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                                                                     SES  FEMMES

 

 
 
Un mur entier était couvert d'inscriptions. Elles partaient du traversin pour arriver jusqu'au plus haut où il était possible d'écrire en montant sur le lit. Il ne s'agissait pas de graffitis obscènes, seulement de signatures de femmes et de dates : " Lulu, le 3 mai ", des choses dans ce goût-là.
  Colette [
la fille de Céline] qui sautait sur le lit m'a dit : " T'as vu tout ça, mon père il a couché avec toutes ces femmes. "
 (Eliane Bonabel, Illustrations pour Voyage au bout de la nuit).

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  Il était beau, le jeune Céline. Les femmes qui l'ont connu en témoignent. épouse, maîtresses, amies, toutes ont été sous le charme. Et puis il y a les yeux. Ah ! ces yeux et ce regard du Louis Destouches, des yeux d'un gris-bleu très clair avec des nuances de vert.
  Alors homme à femmes, Céline ? Sûrement pas. Céline n'est pas un dragueur, pas un don juan. C'est un timide avec les femmes, un délicat, un raffiné. Pas un homme à femmes Céline, donc, mais homme ayant aimé les femmes ayant été aimé par les femmes.
  (Jacques Henric, Céline entre les femmes et ses démons, 12-06-2011).
 

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 Lucette ALMANZOR - Marie CANAVAGGIA - Margaret SANDE - Irène MAC BRIDE - Daphne VANE - Kathryn MULLOWNY - Marianne OSWALD - SEYMOUR - La ou les inconnues de Londres - Eliane TAYAR - Dora DORIANE - Hélène HOWELL - Lucienne DELFORGE - Karen Marie JENSEN - Louise NEVELSON - Marie BELL - Evelyne POLLET - Jeanne FEYS-VUYLSTECKE - Annie REICH - Anny ANGEL - Cillie PAM (AMBOR) - Erika IRRGANG - L'inconnue de Genève - Margaret SEVERN - Drena BEACH - Mona DOLL - Nane GERMON - Paulette LADOUX - Mme Georges BLOCH - Elizabeth CRAIG - Junie ASTOR - Jeanne CARAYON - Mlle PALLAS - Blanchette FERMON - Maria LE BANNIER - Germaine THOMAS - Edith FOLLET - Simone SAINTU - Alice DAVID - Suzanne NEBOUT - Des professionnelles - Mme GUERRAZ - Les hôtesses des séjours linguistiques.

 

 

   Lucette ALMANZOR , la danseuse.

  Celle qui a sacrifié sa vie au docteur Destouches. « Ma féerie » disait-il. Il la rencontrée fin 1935, avant la sortie de Mort à crédit.

 Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais rien dit, seulement sonné. Roxane est arrivée la première, au galop du fond du jardin, tous crocs dehors. Dans son sillage, Fun se prenait pour un loup. Feindre la hargne est une vieille habitude de la maison. Il ne faut pas s’y laisser prendre. Quelques caresses et on copine. Tout de même, on n’entre pas dans l’univers célinien comme à la Sainte Chapelle.
   Rien n’a changé au fond, route des Gardes à Meudon. Si, quelque trente années sont passées. On n’y voit plus Michel Simon, Arletty, Marcel Aymé, Blondin ou Nimier. Et on n’y garde plus qu’un souvenir, mais si passionné, si compromettant, toujours en éruption…
  
   Encore un journaliste, un voyeur, un dévôt en extase, un célinomane à deux doigts de l’overdose. On n’en finira donc jamais avec le scandale. Avec ce brasier. Le Feu de l’enfer.
  Lucette est fatiguée par tout ça. La candeur, la douceur, la grâce, encore et toujours confrontées à cette lave en fusion : Louis-Ferdinand Céline, son mari. Et on trouve des gens pour dire : « Ce sera pareil en l’an 3000. »
  
 La maison de style louis-philippard perchée sur les hauteurs de Meudon sera ou ne sera pas classée comme « lieu de mémoire ». Peu importe. Désormais, Lucette s’en moque. Elle y tenait seulement pour les animaux, les compagnons du malheur, tous enterrés là, Bébert le chat, Toto le perroquet, Bessy la chienne, et tant d’autres… A présent, elle n’attend plus que le repos éternel.
   A quatre-vingts ans, la femme du Dr Destouches est pourtant bien alerte. Même si elle se plaint d’être « fatiguée », il faut la voir dans sa salle de danse. Droite, souple, légère, une plume au vent. Ou au volant de sa voiture, prendre la direction de Dieppe où elle a un petit appartement. Sûr qu’il est difficile de se faire obéir par ses chiens, tous tirés des cages de la SPA, de costauds bâtards, elle est si frêle, mais elle l’a toujours été, n’a jamais opposé que tendresse et sourire aux grêlons comme aux frelons, elle est comme ça et on ne se refait pas.

   Avec Louis non plus, elle n’avait jamais le dernier mot, la discrète Lucette. Mais que dire encore sur celui qui l’a séduite lorsqu’elle avait 23 ans ? Que dire encore sur Céline ? « J’ai déjà tout dit, cent fois, mille fois… Oh ! pas grand-chose, vous savez, et toujours la même chose… Mais je n’ai plus rien à dire sur Louis… Plus rien. »
  
On n’ose trop insister. Lui quémander quelque anecdote inédite sur la vie au château de Sigmaringen, devenu un camp retranché pour « collabos » aux abois et où Céline est arrivé un vilain matin comme un cheveu dans la soupe avec Bébert dans sa musette. On voudrait bien, mais on hésite à l’interroger sur la délirante épopée de l’apocalypse sous les bombes, à travers l’Allemagne en flammes, ou sur l’exil au Danemark, ses onze jours de prison à la forteresse de Vestre Faengsel, où son mari, lui, est resté un an et demi, « un cul-de-basse-fosse », se lamentait-il.
 
   D’ailleurs, tout est dit dans la trilogie (D’un château l’autre, Nord, Rigodon) et dans les nombreuses biographies qui lui sont consacrées, notamment celle, en trois volumes, de l’avocat François Gibault, devenu l’ami et le confident de Mme Destouches. Il vient la voir chaque dimanche depuis trente ans, lui téléphone chaque jour à midi et elle l’appelle chaque nuit à minuit… Mais enfin, lorsqu’on tient un témoin si privilégié, personnage d’un roman vécu de ce tonneau, lorsqu’on se trouve en face de la compagne de tant d’années, de tant d’épreuves, la femme de Louis-Ferdinand Céline, on ne la lâche pas comme une baudruche dans l’air des jardins du Luxembourg.

   Qu’il ait été un rêve enchanté ou un cauchemar, il est toujours pénible de revenir sur le passé lorsqu’on a parcouru un tel chemin. Les amis ont presque tous disparu. Arletty que Céline, natif comme elle de Courbevoie, appelait « ma payse », est partie aussi pour le grand voyage… Lucette la voyait souvent rue Rémusat. Elles déjeunaient en tête à  tête, simplement, un plat de pâtes, des yaourts. Elles parlaient cinéma. Et de Céline aussi. Ah ! Céline, un sujet inépuisable… Bien sûr, elle était à ses obsèques, effacée comme toujours, personne ne l’a reconnue.
   Mme Lucie Destouches, née Almanzor, danseuse étoile, puis professeur de danse, sourit d’un air tendre à l’évocation de ses souvenirs. Tandis que Bonhomme, un cocker au caractère joyeux, lui mordille les mollets, elle regarde Paris au loin, lève lentement son bras droit avec grâce comme si elle revoyait ces visages d’amis fidèles, de la Butte à Meudon. « Marcel Aymé venait nous voir chaque dimanche matin. Mais il fallait qu’il nous quitte à midi pile car sa femme l’attendait à Paris pour déjeuner. Faussement bougon, Céline le laissait partir à regret en lui disant à midi moins cinq : « Allez, tire-toi, tu vas te faire engueuler, y a ton rôti qui t’attend. »

   Avec Michel Simon, le dialogue n’était pas triste, on s’en doute. Lucette les laissait souvent bavarder entre hommes. D’ailleurs, elle avait ses cours de danse dans la salle du haut. Que se racontaient ces deux compères ? Des histoires d’animaux, souvent. Chacun avait un perroquet et lui apprenait des mots rarement employés dans les salons. Ou des histoires salaces, peut-être… En tout cas, le rire, pour ne pas dire le ricanement de Michel, résonne encore dans ses oreilles.
     Leurs points communs étaient nombreux. Entre autres, ils ne se lassaient pas de railler Sartre, traité de « méchant pitre » et, plus généralement, de dénigrer les « raisonneurs », les « intellectuels » en appuyant bien sur les syllabes. Céline disait : « J’ai pas d’idées, moi ! aucune ! et je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! Les bibliothèques en sont pleines ! et les terrasses de café ! tous les impuissants regorgent d’idées ! » L’acteur applaudissait gaiement l’artiste.  
  
    C’était le folklore de la maison. L’ermite de Meudon, nid de contradictions, excellait dans tous les numéros. Eternel provocateur, grommelant souvent, se lançant soudain, après un long silence, dans un flot imprécatoire que rien ni personne ne pouvait arrêter, jetant ses anathèmes à défaut de ses oripeaux, mais toujours cocasse cependant même lorsqu’il prédisait l’apocalypse, il pouvait faire le charmeur, jouer de la flûte, et séduire aussi bien les dames que les messieurs.
   Demandez donc à Claude Sarraute, devant laquelle l’ogre de Meudon se fit tout miel un jour pour les lecteurs du Monde, « avec qui on doit se montrer aimable, gentil… » La journaliste le quitta épatée, presque envoûtée par cet « homme délicat et délicieux… »
  
   Pour Bardamu, mais aussi pour beaucoup d’autres, Mme Destouches regorge d’indulgence. Entre sa cuisine, petit capharnaüm très célinien, et le salon, qui fut autrefois, avant que la maison ne brûle en mai 68, le bureau fourre-tout de son mari, où cohabitaient un couple de tortues et un hérisson apprivoisé, elle murmure tristement, comme si elle se parlait à elle-même. « On n’a pas compris Céline. Il aimait les pauvres gens, les malades, les souffreteux, les prisonniers, les vieux, les chiens moches… Ah ! ça, il n’a jamais voulu d’un chien de race. S’il avait pu, il aurait recueilli tous les chiens perdus, tous les oiseaux blessés. »
  
On dirait que les animaux du coin se sont donné le mot. Dans le jardin soigné de Meudon où Bébert a chassé ses dernières souris, on rencontre des hérissons, des lapins, sans parler des chats, bien sûr, qui connaissent bien l’adresse…
   En 1953, le Dr Destouches s’était réinscrit au Conseil de l’Ordre (alors de Seine-et-Oise), mais n’exerçait plus qu’occasionnellement pour des voisins et toujours « à l’œil ».

     Mais l’antisémitisme de Céline ? Il faut évidemment, il faudra toujours, y revenir. Lucette, qui s’était opposée fermement à son mari lorsqu’il lui lisait des pages de ses pamphlets, a son explication, qu’elle répète inlassablement, sans toujours convaincre : « Il voyait en eux des fauteurs de guerre. Je lui ressassais : « Tu as tort, tu t’envoies un pavé à la figure, jette ça au feu. » Mais il ne m’écoutait pas. Il me répétait : « Tu verras, tu verras, ils vont tous s’étriper » Mais il était si excessif, si outrancier, que cela en devenait dérisoire. »
  
Les faits demeurent et ne pourront jamais être gommés : si Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres ont été publiés avant la guerre et même si on n’imaginait pas alors la réalité des camps de la mort, Les Beaux draps sont bel et bien sortis en 1941. Il faut donc prendre Céline tel quel, tel qu’il était. En bloc. « Admirez Céline, ne le défendez pas » a écrit un jour François Nourrissier.
   
   La vie avec cet homme, chacun s’en doute, ne devait pas être drôle tous les jours. Consciente d’avoir rencontré et aimé un génie, Lucette lui avait sacrifié la sienne, une vie d’artiste qu’elle qualifie d’ « amusante ». Danseuse dans une troupe recherchée, elle était partie en tournée aux Etats-Unis pendant un an, puis à Tunis, à Cracovie, en Lituanie… Elle avait dû renoncer à tout pour rester à ses côtés, le materne. « Il en avait tant besoin. Oui, il était exigeant, mais par amour, il ne voulait pas que je fasse le ménage, ni la cuisine. Seulement, ma présence lui était indispensable ». Elle était sa « féerie », ne cessait-il de dire.
   
  Leur vie était bien réglée. Le mardi, elle n’avait pas de cours de danse. Elle « descendait » à Paris en train pour faire des achats, surtout chez Fauchon. Il s’inquiétait, connaissait toutes les heures d’arrivée des trains, imaginait toujours une catastrophe ferroviaire lorsqu’elle n’était pas revenue à l’heure. « Louis était un anxieux perpétuel », dit-elle, songeuse, regardant Paris au loin.
    Parfois, lorsqu’il estimait qu’elle avait dépensé trop d’argent « il m’engueulait ». Le soir, de son débit saccadé, il lui lisait ce qu’il avait écrit, toujours à l’encre sur des feuilles abondamment raturées de papier jaune qu’il réunissait avec des pinces à linge et suspendait dans sa cave, un endroit où il se plaisait bien. Il se nourrissait peu et mal : du thé léger, des croissants, quelques gâteaux dans la journée, « il adorait les croissants », une soupe le soir. « Chaque matin, il tenait à me préparer mon bol de café ». Puis il allait chercher son Figaro dans la boîte à lettres. Il s’y était abonné dès son arrivée à Meudon, « pour le carnet du jour et plus précisément la chronique nécrologique », affirmait-il.
   
