou séparément ! Mais pronto ! subito ! recta ! Pas une minute de merci ! De mort bien douce ou bien atroce ! Je m'en tamponne ! J'en frétille ! Pas un escudos de vaillant pour rambiner la race entière ! Au charnier, chacals ! A l'égout ! Pourquoi lambiner ? Ont-ils jamais, eux, velus, refusé un seul frêle otage au roi Bénéfice ?

 [...] Vive Pierre Ier ! Vive Louis XIV ! Vive Fouquet ! Vive Gengis Khan ! Vive Bonnot ! la bande ! et tous autres ! Mais pour Landru pas d'excuses ! Tous les bourgeois ont du Landru ! C'est ça qu'est triste ! irrémédiable ! 93, pour ma pomme, c'est les larbins... larbins textuels, larbins de gueule ! larbins de plume qui maîtrisent un soir le château, tous fous d'envie, délirants, jaloux, pillent, crèvent, s'installent et comptent le sucre et les couverts, les draps... Comptent tout !... Ils continuent... Jamais ils ont pu s'interrompre. La guillotine c'est un guichet... Ils compteront le sucre jusqu'à leur mort ! Les morceaux, fascinés. On peut tous les buter sur place... Ils sont toujours dans la cuisine. Rien à perdre ! On peut estimer pour du vent leur brelan d'intellectuels, impressionnistes confusionnistes à tendances, tantôt bafouilleux vers la gauche, tantôt sur la droite, au fond de leur putaine âme tous farouchement conservateurs, doseurs de fines arguties ; tout farcis d'arrière-pensées.

 Ça suffit la vue du réglisse ! Ils iront où l'on voudra, à l'odeur de la vache prébende, à la perspective du tréteau... C'est pas eux qui peuvent la racheter l'imbécilité titanesque, la crasse chromée du cheptel !... Putains de race ils découlent... A l'égout donc aussi l'engeance !... Qu'on nous en parle plus du tout !... Les autres d'en face, c'est du même, pénétrés " redresseurs de torts " à 75 000 francs par an.
  Se faire voir aux côtés du peuple, par les temps qui courent, c'est prendre une " assurance-nougat ". Pourvu qu'on se sente un peu juif ça devient une " assurance-vie ". Tout cela fort compréhensible. Quelle différence, je n'en vois pas, entre les Maisons de la Culture et l'Académie française ? Même narcissisme, même bornerie, même impuissance, babillage, même vide. D'autres poncifs, à peine, c'est tout. On se conforme, on se fait reluire, on se rabâche, ici et là, exactement.

  [...] Enfin voici le principal ! Voici une bonne chose de faite !... Voilà Prolo libre ! A lui, plus d'erreur possible, tous les instruments dont on cause, depuis le fifre jusqu'au tambour !... La belle usine ! Les mines ! Avec la sauce ! Le gâteau ! La banque ! Vas-y ! Et les vignes ! et le bagne aussi ! Un coup de ginglard ! Tout descend ! Nous voilà tout seuls ! Cœur au ventre ! Prolo désormais chargé de tous les bonheurs du troupeau... Mineur ! la mine est à toi ! Descends ! Tu ne feras plus jamais grève ! Tu ne te plaindras plus jamais ! Si tu gagnes que 15 francs par jour ce seront tes 15 francs à toi ! 
 Tout de suite faut l'avouer ça s'engueule. Il pue aussi un peu le larbin. Il a, l'homme de base, le goût des ragots... C'est véniel, ça peut s'arranger ! Mais y a tous les vilains instincts de cinquante siècles de servitude... Ils remontent dare-dare, ces tantes, en liberté, encore beaucoup mieux qu'avant ! Méfiance ! Méfiance !... Etre la grande victime de l'Histoire ça ne veut pas dire qu'on est un ange !... Il s'en faudrait même du tout au tout !...Et pourtant c'est ça le préjugé, le grand, le bien établi, dur comme fer !...

