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                                                   MISES  AU  POINT

 

 

 


 

   " Corniauds vous avez tout gaffé ! vous avez pas traqué le vrai monstre ! le Céline, le bouzeux ! il s'en fout ! Même que vous seriez plus hanteurs tracassiers, assoiffés, mille fois, que toute l'espèce d'Afrique, d'Asie, chacals, Amérique réunis, condors et dragons, il s'en gode !
 C'est le docteur Destouches qu'est sensible ! Vous y auriez effleuré le Diplôme, c'était du finish et la mort ! "

  (Féerie pour une autre fois 1, p.22).

 

 

               MARC QUI SE DEDOUANE... EN VRAI ACROBATE.

 - Ah ! te voilà Marc ! Qu'est-ce que t'as fait ?
 Je veux parler de la nuit des horreurs... Il voit bien Marc malgré ses châsses, ses paupières lourdes rabaissées que ça lui fait des yeux en fente... et toute sa tête va
avec... une tête de tortue en somme... en plis, en peau épaisse pâle... Faut pas croire qu'il est laid pour ça ! Il fait impassible c'est tout, il fait distant, il fait duc... Et toujours [mot ill.] recherche de mise, de chaussettes, de tout. Moi j'ai honte à côté de lui, qui suis toujours si négligent... Je l'appellerais pas tête de tortue, c'est sa maladie qu'est la cause, il souffre, il a du courage...

 Y en a une tortue chez Jules, elle a une croix rouge sur l'écaille, elle rôde autour de l'acacia... elle se balade toute la journée, elle traverse l'avenue toute seule, elle craint rien... elle part et voilà, elle revient quand ça lui fait plaisir... Marc il est un peu la même chose. Il part de chez lui quatre cinq jours... il cherche des sujets qu'il prétend... c'est pour des scénarios, son genre... Ah ! il a du talent, un éclat, un de ces brios d'invention qu'on trouve pas deux trois fois par siècle... et il vous trousse le conte aussi, il vous enlève ça en pointe, il vous ébahit comme il rebondit, rejaillit... on le dirait jamais capable avec sa tête morne malgré tout, ses paupières, sa voix là sourde haletante. Ah ! c'est de la féerie intérieure... il mijote, voilà... on le dirait jamais quand il passe... il marche encore plus mal que moi... on titube souvent côte à côte... on n'est pas très stables l'un ni l'autre... Ah ! je l'admire, c'est bien sincère, je le répète toujours et partout... Il sera [mot ill.] dans le dictionnaire même dans trois siècles... Y aura Maupassant, lui, Barbey... Villiers c'est plus sûr...

  Y a qu'un petit côté qui me chiffonne... surtout depuis Stalingrad... que les dés se retournent... il m'en a foutu deux trois coups là qu'étaient vachards... des vapes dans ses contes, des soi-disant burlesqueries, des petites nouvelles mine de rien... où je me trouve gentiment servi... " Mort aux Juifs ! " que je hurle par hasard, comme ça pour faire rire le monde... (1) Pas mieux pour me faire assassiner... le monde comprend la plaisanterie... il est facétieux au possible... Ça m'a fait de la peine tout d'abord, et puis j'en ai vu tellement d'autres... je lui en ai voulu à Marc... enfin deux trois jours... le temps que j'ai dans mes rancunes... Seulement au moment n'est-ce pas, dans Je suis partout où il écrivait, ça faisait une coquine d'impression, ça m'atigeait un peu plus, lui il se dédouanait du même coup... la preuve qu'il s'en est bien tiré... C'était la galipette à faire, tout tortue figé qu'il me semblait. Y avait de l'acrobate dans cézigue... Il avait plus de voltige que moi... de rétablissements poil de cul... C'est le vrai talent voilà c'est tout...

  Le peuple c'est un lion imbécile, faut galipetter par -dessus au moment juste qu'il ouvre la gueule... Ça m'a manqué moi, j'en décède, ah ! je me rends bien compte, trop tard, classe 12, on s'en relève plus... Merde quand même écoutez mon cri, qu'il vous affriole d'outre-tombe. " Vive les Juifs et mort aux cocus ! " J'en suis Montjoye et chichebroque ! Cave plus que moi y en aura plus.

 (1) Céline apparaît dans deux des nouvelles publiées par Marcel Aymé durant l'Occupation. Une première fois dans " La Carte " (La Gerbe, 2 avril 1942), puis Le Passe-muraille, Gallimard, 1943). Il se trouve dans une file d'attente avec plusieurs de ses amis. " Céline était dans un jour sombre. Il disait que c'était encore une manœuvre des Juifs, mais je crois que sur ce point précis, sa mauvaise humeur l'égarait. " Le recueil, publié à l'été de 1943, contenait, outre " La Carte ", une nouvelle, " En attendant ", dans laquelle, plusieurs individus exposant tour à tour en détail les malheurs que l'époque leur fait subir, l'un deux se contente d'une phrase : " Moi, dit un Juif, je suis Juif ".
  Peu après paraît dans Je suis partout, 13 août 1943, la nouvelle " Avenue Junot ", qui évoque l'atmosphère et le ton des réunions dans l'atelier de Gen Paul. Elle se situe avant la guerre, et Céline y tient des propos violents, mais qui concernent la manière dont le gouvernement et la presse préparent sans l'avouer l'entrée en guerre. La nouvelle sera reprise, avec des changements de rédaction mineurs qui ne concernent pas les propos de Céline, dans le recueil En arrière, Gallimard, 1950.
  Céline avait réagi sur le moment à la publication d' " Avenue Junot ". " Je n'ai pas lu la nouvelle de Marcel, écrit-il à Gen Paul de Saint-Malo où il passe l'été. Il suffit tu sais qu'on me mette en scène pour que ça me glace. Je me fuis. Moi je ne m'amuse pas. Marcel est un petit sournois. Il oriente toujours les vacheries sur les potes et sur moi en particulier. Je suis toujours le furieux, le bouffe-juif, le maniaque, le fou dangereux. C'est un petit jeu auquel je suis bien habitué. Mais il m'embête. Je préfère ne pas m'en occuper. La vie est déjà assez toque telle quelle. Il se dédouane ainsi Marcel. Lui le raisonnable, l'impartial, le pas sectaire, l'humain humoriste. (Lettre inédite, coll. part.).
  A la Libération et au cours des poursuites judiciaires intentées contre Céline, Marcel Aymé se montra fidèle et efficace. Il fut l'un de ceux avec lesquels Céline renoua à son retour. Les visites de Marcel Aymé à Meudon sont évoquées dans Rigodon (Romans, t. II, p.727 et suiv.).
 (Maudits soupirs pour une autre fois, L'Imaginaire, Gallimard, avril 2007, nouvelle édition présentée par Henri Godard, p.135).

 

 

 

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              PAYER POUR " BAGATELLES "...

 Vous pensez si je sentais que ça venait à Siegmaringen !... " le mal a des ailes " !... que mon compte était bon !... d'une façon ou d'une autre !... " Bagatelles " je devais en crever !... c'était aussi entendu à Londres qu'à Rome ou Dakar... et dix fois plus encore chez nous, là ! Siegmaringen sur Danube ! le refuge de 1142 !... si j'étais pas occis, alors ? c'est que je jouais vraiment le double jeu ! que j'étais fifi ?... agent des juifs ?... de toute façon j'y coupais pas ! " avec les livres qu'il a écrits " !... en plus que les 1142 escomptaient bien leur petite veine... que je payerais pour tous !... que tout se passerait très gentiment, grâce à moi ! ils rêvaient déjà tous pantoufles, retour dans leurs meubles... grâce à moi !... à moi les supplices gratinés ! " avec les livres qu'il a écrits " ! pas eux ! pas eux !... eux immuns, pépères, et gris-gris ! moi qu'avais à expier pour tous !...

  " avec les livres qu'il a écrits " !... moi qui rassasierais Moloch ! bien l'avis de tous !... j'y couperais pas ! du dernier cloche grabataire crevard fienteux du Fidelis au très haut Laval du Château, c'était immanquable... " ah ! vous n'aimez pas les juifs ! vous Céline ! " la parole qui les rassurait !... que c'était moi qu'on allait pendre ! sûr !... certain !... mais pas eux ! pas eux !... ah, chers eux !... " les livres que vous avez écrits ! " ce que j'ai adouci d'agonies, d'agonies de trouilles avec " Bagatelles " ! juste ce qu'il fallait, ce qu'on me demandait !... le livre du bouc ! celui qu'on égorge, dépèce ! mais pas eux !... pas eux du tout ! douillets eux ! non ! jamais !... plus un seul anti-juif d'ailleurs dans les 1142 !... plus un !... pas plus que Morand, Montherlant, Maurois, Latzareff, Laval ou Brinon !... le seul qui restait, ma gueule !... bouc providentiel !...

 je sauvais tout le monde par Bagatelles ! les 1142 mandats !... comme j'ai sauvé de l'autre côté, Morand, Achille, Maurois, Montherlant, Tartre... l'héros providentiel con !... moi !... moi !... moi !... pas que la France, le monde entier, ennemis, alliés, exige que j'y passe !... bien saignant !... ils ont monté un nouveau mythe !... on éventre pas l'animal ?... oui ? non ? les prêtres sont là !
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.318).

 

 

 

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             COMMENT EST-IL RENTRÉ A LA FONDATION ROCKEFELLER ET AVEC QUELLE ÉQUIPE ?

  A défaut d'autres témoignages que ceux, tardifs, apportés par Céline, nous en sommes réduits à supposer qu'il fut employé comme " homme à tout faire " par Laffite, " grouillot " au service d'Euréka voire de La Sirène, ce qui expliquerait également le début de ses relations avec Blaise Cendrars et Abel Gance. Sans doute lia-t-il dès cette époque amitié avec Graffigny, qui, quoique appartenant à la génération de ses parents, a pu le fasciner par ses innombrables anecdotes et son goût pour l'électricité et l'aérostation ; la lecture des lettres de jeunesse, récemment parues, nous montrent en effet le petit Louis féru de ces domaines techniques.
  Quoiqu'il en soit, la collaboration de Destouches aux entreprises littéraires de Laffite ne dura guère plus de cinq mois : en décembre 1917, il embarquait son camarade de convalescence Albert Milon dans une nouvelle aventure : la mission Rockefeller de lutte contre la tuberculose...

  " En fait, il n'avait pas du tout été engagé, il avait simplement volé l'ordre de mission sur le bureau d'un personnage important. Cet homme important avait une chaire professorale et dirigeait l'Ecole polytechnique. Céline était venu le trouver pour lui demander de faire des recherches et de se prononcer sur une invention qu'un de ses amis avait faite. L'ami était un des protagonistes de Mort à crédit, Courtial des Pereires, et son invention une machine à contrôler les votes durant les élections.
  Le directeur-professeur ayant eu à faire dans un autre bureau, Céline avait remarqué sur sa table une lettre de la Fondation Rockefeller, qui demandait à l'éminent personnage de bien vouloir aider à trouver des gens susceptibles de mener à bien la campagne contre la tuberculose.
   Céline avait lu le papier sur la table, c'est à dire " à l'envers ", puis l'avait subtilisé. Il se présenta de la part du grand homme avec son compagnon, un ancien garçon de café nommé Millon, chez les Américains. Ils montrèrent les documents et obtinrent le travail. " (Ole Vinding, Au bout de la nuit, p.39-40)

   Cette anecdote tardive de Céline prend toute sa saveur et un peu plus de véracité quand on découvre dans Euréka les résultats du concours d'invention du compte-votes pour la chambre des députés, dirigé par l'ingénieur Maurice Leblanc, et remporté par P. Savary et le capitaine Rouillard, dont les brevets devaient être déposés en janvier 1918. (Euréka n° 8, janvier 1918, p. 20-21).
  Si ces circonstances sont exactes, dès décembre 1917, Louis Destouches aurait rejoint la mission Rockefeller sur les routes de l'Eure-et-Loir, de Chartres à Chateaudun, puis sur celles de Bretagne, à commencer par Rennes en mars 1918. Graffigny ne tarda pas à les rattraper : Euréka ne survécut pas à son seizième numéro en janvier 1919. Les registres de la Fondation Rockefeller l'identifie sous son nom d'état civil " Henri Marquis ", marionnettiste-scénariste.
 
    L'équipe de propagande anti-tuberculose n° 2 dirigée sur la Bretagne en mars 1918 était composée d'une directrice américaine et de quatre employés français : un conférencier, Louis Destouches, une conférencière, Mlle Vilain, un délégué courrier chargé d'annoncer le passage de la Mission et d'en régler l'organisation avec les Municipalités, Albert Milon, et un mécanicien opérateur, sans doute Henry de Graffigny, en charge comme il se devait du

  " camion automobile, contenant un générateur électrique et un appareil complet de projections cinématographiques, ce qui permettait de donner des séances illustrées de cinéma même dans les petits villages où l'électricité n'existait pas.
   Le camion transportait cinq personnes formant l'équipe, le matériel de projection, les films cinématographiques, une exposition complète de 42 panneaux, ainsi qu'un stock de brochures, tracts, cartes postales et affiches, pour distribution. " (Alexandre Bruno, Contre la tuberculose, la mission Rockefeller en France et l'effort français, 1925, p. 137).
  (L'Année Céline 2009, Du Lérot éditeur, Les Usines Réunies, 14 juillet 2010).

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 " C'était pendant la guerre, en 16, 17. J'étais réformé ; il fallait que je gagne ma croûte. Alors voilà que je tombe sur un petit papier grand comme ça , qui demandait un conférencier pour la fondation Rockefeller de propagande contre la tuberculose. Je n'avais jamais parlé en public ; j'étais d'un baveux ! Tiens, mon vieux, en public, je parlais encore plus mal que toi ! Mais voilà, j'étais tombé sur le papier et je me présentais le premier, et puis je parlais anglais, ce qui a simplifié mes négociations avec le comité américain.

 Enfin, on m'a embauché. Ce que j'ai pu bafouiller les premières fois ! Je revois avec terreur la grande séance dans le théâtre de Rennes, tout illuminé, et c'est grand ce machin-là ! Tout contre moi, le général d'Amade et puis le docteur Follet, qui devait devenir plus tard mon beau-père. Ç'a été épouvantable, et puis, petit à petit, je me suis habitué à parler comme on s'habitue à tout. J'ai parlé, parlé ! "
  (Cahiers Céline 1, p.87, Spécial Céline n°25, juillet-août-sept. 2017).


 

 

 

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                MISES AU POINT SUR SIGMARINGEN.

 Quatre mois après la mort de l'écrivain, Gallimard a publié un Céline du jeune auteur belge Marc Hanrez, à ce jour l'étude la plus complète et la plus pertinente sur l'œuvre, sur sa langue, mais où différents détails biographiques sont indéniablement controuvés.
 On y lit ainsi qu'en 1944, sentant sa peau menacée, Céline aurait songé à partir pour la Bretagne, mais que sur les conseils de son ami, l'acteur Le Vigan, il se décida à gagner le Danemark, où il comptait séjourner trois mois avant de revenir en France. L'itinéraire du Danemark comptait malheureusement un passage forcé par l'Allemagne.

  Avant cette version fignolée, Céline en avait longuement répandu une autre : un congrès médical à Baden-Baden auquel il ne pouvait se dérober, et comme il se disposait à en revenir, la route coupée par l'offensive alliée.
  Curieux congrès pour lequel le docteur Destouches était parti avec vingt malles, dont une douzaine, selon son intime Ralph Soupault, remplies de fers à chevaux, de fers de pioches, de fil barbelé, haches, bassines, serpes, harnais, pour le troc alimentaire avec les cultivateurs teutons (trois pièces de la rue Girardon étaient paraît-il bourrées de matériel agricole dans le même dessein).

 La vérité est que Céline, le non-collaborateur, flanqué de Robert Le Vigan, avait plié ses copieux bagages huit jours après le débarquement de Normandie, et mis le Rhin entre lui et les libérateurs deux bons mois avant le troupeau talonné des " collabos ".
  On en a fait maintes gorges chaudes : Bardamu, brave cuirassier à vingt ans, mais beau foireux à cinquante. Grande gueule de littérateur, et trouille au derrière dès que ça chauffe.
  Je tiens à rétablir la vérité sur un point épisodique, mais j'ai toujours haussé les épaules quand j'ai entendu brocarder la soi-disant lâcheté de Céline. Tous les fascistes français de 1944 n'ont-ils pas détalé les uns après les autres ? Connaît-on un seul politique professionnel, un seul militaire qui auraient eu l'effarent courage de signer en 1938 Bagatelles pour un massacre, de récidiver, un an plus tard, avec L'Ecole des cadavres ?

 J'ai fréquenté trop de héros publics qui rampaient dans le privé.
 Le Vigan, que les fiers-à-bras tenaient pour un traîne-patins de cabotin, fut magnifique de fermeté en prison, d'insolence devant les malfrats de la Cour de Justice. Céline a tout exprimé, au début du Voyage, à propos de cette guerre de 1914 qu'il fit bravement : " Quand on a pas d'imagination, mourir, c'est peu de chose. Quand on en a , mourir, c'est trop. "
  De l'imagination, Le Vigan et Céline, qui ne se quittaient plus depuis 1943, en avaient comme mille. Qui plus est, Le Vigan, dit La Vigue, comédien épique, vous jouant successivement, sans le moindre accessoire, un colonel anglais des Indes, un séminariste pédéraste, un jockey, un mineur de Donetz, une douairière, pouvait mimer, représenter tout ce qu'ils imaginaient de conserve. Et l'on imagine, à son tour les veillées des deux apôtres, vivant et remâchant le triomphe des Fifis à Montmartre, les passages à tabac, les étripages.

  Il est évident qu'avec la légende de haine imbécile qui l'entourait, Céline aurait été dépecé dans son quartier durant les " grandes heures " de la Libération, condamné à mort en cour et fusillé, malgré l'inexistence de son dossier, dans les six mois qui suivirent. Comme la déconfiture des Allemands ne faisait pas non plus pour lui le moindre doute, il aurait dû se mettre en sûreté beaucoup plus tôt et beaucoup mieux.
  Je lis dans la biographie de M. Hanrez que le Dr Destouches, envoyé de Baden-Baden à Sigmaringen, ayant refusé de participer à la propagande pro-allemande, fut interné avec des objecteurs de conscience près de Neu-Ruppin, dans le Brandebourg.
  Double erreur, sur la chronologie et les faits. Céline est fort capable d'avoir jugé diplomatique d'embrouiller un peu M. Hanrez. Bien que ce fût d'autant plus inutile qu'il a rétabli lui-même très exactement les choses dans ses deux livres de l'exil, D'un château l'autre et Nord. Car dans ses livres, il ne triche jamais.

  Donc, comme il l'a lui-même exposé, après quelque temps à Baden-Baden, dans le somptueux Park-Hôtel, il avait souhaité se replier sur l'Allemagne du Nord, plus commode pour un exode définitif au Danemark. Il tolérait très mal, et je le comprends, la vie dans Berlin puant le cadavre et bombardée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Son ami le Dr Haubolt, grand fonctionnaire de la médecine du Reich, passablement embarrassé de ce phénomène et du Le Vigan qui le flanquait, les avait casés de son mieux à Kränzlin, près de Neu-Ruppin, tout compte fait dans un petit château, environné d'un village-dépotoir : mais c'était le sort à l'époque de presque tous les villages d'Allemagne. Rien donc de punitif ni de concentrationnaire dans cette retraite, qui se révéla peu folâtre, mais qui entrait dans les vues de louis-Ferdinand.

 Quand un matin du début de novembre 1944, le bruit se répandit dans Sigmaringen : " Céline vient de débarquer ", c'est de son Kränzlin que le bougre arrivait tout droit. Mémorable rentrée en scène. Les yeux encore pleins du voyage à travers l'Allemagne pilonnée, il portait une casquette de toile bleuâtre, comme les chauffeurs de locomotives vers 1905, deux ou trois de ses canadiennes superposant leur crasse et leurs trous, une paire de moufles mitées pendues au cou, et chat Bébert, présentant sa frimousse flegmatique de pur parisien, qui en a connu bien d'autres. Il fallait voir, devant l'apparition de ce trimardeur, la tête des militants de base, des petits miliciens : " C'est ça, le grand écrivain fasciste, le prophète génial ? " Moi-même, j'en restais sans voix.

  Louis-Ferdinand, relayé par Le Vigan, décrivait par interjections la gourance de Kränzlin, un patelin sinistre, des Boches timbrés, haïssant le Franzose, la famine au milieu des troupeaux d'oies et de canards. En somme, Hauboldt était venu le tirer cordialement de ce trou, et Céline, apprenant l'existence à Sigmaringen d'une colonie française, ne voulait plus habiter ailleurs.
  La première stupeur passée, on lui faisait fête. Je le croyais fini pour la littérature. Quelques mois plus tôt, je n'avais vu dans son Guignol's Band qu'une caricature épileptique de sa manière (je l'ai relu ce printemps, un inénarrable chef -d'oeuvre, Céline a toujours eu dix, quinze ans d'avance sur nous). Mais il avait été un grand artiste, il restait un prodigieux voyant.

 Le " gouvernement " français l'avait institué médecin de la Colonie. Il ne voulait d'ailleurs pas d'autre titre. Il y rendit des services. Abel Bonnard, dont la mère, âgée de quatre-vingt dix ans, se mourait dans une chambre de la ville, n'a jamais oublié la douceur avec laquelle il apaisa sa longue agonie. Il pouvait être aussi un excellent médecin d'enfants. Durant les derniers temps, dans sa chambre de l'hôtel Löwen, transformée en taudis suffocant (dire qu'il avait été spécialiste de l'hygiène !), il soigna une série de maladies intrinsèquement célinesques, une épidémie de gale, une autre de chaudes-pisses miliciennes. Il en traçait des tableaux ébouriffants.
  L'auditoire des Français, notre affection le ravigotaient d'ailleurs, lui avaient rendu toute sa verve. Bien qu'il se nourrît de peu, le ravitaillement le hantait : il collectionnait pour le marché noir les jambons, saucisses, poitrines d'oies fumées. Pour détourner de cette thésaurisation les soupçons, une de ses ruses naïves était de venir de temps à autre dans nos auberges, à l' " Altem Fritz ", au " Bären ", comme s'il n'eût eu d'autres ressources, partager la ration officielle, le " Stammgericht ", infâme brouet de choux rouges et de rutabagas.
 Tandis qu'il avalait la pitance consciencieusement, Bébert le " greffier " s'extrayait à demi de la musette, promenait un instant sur l'assiette ses narines méfiantes, puis regagnait son gîte, avec une dignité offensée.

- Gaffe Bébert ! disait Ferdinand. Il se laisserait crever plutôt que de toucher à cette saloperie... Ce que ça peut être plus délicat, plus aristocratique que nous, grossiers sacs à merde ! Nous, on s'entonne, on s'entonnera de la vacherie encore plus débectante. Forcément !
  Puis satisfait de sa manœuvre, de nos rires, il s'engageait dans un monologue inouï, la mort, la guerre, les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les Jaunes, les intestins, le vagin, la cervelle, les Cathares, Pline l'Ancien, Jésus-Christ. La tragédie ambiante pressait son génie comme une vendange. Le cru célinien jaillissait de tous côtés. Nous étions à la source de son art. Et pour recueillir le prodige, pas un magnétophone dans cette Allemagne de malheur. (Il en sort à présent  cinquante mille par mois chez Grundig pour enregistrer les commandes des mercantis noyés dans le suif du " miracle " allemand).
 (Lucien Rebatet, D'un Céline l'autre, Cahiers de l'Herne poche-club, 1968).  


 



 

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     APRES SIX ANS PASSES AU DANEMARK, COMMENT SE SONT DEROULES LES TROIS DERNIERS MOIS...