    Lui, ne sortait jamais, sauf pour se rendre chez le dentiste et, deux ou trois fois, chez son éditeur, Gaston Gallimard avec lequel il entretenait une correspondance tumultueuse. Un soir, et ce fut un évènement, il alla à Paris pour applaudir une pièce de l’ami Marcel, La Tête des autres. Mais, de son arrivée à Meudon en 1951 à sa mort dix ans plus tard, il ne s’est plus jamais rendu à Montmartre. Ses amis venaient le voir : le peintre Gen Paul, son grand pote, le danseur Serge Perrault, de la compagnie Roland Petit, un ami de sa femme qui s’était pris de passion pour lui, et deux confrères, le Dr Brami, un fidèle, et le Dr Willemin, qui lui fermera les yeux, quelques autres.
    Tout cela est bien loin. Bien vieux. Aujourd’hui, route des Gardes, à Meudon, il ne reste qu’une vieille dame entourée d’animaux, de souvenirs, de quelques amis. Et un fantôme qui voyage au bout de la nuit. Un fantôme tout noir.
        Francis Puyalte.  (Le Figaro, 30 décembre 1992, dans BC n°127).




 

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   Marie CANAVAGGIA

  (...) Dès le début de leur correspondance, il est possible de dresser l'inventaire des habitudes de travail de Céline avec sa secrétaire : terme, qui doit se comprendre plus exactement comme " assistante ". Il ne s'agissait pas qu'elle dactylographiât les manuscrits (pour cela, on avait recours aux soins de Suzanne Chenevier - il y a beaucoup de femmes dans la vie littéraire de Céline), mais de dicter, de surveiller l'établissement de la ou des dactylographies, puisqu'on sait que Céline réécrivait plusieurs fois ses textes d'un bout à l'autre, et enfin de corriger les épreuves d'imprimerie.
  Elle avait donc à intervenir pendant toute la série de métamorphoses qui mènent du manuscrit initial au livre imprimé, et chaque étape se faisait en collaboration étroite avec Céline. Les rencontres entre eux seront nombreuses, avant 1944 et après 1951.

  S'il reste tellement de traces écrites de leurs rapports professionnels avant 1944, c'est que, bien souvent, après une séance de travail qui se tenait chez lui ou chez elle, ou encore au dispensaire de Clichy, à Saint-Germain-en-Laye ou à Bezons, Marie éprouve le besoin de revenir sur quelques points de grammaire, de lexique ou de ponctuation, et à ses questions écrites il répond en marge.
  Lui-même, également, découvre jour après jour des retouches stylistiques à effectuer, et lorsqu'il se trouve absent de Paris cela nous vaut des séries impressionnantes de notes qui se succèdent pendant des semaines : c'est le cas pour des textes courts, comme la préface à Bezons à travers les âges d'Albert Serouille (1943).

  La période de l'exil, pendant laquelle ces pratiques écrites se généralisent nécessairement, garde la trace de séries similaires, comme pendant la composition de la préface à Voyage (réédition de 1949), l'un des premiers textes inédits, avec Foudres et flèches et A l'agité du bocal, publiés par Céline après sa fuite et auquel il accorde tous ses soins.
  Marie est chargée également de s'occuper de ce qui se passe après les publications. Il s'agit là d'un travail de secrétariat à proprement parler : elle collectionne les articles de critique, les fait éventuellement parvenir aux adresses indiquées par Céline, assure la mise au point et l'expédition de lettres de réplique à des journaux ou à des personnes ; elle était parfois même chargée de mener des négociations éditoriales, ce qu'elle acceptera de faire malgré une sensible répugnance. Ce travail para-littéraire  trouvera son plein développement pendant les années danoises.

  Ce que Céline attend alors de sa dévouée secrétaire, c'est de recréer autour de lui, à distance, des conditions de travail acceptables, c'est-à-dire un environnement linguistique dont la privation  a été ce dont il a le plus souffert au Danemark : " Je suis comme un scaphandre plongé dans l'eau avec un petit tuyau ".
 Il lui demande avec insistance journaux et livres français qu'il ne peut trouver sur place, par simple soif de lecture, ou encore pour son " boulot ", des plans de Paris ou de Londres, des exemplaires de La Vie parisienne, deux ou trois vers de Louise qu'il ne peut se rappeler...
  Aussi attend-il avec impatience tout ce qui vient d'elle et de Paris : " Je ne vis que par vos lettres ", et plus tard, quand la " fabrique " littéraire se sera remise en route
tant bien que mal : " Quelle joie cette collaboration si intime, si intelligente, si vivifiante. "

  Or, cette " intimité "va au-delà de la recherche de documents ou des confidences sur les modes de genèse textuelle. Elle touche un domaine de la création artistique longtemps méprisé par la critique parce que, disait-on, elle ne devrait jamais être entachée de semblables médiocrités. Ainsi Céline avertit-il Marie de l'évolution, obligée par les circonstances, de sa technique de mise au net, et de l'habitude qu'il a adoptée de multiplier les copies.
  Lorsque la matière de Féerie prend une importance telle que l'écrivain risque de ne plus s'y retrouver, il lui demande de lui
procurer un outil de travail qui lui manque, une sorte spéciale de chemises robustes qu'il appelle des " carapaces à chef-d'œuvre ", car, insiste-t-il, " le romancier persécuté pérégrinant de bagnes en criques polaires a besoin de matériel sérieux. "

  Nous sommes au sommet de la confidence et de l'intimité littéraire lorsque, impudiques voyeurs, nous assistons au désarroi du créateur génial, en proie à une vulgaire panne de mémoire, qui demande tout simplement à sa secrétaire de lui " retrouver un mot ". Ces échanges épistolaires sont, par ce côté-là, une grande leçon de littérature qui donne tout leur relief aux déclarations méprisantes de Céline pour les " belles-lettres ", et son insistance à ramener l'acte créateur à une série d'opérations matérielles, voire triviales, dont le résultat ne donne de satisfaction , malgré tout, que s'il est dû au sérieux et à l'assiduité au travail.
  En cela, comme en son amour du style par-dessus tout, Céline est proche de Flaubert qui aurait bien pu signer : " Oui je travaille dans la haine et avec haine, comme vous sans doute ! Cette Galère à ramer sur l'encre doit porter les autres au Rêve ! les clients ! Je les noyerais dans l'encre moi !
  (Jean-Paul Louis, extrait de la préface, Lettres à Marie Canavaggia, Ed. du Lérot, 1995, BC N° 156).

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                                        Le 4 [octobre 1948.]

               Chère Marie -

     Je vous embrasse et n'en parlons plus - Tout ce cafouillage sentimental m'écœure, de vous de tous, de toutes... Je n'ai qu'à en foutre bon dieu ! Je voudrais vous voir dans ma peau et mon état si vous iriez perdre une seconde à ces balivernes ! Une bite au cul la belle affaire ! Et bouffer depuis 5 ans ? du ciel ? Et pourtant pas lourd ! et dans ce climat horrible... et ne pas retomber en Prison ! ah comme deux ans de prison vous feraient du bien, vous simplifieraient une bonne fois pour toutes ! vous guériraient de cette manie d'arguties et de mots ! ! et de mandolines !
    Ramassez toute cette brocaille ! Que voulez-vous qu'un bagnard foute de votre guitare ! Je vous aime bien mais pas dans cet infernal babillage autour du cul ! du cœur ! enfin ce que vous voulez ! Soyez simple et sérieuse - Vous n'avez jamais même pressenti l'horreur de l'état dans lequel nous NOUS trouvons ! Vous n'avez pas d'imagination. Quand je serai retourné (si j'y retourne jamais - ) chez les libres alors vous me reparlerez de ces histoires Raciniennes... Conneries pures... Je serai redevenu con comme tous les gens libres - Mais dans le moment elles me sont en horreur -
  (...) Le monde est plein de gens prêts à monter sur mon échafaud, sur ma guillotine, pour qu'on les remarque, pendant qu'on me coupera la tête - Ce n'est pas votre cas - C'est au moins une qualité que je vous reconnais -
      Et vous embrasse
                                                                                                   LFC

 
                                                                                             

 

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  En Amérique, Céline rencontrera au moins quatre autres danseuses : Margaret SANDE, Irène Mac BRIDE, Daphne VANE et Kathryn MULLOWNY : " A New York j'ai rencontré SANDE (...). J'ai été à l'American School of Ballet chez Balanchine. Là il ya de la jolie femme ! Ah ! Ah ! Quelles merveilles ! Quelle souplesse ! Quel miracle ! Juste à la limite extrême de l'esprit ! Le raffinement du corps presque à l'absolu ! Oui spécialement miraculeuses Daphne Vane et Kathryn Malowry - danseuses assez insensibles je pense mais êtres de féerie. " (Lettre à Karen Marie Jensen du 2 mars 1937).
 
   Margaret SANDE
, née vers 1904, sera nommée en 1944 assistante de Paul Haakon, chorégraphe de Mexican Hayride, comédie musicale produite à Broadway par Michael Todd sur une musique de Cole Porter. En 1952, elle dirigera le prestigieux Radio City Music Hall de New York, comme chorégraphe et maître de ballet des fameuses Rockettes, et du non moins réputé Corps de Ballet, lui, de formation classique.

  Irène MAC BRIDE, née en 1908, d'origine irlandaise, se produisait à Broadway. Karen Marie Jensen lui présente Céline à Chicago en juillet 1934, au lendemain de la trahison de Craig. Céline la courtise, elle l'éconduit à son tour. Elle lui reproche de courtiser une danseuse de 15 ans. Irène et Céline se retrouveront à Paris.

  La carrière de Daphne VANE, autre " être de féerie ", débute en 1936 au Metropolitan Opera House de New York, où elle se produit dans Orphée et Eurydice de Glück, avec l'Américan Ballet sur une chorégraphie de Balanchine. En 1937, elle danse dans Tannhäuser, avec Kathryn Mullowny, et dans Caponsacchi de Richard Hagemann avec la même partenaire. Sa carrière a laissé moins de souvenirs que celle de Kathryn Mullowny, mais elle aura aussi révélé à Céline " un raffinement du corps presque à l'absolu ". Son nom aura sans doute inspiré celui du personnage de Guignol's band, " Delphine Vane ", la gouvernante de Titus Van Claben.

  Née vers 1914, issue d'une école de Quakers, Kathryn MULLOWNY se produisait avec Irène Mac Bride et Margaret Sande au Music Box Theater. En 1935, elle dansait dans Sérénade de Tchaïkovski, ballet monté par Balanchine. Promue première ballerine de Balanchine à l' American Ballet, elle interprète en 1935 une des trois Grâces dans Tannhäuser, au Metropolitan Opera de New York.
  En 1937, elle se produit dans Caponsacchi sur une chorégraphie de Balanchine. C'est dans cet opéra de Richard Hagemann que Céline a pu admirer la grâce " miraculeuse " de Kathryn Mullowny. Il lui enverra des livres. Elle dansera à Hollywood et finira ses jours à Los Angeles vers 2004.
 (Eric Mazet, Spécial Céline, hiver 2015).

 

 

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   Marianne OSWALD

                             Anvers, [vers le 7 décembre 1936.]

             Chère Madame

        Je vois que vous avez tous les courages ! Tant pis pour vous ! Vous verrez ce que mon nom apporte d'Hostilités ! de haines irrémédiables ! Enfin ce sera une expérience. Travaillez bien. Bon voyage ! Bonne réussite et à bientôt.
       A vous affectueusement.
                                                                                                   LF Céline


  La date de cette lettre est déduite de celle d'un écho de L'Intransigeant dans son numéro du 6 décembre, qui annonçait que Marianne OSWALD allait créer sur scène une chanson de Céline, ce qui aurait en effet pu convenir à son répertoire.
   A cette date, Céline fait bien un court séjour à Anvers. La création ne semble pas avoir eu lieu.

 

   Le 22 avril 1948, Céline écrit à Albert Paraz :

 (...) " Je sais bien que le public se jette sur les Delly mais je le force aussi à acheter du Céline sans aucune publicité jamais - pas la même quantité bien sûr mais ce qu'il fallait dix fois pour me faire vivre, avant qu'on me chasse, dépouille, écorche, interdise à zéro - et because comme dit l'autre ! - Ce sont des confusionnistes - ces petits, ils mélangent cafouillent tout, ces fins experts.
   Quant à M. OSWALD, je me marre. Elle m'a pendu à la braguette pendant des mois (à ne pas raconter). Elle me fusillait de télégrammes avec Cocteau pour que je la saute, lui fasse une chanson, la lance à Paris, à l'Abc. Tu veux te marrer envoye-lui soi-disant un mot de ma part une bise, tu verras tout Paris des cons frémir... jaculer, merdoyer - Juive ? Je ne sais pas. Elle en a le culot, le flanc. Et puis après ? C'est pas un mauvais cheval je crois - Mais bien incapable de rien écrire du tout. Ce doit être son petit Jules... Ça vaut du Lil Boël, du Marnac, du Piaf... Quels jobards tous tes potes affranchis ! Ils me font rire dans ma barbe d'archi grand-père ! "

  (Lettres, Pléiade, Gallimard, 2009).


 

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  1936 - SEYMOUR.

  Actrice anglaise. " La garce SEYMOUR peut se taper. Je n'aime pas les petites dédaigneuses. "
  (Lettre inédite à H.P. Marks, 1936, coll. E. Mazet)

  1935 - La ou les inconnues de Londres.

  " Préparez-moi mon vieux un cul bien anglais pour ce séjour, que je puisse m'inspirer intimement des choses locales. Je ne veux pas quitter le bordel la prochaine fois. Je veux enculer le printemps.
 (Lettre inédite à H.P. Marks, 7 février 1935, coll. E. Mazet).