  " L'Homme est tout juste ce qu'il mange ! " Engels avait découvert ça en plus, lui malin ! C'est le mensonge colossal ! L'Homme est encore bien autre chose, de bien plus trouble et dégueulasse que la question du " bouffer ". Faut pas seulement lui voir les tripes mais son petit cerveau joli !... C'est pas fini les découvertes !... Pour qu'il change il faudrait le dresser ! Est-il dressable ?... C'est pas un système qui le dressera ! Il s'arrangera presque toujours pour éluder tous les contrôles !... Se débiner en faux-fuyants ? Comme il est expert ! Malin qui le baisera sur le fait ! Et puis on s'en fout en somme ! La vie est déjà bien trop courte ! Parler morale n'engage à rien ! Ça pose un homme, ça le dissimule. Tous les fumiers sont prédicants ! Plus ils sont vicelards plus ils causent ! Et flatteurs ! Chacun pour soi !...

  Le programme du Communisme ? malgré les dénégations : entièrement matérialiste ! Revendications d'une brute à l'usage des brutes !... Bouffer ! Regardez la gueule du gros Marx, bouffi ! Et encore si ils bouffaient, mais c'est tout le contraire qui se passe ! Le peuple est Roi !... Le Roi la saute ! Il a tout ! Il manque de chemise !... Je parle de Russie. A Leningrad, autour des hôtels, en touriste, c'est à qui vous rachètera des pieds à la tête, de votre limace au doulos.
  L'individualisme foncier mène toute la farce, malgré tout, mine tout, corrompt tout. Un égoïsme rageur, fielleux, marmotteux, imbattable, imbibe, pénètre, corrompt déjà cette atroce misère, suinte à travers, la rend bien plus puante encore.
 (Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.34).   





 

 

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       Cachet de la poste :
                                              2 mars 1935
                Cher Elie,

  Le malheur en tout ceci c'est qu'il n'y a pas de " peuple " au sens touchant où vous l'entendez, il n'y a que les exploiteurs et les exploités, et chaque exploité ne demande qu'à devenir exploiteur. Il ne comprend pas autre chose. Le prolétariat héroïque égalitaire n'existe pas. C'est un songe creux, une faribole, d'où l'inutilité absolue, écœurante de toutes ces imageries imbéciles : le prolétaire à cotte bleue, le héros de demain - et le méchant capitaliste repu à chaîne d'or. Ils sont aussi fumiers l'un que l'autre. Le prolétaire est un est bourgeois qui n'a pas réussi. Rien de touchant à cela : une larmoyerie gâteuse et fourbe. C'est tout - Un prétexte à congrès, à prébende, à paranoïsmes ! L'essence ne change pas. On ne s'en occupe jamais. On bave dans l'abstrait. L'abstrait c'est facile. C'est le refuge de tous les fainéants. Qui ne travaille pas est pourvu d'idées générales et généreuses. Ce qui est beaucoup plus difficile c'est de faire rentrer l'abstrait dans le concret.

  Demandez-vous à Breughel, à Villon, s'ils ont des opinions politiques ?...
 J'ai honte d'insister sur ces faits évidents... Je gagne ma croûte depuis l'âge de 12 ans (douze). Je n'ai pas vu les choses de dehors mais de dedans. On voudrait me faire oublier ce que j'ai vu, ce que je sais - me faire dire ce que je ne dis pas. Je serais fort riche à présent si j'avais bien voulu renier un peu mes origines. Au lieu de me juger, on devrait mieux me copier. Au lieu de baver ces platitudes - tant d'écrivains écriraient des choses enfin lisibles. La fuite vers l'abstrait est la lâcheté même de l'artiste - Sa désertion - Le congrès est sa mort - La louange son collier - d'où qu'elle vienne.

  Je ne veux pas être le premier parmi les hommes. Je veux être le premier au boulot - Les hommes je les emmerde tous, ce qu'ils disent n'a aucun sens - Il faut se donner entièrement à la chose en soi. Ni au peuple - ni au Crédit Lyonnais.
 A personne.
 Bien affect.
                                                                                                                                         LOUIS F. CELINE. 

                      

 

 

 

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" (...) Le peuple il a pas d'idéal, il a que des besoins. C'est quoi des besoins ? C'est que ses prisonniers reviennent. (...) Ça suffit pas la misère pour soulever le peuple, les exactions des tyrans, les grandes catastrophes militaires, le peuple il se soulève jamais, il supporte tout, même la faim, jamais de révolte spontanée, il faut qu'on le soulève, avec quoi ? Avec du pognon.

  Pas d'or pas de révolution. Les damnés pour devenir conscients de leur état abominable il leur faut une littérature, des grands apôtres, des hautes consciences, des pamphlétaires vitrioleux, des meneurs dodus francs hurleurs, des ténors versés dans la chose, une presse hystérique, une radio du tonnerre de Dieu, autrement ils se douteraient de rien, ils roupilleraient dans leur belote. "

  (...) Mais Céline vise les meneurs bolchéviques de 1917 qui furent financés par des trusts apatrides. Pour Céline, les idéologies sont des miroirs, des prismes déformants qui se renvoient des images contradictoires, pour s'en nourrir dans une conjuration savamment ourdie par quelques oligarchies. D'où son apparente approbation du judaïsme républicain et du ministère Blum:

 - " Le juif est l'ami de l'ouvrier, démocrate, ami du progrès, partisan de l'Instruction Publique, du suffrage des femmes. C'est ça qui compte ! C'est autre chose que du cagoulard. Un ami de la Liberté ! C'est un persécuté le juif, un homme qui souffre pour sa religion ! "
  (Les Beaux draps).

                             
 

                                                                                  
 

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                                 ENFANT DU PEUPLE...

  Il existe pourtant de nombreuses preuves de déformations entre l'histoire vécue de Destouches et la vie affichée de Céline-Bardamu : la substitution du thème de la guerre à celui de la SDN d'abord retenu dans L'Eglise ; l'effacement des recherches intellectuelles et des agréments pendant son séjour africain, notamment les profits pécuniaires, qui tenaient tant à cœur à Destouches ; la bravoure du cavalier Destouches, parfaitement couverte par le cri pacifiste de Bardamu ; le remplacement de la visite américaine du docteur Destouches en qualité de fonctionnaire de la SDN, alors accueilli à la Maison Blanche par le président Coolidge en personne, par le portrait assombri de Bardamu à l'usine Ford et au Bureau des Statistiques de New York, etc.
  La prolétarisation délibérée des traits biographiques de Destouches et l'histoire américaine de Bardamu ouvrier, dont un certain Marcel Lafaye fournit la toile de fond réaliste, nous conduisent à penser que Céline, conscient de la valeur de la figure du " peuple ", l'exploite, quitte à forcer la vérité. Car, l'image de l'écrivain, qualification sociale qui ne requiert pas de vérification factuelle, est un " avoir " symbolique dont ses productions à venir et ses comportements doivent nécessairement tenir compte.
  Céline n'a-t-il pas écrit lors de l'affaire Goncourt à Garcin, l'un de ses rares confidents : " La critique déconne, je suis le phénomène et il s'agit de faire le pitre, c'est dans mes cordes vous le savez. [...] Il faut donner aux gens ce qu'ils attendent ? " 
  "
Faire le pitre ", c'est " faire le peuple ", figure en pleine ascension au sein d'une fraction importante du champ littéraire. De même lors de la parution de Mort à crédit en 1936, Céline lui écrit ceci : " Mes parents n'ont rien à voir là-dedans. Vous êtes quelques-uns qui connaissent la réalité. Aux autres les petites histoires et le cirque - Céline ci Céline ça toute la galerie. "
  
Céline donne ainsi aux lecteurs ce qu'ils attendent de l'auteur de Voyage, et garde l'envers de Bardamu par-devers lui, fils de petits bourgeois, médecin habitué aux voyages transatlantiques et aux hôtels luxueux. L'image de l'écrivain, faisant partie intégrante, au même titre que les thématiques ou le style, de l'œuvre.
  Céline offre à plein temps un discours et un comportement conçus selon " une biographie modèle d'écrivain prolétarien, à la Guéhenno, à la Guilloux, à la Dabit, à la Poulaille. "
  (Mie-Kyong SHIN, Position en porte-à-faux, BC n° 230, avril 2002).

                                    

 

 

 

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     INTERVIEW avec Claude JAMET  (Germinal).

 Socialisme, qu'est-ce que ça veut dire ? La S.F.I.O. ? Les trois flèches ? Le chapeau de Blum ? Le crâne d'Auriol ? Tout le monde est socialiste de nos jours. A qui mieux mieux ! Ils se l'arrachent ! M. Wendel est socialiste, et M. le Comte de Paris itou ! Les enfants de chœur sont socialistes ! Les dames de la Croix-Rouge ! Le Pape ! La Banque Morgan ! M. Weygand ! Tout ça finit par faire du tort. Vous me dites que vous , vous êtes des vrais ? Mais l'étiquette reste la même. A quoi voulez-vous qu'on reconnaisse ? Parmi tant de contrefaçons, drogues, tisanes, eau de rose, eau bénite ? Que votre appellation est vraiment contrôlée ? On ne vous entendra seulement pas. Crédit est mort ! Que voulez-vous ? Le peuple, il a un préjugé, maintenant, en bloc contre tout ça. Il ne croit plus à grand'chose, dans le genre. Chat échaudé ! Il se méfie atroce, il a pas tort...

 [...] Toute la question, c'est de leur donner du positif, aux prolétaires des temps qui courent. Ils sont devenus pires que saint Thomas, tous, sous le rapport de la méfiance. Ils veulent toucher. Pas des discours. De la viande. Pas de bavardage, pas de vagues salades. Du substantiel, du consistant. On ne les a plus avec des bulles ! Autrefois, oui, c'était facile. Le peuple français, naturellement, il était anti ; c'était tout. Le fond celtique. La vieille bisbille. Il votait contre, n'importe quoi. Les jésuites, les francs-maçons ! Le citoyen, quand il pouvait voir sur la place de son village, sous les platanes, l'instituteur et le curé en train de bien s'engueuler, il avait le sentiment de vivre un grand moment de politique ; d'être en plein cœur, dans l'intime des choses ! Son député, il ne lui demandait jamais de tenir les promesses qu'il avait faites : une pissotière, une crèche modèle, un nouvel asile d'aliénés.
  Pourvu qu'il ait bien emmerdé les autres, ceux de l'autre bord, ça lui suffisait ; il le réélisait, d'enthousiasme ; il le reportait à la Chambre en triomphe !

 [...] L'Egalitarisme ou la mort ! Les Prolétaires d'un côté, les bourgeois de l'autre, ils ont au fond qu'une seule idée : devenir riches, ou le rester ; l'envers vaut l'endroit, c'est pareil. Les uns envieux, les autres avares ; mais tous cupides également, fielleux, haineux, la gueule de travers, au caca, malades autant les uns que les autres de la même honteuse maladie : de l'argent, qu'ils ont ou qu'ils n'ont pas. Ils en crèveront si on les laisse tels qu'ils sont.
  Deux Français millionnaires sur trois, à l'heure actuelle ! C'est comme une tumeur dégueulasse, infecte, qui leur dévore la vie. Déjà, ils ne peuvent plus se supporter. Ils peuvent plus même se regarder, les uns les autres. Tant ils se dégoûtent ! Je ne connais qu'un remède : pas de discours, faut opérer ça d'un seul coup, inciser l'abcès à fond, que ça dégorge ! Qu'on n'en parle plus.

  Tout partager ! L'argent, les ronds ! Ouvrir Pognon ! Vider le bas de laine ! Le coffre-fort, ses tripes d'or au soleil ! Le grand nettoyage par le vide ! La grande justice devant le pèze ! Je décrète salaire national maximum 100 francs par jour, 150 francs pour les ménages, 25 en sus, à partir du troisième môme. Comme vous voyez, j'ai tout prévu !
 (Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.208).

 

 


 

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      INTERVIEW avec Francine BLOCH.
 

  Ceci est la transcription de l'enregistrement d'une interview inédite de Louis-Ferdinand Céline, réalisée le 16 juin 1959 à son domicile par Francine Bloch, collaboratrice de la Phonothèque nationale pour les archives de cette institution.
 
 
Mais je me dis que : l'homme est ainsi fait que ce qui lui manque c'est le cirque romain. Alors c'est pas un individu très agréable, ce qu'il voudrait c'est de la mise à mort, bien palpitante, qu'il voit sous ses yeux, là. Vous faites vider n'importe quel théâtre, vous avez des théâtres, vous voulez présenter du Molière, ou n'importe quoi, du Shakespeare même, ou des comédies du boulevard ou du cinéma. Je vous fais vider tout ça si vous remplissez le Coliseum. Y'avait 129 000 places ! Ben nous n'avons pas un spectacle comme ça et là je vous assure que les gens jouissaient, bien, les sénateurs au premier rang, les vestales aussi, et l'empereur nom de Dieu...

  Pensez qu'on faisait grief à César parce qu'il envoyait des dépêches au lieu de regarder la mise à mort... parce qu'il avait des dépêches à envoyer. Et ben ça, on lui en tenait grief, on lui disait qu'il était léger, parce que c'était vraiment ce qui importait c'est la mise à mort. Vous représentez des Pancrace et des machins et des brutalités, des boxes, mais c'est rien, c'est fade, le goût profond de l'homme c'est la mise à mort douloureuse, c'est la vivisection sous ses yeux, voilà ce qu'il veut voir.

 - Oui, mais vous croyez que c'est général ? Bien sûr, il y a, je constate... Il y a... je crois que ... il y a beaucoup de gens qui ressentent ça, il y a beaucoup de sadiques...

 - oh, toutes des mignonnes, va, oh, mais la course aux taureaux quoi, c'est une petite chose, n'est-ce pas ?

 - Oui, la course de taureaux, le catch...

 - Oui, mais c'est des petites choses à côté de ce qu'on voudrait vraiment, le strip-tease, tout ça, tout ces spectacles-là sont des spectacles d'enfants, n'est-ce pas, à côté de leurs goûts profonds. Vous voyez à l'époque de l'épuration, alors là ils se donnent libre cours... à la Saint-Barthélemy, en 89, en toute occasion, vraiment.

 - Oui, et les camps de concentration.

 - Aux grandes... oui, la même chose. Aux grandes époques, alors voyons là vous le voyez bien, alors c'est ça qu'il attend. Qu'est-ce qu'il a le peuple en ce moment-ci, ben il s'ennuie, qu'est-ce qu'il voudrait ? Une épuration. Oui, il voudrait une épuration le peuple. Voilà ce qui lui manque. Voilà. Ben vous savez alors dans ces conditions-là... et comme cet instinct est solide, bien plus que du granit, c'est du diamant, c'est pire que du diamant. Alors, c'est de la gamète. C'est très fort, il a ça dans le boyau n'est-ce pas ! Inné. Et ça c'est... il change pas, l'homme ne change pas, il est le même. Cinq cents millions d'années qu'on le connaît, c'est le même. Ah, même l'hominien on le connaît vous savez, qu'est-ce que c'est qu'on voit dans la préhistoire, on voit des pierres, des pierres à torture, qu'est-ce que vous voyez, qu'est-ce que vous voyez ?

 - Oui il y en a toujours eu.

 - Vous voyez un cercle de pierres où les gens s'asseoyaient et puis une pierre à torture dans le milieu exprès pour renverser un bonhomme et lui couper tout, n'est-ce pas, c'est à ça que s'amusait la préhistoire, ils s'amusaient... à décerveler les gens vivants. Eh ben ça ne leur manque pas.

 - Oui maintenant on tuera deux cent mille personnes à la fois comme à Hiroshima.

 - Oui mais encore Hiroshima c'est une espèce d'exécution capitale, ça ne satisfait... c'est...

 - Ce n'est pas la torture... Et c'est aussi la torture tout de même.

 - Oui, mais pas aussi bien que ... que les Gaulois... ont duré d'ailleurs quatre siècles avec le cirque, n'est-ce pas. La grande civilisation romaine c'est quatre siècles de cirque. Le jour où ils ont supprimé le cirque... les catholiques qui ont supprimé le cirque, et ben à ce moment-là ils ont capoté. Alors vous savez... Ah bah, c'est un individu, je le regrette, que j'abandonnerais sans peine n'est-ce pas, parce que il a vraiment de sales instincts qui sont irrémédiables parce que je ne sais pas quand on me lira à la Bibliothèque Nationale dans trois siècles-là, je ne sais pas s'ils auront changé d'instinct, mais j'en serais bien étonné, trois siècles qu'est-ce que c'est que ça, c'est rien du tout, n'est-ce pas, en cinq cent millions d'années on n'a pas changé d'instinct, les pierres qu'on trouve, les cerveaux qu'on trouve sont des pierres de torturés, voilà ce qu'on voit, des pierres de torturés voilà, c'est tout.
 Alors ça déjà... Je suis l'ennemi de la violence, mais par là un monstre, parce que l'homme est naturellement... aime la violence et c'est sa vie.
 (Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.445).  

 

 

 

                                                                                                                             ***