  Le ministère ayant, le 5 février, téléphoné à l'avocat pour obtenir des renseignements, Mikkelsen répond que Céline envisage de rentrer en France dans un avenir relativement proche, maintenant que les cours de justice ont été supprimées et que les procès politiques sont confiés aux tribunaux militaires, réputés moins intransigeants.
  Comme le montre la correspondance qui y succède, Mikkelsen accorde à présent toute son attention à ce qui se passe à Paris. Céline ayant fait savoir, dans une lettre datée du 13 juin 1951, que, par décision du tribunal militaire de Paris, décision ayant pris effet le 25 avril 1951, il a été amnistié aux termes de la loi du 16 août 1947, que le consulat de France à Copenhague lui a délivré un passeport en règle valable pour tous pays et qu'en conséquence il désire être libéré de l'engagement qu'il avait pris sur l'honneur le 13 janvier 1950 de ne pas quitter le Danemark sans y être autorisé, Thorvald Mikkelsen demande le 14 juin 1951 au ministère de la Justice de bien vouloir dégager Céline de sa promesse.

  Le 27 juin 1951, le ministère autorise Céline à quitter le Danemark. La décision est notifiée ainsi à Thorvald Mikkelsen :
       
      En réponse à votre demande du 14 juin 1951 concernant M. Louis Destouches, citoyen français, né en France le 27 mai 1894, qui, selon les renseignements fournis, a exprimé le désir de quitter le Danemark le 1er juillet 1951 à partir de l'aéroport de Kastrup, j'ai l'honneur de vous informer que le ministère de la Justice accorde au susnommé l'autorisation de quitter le territoire danois.
    Communication du présent avis est donnée à la Police de Kastrup.
                                                                                                  Pour le ministre et par ordre supérieur
                                                                                                                          Signé N.N.

  Cela n'avait pourtant pas été sans mal, puisque Thorvald Mikkelsen avait dû, une fois de plus, relancer le ministère de la Justice. Le jour même du 27 juin, un mercredi, il avait dû prendre contact avec ce ministère (probablement par téléphone) pour insister sur le fait que, le départ de Céline étant prévu pour le dimanche suivant, il lui fallait une réponse au plus tard le vendredi 29. Heureusement, la réponse ne tarda pas, et la police régla de bonne grâce les toutes dernières formalités, apposition sur le passeport d'un visa de sortie, etc.
 
  Le dimanche 1er juillet 1951, à 18h15, l'avion de Nice décollait de Kastrup, l'aéroport de Copenhague, emportant parmi ses passagers le docteur Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, et son épouse, Lucie-Georgette Destouches, née Almanzor. Dans leurs bagages : un chien et trois chats, dont Bébert.
  Ils quittaient le Danemark après y avoir passé plus de six ans. Céline ne devait jamais le revoir. Mme Céline, elle, y revint en juin 1969 avec une équipe de la télévision française chargée de filmer quelques-uns des lieux où Céline avait vécu : Ved Stranden 20, Vestre Faengsel, Sundby Hospital et Klarskovgaard.

  Dans la région de Korsör, la présence des deux étrangers était devenue familière à tous. L'aspect quelque peu latin de Céline, la gracieuse silhouette de sa femme, leur façon différente de s'habiller, tout cela avait fini par s'intégrer au cadre. Leur départ ne pouvait pas passer inaperçu. Il n'était donc pas étonnant que le journal local, Korsör Avis, publiât dans son édition du 2 juillet 1951 :

             LE CELEBRE ECRIVAIN FRANÇAIS CELINE A MAINTENANT QUITTE KORSOR.

     Après avoir passé près de sept ans comme réfugié dans la région de Korsör, le célèbre écrivain français Céline, maintenant amnistié, vient en compagnie de son épouse de repartir pour la France. Leur départ a eu lieu hier, et les vœux de nombreux Korsörois les accompagnent.
   M. Céline était une grande personnalité, et lui et son épouse seront regrettés ici à Korsör, où ils venaient parfois faire leurs achats. Quelques jours plus tôt, le 28 juin, Céline avait adressé une lettre au directeur en chef du Korsör Avis, qui, le mercredi 4 juillet, la publiait en traduction danoise en même temps que l'article suivant :

        " ADIEU A KORSOR QUI NOUS A SI AIMABLEMENT HEBERGES. "
  
  L'ECRIVAIN FRANCAIS CELINE ADRESSE, PAR L'INTERMEDIAIRE DE " KORSOR AVIS ", TOUS SES REMERCIEMENTS POUR L'HOSPITALITE QU'IL A RECUE AU DANEMARK.
       Durant sept longues années, le médecin français, qui s'est fait universellement connaître en littérature sous le nom de Céline, a résidé avec son épouse dans une propriété située à Klarskov et appartenant à Me Mikkelsen, avocat à la Cour d'Appel. Il y a quelques jours, comme l'a déjà annoncé notre journal, Céline et son épouse ont regagné leur patrie après que la régularisation de leur situation eut rendu possible ce retour.
  M. Céline a chargé Me Mikkelsen d'exprimer par l'intermédiaire de notre journal toute sa gratitude pour la sympathie dont il a été l'objet pendant son séjour dans notre région. "

  Voici ce que disait la lettre de Céline :

    " Monsieur le Directeur,
   Au moment où nous allons quitter, ma femme et moi, la jolie ville de Korsör, je vous prie de croire que ce n'est pas sans tristesse que nous nous éloignons de ces lieux où nous avons reçu le plus aimable, le plus humain, le plus délicat des accueils.
  En des années pour nous très critiques, nous avons été entourés à Korsör d'une véritable sympathie, qui nous fut un grand réconfort au cours de notre très long exil.
 Je vous serais particulièrement reconnaissant, Monsieur le Directeur, de bien vouloir me permettre d'adresser par votre journal tous nos sentiments d'amitié et de gratitude aux habitants de Korsör.
  Et veuillez agréer, je vous prie, l'assurance de ma parfaite considération. "
                                                                                                                               L.-F. Céline.

 (Helsa Pedersen,  Le Danemark a-t-il sauvé Céline ?, Plon, septembre 1975).
 

 

 

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     SON APPARTEMENT OCCUPE ET SES MANUSCRITS VOLES OU DETRUITS...

  Dans les semaines qui suivirent le départ de Céline le 17 juin 1944, son appartement de la rue Girardon, dont la fenêtre donnait sur le Moulin de la Galette et tout Paris, fut envahi par des F.F.I., dont quelques montmartrois qui emportèrent ou détruisirent certains des manuscrits qu'ils trouvèrent.
 
Céline soupçonna comme instigateur Oscar Rosembly, employé de mairie, qu'il avait quelquefois reçu chez lui et qui s'était réfugié chez Gen Paul pour se cacher des Allemands.
 

A la Libération, Rosembly interrogea pendant huit jours Mireille Martine, première épouse de Serge Perrault, pour savoir où se cachait Céline (Céline 3, p.176-177), et (Serge Perrault, Céline de mes souvenirs, p.43-45).
  Céline avait emporté une version de Guignol's band II, en avait confié une autre à Marie Canavaggia, mais avait laissé les manuscrits en train de Casse-pipe, de La Légende du Roi Krogold et divers brouillons.

 
Yvon Morandat (1913-1972), président des Charbonnages de France, compagnon de la Libération, occupa par réquisition officielle l'appartement de Robert Le Vigan, puis, à partir de septembre 1944, sur le conseil de Mme Chamfleury, celui dont Céline était locataire.
 
  Il proposa de rendre à Céline les manuscrits qu'il y trouve, offre que Céline néglige (voir lettre à Pierre Monnier du 2 décembre 1950, dans Ferdinand furieux p.160, et Céline 3, p.296-298).
  Céline était renseigné sur tous ces évènements par ses amis de Montmartre, Gen Paul, Jean Perrot, Daragnès.
 (
L'Année Céline 1997, p.19).

 

 

 

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    COMBIEN D'EDITEURS POUR LE VOYAGE ?

  Le 15 juin 1935 : Robert Denoël reçoit le tapuscrit de Voyage au bout de la nuit. Est-ce que l'éditeur a vu le manuscrit autographe du roman ? C'est peu probable. Quoi qu'en aient dit les témoins de cette époque, c'est une copie dactylographiée qui a été déposée chez tous les éditeurs sollicités. L'autographe, lui, fut vendu par l'auteur le 29 mai 1943 au marchand d'art Etienne Bignou.

    Céline l’avait soumis tout d'abord à Eugène Figuière, 166 boulevard du Montparnasse, qui lui proposera de l'éditer... neuf mois après la parution du livre chez Denoël et Steele [cf. 28 juin 1933].
   Le 14 avril, il l'a déposé chez Gallimard, où l'on a tardé à lui répondre. Ce n'est que le 2 juillet - deux jours trop tard - que la Librairie Gallimard accepte le roman, en proposant divers allègements et remaniements. Quinze ans plus tard Céline rappelait à Jean Paulhan : « Oh, cher ami, je n’ai rien à dire de la NRF... J’ai bien failli ' en être '!... à une 1/2 heure près... vous le savez... le pneu... Crémieux se réveillant à temps... ' j’en étais ' !... Le pauvre Denoël qui le jalousait l’admirait à en crever... A propos de Voyage il me répétait toujours Paulhan m’a écrit... lui qui n’écrit jamais... »
 
  Il l'avait encore proposé, selon Henri Mahé, aux Editions Bossard, 33 rue de Verneuil, mais cette maison d'édition créée en 1916 et qui fut très active au cours des années vingt, paraît avoir cessé progressivement ses activités à partir de 1931. Le 20 avril 1932 son capital est réduit de 1 110 000 F à 555 000 F et elle ne publie que cinq ouvrages dont deux de Léon de Poncins : La Franc-Maçonnerie, puissance occulte et Les Juifs, maîtres du monde.
 
Céline serait aussi passé dans les locaux des Editions du Sagittaire dirigées par Léon Pierre-Quint. Edouard Roditi, qui le secondait pour lire les manuscrits, raconte :
« Nous n'occupions rue Rodier, qu'un sombre rez-de-chaussée qui avait jadis été le magasin où l'on stockait les livres. [...] les hésitations déjà maladives de Pierre-Quint, qui réussissait rarement à prendre une décision utile en temps voulu et se perdait souvent en des considérations d'une complexité déroutante, ajoutaient à nos embarras financiers. Lors des rencontres de notre comité de lecture, nous discutions interminablement d'innombrables projets d'édition dont la plupart ne se réalisaient jamais.                                                                            
 rue Amélie 8 dec.1932
  Il nous est ainsi arrivé de voir un jour un inconnu, Louis-Ferdinand Céline, nous proposer le manuscrit de son Voyage au bout de la nuit. Nous nous sommes éternisés en discussions au sujet de l'opportunité de sa publication avant de refuser, bien contre mon gré, de le publier, et de le renvoyer, hélas, à l'auteur. Ce livre fit par la suite la fortune des Editions Denoël et Steele, et il est curieux, à cet égard, de constater aujourd'hui que nous étions, Bernard Steele et moi, alors les seuls jeunes éditeurs parisiens, quoique tous les deux juifs et de nationalité américaine, à nous enthousiasmer pour ce manuscrit que douze maisons d'édition avaient refusé avant qu'il ne nous soit soumis, d'abord à moi et ensuite à Bernard Steele. » [Masques, printemps 1983].
 
  François Gibault rapporte que Louis Aragon, qui aurait connu Céline rue Lepic dès 1932, ayant appris qu'il avait un manuscrit en lecture chez Denoël, serait intervenu auprès de l'éditeur pour lui signaler « la très étrange et forte personnalité de son auteur ». C'est ce qu'Aragon a raconté au cours d'une visite à Antoine Gallimard en juin 1979 [Délires et persécutions, p. 127].
   On s'accorde à dater du 15 juin la réception du manuscrit de Voyage chez Denoël et Steele, et à considérer que l'accueil de l'éditeur fut enthousiaste, mais pas au point de proposer à l'auteur des conditions exceptionnelles puisqu'il ne lui paiera 10 % de droits qu'en cas de réédition : il s'agit d'un « demi-compte d'auteur ».
Vingt ans plus tôt, Du côté de chez Swann avait eu le même parcours : refusé successivement par la NRF, le Mercure de France, Fasquelle, et Ollendorf, avant d'être accepté par Bernard Grasset, il fut édité aux frais de l'auteur, mais à sa demande expresse. Le premier tirage de Swann fut de 2 200 exemplaires.
  Ce qui fait la différence entre les deux contrats, et elle est essentielle, c'est que celui de Grasset accorde à Proust le copyright de son livre - droit dont l'écrivain usera en signant avec la NRF pour les volumes suivants - tandis que celui de Denoël lie Céline à sa firme, car c'est l'éditeur qui détient le copyright de Voyage.
  Comment qualifier un tel contrat ?
Ce n'est pas un compte d'auteur. Dans ce type de contrat, c'est l'auteur qui charge l'éditeur de fabriquer et de diffuser son livre à ses frais, décide du chiffre du tirage, et reste propriétaire du copyright : c'est le cas de Swann.

  Ce n'est pas un contrat en participation : proche du compte d'auteur, ce type de contrat implique l'engagement réciproque de partager les bénéfices et les pertes d'exploitation. C'est un peu le cas du contrat signé en octobre 1929 par Eugène Dabit pour L'Hôtel du Nord : le tirage du livre, fixé à 3 000 exemplaires, était payé pour un tiers par l'auteur, pour les deux tiers par l'éditeur. L'écrivain percevait 50 % sur le prix fort de vente. En cas de réimpression, l'éditeur prenait tous les frais à sa charge, mais l'auteur ne percevait plus que 10 % sur les ventes, comme dans un contrat traditionnel.
  Denoël savait qu'un tel contrat était sans réelle valeur juridique : c'est ce qui avait permis à Gaston Gallimard d'en attaquer la validité, avant de proposer d'autres conditions à l'écrivain, et de le débaucher.
 
bande-annonce
  En octobre 1931, Denoël avait signé avec Jean Proal, pour son premier roman, un contrat tout à fait no
rmal, qui accordait à l'auteur 10 % sur les ventes, ce pourcentage étant majoré progressivement en cas de retirages. Il lui faisait même des conditions exceptionnelles en lui payant ses droits, moitié à la signature du contrat, moitié à la mise en vente du livre, dont le premier tirage était fixé à 3 000 exemplaires.
  Le contrat signé par Céline est encore différent. Contrairement à Eugène Dabit, Destouches-Céline n'entend pas participer aux frais de fabrication de son livre, et il ne tient pas non plus à en payer le tirage, comme Marcel Proust. Denoël va donc lui demander une autre forme de participation, assez proche de la proposition d'Eugène Figuière.
  Le 30, Céline et Denoël signent le contrat d’édition de Voyage au bout de la nuit. L’article 5 stipule que l'éditeur payera à l’auteur 10 % du prix de vente, « à partir du 4e mille ». Il se réserve 50 % des droits de traduction, des droits d’adaptation au cinéma, des ventes en cas d’édition de luxe ou d’édition populaire.           
bande-annonce

 La formulation est ambiguë. A cette époque, les « mille » étaient généralement de 500 exemplaires. La clause du contrat devrait signifier que Céline percevra ses 10 % à partir du 2 001e exemplaire vendu.
  Or, le 27 janvier 1933, le comptable des Editions Denoël et Steele envoie à l'écrivain un relevé des ventes de son livre en rappelant que les « trois premiers mille » ne comportent pas de droits d'auteur : l'éditeur en ayant vendu 28.350 à la date du 31 décembre 1932, il lui en règle 25 350.
  Cette interprétation sera confirmée par Denoël qui, dans une lettre du 11 octobre 1938 à Céline, accepte d'abroger l’article V de son contrat pour Voyage, en ajoutant : « Il ne peut donc être question pour nous de vous refuser le paiement des droits portant sur les 3 000 premiers exemplaires de cet ouvrage. »
  L'expression « à partir du quatrième mille » signifie donc : à partir du 3 001e exemplaire. Les termes du contrat permettent aussi de chiffrer le premier tirage du roman à 3 000 exemplaires, ce que Denoël confirma plus tard dans une interview accordée à André Roubaud : « Dix jours avant le prix, le premier tirage de trois mille exemplaires n’était pas épuisé. » [Marianne, 10 mai 1939].
  Pourquoi Denoël propose-t-il au débutant Céline un « demi-compte d'auteur », alors qu'il avait signé avec le débutant Proal un contrat traditionnel ? Voyage comporte 650 pages, Tempête de printemps, à peine 250. Est-ce pour payer l'imprimeur que Béatrice Hirshon accorde, le 1er octobre, un prêt de 65 000 francs aux Editions Denoël et Steele ?
 (Site Robert Denoël, www.thyssens.com)
 

 

 

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  PAS MOINS DE QUATRE DACTYLOS POUR LE VOYAGE...

 En novembre 1931, Destouches recopie, corrige et fait dactylographier le manuscrit de Voyage au bout de la nuit. D'un écho à l'autre, quatre dactylos se seraient attelées à l'ouvrage, sous la surveillance de Jeanne Carayon : Mme Riccini, juive italienne, sans doute communiste, réfugiée à Clichy (Gibault 2, p.116), Mlle Aimée Le Corre (Clichy, 16 octobre 1905), secrétaire médicale au dispensaire, qui le 9 février 1933 épousera Gaston Paymal (Châlons-sur-Marne, 28 juillet 1898-8 mai1943), agent administratif depuis 1926 et militant communiste, veuf ou divorcé de Germaine Despaty, sa première épouse depuis 1923, également secrétaire au dispensaire, à sa création. Aimée Paymal aura un fils en 1935, prénommé Gaston Louis. Alexandra Benenson (1901-1979), fille de Charles Weisbrem, prétendra que Destouches lui aurait fait lire le manuscrit de Voyage avant édition, qu'un manuscrit annoté de sa main a existé, et qu'il fut tapé par une dactylo de La Biothérapie, d'origine russe, qui, après avoir terminé le travail, se suicida (Alméras, Dictionnaire Céline, p.101).
  Laquelle des quatre dactylographes ignorait les mots canasson, pognon, trucider, partouzeur, pour les souligner en rouge avec un point d'interrogation ?

 Destouches aurait montré le manuscrit à Georges Altman, journaliste à Monde, pour lui demander conseil. Roger Lécuyer n'a pas oublié le jour où, à la stupéfaction générale, Louis Destouches annonça à Mahé qu'il avait écrit un roman, en lançant d'un air désabusé : " J'en ai fini avec mon guignol ! " Henri Mahé fut le premier lecteur de Voyage au bout de la nuit. Chargé de trouver un éditeur, il proposa le livre à Gilles Bossard, un ami nantais de sa mère. Sans doute après avis de Gonzague Truc, Bossard sympathisant de l'Action française, refusa l'édition en raison de certaines verdeurs. Gilles Bossard s'était spécialisé dans la publication d'écrivains russes. Il avait participé au lancement de la revue Jazz avec Carlo Rim et Louis Querelle qui écrivaient dans Le Sourire aux côtés d'Aimée Barancy.

 On ne connaît qu'un manuscrit, celui de la Bibliothèque Nationale, publié en 2014 par les Editions des Saints Pères, constitué de plusieurs brouillons et différent de la publication. Il existe encore une dactylographie, jadis propriété du libraire Nicaise, différente elle aussi de l'édition finale et dont le premier chapitre a été publié à 79 exemplaires par J.-P. Dauphin en 1987.
 Le 9 décembre, Louis Destouches écrit à Gallimard : " Je viens de terminer un travail, une sorte de Roman, dont la rédaction m'a pris plusieurs années. Il me semble que j'arrive au plus mauvais moment pour me faire éditer même " à compte d'auteur "... ? Pourriez-vous m'écrire où je dois déposer mon manuscrit. " (Lettres, 31-14). Il ne remettra le manuscrit chez Gallimard que le 14 avril 1932. Il l'enverra également chez Eugène Figuière qui lui proposera une édition à compte d'auteur. Robert Denoël sera le plus enthousiaste et le plus rapide. Il avait compris que Voyage n'était pas un roman, mais " une sorte de roman ".

 Le 13 décembre, Destouches écrit à Joseph Garcin : " C'est entendu pour mercredi ? Bien heureux de vous revoir. Je suis exténué, je termine mon œuvre, tant de pages. On ne m'y reprendra plus. " (Lettres, 31-15).
 (Eric Mazet, Spécial Céline n°16, printemps 2015).

 

 

 

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    HISTORIQUE DU DISPENSAIRE DE CLICHY

  Le 2 juillet 1927, le docteur Destouches déclare habiter à Croissy-sur-Seine à la préfecture de Versailles où il a fait enregistrer son diplôme de médecin. Adresse : inconnue. Maire : Raymond Mollet. Destouches pose sa candidature au poste de médecin-conseil du Bureau parisien de la Section d'hygiène de la S.D.N. Genève lui répond que ce n'est pas possible. Il effectuerait des remplacements à Croissy-sur-Seine, mais rien ne le prouve.

  Le 10 août, une loi favorise la naturalisation des étrangers, notamment de ceux qui avaient des enfants. 86 000 personnes acquièrent ainsi la nationalité française en 1927 et 71 000 en 1928. Sur l'ensemble de la période 1927-1940, 900 000 personnes auraient acquis la nationalité française (Robert Badinter, Un antisémitisme ordinaire, Fayard, 1997, p.30).

 Le 1er septembre, le professeur Bernard renouvelle pour quatre mois le congé de maladie de Destouches " à la suite d'asthénie et d'orthénie consécutives au paludisme ". Du 1er septembre au 31 décembre, Destouches va et vient dans Paris et banlieue.

 En octobre 1927, Louis Destouches propose L'Eglise à Gallimard. Comme adresse il donne le 35 rue Vernet, siège de la S.D.N. à Paris.
 Le 17 octobre, le docteur Destouches fait enregistrer son diplôme de médecine à la préfecture de Police de Paris pour exercer 5 rue des Saules, à Montmartre, à côté du Lapin Agile, une rue bordée de vignes.

 Le 14 novembre, le docteur Destouches fait viser par le maire de Clichy son diplôme de médecin. Il s'est enfin décidé à ouvrir un cabinet médical, dans un trois pièces au premier étage, 36 rue d'Alsace à Clichy, au-dessus de la boucherie Fouilloux. Il fait imprimer sur épais carton de 10 cm sur 7 ce prospectus : " Le Docteur Louis Destouches, Lauréat de la Faculté de Médecine de Paris, a l'honneur de vous faire part de son installation, 36 rue d'Alsace à Clichy. Médecine générale - Maladies des enfants. Consultations tous les jours de 13h30 à 15 heures. Pour les enfants : Consultations 10 francs - Visites 15 francs. " Les mardis et vendredis les consultations ont lieu de 21 heures à 22 heures.
  Elizabeth Craig n'habite pas avec lui, elle loue un studio place Clichy et recommande des danseuses américaines au Tabarin ou dans les boîtes de nuit.

 Août 1928 : Sur recommandation de Ludwig Rajchman, le Dr Destouches est accueilli à Laënnec dans le service du professeur Léon Bernard qui représente la France à la Section d'Hygiène et dirige de Paris la lutte antituberculeuse. Son adjoint, Robert Debré voit beaucoup travailler Louis Destouches à Laënnec où il s'initie à la médecine de dispensaire.
  Lui est-il proposé une vacation quotidienne en médecine générale de 14 heures à 18h30 pour 2000 francs par mois, au Bureau d'Hygiène de Clichy ? Les membres du Bureau d'Hygiène de Clichy étaient : le Dr Thibert, médecin adjoint à la Fondation Roguet, hospice de vieillards fondé en 1905 ; le Dr Joseph Mathieu ; Gaston, Eugène Paymal, né en 1898 à Châlons-sur-Marne, agent administratif. Sa première épouse, depuis 1923, Germaine Paymal, dite Aimée, est sténo dactylographe, secrétaire médicale du dispensaire. Gaston Paymal se remariera le 9 février 1933 avec Aimée Le Corre également secrétaire médicale au dispensaire. Celle-ci, dit-on, dactylographia Voyage. Le manuscrit de Voyage montre que la dactylographe, Germaine ou Aimée, ignorait le sens des mots torve, couillon, canasson, partouzeur, pognon, gniole, trucider, dîme...

  Le 1er septembre pour organiser le Dispensaire Municipal de Clichy qui est en construction, presque achevé, mais qui n'ouvrira qu'en janvier 1929, Charles Auffray, maire communiste de Clichy, Pierre Heurtaux, Maurice Naile et Rodolphe Barbedienne, sur recommandation de Salomon Grumbach et du Docteur Rouquès font appel au Docteur Ichok, également recommandé par le pharmacien Pierre Piéré, maire communiste de Vitry-sur-Seine, où Ichok étudiait alors le travail du Bureau d'Hygiène de la ville et remplaçait momentanément le Docteur Robert-Henri Hazemann, directeur des Services d'hygiènes et d'assistance sociale.

 Le 8 novembre 1928, la construction du dispensaire municipal de Clichy est terminée. Reste à commander les meubles, les appareils et les outils.
 Le Docteur Destouches travaille également le matin au 38 boulevard Montparnasse, Paris XVe, à la rédaction de publicités pharmaceutiques pour le laboratoire de Romuald Gallier, un pharmacien, un ancien de 14, membre du conseil d'administration de la Biothérapie, qui a mis au point l'Arthémapectine Gallier, contre les hémorragies, et la Kidoline, contre le coryza aigu du nourrisson. Victor Vasarely réalisait pour lui des dessins publicitaires.

 A la fin de l'année Louis Destouches entre au service de la Biothérapie, 140 bis rue Lecourbe, laboratoires spécialisés dans les vaccins et la pâte dentifrice. Il y restera jusqu'à la parution de Bagatelles pour un massacre, mais dès avril 1933 son activité y sera réduite. La Biothérapie est dirigée par deux Israélites, Charles Weisbrem et Abraham Alpérine, qui se connaissaient depuis la Russie et la révolution. Pour 1000 francs par mois, le Dr Destouches est employé comme médecin de l'entreprise, mais surtout comme rédacteur médical. Il s'occupe de la publicité du dentifrice Sanogyl et les vaccins du " chercheur maison ", Alexandre Besredka.

 Le 1er janvier 1929, Louis Destouches entrera au dispensaire municipal de Clichy, lors de son inauguration, pour une vacation quotidienne de 17 heures à 18h30, au 10 rue Fanny. La direction en avait été confiée en septembre au Docteur Grégoire Ichok. Louis Destouches entamait un nouvel épisode de sa vie romanesque dans la médecine sociale d'un dispensaire de banlieue communiste.
  (Eric Mazet, Céline en son temps ou Céline avant Céline 1927-1929, Spécial Céline n°14, sept, oct, nov 2014).

 
 

 

 
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                                                                  A ALBERT PARAZ

                                                                                   le samedi [20 novembre 1948]

                  Mon cher Vieux -

  Comme le l'écrit Deshayes (77 Rue Masséna Lyon) qui n'est pas sot, je suis condamné d'avance. Je pourrais apporter 100 000 preuves d'innocence. Cela n'y changera rien. On a réveillé chez ce peuple l'habitude romaine ou espagnole du Cirque, de la Corrida. Il se fout pas mal que la bête soit coupable - ou pas. Le Peuple me veut en corrida. On le filoute il hurle il casse le cirque si on m'esquive ! Ma notoriété (!!) fait de moi une bête intéressante, une mise à mort croustillante. Tout le reste est blablabla... fariboles chichis... niaiseries de fiançailles... Je suis le bouc, je pue - A mort ! mille morts !... C'est aussi simple. Mais quand j'aurais été sapé j'écrirai un petit pamphlet : " Terreurs. Enterreurs, déterreurs 1. " On rigolera. Il m'a toujours frappé qu'on avait déterré Cromwell pour le juger et le pendre, en cadavre. Ainsi va la haine, le désir du monde, et de Caliban. Il voudrait bien déterrer Drumont, Vacher 2, Gobineau, pour les pendre ! Là nous touchons à la vérité, à l'ELEMENT - le peuple est Tartuffe - effroyablement.
  Cette haine pour Sigmaringen est du même cru. Ceux-là comme dit Bardèche le grand Judex, je les abandonne
3 ! Et son beau-frère archi vendu à la Propagandastaffel, celui-là moi je l'abandonne ! Je l'écrirai. On n'a pas fini de rire -
  Mille mercis aux Anc. Comb. d'Alsace
4. Qu'ils me défendent mais ne m'envoient pas de pèze à aucun prix. Il ne faut jamais RECEVOIR UN SOU, ni un CADEAU. Jamais. Recevoir un cadeau c'est déjà se faire mépriser. L'Homme est une trop sale bête, perfide, moucharde, pour lui jamais donner cette prise... JAMAIS.
  Le seul côté sérieux de toutes ces effusions serait ma réédition en Belgique. Là je gode. Je suis en terrain sûr - normal - honnête - Tout le reste est louche.

                                                                                                       ____     

   On me propose de rentrer à Paris en maison de santé 5 ! Le Parquet se fait de plus en plus " sirène " !... Il a promis aussi la bête aux spectateurs - Saloperies ! Salut !

                                                                                                       ____

  Il faut dire aux cons qu'il existe une différence essentielle entre moi Le Vigan et Hérold 6 et Châteaubriant - une différence à leur portée de cons baffreux et matérialistes. C'est que MOI je n'ai jamais gagné ni touché un sou de personne. Au contraire j'ai TOUT PERDU à vouloir sauver la peau des Français - saloperies ! Je n'ai jamais été EMPLOYÉ de personne, laquais, stipendié. D'où la haine des Allemands. Je suis un gentleman - un amateur - et non un professionnel s'ils comprennent les distinctions sportives. Je suis un¨PATRIOTE absolu. Je juge moi les gens de Londres payés par l'Intelligence Service - Vendu, Putain. C'est vendu putain - Enculé par Anglais ou Fritz pour moi c'est kif. Je ne branlais, suçais personne. Je suis une femme du monde. Je baise avec qui je veux, quand je veux, comme je veux - Et j'avais décidé de ne baiser avec personne - Cela ne me disait pas - Et voilà ! -
   Mais cela n'est guère concevable pour des gens qui sont EMPLOYÉS - depuis toujours et le croupion toujours en attente d'une bite plus ou moins dorée - " Anus mielleux - "
   Ton vieux
                                                                                                                                                                              LFC
1 Nouveau titre pour " Indignités "
2 Vacher de Lapouge
3 Maurice Bardèche, Lettre à François Mauriac, p.165.
4 L'Union alsacienne des anciens combattants et victimes de guerre témoignera en faveur de Céline au moment de l'enquête du Libertaire, en janvier 1950. Le 30 novembre, on apprend par une lettre de Céline que Paraz a déjà reçu des fonds : " Ramasse les 20 sacs et retourne-les aux généreux ! avec mille grâces, mercis, baisers. Je suis touché mais ne touche pas. Jamais. J'aime mieux crever mille fois. La spéculation sur le sentiment m'a toujours paru atroce. " (Lettre à Albert Paraz, p.123). L'affaire se termine curieusement : " En bref tu as estouffarès les 20 sacs ! C'est régulier. Mais alors fais savoir aux bienfaiteurs que t'en avais besoin et que je t'en ai fait cadeau. Mais qu'on ne pense pas que je te fais faire la quête ! " (Lettre du 10 décembre 1948).
5 A plusieurs reprises certains de ses amis et avocats français ont proposé à Céline de rentrer en France et de se mettre à l'abri dans une " maison de santé " en attendant son procès.
6 Jean Hérold-Paquis.

 (Lettres, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 2009, p. 1110).

 

 

 

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  " C'EST PEU DIRE QUE JE N'AIME PAS LES EDITEURS JE LES HAIS "

 La mort de Robert Denoël et ses propres ennuis judiciaires n'apaiseront pas Céline, bien au contraire. Il fait demander les comptes par son avocat et proteste contre la non-impression de ses livres alors que Denoël évite de faire de la publicité sur son cas et il rompt son contrat parce qu'il ne fait aucune confiance aux successeurs de Denoël. C'est en plus une femme, Jeanne Loviton, qui dirige la maison, et Céline ne supporte probablement pas l'idée d'avoir une femme pour éditeur.
    Même s'il a connu des difficultés avec Robert Denoël, il reconnaîtra sa compétence. En 1954, alors qu'il échange des mots violents avec Gaston Gallimard, il écrit : " Robert l'Assassiné était bien maquereau aussi mais lui au moins défendait ses travailleurs, il jouait pas les " hauts nababs excédés inapprochables ", il se tapait ses 8 heures de " blabla " par jour à défendre ses livres... et il recommençait la nuit... à entretenir les connes polémiques... précisément ! celles qui font vendre. " (Lettres à la N.R.F.).

  Avec Pierre Monnier qui publiera Casse-pipe et Scandale aux Abysses et réimprimera Mort à crédit, il est très affectueux dès leur rencontre en 1948 et il accepte volontiers la proposition de Monnier de s'entremettre pour la publication de ses livres. Armé des consignes de Céline qui veut la réédition de ses romans avant de donner son prochain manuscrit et demande une avance sur ses droits de 5 millions de francs, Monnier fait la tournée des éditeurs mais la réputations de Céline et ses exigences font reculer les éditeurs. Il parvient à faire rééditer Voyage au bout de la nuit par un jeune éditeur, Charles Frémanger, qui s'est fait connaître en publiant Caroline chérie de Jacques Laurent sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent. L'édition sera réalisée sous le nom des Editions Froissart à Bruxelles pour se protéger des successeurs de Denoël qui estiment avoir toujours les droits sur le livre.
  Tout se passe bien jusqu'à ce que Céline reprenne ses colères. Son éditeur devient " courant d'air " (Ferdinand furieux), parce qu'il n'en a plus de nouvelles et surtout parce qu'il n'en reçoit pas d'argent. Puis il devient " plus que courant d'air, il est menteur, c'est plus grave " (Ibid.) Jamais à court, il le traite notamment de voyou, d'emmerdeur insupportable, de dément et d'escroc. Il ne veut pas le laisser réimprimer Mort à crédit sans avoir reçu d'argent. " Crédit est mort " (Ibid.) lance-t-il. Monnier décide alors de devenir lui-même l'éditeur de Céline. Celui-ci lui fait confiance, comme il l'a fait avec Denoël à ses débuts, même s'il n'a pas d'argent et il est convenu que c'est une solution provisoire en attendant que les affaires de Céline s'arrangent pour qu'il puisse négocier avec un grand éditeur.
  Céline met Monnier en garde sur le métier d'éditeur : " C'est un métier atroce ! " (Ibid.) et quand il s'aperçoit que les ventes ne marchent pas comme il le voudrait, il s'en prend au distributeur qui ne fait sûrement pas son travail, ménageant Monnier dont il a besoin. Mais lorsque Céline estime ne pas recevoir suffisamment d'argent malgré ses efforts, Monnier se fait insulter à son tour : " Je ne veux rien avoir à faire avec votre maison ou néo-maison d'édition. [...] Pas de mésententes, mais salut ! " (Ibid.) Monnier arrive tout de même à calmer Céline qui comprend qu'il est son meilleur défenseur.

  En juillet 1951, alors que Céline vient de rentrer en France, Monnier arrive à négocier pour lui un contrat avantageux chez Gallimard. Paulhan depuis 1947 le pressait de s'adresser à Gaston Gallimard, mais Céline voulait attendre l'issue des procédures judiciaires à son encontre. Il apparaît encore comme un auteur maudit, en plein purgatoire. C'est Paulhan qui en publiant Casse-pipe dans les Cahiers de la Pléiade en 1948 lui a redonné une visibilité. C'est avec lui qu'il aura une correspondance régulière jusqu'à ce que Paulhan, en 1955, lui demande de ne plus lui écrire : " Vos lettres sont amusantes comme peuvent être amusantes des lettres d'enfant ou de fou. " (Lettres à la N.R.F.). En fait, presque réhabilité, Céline ne l'intéresse plus autant et il est lassé de ses provocations : " Je vous invite à boire un verre d'acide nitrique à l'ombre du prochain champignon thermonucléaire ! " (Ibid.) lui avait-il écrit. Céline se rabat alors sur Gaston Gallimard : " Eh, diable, vous êtes le seul homme d'esprit dans votre bazar ! où irai-je ? " (Ibid.) puis, à partir de 1956, c'est Roger Nimier qui va devenir son principal correspondant à la N.R.F., le seul à l'appeler Ferdinand et même Louis. C'est lui qui s'occupera du lancement de ses derniers livres et de ce fait Céline lui trouve toutes les qualités. Pour l'instant, Céline proteste vite contre la lenteur de réédition de ses ouvrages et comme il sait que ce qu'attend surtout Gallimard c'est un nouveau livre, il subordonne la remise de son manuscrit à l'achèvement des nouveaux tirages. Gallimard découvre la difficulté de gérer Céline, d'autant plus qu'il ne veut pas faire de service de presse et de publicité pour son nouveau livre Féerie pour une autre fois, de peur des attaques en diffamation, alors que Gallimard pense qu'il faut faire du battage autour de son retour à la littérature. Autre particularité : il ne veut pas qu'on lui envoie le courrier qui lui est adressé comme à tous les auteurs à la maison d'édition et surtout pas qu'on lui envoie les coupures de presse qui paraissent sur son œuvre : " Je n'ai rien à faire de tout ce bafouillage. J'ai à travailler et déjà cela ne m'amuse pas, alors les commentaires ! " (Ibid.) Puis il se plaint qu'on ne parle pas assez de Féerie et qu'on ne lui fasse pas de publicité...

  Avant même de remettre le manuscrit suivant il obtient une confortable avance, puis une nouvelle en livrant Normance mais c'est l'engrenage : il est devenu débiteur de son éditeur, la situation s'est inversée. Avec Denoël, il pouvait réclamer l'argent que celui-ci lui devait, avec Gallimard il doit tout faire pour obtenir de nouvelles avances. Il devient l'écrivain obligé d'écrire pour rembourser son éditeur, jusqu'à sa mort. Il peut bien exercer un chantage à la remise de chacun de ses manuscrits, allant même jusqu'à menacer d'aller les porter ailleurs, Gallimard lui rappelle, parfois fermement mais toujours courtoisement, les termes précis de son contrat, même s'il lui verse beaucoup plus d'argent qu'il ne devrait.
  L'obsession de Céline que ses livres soient repris en poche puis d'entrer dans la collection " La Pléiade " doit beaucoup à ce perpétuel besoin d'argent. Mais quand il essaie de faire réaliser une édition illustrée d'un de ses textes, il n'obtient pas satisfaction. Gallimard se retranche souvent derrière le marché pour gagner du temps mais, dès qu'il le peut, il vend une édition de Voyage en club et arrive à faire entrer Céline au " Livre de poche ".

  Ces rapports conflictuels - Céline le traite de paltoquet, le dépeint en vieux maquereau, petit con en chef ou écœurant milliardaire -, ont un aspect ludique qui n'échappe pas à leurs protagonistes. Alors que Céline a commencé une virulente lettre de récriminations par " Ô sacré vieux coffre-fort qui fait bla-bla ! ", il lui répond : " Votre humour n'est que de la rhétorique. Vous n'arrivez pas à me faire croire à votre violence. Vous mêlez tout - Exprès - Et nous faisons joujou " [...] et termine par cette phrase : " En attendant votre prochaine engueulade, croyez-moi tout de même vôtre " (Ibid.), qui provoque une réaction indignée de Céline : " Je vous ménage, foutre ! Je ne vous engueule pas du tout ! Si je m'y mettais, je vous ferais périr de confusion. " Et un jour où Céline emploie exceptionnellement un " Bien respectueusement " comme formule de politesse à la fin d'une lettre, Gaston Gallimard lui rétorque un " Très attristé de votre respect ". (Ibid.). Leurs échanges se poursuivent un moment sur ce ton, Gaston Gallimard disant à Céline qu'il a reçu à lui seul 10 % des avances versées aux auteurs alors qu'il a 2000 auteurs à son catalogue, et Céline répliquant : " Mais Ferdinand il est au moins 50 p. 100 de ce qu'est valable à la Néref ! " (Ibid.). Céline obtient encore une avance pour remettre D'un château l'autre ; et une mensualité pendant deux ans pour écrire la suite. C'est Roger Nimier qui s'est entremis pour trouver cet arrangement et qui va s'occuper du lancement du livre. C'est désormais lui qui reçoit les plaintes - ce qui lui fait écrire : " Je crois que Gaston est un peu triste de ne plus recevoir d'insulte. Songez-y. " (Ibid.)

  Grâce au relatif succès de D'un château l'autre et des éditions de Voyage et de Mort à crédit au " Livre de poche ", la dette de Céline diminue un peu. Ses ballets sortent en édition illustrée par Eliane Bonabel et il parvient à faire renouveler ses mensualités pour Nord et les deux années suivantes. Enfin on lui annonce un accord sur la parution de Voyage et Mort à crédit en un volume dans " La Pléiade " et qu'un livre de la collection " La Bibliothèque idéale " va lui être consacré. Mais quand, en février 1960, il apprend que le " Pléiade " ne sera au programme que l'année suivante, un pressentiment lui fait écrire : " Je risque fort d'être décédé avant d'être pléiadé ! " (Ibid.). Comme il ne s'avoue jamais battu, il adresse, cette fois à Claude Gallimard, un message aux menaces à peine voilées, où il exprime tout haut ce que beaucoup d'auteurs n'osent dire à leur éditeur : " Etant d'autre part toujours occupé au manuscrit d'un prochain livre, en prendre à mon aise ne serait-il pas très convenable ?... remettre la livraison du manuscrit à par exemple trois quatre années ? à l'outre-tombe ? je sais que pour la fabrication " l'auteur est l'ennemi " et saloperie très méprisable... et d'autres gentillesses du même sel... que serait pourtant l'Edition et ses tâcherons, sans les auteurs, même les plus méprisés ? Sur cette pente, échange d'insultes, les auteurs sont tout de même et de loin, les gagnants... "

  Quelques semaines avant sa mort, il a la satisfaction de recevoir l'édition  " poche " de D'un château l'autre et de savoir que la composition de " La Pléiade ", pour laquelle il a réécrit les passages censurés de Mort à crédit, avance. Dans sa dernière lettre, la veille de sa mort, il demande à Gaston Gallimard de lui établir un nouveau contrat pour Rigodon qui lui prévoit une nouvelle mensualité.
  De fait les rapports de Céline avec ses éditeurs, même s'ils sont très conflictuels, sont très proches de ceux qu'il a avec ses amis auxquels il pouvait trouver toutes les qualités un jour et tous les défauts le lendemain. Seule différence, c'est le côté financier qui domine et qui envenime forcément les relations. Heureusement pour les éditeurs, Céline est une exception : on ne peut pas être l'un des plus grands auteurs du XXe siècle sans que ses éditeurs en aient payé le prix.
  (Pascal Fouché, Tous les éditeurs sont des charognes, Magazine Littéraire H.S. n° 4, 2002).

 

 

 

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    CELINE, VISITEUR MEDICAL.

 " Chimiste le matin, écrivain l'après-midi, docteur le soir... " Le peintre Henri Mahé résumait ainsi, dans son livre de souvenirs (Henri Mahé, La Brinquebale avec Céline, La Table Ronde, 1969), la vie que menait en 1929 son nouvel ami, le docteur Destouches, qui le quittait souvent en lançant " j'pars écrire ! ", mais ne lui avait alors parlé que de " littérature pharmaceutique ".
  Mahé savait que le docteur Destouches, dès 1928, avait travaillé pour les laboratoires Gallier, 38 boulevard du Montparnasse, et avait mis au point quelques médicaments comme la Basedowine contre la maladie de Basedow et les règles douloureuses, ainsi que la Kidoline, huile adrénalinée, contre le coryza du nourrisson.
  Pour vanter la Basedowine, le peintre avait dessiné une vignette publicitaire sous forme de culbuto tricolore. Une autre publicité de l'époque unissait aux deux médicaments précédents l'Arhémapectine Gallier, antihémorragique par voie buccale. Depuis, on a découvert, rédigées par le docteur Destouches, six notices publicitaires concernant l'Arhémapectine, lancé par Robert Gallier, et encore vendu aujourd'hui par un autre laboratoire. (L'Année Céline 1998, Du Lérot/Imec Editions 1999).

  Le docteur Destouches ne s'arrêtait pas à la création du médicament, mais s'impliquait dans sa publicité et dans sa promotion. Lui-même se livrait au démarchage, prenant des rendez-vous avec les médecins, allant de ville en ville et montant les étages. Lui qui, de 1924 à 1927, sous la direction de Ludwig Rajchman, avait été employé à la Société des Nations pour le compte de la Fondation Rockefeller, avait piloté aux USA et en Afrique des missions de médecins, afin de créer des centres de prévention. Avec enthousiasme, il s'était tant identifié à l'idéal international prêché par Genève qu'il n'avait pas compris qu'il empiétait sur le domaine réservé de l'Amérique à Cuba et de l'Angleterre au Nigéria. Les Américains puis les Anglais poussèrent à sa mise à pied. Ludwig Rajchman dut s'incliner craignant des rétorsions économiques. (Voir Fonctionnaires internationaux - écrivains, n°1, L.F.Céline à la SDN, Th.D. Dimitrov, Foyer européen de la culture, Genève-Gex, 2001). Céline s'en souviendra dans L'Eglise, pièce écrite en 1929, ébauche de Voyage au bout de la nuit, et amorce de Bagatelles pour un massacre.

  Récemment, lors d'une vente aux enchères, fut dispersée une correspondance inédite du docteur Destouches avec le propriétaire des laboratoires Cantin à Palaiseau. Robert Gallier avait recommandé à son confrère René Arnold ce docteur Destouches, alors employé comme vacataire au dispensaire de Clichy. Le 12 juin 1931, contrat fut signé entre Destouches et Arnold, stipulant que le médecin toucherait une rémunération de 500 francs par mois. Pour les laboratoires Cantin, le docteur Destouches invente le comprimé Nican, contre la toux, à base de serpolet et de coquelicot. Grand insomniaque depuis la guerre, il met encore au point un médicament contre l'insomnie, le Somnothyril - à base de véronal et d'ésérine - dont il vante les bienfaits dans un article au style moqueur.
  Rien d'académique ou de compassé dans " L'insomnie des intellectuels " qu'il donne à La Revue médicale de l'Est et que nous reproduisons ci-dessous. Fidèle à ses modestes débuts d'employé, de représentant en bijoux ou en soieries, le docteur Destouches profite de ses congés pour effectuer des tournées dans le Sud-Ouest, en Bretagne et dans le Midi afin de placer le Somnothyril ou les gouttes Nican. En septembre 1931, il opère à Biarritz, en rêvant de sirènes.

  Le 14 avril 1932, Louis Céline, comme il signait alors, déposait chez Gallimard et chez Denoël l'énorme manuscrit de Voyage au bout de la nuit, leur annonçant " du pain pour un siècle entier de littérature ". En mai, pour placer ses produits, le docteur Destouches sillonne la Bretagne, se rend à Quimper, à Saint-Malo, à Saint-Nazaire. Rien que dans la ville de Brest, il visite 80 médecins. Le 30 juin, Céline signait le contrat de Voyage avec Denoël. En juillet, il est à Marseille et contacte 50 confrères. Il rentre fin août à Paris, s'excusant de revenir si tôt à cause d'une indigestion de homard qui l'a empêché de faire 20 autres visites, mais il promet à son employeur de réparer cette déficience, soit à Paris, soit en banlieue. Le 15 octobre Voyage au bout de la nuit gagnait les librairies. On connaît la suite.

  Jusqu'à la fin de l'Occupation, Céline touchera des droits sur la vente de ses médicaments chez Arnold : 8000 francs en 1942, 4000 francs en 1943. De Copenhague, dès le 29 septembre 1945, il écrira à Madame Arnold, devenue veuve et très pieuse, espérant l'envoi de quelque argent pour s'acheter un pantalon - n'en ayant qu'un. Elle ne répondra pas à ses suppliques. Dans Féerie pour une autre fois, Céline se souviendra d'elle : " Madame Ouche qui me doit des millions... " A défaut d'entrer au paradis où Céline lui donnait rendez-vous, Madame Arnold est passée à la postérité.
  (Eric Mazet, Céline Hors-Série n°4, Magazine Littéraire, 2002).