 
 

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  ENTRE le 15 et le 25 FEVRIER 1935 :

 Céline séjourne en Autriche où il retrouve Cillie Ambor à Innsbruck. Ils se rendent dans une station de sport d'hiver, au mont Patscherkofel . Il écrit pendant que Cillie fait du ski. Va-t-il à Vienne ?
  Il retrouve Annie Angel et rencontre Anny Goldschmidt, jeune femme " très jolie ". Cillie fréquentait également Ruth Allen. Les spécialistes du racisme célinien ont peu évoqué l'attirance de Céline pour les femmes d'origine juive. Cillie ne sera pas la dernière. Il y aura encore Lucienne Delforge.
 (Eric Mazet, Spécial Céline n°25, Céline en son temps, 2017).

 

 

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    Lucienne DELFORGE.
 
 
Le 3 mai 1935, Salle Gaveau, Céline aborde à l'entracte la pianiste Lucienne Delforge, venue écouter un récital de l'américain Beveridge Webster, un élève d'Isidor Philipp qui joue du Ravel et du Debussy. Elle apprend qu'il est l'auteur de Voyage au bout de la nuit. Il lui dit que son interprétation de l'étude de Chopin, La Révolutionnaire, lui avait donné le ton juste pour une scène qu'il était en train d'écrire, celle où son héros essayait de tuer son père. Il lui demande de bien vouloir le retrouver à la fin du concert pour aller prendre un verre ensemble.
  Elle a 26 ans, est mariée, a un fils. Ils habitent à un quart d'heure à pieds l'un de l'autre. Ils se retrouvent dans les cafés de la place Pigalle, à la Nouvelle Athènes du n° 9, au Rat Mort, à l'Abbaye de Thélème ou aux Omnibus du n° 13, " le marché aux musiciens ".

 Elle dira avoir été captivée par la violence qui passait à travers les mots, autant que par sa gentillesse, quand il lui dira, pour calmer sa douleur après la mort de sa fille : " Pas de fantômes, ma petite, pas de fantômes... " (Erika Ostrowsky, p.83).
 Il lui envoie un mot et il y joint un témoignage : " Elle s'exprime avec un lyrisme naturel. On peut compter sur les doigts les virtuoses qui ne tuent pas la Musique. La plupart d'entre eux ne savent pas ce qu'ils font : appris, forcés, la musique n'est pas leur langue... Ils la parlent comme le latin " (Lettres, 35-13). Céline l'emmène quarante-huit heures à Amsterdam pour lui faire visiter le Rijksmuseum, commentant les Bruegel et les Rembrandt.

 On l'appelait " la Sorcière douce ", " l'Ambassadrice ", " la Fée aux doigts de soie et d'acier ". Elle donna un millier de récitals. Elle fut membre du jury du Conservatoire de Versailles et de l'Ecole normale de Musique de Paris, membre de la Société des gens de Lettres de France, vice-présidente de l'Association des écrivains sportifs français, vice-présidente fondatrice des Amis de Francis Casadesus et des Amis de Juliette Drouet, membre du comité d'honneur et de patronage du Centenaire de Vincent d'Indy.
  Elle publia Témoignages, aux Editions de l'Elan ; La vie amoureuse de Victor Hugo et de Juliette Drouet, Edition de Tanger ; Vincent d'Indy, le rénovateur de la musique française, édition Olivier Lesourd.
 Elle joua en Allemagne (la Sonate de Paul Dukas), en Angleterre, en Autriche (où on la consacra " Fille de Protée "), en Belgique (César Franck), au Canada, au Danemark (deux années de suite), aux Etats-Unis, au Town Hall (elle interpréta Le Tombeau de Couperin " comme une fée aux sortilèges enchanteurs "), en Finlande, en Hollande (Hett Volk : " L.D. n'est pas une virtuose, mais la virtuose "), en Hongrie (les Jeux d'eau de Liszt), en Italie, en Norvège (où on lui attribua " finesse, intelligence, pureté, beauté, souplesse, délicatesse, jeu subtil, nuances "), en Suède (" puissance et modestie "), en Suisse, en Tchécoslovaquie (" puissance et sensibilité ").

  A 21 ans, à Paris, elle avait épousé Robert Louis Stern, né en 1898 à New York, de nationalité américaine, " bachelor of arts ". Engagé dans l'armée américaine pour la durée de la guerre en 1918. Il débute comme journaliste au New York Tribune, puis collabore au quotidien Daily Garment News et au mensuel économique Industrial Digest.
 
Il se marie une première fois avec Hélène Ruth Simon, dont il a une fille, Marjorie, née à New York en 1920. Après divorce, il arrive en France en 1926 et vit à Paris jusqu'en 1928. Il s'installe à Dinan pendant deux ans, puis en octobre 1930 revient à Paris : il est alors secrétaire de rédaction au service parisien du Chicago Tribune, membre de l'Association de la Presse anglo-américaine de Paris, et adhérent à l'American Legion.
  En juillet 1932, avec son mari, Lucienne fait sa première ascension du Mont-Blanc grâce au Congrès international d'alpinisme de Chamonix. Marjorie Stern décède au cours d'une opération des amygdales.
  En 1933, naissance d'Alain Stern, fils de Robert et de Lucienne. Ils sont domiciliés 3 rue de Navarin, Paris 9e, à deux pas de la place Pigalle. Début 1935, Lucienne donne naissance à une fille qui mourra pendant sa liaison avec Céline (confidence à Erika Ostrowsky et à Marie Alchamolac). Mais à la mairie du 9e, ni acte de naissance ni acte de décès au nom de Stern.

  Il est difficile d'imaginer que Lucienne Delforge  n'ait pas évoqué auprès de Céline ses origines juives alors que tous les membres de sa famille se présentaient comme juifs : grands-parents maternels, mère, sœur, mari, belle-fille. On ne sait ni pourquoi ni à quelle date elle se convertit au catholicisme. Après lecture de Léon Bloy, sous l'influence de Vincent d'Indy ? Avec les conseils du poète Jean Soulairol ? En 1939 ou avant ?
  Dans son introduction aux Lettres de Céline à N... (Cillie Ambor), Colin Nettelbeck ne trouvait pas d'explication au fait que Céline pouvait à la fois avoir fréquenté Cillie Ambor et avoir écrit Bagatelles pour un massacre. Faut-il tenter des interprétations psychanalytiques ? Peut-être vaut-il mieux donner dans la chronologie, intime et historique, pour éviter toute explication hasardeuse.
 (Eric Mazet, Céline en son temps, Spécial Céline n°25, juillet-août-sept. 2017).
 

                                                                                       ***

   Lucienne DELFORGE, la pianiste.

   Le 4 avril 1935, dans une salle de concert parisienne, Céline, passionné de musique, tombe sous le charme de la jeune interprète et future vedette internationale Lucienne Delforge. Un deuxième concert achève de le séduire. Il aborde la jeune femme à l’entracte et lui confie que son jeu l’a inspiré pour la scène centrale de Mort à crédit. Rendez-vous est pris pour après le concert. Le couple est né, rassemblant deux personnalités très fortes. Céline et Lucienne Delforge voyagent ensemble au Danemark, en Suède et en Autriche, avant de se séparer en avril 1936.
   
   Leur correspondance retrace cette liaison, partant d’une première déclaration datée de mai 1935, dans laquelle, Céline, déjà célèbre pour son Voyage au bout de la nuit, offre à la pianiste une recommandation pour sa publicité : « Lucienne Delforge est née dans la musique. Son lyrisme est réel, naturel. Cette grâce ne survient guère qu’une ou deux fois par génération, et presque jamais chez une femme. »
 
Mais surtout l’auteur avoue déjà sa flamme, soulignant sur une feuille séparée que son « témoignage est sincère et demeure en deçà de son sentiment personnel. « Mais je sais qu’en ce domaine trop d’assurance peut paraître impertinente », ajoute-t-il.
 
Cette modestie n’est plus de mise dans la lettre de neuf pages du 26 août 1936, où culmine la passion. Lucienne est devenue « mon petit chéri ». « Comme je t’aime bien. Comme j’ai besoin de toi. Tu sais que je ne mens jamais, que je ne ruse jamais. Que je ne fais jamais de sentiment », assure Céline, « Je t’aime bien Lucienne, à un point que tu ne peux pas savoir », « Je t’embrasse bien fort Lucienne, comme je t’aime bien fort et pour la vie, forcément. »
 
La rupture consommée, à l’été 1936, il l’appelle encore « mon petit » et lui prodigue de tendres conseils : « Préserve-toi. Garde-toi bien. Méfie-toi de tes impulsions trop aventureuses. Ne tente pas le diable. Il détruit. Détruire n’est pas ton destin. Au revoir mon petit. Je t’embrasse bien fort ».

    
Lucienne Delforge est évoquée par François Gibault à Sigmaringen      

 Elle était au centre de toutes les manifestations mondaines. Pianiste, mais aussi nageuse, escrimeuse, ancien capitaine d’une équipe de basket-ball, critique musicale, conférencière, écrivain, cette femme avait toujours été d’une activité prodigieuse. Elle avait rédigé pour le maréchal Pétain un rapport sur le rôle de la musique française dans l’Europe de demain et elle écrivit des critiques musicales dans le journal La France. Elle était demeurée très sportive et faisait de grandes excursions en montagne, mais Louis n’autorisa jamais Lucette à la suivre par crainte qu’elle ne soit jetée dans un précipice par Lucienne qu’il soupçonnait de jalousie morbide…
 
   (…) Lucette et Louis assistèrent au concert donné par Lucienne Delforge dans la Galerie portugaise, de même qu’ils étaient présents le 31 décembre 1944 à la soirée de variétés donnée au profit d’œuvres de bienfaisance dans la salle du Deutsches Haus. (Céline, cavalier de l’Apocalypse, Mercure de France, 1981) 

   Erika Ostrovsky dans son Céline, voyeur voyant trace un parallèle entre Lucienne et la Nora de Mort à crédit.

  Même Lucienne, aux mains magiques, aussi douée sur le clavier que sur les pics montagneux, qui apparaissait et disparaissait de façon aussi spasmodique que lui, combinant la présence et l’absence, la musique et le silence des glaciers, la perfection de l’art et la grâce du corps et dont le portrait (bien que prénommée Nora) illuminerait le sombre manuscrit qu’il écrivait alors : « Ils étaient terribles ces doigts… c’étaient comme des raies de lumière… » Il l’observait, avec l’extase du voyeur, tandis qu’elle faisait jouer son instrument : « Nora, elle jouait toujours son piano en nous attendant… Elle laissait la fenêtre ouverte… On l’entendait bien de notre cachette… Elle chantait même un petit peu… à mi-voix… Elle s’accompagnait… Elle chantait pas fort du tout… C’était en somme un murmure… une petite romance…(…) On attendait qu’elle interrompe, qu’elle chante plus du tout, qu’elle ferme le clavier… »
 
  
Il n’attendit pas. La Nora de la vie réelle devint un jour trop réelle et  trop vivante. Elle ne voulait pas, comme sa contrepartie sur le papier, disparaître en flottant dans le non-être, ni que les eaux se referment sur son visage tranquille. Leur séparation devait être plus douloureuse, plus brutale même que la disparition de Nora dans ses écrits. Seule l’ombre de la femme (décida-t-il) était assez lointaine pour être conservée, pour luire comme un reflet dans les pages de son livre. »
  (Céline, voyeur voyant, Buchet-Chastel, 1973, dans BC n°249).

 

 

 

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    Karen Marie JENSEN

                                                  Le 9, [fin hiver] 1935,
      
                       Karen Chérie,
 

    
Je ne sais plus comment m'y prendre avec vous... J'ai l'impression toujours que je vous embête beaucoup avec mes histoires de sentiment, que vous voulez qu'à cet égard je vous laisse tranquille, que je reste à ma place, que votre esprit et vos goûts sont ailleurs... Vous savez bien que je suis assez discret par nature Karen, et pas très sentimental non plus ou très rarement, qu'il me faut peu de chose pour que je retourne définitivement en moi-même et que j'y reste. Je ne m'impose jamais, au contraire. Et puis le temps passe Karen, surtout à mon âge. Ceci vous le devez bien comprendre...
   Je sais bien aussi que vous devez tout votre temps et votre esprit à votre danse, et que vous retournerez en Amérique fatalement bientôt et sans doute pour toujours (ou à peu près). Que puis-je dire ou faire dans tout ceci ? Rien.
   Votre carrière prime tout le reste et c'est naturel et normal. Vous ne pourriez vivre autrement. Vous avez ce vice comme j'en ai tant d'autres ! - mystérieuse Karen.

   Si je viens à Copenhague, au bout de 24 heures vous ne sauriez plus où me cacher... Je vais y penser mais je ne crois pas que ce soit raisonnable. Peut-être en juillet serez-vous encore au Danemark ? Je vais prendre à ce moment deux mois de vacances. Enfin je vais vous écrire à ces sujets. (...).
                                                                                                     L.D.
 (Lettres, Pléiade, p. 449).

 

 (...) Pour Karen Marie aussi, 1948 fut une année décisive, puisqu'elle résolut de renoncer à partager la vie de Juan Serrat.
 
  Céline comprend en un éclair que pour garder ce nouvel amour en une jeune Nordique indépendante, qui en sait autant que lui en art et en littérature, il doit jouer le rôle d'un père qui conçoit le bien-fondé de ses aspirations artistiques en matière de danse, une compréhension qu'elle n'a jamais rencontrée chez son propre père. Il suffit de lire la première lettre des Cahiers Céline 5, pour se rendre compte que c'est l'HOMME et même l'homme jaloux qui parle. Peut-être faut-il chercher là aussi l'explication de la haine de Céline à l'égard de Juan Serrat.

   Karen Marie était d'une beauté éclatante, et avec ses lignes élégantes et déliées, elle était le prototype même de la danseuse moderne vu par les yeux de Balanchine. Mais elle était également une femme du monde qui, depuis son enfance, avait fréquenté les cercles artistiques, diplomatiques et nobles.
  Malgré son opposition, son père, Anders Jensen, avait tenu à lui assurer la meilleure formation de danseuse à la fois en Europe et en Amérique, où Fokine conçut, comme il l'avait fait pour la Pavlova, une danse spécialement dédiée à Karen Marie.

   En 1935, Karen Marie se produisit au Tivoli de Copenhague. Elle avait maintenant 30 ans. Quoi de plus naturel pour son père que de souhaiter la voir se fixer en acceptant une des propositions de mariage qu'on lui faisait au Danemark et en exauçant peut-être ainsi le vœu paternel d'avoir des petits-enfants ? 

   Au lieu de cela, Anders Jensen dut, bien malgré lui, offrir l'hospitalité à Céline, qui lui déplaisait beaucoup.
    
 Bente Karild.
 
(BC n°232, juin 2002).
 
  

 

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 1934 - Eliane TAYAR.

Née en 1904, actrice de cinéma et cinéaste, de mère bretonne et de père libyen, veuve depuis le suicide d'Henri Fraisse-Tzarnisky.
  (E. Mazet, Spécial Céline, hiver 2015).

* D'origine libyenne et nantaise, Eliane Tayar (1904-1986), mariée à 17 ans et veuve à 19 ans, fut actrice de cinéma dès 1928, assistante de Karl Dreyer dans Vampyr en 1931, puis réalisatrice de courts-métrages.
  Amie d'Aimée Barancy, elle rencontre Céline en 1929. Il lui propose de tourner avec Jacques Deval dans Secrets dans l'Ile en 1935, projet non abouti, puis ils se perdent  de vue en 1937.
 (Joseph Vebret, Céline L'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p.136).

 

 

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    Louise NEVELSON.

   Sur le bateau de retour en France, le Liberty, Céline rencontre une femme sculpteur américaine qui voyage seule. Il l'aborde. Quelques jours après, toujours à bord, il lui propose de l'épouser (elle vient de divorcer).
  Elle décline, mais quelques jours après, de Bretagne, il lui envoie ces deux billets pour tenter de la revoir. Elle précise qu'elle n'a jamais eu avec lui de relation intime.

                     Carte postale à Louise NEVELSON
                          
                                              [15 août 1934. (Carteret-Carentan]
       
                            Chère miss Nevelson,

      J'espère que vous gagnez beaucoup d'argent, et qu'ainsi je pourrai vous regarder sans dégoût quand je rentrerai à Paris le 26 ou le 27.
   98 rue Lepic Paris 18e
    L.-F. Céline
  Je n'ai pas le téléphone.

                                                                     ----------

                                   A louise NEVELSON

                                               Saint-Malo, 21 août 1934.

                              Chère miss Nevelson

      A l'heure qu'il est vous devez vous être mariée plusieurs fois.
   Qu'est-ce qu'il va rester pour moi comme passion ?
   Je serai à Paris samedi soir. Déjeunez avec moi le jour que vous choisirez, mais écrivez-moi la veille. 98 rue Lepic.
   Où en est cet argent ?
      Louis F. C.

     (Lettres, Pléiade, 2009).        
  

 

                                                                                                                          ----------------------


 

    Marie BELL.

                      Chère Marie,

     Ne te désiste pas toi aussi ! Je compte plus sur ton cœur que sur les paroles des hommes... Un coup d'avion ! un coup d'aile ! et que je t'embrasse - !
   Zoulou semble défaillir finalement... Depuis 3 ans on crève d'être à sec des brises natales !...
  Tu penses ! Tu ne verras pas des gens tristes ne redoute rien ! Plein d'histoires marrantes au contraire et je t'assure bien inédites !
  Et puis aucun risque je t'affirme - Il y a des touristes français plein les rues de Copenhague. Je te cèderai mon lit s'il le faut j'irai recoucher en prison pour te faciliter les choses... au pire !
   Mais l'hôtel d'Angleterre et sa réputation mondiale sont là pour un coup j'imagine ! N'attends pas les froids... Bien entendu je ne dirai rien de ta venue, et tu sais que je peux me taire - autant que je t'aime.
    Ce n'est pas peu dire -
  Ton fidèle et bien affectueux.
             Ferdinand.

  (Lettres 2009, à Marie Bell, le 8 juillet 1947).

 

 
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     La parution de Voyage au bout de la nuit dédié à Elizabeth Craig est à l’origine de la rencontre de Céline avec Evelyne POLLET.

  « Je vivais à Anvers. Un jour, un ami, un avocat juif, est venu à ma rencontre, dans la rue, en agitant un livre : « Il faut absolument que tu lises ce livre, Evelyne » C’était Voyage au bout de la nuit. Une bombe dans le milieu littéraire. J’ai aimé Céline, déjà en le lisant. Je l’ai admiré mais, surtout, j’ai ressenti pour lui de la pitié et de la tendresse car je le sentais très solitaire. »
 
Elle ose lui écrire. Il lui répond en février 1933 : « Chère Madame – Vous possédez un bien joli prénom – je l’avais retenu pour une légende (La Naissance d’une fée) mais j’avais ajouté un y pour le ton médiéval – Laissez-moi l’y ! » Bientôt, il lui promet une visite à Anvers. Il signe ses lettres L.-F. Céline ou L.-F. Destouches. Le 24 mai, il l’attend à l’hôtel Carlton, place Teniers.
 - On voyait tout de suite qu’il avait souffert. Il était aussi bel homme. Grand, massif, avec une tête puissante, les cheveux bruns rejetés en désordre. Il parlait vite et impérieusement. Pour cette première rencontre, il avait mis son plus beau costume (le seul !) et surveillait son langage. Il avait une langue bien à lui, une sorte d’argot. Je crois que, lui aussi, attendait ce moment…
  
  
Céline refuse le dîner familial dans le faubourg de Deurne (Avenue Te Boelaar) et l’emmène au restaurant. Il veut tout savoir d’elle. « Sa grande simplicité et son pouvoir de compréhension appelaient la confidence ». Elle lui parle de sa vie de mère, comblée par deux petits garçons, mais de femme déçue par un mari peu démonstratif dans le quotidien et par un ancien amoureux, assidu depuis quatre ans. Du courage nécessaire pour assumer ses tâches et de ses joies d’écrivain. A 19 ans, on a publié son premier roman, elle en prépare un autre. Il conclut : « Tu es encore une petite jeune fille. » 
    De retour à l’hôtel, il devient son amant. « Un amant magnifique. » Allongé près d’elle, il lui parle de son passé (de la boutique de ses parents, à Paris, passage Choiseul, de son adolescence occupée de métiers plutôt que d’études, des horreurs du Front, en 14, de la beauté des femmes à New York, du manque d’argent). Il reste étonnamment discret sur ses amours. Elle lui découvre des cicatrices qui l’intriguent, à la tempe, à la bouche, au menton.

   (…) Pendant cinq mois, il lui écrit régulièrement. En termes discrets et en la vouvoyant, par prudence…
   Entier et protecteur, il entame des démarches pour elle auprès de son éditeur, Denoël, pour la publication du roman La maison carrée, et lui donne des conseils : « Vous êtes douée de haute malice, de fine observation, de sentimentalité délicate, de grande ferveur. Mais tout ceci n’est pas grand-chose sans beaucoup d’anarchie ». Il la met en garde contre un langage de salon : « Le beau français est mort. Il a commencé de mourir au XVIIIe siècle, et précisément dans les salons. On assassine beaucoup dans les endroits nobles. » Il l’encourage à se servir, sans scrupules, de sa propre vie : « Toute la littérature n’est qu’un immense aveu ». Et il émet incidemment des doutes sur le pouvoir des femmes écrivains. « Il faut être bien membré pour produire quelque chose. Bien membré ».

  
Et puis c’est la cassure. Plus aucune nouvelle pendant dix mois. Jusqu’au 30 août 1934. « Il faut me pardonner tout ce silence et cet abandon – j’ai vécu depuis un an une aventure atroce à plusieurs titres – en plusieurs lieux – jusqu’en Amérique d’où je reviens ».
  
Céline ne lui parlera pas de sa rupture définitive avec la danseuse américaine Elizabeth Craig ; mais, désormais, le ton des lettres changera. Et c’est un homme différent qu’elle reverra en novembre. « Il était jeune, truculent, avide, à l’affût de la vie ». A présent. « c’est un homme épaissi par une lassitude immense, le visage ravagé et l’œil gauche voilé, avec dans l’attitude quelque chose d’offensant et de contraint » qu’elle retrouve et reçoit en visite, dans son nouveau logement au 21 rue Saint-Vincent.
  (…) A 14 heures, gelés, ils se restaurent au 1er étage du Queen’s, sur le quai Van Eyck. Louis-Ferdinand ne parle pas beaucoup. Il rêve de ne plus parler jamais, de ne plus répondre à aucun message, de partir seul sur une île.
 - Je lui ai rétorqué : « Pas seul sur une île, Céline. Vous aurez toujours besoin d’une femme près de vous. Même si elle ne dit pas un mot ». « Il n’a rien répondu ».
 
A l’hôtel, une trêve. Ils bavardent. Font l’amour. Lui, tout habillé. Et, bien qu’il ait le sommeil rare, il se repose puis s’endort tout près d’elle, dans la tiédeur de la chambre étroite. Elle rêve d’une autre vie, impossible.
   Désormais, le courrier sera parfois interrompu « par le travail, un voyage ou une autre conquête » (comme la pianiste Lucienne Delforge).
   Elle n’en connaîtra pas l’identité, sauf si la presse en fait écho. Elle le revoit en mars à l’hôtel Century, avenue De Keyser. Les deux séjours suivants sont écourtés.

   Evelyne inquiète et se fiant à ses nombreuses invitations à aller le voir à Paris, décide, impulsivement, de se rendre à la capitale, en octobre.
   Elle découvre l’antre de l’écrivain près du Moulin de la Galette, au 98 rue Lepic. Louis-Ferdinand accorde quelques minutes cordiales à sa visiteuse et lui recommande d’aller au Café anglais « pour y récolter une aventure, comme beaucoup de belles étrangères ». Il n’est pas libre le soir, car il a un rendez-vous avec son ami peintre Gen Paul. Il n’est pas davantage disponible le lendemain et, déçue, elle décide de ne plus le revoir. Mais la perte de son porte-billets la met à la rue, et elle cherche refuge à Montmartre.
    En rentrant à 22 heures, il la trouve sur le palier, et, cette fois, l’accueille dans la chambre d’amies (celle d’Elizabeth Craig et, en 1932, d’Erika Irrgang, la Berlinoise nazie, puis celle de Cillie Pam, la juive autrichienne).

    Lorsqu’ils se revoient, en 1936, dans un « hôtel vieillot » de la ville de Rubens, Céline a maigri à la suite d’une grave maladie (« Oui, j’ai fait un petit tour dans la mort »), mais il donne encore une impression de « virilité sauvage », il est « massif comme un mur infranchissable ».
    En mai 1937, Louis-Ferdinand trouve « tout à fait bienvenu » l’article d’Evelyne, « Céline et l’Escaut », paru dans l’hebdomadaire bruxellois Cassandre, et l’invite à venir chez lui.
  Evelyne n’a pu partir pour Paris. Le rendez-vous suivant sera sans cesse différé. Il a terminé et fait publier Mort à crédit, mais il commence à vivre avec la danseuse Lucette Almanzor.
   
  En 1938, il demande à Evelyne de lui montrer Anvers comme elle l’a fait pour lui. Elle déchire la lettre et ne répond pas. Lorsque Céline vient au domicile conjugal avec Lucette, elle est « heureusement » malade. Louis laisse « Lili » dans le salon, près du mari, et monte dans la chambre de l’alitée. Ses belles épaules attirent les caresses…
   En janvier, la jeune belge voit son ami critiqué lors de la parution de Bagatelles pour un massacre (qui se vend très bien en France). Elle veut écrire un article pour le défendre. Il le lui interdit : « Je ne veux pas que vous vous compromettiez dans cette histoire – avec votre famille et vos enfants – Ce (sic) pourrait finir tragiquement – Je vous détesterai et ne vous reverrai jamais si je vous prends à risquer quoi que ce soit pour mon salut »
  
  En décembre, Evelyne est opérée. Très affaiblie, elle part ensuite à Cannes, plusieurs mois, pour se rétablir. Elle craint la passion d’un homme très attentionné. Contrairement à son attente, Céline l’encourage. « Que rien ne vous retienne ! J’exècre la fidélité, la stagnation, les vertus bourgeoises, tout ce qui fige la vie et l’emprisonne. Jouissez ! Voici votre lyrisme revenu, bien innocent et tout animal. »

   A la fin de ce séjour, en juillet 1939, il lui propose de venir à Saint-Malo. Elle réussit à le rejoindre, sans inquiéter sa famille et sans épuiser ses finances. A l’arrivée, elle le trouve une mine superbe, le teint hâlé, l’œil vif. Sa chemise de toile bleue est large ouverte, son veston déchiré, son pantalon de marin rapiécé aux genoux… Son sourire, insolent et embarrassé, lui paraît bizarre. Il lui présente une « petite copine », la jeune danseuse qu’elle avait réussi à éviter chez elle, Lucette Almanzor, qu’il épousera en 1943.
   Après le déjeuner, ils s’en vont à Dinard. Après s’être aperçue que Céline partage la même chambre que Lucette, Evelyne, seule dans la sienne, est prise d’une épouvantable crise de nerfs. Alerté par ses cris, il croit qu’elle a essayé de se suicider. « Il était livide et il avait les larmes aux yeux ». Lorsqu’elle s’est un peu remise, il la ramène dans un hôtel à Saint-Malo. Et il la quitte tout de suite pour rejoindre Dinard et travailler. C’est la rupture.
  
 En 1941, il lui écrit cependant « comme si de rien n’était », et la revoit une dernière fois au Tourist Hôtel. Il est particulièrement gentil pour son « ardente parleuse ».
    De 41 à 42, celle-ci rédige Escaliers, une version à peine romancée de ses rencontres avec Céline. Dans le livre, il est peintre et se nomme Jean-Jacques Charbier. L’héroïne, très sentimentale et un rien narcissique, s’appelle Corinne.
   En 1942, Denoël publie Primevères et Les auteurs associés, Un homme bien… parmi d’autres personnages (une nouvelle qui concerne Louis-Ferdinand).

    Désormais, malgré quelques tentatives, les amants ne se reverront plus, mais ils continueront à correspondre. En 1943, il s’inquiète de son sort à la suite d’un bombardement. En juillet 1947, il apprend la mort de son mari, forme des vœux pour son fils Ivan, qui triomphera, à 24 ans, aux « Spectacles de Beersel » et parle de ses 17 mois de réclusion au Danemark, au quartier des condamnés à mort (à la suite de ses trois pamphlets antisémites et de ses lettres à des journaux de la Collaboration).
 
  En 1948, il lui demande deux fois de venir le voir à Copenhague, sans trop y croire. La lettre suivante, la dernière, elle la jugera « inintéressante » et ne la gardera pas. Elle ne conservera  pas non plus son propre « journal inédit » communiqué à François Gibault, venu, comme Erika Ostrovsky, auteur de Céline, le voyeur voyant et Henri Thyssens, à Boitsfort, pour y recueillir des souvenirs.
 
   En 1950, Evelyne enverra une lettre pour défendre Céline lors de son procès. Cette fois, il ne lui reprochera pas de l’avoir défendu. Mais, l’année suivante, lorsque Albert Paraz lui parlera d’Evelyne, il lui répondra « à la Bardamu », en taxant notamment la jeune femme de « damnée hystérique, folle de jalousie, cavaleuse, femme de lettres 1000 pour 100 ».
    Escaliers sera publié en 1956. D’après Céline, la plupart des dialogues étaient fidèlement restitués et la chronologie respectée.
    Evelyne Pollet nous a demandé de lui apporter le livre de Lucette Almanzor, Céline secret, paru récemment. « C’est vrai, ce qu’elle a écrit. Je ne l’aimais pas. Les femmes sentent cela. Mais je ne la détestais pas. »
       
Jeanne Augier.
 
   (Le Soir Magazine, Bruxelles, 19-25 janvier 2002, dans BC n°229).

 



                                                                            
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    Jeanne FEYS – VUYLSTECKE se confie à la fin de sa vie à un écrivain flamand, Willy Spillebeen. Elle aurait eu une liaison avec Céline après la parution du Voyage au bout de la nuit.
 
L’auteur prend des notes, et quelques années plus tard publie un roman tiré de cette confession : De varkensput qu’on pourrait traduire par Le trou à rats, paru en 1985 aux éditions Manteau, à Anvers.
(Une autre explication serait que c’est sa sœur, Claire Vuylstecke, qui aurait connu Céline et qui se serait confiée à Jeanne, laquelle se serait « appropriée » cette histoire.

   « Madame Morbecq lisait Céline et affirmait avec plaisir en être devenue « frigide ». Elle scrutait alors mon visage pour y déceler l’effet  provoqué par un tel langage. Pour la première fois de ma vie, Céline me fit littéralement prendre conscience de mon existence. A la lecture de ce livre, je me sentis être biologiquement un lapin apprivoisé par un serpent (je n’ai jamais été un lapin sauvage ; j’étais trop calculatrice pour cela, même avec Céline).
  
   Je lisais, haletante, les sens en feu, frisant la nausée, ce qui m’excitait. (…) Il devint mon modèle. Je ne comprenais pas sa vulgarité mais elle m’attirait ; nue qu’elle était et tellement plus honnête que le monde frelaté de Madame Morbecq. Je lus et relus son livre. La seconde fois je le relus surtout au lit. Et chaque fois que je le posais pour m’endormir, cet univers particulier dont Bardamu voulait s’évader sans jamais y parvenir m’envahissait à nouveau. A cette époque, je découvrais au hasard des journaux que recevait Madame Morbecq à quel point Céline est un grand écrivain. Mais je sais qu’il n’écrivait pas le français qu’appréciait Elsschot.
  Voilà la raison qui me fit hésiter à lui écrire, par l’entremise de son éditeur Denoël. Manifestement Elsschot ne m’en avait nullement guérie. Je joignis à ma lettre les deux récits qu’il avait traités si dédaigneusement. J’exprimai mon admiration dithyrambique pour le Voyage.
   Vint une réponse courte, officielle, amicale, mais évasive en ce qui concerne mes écrits. Ceci dépassait l’entendement de l’écrivain Céline, écrivit-il. Chacun avait « sa petite musique à soi. » La mienne était bien différente de la sienne. La courte missive était signée par « L.F. Destouches ».
 
   (…) J’estime maintenant que je ne noircissais des feuilles que pour pouvoir grandir dans l’estime de Céline. Et le style utilisé faisait penser à du Céline. Je me trouvais moi-même grossière. J’avais entre temps écrit à Céline que je finirais par monter à Paris, ce qui s’est avéré exact. Mais je n’avais même pas suggéré de le rencontrer.
  Une réponse brève me parvint rapidement. Il voulait me voir. Je lui adressai une réponse accompagnée d’une photographie flatteuse pour lui permettre de me reconnaître lorsqu’il aurait à m’attendre Gare du Nord. (…) C’est donc mon physique que je devais remercier pour l’intérêt que me portait Céline. Déjà, lors de cette première rencontre, il déclara qu’il n’existait pas de filles laides, «  pourvu qu’elles soient jeunes et sachent baiser ! »
 
 (…) Dès cette première rencontre, je fus tout de suite prête à renoncer à une vie sans danger et de
partager mon existence avec cet homme que je ne connaissais qu’au travers du Voyage, de quelques lettres et d’une première rencontre. Un homme qui, je le sais maintenant, vivait une vie pleine en premier lieu d’un altruisme absolu rempli de désillusions et en second lieu d’un cynisme blessant tant pour lui-même que pour les autres ; poussé qu’il était par un besoin de seulement faire place nette pour toujours recommencer à zéro, ne respectant rien ni personne, ni certainement lui-même, et plus tard du fait de sa méfiance irraisonnée qui ne lui faisait voir partout que des ennemis.
  (…) Je lui rendis visite rue Lepic. Il vint me voir deux ou trois fois à Anvers. Il y prit une chambre d’hôtel pour nous deux. Chaque fois, il venait du Danemark ou de Suède, du moins pour autant qu’il m’en souvienne. Finalement, j’éprouvais pour lui un besoin dément qui me faisait mal lorsque j’y pensais. Une sorte de manque fébrile et physique que je ressentais dans mes seins et dans mon ventre. A en avoir le souffle coupé. Vertige. Il s’agissait évidemment de désir sexuel.
  
  (…) Il ne m’a jamais donné son avis sur mon travail. Mais par contre, il me fit de nombreux commentaires sur mon popotin, mes nichons, mes cuisses, mes longs cheveux que je laissais flous et qui, Dieu merci, avaient le don de le rendre lyrique, d’un lyrisme noir. Du Baudelaire. Je fonçais. Avec les yeux grands ouverts et la bouche gloutonne. Avec un corps gourmand.
  Finalement c’est sans cesse que je me jugeais trop banale pour lui. Après tout, je n’étais guère plus qu’une gamine s’offrant à lui et dont il abusa car il usait de tout et de chacun ainsi d’ailleurs que de lui-même.
  
    Il finit par me faire comprendre que la vie que je menais ne me poussera jamais à écrire. Lettre après lettre, je laissais donc tourbillonner notre correspondance dans l’âtre, tout en sifflotant comme un refrain « Adieu Louis, adieu Louis. » Avec l’impression d’être dure comme de la pierre… jusqu’à ce que les larmes jaillissent… sans aucun effort de ma part pour les retenir. Je pleurais, baignant dans un silence de mort. Et le feu ne crépitait même plus lorsque cet homme de papier sortit de ma vie…
  J’espérais que je n’aurais plus jamais à pleurer de la sorte et réalisais que je me trouvais là, devenue riche, et que, c’était justement cet état de richesse qui avait produit la femme que j’étais devenue, là dans cette chambre. Ce fut alors que pour la première fois je me nommai moi-même « Soledad ».
  
   Quelqu’un était mort pour moi. Quelqu’un que j’avais été capable d’aimer pour de bon. Et j’étais là, irrévocablement seule. Par la suite, je n’ai jamais vraiment compris pour quelle raison j’avais rompu avec Céline. Peut-être bien à cause d’une autre conscience de moi-même née de cette notion de richesse. Par la suite, j’ai encore reçu un mot de rupture de Céline qui me congratulait pour mon héritage. J’ai également brûlé ce mot. Je n’ai plus pleuré. J’ai bien entendu conscience de la valeur que peut avoir actuellement cette correspondance et que je n’aurais pas dû la brûler. Mais une valeur ne signifie que de l’argent. En définitive, je n’éprouve aucun regret d’avoir tout détruit.
  
   Déjà la seule pensée qu’aujourd’hui quelqu’un aurait pu lire mes misérables écrits et ces mots de Céline qui représentent pour moi une telle charge de sentiment (ah ! je n’ai pas à conter ce que je faisais chaque fois que je recevais une lettre de lui, folie des sens, érotisme, tout cela est si lointain…) ; cette pensée m’est décidément insupportable ? »
    Willy Spillebeen (De Varkensput, éd. Manteau, 1985).  (BC n°193, décembre 1998).


                                                                                        ***
 

                                                                                           A Charles Deshayes
                                                                                                     Le 30 septembre 1948

             Mon cher Deshayes
    Je suis au courant de ce Gala des vaches. Paraz fait argent de tout. Il est malade. Il publie mes lettres - son livre autrement ne trouverait pas d'éditeur ! Le coup est banal. Il ne m'a pas demandé d'autorisation. Il ne m'écrit plus. Je l'ai traité de putain
(1). Amen. L'histoire belge ! Je n'y comprends rien. Mme Feys Vuylsteke m'est connue - de Geluwe - du genre bienfaitrice et cul bénit. Je n'ai rien accepté d'elle, sinon le prêt de livres, ponctuellement renvoyés. Quel jeu joue-t-elle ? JE M'EN FOUS. Je suis bien décidé à déclarer apocryphe tout ce qui se publiera hors de moi. C'est simple - pures inventions, falsifications - 1 000 précédents hélas ! Mais faites l'âne pour avoir du son. Faites venir cet article ou cet opuscule Céline démasqué ! etc. J'avais donné votre adresse et votre nom à cette ratichonne (comme ami). Donc aucune surprise. Mais ce qu'elle veut au fond ? Je n'en sais rien. Son mari était " résistant belge " en Angleterre !!! Elle est riche. Brasseries, imprimeries. Que ce soit aussi une bourrique cela me ferait bien plaisir. Le contraire me gênerait presque. Le principal est d'obtenir ce Céline démasqué. Dussiez-vous l'imprimer à votre tour ! Le tout est de bien rigoler. Cette femme se pique de littérature, elle a publié divers opuscules " moralisants ", dilutions de sacristie... Tout est donc possible !
      En chasse mon ami ! Du tact !
       A vous
                                                                                                                                                                       LFC

(1) " Tu vas aller faire le chienlit, le " cher maître " à Paris, dédicacer, trouducuter - Tu vas te faire abattre un de ces jours par un vengeur photogénique. 45 Vernes c'est 45. C'est pas des phrases. Si tu ne crèves pas sous les balles tu crèveras des trous de BK. Mais putain tu es, tu veux être - écrivain - c'est tout dire ". (lettre du 10 septembre 1948, qui répond à une lettre de Paraz du 3 septembre : " Je compte aller à Paris à la fin du mois au moment de la parution du Gala des vaches ).

  (Lettres, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p.1080, 2009).


 

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    Annie REICH et Anny ANGEL

  Sa maîtresse juive, Cillie PAM l'introduisit dans les milieux freudiens de Vienne.
 En cette ville brillante, cet antisémite goûtait le milieu intellectuel juif et en recommandait la fréquentation à une de ses maîtresses de Montmartre, Erika, elle-même juive allemande.
  Cette Europe habsbourgeoise l'enchanta toujours...

  Grâce à Cillie Pam, qu'il essaie d'aider de son mieux depuis sa rencontre en septembre 1932, il rencontre Annie REICH et Anny ANGEL, également d'origine juive, inscrites au Parti communiste, psychanalystes spécialisées en traumatisme et perversité infantile, avec lesquelles il discute de politique et de psychanalyse...

  Anny ANGEL : Avant qu'Anny ANGEL émigre en Hollande en 1936 pour fuir les nazis autrichiens, Céline lui propose son appartement à Paris.
  En 1936, elle s'installe en Hollande où elle exerce la médecine pendant l'Occupation  sous une fausse identité, puis gagnera les U.S.A. où elle dirigera des cours de thérapies.

  Annie REICH : en 1938, quitte Vienne pour New York où elle deviendra présidente de la Société de psychanalyse. (Le Petit Célinien, E. Mazet, interview, 2012)

                                 [Premiers jours de juillet 1933.]

                    Chère Cillie

  Je vous suis bien reconnaissant de m'avoir fait connaître Annie Reich elle est aussi gentille que mes autres amies d'Europe centrale et c'est beaucoup dire. Elle m'a dit mille choses tout à fait utiles et m'a rendu en quelques jours presque intelligent.
 Faites mes bonnes amitiés à Annie Angel. Dites-lui que vraiment je pense à son affaire et que plus j'y pense plus j'ai peur de l'avenir - (ou ne le lui dites pas). Ici j'ai retrouvé tous mes petits soucis (en comparaison avec les vôtres).
   J'ai rencontré à Prague des littérateurs bien excités et bien ennuyeux. Je ne voyagerai plus jamais publiquement. Mon narcissisme est ailleurs...
     Affectueusement et encore bien merci -

                                                                                                           Louis.

    Qu'est devenue la petite fille de Hambourg ?

  (Lettres, Pléiade, Gallimard 2009).

                                                                                                               ***
 

  Anny REICH (1903-1971), née Pink : psychanalyste qui a épousé en 1921 Wilhelm Reich (1897-1957). En 1933, Reich ayant une liaison avec la danseuse Elsa Lindenberg, militante communiste de Berlin, Anny divorce et vit avec le Dr Thomas Rubinstein.

  Anny ANGEL-KATAN (1898-1992) : psychanalyste, membre du parti communiste, fille du Dr Ludwig Rosenberg, amie d'enfance d'Anna Freud, épouse en 1924 d'Otto Angel puis de Mauritz Katan en 1937.
 (E. Mazet, Spécial Céline n°25, 2017).

   

 

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   1932. Cillie PAM (AMBOR)

  Professeur de gymnastique rencontrée au Café de la Paix le 4 septembre 1932. Cillie est autrichienne et d'origine juive.
 Ils se lient et quand elle tombe malade, le Docteur Destouches l'installe dans la chambre d'Elizabeth Craig au 98 rue Lepic
où il la soigne avec dévouement.
  Deux semaines commencent ensemble après quoi PAM retournera à sa vie et à son travail à Vienne.
 Aux cours des 7 années qui vont suivre, ils se verront rarement mais leur correspondance fut régulière.
  En 1939, Cillie AMBOR quitte Vienne pour l'Australie après que son mari Max Pam, mort à Dachau le 16 déc. 1938 ait été enterré à Vienne le 19 janvier 1939.

 

                                        A Cillie AMBOR
                                                 
                                                                                                     Dimanche [25 septembre 1932]

                   Chère Cillie

     Vous voici à Vienne au milieu des popos. Mon rêve. J'ai bien reçu votre lettre du train. Vous avez été tout à fait délicieuse avec moi et je suis bien content que vous vous soyez un peu amusée en ma compagnie.
  Vous possédez mille charmes et qualités en plus d'un superbe et inoubliable " Popo ". Seulement il faut devenir plus positive et ambitieuse. Songer à l'avenir. En un mot refaire votre vie, sur des principes bien utilitaires. Ce n'est pas gai je le sais bien. Mais c'est encore plus triste de ne plus avoir de jeunesse, ni de popo, ni d'argent. Et tout cela est vite arrivé. Je songe à vos parents de Munich qui doivent connaître des gens riches...
   Je vous aime bien et j'ai peur de l'avenir pour vous. Ce romantisme de la médiocrité et des petites économies ne prend du charme qu'avec une grande passion...
  Vous n'avez plus, vous n'aurez plus de grande passion. Il faut s'organiser pour la paresse et le confort. Il pleut enfin aujourd'hui mais le Soleil menace de traîtres retours...
   Je ne serai complètement tranquille qu'à la Toussaint, fête des Morts, alors il pleut vraiment...
    Je vous embrasse chère mignonne Cillie, écrivez-moi et pensez à moi dans le présent et dans l'avenir.

                                                                                                                            Louis

 (Lettres Pléiade, Gallimard 2009).

                                                                                                            ***
 

                                                                                                        A Cillie AMBOR
                                                                                               
                                                                                                    [octobre 1936]

                Chère Cillie

   Te voici donc parvenue presque au terme de ton voyage ! (1) Enfin tu vas être heureuse - du moins je l'espère ! Toi si gentille, si profondément bonne, toi que j'aime tant. J'aurais bien voulu t'épouser aussi Cillie si j'avais été riche. Hélas ! tu sais que ce n'est pas le cas.
     Je suis revenu de Russie, quelle horreur ! quel bluff ignoble ! quelle sale stupide histoire ! Comme tout cela est grotesque, théorique, et criminel ! Enfin !
 Mais si Cillie, on veut ma mort. Je n'invente rien ! Lis encore ce journal.
(2) J'en reçois comme cela chaque semaine. Cela n'a pas beaucoup d'importance. Quelle importance ? Aucune en vérité - aucune. Allons porte-toi bien Cillie et écris-moi aussitôt délivrée !
        Affectueusement à toi
                                                                                                                         Louis

(1) Sous la plume de Céline, on ne peut qu'être frappé par l'emploi du mot pour désigner le terme d'une grossesse.
(2) Sans doute Céline avait-il fait état de ces menaces dans une lettre précédente. L'article qu'il envoie à Cillie est probablement le numéro du Merle blanc du 3 octobre.

 (Lettres, La Pléiade, Gallimard 2009, p. 513).



 

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     Erika IRRGANG

 Un soir, au début de la Débâcle économique de 1932, il recueillit chez lui, 98 rue Lepic, une " étudiante " famélique. A bout de ressources, Erika IRRGANG vaguait, allemande, dans les rues de Montmartre.
 (...) Dans le lit où Céline repose avec cette israélite, ramassée au ruisseau, il suscite une Féerie médiévale. (...) Son labeur au Dispensaire de la rue Fanny terminé, ce Docteur-Chevalier la retrouvait, le soir, au " Pigalle's Tabac ", rue de Clichy. (...) Nous flânions, écrit-elle, à travers la nuit nocturne d'un quartier mal famé. Il parlait avec de vieux ivrognes et de pâles prostituées. Il donnait à un pauvre diable, aux poumons rongés, une entrée pour un des refuges municipaux, haussait violemment les épaules lorsque le malade déchirait le papier devant nos yeux. (...) Pour m'égayer, il me proposa une fois, après une telle ballade dans la nuit, de regarder le lever du " soleil " au Bois de Boulogne. C'était un matin magnifique. Nous parlions peu et nous ne rencontrâmes personne jusqu'au moment du petit déjeuner dans un café du Parc.

  (...) La vague d'antisémitisme se levait sur la Silésie, sans que Paris s'en souciât outre mesure. Céline ne renonçait pas aux fidélités de la tendresse. Ses voyages vers la " Princesse lointaine " le conduisirent pour la première fois vers les plaines de l'Est européen où il reviendra lui-même en réfugié dans quelques années. Dans le ghetto de Breslau, Céline alla manifester sa puissance protectrice de " chevalier-barde ". Il savait quels dragons nazis prenaient corps dans la cité, alors allemande, aujourd'hui polonaise.
 A l'Occident comme à l'Orient, l'Europe solidaire du désastre économique américain préparait sa propre catastrophe. Les avertissements angoissés que Céline multipliait contre la guerre insensée, dans ses violents pamphlets, n'étaient pas des exercices intellectuels. Ils ne doivent jamais être séparés de l'attitude qu'il adoptait concrètement dans sa vie.
 
   Dès 1936, Erika IRRGANG émigra à Cambridge. Céline l'avait avertie avec une sévère sagesse, des holocaustes dont Hitler menaçait les Juifs. Le Déluge qu'il avait débusqué dans les nuits de Paris 1932 s'est enflé et allait prendre des proportions planétaires, mais aussi, lucifériennes. L'œuvre de Céline n'est point un jeu d'Intellectuel, d'un croyant sans les œuvres.
  Dès qu'il apprit qu'Erika IRRGANG s'était évadée de l'Allemagne nazie il lui écrivit : " Je suis très heureux de vous savoir à Oxford. J'irai sûrement vous voir bientôt... Quel plaisir vous devez avoir d'être sortie de Germanie. Mon Dieu, quelle démence, quelle sale dégoûtante horreur ! "

  A Paris, en 1932, toute l'intelligentsia républicaine croyait stupidement à la Paix d'Aristide Briand, à la démocratie chrétienne, au Désarmement, alors que s'ouvrait une " école de cadavres " pour tous ceux qui déambulaient dans les rues européennes. Les bonnes gens n'imaginaient même pas, tant sont puissants les bourrages de crânes politiques, les hécatombes qui sont très réellement venues sur notre continent.
  Les sommes d'argent fabuleuses qui - nous le savons aujourd'hui - avaient poussé à la guerre de 1914, roulaient insolemment dans les milieux de la politique et de la presse parisienne. Ce n'était plus en 1934 Iswolsky et Pachitch qui menaient le branle, mais l'or n'en suait pas moins dans certaines salles de rédaction et les milieux déterminants.
  (Paul Del Perugia, Céline, p.577, Nouvelles Editions Latines)

 

 

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 En avril 1932, Place du Tertre, Louis Destouches rencontre Irène Irrgang, née en 1911, jeune étudiante allemande, anémiée, qu'il emmène en taxi dans un restaurant. Sa mère s'était remariée avec l'intendant de la forteresse de Neisse, endroit sinistre, et elle était venue à Paris tenter sa chance. Elle avait fait des études de théologie à Breslau, possédait une petite expérience de comédienne, vivait misérablement dans une chambre de bonne rue Chevalier-de-la-Barre, après avoir fait des ménages chez un pasteur à Bourg-la-Reine. Elle ne voulait pas retourner chez sa mère, très puritaine, et préférait se laisser mourir de faim.
  Juive pour Boudillet et pour Gibault, pour Alméras, " il est clair que Céline tient la brune Erika pour juive " alors qu'elle ne l'est pas. Louis l'appelle " Chouchou " puis Erika, son deuxième prénom qu'il trouve romanesque et qu'il attribuera en 1934 à la star de son scénario Secrets dans l'île. Elle passe quelques semaines rue Lepic. " On m'a  cassé le crâne ", lui dit-il, et il lui fait part de bruissements d'oreilles. Il l'emmène au cinéma, au restaurant, aux levers de soleil du Bois de Boulogne ; ils partent en excursion dans des quartiers pauvres, font des courses dans les escaliers de Montmartre en jouant à " Attrape-moi si tu peux ". Il l'emmène sur La Malamoa de Mahé.
  Il lui recommande la lecture de Villon
et de Tolstoï. Quel livre de Tolstoï ? Céline ne citera qu'une seule fois Tolstoï et ce sera dans Bagatelles pour un massacre. Ne confond-elle pas avec Dostoïevski ? Et quel livre de ce dernier ?

 Elle évoque des relations père et fille, d' " un libertin en paroles mais chaste dans ses gestes ". Il aurait " essayé de lui faire l'amour, sans y parvenir ", et " semblait plus à l'aise dans les conversations érotiques " (selon Boudillet). Elle se souvient de sa " tendresse extrême associée à un côté gamin ", de ses soudains changements d'humeur, passant du " père attentionné au grand frère sévère ".
  Elle garde en mémoire un être jeune d'esprit et bienveillant, pas raciste, insomniaque mais en bonne santé, " un être qui souffrait lorsqu'il voyait ses frères humains sans force ou sans désir de se sortir de leur condition et pourrir sous l'influence de la société et de ses institutions. "
  Elle témoigne d'accès de loquacité au milieu de la nuit ponctués d'aphorismes inscrits sur la poutre de la chambre. D'après elle, Céline écrit les dernières pages de Voyage. Il a pourtant écrit à Gallimard le 9 décembre 1931 avoir achevé un roman.
 
   Elle retourne à Breslau en juin, travaille au Beobachter, bi-mensuel nazi. Céline lui rend visite à Breslau, alors qu'elle travaille à Opinion, journal de langue anglaise, anti hitlérien. Céline la revoit à Berlin en 1934, où elle est alors journaliste dans la maison juive Ullstein. Elle recommande à Céline une amie juive dont le mari vient d'être arrêté, puis lui annonce qu'il est temps pour elle de quitter l'Allemagne. Il lui déconseille la France et lui recommande la Suède. En mars 1936, " non par racisme, mais pour raison de conscience ", elle gagne Cambridge où Céline la retrouve après la publication de Mort à crédit. Elle s'est mariée, s'appelle Landry, a un enfant, mais son mari vit en Hollande, et elle est retombée dans la pauvreté.
  En octobre 1937, Céline lui annonce la venue de Mahé à Londres où elle se rend en décembre pour rencontrer ce dernier. La relation épistolaire s'arrête là. Elle reçut de Céline quarante-deux lettres qu'elle se proposait de communiquer à Lucette Destouches le 9 octobre 1961, et qui furent publiées en 1965. Alméras la contactera en 1969 (Dictionnaire Céline, p.447). Et elle disparaît, ayant publié un roman sous le nom de Nataly Landor, mais laissant une biographie et un témoignage très lacunaires...
 (Spécial Céline n°17, juin, juillet, août 2015).

 

 

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   1932 - Dora DORIANE.

  Danseuse nue au Casino de Paris et au théâtre Marigny.
  (Eric Mazet, Spécial Céline, hiver 2015).

 

 

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  1931- L'inconnue de Genève.
 

 
" Je ne pouvais plus m'arrêter. 16 ans à peine. "
 (Carte postale à Henri Mahé, 13 janvier 1931).

    Margaret SEVERN. Danseuse.

  " Tu vas voir ce Trois mâts mon ami ! Le vrai de vrai ! Elle parle à peine le français, mais elle est infiniment sensible, on lui parle par brises et zéphyrs, mais tu verras ce derrière et ces cuisses mon ami. Il y a de quoi juter pour vingt ans...
 (Ibid).

   Drena BEACH.

 Américaine, actrice et danseuse, vedette au Marigny. Elle aurait été à Chicago la maîtresse d'Al Capone. En juillet 1931, à Pau, il va avec elle au bordel : " Nous fûmes au bordel (mais ceci secret) et avec quel trois-mâts mes empereurs ! Je me suis tellement agité que j'en ai un furoncle qui me bouffe la cuisse. "
 (Carte postale à Henri Mahé, Pau,10 août 1931).

   Mona DOLL.
 
 Danseuse. " Quant au trois-mâts gracieusement escorteur, c'est la Mona de New York, mélancolique beauté qui, au Casino de Paris, exécute en frac pailleté, chapeautée huit-reflets, la danse de la canne. "
 (Ibid).

  Hélène HOWELL.

 Née en 1903, équilibriste hawaïenne, mariée avec le danseur Solon Burt Harger qu'un amant jaloux découpera en morceaux.
 (E. Mazet, Spécial Céline, hiver 2015).

  Sans compter " Ma Jonque ", une Chinoise ramenée de Londres, Muscha, un mannequin russe...
 (Joseph Vebret, Céline L'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p. 138).

 

 

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   Nane GERMON (de son vrai nom, Germaine, Hélène NANNON est une actrice française 1909-2001).

  Elle a parcouru le cinéma français des années 1930 à 1990 avec une longévité étonnante. Elle est restée dans l'histoire du cinéma pour ses participations aux chefs-d'œuvre que sont la Belle et la Bête ou l'Auberge rouge.
 
  Mais ses autres prestations, de Remorques à Justice est faite, en passant par Des gens sans importance, sont remarquables.

  Elle débute au cinéma dans Une faible femme de Vaucorbeil (scénario de Jacques Deval) et au théâtre dans Tessa de Giraudoux en 1934.

   Elizabeth Craig absente, elle fit une escapade avec le Docteur Destouches en Hollande.
 
   (Spécial Céline n°6, août, sept.-oct. 2012).

 

 

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  1930 - Paulette LADOUX.

  Ouvrière d'usine à Clichy, modèle de Mireille dans Mort à crédit. " La Mireille en plus d'un cul étonnant, elle avait des yeux de romance, le regard preneur, mais un nez solide, un vrai tarin, sa pénitence. [...] On a quitté ma belle légende pour discuter avec rage si le grand désir des dames, c'est pas de s'emmancher entre elles...
  Mireille, par exemple si elle aimerait pas bourrer un peu les copines ?... les enculer au besoin ?... surtout les petites délicates, les véritables gazelles ?... Mireille qu'est
balancée en athlète des hanches... du bassin... " (Mort à crédit).
 
   Elle couche avec Elizabeth pour offrir à Louis un de ces spectacles dont il raffole : " Paulette, malgré les juvéniles curiosités de ses treize printemps, malgré ses deux frères aînés, malgré les voisins non moins ardents et malgré " un petit tempérament " Paulette restait vierge !... Ah ! vous saisissez à présent mon association d'idées ? Comment pas davantage ?... Alors, contre un autre point, je vous rappellerais que Lili était une " femme faite " et même joliment, admirablement, merveilleusement bien faite ! Là, je vous gâte ! "
 (H. Mahé, La Brinquebale avec Céline, in Céline, E. Brami, 2003, p.338). 

  Mme Georges BLOCH.

 Jeune épouse du minotier des Blés de France, juive. " Eh bien, moi, je vous garantis que la ravissante mutine petite Bloch ne laissait guère de temps à Moana de suspendre sa sensibilité le restant de la semaine... Mais quand les deux mignonnes se mettaient " à table " [...], Crésus Bloch, exhibitionniste farfelu et voyeur incontinent surgissait dans un rugissement au beau milieu du repas, dérangeant l'ordonnance des plats, créant la confusion... Son truc à lui !... Sa joie !... Et son amusante épouse avait souvent droit à un caillou de quelques carats en remerciement des scènes galantes dont on le régalait... "
 (Ibid. Moana tendre amie de Mme Bloch, in Céline, E. Brami, 2003).

 

 

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   ELIZABETH à Genève.

  C'est donc à Genève, où Céline travaillait pour la SDN, qu'il rencontra celle qui deviendra la dédicataire de Voyage au bout de la nuit et dont il dira vingt ans plus tard : " Quel panthéisme douloureux et espiègle à la fois. Quelle poésie... Quel Mystère... Elle comprenait tout avant qu'on en ait dit un mot. "
 
La scène se passe à la fin de l'année 1926. Céline a alors trente-deux ans et flâne dans les rues de Genève. Devant la vitrine d'un libraire, il remarque une jeune femme très belle. Henri Mahé la décrira ainsi : " De grands yeux verts cobalt... Un petit nez fin... Une bouche rectangulaire sensuelle... De longs cheveux or roux tombent en boucles sur ses épaules... De petits seins fermes et arrogants... le cul aussi, bien haut !... Des jambes de danseuse... A s'en faire un collier. "
 
  Elizabeth est Américaine et a vingt-quatre ans. Elle vient de sortir du sanatorium où ses parents l'ont fait entrer pour
soigner une tuberculose. Ils sont venus la rejoindre avant de repartir à Paris avec elle. Céline s'adresse à Elizabeth et lui demande si elle apprécie l'auteur dont elle observe attentivement le livre. " Je suis sûre qu'il ne lui avait pas fallu deux minutes pour voir que je n'étais ni française ni suisse, dira-t-elle. Aussi s'est-il adressé à moi en anglais. Je ne me souviens même plus de quel auteur il s'agissait. J'ai répondu : " Je ne sais rien de cet auteur, mais cela m'a l'air d'être un livre merveilleux. "

 
A l'époque, je m'intéressais à tout ce qui était en rapport avec l'histoire. L'histoire de différents pays, de villes comme Paris, ce genre de chose. (...) Je lui dis que j'adorais danser, nous avons parlé de danse, et je lui dis que j'avais été une danseuse. Je dis " j'avais été ", parce que je ne pensais pas pouvoir y arriver de nouveau. Il sembla intéressé : " Entrons, je vous montrerais quelques livres qui vous plairont si vous êtes intéressée par l'histoire. "
 
Il m'en montra un qui me plut en effet, que j'achetai, et que j'ai gardé des années. C'était un livre sur Paris. Puis il dit : " Laissez-moi vous montrer des œuvres de certains vrais auteurs français, différents de tous ces livres romantiques dont les Américains raffolent. " Ensuite, nous avons fait quelques pas ensemble, et voilà. Au moment de nous séparer, il m'a demandé : " Où vivez-vous ? Je lui dis : Avec mes parents, à l'hôtel. " Il demanda : " Puis-je passer vous voir demain ? - Volontiers, dis-je, cela me fera un grand plaisir. " C'était un samedi. (...

   Après cela je suis retournée à Paris. J'habitais dans le Quartier Latin... J'y avais un appartement avec une amie qui venait des Etats-Unis aussi. Nous habitions là toutes les deux pendant quelques temps. Louis revenait de Suisse et était sur le point de partir pour l'Afrique, et nous nous sommes revus à ce moment-là. Il est venu à l'appartement et mon père et ma mère étaient là, nous sommes sortis ensemble et ensuite il est parti pour son voyage.
  A peu près deux ou trois mois plus tard il est revenu. Nous sommes sortis ensemble à nouveau et voilà c'était fait... Et ce fut une belle histoire d'amour pleine de passion. "
  (Jean Monnier, Elizabeth Craig raconte Céline, BLFC, 1988).

 

  ELIZABETH  CRAIG.

 Ancien responsable des départements de français et d'italien à l'Université de Stanford, Alphonse JUILLAND, auteur d'études remarquées sur le langage de Céline, fut mis en alerte, lisant la biographie de François Gibault, par cette phrase anodine : Il n'est pas impossible qu'Elizabeth Craig soit encore de ce monde...
  Tel fut le point de départ de la quête de Juilland qui, après mille obstacles, aboutit enfin au but recherché en avril 1988 à San Marcos, en Californie.
  (...) Dans son livre " Elizabeth et Louis ", il conduit à reconsidérer d'un
œil neuf l'expérience cruciale vécue par le docteur Destouches entre 1924 et 1932 où le Voyage, éclatant comme une bombe, imposa le nom de Louis-Ferdinand Céline et réduisit soudain en miettes des pans entiers de la littérature contemporaine.
 
   Déjà, en 1947, Céline du fond de son exil danois, oubliant la légende sulfureuse qu'il avait si bien répandue, écrivait à Milton Hindus : Quel génie dans cette femme ! Quel esprit, quelle finesse... quel panthéisme douloureux et espiègle à la fois. Quelle poésie, quel mystère... Elle comprenait tout avant qu'on en ait dit un mot. Elles sont rares les femmes qui ne sont pas essentiellement vaches ou bonniches. Alors elles sont sorcières et fées...
 
Depuis leur rencontre à Genève, où Louis, chargé de mission à la SDN, connaissait une certaine aisance, jusqu'au dispensaire de Clichy et à leur vie commune à Montmartre, Elizabeth raconte leur longue liaison, et la fraîcheur du souvenir, la minutie des détails, l'intensité des scènes revécues, font de nous les spectateurs d'un film que Juilland déroule sous nos yeux stupéfaits et dont le foisonnement inépuisable nous poursuit jusqu'à la hantise.

 (...) Nous connaissons tous cette négation constante et sarcastique du sentiment chez Céline, et son dégoût des pâmoisons élégiaques touchant le cœur et les fôammes ! Mais quand Juilland pose la question : Etait-il jaloux ?, la réponse d'Elizabeth fuse : Et comment ! tandis que sa réputation d'impuissance la fait éclater de rire. Et de préciser qu'elle eût parfois souhaité que ce fût le cas, mais que quatre ou cinq fois par jour n'étaient rien pour lui, et qu'en fait leur relation, à l'origine, fut surtout sexuelle. Puis le bonheur vint, fait de goûts communs, de curiosités semblables, des mêmes aspirations esthétiques, et des attentions sensibles et raffinées qu'il savait multiplier autour d'elle.
 
  Que notre barde celtique ne se soit pas précisément conformé, durant cette liaison, au mythe de Tristan et Iseut ne fait rien à l'affaire, non plus que la complaisance occasionnelle et fugitive d'Elizabeth (à deux reprises) à des séances érotiques plus ou moins scabreuses. Elle aimait Louis en dépit des incartades qu'il lui avouait et se sentait aimée de lui, point. Et les questions de Juilland, les réponses d'Elizabeth soulignent l'abîme qui sépare l'acharnement célinien à proclamer que l'amour n'est qu'un mot obscène, et les lettres désespérées adressées à la darling one sur le ton de " Ne me quitte pas... Ne me quitte jamais... ". On se croirait dans la chanson, si poignante d'ailleurs, de Jacques Brel, parmi les " frères humains " qui peuplent, bouleversants fantômes, les déchirants poèmes de Villon.

  A plusieurs reprises, Elizabeth revient sur le côté tragique de Louis, sa crainte perpétuelle d'immenses catastrophes. Cela s'accentua au fur et à mesure qu'il écrivait le Voyage, dont elle sentait bien la puissance et le souffle, mais dont les pages qu'il lui disait rebutaient la jeune Américaine optimiste qu'elle persistait à être. En vain s'étonnait-elle de le voir s'estimer proche des misérables qu'il s'obstinait à lui montrer dans les plus sinistres banlieues. C'était comme s'il avait eu pour mission de se confondre à eux, de vivre leur désolation, afin de mieux l'exprimer, de les aider, de les sauver, peut-être ?
  Elle était d'autant moins convaincue qu'il ne lui cachait rien de ses doutes, sur sa valeur de médecin aussi bien que sur son talent d'écrivain. Il en vint ainsi à ressentir comme une trahison envers les pauvres qu'il soignait (au dispensaire de Clichy), les moments heureux vécus avec Elizabeth. Elle avait trente et un ans, et Louis la voyait toujours comme une lumineuse perfection.
  Mais elle sentait que le temps jouerait contre elle et ne pouvait s'imaginer vieillissante auprès de lui. Mieux valait considérer comme un songe ces merveilleuses années si légèrement parcourues. La réalité, c'était pour Louis son destin d'écrivain, pour elle le retour aux " States ", avec leur code étriqué, leurs conventions puritaines, et leur confort assuré quand l'occasion  s'offrait d'une vie calme, tranquille et respectable, dans le sillage familial, avec pour compagnon un agent immobilier optimiste, entreprenant et sans histoire, comme Ben Tankel. 
  Ainsi décida-t-elle, non sans peine ni regrets, on le conçoit, préférant s'ensevelir dans la fuite, le silence et le mystère, plutôt que d'altérer l'image éblouie qui, au prix de son départ, resterait à jamais gravée, elle le savait, dans le c
œur de Louis.
 
   Et l'antisémitisme de Céline, qu'en pensait-elle ? Quand Juilland lui pose la question, elle ne comprend pas. Tout ce qu'elle a remarqué, c'est qu'il avait d'excellents amis juifs à la SDN et qu'il les estimait beaucoup, en particulier le docteur Rajchmann. Il les plaisantait bien, parfois, mais ni plus ni moins qu'il le faisait avec d'autres.
  En vain Juilland l'assure-t-il que, pour certains témoins, l'antisémitisme de Céline a été déclenché par son mariage à elle, Elizabeth avec un Juif. Elle éclate de rire. Comment l'aurait-il su quand elle n'avait pas la moindre idée que Ben fut juif ou pas. Incidemment, elle remarque que, dans la société américaine de cette époque, les Juifs, plutôt que de se manifester en tant que tels, aimaient mieux ne pas se singulariser et se voulaient simplement citoyens comme les autres. A quoi elle ajoute : " Thank's God, les temps ont changé... "

  Ce qui dominait, dans le souvenir d'Elizabeth, c'était la générosité de Céline, l'inquiétude qui le hantait devant la répétition probable de l'horrible tuerie de 14-18. Cette guerre à venir, il s'était mis en tête que la France n'avait pas à s'en mêler. D'où la fureur de Bagatelles et des pamphlets suivants contre tous ceux qui entraînaient le pays, au mépris de son propre intérêt estimait-il, à s'aligner sur la vindicte juive.
  Le grand mérite du livre de Juilland et des souvenirs d'Elizabeth qu'il a su recueillir est de nous conduire, je le répète, à revoir de plus près tout ce qui a pu être écrit sur Céline.
 
  Seul, Pol Vandromme, à propos des pamphlets, a eu le courage de mettre les pieds dans le plat. Rompant avec les airs dégoûtés des cuistres, il a dénoncé le distinction arbitraire qui consiste à opposer le " bon " Céline, auteur de romans que l'on ne peut décemment ignorer au " mauvais " Céline, auteur de pamphlets " abjects ". Et de souligner cette évidence, constamment niée et rejetée par les larbins du conformisme intellectuel : L'esprit des pamphlets est le même que celui des romans... On ne juge pas ces fables énormes, torrentielles et effervescentes, qui mettent le délire au service d'une raison aux abois comme on juge les petits traités du bon sens exsangue. On ne s'occupe pas de Maldoror, comme de l'Amérique de Georges Duhamel..."
 
(...) Oui, Elizabeth lui connaissait un penchant pour l'Allemagne. Il respectait l'adversaire, son sens de l'effort, sa discipline. On sait ce qu'il advint, et l'explosion de son désenchantement devant l'incapacité hitlérienne à étendre à l'Europe le moindre élan social et communautaire, dépouillé de petitesses nationalistes.
 
  Comme Nietzche l'avait annoncé dans une formule déjà reprise, dès la dernière guerre mondiale, dans les Considérations d'un apolitique de Thomas Mann, Tout finira par la canaille.
 (...) N'oublions pas que dans un pays où les plus obscurs plumitifs se prennent d'autant plus au sérieux que l'opinion les considère comme des vaches sacrées, l'ironie ravageuse de Céline à l'égard des " messages " et des gens de lettres ayant pignon sur rue était déjà un crime inexpiable. Il avait le vice des intellectuels, il était futile... Comment osait-on proférer de telles insanités ?
 
  A la meute de ses accusateurs déchaînés, il jeta, comble de dérision, sa fameuse lettre au " Crapouillot ", qui le résume tout entier, et que la longue rêverie provoquée par les souvenirs d'Elizabeth rappelle invinciblement.
  Voilà les choses.
 Mon régiment a pris son poste de combat à Sorcy-sur-Meuse le 2 août 14.
  Y avait des affiches officielles :
la mobilisation n'est pas la guerre.
                                            Signé : Poincaré.
   Ensuite y a eu la proclamation :
Cavaliers, haut les Coeurs ! Les regards fixés sur les lignes bleues des Vosges. " Les cosaques de Rennenkampf sont à une étape de Berlin. Le rouleau compresseur russe sauvera l'Europe de la Barbarie teutonne. "
  Depuis je suis resté abruti. J'attends.
 Il m'est arrivé bien des choses et des pas marrantes, bancalo, indigne que je suis. On m'a tout pris. On m'a foutu plus bas qu'une merde. Tant pis. J'attends. Je crois à Poincaré. Je crois à Rennenkampf. Je crois au rouleau. Je crois à la France. Je crois au Crapouillot. Je crois à l'Humanité meilleure. Je crois à toutes les lignes bleues du monde. A la ligne Maginot même. Qu'on la prolonge jusqu'à la mer. Je l'ai connu Maginot. Il était au lit à côté de moi au Val de Grâce. S'il avait seulement vécu on aurait pas détruit son mur. Voilà l'Histoire vraiment secrète. "
 
Tout est dit. Tout commentaire serait vain. Restons-en là pour cette fois.
      Jacques D'ARRIBEHAUDE.  (BC n°120, septembre 1992).

 

 

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   JUNIE  ASTOR, magnifique comédienne qui reçoit en 1937, le prix Suzanne Bianchetti qui couronne le talent le plus prometteur.

 
Rolande Jeanne Risterucci dite Junie Astor (1911-1967), a rencontré Céline en 1933 alors qu'elle travaillait à l'adaptation du Voyage avec Abel Gance. Elle lui présente son ami et amant Jacques Deval et c'est elle qui pilote Céline à Los Angeles en 1934 quand il y séjourne pour essayer de ramener en France Elizabeth Craig.
  Elle tourne avec Le Vigan et sera du voyage de mars 1942 à Berlin, avec Danièle Darrieux et Viviane Romance, au cours duquel elles rencontrent Hitler.
 (Joseph Vebret, Céline l'Infréquentable, Jean Picollec, mai 2011, p.137).

  " Je suis venu vous voir 120 soirs de suite. Toujours je voulais vous parler et jamais je n'osai... Et plus vous jouez pour moi et plus je m'émerveille du merveilleux don de vous-même, de votre corps que je pressens... de votre esprit surtout (ô surtout lui !) qui l'anime oui, divinement.

 [...] Partout où vous jouerez j'irai vous admirer. Je ne comprends plus la vie sans vous.
  Au seuil de cette nouvelle année, je prie pour vous, pour votre âme, pour votre beauté. Comme je voudrais moi aussi savoir écrire des pièces, pour vous - pour vous seule... "

                                                                            Lettre de Céline à  Junie ASTOR, 1933.

 


 

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  Jeanne CARAYON.

 A Vérigny, lorsque Jeanne me parlait, seul comptait vraiment Céline. " Je l'ai connu pendant la période 1928-1934, avant la période tragique. " " Il ne se livrait pas volontiers. " " Moi je suis familier, je ne suis pas intime. " Il était très gai et très pessimiste ", son regard " plein de malice espiègle " devenait celui d'un visionnaire quand il était obsédé. "
 " Je vois l'endroit de la pièce où il m'a dit : " Je ferai naufrage... j'irai en prison. " " L'obsession de la mort, ça commençait avec moi, oui... " Hygiéniste toujours il lui recommandait de promener son bébé en landau dans les allées du cimetière des Batignolles mais il ajoutait que lui-même n'y allait pas " à cause de cette petite odeur... "

  Autres traits marquants, la frugalité de Céline : " ceux qui mangent deux fois par jour, c'est des goulus ", sa phobie de l'alcool : " non mon petit on ne me tiendra jamais par là " et " son obsession de l'argent venant de sa peur de manquer ". Jeanne relève une apparente contradiction : " par contre il avait des clients gratuits, dont le concierge, dont moi " et cite Montherlant : " l'homme est un tissu de contradictions et d'incohérences ".
  Interrogé sur la raison de ses débuts d'écrivain, il répondait : " l'argent ". Jeanne y voit plutôt l'expression d'une " fonction naturelle " ou comme l'a dit simplement Céline : " j'écris comme je fais caca ". Elle a toujours entendu dire que la rédaction de Voyage au bout de la nuit n'a pas duré moins de quatre ans, sans d'ailleurs de mention de L'Eglise. " Il travaillait aussi la nuit. A la fin, il était ascétique, dépourvu de sa substance. "

 Mais les années passant, est venue une " obsession des Juifs ". Il n'a attaqué les Juifs que puissants. Il s'est tu quand ils sont devenus persécutés " m'a dit Jeanne lors de l'entretien. Dans la lettre du 6 décembre 1979 dont les lignes suivent, elle reviendra sur le sujet suite au renouvellement de ma question.
  " Il y a dans Montherlant, que Céline " n'a pas lu ", la clé de cet antisémitisme. C'est le " tout vient des êtres " tiré d'un chapitre du Songe, mais la formule revient dans l'œuvre. Elizabeth Craig a été " soufflée " à Céline (il me l'a dit) par un Juif. C'est un médecin juif (d'origine polonaise, je crois) qui l'a " sorti du dispensaire " de la rue
Fanny, à Clichy (il me l'a dit encore). Ce qu'on a appelé sa démission ne fut qu'une formalité quasi forcée. Ce n'est qu'après ces faits que l'antisémitisme a pris chez lui une allure forcenée. Quand je l'ai connu, en 1928, il n'apparaissait jamais dans ses propos. "

  Le dernier temps de l'entretien est consacré au travail de la " secrétaire " de Voyage au bout de la nuit. Face à moi Jeanne Carayon conçoit la vie " comme un poème... C'était bien naturel qu'il m'apporte son manuscrit ". Elle est " la première lectrice après la Vitruve ", c'est le nom que donne Céline à madame Chenevier à qui Jeanne va dicter le manuscrit. " Puis ce sera madame Duguay, la dactylo de Marie Canavaggia, qui est morte. "
  Lorsque Céline lui lit son texte dactylographié, elle a l'impression qu'il tient toute la pièce. Jeanne représente " la grammaire ". C'est ainsi qu'elle fut annoncée chez Denoël : " Elle sait la grammaire ". Elle-même fait un rapprochement avec Auguste Destouches ; ce que son petit-fils éprouvait envers lui " ce n'était pas du respect, mais une révérence pour la grammaire ".
  Elle se lève pour aller chercher le dictionnaire qu'elle utilisait alors, La vie étrange de l'argot de Chautard, Denoël et Steele 1931. Céline lui " expliquait avec simplicité les mots crus, et non pas grivois du Voyage ". Elle établit une différence entre Mort à crédit et Voyage " où les mots d'argot étaient éclairés par le contexte ". " C'est ce qu'il faut " a dit Céline.
 
Jeanne Carayon par Charlotte Musson (Musée Elise Rieuf).

  Lorsqu'il lui apporte les épreuves de Voyage, il étreint la jeune femme. C'est un geste qu'il renouvellera à Saint-Germain-en-Laye lorsqu'ils se rencontreront juste avant la déclaration de guerre et qu'il évoquera " le péril jaune ". Là, les " typos " ont corrigé d'eux-mêmes le texte original. Le docteur est " compositeur de musique, c'était sa vocation ". " Mon petit je ne veux pas qu'on touche à ma musique. " Son travail de relecture et de correction, Jeanne le qualifie d' " effrayant ". " Je suis tombée malade après. On a dû refaire le livre. "
  Le 7 décembre 1932, jour du Goncourt, écrivain et secrétaire se retrouvent chez Denoël rue Amélie après l'annonce du résultat. Personne n'avait prévu l'échec. Pour Robert Denoël, Céline allait remporter le prix, " c'était dans le sac ". Céline saisit Jeanne par le poignet : " Ne me laissez pas seul ". Rue Lepic, il lui montre les dessins de Colette, " une enfant élevée par sa mère ". A ses côtés " il s'assied sur le divan, pose la tête sur ses genoux, dort ".

  Les derniers mots de notre entretien sont pour les enfants, les petits comme Michel ou les " très jeunes filles du pensionnat " que Céline soignait, ou encore sa fille " profondément aimée ".
  Jeanne m'écrira douze fois entre 1976 et 1981, toujours avec le souci de me " dire " Céline.

     Lettre du lundi 21 mars 1977.

  J'ai été très sensible à votre lettre, à la pensée que vous avez eue pour ma tristesse en apprenant la mort de Marie Canavaggia. C'est le 4 octobre de l'année écoulée qu'une lettre de ses deux sœurs m'en a apporté la nouvelle. C'est tout près de chez elle, à un carrefour du boulevard de Port-Royal, que Marie a été renversée par une voiture de livraison, emportée sans connaissance à l'hôpital Cochin où elle s'est éteinte après neuf jours passés dans le coma.
  Vous garderez le souvenir de la visite que vous lui avez faite. Les deux mots que vous employez, " sensible et discrète " conviennent à l'amie qu'elle fut si longtemps pour moi. Elle fut une traductrice remarquablement douée. J'ai parfois pensé que certains auteurs avaient gagné en passant par sa plume. C'est moi qui avais envoyé Céline chez elle quand je suis partie pour l'Amérique. Lui-même m'en a exprimé un jour toute sa satisfaction. Elle a été fidèle en un temps où c'était parfois dangereux. Nous ne passions guère de semaines sans nous téléphoner. Je ne m'habitue pas à ce silence glacé des morts.

  Pour Nord, j'ai corrigé à la place de Marie les épreuves de la collection Folio (Gallimard) qui ont eu pour texte de base l'édition de la collection Blanche de 1964. J'ai signalé certaines fautes qui m'ont paru indiscutables et que l'auteur aurait certainement accepté de corriger. Je sais qu'elles ont été soumises à Mme Lucette Almanzor et à l'exécuteur testamentaire et les corrections acceptées pour la plupart.
   En consultant mon carnet de travail je vois que j'ai rendu les épreuves à la fin de la première semaine de septembre 76. Je regrette de n'avoir pas à ma disposition un exemplaire Folio pour vous l'envoyer - et je ne compte pas me rendre tout de suite à Paris.
  (Jeanne Carayon (1903-1985), par Marie Alchamolac, Année Céline 2006, Du Lérot éditeur).


 

 

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  1925- Mlle PALLAS.

  " Elle avait 12, 13 ans, sa maman qui avait un certain sens de l'existence, l'amena au dispensaire consulter le docteur Destouches :
 - Docteur, que pensez-vous de ma fille ? Belle, n'est-ce pas ?
 - Certainement, madame ! belle !... certainement !...
 - