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LE CINEMA

 

 

 

  

                PROPOS DE FREDERIC VITOUX.

  Selon vous, amoureux et critique de cinéma, peut-on adapter Céline sans le trahir ?

 C'est un énorme sujet. La malédiction de Céline au cinéma est due à sa personnalité, à ce côté sulfureux, aux inquiétudes et aux dangers qui y sont liés. J'avais par exemple proposé à un producteur non pas une adaptation de Céline, mais un projet de film qui se passerait à Montmartre dans les six derniers mois de l'Occupation, parlant de Céline, de sa maison, des résistants qui habitaient en-dessous de chez lui, de Roger Vaillant... Bref, une petite comédie tragique dont Céline aurait été l'un des protagonistes. Mais parler de Céline, cela fait très peur.

  Peut-on adapter Céline au cinéma ? Je dirais a priori que de tous les grands écrivains, Céline est l'un des moins adaptables. Et ce pour une raison très simple : les intrigues de Céline ne sont pas inintéressantes, mais ce qui compte, c'est d'abord la voix, le timbre de la voix célinienne. Ce n'est pas le spectacle ou les actions, c'est le regard et le commentaire des actions par une voix, par un style. Céline, ce n'est pas de la pure aventure. Raconter Voyage au bout de la nuit, qui est encore le livre où il se passe le plus de choses ? Cinquante mille livres ont des intrigues plus riches. Ce qui, en revanche, est le génie de Céline, c'est le style. C'est le regard qui transforme, qui tord la réalité, qui joue avec les mots.
  A l'inverse, le personnage de Céline est intéressant. J'avais eu, il y a quelques années un projet avec Roger Planchon qui voulait traiter des mois de Sigmaringen. Ayant été l'un des plus jeunes résistants de France, il pensait à bon droit qu'on ne lui chercherait pas d'ennuis. Mais il n'a pas réussi à monter ce film. C'était pourtant un sujet extraordinaire ! La tragi-comédie de ces collabos rescapés, hagards, qui se retrouvent dans le sud de l'Allemagne fin 1944 et début 1945 dans un climat totalement surréaliste, avec Céline qui est parmi eux, les anciens miliciens, les épidémies de chaude-pisse ou de vérole, les gens qui prétendent constituer un gouvernement français en exil contre toute logique, contre toute raison, ce territoire français  en plein cœur de l'Allemagne...

  Il y a une sorte de folie presque shakespearienne, que Céline a admirablement évoquée dans D'un château l'autre, qui pourrait faire un formidable sujet pour le cinéma. Ne serait-ce que la silhouette de Céline. C'est un personnage incroyable. Raconter Céline, sa fuite, le Danemark, oui, cela peut être formidable. Il y a des visions céliniennes. Dans Nord, toutes les scènes dans le Brandebourg, avec le château... on n'est pas loin de Shakespeare : une sorte de tragique, d'horreur, de grotesque, des personnages qui s'entrecroisent... On peut faire un film là-dessus. Mais l'adaptation de l'œuvre stricte de Céline en elle-même ne serait pas intéressante. Et tout le monde s'est cassé le nez, depuis Abel Gance jusqu'à Sergio Leone et Michel Audiard.
  Pour entendre le timbre célinien, on peut effectivement écouter Fabrice Luchini lire du Céline, c'est très bien. On a la voix de Céline, on a le rythme, on découvre un texte. Mais le timbre célinien dans un film, je n'y crois pas.
 (Joseph Vebret, Céline l'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p.180).

 


 

 

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                PROPOS DE FRANCOIS GIBAULT.

   Il y a eu plusieurs projets d'adaptation cinématographique de Voyage au bout de la nuit. Aucune ne s'est concrétisée. Y aurait-il une malédiction ?

  Ce n'est pas une malédiction. C'est le sort de beaucoup de chefs-d'œuvre. D'abord, on a peur de se casser le nez en faisant un film à partir d'un chef-d'œuvre qui peut déplaire ou ne pas être, lui-même, un chef-d'œuvre. Il y a un risque pour un metteur en scène qui peut compromettre sa carrière s'il rate l'adaptation cinématographique de Voyage au bout de la nuit. C'est une chose. Ensuite, il y a la difficulté et le coût de l'opération.
  Pour adapter Voyage au bout de la nuit, cela suppose tout de même d'aller en Afrique, à New York... et de tourner des scènes de guerre qui sont, par définition, extrêmement onéreuses. Enfin, il faut reconnaître que c'est très difficile de restituer l'atmosphère si particulière de ce livre.

  Y a t-il eu des tentatives de films sur la vie de Céline ?

 Non, aucune. Il y a pourtant là une histoire absolument formidable. Je ne vous cache pas qu'écrire la biographie d'un homme comme Céline m'a passionné pour deux raisons. D'abord parce que la vie de Céline est elle-même passionnante : il a été mêlé à tous les évènements de son temps, est allé mettre son nez partout, même parfois où il aurait mieux valu ne pas aller... Et puis l'œuvre est autobiographique. Vous devez sans arrêt rapprocher les évènements de la vie de Céline des évènements du monde auxquels il a été mêlé. Il faut également rapprocher la réalité de sa vie de ce qu'elle devient dans ses livres, la manière dont il l'a transposée.

  Une biographie de ce type est beaucoup plus intéressante à écrire que celle d'un écrivain ayant vécu dans sa tour d'ivoire, ne se mêlant pas aux évènements du monde, n'ayant aucune opinion bien tranchée et construisant une œuvre d'imagination pure. J'ai donc été particulièrement intéressé par mes recherches.
  J'ai passé à peu près quinze ans de ma vie à cette biographie. Cela a supposé des voyages dans toute l'Europe, des interviews pour entendre des témoins, des recherches dans les bibliothèques, dans les archives, jusqu'en Russie... Ce fut vraiment très intéressant.
 (Joseph Vebret, Céline l'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p.97).

 

 

 

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                PROPOS D'EMILE BRAMI.

    François Dupeyron a tenté d'adapter Voyage au bout de la nuit ; il semble exister une malédiction autour de toutes ces tentatives cinématographiques ...

  Toutes les tentatives ont échoué. La première est celle d'Abel Gance qui, dès la sortie du livre, en 1932, achète les droits pour un temps, pour 50 000 francs je crois... et cela ne se fait pas. On ne sait trop pourquoi. Ensuite, Céline a essayé de vendre son roman à Hollywood, par l'intermédiaire de son ami Jacques Deval, qui, à l'époque, était très bien introduit là-bas : cela n'a pas abouti non plus.
   Plus tard, il y a eu un projet - plus qu'un projet en fait - par Audiard. Dans un numéro de Paris-Match, ce dernier annonçait être en train d'adapter Voyage au bout de la nuit et disait même que Belmondo était d'accord pour jouer Bardamu. Enfin, il y a eu une tentative d'adaptation par Sergio Leone... Même François Dupeyron, dont j'aime le travail - j'ai vu son film La Chambre des officiers -, a abandonné son idée de tourner Voyage au bout de la nuit.

  Je ne vois pas comment on pourrait réaliser une telle adaptation dans la mesure où, avec ces quatre parties qui sont la guerre, l'Afrique, l'Amérique et la banlieue, il faudrait réaliser un film de dix heures. De plus, le roman est un peu décousu ; il me semble très difficile de trouver une cohérence, même à travers le héros. Et puis je ne vois pas du tout l'intérêt d'adapter un livre dont la qualité première est le style. Très sincèrement, il me semble que Céline fait partie des écrivains inadaptables. Et ce, pour une raison très simple : ce qu'il raconte, ses histoires, n'ont qu'un intérêt médiocre. Il le disait lui-même : " Des histoires, il y en a plein les journaux. "

  Si l'on résume Mort à crédit, c'est l'enfance somme toute banale d'un petit Parisien, mais noircie au possible. Il y a évidemment quelques personnages pittoresques, mais on ne fait pas un film avec seulement des personnages pittoresques. On constate que tous les livres de Céline ont beaucoup de mal à démarrer - sauf Voyage au bout de la nuit, qui, pour moi n'est pas du Céline, pas encore -, et qu'ils se terminent brutalement, sans que l'on sache pourquoi. Ils pourraient s'arrêter cent pages avant ou faire cent pages de plus, cela ne changerait rien en apparence.

  Les romans de Céline tiennent d'abord par ce style extraordinaire, cette capacité à télescoper, à rapprocher des mots que personne n'aurait imaginé associer, dans des formes qui n'appartiennent qu'à lui et aussi par cette extraordinaire logorrhée.
  Alors je ne vois pas comment on pourrait transcrire cette forme si particulière d'écrit dans l'image. Et, même si on y arrivait, cela serait-il supportable pendant deux heures de film ? Je ne sais pas. Ou bien il faudrait un cinéaste aussi génial que Céline, capable de révolutionner l'écriture cinématographique, comme Céline a révolutionné l'écriture littéraire.
 (Joseph Vebret, Céline L'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p.52).

 



 

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                         BOURDIEU, Emmanuel

                 DEUX CLOWNS POUR UNE CATASTROPHE.

 Denis Lavant (Céline), Géraldine Pailhas (Lucette), Philip Desmeules (Hindus).

 Durée : 1 h 37. Film franco-belge.  Sortie le 9 mars 2016.

               Compte-rendu

 Un homme de grande taille, efflanqué, le genre clergyman à long manteau, noir, et chapeau, noir, descend d'un bus daté, attendu par un petit bonhomme mal fagoté, à la bouille hargneuse, voix de crécelle, palanquée de tics, et qui tressaute tout agité.
 La suite sera de même eau : notre pauvre grand jeune homme vient à la rencontre, jour après jour, de cet incompréhensible teigneux qui vocifère des interjections et
bavoche hystérique.

 Ce n'est ni Hindus, pas plus Céline. Ce n'est qu'Emmanuel Bourdieu * qui, comme tout Haineux militant **, ne parle que de lui en prétendant parler de Céline - de l'homme, car de l'œuvre il ne saurait en être question.
  Pour le fond, c'est mal imaginé (plutôt qu' " adapté " du livre d'Hindus comme dit le générique), pour la forme, c'est sans intérêt cinématographique. En bref, c'est sot, c'est rien.
  Et le final est atterrant : le grand jeune homme reprend le bus, un soldat américain blond au physique de Danois typé, lui demande s'il est américain, le grand jeune homme lui répond avec agressivité : " je suis Juif ! " (sous-entendant vraisemblablement que Céline l'a rendu à son identité raciale, ce qui paraphe d'un trait odieux cette ineptie qui ravira les personnages partageant les présupposés s'auto-disant moraux de M. Bourdieu).

  Les réactions critiques à ce devoir maladroit vont de l'enthousiasme (Marianne, Grégoire Chertok ; VSD, Bernard Achour) à l'exécution (Studio ciné live, Thomas Beurez ; Cahiers du cinéma, Nicolas Azalbert).

 * et, vraisemblablement, les producteurs du film, car comment expliquer sinon par une volonté pédagogique orientée que l'on donne de l'argent - il serait étonnant que les financiers rentrassent dans leurs fonds - pour un opus d'aussi nul intérêt.
 ** voir le chapitre Les Haineux, in Trébuchet pour un centenaire : essai de taxinomie des commentateurs de L.-F. Céline, toujours opérante, et dont certains tiroirs - celui des Haineux particulièrement et malheureusement - n'ont cessé de se remplir depuis sa parution (1995).
                                                                                                                                          
                                                                                                                               Eric SEEBOLD (mai 2016).

            Plaquette de présentation

  Quatre pages illustrées de photographies extraites du film et d'un portrait du réalisateur, complaisamment interviewé par lui-même, sous un chapeau de présentation qui déclare : " C'est la première fiction sur ce personnage hautement sulfureux, réalisée par un cinéaste de notre temps qui nous invite à réfléchir sur la part monstrueuse que chacun de nous peut porter en soi. "
  Un enregistrement sur DVD a été commercialisé.
 (L'Année Céline 2016, Du Lérot éditeur, 1er juillet 2017).

 

 

 

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         " Le cinéma de Céline. "

               Lundi, 27.3.61. 

      Chez Céline, début d'après-midi, à Meudon. Alors que le soleil remplit la pièce, il tourne le dos à la fenêtre. " Un vieil instinct... " dit-il. Toujours ce goût du retrait. Odeur à couper au couteau, comme toujours. Les chiens, la perruche. Les chiens à l'extérieur, dans le jardin en pente, la perruche sous nos yeux, batifolant dans sa cage.
  Accueil aussi amical que possible, mais toujours le même refus obstiné d'apparaître à l'image.
 " - Non ! non ! non ! C'est bon pour les cabots, les politiciens, pas du tout mon genre. D'abord un écrivain, un artiste, n'a pas à se montrer, jamais ! Il y a ceux qui créent, et puis ceux qui vivent. Quand on vit, le temps s'écoule plus ou moins bien, et il n'y a pas de raison d'écrire. Mais quand, de gré ou de force, les circonstances, le caractère, vous retranchent de la vie, et que l'on écrit parce qu'il n'y a pas d'autre ressource, qui voulez-vous qui y comprenne quelque chose ? "
 
" - Mais il ne s'agit ni de fabriquer des scènes ni de jouer. Je ne souhaite rien de plus que de capter ne serait-ce qu'un bout de dialogue avec vous, ou même de simples images de vous dans votre démarche, vos expressions... "                                                         
 
" - Ecoutez ! J'ai eu droit à tout le boxon de la télévision avec des types qui s'agitaient ici comme des brutes, des câbles partout à se casser la gueule, tous les problèmes d'angles et de lumières avec des projecteurs qui aveuglent et pètent sans cesse ! Et tout ça pour rien, puisque le monstre, de toute façon, n'est toujours pas montrable... Non, je ne veux plus de ça, même si vous réussissez à simplifier les choses avec votre copain. Mais j'ai pensé que vous pourriez peut-être tourner autour du " Voyage ".
  Vous pourriez voir de ma part Claude Descaves, le petit-fils de Lucien, qui est compositeur et saurait très bien vous trouver les airs, les bruits, les ambiances qu'il faudrait. L'idée m'est venue d'une nouvelle introduction au " Voyage ", un autre commencement, pour votre film, et puis aussi une nouvelle fin, avec Michel Simon... "
 
 
Il me regarde, amusé, et j'ai tout juste le temps de pousser la touche d'enregistrement de mon " Uher " qu'il est déjà lancé, tandis que la perruche fait un bruit d'enfer.
  Le début, c'est une promenade de cocotes et de militaires au Bois de Boulogne sur fond de musique militaire. Personne ne croit à la guerre, conversations légères et absurdes. La fin, c'est Michel Simon gardien d'un grand cimetière près de Verdun. Il en a marre de montrer les tombes, décolle le moins possible de sa buvette, attend la retraite pour retrouver une belle-sœur veuve, à Asnières. A son départ, il est remplacé par une famille " arménienne " avec cinq gosses. De braves gens habitués à vivre dans la merde. Le père fera le guide, la famille entière se logera comme elle pourra dans la cabane que Michel Simon leur abandonne gaîment.
  Il me faut transcrire cet enregistrement pour voir ce qu'on peut en tirer, mais à vue de nez, et quelques soient la verve et la drôlerie de Céline quand il raconte, l'intérêt de ces modifications ne me semble pas très évident. Le départ du Voyage, en tout cas, est bien plus accrocheur dans le texte.
  Au reste, cela l'amuse d'imaginer maintenant un tournage, mais il est clair qu'il en oublie complètement la discrétion de nos moyens. Son improvisation, au cours de laquelle il riait tout seul en évoquant Michel Simon, l'a mis en train sans l'éloigner pourtant de ses visions d'apocalypse. L'Europe est morte, la dernière chance a été perdue à Stalingrad, etc... Il n'a pas l'air de s'en affecter outre mesure. " J'ai assez gueulé la vérité, en 37-38, personne encore ne me le pardonne. On en revient  toujours aux mêmes conneries et il n'y a rien à faire. Alors je m'en fous. "

 

      Vendredi, 28.4.61.

  Il rame à présent en plein délire, et tend à m'installer d'autorité dans quelque nouvelle exploration des rives de la Bambola Bragamance. En grand mystère, il me livre un nom, sur un ton de jubilation contenue, et j'entends : " Lazareff. Parfaitement. C'est la clé de tout ! Cinq cents millions, la grande production, pfft ! Vous allez téléphoner à Arlette (ainsi appelle-t-il Arletty). Je lui en ai déjà parlé, elle vous arrangera ça. Après, vous vous débrouillerez, mais ça ira tout seul. Vous me comprenez, vous faites le Voyage : Lazareff à la clé ".
 
Il m'attendait au jardin, sous une petite tonnelle auprès de Lucette, ravi et volubile, l'air si joyeux que je me suis senti incapable de rompre le charme et de gâter son plaisir par des considérations de bon sens.

 

     Samedi, 29 avril 1961.

 Chez Arletty, rue Raynouard, où je passe deux heures en fin d'après-midi. Céline m'a prévenu, elle est très affectée par la mort récente au Congo de son ami allemand des années d'Occupation. " Et pourtant, il était marié, il l'a bien laissé tomber sans jamais chercher à la revoir, depuis la guerre, mais elle est comme ça... Surtout, laissez-la dire et passer ses humeurs, c'est une fille épatante. "
 
L'appartement est beau et calme, ouvert sur les jardins de Passy. Garance elle-même, à peine vieillie. Contrairement à Céline, qui ne se préoccupe guère des contingences et ignore à peu près la télévision aussi bien que tout ce qui peut remplir les colonnes des journaux, elle réagit très vivement aux évènements. Elle déplore l'échec du putsch d'Alger, trouve à Challe " une gueule magnifique à la Rommel ". Parlant de de Gaulle, elle dit : " le salaud, le grand con, ou l'autre... "
  Après cet exorde, elle revient à Céline qu'elle a connu " en 41 ou 42, par Marie-Josée de Chambrun, la fille de Laval ". Elle s'inquiète amicalement de sa santé, et sa voix est soudain émue, fraternelle. " Il était très excité au téléphone. Le Voyage au cinéma, ce serait formidable. Il m'a dit sa confiance et que ce serait vous qui feriez le film, et personne d'autre... "
 
Comment lui expliquer qu'il s'agissait de tout autre chose et que Céline est en train de dérailler complètement ? Je me contente de dire :
 " - Oui, il pense que l'influence de Lazareff pourrait être précieuse. "
 " - Il n'a pas tort. C'est un vieil ami, il a toujours été très gentil avec moi... Je vais vous le faire connaître. "

  Tout ceci me paraît irréel, enfantin et dérisoire, mais c'est peut-être moi qui manque de punch ? Plutôt que de m'enfoncer davantage dans ce que je ressens comme un pénible malentendu, je tente une diversion en évoquant Guitry qui, dans Quatre ans d'occupation, parlait d'Arletty avec chaleur, émotion et humour. Sa réaction me stupéfie.
 " - Sacha ? vous rigolez ! J'aurais voulu que vous le voyiez comme moi déballer à tout le monde ses photos de bonnes sœurs achetées aux Puces. Sa cousine Adélaïde, la révérente mère Marie des Anges, sa tante. L'œil humide d'émotion. Quel numéro ! Irrésistible. Mais c'est qu'il ne riait pas ! Naturellement, il était Juif, et personne ne l'ignorait alors. D'ailleurs, on lui pardonnait tout. Il en a bien profité, la vache... "
 
Le ton est à la rosserie allègre plutôt qu'à la véritable hostilité. D'une manière ou d'une autre, cela pourrait venir d'une déception sur le plan de l'amitié ou de la simple camaraderie d'artiste. Je n'ai pas le souvenir en effet qu'elle ait participé à la distribution des films de Guitry après la guerre. Et puis Arletty n'a jamais varié dans ses préférences, qui ont suivi les inclinations de son cœur de femme, exclusif, farouche et passionné.
   Et maintenant, que faire ? Pourquoi diable Céline a-t-il éprouvé le besoin de lui dire que je parlais " admirablement " l'anglais ? Me voit-il réellement cinglant vers Hollywood à bord de l'Amiral Bragueton ? Il faut que j'aie le courage d'en finir avec ce dialogue de sourds.

 

      Lundi, 1er mai 1961.

 Nouvelle et vaine tentative pour le ramener sur terre. Il balaie impatiemment mes arguments selon lesquels le Voyage vaut par une verve narrative, un génie descriptif tout à fait irréductible à une adaptation dialoguée. Aussi éloigné que possible de l'amertume sarcastique où il se complaisait, le voilà qui plane, étrangement allègre, dans la rêverie pure, l'optimisme le plus extravagant.
  Arletty lui a déjà téléphoné, lui contant ma visite. Tout lui semble en excellente voie ! Le pire est que je me surprends à rêvasser, moi aussi, comme s'il m'avait communiqué son virus.
  La scène étourdissante du discours de Princhard à Ferdinand à l'hôpital du Val de Grâce, illuminant dans son délire l'atroce connerie des guerres et de l'hécatombe de 14 en particulier. Mais où trouver un Le Vigan à la hauteur d'un pareil texte ?
  Il y avait là, à Meudon, un médecin familier de Céline, au rond visage attentif et sympathique, le docteur X je crois, qui me demande qui je verrais dans Bardamu. Bardamu est à peu près muet dans le livre. Le monde lui tombe sans arrêt sur la gueule, mais il ne parle pas, il rumine. Une tronche ahurie, hilare ou exténuée au gré des circonstances, une dégaine qui se paume, flânochante et solitaire.
  Je lâche un nom : Belmondo.
  Le docteur X fait la grimace ! " Mais il est d'une vulgarité horrible ! "
 " - Bah ! ça dépend. Il peut très bien avoir la gueule à suivre le régiment qui passe. Je le vois bien écoutant Princhard aussi. Question d'expression. Il a des mimiques assez drôles. D'ailleurs, c'est un rôle à peu près muet. "
 
Le docteur X n'a pas l'air très convaincu, et je ne saurais dire que je le sois vraiment. Autant vouloir discuter du sexe des anges.
  Céline rigole toujours dans son coin. Belmondo, il ne sait pas qui c'est, s'en fout de toute évidence éperdument. A propos de son ami B. que j'ai vu l'autre jour au studio de Billancourt, il s'exclame :
 " - Oh ! le vieux salaud, il est du cul, vous savez ! Encore à son âge, les hommes, la coco, les fillettes, la gueule, tout lui est bon ! "
 
Il rit aux larmes et reprend de plus belle :
 " - Je peux vous le dire ! un vrai fanatique de la partouze ! Mais moi, j'étais pas pédéraste, et lui, il l'est devenu. Il a ça aussi à présent. La bite au cul ! "
 
Il sort un immense mouchoir qu'il détortille, s'essuie les yeux et reprend souffle. Son ami médecin sourit.

 

      Dimanche, 21 mai 61.

 J'ai tort de m'être mis martel en tête. Il sait très bien que, crevard comme je le suis depuis mon séjour au Mali et même bien avant cela, je serai totalement incapable de me lancer dans une entreprise cinématographique aussi démesurée qu'aléatoire, et dont la seule idée m'épuise. Très gentiment, il ne manque d'ailleurs jamais de s'inquiéter de ma santé, me donnant des conseils, etc.
  Je l'ai trouvé cette fois plus lucide, en même temps que parfaitement serein et détaché.
 " - De toute façon, " ils " n'admettront jamais, c'est évident. "
 Son sourire était paisible.
 " - Mais ça m'est égal, à présent. Oui, oui, oui. Oh ! là là ! Complètement égal ! J'aurai été un peu lent à comprendre, voilà tout. Même quand je galopais à pied plus vite que le métro avec les marmotes du père Lacloche, ma mère trouvait que j'étais lent, la pauvre femme. "
  
Je le laisse un moment à ses rêves d'enfance lointaine. Il fait beau, nous restons au jardin, le grand chien de berger jappe de plaisir. Le soleil est doux, le ciel sans nuage. Un vrai jour de printemps, qu'il semble pleinement savourer. Bientôt je pourrai revenir sans autre complication à notre projet initial et alerter l'ami G. d'autant que N.M. est tout prêt à financer et que cela ne le ruinera pas. Mais il faut encore un peu de temps.
   Il ne m'a plus reparlé de Lazareff, ni d'Arletty, ni de B. mais de Dabit, " le pauvre Dabit ", avec lequel il se sentait quelque chose de commun. Rien de commun, en revanche, avec Morand, même s'il reconnaissait son talent. " Les planques diplomatiques, quand on se faisait trouer la peau en 14, les ambassades sous Pétain, la retraite dorée en Suisse, le côté terriblement snob, maladie très française, d'ailleurs, c'est même ce qu'il y a de plus français chez Proust... "
  Le chien revenait lui lécher la main, et il a joué un peu avec lui. Stupidement, j'avais oublié mon appareil de photo, mais il a mieux valu, peut-être... Je n'aurai pas troublé sa tranquillité.
 " - A bientôt, docteur ! "
 " - Quand vous voudrez. N'oubliez pas de téléphoner... "

 

       Mardi, 4 juillet 1961.

  Mort de Céline. N.M. m'apprend cela à 11 h du soir. Nous devions le rencontrer cette semaine. Il y tenait absolument, et comme il était prêt à financer... " Pas d'images ! " Ainsi s'accomplit le vœu obstiné du Dr Destouches, au moment précis où je pensais être parvenu à le fléchir.
  Il est heureux finalement que je ne l'aie pas trop contrarié quand il agitait ses " idées " cinématographiques sur le Voyage. Je vois bien aujourd'hui que cela fut peut-être son ultime divertissement, un pur fantasme poétique. J'étais intercesseur involontaire, une sorte de messager des images.
   Je crois encore l'entendre, la première fois où nous l'avions interrogé avec Guenot. " Je me rappelle bien la duchesse d'Uzès à cheval, la vieille rombière, et le prince Orloff avec tous les officiers du régiment, et j'avais pour mission de tenir les chevaux. Du bétail absolument nous étions. C'était bien entendu. C'était une affaire entendue... "
 
Face à ce constat des mornes réalités de l'existence, le remède avait été ce miracle d'une création littéraire à laquelle il avait à peu près tout sacrifié.
 " Il faut être à l'opposé de ce qu'on écrit, voilà la surprise ", a-t-il dit quelque part.
  Tout récemment, il me répétait encore : " Surtout, l'opinion des autres importe peu. Si on s'arrête à ça, tout ce qu'on écrit ne vaut pas un clou... "
 
Il y avait d'un côté les artistes - l'art étant inséparable de la souffrance, donc, très peu de monde, - et de l'autre côté l'innombrable et malheureux troupeau des jouisseurs bourrés d'illusions et marchant au clairon...
  Il trouvait les hommes lourds, lourds, si englués dans leur lourdeur, " si contents de leur merde ".
 Ce détachement souriant et tranquille où il m'était apparu lors de ma dernière visite, et qui m'avait frappé, c'était peut-être une façon élégante et discrète de m'annoncer son départ, l'adieu du gentilhomme qui subsistait en lui, et dont la célèbre pavane de Rodrigo, que j'écoute ce soir en souvenir de lui, me renvoie l'écho déchirant.
  (Jacques d'Arribehaude, Le cinéma de Céline, avec quatre lettres de Céline à l'auteur, Le Lérot Rêveur n°45, septembre 1987).

 

 

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           Le " Tarapout "    

  Mais le " Tarapout " m'a attiré. Il est posé sur le boulevard comme un gros gâteau en lumière. Et les gens y viennent de partout pressés comme des larves. Ils sortent de la nuit tout autour les gens avec les yeux tout écarquillés déjà pour venir se les remplir d'images. Ça n'arrête pas l'extase. C'est les mêmes qu'au métro du matin. Mais là devant le " Tarapout " ils sont contents, comme à New York ils se grattent le ventre devant la caisse, ils suintent un peu de monnaie et aussitôt les voilà tout décidés qui se précipitent en joie dans les trous de la lumière.
  (...) Voilà que pendant qu'on se parlait bien agréablement ainsi, qu'on se confessait en somme, survint l'entracte du " Tarapout " et les musiciens
du ciné qui débarquent en masse au bistrot. On prend du coup un verre en chœur. Lui Parapine il était bien connu des musiciens.
  De fil en aiguille, j'apprends d'eux qu'on cherchait justement un Pacha pour la figuration de l'intermède. Un rôle muet. Il était parti, celui qui le tenait le " Pacha " sans rien dire. Un beau rôle bien payé pourtant dans un prologue. Pas d'efforts. Et puis, ne l'oublions pas, coquinement entouré par une magnifique volée de danseuses anglaises, des milliers de muscles agités et précis. Tout à fait mon genre et ma nécessité.

  Je fais l'aimable et j'attends les propositions du régisseur. Je me présente en somme. Comme il était si tard et qu'ils n'avaient pas le temps d'aller en chercher un autre de figurant jusqu'à la Porte Saint-Martin, il fut bien content le régisseur de me trouver sur place. Ça lui évitait des courses. A moi aussi. Il m'a examiné à peine. Il m'adopte donc d'emblée. On m'embarque. Pourvu que je ne boîte pas, on ne m'en demande pas davantage, et encore...
  Je pénètre dans ces beaux sous-sols chauds et capitonnés du cinéma " Tarapout ". Une véritable ruche de loges parfumées où les Anglaises dans l'attente du spectacle se détendent en jurons et cavalcades ambiguës. Tout de suite exubérant d'avoir retrouvé mon bifteck je me hâtai d'entrer en relations avec ces jeunes et désinvoltes camarades. Elles me firent d'ailleurs les honneurs de leur groupe le plus gracieusement du monde. Des anges. Des anges discrets. C'est bon aussi de n'être ni confessé, ni méprisé, c'est l'Angleterre. 
        

 (...) Mon rôle à moi, sommaire, mais essentiel. Ballonné d'or et d'argent, j'éprouvai d'abord quelque difficulté à m'installer parmi tant de portants et lampadaires instables, mais je m'y fis et parvenu là, gentiment mis en valeur, je n'avais plus qu'à me laisser rêvasser sous les projections opalines.
 Un bon quart d'heure durant vingt bayadères londoniennes se démenaient en mélodies et bacchanales impétueuses pour me convaincre soi-disant de la réalité de leurs attraits. Je n'en demandais pas tant et songeais que cinq fois par jour, répéter cette performance c'était beaucoup pour des femmes, et sans faiblir encore, jamais, d'une fois à l'autre, tortillant implacablement des fesses avec cette énergie de race un peu ennuyeuse, cette continuité intransigeante qu'ont les bateaux en route, les étraves, dans leur labeur infini au long des Océans...  
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1956, p.352).
    

 

 

                                                                                                    *********                                         

 

 

   " J'ai eu envie d'aller voir ce que disait Céline du cinéma [...] les formules de Céline, à propos du cinéma sont très funestes. C'est : " caveau d'illusions ", " il y a des fantômes plein l'écran "... Et cette phrase terrible, à savoir qu'il s'agit de " mettre tout ce miroitement fantomatique, dans une fosse commune, dit-il, capitonnée, féerique et moite ".
 (Philippe Sollers, Cahiers du cinéma, mai 1997, in L'Année Céline 1997).

 

 

                                                                                                                            *********

 

 

      Nous voulons faire un film sur vous...

 ... Le visage est envahi par deux jours de barbe grise. Moustache d'une semaine. Il nous regarde, entrouvre le battant de la porte vitrée qui le protège tout simplement du reste du monde, des photographes, des journalistes. Mon camarade s'avance : nous venons de la part d'une cliente de Mme Almanzor. La porte s'ouvre. Le fauve devient un petit vieux curieux. Il a des mains étrangement rondes, des ongles jaunes et longs avec des taches de rousseur sur le dos. Chevelure intacte mais pas soignée. Le poil est très long, surtout vers la nuque.
  Mais la porte n'est pas prévue pour nous laisser passer : puisque nous sommes venus de la part d'une cliente, le vieux monsieur qui sert de concierge va appeler Mme Almanzor. A ce moment, mon camarade déclare que c'est avec vous, Monsieur, que nous sollicitons le privilège d'un entretien...

 Un entretien...
 - Je n'entretiens pas !
 
 La voix est courtoise mais bien ferme. Ce n'est plus le concierge, c'est le Docteur. Il n'a pas envie de voir nos gueules, de comprendre nos questions, d'y répondre. Il y a, dans cet œil clair, de l'amertume et de la ruse ; assez de rouerie pour flairer le traquenard et pour s'en sortir et bien trop le goût de la persécution pour désirer s'évader de la moiteur inquiète de cette persécution.  
  Il fait un geste de la main, il refuse, il ne peut recevoir personne. Pas grossier. Un petit rentier de Courbevoie qui se dérobe ; il n'a pas les moyens ; petit commerçant qui ne peut pas acheter ; qui ne peut pas restreindre sa peinarde totalité au point de baisser les prix pour faire venir le client ; que les gens se démerdent ; allez demander cela aux autres, pas à moi ; aux marchands d'eux-mêmes qui s'exhibent, pas à moi ; plus antidreyfusard qu'antisémite ; les réactions du petit commerce avant 14.

 - Mais nous voulons faire un film sur vous...
 - Un film !
 - Oui, nous voudrions retrouver les images qui hantent pour nous les paysages de vos...
 - Des images... Ça n'intéresse personne !
 - Au contraire, Monsieur...
 - Vous avez un projet de film ?
 - Nous voudrions vous en parler...
 - Envoyez-le, je vous répondrai ! Vous avez de l'argent ?... Pour faire un film, il faut de l'argent...
 J'assure faiblement que nous en trouverons, tandis que mon camarade affirme avec autorité :
 - Mais oui, nous en avons !
 - Alors, écrivez-moi !
 Ni mon camarade ni moi n'avons la verve facile. Pas journalistes pour deux sous ; et pas très bien habillés.
 - Au revoir ! dit Céline.
 Arrive Lucie Almanzor : brune, cheveux tirés ; elle a l'assurance des serviteurs de toute une vie.
 - Il est très malade, excusez-le... Qu'est-ce que vous lui voulez ?
 - Lui parler d'un film que nous voudrions faire avec lui...
 - Non, je ne veux pas les recevoir ! crie Louis-Ferdinand.
 - Il a une balle dans la tête ! proclame Almanzor.

 L'œil bleu-horizon de l'ancien combattant souligne cette affirmation péremptoire : oui, j'ai une balle dans la tête. Nous cherchons des bandes molletières : vieux pantalon brun ; des pieds énormes, entortillés de laine et enfoncés au marteau dans des pantoufles de feutre.
  Il hoche encore la tête. Il y a une balle dedans. Pour peu, très impressionnés, nous entendrions cette balle rebondir à l'intérieur comme une dent dans une ventouse. Nous reculons.
 - Revenez ! nous crie Almanzor. Ecrivez !...
 - Non, je ne reçois pas ! Ecrivez !... C'est ça, écrivez...
 Le soldat inconnu referme la porte, se rassied. Nous n'observons pas son visage à la dérobée ; nous ne nous retournons pas ; nous filons comme des péteux sur les dalles roses vers le chemin. Les chiens aboient après notre passage.

  Il a fallu écrire à Céline. Nous avons fait des brouillons. La lettre est partie au courrier du soir : nous préparons un projet de film qui serait une évocation de ce qui, dans son œuvre, garde des résonances inoubliables ; à cette fin, nous souhaiterions enregistrer des conversations afin de les faire intervenir dans la bande sonore ; nous avons pris des contacts ; nous ne sommes ni l'un ni l'autre journalistes ; lecteurs de Céline, voilà.
  La réponse est arrivée le 23 au matin ; le cachet de la poste indique le 22 à 15 heures, de Meudon Principal ; par contre, la lettre manuscrite est datée du 23 ; elle a  vraisemblablement été écrite le 22 dans la journée, avec une erreur dans la date. L'écriture est celle d'un centenaire ; stylo à bille bleu sur papier jaune ; les points de suspension viennent mal.

      Monsieur,

 Le malheur est que je ne suis pas du tout acteur, or c'est ce que vous me demandez, le plus aimablement du monde, je ne suis qu'ouvrier, je n'ai affaire qu'aux choses, papier, crayon, et pas aux hommes. C'est un autre métier, tout autre ! je suis désastreux en scène, je n'ai rien à y faire ! J'ai entendu Arletty, Simon, lire des chapitres de tel ou tel livre, je les trouvai admirable... à leur place je me faisais lyncher... tout à fait d'autres aptitudes...
  Enfin, si vous voulez me parler venez n'importe quel soir vers seize heures
   je suis toujours là
  Bien amicalement à vous
                                                     L.-F. DESTOUCHES

 (Jean Guénot, Les Cahiers de l'Herne Poche-Club, 1968, p.352)
 

 

 

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   En 1934, Eliane Tayar tourne un second film. Il est consacré à Clairvivre, cité des blessés du poumon, située à Exideui en Dordogne et construite sur les plans de son futur mari. Elle vit un temps rue Lalo chez Aimée Barancy. Ce seul fait ne manque pas d'émoustiller l'imagination de Céline qui s'adresse à elle en l'appelant " mon vieux ", mais c'était aussi rendre hommage à son génie créateur, en oubliant la femme, reconnaître en elle une égale sur le plan artistique.
  Admiratrice de Finis Terrae réalisé à l'Ile d'Ouessant par Jean Epstein en 1928, et dont Goesta Kottula avait été l'opérateur, Eliane Tayar parlait souvent de son désir de
tourner un film en Bretagne.
  En mai 1934, le romancier imagine un scénario qu'il brosse à grands traits auprès de ses amies. D'abord intitulé Ouessant, il devient Tempête, puis Secrets dans l'île. L'action se déroulerait à Ouessant où Tayar se chargerait des prises de vue. Elle présente le scénario à Christian Nalpas, mais la dernière scène, celle des paupières cousues, effraya tout le monde. Pour Tayar, cet échec auprès des producteurs de cinéma a provoqué l'antisémitisme de Céline.

  L'écrivain la pousse en février 1935 à rencontrer Jacques Deval qui pourrait réaliser ou même produire le film. Celui-ci prépare alors Club de femmes, assisté de Jean Delannoy, avec Junie Astor, Danielle Darrieux et Valentine Tessier comme actrices principales. L'appétit donjuanesque de Jacques Deval fit peut-être échouer l'affaire. Ouessant ne se fit pas. Le scénario de Secrets dans l'île sera publié chez Gallimard en 1936 dans le recueil de nouvelles, Neuf et une, consacré aux lauréats du Renaudot.
 
 Marié trois fois, Jacques Deval eut trois enfants. Menait grand train au Ritz, est mort ruiné. Dans Céline le voyeur-voyant, Erika Ostrovsky le présente comme de religion juive (p.110) et rapporte l'explication de Deval sur la naissance de sa relation avec Céline : " l'étonnante générosité envers les malades avait été à l'origine de leur amitié ". En 1933, Céline le charge de trouver à Hollywood un réalisateur pour Voyage au bout de la nuit ( témoignage d'Elizabeth Craig).
  En 1934, Céline lui rend visite à Hollywood, alors qu'il y réside avec Junie Astor. Renouera par correspondance avec Céline après 1945, et Céline en fait l'éloge dans ses lettres à Milton Hindus.
 Nous publions ci-dessous la seule lettre de Céline à Jacques Deval actuellement retrouvée.
 

                                                                                           [Février 1935]
        Mon vieux,

   Il serait bon que tu fasses ce film. Mets de l'eau dans ton vin - (c'est une plaisanterie !) L'affaire J[acques]. D[eval]. s'emmanche bien dans les conditions exigées.

 Voici le pneu. Tu as ta chance de ce côté - à commencer un scénario [fini et] d'essai que je te ferai payer - Il serait bon que tu conduises à bien Ouessant. Passe sur le

 reste.
Tais-toi. Tu perds de l'énergie sottement. [Si tu veux] Tu vas démolir toi-même ton affaire. Tu es au point de rupture par ta faute.

               Ton vieux
                                                                                                    Louis -
    Renvoie le pneu
 
 (Eric Mazet, Lettres à Aimée Barancy et à Eliane Tayar 1932-1939, L'Année Céline 1998).

 

 

                                                                                                      *********

 

 

 

 

       

   Abel GANCE et Louis-Ferdinand Céline vers le moment où ils envisagent d'adapter le Voyage au bout de la nuit au cinéma. " Louis-Ferdinand Céline fut sans doute, avec Elie Faure et Arthur Honegger, un de mes meilleurs amis... " (Abel Gance).
 (Drouot Catalogue, Oger-Blanchet, vente du 24 juin 2016).

 

 

 

 

 

 

* Michel AUDIARD (dialoguiste, scénariste et réalisateur de cinéma 1920-1985) : " Voyage au cinéma ? Dès 1933, une option est donnée à Abel Gance, Céline de son côté se démène : il contacte un réalisateur allemand, Carl Junghaus, puis demande à sa maîtresse américaine, Elizabeth Craig de sonder Hollywood. En vain. Peu avant sa mort, en 1960, un espoir, à nouveau se dessine. Un scénario est écrit pour Claude Autan-Lara. Mais celui-ci se dégonfle " pour des motifs pas très concluants ", écrit Céline à Roger Nimier qui, chez Gallimard, est en quête d'un producteur. Il propose Louis Malle, qui ne donne pas suite. AUDIARD, qui a connu Céline dont il est un disciple fervent, reprend le flambeau en 1964.

 Bardamu sera joué par Belmondo, qui amène Jean-Luc Godard dans le projet. AUDIARD envisage un film de quatre heures. Dix ans plus tard, il dira à la télévision française : " Quand j'étais jeune, j'embêtais les producteurs, je les traitais de n'importe quoi parce qu'ils ne faisaient pas le Voyage... Depuis j'ai compris... Un type qui s'y attaquerait serait ridiculisé pour la postérité. C'est un trop grand livre, c'est tout. "
 (BC, juin 2005).

 

 

 

 

* Jean-Paul BELMONDO (acteur de cinéma, comédien ) : " En 1963, Michel Audiard caressa l'espoir d'arriver à une conclusion favorable. L'espoir seulement... Brouillé avec Jean Gabin, il n'était plus question de lui parler de ce Voyage au bout de la nuit. Qu'à cela ne tienne. Michel avait un autre acteur sous la main, une vedette tout à fait épatante qui, elle aussi, avait lu Céline dans son adolescence : Jean-Paul BELMONDO. Et celui-ci lui amena un cinéaste parfait pour recréer l'univers de Céline : Jean-Luc Godard.

 Aussi étrange que cela puisse paraître, l'union entre le pape de la Nouvelle Vague et le symbole du cinéma de papa fut consommée : ils acceptèrent de construire ensemble l'adaptation du roman.
 (Philippe Durant, Michel Audiard, la vie d'un expert, 2001).
 

 

 

 

 

* Yves BOISSET (réalisateur, incarne un cinéma de gauche) : " La femme flic " : ce film offre la curiosité de présenter une longue scène où un " docteur Godiveau ", vieux médecin sans clientèle, à la tenue débraillée, dont la grille de jardin grince quand on sort de chez lui, tenant des propos racistes et antisémites, jadis " collabo " et " épuré ", accusé pour faire bon poids de pédophilie et de meurtre, appelle son chat " Gallimard ".
 (La femme flic 1979, 30 avril 1995, 20h50, France 2, Année Céline 1995).

 

 

 

 

* Jacques DEVAL (dramaturge et scénariste, 1895-1972) : " La rumeur courait depuis des décennies : Louis-Ferdinand Céline aurait joué dans un film de l'entre-deux guerre. Mais les recherches étaient restées vaines. Jusqu'à ces derniers jours, où, tard au Cinéma de Minuit sur France 3, un célinien physionomiste croit identifier l'auteur du Voyage au bout de la nuit dans Tovaritch un film de Jacques DEVAL sorti en 1935. Identification confirmée par Marc Laudelout : c'est bien Céline qui apparaît quelques secondes dans l'une des premières scènes du film où on le voit sortir d'une épicerie.

Jacques DEVAL, célèbre auteur de théâtre des années trente, un temps installé aux USA était un grand ami de Céline, lequel habitera chez lui à Beverly Hills en 1934, à l'époque où il tentait de faire adapter le Voyage par Hollywood. Cette apparition à l'écran est donc un clin d'œil amical. "  
 (
BC n°316, février 2010).


 


 

 

 

* Julien DUVIVIER (réalisateur, scénariste et producteur français des plus importants, 1896-1967) : " Nous apprenons sans enthousiasme que le Voyage au bout de la nuit, de Céline, serait porté à l'écran. Il semble bien même que la chose ne fasse plus de doute. Alors qu'il se rendait à New York, au mois de juillet dernier, Céline faisait à bord du Champlain, la connaissance de Julien DUVIVIER.

 Celui qui mit en scène
Poil de Carotte et Céline sympathisèrent. DUVIVIER prit aussitôt une option et intéressa un groupe de financiers à l'affaire. Dès qu'il aura terminé la réalisation de Maria Chapdelaine, Julien DUVIVIER tournera le Voyage au bout de la nuit. "
 
(Gazette de Lausanne, 24 septembre 1934, journal des débats politiques et littéraires, in site d'Henri Thyssens sur R. Denoël).

 


 


 





* Jean GABIN (Jean-Alexis-Gabin Moncorgé, acteur, 1904-1976) : " En 1967, Michel Audiard profita de ses retrouvailles avec Jean GABIN (NDLR: scénario et dialogues du film Le Pacha de Georges Lautner) pour lui reparler de son cheval de bataille: Céline.

  Cette fois, plus question de s'attaquer au Voyage au bout de la nuit, puisque ses précédents élans s'étaient englués dans la déconfiture, mais Mort à crédit, ce qui n'était pas beaucoup plus aisé. L'acteur donna son accord de principe, sachant que cela aiderait à trouver le financement. "
(Philippe Durant, Michel Audiard, la vie d'un expert.2001).


 

 

 

 

* Abel GANCE (réalisateur, scénariste et producteur de cinéma, né Abel Eugène Alexandre Perthon, 1889-1981) : " Une autre grande œuvre littéraire convoitée depuis longtemps par les cinéastes mais jamais portée à l'écran est le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Michel Audiard, Rémo Forlani, Sergio Léone s'y sont intéressés tour à tour sans parvenir à convaincre un producteur, et surtout Madame Lucette Almanzor, la veuve de l'écrivain.

  Dès la parution du livre, en 1932, un projet avait failli voir le jour, celui d'Abel GANCE. Enthousiaste, Céline avait écrit lui-même l'adaptation. Celle-ci existerait toujours mais serait la propriété d'un particulier qui en a hérité et ne veut pas s'en défaire. Comme beaucoup d'autres, ce projet d'Abel GANCE ne vit jamais le jour faute de trouver un financement. Faute aussi de trouver l'équivalent visuel de ce que Céline appelait son " gros tambour mortuaire " : une musique, une émotion... "
(Présent, 24 février 1984).
 

 

 

 

 

* Jean-Luc GODARD (cinéaste franco-suisse, réalisateur, scénariste, dialoguiste) : " C'est le seul film que je regrette de ne pas avoir fait. Il y a des films que j'ai refusés et qui ont marché, mais pour ceux-là je n'ai aucun regret puisque je n'avais pas envie de les faire.
  Michel Audiard tenait beaucoup au
Voyage au bout de la nuit, le projet était parti de lui. C'est mon livre de chevet, j'adore ce livre. "
 
(Philippe Durant, Michel Audiard, la vie d'un expert. 2001).

 


 

 




* Emir KUSTURICA : " Mon livre favori, c'est Voyage au bout de la nuit. C'est un livre qui reprend l'héritage de la littérature du début du siècle, avec des auteurs comme Joyce ou Proust, mais dans une forme que je trouve plus abordable. C'est un roman fondamentalement sérieux dans les descriptions et les observations, mais avec toujours une sorte de cynisme que j'adore.

  J'ai découvert Voyage au bout de la nuit à l'âge de 24-25 ans. C'était à Prague, à l'époque où j'étais étudiant en cinéma. J'ai tout de suite été séduit par la manière dont Céline avait structuré son récit. C'est un procédé qui est très difficilement adaptable au cinéma - qui est moins souple que la littérature - mais néanmoins... j'ai essayé de le faire. Je crois y être assez bien parvenu dans Le temps des gitans et, d'une certaine manière , dans " Arizona Dream. "
(Studio Magazine, Paris, novembre 1995).
 

 

 

 

 

 

* Sergio LEONE (réalisateur et scénariste italien, 1929-1989) : " Oui, je porterai à l'écran Le Voyage au bout de la nuit : Je considère Céline comme le prophète de notre temps. Il a tout prévu avec quarante ans d'avance. " Et il ajoute qu'il : " songe à Belmondo pour le rôle de " Bardamu " comme Audiard avant lui.
 
(Le Figaro, 22 décembre 1975).

 

 








* Christophe MALAVOY (acteur de cinéma et de télévision): " Je viens d'achever, après deux ans de travail, le scénario de la vie de Louis-Ferdinand Céline, entre juin 1944 et la fin de la guerre, quand il fuit Paris et se réfugie à Copenhague pour échapper à l'épuration. J'ai l'accord de Jacques Dutronc et d'Anouk Grinberg. Le projet mêlera fiction et animation, ce peut-être un long métrage ou une fiction télé, qu'importe. Pourvu que je trouve un producteur. J'espère le tourner bientôt. "
(Télé 2 semaines, 1 février 2010).

 

 

 






* Jean-Marie POIRE (metteur en scène): " Je n'ai pas une approche intellectuelle du cinéma. C'est un art superficiel, pas comme la littérature, qui parle de l'intérieur. Je suis très fier d'avoir réussi à dissuader Audiard d'adapter Voyage au bout de la nuit, de Céline. On vit avec un livre, il vous transforme, ce que ne fait pas un film. "
 (Infomatin,11 octobre 1995).
 

 

 

 

 

 

* Jean RENOIR (réalisateur, scénariste, producteur, acteur, 1894-1979) : Commentant l'attaque de Céline, dans Bagatelles, contre la Grande illusion : " Au service de la juiverie, il y aurait, paraît-il, aussi des gens comme Cézanne, Racine et bien d'autres. Nous sommes donc en bonne compagnie. "
(Ecrits, 1926-1971, janvier 1938).

* Quant à Céline : " Chaque fois que nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes disputés comme des chiens. Il n'aimait pas du tout mes films ni ce que je faisais. Ca lui déplaisait beaucoup et il me considérait comme un personnage dangereux. Moi, je l'admire beaucoup, alors je lui répondais: - " Je vous admire, je vous admire ".
 (Propos dans " D'un Céline l'autre ", Michel Polac, ORTF, 8 mai 1969).
 

 


 

 

 

* Maurice RONET (nom de scène de Maurice Julien Marie Robinet, acteur et réalisateur, 1927-1983) : " En réalité Maurice RONET ne mourut pas " alors qu'il travaillait à l'adaptation de Semmelweis ", comme l'a écrit Pierre Monnier. Il avait depuis longtemps terminé l'adaptation, le découpage et les dialogues d'un film, destiné non à la télévision, mais au grand écran. Je fus un des premiers à lire son découpage qui était tout à fait remarquable. Son seul défaut - si toutefois on peut user de ce terme, en la circonstance - était d'être d'un réalisme effrayant. C'est la raison sans doute pour laquelle il ne trouva pas de producteur et je suis bien placé pour savoir qu'il alla tirer les sonnettes de toutes les firmes cinématographiques ayant quelque répondant moral et financier.

 Je lui avait conseillé de faire intervenir notre ami commun Roger Hanin auprès de Jack Lang afin d'obtenir une subvention. Sa rigueur politique lui interdisait d'entreprendre une telle démarche. Il ne m'écouta pas. Il ne réussit donc pas à monter l'affaire d'autant plus que, fort clairement, il tenait à avoir Gérard Depardieu - qui n'avait pas encore atteint le grand sommet de la célébrité - pour interprète de Semmelweis. "
 (Hervé Le Boterf, BC, septembre 1991).
 

 


 

 



* Jean-François STEVENIN (comédien, metteur en scène) : " Céline est inépuisable. C'est la vie même. C'est le meilleur remontant moral que je connaisse. Ses chansons auraient pu être écrites hier. C'est un gars que j'admire. Il est toujours monté en première ligne. Il était courageux. Il y a encore deux ans, on n'aurait pas oser parler de son Mea culpa. On aurait passé pour je ne sais quoi, alors qu'il avait tout dit... J'ai toujours l'espoir de tourner Nord dont j'ai écrit une adaptation. C'est le plus beau film que j'ai vu... "
 (BC, février 1993).

* " J'adore les livres de Céline, mais les adapter serait une mauvaise idée. J'ai plutôt songé à évoquer le couple Céline-Lucette Almansor. Lui, un type très sombre qui va au bout d'une logique de provocation. Elle, une danseuse lumineuse. Deux êtres exceptionnels, un couple idéal, quoi ! "
 (Télémagazine (Puteaux), 13-19 janvier 1996, propos recueillis par Gilbert Jouin, dans BC n°165, juin 1996).
 

 

 

 

 

* Eliane TAYAR (cinéaste, 1904-1986): " Ferdinand, c'est le diable qui apparaît dans un court métrage de Dreyer où il conduit une locomotive et ricane quand l'automobiliste, qui fait la course, a un accident. Avant la parution du Voyage, sur la péniche, Ferdinand nous lisait parfois une œuvre, pour juger de l'effet, qui horrifiait l'assistance. C'était une " légende médiévale " une légende horrible, où il avait placé son obsession de la mort, de la torture, du crime. J'avais tourné un film sur Versailles et Céline écrivit un scénario pour moi. C'était l'histoire d'une femme fatale qui s'installe en Bretagne et qui séduit les pêcheurs. Je devais présenter le scénario à Christian Nalpas. Mais la dernière scène, la scène d'horreur, de torture, d'accouplement, due à la sexualité morbide de Céline, dissuada les metteurs en scène, effraya tout le monde.

  C'est peut-être à cause de son échec avec les producteurs de cinéma qui a provoqué l'antisémitisme de Céline. Son antisémitisme est né du refus de Nalpas de tourner Secret dans l'île. La scène des paupières cousues ! Ferdinand racontait toujours des histoires horribles, du grand guignol. Il ne goûtait que le désastre. Plus c'était catastrophique, plus il était satisfait. Il s'est intéressé à Semmelweis à cause de son désastre. Ce qui l'intéressait chez les autres : les défaites, les suicides même, pour en faire de la poésie. "
  (Entretien avec l'auteur, 1982, E. Mazet, Spécial Céline n°8).
 

 

 

 

 

* François TRUFFAUT (réalisateur, scénariste et producteur, 1932-1984) : " Les secrets de Truffaut ", Rivarol (20 mai 1993), se fait l'écho de cette révélation du Point relative aux origines du cinéaste disparu : " TRUFFAUT ne s'appelait pas TRUFFAUT mais Lévy. Il était le fils naturel d'un dentiste de Franche-Comté. C'est à la fin de sa vie qu'il retrouva ce père oublié et dont le soupçon le taraudait ".

  Rivarol observe que " cette filiation n'empêchait pas le réalisateur d'être un " fou de Céline " comme il nous le confia quand il vint tourner dans notre imprimerie quelques scènes du Dernier métro, tournage qui prit quelque retard car il ne pouvait s'arracher à notre bibliothèque. Et il nous demanda de lui communiquer photocopie de nombreux documents, notamment des articles de Robert Poulet sur le reclus de Meudon. Songeait-il à s'inspirer un jour de sa vie ou de l'œuvre de Céline ? La maladie ne lui en laissa pas le temps. "



 






* Jean COSMOS (de son vrai nom Jean GAUDRAT, scénariste, adaptateur de pièces de théâtre, écrivain): " Sont inadaptables, à mon avis, les œuvres littéraires très achevées. Proust, c'est pas très facile. Céline, je ne vois pas comment c'est possible. Ou alors, il faut que Godard s'en empare. Mais comme sa propre grammaire, ses propres tics, l'emporteront dans la matière cinématographique sur ceux de Céline, on verra du Godard.

  Céline, il fait vraiment partie des gens dont je pense que le cinéma ne peut leur rendre qu'un seul service : projeter aux entractes des cartons " Lisez Céline ". Mais pas l'adapter. "
(Première, novembre 1996, dans L'Année Céline 1996, Du Lérot)

 

 

 

 

 * Jacques TARDI : " Les héritiers de Céline sont en fait apparemment opposés à une adaptation du roman en BD et, encore aujourd'hui, tentent d'empêcher une exploitation trop désordonnée de l'œuvre de Céline. Heureusement, la réalisation que je fais n'est pas une BD car cela aurait nécessité beaucoup trop de pages. J'illustre donc le texte intégral et l'ensemble fera l'objet d'un gros livre qui s'adressera peut-être plus aux amateurs de littérature que de BD... " A la question de savoir si Céline aurait aimé son travail, TARDI répond : " Il fait quelques allusions aux " histoires dessinées " et aux " comics " dans ses livres. Il en parle avec dédain sans trop savoir ce que c'est. J'espère pourtant qu'il aurait aimé. "
 (Belgique n°1, 15 septembre 1988).

* " Le dessinateur et illustrateur Jacques TARDI évoque le cinéma français des années trente : " C'est un cinéma qui doit beaucoup à Céline, à sa manière de parler des petites gens. Son misérabilisme - comme celui de Carco ou de Mac Orlan - a énormément influencé les cinéastes des années 30 : personne n'a jamais filmé le Voyage au bout de la nuit, mais si on faisait un bout à bout d'extraits de films de cette époque, je suis sûr qu'on arriverait à recréer l'ambiance du roman de Céline.

Prenez Panique, de Duvivier, par exemple, avec sa fête foraine sur une place de banlieue. Dans le Voyage, on parle des grandes " portes de la nuit " qui vont se refermer... Souvent aussi, je pense au peintre joué par Le Vigan dans Quai des brumes qui, " derrière un nageur, voit aussitôt un noyé. " Toute cette noirceur m'a marqué. Je reviens sans cesse à ces films et à leur ambiance de déprime : Remorques, Les Portes de la nuit, Le Jour se lève, Hôtel du Nord... "
 (Télérama, 1er mai 1991, BC n° 106, juillet 1991).