  INEDIT  -  L'INSOMNIE DES INTELLECTUELS.

 L'insomnie légère ou tenace des intellectuels, l'insomnie essentielle, ne se présente pas tout à fait comme celle des autres sujets, des " manuels " par exemple.
  Le plus souvent les intellectuels semblent prendre un certain goût pervers pour leur insomnie, il entre dans leur cas une forte participation de masochisme, de narcissisme... et pour tout dire de littérature consciente ou inconsciente. Ils finissent par n'aimer point qu'on leur reprenne leur insomnie. Ils veulent bien la soigner, certes, mais ils ne veulent pas tout à fait en guérir. D'ailleurs en général, et moins que tout autre, l'intellectuel ne veut perdre la moindre chose de ce qui est lui-même, de sa chère signature, son nom chéri, sa merveilleuse personnalité, et même son affreuse insomnie !
  Ne point croire cependant que la souffrance de ne pas dormir est dans son cas feinte ou dérisoire ! Nullement ! Mais il est ainsi fait l'intellectuel, ce malheureux, que tout ce qui lui arrive est l'occasion d'une rumination mentale plus ou moins formidable. Il n'en sort plus et ce qui est plus grave, il préfère, atrocement, n'en pas sortir ! Le voilà donc gentil et bien équipé par ces insomnies que nous voyons, devenues entièrement angoisses et terriblement conscientes, durer parfois toute une vie !...
  A ce moment plus on l'imbibera d'hypnotiques, plus il s'acharnera à rechercher son insomnie à travers l'Hypnotique pour la préserver, " abominable et merveilleuse torture ", de toute atténuation. Triomphal, il vous arrivera le lendemain du cachet, blême, tiré, suicidaire : " J'en ai pris deux, Docteur, et je n'ai pu fermer l'œil ! " C'est qu'il a vaincu l'Hypnotique ! Il a sauvé sa torture ! C'est un vicieux d'angoisse. Intellectuel = masochiste.
  Ne lui donnez pas de raison d'être malheureux en le traitant par des Hypnotiques ordinaires. Il les aime trop ses malheurs. Il les préfère en vérité à tout le reste de sa vie. L'intellectuel s'entraîne aux insomnies à coup d'Hypnotiques. Il arrive à la fin à retrouver son insomnie à travers n'importe quel barbiturique. Il n'en va pas de même avec le Somnothyril qui sensibilise le cortex avec l'Esérine, brise d'abord le mentisme. Voilà ce qui valait la peine d'être connu.
                                                                                                                                         
                                                                                                                                           Dr L.-F. Destouches.

 

 

 

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   CONDITIONS DU DEPART.

 Le dernier temps fort de cette période est la violente querelle qui l'oppose, en plein carrefour de l'avenue Junot, à son " frère " Gen Paul. Celui-ci est de plus en plus soucieux de préparer l'avenir en faisant oublier ses fréquentations et ses clients de temps de guerre. Il héberge pendant trois semaines un réfractaire du S.T.O., le jeune danseur élève de Lucette Serge Perrault. Il se répand dans le " village " en propos sur Céline destinés à se démarquer de celui-ci. Il finit par l'attendre un matin à la sortie de son immeuble et à lui faire une scène publique dont les passants pourront témoigner. Ainsi pris à partie, Céline n'est pas en reste d'invectives. L'histoire a eu raison d'une complicité de dix ans. Mis à part le repentir final qui ramènera Gen Paul pour un furtif dernier adieu le jour du départ, cette scène est le souvenir que Céline emportera de lui en exil et pour le reste de sa vie, puisqu'il ne le reverra jamais plus. Il ne cessera non plus jamais de regretter la relation unique qu'il avait avec lui.

  Il s'est enfin décidé à partir, avec Lucette et le chat Bébert désormais associé à leur destin, pour le seul refuge qui reste possible pour lui, le Danemark, où l'attend l'or mis en sûreté par Karen Marie Jensen. La situation militaire et politique étant ce qu'elle est à ce moment, il lui faut pour cela passer par l'Allemagne. Le 8 juin, il obtient un passeport allemand, sans doute par l'intermédiaire de Epting qui s'est adressé au docteur Knapp, le responsable des questions de santé à l'ambassade. (Lire, hors-série n°7, p.30). Dans le même temps, il se fait établir une carte d'identité française sous le faux nom de Deletang. Pour augmenter la somme d'argent qu'il pourra emporter, il a vendu le 30 mai, pour l'ajouter au produit de la vente des précédents, le manuscrit de la seconde partie de Guignol's band, qui existe maintenant sous forme dactylographiée. Moitié pour ne pas donner l'éveil, moitié par une sorte de superstition, il tente de limiter les bagages : " On reviendra ?? Je n'ose pas penser qu'on ne reviendra plus - je n'ose plus penser raisonnablement - on va laisser tout ainsi comme si on partait en vacances. " (Cahiers de prison n°4).

 Il laisse donc en piles sur le dessus d'une armoire les manuscrits inachevés de " La légende du roi Krogold " et de Casse-pipe. Ils disparaîtront dans les jours de la Libération, avant le moment où l'appartement sera officiellement réquisitionné. Détruits par vengeance ou ayant fait l'objet d'une appropriation ? Ils n'ont jamais reparu depuis soixante-six ans. En revanche, Céline, ayant laissé à Paris aux bons soins de Marie Canavaggia un des deux dactylogrammes de la seconde partie de Guignol's band, emporte l'autre dans ses bagages. C'est le travail qu'il reprendra, sitôt que, après avoir neuf mois durant traversé une Allemagne à feu et à sang, il pourra revenir à la littérature.
  Le 17 juin, ses bagages confiés à un commissionnaire, l'or qu'il a pu se procurer mis en sécurité dans une ceinture qu'il porte sur lui, il part avec Lucette et Bébert. " Il faut faire vite - pas remarqués - Popol est tout de même là, on l'embrasse - Il pleure - Il a bu - Il ne sait plus - il claudique vers la Pomme [le bistrot que tient maintenant Mireille, une des danseuses élèves de Lucette] - un gros sac encore avec nous - la gare de l'Est - L'affreux Knapp est là. " (Ibid). A toutes fins utiles, Céline emporte avec lui deux flacons de cyanure.
  (H. Godard, Céline, Biographies, Gallimard, 2011, p.359).

 

 

 

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   L'AMBULANCE DE SARTROUVILLE.

 Vient la défaite. Céline accepte le 10 juin, à la demande du maire, de faire partie sous sa direction d'un convoi qui devait gagner Pressigny-les-Pins, dans le Loiret, où la commune disposait de locaux. Il s'agissait pour lui d'assurer avec l'ambulance municipale l'évacuation d'une vieille femme et de deux nouveau-nés. Cette demande, qui évitait à Céline d'assister à l'entrée des Allemands dans Paris, était sans doute bienvenue. Lucette, habillée en infirmière, prend place dans l'ambulance. Celle-ci, vite séparée du reste du convoi, cherche à se mettre en sécurité en franchissant la Loire. Mais le 15, quand ils y arrivent, le pont d'Orléans et la ville elle-même se trouvent sous le coup d'un bombardement. Céline reçoit là une sorte de baptême qui le marquera pour les années qu'il a encore à vivre. Cette forme moderne de la guerre lance à partir de ce moment un défi à son écriture pour la suite de son œuvre.

  Avec l'ambulance dont il a la charge, ils devront aller le lendemain en amont jusqu'à Cosne-sur-Loire pour passer le fleuve juste avant que le pont ne soit détruit. De là, ils pourront aller jusqu'à Issoudun, dans l'Indre, où ils confieront les enfants à une antenne de la Croix-Rouge avant d'être rattrapés par les bombardements, puis, le 19, gagneront La Rochelle, où ils se sépareront de la vieille dame.
  Le 20 juin, Céline, s'étant mis à la disposition de la préfecture, fut d'abord adressé par le médecin-inspecteur au port de La Pallice : " Ce médecin qui est médecin sanitaire maritime cherchant à être utilisé serait heureux d'accepter n'importe quel poste, s'il y en avait un, soit pour embarquement soit pour tout autre chose. " (F. Gibault, tome II, p.211).
  Ce document donne un certain fondement à l'allégation souvent reprise par Céline après la guerre, selon laquelle il n'eût tenu qu'à lui de passer en Angleterre (mais était-
ce alors son but, après tout ce qu'il avait écrit contre l'Angleterre dans ses deux pamphlets ?).

  Finalement, il se retrouva le 21 à Saint-Jean-d'Angély, près de La Rochelle, dans un camp de réfugiés qui avait été installé dans les bâtiments d'une usine, la S.N.C.A.S.O. (Société nationale de constructions aéronautiques du Sud-Ouest). Le médecin-chef de ce camp, le docteur Vaudremer, s'était entendu avec la préfecture de La Rochelle pour créer dans l'hospice de la ville, avec l'aide de médecins affectés et logés sur place, des conditions de soin qui éviteraient de garder au camp des malades ayant besoin d'une hospitalisation. Cette affectation ne dura que dix jours. Dès le 30, Céline, Lucette et l'infirmier chauffeur reprennent avec l'ambulance la route de Paris.
  Le 14 juillet, Céline rejoint Sartrouville, où sa situation est ambiguë. Lors de sa nomination, en février, il avait été stipulé que le remplacement pour lequel il était engagé durerait " pendant toute la période des hostilités ". (Lettre du maire, Eric Mazet, Etudes céliniennes n°5, 2009, p.31). Le titulaire n'a toujours pas rejoint son poste, cependant les hostilités ont pris fin et, d'autre part, un confrère a assuré le service de Céline pendant l'absence de celui-ci. Petite confusion au milieu de la confusion générale. Mais l'administration, elle, entend reprendre la main.
 Le 21 juillet, la préfecture de Seine-et-Oise envoie au maire de Sartrouville une circulaire demandant si les médecins de sa localité " sont restés à leur poste " au mois de juin.

 Sollicité, Céline envoie une réponse cinglante dans laquelle il établit qu'il est parti sur ordre du maire, et avec celui-ci, qu'il a mis à l'abri les malades qui lui étaient confiés, et ramené l'ambulance, le tout à ses frais. Il termine en exprimant la pensée qui ne le quitte jamais : " Je ne regrette rien. Curieux de nature et si j'ose dire de vocation, j'ai été fort heureux de participer à une aventure qui ne doit se renouveler, j'imagine, que tous les 3 ou quatre siècles. " (Lettre au directeur du Service de santé, préfecture de Seine-et-Oise, 23 juillet 1940).
  Cette aventure, que l'histoire nommera exode, il l'appelle lui la " débinette ". Il ressent le besoin d'en parler sans attendre. Dès le 2 août, il en donne un premier aperçu dans une lettre privée : " Comme j'ai rampé, résonné de mille bombes, tressauté de torpilles, dégueulé de malheurs [...] tout au long de cette caravane hantée ! de Sartrouville à La Rochelle ! " (Lettre à Théophile Briant, 1940).
  (Henri Godard, Céline, Biographies, Gallimard, 2011, p.300).

 
 


 

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  MEDECINE LIBERALE A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.

 Depuis le mois de juin, déçu par ses remplacements intermittents, Céline a décidé de tenter l'expérience de l'ouverture d'un cabinet médical. Il a choisi Saint-Germain-en-Laye, ville dont la situation en surplomb au-dessus de Paris et par la forêt qui la borde fait depuis toujours pour lui un lieu privilégié de retraite. D'autre part, ses amis les Milon y tiennent un commerce. Il loue au 15 rue Bellevue une petite maison et pose la plaque : " consultation de 1 h à 3 h. "
  De manière inattendue, cette initiative lui procure un moment d'optimisme. " Question médecine je vais peut-être tout de même me défendre sur le tas, écrit-il à Gen Paul. Si je faisais ma livre par jour je serais aux anges. Tout sauvé ! J'ai déjà eu des clients ! Tout à la médecine ! La tôle est en friche. Je ne fais pas de frais. J'attends le client. Tu décoreras éventuellement. La Pipe est au ménage, ma mère bourdonne, elle fait les rues avec les cartes. " (Lettre du 4 octobre 1939).

  En réalité, la coïncidence avec la déclaration de guerre rend la tentative encore plus aventureuse. Elle leur laisse à peine le temps de meubler une ou deux pièces, dissimulant le vide des autres par des rideaux cloués. (Céline secret, Véronique Robert avec Lucette Destouches, p.62). Au bout d'un mois Céline renonce : comment s'enterrer à Saint-Germain alors que va commencer le grand branle-bas d'une guerre ? Il a quarante-cinq ans et a fait confirmer sa réforme. Mais la mobilisation de septembre offre à un homme comme lui la possibilité de nouvelles expériences.
   C'est peut-être un concours de circonstances qui l'oriente vers un poste de médecin de bord. Gen Paul, dont la femme vient de mourir, est à cette époque dans le Var, à Sanary, chez un ami qui a des relations dans la compagnie maritime Paquet, à Marseille. Muni de sa recommandation, Céline pose sa candidature, exerce d'abord à terre pour des campagnes de vaccinations, refuse un embarquement pour le Pacifique qui le maintiendrait trop longtemps loin de la France, finit enfin par trouver un poste sur le Chella, bateau qui assure des transports de troupes entre le Maroc et la France.
  (Henri Godard, Céline, Gallimard, Biographies, 2011, p.297).

 



 

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  TRAGIQUE FIN DU COMTE FOLKE BERNADOTTE, CELUI QUI AIDA CELINE ET SAUVA DES MILLIERS DE JUIFS...

 Citoyen suédois, fils du prince Oscar Bernadotte, descendant direct du béarnais Baptiste Bernadotte, cet officier de cavalerie épousa Estelle Manville, franco-américaine, consacra sa vie à des activités caritatives et présida la Croix Rouge du Danemark.
 Céline évoque souvent le comte Bernadotte dans sa correspondance et le fait apparaître dans la trilogie allemande.

  " C'est le train de la Croix-Rouge suédoise, il remonte en Suède par Flensburg... bien sûr y a des amateurs !... [...] mais il semble déjà plus que plein... [...] les enfants suédois et leurs mères qu'on rapatrie, qu'étaient en Allemagne... " (Rigodon).

 Les époux Destouches, disposant d'autorisations administratives grâce à la filière allemande, étaient cependant confrontés à un problème de transport dans une Allemagne désorganisée. C'est donc dans un train affrété par la Croix-Rouge suédoise qu'ils purent atteindre Copenhague.
  Lucette Destouches ne nous dit rien de précis sur les conditions d'accès à ce convoi. " Je suis tombée sur la voie ferrée, le train s'est alors arrêté, on a bien voulu me prendre ". (Céline secret). Il est vraisemblable que la double qualité de médecin et d'ancien combattant de Céline lui a permis de monter in extremis dans un compartiment. Céline a également pu se recommander auprès de Bernadotte de son passé à la Société des Nations, comme de ses relations avec l'épouse du docteur Bécart, avec laquelle le Suédois, de souche française, était lointain parent.

 " Notre Croix-Rouge, le nôtre, fut bath... ".

 Céline remercia Bernadotte dès son arrivée au Danemark. Dans Rigodon, la scène se situe un matin dans l'entrée de l'Hôtel d'Angleterre :

 " Drôle à cette heure-ci, si tôt, un genre d'officier suédois... en kaki. Il vient d'arriver de Berlin... Un homme dans la quarantaine... pas défraîchi, ni poussiéreux, même en belle tenue et bien rasé !... Comte Bernadotte ! Croix-Rouge !... Il remonte de Potsdam voir Hitler !...
 J'en demande pas tant !... j'ai rien demandé... que peut nous foutre ?... il remonte en Suède ? "

 On ne sait si en mars 1945 Bernadotte revenait de Potsdam où il aurait rencontré Hitler, mais dès la mi-février, il avait servi d'intermédiaire en Suède entre les dirigeants du Congrès juif mondial et le docteur Kersten, représentant d'Himmler, pour obtenir la libération d'un certain nombre de Juifs. Le 12 avril, il se rendra à Hohenlychen et obtiendra de Kersten la promesse que plus aucun Juif ne sera exécuté. Le 21, Bernadotte rencontrera encore le général Walter Schelleberg, autre envoyé d'Himmler, et obtiendra l'évacuation des internés norvégiens et danois. Le 23, Himmler tentera en vain de négocier par son intermédiaire une paix séparée avec les forces américaines, mais le même jour les premiers chars soviétiques entraient dans Berlin. Bernadotte hébergera chez lui le général Schelleberg.

  Nommé en mai 1948 médiateur de l'O.N.U. en Palestine, Bernadotte fut assassiné le 17 septembre dans le secteur israélien de Jérusalem par Yehoshua Cohen, fondateur du kibboutz S. de Boker, et confident de Ben Gourion, sans aucune considération pour le sauvetage, par trains entiers, des juifs arrachés in extremis à la barbarie nazie. Yitzhak Shamir, qui fut depuis Premier ministre d'Israël, commandita cet assassinat, car il considérait Bernadotte comme trop " pro-arabe ". A plusieurs reprises, Céline fera allusion à cette fin tragique.
  (Eric Mazet, Pierre Pécastaing, Images d'exil, Du Lérot, 2004).

 


 

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   LETTRE à JEAN LESTANDI (AU PILORI).

     " Cher Lestandi,

  Vous me demandez pourquoi je n'écris plus ? Vous êtes bien aimable. Ma réponse est simple. Ce qui est écrit est écrit. Jamais de redites. Ce qu'il faut écrire, rien de plus, au juste moment. Le moment passé, le danger passé, place aux commerçants ! Aux chiens et aux moutons ! Aux vendeurs de tout ! Aux bêleurs en tout ! Il faut de tout pour faire un monde !...
  Il faut quelques écrivains, et puis il faut des négociants, et puis quantité de chiens, et encore plus de moutons. Que la troupaille aboye et bêle ! Il le faut. Il faut des diffamateurs, des bourriques, des innommables. J'en ai toujours, pour ma part, une bonne meute au cul. Que ce soit sous Blum, Daladier, Monseigneur Zazou ou Laval, leur nombre est à peu près constant. Si je devais leur botter le derrière je marcherais nu-pieds depuis toujours. Chétifs, chafouins, cafouilleux, je les vois débuter, partir, et puis prospérer, resplendir, l'écuelle aidant, pontifier. Ainsi va la vie.

  J'en ai connu d'extraordinaires, le Juif Sampaix parmi tant d'autres, diabolique d'astuce. Il me réclamait au poteau chaque matin (dessin par Cabrol 1) sur quatre colonnes dans l'Humanité (un million de lecteurs). Il m'avait vu, de ses yeux vu, porter chez Bailby 2 (!) bras-dessus, bras-dessous avec Darquier, mon plan détaillé de révolution nazie pour la banlieue parisienne. Une paille !
  Ceci se passait sous Mandel. Je sortais de correctionnelle. Il citait même, pour l'affolement de ses lecteurs, des passages entiers de ce document pépère. Quel texte ! à faire fusiller tous les " rapprochistes " d'Europe pendant trois, quatre siècles à venir. Comme il est normal lorsqu'on se paye de tant d'audace, que l'on chatouille de tels destins (tous les Celtes me comprendront), ce Sampaix devait mal finir, - même la juiverie a ses limites, - ce Sampaix finit fusillé.

  Je me comprends. J'encourage toujours la diffamation, je l'aime. C'est ainsi que se confectionnent, je trouve, tout à fait spontanément, les plus solides poteaux et les plus courtes cordes.
  Il est un petit clan actuel, il grossira, l'écuelle copieuse, qui me veut soudain devenu anti-allemand et le va chuchoter partout, et pour mieux m'accabler encore : anarchiste.
  " Anarchiste " est un bon poignard, toujours facile à placer. Le mot suffit, il enfonce. Revanche des larbins. Lâcheté, sueur froide, pétante de tickets, et faux !
  Céline n'est pas " constructif ". Constructif avec quoi ? Avec ces cacas ? Pensez donc ! Vive ce petit clan ! Il me botte ! Tout fait charogne dans cette racaille : Juifs, antisémites, vieux Maçons, indicateurs de partout, jeunes ratés, soupirants du Front popu, camouflés de tout, marchands d'étiquettes...

  Ah ! me supprimer ! Quel rêve ! Place nette ! Pensez donc, un tel témoin ! Les rats dansent d'avance ! Quelle volupté ! Un buveur d'eau ! La Mémoire elle-même ! Le Commandeur ! La statue ! Depuis 36 que l'on me cherche ! M'aurait-on trouvé ?
  Ah ! pas encore, chers crapauds ! J'ai pris à tous vos poids, sous Blum ! Hardi, mignons ! Et sous Patenôtre
3 ! Et sous Prouvost 4 ! Ma collection est complète ! Allez-y, petits ! Chargez ! Du cran ! Je vous pèserai tous encore ! Dans votre petite boîte ! Au petit jour pas très lointain.
  Je vous trouve encore un peu maigres.
 Ah ! les beaux temps de Kérillis
5 ! Quels mauvais conseils l'emportèrent ? J'y songe ! Quelle situation serait sienne en ce moment ? Quel " collaborateur " maison ! Quelles relations européennes ! Quel Européen !

  Je connais des " Européens " qui ne lui vont pas à la cheville pour l'invention et la fripouille, même des ex-membres de la L.I.C.A., même des francs-maquereaux de toujours (je possède la liste). Demain, je les vois tous racistes ; ils le sont déjà, les mêmes. Racistes avec qui ? Mais avec les Juifs, parbleu ! Camouflés à peine, d'une nouvelle teinte, l' " aryano-juive ". La grande trouvaille, l'inédite !
  Nouveau conformisme, nouveaux chiens. Antisémitisme d'Etat à 90 % youtre, bienséant, conforme, mesuré. Le conformisme mène à tout, et puis au retour de Lecache. Lecache l'Attendu, puis Blum. J'en connais qui tiennent le pavé, magnifiquement adulés, collaborateurs officiels, quasi-dieux, et qui furent, à quelques saisons, pistoleros à Barcelone, idoles dansantes aux massacres !
  Rien n'est impossible !

 " Tel " vieux clown nous inflige une Histoire de France, maçonne et sémite, j'imagine. Pourrait-il faire mieux ? Grand ami de Bernard Lecache, grand protecteur du Tout-Métèque, grand conférencier en Loge, membre d'honneur de L.I.C.A. ? Il s'agit bien, assurément, d'un tribut d'hommage, au terme d'une fameuse carrière. Trois batteries pour la galipette ! La mystique est en bonne voie ! Déjà, toute la presse jubile, exulte, frétille de volupté ! " Tel " se croise ! France est sauvée ! J'attends que son œuvre figure au programme de toutes les écoles, avec commentaires de Reynaud.
  Tout se voit, cher Lestandi, sauf le temps remonter son cours. Il se fait tard à ma pendule. Il est permis à l'honnête homme de perdre dix minutes, aux chiens, pas davantage. Distraction.

  N'est-ce point déjà gaspillage, 720 battements de cœur, et de cœur loyal, perdus à l'étrille, à la verge, de ce quarteron de puants, gratteux pustuleux à susuque ?
  Allons, Lestandi ! A la pêche !
 Je ne me gêne pas avec vous.
 Je ne me gêne avec personne.
 D'ailleurs, je peux me permettre certaines libertés. J'ai payé ce droit fort cher, en temps opportun, à la 12° Chambre. Nous sommes assez peu dans ce cas.
 " Collaborateur " ardent, certes, mais libre, absolument LIBRE, et non salarié de la chose, je suis chatouilleux sur ce point. Tenant, Dieu merci, d'une race qui donne et ne reçoit jamais. Telle est ma loi, et je n'observe que la mienne. L'anarchie, toujours.

  On me fait volontiers grief de bouder les assemblées... Je n'y rencontre que des Juifs... On m'y trouve mal habillé... N'est-ce pas, Monsieur Ménard 6 ?
  Je boude, paraît-il, la Légion
7...
 Merde ! N'étais-je point tout le premier à la réclamer sous Blum ?
  Et le mariage franco-allemand ? Et l'armée franco-allemande ? A l'écrire, à le hurler pour 100 000 lecteurs ? Et le président de la 12° ? (qui m'en dit ce qu'il en pensait).
  Combien de ces rutilants membres du fameux Comité d'honneur peuvent en dire autant ?
 Une thune !
 Vais-je me rabâcher ? Suis-je à ce point gâteux pour écrire sous moi ?

  Au surplus, à parler tout net, recruter n'est point mon fait. On y va ou on n'y va pas... La vaillance ne se prêche pas, elle se montre et se démontre par le sacrifice personnel. Ni plus ni moins.
  L'horreur des paroles héroïques !
  Si l'on possède un alibi, quelque varice, est-ce là très valable raison pour pétuler de la trompette entre chambrière et tilleul ? Et si l'on gambille, juvénile, fredain du jarret, dépêcher les autres à la pipe, est-ce gaulois ?
  Je me demande.
  La viande d'autrui, quelle vilaine dette !...
  Décence ! Un 75 % vous parle, sait ce qu'il dit. Nous, qui avons connu Barrès, Viviani
8, Poincaré, Cherfils 9 et, plus tard, Gallus 10 ! Bidou 11 ! Quels souvenirs ! Quels laids fantômes ! Dieu me garde de les rejoindre !
  Ah ! qu'il est donc difficile de faire apprécier la pudeur, par les temps qui courent, où l'Obscénité tient bazar, où tout l'Olympe racole au Cirque !
  Byzance, ami ! Byzance !
 Nous méritons Timochenko
12 et ses hordes kirghises ! Occasion perdue !

  Qui donc nous opérera ? De quelle technique ? Quelle incision ? L'Avenir est tout opératoire.
  Tout ceci, d'ailleurs, est écrit. Nous sommes parvenus au Verseau tout récemment. Nous allons changer de régime pour au moins deux mille bonnes années.
  Bouleversement de fond en comble dans les mœurs et dans les Etats. Nous allons changer de tout ! Et de religion !
  Voyez que je suis averti ! Partez tranquillement à la pêche. J'irai peut-être vous y rejoindre.
  Ami, notre saison s'avance !
  Nous entrons dans un autre monde, demi morts déjà, si j'ose dire, de fatigue.
  Caron nous doit un petit coin.
  Une friture de Styx !
 Non, je ne serai jamais triste, mort ou vivant !
 L'âme légère, je vous salue !
                                                                              L.-F. CELINE "

 1- Dessin intitulé " La Horde munichoise " et paru dans l'Humanité du 16 juillet 1939.
 2- Léon Bailby, l'un des grands patrons de la presse parisienne de l'entre-deux guerres et qui, après avoir été évincé de la direction de L'Intransigeant, créa Le Jour (1933).
 3- Raymond Patenôtre, propriétaire de nombreux quotidiens régionaux dont Lyon républicain et Le Petit Niçois.
 4- Jean Prouvost, propriétaire de Paris-Soir, le plus grand quotidien français d'avant-guerre.
 5- Henri de Kérillis, journaliste, député de droite qui a voté contre les accords de Munich et s'exila aux USA en 1940.
 6- Probablement Jacques Ménard, rédacteur en chef du Matin.
 7- Des volontaires français (L.V.F.).
 8- René Viviani (1863-1925) député socialiste et ancien président du Conseil.
 9- Maxime Cherfils, général, rédacteur à L'Echo de Paris durant la première guerre mondiale.
10- Pseudonyme d'un journaliste de l'entre-deux guerres.
11- Henry Bidou, journaliste et homme de Lettres.
12- Maréchal soviétique, compagnon d'armes de Staline, responsable de l'occupation de la Pologne en 1939.

 (Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité (1933-1961), Gallimard, janvier 2003, p.168).

 

 

 

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   MENACES DE MORT ANONYMES.

  S'il a quitté Paris pour le Danemark en juin 1944, c'est parce qu'il ne cessait de recevoir (comme moi), à son domicile, des lettres anonymes de menaces de mort. De ces lettres anonymes qui resteront le moyen sacré de cette société nouvelle. Prévoyant les évènements, il pressentait aussi que ces menaces - anonymement écrites - seraient autant - anonymement exercées durant les jours d'insurrection parisienne, et que son assassinat (pour cause littéraire d'avant-guerre) passerait alors aisément pour un accident insurrectionnel, beaucoup plus involontaire que le procès venteux qu'on lui fait aujourd'hui.

  Voilà ce que la Vérité exige qu'on affirme devant le tribunal, devant Dieu et ce qui reste d'hommes et même devant les masques.
 - Qui l'aura ?
 Je souhaite pourtant, du bout de l'incrédulité, que quelques anciens amis et connaissances de Céline témoignent de sa rectitude française devant l'Occupation. D'une part. Et d'autre part, que les quelques collaborateurs qui sont libres et qui l'ont connu à Sigmaringen, ou su, en Allemagne, si déprobateur [sic] et si distant, aient le courage de venir à la barre, ou de l'écrire.

 Mais Diogène a vendu sa lanterne à " Tonton " !... et Tonton, lui, ne cherche plus d'hommes, il en a tant ! et tantes !
  A toi
  Robert Coquillaud
  Robert Le Vigan
  1er février 1950
 (Robert le Vigan, Lettre sur Louis-Ferdinand Céline, Le Lérot rêveur n°24, 1979, in D'un Céline l'autre, D. Alliot, p.700).

 

 

 

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   LE SEUL QUE J'AI RATE, C'EST CELINE.

  Nous entrons dans la ligne droite. Je suis dans l'antichambre de Gallimard. C'est Paulhan qui me reçoit, et me demande des nouvelles de Céline. Il parle d'un tas de choses, de l'épuration, des rigueurs de l'exil, du mauvais temps. Un homme traverse le hall, et comme je le regarde, Paulhan me dit de cette voix frêle qui ressemble à celle de Léon Blum : " C'est le terrible Boris Souvarine... "
 Il se lève et s'assied, un derrière et un ventre un peu volumineux. Il continue à me parler avec amabilité jusqu'au moment où une secrétaire vient me chercher. C'est la première et la dernière fois que j'ai approché le célèbre Gaston, et j'en garde un souvenir admiratif. Il a fait les gestes qui convenaient, il a dit les mots justes... tout ce qu'il fallait pour envelopper l'affaire, du travail propre, sans bavure...

  Il se doutait bien qu'on était disposé à traiter avec lui... Il n'a pas cherché à exploiter son avantage. Pas très grand, vêtu de noir avec un nœud papillon, il me faisait penser à un chef de rang chez Prunier. Après m'avoir prié de m'asseoir, il me regarda en souriant. Il s'est bien passé une dizaine de secondes sans qu'il y ait entre nous autre chose que ce sourire. Et puis il a parlé. Avec une habileté suprême et une fausse humilité géniale : " Je serais si heureux de pouvoir éditer Céline... J'ai eu chez moi les plus grands noms de la littérature, Gide, Claudel, Faulkner, Valéry... Tous ! Et le seul que j'ai raté, c'est Céline... Oui, j'ai raté Céline... C'est une faute, une erreur... Alors vous comprenez bien qu'aujourd'hui, je ferai ce qu'il faudra pour l'avoir ! "

  Deux jours plus tard, je prends l'avion (la première fois de ma vie, aux frais de Gallimard) pour Nice, avec en poche le bon contrat où toutes les exigences de Céline sont satisfaites.
  (Pierre Monnier, Ferdinand Furieux, Lausanne, L'Age d'Homme, 1979, p.190).


 

 


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    IL A ETE STUPIDE...

   Je l'interroge sur la genèse de son antisémitisme : il me dit que dans la clinique où il avait travaillé autrefois, les communistes avaient d'abord essayé de le convertir du fait qu'il leur fallait quelqu'un pour écrire leurs slogans (Barbusse était déjà trop vieux à l'époque) et parce qu'ils pensaient, après le succès fabuleux du Voyage (salué à la fois par Léon Daudet et la Pravda de Moscou) qu'il ferait un bon propagandiste.
  Mais après le récit désabusé de son voyage en Russie, Mea culpa, les communistes l'avaient pris positivement en haine et avaient tenté de le déloger de la clinique.

  A cette fin, ils avaient installé à tous les postes disponibles de cet établissement des docteurs communistes qui tous étaient des Juifs, semblait-il ; non seulement des Juifs français, mais russes et polonais. " Alors je me suis dit : je vais donner une raclée aux Juifs. Mais j'étais stupide. Ce n'était pas raisonnable du tout. "
 (Milton Hindus, L.-F. Céline tel que je l'ai vu, L'Herne, 1969).

 

 

 

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   LES NOUVEAUX JUGES...

  L'affaire Céline me permit de prendre contact en France avec deux éminents avocats. L'un appartenait à cette nouvelle génération qui est moins attachée à la rhétorique, et il dédaignait les effets spéculatifs à la barre ; l'autre était un héritier direct de Cicéron, qui semblait toujours porter une toge invisible.
  J'eus également l'occasion de m'entretenir à quelques reprises avec un troisième grand avocat français. C'était aussi un homme politique connu, mais il disparut rapidement de la scène publique. J'avais pu auparavant constater le respect, où entre presque de la superstition , qu'inspire à beaucoup de Français et de Françaises - grands et petits - un maître du barreau.

  J'avais aussi mes entrées au Palais de justice, où il me fut donné d'assister à quelques procès de collaborateurs, de parler à des présidents, des juges, des procureurs, des commissaires, à maints et maints autres gens de robe, et de noter l'amertume, l'impuissance, la rancune et l'envie des vieux magistrats devant la toute-puissance classe des jeunes juristes qui, forts de leurs liens avec la Résistance, condamnaient à mort et à la réclusion à perpétuité pour les besoins de l'opinion, de leur propre avancement et de leur publicité.
 Allons, on a déjà vu cela dans les autres vieux Etats fondés sur le principe de la justice - Danemark inclus !
 (Thorvald Mikkelsen, D'un Céline l'autre, Laffont, D. Alliot, p.775).

 



 

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   UN GENIE AU BRENNER'S HOTEL   (Maud de BELLEROCHE).

  Nous arrivons vaille que vaille à Baden-Baden au mois d'août 1944, et nous sommes logés au Brenner's. Céline et Lucette y étaient déjà depuis plusieurs semaines. Au Brenner's, il faut le dire, l'ambiance était incroyable. C'était un palace extraordinaire. Incomparable. Il y avait un décorum impressionnant, mais quelque peu démodé. Le service était impeccable, mais il n'y avait pas grand-chose dans les assiettes. Au menu il n'y avait que des rutabagas, des navets et de petites côtelettes, mais admirablement bien présentées.
  Le soir, on s'habillait, on jouait les élégants. Tout le monde, sauf Céline. Le moins que l'on puisse dire c'est qu'on le repérait très vite au Brenner's. Il était habillé
n'importe comment avec des couleurs improbables.

  J'avais lu Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et Bagatelles pour un massacre, mais je ne l'avais, lui, jamais rencontré auparavant. Il avait un regard irradiant, et il se promenait et vitupérait contre Pétain en gesticulant dans tous les sens. Il faut bien dire qu'il hurlait très fort ce que tout le monde pensait tout aussi fort... Mais pour autant que je m'en souvienne, il n'écrivait pas.

 [...] A Baden-Baden, l'ambiance était survoltée. Beaucoup étaient résignés et se considéraient comme les " perdants " de l'histoire, mais certains y croyaient encore. Rapidement, les Allemands nous ont demandé de travailler ou, du moins, d'être utiles à quelque chose. Comme j'avais un peu d'expérience dans la pharmacie, j'ai travaillé comme étudiante préparatrice dans une pharmacie de Baden-Baden. Mais je n'était pas très douée, cela faisait deux ans que je n'avais plus pratiqué, et je crois que j'ai été plutôt maladroite dans les doses. Dans cette intervalle, je croise Céline, et je lui raconte en riant qu'à cause de mes préparations pharmaceutiques j'ai dû abréger la vie de certains collaborateurs et que j'étais entrée dans la Résistance bien contre mon gré ! Le moins que l'on puisse dire, c'est que ça l'a fait rire... C'était la dernière fois que je le voyais.

  [...] Un jour, en lisant Nord, je me découvre personnage de roman... Ce que je peux vous dire, c'est que tout au long de ma vie, des écrivains et des hommes de talent, j'en ai rencontré beaucoup. Mais des génies, un seul ; et ce génie c'était Céline. Et un génie comme celui-là, on n'en rencontre pas tous les jours ! Je peux vous le dire...
  Dans les années 1950, je me suis rendue à Meudon avec un ami journaliste, mais au moment d'entrer, on n'a pas osé. Plusieurs années étaient passées depuis notre dernière rencontre. Je pense que l'on aurait été heureux de se revoir, on serait tombés dans les bras l'un de l'autre, mais avec le recul, je ne le regrette pas. Pour Céline, j'aurai toujours vingt ans.
  (Maud de Belleroche, propos recueillis par David Alliot le 4 mars 2008, D'un Céline l'autre, p.689). 


 


 

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   IL FREQUENTAIT LES ISRAELITES EN GRAND NOMBRE.

  Toutefois au long des années jusqu'en 1936 et au comble de notre commune amitié, je n'ai jamais connu L.-F. en proie à une obsession antisémitique, ni soucieux de diatribes sur ce sujet. Pas plus que je ne l'ai vu en garde contre des sympathies envers les israélites qu'il fréquentait en assez grand nombre - une liste n'est pas si brève des juifs qu'il avait plaisir à fréquenter - vos recherches ont dû vous en instruire.
 Par ailleurs, je vous suggère de vérifier si le docteur Semmelweis qu'il a honoré d'une thèse chaleureuse n'appartenait pas au peuple élu. Eût-il nourri quelque agressivité contre les juifs avant 1936, je ne vois pas qu'il y en ait eu trace dans son œuvre d'imagination, où aucun des personnages n'est stigmatisé ni caricaturé en tant que juif pour autant que mes souvenirs soient exacts.

 [...] Pour moi, rien ne vient démentir ma supposition que l'antisémitisme de L.-F., véritable traumatisme idéologique, lui est venu à une époque où ce microbe devenait virulent même en France et a trouvé un terrain réceptif en un cerveau érodé par la douleur physique et l'insomnie chronique.
  Ajoutez que la nature même de son génie était faite pour accueillir toute occasion de déployer un lyrisme extravagant, quasi apocalyptique où la raison n'était plus qu'une entrave à la pyrotechnie de son flamboyant vocabulaire.
 (Lettre de Jacques Deval à Philippe Alméras, 29 avril 1969, Dictionnaire Céline, Paris, Plon, 2004, p.279).



 

 

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  LE METISSAGE ET LA RELIGION CHRETIENNE.

 Dans son livre-testament (1), Dominique Venner évoque Céline et plus particulièrement Les Beaux draps, " ce curieux livre qui délivrait un message furibard à l'encontre de la prédication chrétienne, ultime recours du régime de Vichy qu'il méprisait ". Et de citer la fameuse sortie de Céline visant " la religion de " Pierre et Paul " [qui] fit admirablement son œuvre, décatit en mendigots, en sous-hommes dès le berceau, les peuples soumis, les hordes enivrées de littérature christianique, lancées éperdues imbéciles, à la conquête du Saint-Suaire, des hosties magiques, délaissant à jamais leurs Dieux, leurs religions exaltantes, leurs Dieux de sang, leurs Dieux de race. (...) Ainsi, la triste vérité, l'aryen n'a jamais su aimer, aduler que le dieu des autres, jamais eu de religion propre, de religion blanche. Ce qu'il adore, son cœur, sa foi, lui furent fournis de toutes pièces par ses pires ennemis. "

  Venner observe avec pertinence que, dans un langage différent, Nietzsche n'avait pas dit autre chose. Cet été, Anne Brassié, dans un quotidien fervemment catholique, a adressé une lettre post-mortem à Venner (2). N'ayant jamais lu Les Beaux draps, la biographe de Brasillach précise qu'elle ne connaissait pas ce texte et s'insurge contre cette attaque frontale de la religion chrétienne, d'autant que le païen Venner la faisait sienne mutatis mutandis.
  Encore faut-il préciser ce qui, pour Céline, constituait le crime des crimes : " La religion catholique fut à travers toute notre histoire, la grande proxénète, la grande métisseuse des races nobles, la grande procureuse aux pourris (avec tous les saints sacrements), l'enragée contaminatrice ".

  Céline, défenseur résolu du génie de la race et de son intégrité, reprochait à l'Eglise de favoriser le métissage par sa doctrine égalitaire. Après avoir vu un de ses textes censuré par la presse doriotiste, il tint à faire connaître la phrase caviardée : " L'Eglise, notre grande métisseuse, la maquerelle criminelle en chef, l'antiraciste par excellence. "
 
L'antienne n'était pas nouvelle. Quatre ans plus tôt, dans L'Ecole des cadavres, il vouait aux gémonies les " religions molles ". Et précisait déjà : " Vive la Religion qui nous fera nous reconnaître, nous retrouver entre Aryens, nous entendre au lieu de nous massacrer, mutuellement, rituellement, indéfiniment. "

  Anne Brassié admet que " la violence de Céline est née de sa terrible clairvoyance, l'Europe s'engageant dans une seconde guerre civile après le premier suicide de la guerre de 14-18 ". Cela étant, elle rétorque : " Sont-ce vraiment les chrétiens qui ont préparé ces guerres ? Qui furent envoyés au front pour mourir, dès 1914, en première ligne ? Les paysans bretons, catholiques, les officiers français catholiques et le premier d'entre eux, Péguy. "
  Mais pour Céline, la religion chrétienne est une religion juive facilitant les grands massacres en anesthésiant les peuples ainsi aliénés
(3). Si Céline est antinationaliste c'est parce qu'il considère que les nations sont manipulées et génératrices de guerre. Pour lui seule la race est capable d'éradiquer la nation, d'où cette vision du " racisme " perçu comme antidote au nationalisme. Cette conviction peut aujourd'hui être ignorée et dissociée de son esthétique. Il n'en demeure pas moins qu'elle fut sienne.
                                                                                                                               
(1) Dominique Venner, Un samouraï d'Occident, Le Bréviaire des insoumis, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2013.
(2) Anne Brassié, " Un samouraï d'Occident ", Présent, n° 7899, 20 juillet 2013.
(3) Nietzsche considère que le christianisme représente le judaïsme " à la puissance deux " (La Volonté de puissance, 1887), dans la mesure où l'esprit judaïque s'y est universalisé.

(Marc Laudelout, BC n° 355, sept. 2013)

 

 

 

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  LE DOCTEUR PARKER, collègue de Louis-Ferdinand Céline au dispensaire de Clichy.

 J'étais aux syphiligraphies. Destouches venait me voir : " T'as encore beaucoup de cht'ouilles à soigner ? "
 Mon impression : sonné par la guerre. Pas de politique.
 Autres collègues : Dr Medioni, parti avant la guerre au Mexique. Sculpteur puis diplomate. A pris sa retraite comme ministre plénipotentiaire. Habite actuellement boulevard Saint-Michel.
 Dr Gozlan ? le voyait au-dehors. Est mort.
 Dr Ichok. S'est suicidé au début de la guerre. De gauche. Etait aux Etats-Unis. Est rentré en France. Avait senti le déferlement nazi et les campagnes antisémites...

 Un médecin de la rue Fanny gagnait 2 000 francs actuels.(1) Le dispensaire a ouvert le 1er janvier 1929. Dr Destouches, Mme Howyan. Son infirmière : Mme Bonin (communiste), Mme Stepa. En 1929, la mairie de Clichy est communiste. M. Nel, le 1er adjoint, suicidé. En 1934, la mairie devient socialiste.
  Au moment du prix Goncourt, Destouches, Medioni, Gozlan attendent les résultats dans un bistrot.
(2)

  Destouches n'était pas médecin-chef mais chargé de la médecine générale. Le médecin-chef était le Dr Ichok qui était en même temps le directeur des services d'Hygiène et des services sociaux de Clichy.
  Ichok, " ce médecin sourd qui venait de Russie ". En très bons termes avec le député Grumbach. S'est suicidé place des Ternes, dans un café. A la strychnine. Incinéré. Avait voulu se débarrasser d'une doctoresse Weinbaum, gynécologue, qui l'a poursuivi en Conseil d'Etat et a gagné. Hygiéniste. Ne faisait pas de clientèle. A créé la première chaire de statistique médicale aux Hautes Etudes.

  Céline ne s'intéressait pas des tas à son dispensaire. Ichok, beaucoup.
 Il est possible que le Dr Ichok, après Bagatelles, l'ait eu mauvaise.
 Pernal : agent technique du dispensaire, communiste déporté.
 
(1): En 1969 : environ 12 000 francs ; en 2003 : 1846 Euros.
 (2): Selon Colette Turpin-Destouches, Céline attendait l'attribution du prix Goncourt aux alentours de la place Gaillon, avec elle et sa mère.
 
(Témoignage oral du Dr Parker, confrère, sur les activités du Dr Destouches recueilli par Philippe Alméras, Dictionnaire Céline, Plon, 2004, p.282).



 

 

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  LES DESSOUS DU PROCES : GAULLISTE ET BEARNAIS.

 Avant de connaître personnellement Céline, j'ai travaillé sur son dossier auprès de Me Tixier-Vignancour. Après le jugement, et la condamnation de Céline par contumace, Me Albert Naud était tombé en " disgrâce " auprès de Céline, et c'est Me Tixier-Vignancour qui a progressivement pris la suite.
  En 1951, nous avons profité d'une modification législative avec la suppression des Cours de justice, et les dossiers ayant trait à l'épuration étaient transférés aux tribunaux militaires. Suivant les dispositions législatives nouvelles, il était possible d'amnistier d'anciens combattants de la guerre de 1914-1918 pour les délits les moins graves, soit une condamnation de moins d'un an de prison. Céline entrait dans cette catégorie.

 Au moment du procès, le commissaire du gouvernement était le colonel René Camadau, qui faisait son possible pour que le règlement de ces derniers dossiers se passe sans trop de dégâts.
  Il faut néanmoins préciser quelques éléments concernant le colonel Camadau, qui en 1951 avait une longue carrière de magistrat militaire. En 1944, André Camadau était en poste en Algérie, et il y avait eu un attentat contre le général Giraud. Camadau avait été chargé de l'enquête, et rapidement les soupçons se sont portés sur l'entourage proche du général de Gaulle. Bien entendu, Camadau a été dessaisi de l'enquête, et il en a conçu une certaine rancœur et a promis de rendre aux gaullistes " la monnaie de leur pièce ". Et c'est ainsi qu'il se " vengeait " des gaullistes en atténuant les rigueurs des procès d'épuration. L'autre élément important était que Camadau était béarnais, comme Tixier-Vignancour... Ils se connaissaient bien et ils étaient très amis... Cela a joué dans cette affaire.

  Donc, avec Tixier-Vignancour, nous préparons le dossier de Céline. Notre objectif est d'obtenir l'amnistie. Et le coup a été habilement mené. Le dossier est mis au nom de " Louis Destouches ". Comme Céline était encore en exil au Danemark et qu'il refusait de rentrer, on ne pouvait pas mettre sa véritable adresse. Donc, pour plus de discrétion, " Louis Destouches " a été domicilié rue de Turenne, chez Me Turmel, un huissier qui produisit un certificat. Enfin, le dossier fut solidement ficelé - pour éviter à quiconque d'avoir la tentation de l'ouvrir - et on l'a présenté au milieu d'autres dossiers, histoire de ne pas attirer l'attention. Et sur le dossier figurait le document que le président du tribunal n'avait plus qu'à signer. C'était un dossier en " requête écrite ". En théorie, on devait remettre le dossier avec les pièces écrites au président, qui devait le lire et accorder ou non l'amnistie. Mais la réalité était quelque peu différente. L'avantage de la " requête écrite " était que les débats n'étaient pas publics. Le commissaire du gouvernement se réunissait avec le président du tribunal et les assesseurs et ils évoquaient brièvement les dossiers à traiter.

  Le président du tribunal était M. Roynard, qui était un honnête homme, très méritant, affable, chrétien pratiquant, père de nombreux enfants, etc. Mais pas d'une culture générale extraordinaire. Et il avait confiance en Camadau. D'ailleurs, avec Tixier, on s'était dit : " Avec Roynard ça passera. " De fait, quelques personnes - à commencer par le greffier militaire, le lieutenant Géssand devenu par la suite colonel - savaient parfaitement qui était " Louis Destouches ", mais personne n'a rien dit...
  Toute la stratégie de cette amnistie reposait sur le patronyme de " Louis-Ferdinand Destouches " avec l'espérance que personne ne ferait le rapprochement avec " Louis-Ferdinand Céline ". Et au moment de requérir comme commissaire du gouvernement pour l'amnistie de Céline, Camadau savait parfaitement qui était " Destouches ".

  Devant le dossier " Destouches ", le président Roynard demanda son avis à Camadau :
 - Et ce dossier-là ?
 - Oh ! c'est un ancien combattant, un médecin un peu excité qui a écrit quelques articles antisémites, mais rien de bien grave. Et Roynard a signé l'amnistie de Céline sans ouvrir le dossier !
 Le colonel Camadau a informé Tixier-Vignancour de l'amnistie de son client, et le jour même, Tixier-Vignancour nous a réunis dans son bureau pour nous intimer l'ordre de nous taire, pendant le délai du pourvoi en cassation ouvert au ministère public. Mais quand le délai fut expiré, Tixier-Vignancour a convoqué une conférence de presse pour annoncer l'amnistie de Céline. Comme prévu, il y a eu quelques remous, mais tout est retombé rapidement.

  Dans cette histoire, il faut reconnaître au président Roynard sa droiture et son honnêteté. Quand l'affaire de l'amnistie de Céline est devenue publique, il s'est bien rendu compte de la manœuvre, mais il n'a jamais protesté. Il a assumé sa décision avec beaucoup d'élégance.
 (Jean-Marc Dejean de la Batie, Dun Céline l'autre, D. Alliot, R. Laffont, 2011, p. 921).

 

 

 

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  ETAIT-IL IMPUISSANT ?

 - Est-ce vrai que vous avez fait l'amour avec d'autres hommes sous les yeux de Céline ?
- C'est la chose la plus abominable que j'aie jamais lue, j'ai eu envie de sauter tout le passage. Je me fiche complètement de ce qu'ils peuvent penser de moi, mais tout cela est intégralement faux.
 - Il y avait aussi une autre rumeur selon laquelle " la nouvelle technique littéraire qu'il avait développé depuis peu [...] n'était rien d'autre qu'une réflexion de son impuissance croissante ". Devenait-il vraiment impuissant ?
 
- Ça alors, je ne comprends pas. Il n'avait rien d'impuissant, vous pouvez me croire ! Certaines fois, j'aurais même été contente qu'il le fût, pour quelque temps bien sûr ! J'aurais pu être assez mauvaise pour lui dire : " Attendez que je revienne et vous allez voir ! " Mais qui a écrit des absurdités pareilles ?
 - Ce type s'appelle Marcel Brochard, et Mahé l'ami de Céline, entre autres.
 - Il devait être jaloux de lui.
 (Elizabeth Craig évoque Céline, 1926-1933, D'un Céline l'autre, D. Alliot, 2011, p. 203).

 

 

 

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  LES TROIS PRENOMS.

 Une ultime précision : comment Mme Destouches appelait son fils, le petit Louis-Ferdinand ? Simplement Louis, comme ses proches et ses amis le nommeront toute sa vie. Or, le personnage central de ses romans ne se prénomme jamais Louis. Toujours Ferdinand. C'est-à-dire que Céline, prenant comme nom le prénom de sa grand-mère tout en faisant croire qu'il s'agit de celui de sa mère, prend comme prénom de fiction le prénom que sa mère a laissé vacant.

  Ce qui fait que de toute façon, nom et prénom, nom d'une vieille femme morte, prénom jamais utilisé, excèdent radicalement le contrôle maternel, ce qui ne peut être sans rapport avec la décision d'écrire, c'est-à-dire plus généralement de consommer la rupture avec la grande bouche dentée de la matrice historique, avec l'oralité consommatrice qui fait enfler et danser l'hystérie. Céline n'a littéralement pas de nom : ce sont volontairement trois prénoms qui s'étalent sur les couvertures de ses livres.
   (Philippe Muray, Céline, au Seuil, 1981, p. 65).

 

 

 

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  REUSSITE D'UN LIBRAIRE.

Le 28 juillet 2008: Décès, à l'âge de 95 ans, du libraire Pierre BERÈS dans sa villa de Saint-Tropez. La presse rapporte avec un bel ensemble que son passeport indique qu'il était né Pierre BERESTOV le 18 juin 1913 à Stockholm, mais Roger Peyrefitte assurait en 1965 qu'il « avait fait raccourcir par le Conseil d'Etat son nom polonais de BERESTOVSKY » [Les Juifs, p. 80].

  Pierre-Marie Dioudonnat, auteur de l'ouvrage Demandes de changement de nom 1917-1943, confirme que Pierre BERESTOVSKI, naturalisé Français par décret du 3 décembre 1936, avait demandé officiellement à porter le nom de BERÈS, ce qui fut annoncé au Journal Officiel le 30 juillet 1937. L'autorisation lui fut accordée par décret du 17 mars 1953.

Il avait ouvert sa première librairie rue Laffitte en 1934, avant de s'installer, cinq ans plus tard, au 14 de l'avenue de Friedland. En 1974 Pierre BERÈS avait racheté aux successeurs du galeriste Etienne Bignou, la plupart des livres et manuscrits de Céline, qu'il mettra en vente à l'Hôtel Drouot en plusieurs étapes :

Le 22 mai 1985, le manuscrit de la préface (7 feuillets) de Guignol's Band

Le 14 juin 1999, un manuscrit (1 376 feuillets) de Mort à Crédit

Le 14 juin 1999, le manuscrit (14 feuillets) d'un chapitre inédit de Voyage au bout de la nuit

Le 15 mai 2001, le manuscrit (876 feuillets) de Voyage au bout de la nuit.

 (Site d'Henri Thyssens sur Robert Denoël).

 

 

 

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  ARRÊTÉ POUR SES " ÉCONOMIES ?... "

Le 12 mai 1937: Céline, qui séjourne dans l’île de Jersey à la veille du couronnement de George VI, écrit à son éditeur : « Vous avez failli perdre un auteur ! Je fus tenu pour si suspect à mon arrivée ici que Scotland Yard me mit en quarantaine, pratiquement arrêté, m’ôta mon passeport ». Le Figaro, trois jours plus tard, écrit :

    - M. Louis-Ferdinand Céline a été arrêté,
  à son arrivée dans l'île de Jersey, par la
 police britannique.
      Il s'agissait de mesures de sécurité pour le
  couronnement. Les policiers ont fouillé et dé-
  chiffré ses papiers, mais l'on ne sait si ces
  papiers ont été la cause de son arrestation ou
  celle de sa mise en liberté avec excuses.

On ne voit pas pourquoi les papiers en règle de l'écrivain auraient provoqué son arrestation. Et on sait que c'est le consul de France à Jersey, Jean Delalande, qui le sortit de ce mauvais pas. Qu'allait-il faire au juste à Jersey ? Chercher un refuge possible en cas de guerre européenne, comme l'écrit François Gibault ? Ou trouver un endroit sûr où placer ses économies ?

Depuis l'avènement du Front populaire et la dévaluation de la monnaie française, Céline ne cesse de presser Denoël, lui-même en fâcheuse posture, pour qu'il lui verse tous ses droits d'auteur. En janvier 1938 il place des pièces d'or dans le coffre d'une banque d'Amsterdam, et, six mois plus tard, il retire les souverains d'or qu'il a déposés dans une banque londonienne pour les porter à Copenhague. Cette préoccupation est constante depuis un an. On peut supposer que l'escale à Jersey est la première tentative de Céline pour mettre à l'abri ses droits d'auteur convertis en pièces d'or, lesquelles étaient peut-être la cause de son arrestation.
 (Site d'Henri Thyssens sur Robert Denoël).

 

 

 

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  LE PROCES LEON TREICH.

 Le 7 janvier 1939 : Le Petit Parisien révèle que Léon Treich [1889-1973], qualifié de juif dans L’Ecole des cadavres, a engagé une procédure pour diffamation, réclamant à l’auteur et l’éditeur 50 000 F de dommages et intérêts.

                                                                                                                                                                                                                                                                        

Le journaliste paraît avoir retiré sa plainte quand Céline a rédigé l'erratum demandé, qu'il avait ainsi conçu : " M. Léon Treich nous fait connaître par huissier 1° qu'il n'a jamais appartenu au P.S.F. 2° qu'il n'est pas juif 3° qu'il appartient à une famille de catholiques pratiquants.
 Nous prenons acte et rectifions très volontiers. Nous regrettons que cette rectification n'ait pas été demandée à La France Enchaînée du 15-30 septembre 1938 dont nous avons reproduit exactement le texte. " [Lettre à l'avocat André Saudemont].
                                                  

  En réalité La France Enchaînée n'avait fait que reprendre des éléments d'un article intitulé " La Rocque sous l'emprise juive "  paru dans L'Etudiant français du 10 juin 1938. Treich y était bien qualifié de juif et l'organe bimensuel de l'Action Française n'avait pas, non plus, été inquiété.
 (Site Robert Denoël d'Henri Thyssens).

 

 

 

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  LE " VOYAGE " TRADUIT EN RUSSE.

 Le 27 janvier 1934, parution à Moscou de la traduction russe par Elsa Triolet de Voyage au bout de la nuit. Plus tard Céline écrira à propos de cette édition tronquée et édulcorée : " Nous sommes fâchés avec cet aigre pitre (Aragon) depuis que j'ai été l'engueuler chez lui vers 1934. Ils s'étaient emparés du Voyage avec sa femme Triolet et me l'avaient traduit et tripatouillé dans le sens propagande soviétique sans absolument aucune permission, à ma grande surprise. Cette désinvolture ! cette arrogance ! [...] Denoël a trempé dans tout ceci et bien d'autres choses. Aussi l'a-t-on liquidé ! ". [Lettre à Charles Bonabel, 6 mars 1947].

 Aragon n'a pris aucune part à cette traduction, mais il est possible que ses récentes relations amicales avec Robert Denoël aient amené l'éditeur à confier à sa compagne la traduction du livre. D'autre part il était bien placé pour promouvoir sa traduction en russe, lui qui avait été, entre juin 1932 et avril 1933, rédacteur en chef à Moscou de la section française de Internacional' naja literatura.

  Elsa Triolet a raconté ses conditions de travail : " on me " rédigeait " mon texte, comme c'est l'habitude en Union Soviétique, on coupait dedans sans consulter ni l'auteur ni le traducteur. "
 Olga Chtcherbakova a, dans une thèse soutenue le 30 mai 2009 à l'université de Paris IV, examiné de près cette traduction : " Nous avons inventorié 82 extraits mutilés par des suppressions " écrira-t-elle.
  Avant tout Elsa raccourcit les passages où le narrateur se livre à de longues introspections : " Je traduis en condensant au passage ", écrit-elle à sa sœur. Elle applique au roman de Céline sa propre vision de l'écriture : " Une certaine banalité dans l'expression ne me déplaît pas. Je continue à penser qu'une prose où chaque mot vaut son pesant d'or est illisible. "

  " En ce qui concerne l'ensemble de l'œuvre, si l'on considère l'absence de pages entières comme une violation de la structure du texte original, la traduction de Triolet pèche assurément par des omissions substantielles. Ainsi, l'absence de traduction de l'épigraphe, la suppression de l'avertissement préliminaire et l'abandon d'images étroitement liées au fil conducteur du texte original, les réflexions sur le Voyage et la nature humaine, sont autant de facteurs qui portent indiscutablement atteinte au plus profond de l'œuvre. Les métaphores compliquées ou celles dont la motivation est trop obscure disparaissent : furent-elles jugées excessivement longues pour la progression de la narration ou étaient-elles tout simplement difficile à traduire ? ", écrit Mme Chtcherbakova, qui estime que la version russe ne contient que 55 pour cent du texte original, le reste ayant été escamoté.

  Elle pose enfin la question qui restera sans réponse : " A qui finalement, de la censure soviétique ou de la traductrice, faut-il imputer la responsabilité de l'altération du texte original ? "
 (Site d'Henri Thyssens sur Robert Denoël).


 

 

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  LES BELLES ANNEES RENNAISES - LE BACHOT - LE MARIAGE.

  Le bachot en accéléré

 Retour à la case rennaise, fin 1918. Au fil des " permissions ", l'amour avec Edith s'est installé. Très vite, l'on parle mariage. Beau-papa est partant, mais à une condition : que Louis passe son bac. Qu'ensuite il fasse sa médecine à Rennes. La belle-famille financera. Pas de temps à perdre. La guerre vient de finir. L'ancien combattant - blessé à l'épaule mais pas trépané comme il le prétendra toute sa vie - a le droit de passer le baccalauréat en accéléré. Louis a arrêté l'école au certificat d'études, mais il maîtrise l'anglais et l'allemand à la suite de séjours financés par ses parents qui souhaitaient qu'il devînt " acheteur " pour des grands magasins.

  Faisant une pause dans la Mission Rockefeller, Louis prépare son bac à Rennes. Se remet au latin sous la direction de l'abbé Pihan, le supérieur de l'Institution Saint-Vincent. Obtient son premier bac à Bordeaux en avril 1919, examen restreint et sans écrit. Trois mois plus tard, il passe la deuxième partie de ce bac oral de philo, avec mention " bien ".

  Un trouble marchandage

 Le mariage approche. Question : pourquoi Athanase Follet " offre "-t-il sa fille à Destouches ? Et cela, malgré les mises en garde du propre père du prétendant, Fernand Destouches ! Sous-chef à la société d'assurances Le Phénix, ce dernier n'a pas manqué de rappeler au futur beau-père les turpitudes passées de son rejeton, y compris le mariage - non enregistré au consulat - que le jeune lieutenant a contracté à Londres en 1916 avec une certaine Suzanne Nebout.

  Alors, pourquoi ? A cause, pense-t-on, d'un marchandage honteux qui va permettre à Athanase de se hisser au poste convoité de directeur de l'Ecole de médecine de Rennes. En effet, l'oncle de Louis, Georges Destouches est depuis longtemps secrétaire de la Faculté de médecine de Paris. Même s'il déteste son neveu, tonton a le bras long. Jusqu'au ministère où il peut intercéder en faveur du Rennais. Chose promise, chose due : le docteur Follet décroche dès 1919 son poste de directeur. Un an plus tard, il se voit élu membre de l'Académie de médecine.

  A Rennes, l'ascension du " professeur Follichon " fait des remous : en guise de discours d'accueil, les professeurs de la Faculté lui adressent une volée de bois vert. " Vous êtes entré dans la maison par la porte des intrigues personnelles et des plus tristes compromissions ", accusent-ils. Tous se promettent d'éjecter au plus vite ce Follet qui " n'a ni notre confiance ni notre estime. Nous lutterons sans arrêt jusqu'au jour qui nous donnera l'homme digne de nous représenter, de prendre en des mains insoupçonnées et inattaquables les destinées de l'Ecole. "

  Noces bourgeoises à Quintin

 Athanase reste de marbre. Mais se sachant honni des Rennais, il décide d'aller à Quintin marier sa fille. Quintin (Côtes-du-Nord) où réside un notaire, cousin de sa femme.

 Le 19 août 1919, le jeune bachelier Louis Destouches, vêtu d'un pantalon trop court épouse la blanche Edith à la mairie puis
à l'église de la bourgade. Mais Louis, peu motivé, a la tête ailleurs. En pleine cérémonie, zut, on découvre que les alliances ont été oubliées. Belle maman doit courir les chercher. Quant à Athanase, pied de nez anticlérical, il a gardé son canotier sur la tête pendant la messe. Le château Yquem, les langoustes et les poulardes du Mans sauront noyer les négligences cocasses de cette noce huppée.

 En prenant femme, Louis, l'anticonformiste qui a longtemps vomi le mariage embrasse une situation sociale et l'espoir de devenir médecin. D'abord, il y a la dot apportée par Edith : une pension de 12 000 F par an. Ensuite, il y a la belle maison du 6, quai de Richemont. Le jeune couple a droit à une chambre et un salon au rez-de-chaussée, tandis que les Follet logent au premier étage où les repas sont pris en commun. Là-haut, Louis peut disposer de la bibliothèque du beau-père : il y sirote Rabelais, Ronsard et Bergson. Et s'y incruste pour piocher ses cours de médecine.

  Vie conjugale quai de Richemont

 La vie est douce au marié, quai de Richemont. Les parents Follet ne sont pas embêtants. Le garnement s'embourgeoise. " Des pantoufles, une robe de chambre à brandebourgs, un salon enfoui sous des housses ", évoque-t-il plus tard. Et dans une lettre à son ami Milon : " Je travaille comme un cheval, je suis né peuple et les aisances de la vie veloutée n'entament point ma constitution décidément plébéienne. " S'ensuit un discours sur l'égoïsme des riches, incapables de comprendre le dénuement des pauvres.

 Comme toujours et comme toute sa vie Céline se donne le beau rôle : car s'il aime les sans-le-sou, il n'est pas né prolétaire, mais dans une moyenne bourgeoisie possédante. Et s'il se rebiffe devant la haute position des Follet, nulle réticence chez lui à se fondre tel un caméléon dans ce milieu qu'il feint d'abhorrer. A Rennes, " j'ai appris les bonnes manières ", reconnaîtra-t-il plus tard.

 Et puis Edith le laisse libre. Cela tombe bien pour lui qui " déteste la contrainte même sous sa forme la plus affectueuse ". C'est au prix de la plus large indépendance que le mariage m'est possible ". A Rennes, " nous pouvons sans nous froisser passer des semaines sans nous voir ", écrit-il à Milon.
 (Georges Guitton, Place Publique Rennes n°5, mai-juin 2010, dans le Petit Célinien, jeudi 2 août 2012).



 

 

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   BELLES-SŒURS ABANDONNEES.

 Je remontais la rue Ravignan je m'entends appeler, héler !... voilà ce que j'aime pas !... je me retourne.
- Marie-Louise !
 Ah ! que je fais : toi ! on s'embrasse... je l'embrasse... J'aurais voulu que vous l'entendiez ! ça venait du cœur... tout de suite au but ! comme pressée de ce qu'elle
voulait me dire... elle était au courant un peu... enfin le principal.
- Ah, tu serais resté avec nous !...

 Elle évoquait Londres fin 17...
- Tu vois Louis... tu vois !...
 Les reproches... et les larmes... mon nom intime : Louis.
- Janine serait pas morte !

 Janine sa sœur... c'était pas d'hier nos adieux... Je les avais quittées Leicester Square... abandonnées sa sœur et elle... Je vois encore l'arbre, le banc, les fleurs... les piafs... les myosotis, les géraniums... c'est en plein Londres vous connaissez ?... en détresse là, orphelines d'homme... Je suis pas artiste mais j'ai la mémoire des fleurs... Janine... Marie-Louise... des dames aussi par le fait... je les vois... la pelouse... et le pourtour aussi, le trafic... les monstres autobus écarlates et les " recruteurs " rouges eux aussi ! les sergents !... tout tourne !... tout tourne !... et la musique !... c'est des filigranes la vie, ce qu'est écrit net c'est pas grand'chose, c'est la transparence qui compte... la dentelle du Temps comme on dit... la " blonde " en somme, la blonde vous savez ? dentelle si fine ! au fuseau, si sensible, vous y touchez, arrachez tout !... pas réparable... la jeunesse voilà !... myosotis, géraniums, un banc, c'est fini... envolez piafs !... dentelle si fine... Je m'étais arraché par raison, par sorte de conscience ainsi dire, un coup d'honnêteté et morale, je me voyais un avenir ailleurs !... un vrai avenir !...

  (...) J'ai commis qu'un crime dans ma vie, un seul, là, vrai... comme j'ai quitté mes petites belles-sœurs, pauvres fillettes en novembre 17... et pas des petites crevettes businettes !... Ah pas du tout ! des fleurs de poupées ! Minois !... éclat ! fraîcheur ! mutines !... l'une brune, et ces lèvres !... Marie-Louise ! souplesse et nerveuse, l'épaule, tout ! gitane presque... des hanches bouleversantes j'ose dire... Janine, rousse... quand elles dansaient au " Ciros ", elles valsaient ensemble, c'est simple les guéridons voguaient... les émotions des clubmen ! les verres tout éclats !... et les bouteilles ! le " sex-appeal " ça s'est appelé plus tard, cette tremblote... bafouilleux crottes ! ils ont rien vu !... les femmes soulèvent plus à présent ! Les tables tournent plus, les têtes non plus... les soucis voilà prennent tout, ramassent tout !... sourires, frotti-frotta, tatas !
 Ah ces remords ! Ah souvenances !
 (Féerie pour une autre fois, Folio, Gallimard, p.124).


 


 

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   LE DIPLÔME.

- Et votre diplôme ?
 Ils me l'ont laissé les scélérats ! Ils me l'ôtaient je vous parlerais plus... Je serais à l'action l'heure actuelle ! le grand Soulèvement !... vous voyez  pas les Ombres d'Honneur ? L'Armée française, la grande, la garance, la 14 !... Ils m'infligeaient le final affront je retournais l'Europe à la charge ! Je culbutais les fiotes ! le vide général à ma voix ! les Steppes ! Moscou à la main ! et préservant tout ! clochetons ! Kremlin ! le reste ! brûlant rien ! juste au pompon ! à la tactique ! le cœur ! l'uniforme ! vous auriez vu ce travail s'ils m'avaient froissé mon Diplôme ! Ils peuvent un peu bénir le Ciel ! Ils me rejetaient dans le camp extrémiste !

 Chacun ses aléas sans doute... Y a des Destins, y a des toucheurs, y a des branleurs, des ébranleurs, y a des " non-lieu " ! Tenez, par exemple, Denoël, ils l'ont abattu et voilà !... Moi, j'ai abattu rien du tout, j'ai pas de " Non-lieu " !... Ram ! Stam ! Gram ! Oh, j'ai ma petite idée bien sûr, ferme et sincère... c'est ma petite idée qu'on tuerait si l'on pouvait !... mais ni moi ni l'idée, madame !
 (Féerie pour une autre fois, Gallimard, Folio, p.44).

 

 

 

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    HENRI GODARD : PROPOS RECUEILLIS.

    Partisan du génocide ?

 Après avoir beaucoup étudié la question, je ne pense pas qu'il y ait chez lui d'appel au meurtre des juifs. On peut trouver que la dénégation d'humanité est telle que cela revient au même, d'autant qu'elle a préparé les esprits aux mesures de Vichy, mais ça fait une différence. Il préconise d'envoyer les juifs en " Palestine " et se délecte dans une fascination métaphysique pour le Mal, au sens où, dans une époque comme la nôtre, le Mal est un refus radical de l'Autre.

    Céline collaborateur ?

  On ne peut répondre par oui ou par non. J'avais écrit dans ma notice [des Célébrations nationales 2011, ndlr] qu'il s'est tenu à l'écart de la collaboration officielle. C'est une chose que Klarsfeld a contestée, mais que je continue à soutenir : il n'a fait partie d'aucune administration, d'aucune institution ; son voyage à Berlin en 1943 s'est fait à titre privé, et il n'était pas particulièrement choyé par les Allemands. Beaucoup d'entre eux estimaient même qu'il faisait plus de mal que de bien à leur cause. Par ailleurs, s'il n'a pas écrit d'articles pour les journaux collaborationnistes, Céline n'a pas manqué de leur écrire des lettres, sachant très bien qu'elles seraient publiées.

    Attitude après la guerre.

 C'est la troisième phase de son antisémitisme. Il aurait pu avoir un mot de regret. Or pas du tout : il s'enfonce. Il n'écrit plus d'injures contre les juifs, mais il persiste dans la même logique, sans diminuer d'un poil, en parlant des camps avec désinvolture ou en reprenant son obsession de toujours : les juifs ont repris leur pouvoir, tandis que lui se trouve pourchassé et tenu à l'écart. Même dans ses romans, il introduit par petites piques des choses de cet ordre-là. Par exemple quand il fait allusion à Anne Frank dans Nord. C'est sa signature. D'autant qu'il a toujours attaqué le lecteur dans ses convictions les plus profondes et les sentiments qui lui semblent les plus naturels.
 (Propos recueillis par Grégoire Leménager, Le Nouvel Observateur, 19 mai 2011, in BC n°331).

 
 


 

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     VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT.

 Une autobiographie mon livre ? C'est un récit à la troisième puissance. Céline fait délirer Bardamu qui dit ce qu'il sait de Robinson. Qu'on n'y voie pas des tranches de vie, mais un délire. (...) C'est un roman, mais ce n'est pas une histoire, de vrais " personnages ". C'est plutôt des fantômes. "
 (Cahiers Céline 1, p.30 et 38).

 
 


 

 

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     DE JEAN PAULHAN...  

  Entre les diverses affaires de sorcellerie, que l'on a vues depuis quatre ans, le procès Céline a été l'un des plus légers, ou des plus abjects.
  Il s'est passé loin de France. Notons simplement ici :

 1. - Que Louis-Ferdinand Céline est engagé volontaire des deux guerres, et médaillé militaire.

 2. - Que le seul livre qu'il ait publié durant l'occupation, Guignol's Band, est un récit fantastique ; que Céline n'a pas une seule fois écrit dans un journal, parlé à la Radio, ni tenu une conférence.

 3. - Qu'il n'a jamais été invité à se rendre en Allemagne ; qu'il n'a pas mis les pieds à l'Ambassade ; qu'il n'a appartenu à aucun cercle, association ni parti collaborationniste.

 4. - Que tous ses romans, dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir, ont été interdits en Allemagne ; que ses mots sur Hitler : " mage pour le Brandebourg ", et sur Abetz : " emplâtre de vanité, clown pour cataclysme ", ont couru Paris.

  Cela dit, il faut reconnaître que Céline a montré, avant guerre, un grand dégoût de l'homme en général ; et des Juifs en particulier : jusqu'à faire grief de leur sang israélite à Racine, à Louis XIV et même à Hitler ; jusqu'à envisager sans regrets la disparition de la race humaine. Mais, sauf erreur, il n'existe pas encore de loi qui punisse de tels crimes, dont les Cahiers ne songent pas à nier la gravité.
                                                                        J. PAULHAN

 (Note insérée par Jean Paulhan dans les " Cahiers de la Pléiade " lors de la parution de " Casse-Pipe ").
 


 

 

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     ÇA FAIT UNE BOULE LA TENDRESSE...

  Un an plus tard, en 1960, alors que j'étais seul avec Céline, dans cette même pièce de travail du petit pavillon de Meudon où nous avions effectué nos prises de vues T.V., il me fit cette confidence que j'ai notée le soir même tant elle m'avait bouleversé :
- Parfois, ça me remonte à la gorge. Je ne suis pas si carne qu'on croit. J'ai honte de ne pas être plus riche en cœur et en tout. Un mufle impuissant que je suis. Ça fait une boule la tendresse, pas facile à passer. Je juge peut-être les hommes plus vaches, plus bas, qu'ils ne sont vraiment mais ils sont si méchants. On ne peut pas leur faire confiance, ils vous bouffent tout cru. J'ai été con toute ma vie. J'ai cru ceci, j'ai cru cela. Ah ! oui. Tous tordus qu'ils sont et ils vous crachent à la gueule quand vous vous approchez trop. Viciards avec ça !... Maintenant, je m'en fous... ils ne m'ont pas écouté, ils m'ont vomi, volé, spolié, fait le plus de mal possible... La mort qui est au bout, seule compte... Pour moi, quand elle viendra, je lui dirai que je suis bien content... Salut la compagnie ! Vous crèverez tous, comme moi, dans la barque à Caron...

  J'ai eu, moi aussi, des raisons de vivre. Vous comprenez... je suis lyrique... la petite musique... l'émotion... les fariboles du cœur et puis, ah ! oui... la médecine. La médecine... un objet sur l'humain qu'on peut fignoler toute une vie... Pas la littérature... La vie ! Vous comprenez ? La vie... Ah ! j'ai été bien servi, merci ; ça oui, vraiment, du bon et puis beaucoup de mauvais... Ça aussi me remonte à la gorge... La condition humaine, c'est la souffrance, n'est-ce pas, je n'aime pas la souffrance ni pour moi, ni pour les autres... Vous comprenez ?...

  Céline s'était levé. Il me dominait de toute sa taille. Son visage rayonna quand il me lança :
- ... Mais maintenant, je m'en fous totalement...
  Rappelez-vous la fin du Voyage au bout de la nuit : ... Mon trimbalage à moi il était bien fini. A d'autres !... Le monde était refermé ! Au bout qu'on était arrivé nous autres !... comme à la fête !... Avoir du chagrin c'est pas tout, faudrait pouvoir recommencer la musique, aller en chercher davantage du chagrin...
  
Est-ce là le voyage au bout de la haine ?    

  (André Brissaud, Cahiers de l'Herne, Poche-Club, 1968, p.192).


 

 

            
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    BAGATELLES POUR QUEL MASSACRE ?  

 Professeur émérite à Sciences-Po, démocrate-chrétien d'origine, Michel Winock a souvent été tenté par le journalisme (il a dirigé la revue L'Histoire) et la synthèse un peu rapide en histoire et littérature contemporaine. Disons-le donc tout de suite, il ne nous avait pas habitués à des références aussi précises, à des citations aussi bien vérifiées que dans ce dernier livre, même si ce livre est composé en partie d'anciens articles mis bout à bout.

  Certes, sur Victor Hugo, sur Petlioura, " l'un des principaux organisateurs de pogroms ", sur le révisionnisme, sur d'autres points encore, il se contente de la vulgate en vigueur et d'assertions non vérifiées. Certes, il ne va pas jusqu'à dire, comme Annie Kriegel, que le régime de Vichy a protégé les juifs plus qu'il ne les a livrés. Mais, dans l'ensemble, il évite le manichéisme et montre la complexité des mobiles, des attitudes et des alliances. Anti-munichois lui-même (rétrospectivement), Winock ne cache pas, par exemple, qu'Esprit, la revue de Mounier, qui fut majoritairement anti-munichoise, était subventionnée par Georges Zérapha, industriel juif du papier peint.

  Surtout, on lui saura gré de replacer Bagatelles pour un massacre dans son contexte. Avant même le choc de la victoire du Front populaire (Blum faisant entrer pour la première fois des communistes dans un gouvernement), il y eut la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936 et les hésitations de Sarraut.
  Un Maurice Blanchot s'en prend alors dans Combat au " clan qui veut la guerre,... anciens pacifistes, révolutionnaires et émigrés prêts à tout pour abattre Hitler (...) au nom de Moscou ou au nom d'Israël, dans un conflit immédiat ". En 1938, ce sont des socialistes pacifistes qui s'en prennent aux " Blumel, Grumbach, Bloch, Moch ". Winock note alors :

 " Le massacre auquel le livre de Céline, Bagatelles pour un massacre, faisait allusion était celui des Français livrés par les juifs aux horreurs d'un nouveau 14-18. Les liens du pacifisme et de l'antisémitisme ne cessèrent d'être évidents dans les écrits non romanesques de Céline. Ses Bagatelles, dira-t-il, étaient un acte de paix, un barrage au nouveau carnage, et, en ce sens, il restait fidèle au héros du Voyage, Bardamu.
  Seuls les juifs, persécutés par Hitler, pouvaient vouloir la guerre : une guerre pour la joie des juifs ! "  B.J.
 (Michel Winock, La France et les juifs de 1789 à nos jours, Le Seuil, 2004, dans BC n° 265).



 

 

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      MILTON HINDUS (1916-1998).

 Lorsque Milton Hindus est mort le 28 mai dernier à Waltham, Massachusetts, foudroyé par une crise cardiaque alors qu'il sortait de la bibliothèque de la Brandeis University, c'est une grande figure célinienne qui s'en est allée. La nouvelle de sa mort n'a cependant eu qu'un retentissement limité puisque, même si elle a été dûment signalée par le New York Times à l'époque, elle ne nous parvient que maintenant.

  C'est avec enthousiasme que Hindus, jeune professeur à l'Université de Chicago, découvre Céline dans les années trente en lisant Voyage au bout de la nuit, puis Mort à crédit. Même si, plus tard, cet enthousiasme se teinte de tristesse et de déception lorsqu'il prend connaissance de Bagatelles pour un massacre et des autres pamphlets - Hindus est juif - il devient un des défenseurs de Céline aux Etats-Unis, lorsque celui-ci est emprisonné au Danemark, Hindus entretient avec lui une correspondance fournie et l'aide à survivre, en lui envoyant notamment du café et du thé.
  Entre-temps, il écrit une préface louangeuse pour une nouvelle édition de la traduction américaine de Mort à crédit et puis sera nommé professeur à la Brandeis University, une institution qui vient d'être fondée.

    Les relations épistolaires entre les deux hommes sont tellement chaleureuses que Hindus décide d'aller voir son ami, maintenant séjournant à Korsor. Après avoir méticuleusement préparé son voyage, il arrive en Europe en juillet 1948. Il se rend d'abord à Paris où il rencontre Jean Paulhan et des amis de Céline, tels que Gen Paul et Marcel Aymé. Mais les trois semaines que Hindus passe auprès de Céline se révèlent pour l'un comme pour l'autre une immense déception.
  Puritain, plutôt naïf, profondément conservateur, dénué de tout humour, excessivement convenable, Hindus est déconcerté et scandalisé par la conversation, les caprices, les frasques, bref, par l'attitude générale de Céline, lequel se sent tout aussi mal à l'aise en compagnie d'une nature tellement opposée à la sienne.

   Cependant, les deux hommes continuent à correspondre pendant plusieurs mois encore après le retour de Hindus aux Etats-Unis, jusqu'au jour où Céline lit, à contrecœur, le manuscrit dans lequel Hindus relate son voyage en Europe et livre ses impressions sur l'écrivain, sous le titre The Crippled Giant (qu'on peut traduire par " Le Géant infirme ").
  Il y raconte ses trois semaines au Danemark, décrit Céline comme un être très instable, à la limite de la folie, dénonce ses écrits politiques et antisémites et le met au nombre de ceux qui sont moralement responsables des atrocités commises contre les juifs par les nazis.
 S'il reconnaît le génie de l'écrivain, il estime donc que Céline, qui a utilisé ce génie à des fins destructrices et a ainsi ajouté au mal qu'il a pourtant dénoncé dans ses romans, peut être considéré seulement comme un " géant infirme " ou " géant borgne ".

   Céline, outré par cette analyse, par certains propos qui lui sont prêtés et par le portrait qui est présenté de lui, craignant que ce témoignage n'aggrave sa situation, menace d'intenter un procès en diffamation contre son auteur et affirme que le tout n'est qu'un tissu de mensonges.
  Hindus songe alors à ne pas publier le manuscrit puis propose à Céline de lui verser les bénéfices de sa publication, ce qui redouble la colère de l'écrivain : il prétend que Hindus veut l'acheter. Le livre n'en paraît pas moins aux Etats-Unis en 1950 et l'année suivante en France, sous le titre L.-F. Céline tel que je l'ai vu.
                                                                                                Pascal IFRI.
  (BC n° 195, février 1999).

 

 

 

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       HISTOIRE DE LA POUPEE.

  Dans notre précédent numéro, nous avons publié un bref compte-rendu du roman d'Emile Brami, Histoire de la poupée (Ed. Ecriture). Il s'agit d'un livre atroce et bouleversant tout à la fois qui a pour décor l'univers concentrationnaire nazi. Cet article (qui occupe une seule colonne du Bulletin) a suscité quelques lettres de lecteurs qui se demandent les raisons d'une pareille recension dans le BC.
  En quoi ce sujet concerne-t-il Céline ? Est-ce une façon détournée de dénoncer sa culpabilité ? Etc. etc. A l'instar de quelques autres céliniens (le plus célèbre étant feu Milton Hindus), Emile Brami est assurément un personnage paradoxal en raison de ses origines. Elles ne l'empêchent nullement de professer une admiration fervente pour Céline.
  Fondateur de la librairie (en grande partie célinienne) D'un livre l'autre, il est également l'éditeur des illustrations qu'Eliane Bonabel avait réalisées, enfant, pour Voyage au bout de la nuit. Ce célinien patenté n'en est pas moins hanté par le destin de ses coreligionnaires auquel il a décidé de consacrer ce roman. Non sans s'interroger longuement sur sa démarche, d'autant qu'il considère qu'écrire une fiction sur ce thème a quelque chose d'immoral, voire d'obscène : " Le fait que je sois juif moi aussi ne me donne aucun droit particulier, n'est ni une raison ni une excuse suffisante. D'ailleurs, pas un membre de ma famille, aucun de nos proches, n'a eu à souffrir des persécutions hitlériennes.
   Mes parents vivaient à l'ouest de la Tunisie, dans un village proche de la frontière algérienne, ils ne virent pas un Allemand de toute la guerre. Quant à moi, je suis né en 1954. Je ne suis pas plus concerné par la tragédie de la déportation que n'importe quel être humain... ce qui est déjà beaucoup. "

  Laissons volontairement de côté le débat sur la vérité historique de tel ou tel aspect de la réalité concentrationnaire. Seules importent ici la souffrance et la pitié. On sait qu'après la guerre, Céline fut amené, lui aussi, à s'interroger sur tout ceci. A différents interlocuteurs - dont le pasteur François Löchen -, il confia que, durant toute la guerre, il était dans l'ignorance absolue de la réalité des camps, et qu'il n'avait jamais souhaité que pareil sort arrivât à quiconque. " Dans un moment qui fut dramatique et bouleversant il sut nous dire avec sa sincérité et sa vigueur, comment il n'y avait aucune souffrance qui lui fût indifférente. (Cahiers de L'Herne n°3-5, 1972, p.139).

  Dans sa biographie de Céline, Frédéric Vitoux rapporte ce témoignage du docteur Robert... Brami (homonyme d'Emile) qui, familier de Meudon, garde un souvenir ému de l'écrivain. Il se souvient que Céline lui parlait volontiers de la guerre et des camps où une partie de la famille de son interlocuteur avait péri. " Ou alors, implicitement, comme d'une gigantesque bourde qu'il avait commise avant-guerre, croyant aider alors les plus faibles, les futures victimes du conflit qu'il redoutait et qu'il voulait prévenir en poussant les cris que l'on sait. "

 Alors, ajoute Vitoux, qu'il n'avait fait que se retrouver dans le camp des plus forts... Pour un temps, en tout cas. Seuls les butors (il s'en trouve partout) nieront que l'opprobre dont souffre encore actuellement la réputation de Céline est, qu'on le veuille ou non, liée à l'histoire contemporaine.
  C'est dans ce sens qu'il nous a paru intéressant de signaler ce roman dû à un célinien qui ne peut esquiver le paradoxe évoqué plus haut. Avons-nous été trop audacieux ? Pour reprendre une formule bien connue, les lecteurs - tous les lecteurs - jugeront... M. L.
 (BC n°213, octobre 2000) 


 

 

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      LA VERITE DES VENTES EN LIBRAIRIE.

  La vérité, là, tout simplement, la librairie souffre d'une très grave crise de mévente. Allez pas croire un seul zéro de tous ces prétendus tirages à 100 000 ! 40 000 !... et même 400 exemplaires !... attrape-gogos ! [...] En vérité, on ne vend plus rien... c'est grave !...
 Le cinéma, la télévision, les articles de ménage, le scooter, l'auto à 2, 4, 6 chevaux, font un tort énorme au livre... tout " vente à tempérament ", vous pensez ! et " les week-ends " !... et ces bonnes vacances bi ! trimensuelles !... et les Croisières Lololulu !... salut, petits budgets !... voyez dettes !... plus un fifrelin disponible !... alors n'est-ce pas, acheter un livre !... une roulotte ? encore !... mais un livre ?... l'objet empruntable entre tous !... un livre est lu, c'est entendu, par au moins vingt... vingt-cinq lecteurs... ah, si le pain ou le jambon, mettons, pouvaient aussi bien régaler, une seule tranche ! vingt... vingt-cinq consommateurs ! quelle aubaine !... le miracle de la multiplication des pains vous laisse rêveur, mais le miracle de la multiplication des livres, et par conséquent de la gratuité du travail d'écrivain est un fait bien acquis.
 (Entretiens avec le professeur Y).





 

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        MEME VICE QUE RABELAIS.

 J'ai eu dans ma vie le même vice que Rabelais. J'ai passé mon temps à me mettre dans des situations désespérées. Je me suis rendu soigneusement odieux. Comme lui, je n'ai donc rien à attendre des autres. J'ai qu'à attendre des glaviots de tout le monde. Ça gueule encore, à Meudon. Le maire, tous, ils veulent ma peau. On met encore des ordures dans ma boîte aux lettres. Sur les murs, qu'ils écrivent aussi... Contre Céline, le pornographe... C'est du propre, votre de Gaulle. Vous avez vu son bide, à de Gaulle ? C'est gros, c'est gros. Y a quelque chose. Y va crever, avec un gros ventre comme ça. Tout pourri, là-dedans. Doit avoir un cancer, un truc comme ça...

  Il était à Londres pendant la guerre. Le caviar quoi... Moi, j'ai souffert. A Sigmaringen, je soignais les gars. Y a que moi qui voulais... Déat, Abetz... On m'aime pas, et pourtant je me suis dévoué. On m'a pris mon appartement, un gars à de Gaulle. Un colonel. Ils ont tout vendu aux Puces : trois camions de déménagement. Et la prison : deux ans au Danemark. Souffert, oui... Mon ex-femme a jamais voulu me revoir. Ma fille non plus. Elle est mariée, elle a six gosses. Elle est jamais revenue. Ah ! elle est pas fière d'être la fille de Céline... C'est du monde bien, quoi... Sa naissance, on n'en parle pas : c'était sans doute rien qu'un petit accident. Pendant ce temps-là, moi, vieux, pauvre, je mange juste une patate le soir. Je regrette rien ! Je regretterai jamais !

  Quelle vie, mais je m'en fous. Le Cameroun, où j'ai failli crever... L'Amérique, tout... J'aime pas ceux qui voyagent aujourd'hui. Les touristes... Ils vont rien voir. Rien du tout. Vous voulez que je vous dise ! Vous savez ce qu'ils vont voir quand ils voyagent ? Leur bitte, rien que leur bitte. On voyage pour aller baiser ailleurs. Ah ! le cul des postières ! Et leur con ? Ça, c'est un mot qui est dans Rabelais. Plusieurs fois.
  (La langue, rien que la langue ! Entretien avec Guy Bechtel, Magazine Littéraire, Nouveaux regards, octobre 2012).

 


 

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        ISRAEL.

   "... L'antisémitisme ne veut plus rien dire - on reviendra sans doute au racisme, mais plus tard et avec les juifs - et sans doute sous la direction des juifs, s'ils ne sont point trop avilis, abrutis... " 
 
Dixit Céline, après la guerre, à un admirateur juif, Milton Hindus. A propos du racisme, il écrit au même : " ... les juifs sont précisément les premiers et les plus tenaces
racistes du monde. Il faut créer un nouveau racisme sur des bases biologiques, les éléments existent. "

 Aussi, Céline, s'il vivait encore, ne serait sans doute pas surpris par la teneur du livre de Jean-Claude Valla. Il traite notamment de l'accord qui fut conclu en août 1933, au ministère allemand de l'Economie, entre des représentants de l'Organisation sioniste mondiale et de hauts fonctionnaires du Reich. Objet : organiser le transfert vers la Palestine de capitaux que les Juifs allemands, candidats à l'émigration, souhaitaient emporter avec eux.

 Mais cet ouvrage traite aussi de la convergence idéologique entre les signataires de cet accord. Documents à l'appui, Valla révèle que la majorité des sionistes allemands ont approuvé les lois de Nuremberg et parfois les ont même appelées de leurs vœux, au nom de leur propre conception raciale.
  Aussi paradoxal que cela puisse apparaître, l'auteur démontre également que Ben Gourion et ses amis " travaillistes " n'étaient pas des sociaux-démocrates, mais des socialistes nationaux fortement influencés par le nationalisme allemand de type völkisch

  Céline en était-il conscient, lui qui disait à Jacques Ovadia : " Vous avez un homme qui est un peu comme de Gaulle, qui connait bien son peuple et qui veut que le peuple se dépasse, c'est Ben Gourion. "
  Propos rapporté en 1991 dans la revue franco-israélienne Levant. Dossier non clos, ce livre l'atteste.
 (Jean-Claude Valla, Le pacte germano-sioniste, 7 août 1933, Librairie Nationale, Paris 1er, dans BC n°219, 2001).

 


 

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         LA VERITE EXPEDIEE AU VAILLANT VAILLAND...

  En février 1958, dans Le Petit Crapouillot, Céline réagit à l'article de Roger Vailland, " Nous n'épargnerions plus Louis-Ferdinand Céline ", paru en janvier 1950. Il a remis les choses au point avec la verve qu'on lui connaît :
   " Si je l'écris, on me croira, une certaine jactance appartient à ces soldats qui au lieu de repousser les hordes allemandes en 39, se sont enfuis, fous de coliques, jusqu'aux Pyrénées, et vite rentrés chez eux pour se livrer à la chasse, et à l'assassinat des Français qui leur déplaisaient, dont ils étaient jaloux, ou dont ils convoitaient les biens.
   Je trouve en cet article de Vailland les grands signes de cette jactance, surchaufferie, de parlotes, drogue, terrasses, inventions débiles, tartarinades...
 
Si je l'écris on me croira.
  Comment Vailland, tout idiot qu'il soit, peut-il penser que j'ignorais ce qui se passait dans ma maison rue Girardon ? Oh ! le béjaune ! oh pucelet ! que ma concierge était " boîte aux lettres " ! pardi ! tout le quartier le savait ! que les époux Chamfleury, au 4ième, sous ma chambre, tenaient un " relais " pour les déserteurs S.T.O. ? Toute la Butte était au courant ! Ce Vailland découvre la lune ! et qu'il en titube ! éberlué ! je serai plus discret que lui, je n'irai pas raconter tout ce que j'entendais, de ma chambre même, au cinquième... petites réceptions auxquelles Chamfleury m'invitait... nous étions en bons termes.

  Il m'offrit, les derniers temps, de me réfugier en Bretagne, dans l'un de ses maquis... je soignais Mme Chamfleury, pour appendicite, réfugiée, je ne sais pourquoi, chez un de nos amis : Peppino Morato, place Ravignon... ce Vailland n'est qu'un très débile attardé ! Des détails et de forts drôles sur cette rigolade résistance des héros du " danger passé ", je pourrais lui en conter mille ! avec les points sur les i ! De quoi sortir d'impuissance, tartiner un Goncourt valable ! Je veux, je tiens compte, sa très pauvre imagination , tout de même il ne lui est peut-être pas complètement impossible d'admettre, que si j'avais voulu, sachant parfaitement, par Chamfleury, le tout premier, ce qui se passait à l'étage au-dessous, d'un mot, d'un murmure, d'une allusion même très vague, puisque j'étais au mieux, selon cet imbécile, avec les hautes autorités du moment, mettre un terme et un terme " éclair " à tout ce trafic et ces pantalonnades ? Grande bénévolence ! certes ces gens se sont mués plus tard, encore une fois, tout danger passé, en quels justiciers féroces... vengeurs implacables des coliques !

  Je dis, j'affirme, que ce Vailland (ma honte qu'il soit si dépourvu de tout style et forme !) me doit la vie et son Goncourt... Et que ce taré prend à présent de tels airs, poses photogéniques, copie Gréco, Malraux, Mauriac, qu'il devrait être en bocal avec Sartre, Madeleine, Triolette, Cousteau... pas un bocal !... une cuve entière pour les mettre tous !... à l'aise, au formol... sans distinction d'où ils proviennent !
  Quant aux inventions cafouilleuses, je n'ai qu'à les prendre à bout de fourche ! Je n'ai jamais reçu aucun rédacteur de Je suis partout, ni de jour, ni de nuit... ni de Haute Collaboration... je n'ai jamais eu à les accompagner... surtout en gueulant... (tout à fait mon genre... crasseux sot !).
  Au vrai, presque chaque matin, un de ces jeunes gens S.T.O. montait frapper à notre porte, au cinquième, se trompant d'étage... ma femme ou moi, les conduisions chez Chamfleury, la porte au-dessous...

  Chamfleury me donnait toujours les dernières nouvelles de la Bibici, il faisait même hurler son poste, que je l'entende bien... notre appareil fonctionnait mal.
 Vraiment de charmants voisins.
 Que cet imbécile avec ses ragots pourris vienne me gâcher un bon souvenir ! je n'ai pas tellement de bons souvenirs ! Il est naturel que j'y tienne... de plus, eh là, Vailland s'en prend à mes " trois points " ! le cancre Fougerat du Roman ! demain que n'osera ? nous pouvons nous attendre à tout de ce plumiteux !

                                                                                     LOUIS-FERDINAND CELINE,
                                                                                    Médaillé militaire, novembre 1914,
                                                                                   Engagé volontaire des deux guerres,
                                                                                                  Mutilé 75%,
                                                                                 Pillé, carambouillé, emprisonné 100%.

 (Céline ne nous a pas trahis, Robert Chamfleury, Cahiers de l'Herne, Poche-club, 1968, p. 56).

 

 

 

                                                                                                                     **********************

 

 

     LE TEMOIGNAGE CHAMFLEURY

 C'est en février 1958 que dans Le Petit Crapouillot, Céline réagit à l'article de Roger Vaillant, " Nous n'épargnerions plus Louis-Ferdinand Céline ", paru en janvier 1950 dans La Tribune des nations.
  Robert CHAMFLEURY découvre cette réplique deux mois plus tard et écrit, sans tarder, de Golfe Juan où il s'est retiré, la lettre suivante à Céline.

      Cher ami,

   Ecœuré des assertions de R.V., je vous adresse la lettre ci-jointe à toutes fins utiles, avec l'autorisation évidemment de la faire publier dans le canard de votre choix. Tout heureux d'avoir l'occasion de vous assurer de ma fidèle amitié.
   Je reste à votre disposition et vous serre cordialement la main.

                         Chamfleury

   En annexe figurait cette lettre datée du 4 avril 1958 que Céline adresse aussitôt à Jean Galtier-Boissière qui la publie, partiellement, dans Le Petit Crapouillot du mois de juin.
  Quatre ans plus tard, lorsque Chamfleury livre son témoignage dans les Cahiers de l'Herne, il reprend, de cette lettre, les extraits choisis par Galtier-Boissière.
   Grâce à Paul Chambrillon, qui détient ce document dans ses archives, nous sommes en mesure de le reproduire, pour la première fois, intégralement.

                                                                                                          ***

 Je viens de découvrir, un peu tardivement, dans le Petit Crapouillot de février, votre réplique à un papier de Roger Vaillant paru dans La Tribune des Nations.
  Si j'avais eu connaissance, à l'époque de la parution, de cet article en tous points odieux et méprisable, je n'aurais pas manqué de lui donner la réponse et le démenti qu'il convenait. Peut-être n'est-il pas trop tard pour le faire et vous dire immédiatement et d'abord que je suis pleinement d'accord avec vous quand vous affirmez que vous étiez parfaitement au courant de nos activités clandestines durant l'occupation allemande et qui consistaient en : répartition de cartes d'alimentation (contrefaites à Londres), et de frais de séjour, attribution de logements aux évadés et parachutés, indications de filières pour le passage des frontières et lignes de démarcation , acheminement du courrier, lieu d'émission et de réception radio avec Londres, lieu de réunion du Conseil de la Résistance, etc...

  Tout cela supposait évidemment des allées et venues dans mon appartement situé exactement au-dessous du vôtre et qui ne pouvaient pas passer complètement inaperçues ni de vous, ni des autres voisins.
  Je me souviens très bien qu'un soir vous m'avez dit très franchement : " Vous en faites pas Chamfleury, je sais à peu près tout ce que vous faites, vous et votre femme, mais ne craignez rien de ma part... je vous en donne ma parole... et même, si je puis vous aider... ! "
  Il y avait un tel accent de franchise dans votre affirmation que je me suis trouvé absolument rassuré. Mieux, un certain jour, je suis venu frapper à votre porte, accompagné d'un Résistant qui avait été torturé par la Gestapo. Vous m'avez ouvert, vous avez examiné la main meurtrie de mon compagnon et, sans poser une seule question, vous avez fait le pansement qu'il convenait, en ayant parfaitement deviné l'origine de la blessure.
 
   Peut-être retrouverez-vous une lettre que je vous avais fait parvenir par Gen Paul, dès la Libération. Dans ce message je vous informais de ma volonté de témoigner et d'intervenir contre les accusations mensongères et stupides dont vous accablait une certaine clique de petits roquets du journalisme et de la littérature acharnés à broyer un confrère.
  Il me répugne d'évoquer des souvenirs, pas toujours très drôles, de cette drôle de Résistance que galvaudent pourtant, avec délices et profits, cette meute de petits " littéraires " d'une époque si pauvre en talents.

  Dans son précédent bouquin, Drôle de jeu, Roger Vaillant n'a pas cité mon nom une seule fois, bien que la plus grande partie de l'action soit située et centrée sur " l'aventure de la rue Girardon " . Les seules allusions (désobligeantes) qu'il a faites quant à mes activités de Résistant et mes préoccupations, concernent un troc de savonnettes auquel je me serais livré !
  Comme je n'ai jamais été assoiffé de publicité, ni de " gloire ", je n'ai pas éprouvé le besoin de rétablir la vérité qui ne serait pas tellement flatteuse pour notre petit Goncourt au profil de faucon.

  J'ai cependant la fierté de pouvoir affirmer et prouver que je suis l'un des rares survivants de la Résistance de la 1ère heure qui n'ait pas monnayé, dès la Libération, les services qu'il avait pu rendre dans la clandestinité. J'ai refusé les décorations et citations qui m'étaient offertes, j'ai dédaigné les honneurs et les postes rémunérateurs que d'autres ont réclamé avec tant de précipitation et d'acharnement que c'en était une véritable curée.
  J'ai accepté toutefois, l'officialisation de mon attitude gratuite sous la forme d'un certificat signé par l'un des chefs du D.G.E.R. (B.C.R.A.) attestant de la valeur des services rendus. Et bien m'en prit de m'être muni de cette pièce quand il me fallut confondre les petits cloportes qui, installés dans des " Comités d'épuration " et ignorant mes activités de Résistant, prétendaient m'excommunier de la Radio-diffusion et des Sociétés d'auteur.

  Aujourd'hui, retiré dans un petit coin de la Côte d'Azur, je n'aspire qu'à travailler tranquillement à mes bouquins de vulgarisation scientifique.  
  Les succès littéraires d'un Vaillant, en cette époque de médiocrité, d'intrigues et de bluff doivent nous laisser indifférents. Ils ne peuvent servir tout au plus qu'à marquer dans le temps notre décadence littéraire. Vous restez un des derniers " grands " écrivains et l'un des derniers individualistes en même temps qu'un homme propre et courageux auquel je suis heureux de rendre hommage.

  J'avais ce devoir de le dire et de vous assurer de mon estime et de ma fidèle amitié.
                                                                             R. CHAMFLEURY.

  (BC n° 201, septembre 1999).


 

 

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   L'OR DE LOUIS...

 " Céline écrit lui-même que " l'or rend fou ". J'ai toujours été étonnée que ces pièces d'or qui devaient mettre Céline à l'abri du besoin pour un temps, où qu'il allât dans le monde, aient occupé l'esprit des lecteurs au point de donner lieu à tant d'articles et de conjectures plus ou moins fantaisistes.
  J'ai toujours su que mon frère était la seule personne qui pût nous renseigner correctement, mais ce n'est qu'en octobre 2001 que lui et moi, avons trouvé le temps de passer en revue, et de façon détaillée, le cours des évènements.

  Mon frère se souvient que c'était à l'automne de 1943, en septembre ou en octobre, qu'il avait entrepris de se rendre à Stroby Egede pour y enterrer les pièces d'or que ma mère et Madame Madsen-Mygdal avaient gardées en dépôt. Tout devait indiquer qu'il partait en excursion , et c'est pourquoi il avait une musette en toile pour ses affaires personnelles. Il se rappelle que malgré la large bandoulière, il était très pénible de porter les deux boîtes entourées de vêtements : il y avait, en effet, 15 minutes de marche de Staegers Allé jusqu'à la station de train de banlieue Peter Dangsvej (il n'osait pas emprunter le tramway, où il y avait de fréquents contrôles).

  Il était le seul à assumer cette mission, donc le seul à savoir où se trouvaient exactement les pièces d'or. (...) Seule ma mère était présente lorsqu'il a déterré les louis d'or (j'étais sans doute sortie faire du cheval). Très vraisemblablement, c'est peut-être le lendemain qu'ils ont été ramenés à Staegers Allé et placés dans le coffre-fort où se trouvait déjà la ceinture fourrée de pièces d'or.

  Mon frère se souvient qu'il est allé, avec ma mère ou avec moi, deux ou trois fois, dans l'appartement de Karen Marie, où il a rencontré Céline, qui ne savait pas que ce jeune homme avait, en 1943, risqué sa vie pour mettre son " or " en sûreté, ce " trésor " qui, dans l'imagination de beaucoup, a pris des proportions extravagantes, mais qu'un garçon de 15 ans avait pu transporter ! "
  (Bente Karild, BC n° 226, déc. 2001).


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  " Elle est gracieuse, la ballerine, et comme elle esquive bien les questions épineuses ! La disparition de l'or ? C'est l'histoire d'une petite plume qui deviendrait facilement une grosse poule si on y prêtait l'oreille : à peine une quarantaine de pièces " en dépôt-garantie " pour couvrir les frais de cette dépensière de Lucette... C'était déjà la version qui courait à Copenhague en 1948.
   Qu'Ella Johansen ait prélevé, entre janvier et juin 1946, 45 napoléons sur le stock dont elle avait la garde pour couvrir les dépenses de Lucette et de Bente
(1), soulève au moins la question du taux de change qui a servi à ces transactions.
  J'ai pu vérifier qu'avant et après son arrestation, Céline avait fait changer ses pièces d'or à des cours très proches des cotations du marché noir parisien. C'étaient alors Birger Bartholin, puis Thorvald Mikkelsen, qui se chargeaient de ces transactions.
   Durant l'année 1946, alors qu'il était à Vestre Faengsel, Ella Johansen et Karen Marie Jensen ont elles-mêmes changé ses napoléons, mais à des cours quatre à cinq fois inférieurs aux cotations parisiennes.
  Lors de ses visites en prison, Karen a bien tenté de lui faire accroire que Lucette dépensait sans compter, d'où une sérieuse diminution du stock, mais une fois les comptes faits et bien faits, Céline a clairement mis en cause " les changes usuraires des deux amies ".
  Bente Karild souhaiterait que cette grosse poule redevînt petite plume, et qu'on n'en parlât plus. Au Danemark, tout finit par des légendes. Chez nous, certaines légendes ont une fin. "
 
(1) Bente Karild oublie de préciser que c'est Lucette qui a assuré son entretien durant six mois dans l'appartement de Karen

  (Henri Thyssens).

 

 


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      ENFANT DU PEUPLE...

  Il existe pourtant de nombreuses preuves de déformations entre l'histoire vécue de Destouches et la vie affichée de Céline-Bardamu : la substitution du thème de la guerre à celui de la SDN d'abord retenu dans L'Eglise ; l'effacement des recherches intellectuelles et des agréments pendant son séjour africain, notamment les profits pécuniaires, qui tenaient tant à cœur à Destouches ; la bravoure du cavalier Destouches, parfaitement couverte par le cri pacifiste de Bardamu ; le remplacement de la visite américaine du docteur Destouches en qualité de fonctionnaire de la SDN, alors accueilli à la Maison Blanche par le président Coolidge en personne, par le portrait assombri de Bardamu à l'usine Ford et au Bureau des Statistiques de New York, etc.
  La prolétarisation délibérée des traits biographiques de Destouches et l'histoire américaine de Bardamu ouvrier, dont un certain Marcel Lafaye fournit la toile de fond réaliste, nous conduisent à penser que Céline, conscient de la valeur de la figure du " peuple ", l'exploite, quitte à forcer la vérité. Car, l'image de l'écrivain, qualification sociale qui ne requiert pas de vérification factuelle, est un " avoir " symbolique dont ses productions à venir et ses comportements doivent nécessairement tenir compte.
  Céline n'a-t-il pas écrit lors de l'affaire Goncourt à Garcin, l'un de ses rares confidents : " La critique déconne, je suis le phénomène et il s'agit de faire le pitre, c'est dans mes cordes vous le savez. [...] Il faut donner aux gens ce qu'ils attendent ? " 
  "
Faire le pitre ", c'est " faire le peuple ", figure en pleine ascension au sein d'une fraction importante du champ littéraire. De même lors de la parution de Mort à crédit en 1936, Céline lui écrit ceci : " Mes parents n'ont rien à voir là-dedans. Vous êtes quelques-uns qui connaissent la réalité. Aux autres les petites histoires et le cirque - Céline ci Céline ça toute la galerie. "
  
Céline donne ainsi aux lecteurs ce qu'ils attendent de l'auteur de Voyage, et garde l'envers de Bardamu par-devers lui, fils de petits bourgeois, médecin habitué aux voyages transatlantiques et aux hôtels luxueux. L'image de l'écrivain, faisant partie intégrante, au même titre que les thématiques ou le style, de l'œuvre.
  Céline offre à plein temps un discours et un comportement conçus selon " une biographie modèle d'écrivain prolétarien, à la Guéhenno, à la Guilloux, à la Dabit, à la Poulaille. "
  (Mie-Kyong SHIN, Position en porte-à-faux, BC n° 230, avril 2002).

 


 

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     MADAME CHENEVIER.

                    4 octobre [1948]

     Dans le Figaro du 26 septembre nous trouvons un écho où il est relaté que Madame Chenevier, 25 rue Saint-Denis à Saint-Ouen, a été blessée par un agent lors de l'arrestation  d'un malfaiteur quelconque à ses côtés. Voilà qui me fait une grande peine. La pauvre mère Chenevier est ma première secrétaire du temps de Clichy. Je l'ai toujours soignée. Nous l'aimions bien. C'est elle qui a tapé le Voyage. Je la faisais vivre jusqu'à mon départ. Son mari est un bien brave homme, pas jeune, ex-manœuvre chez Citroën. Elle-même, une femme admirable. Ils se défendent aux " Puces " tant bien que mal depuis mon départ, revendant des bouts de chambre à air, accessoires de vélos...
  Elle n'est plus bien solide. Je me demande où, et la gravité de la blessure. Il y a tellement de tragédies autour de moi que je redoute le pire... C'est à cinq minutes de la porte de Saint-Ouen... Elle venait nous voir tous les vendredis matin rue Girardon, jusqu'au dernier jour... Embrasse-la bien pour moi. Pourvu que ce ne soit pas grave ! (Lettres à Clément Camus, Textes et documents, 3, BLFC).  

 


 

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      CELINE L'ANTISEMITE.

  Incohérence dans les principes. Nul ne sait pourquoi Céline a haï les Juifs. Certains pensent que cette haine était rancune : un juif aurait déçu, trompé Céline, soit dans sa carrière de médecin, soit dans sa carrière d'écrivain-compositeur de ballets, ou bien encore lui aurait escroqué ses premiers droits d'auteur.
   Marcel Aymé croyait plutôt sentir pointer quelque vieille dent héréditaire : élevé dans un milieu de mince bourgeoisie commerçante, l'écrivain n'aurait point pardonné aux grands négociants juifs de ruiner les petites gens de son univers.
  Rebatet s'approche davantage peut-être de la vérité : pour lui, Céline n'a pas pu supporter l'ardeur belliciste des Israélites, d'où Bagatelles, d'où L'Ecole des cadavres, les vaches, ils ne l'emporteront pas au paradis !

  Quelle que soit la vraie raison d'une telle attitude, il est clair qu'elle découle dans tous les cas du sentiment, de la tripe, non pas du cerveau. Quant à l'usage fait par Céline du grief de juiverie, il paraît plus ahurissant encore : vous êtes juifs, moi de même, la fée Mélusine aussi et la Bête du Gévaudan, Pie XI, Maurras et Louis XIV itou : " La religion christianique ? La judéo-talmudo-communiste ? Un gang ! Les apôtres ? tous gangsters ! Le premier gang ? L'Eglise !... Pierre ? Un Al Capone du cantique ! " etc., etc., relisez L'Ecole des cadavres.
 
On voit bien que ces outrances, cette frénésie ôtent toute portée aux thèses soutenues par l'écrivain. C'est lui qui les désamorce. La folie n'a point de place en politique.

  La vérité, c'est que Céline se fout du monde. Céline n'est d'aucun parti. Il incarne le parfait anarchiste, bien trop conséquent avec lui-même pour vouloir dynamiter le restaurant Foyot ou révolvériser un Président. " Je me refuse absolument tout à fait à me ranger ici et là. Je suis anarchiste jusqu'aux poils. Je l'ai toujours été et ne serai jamais rien d'autre. "
 " Les individus délabrés, sanieux, qui prétendent rénover par leur philtre notre époque irrémédiablement close, me dégoûtent et me fatiguent. " Je suis anarchiste depuis toujours, je n'ai jamais voté, je ne voterai jamais pour rien ni personne. Je ne crois pas aux hommes. " " Moi, je suis bien renseigné... Alors j'adhère jamais à rien... J'adhère à moi-même tant que je peux. "
  (Jean-Louis Charrente, texte paru dans Jeune Révolution n° 10, janvier 1968, BC n°242, mai 2003).

 



 

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     VISITE INATTENDUE.

  Je reçois votre Bulletin et j'y trouve, page 14, un court article relatif à la visite de Pierre Bergé à Meudon qu'il a racontée dans le livre de portraits qu'il vient de faire paraître chez Gallimard. Il est question d'une " visite inattendue assurément " comme s'il s'agissait d'une révélation. Il suffit de se reporter à la page 291 de Cavalier de l'Apocalypse (tome 3 de la biographie) pour se convaincre du fait que cette visite n'est pas une révélation puisque j'en faisais état en 1981, il y a donc plus de vingt ans, lorsque j'ai publié le tome III de cette biographie.

  Pierre Bergé m'a du reste raconté plusieurs fois cette mémorable visite à Meudon. C'était avec Bernard Buffet qui voulait illustrer Voyage au bout de la nuit, détail qui, si ma mémoire est bonne, n'apparaît pas dans le livre de Pierre Bergé.
  (François Gibault, Paris, BC n° 243, juin 2003).


 

 

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     UN FRANCAIS POPULAIRE...

  [...] Je voudrais dissiper ici un malentendu qui finit par être agaçant. On entend par-ci, par-là, au hasard de parlotes littéraires, on lit parfois dans les journaux : " Ah ! Céline !... Merveilleux écrivain qui a créé un langage ! "
  On le cautionne, pour mieux le louer, du rôle d'inventeur. Mais il n'a rien créé du tout ! Ce fantasme thaumaturgique est fatigant à la fin, car il est tout à fait à côté de la plaque... Ceux qui répètent cette sottise ignorent absolument que Céline employait une vraie langue, qui se parlait tous les jours à côté de lui dans la banlieue de Clichy, par exemple, au moment où il écrivait le Voyage.

 Il baignait dedans, il côtoyait intimement, dans la clientèle du dispensaire où il exerçait la médecine, des gens, hommes, femmes et enfants qui ne parlaient que ce langage-là - qui n'en savaient pas d'autre. Et il y a des étourdis qui s'imaginent aujourd'hui qu'il l'a inventé ! Qui lui en font un hommage ! Autant dire que Van Gogh a créé les champs de blé, et inventé les coquelicots... Ce n'est pas le père Volapuk, le docteur !  C'est seulement l'un des plus éclatants génies de la littérature française de tous les temps... Céline est un bien plus grand écrivain que s'il avait " créé un langage ! "
  (Claude Duneton, Céline ou l'accomplissement du français populaire, BC n° 202).  

 


 

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   PETAIN APRES CELINE...

 " Il a été glorifié et vilipendé, rarement expliqué ", dit Philippe Alméras. Ce n'est pas de Céline qu'il parle, mais bien de celui que ce dernier appelait " Philippe le Dernier ".
  Après avoir consacré une biographie (très) critique à Céline, on s'attendait à un deuxième règlement de comptes. Eh ! bien non, c'est avec empathie qu'Alméras traite, cette fois, son sujet. Mieux : il développe un discours qui va résolument à l'encontre des légendes et des mythes convenus : " Le sang-froid avec lequel les contemporains ont accueilli les révélations de Pierre Péan est en soi-même significatif. Il montre que les Français entretiennent depuis 1940 une double mémoire. Ils ont cultivé (officiellement) celle que le général de Gaulle leur a apportée dans Paris " libéré par lui-même ", tout en conservant par-devers eux les souvenirs vécus de la cohabitation franco-allemande. "

  La démarche de Céline avait quelque chose de semblable lorsque, dans Les Beaux draps, il raillait à l'avance ceux qui, à propos de la défaite, réécriront l'histoire : " On nous refera ça au cinéma !... Les Champions du monde de la guerre !... On retournera ça tout autrement !... Vous savez la jolie nageuse qui reculbute sur son tremplin... rejaillait là-haut à l'envers... On refera ça pour l'Armée française... (...) Et tout le monde sera bien content. Les vaincus seront de l'autre côté... "

  L'idée de cette biographie lui fut soufflée, paraît-il, par Marie-Christine Bellosta, autre célinienne de choc. Il n'est pas sûr que le résultat la satisfasse pleinement... A moins qu'elle ne soit pas à l'unisson de la critique historique politiquement correcte qui a réservé un accueil plutôt réservé à cet ouvrage.
  (Philippe Alméras, Un Français nommé Pétain, Ed. Robert Laffont, 1995, dans le BC n°161). 

 

 

                  
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  ETRE INTELLIGENT, C'EST DEFIER LA RADIO, RAMASSIS D'IMBECILES, (31 octobre 1953). 

  (Chaque fois qu'il en avait l'occasion, Albert Paraz n'hésitait pas à parler de Céline dans la chronique radiophonique qu'il écrivait pour Rivarol de 1951 à sa mort).

 Il reste quelques rares émissions sérieuses, isolées dans un océan, 20 minutes sur 80 heures, beaucoup moins d'1 %. Par exemple lundi à 21 heures, un quart d'heure de Sacha Guitry. Les critiques radiophoniques n'ont rien trouvé à redire. L'un d'eux s'est même écrié : " Il avait donc tant de talent que ça ! "
  Nous n'avons pas été invités à nous joindre à ce concert de louanges. Rappelons seulement que nous avons dit bien souvent ici qu'il était grotesque de tenir Sacha Guitry éloigné des ondes. Il a fallu neuf ans à la haine pour désarmer. Neuf ans c'est énorme, ça permet aux médiocres de se creuser une place et presque de se faire une gloire d'accueillir ceux qu'ils n'ont pas réussi à tuer.

 On avait cette semaine Giono, Montherlant, il faut tout de même dire et redire qu'ils figuraient tous, en 44, sur une liste noire de proscription, signée en tête par Mauriac et Duhamel.
  Il n'en reste plus qu'un, qui sera le dernier à venir à la radio, parce qu'il est, bien entendu, le plus grand, Louis-Ferdinand Céline. Je me suis amusé de fignoler une petite adaptation d'une partie du Voyage, seulement Bardamu en Afrique, rien que pour voir leur tête, aux gens du comité de lecture de la radio. Ils n'en dorment pas. Ils se rendent compte que s'ils acceptent, ça écrasera tout, alors ils commencent déjà à beugler de détresse, que ce n'est pas possible, que les programmes sont pleins comme un œuf.
  Mais il a le temps, Céline !
   (BC n° 163, avril 1996).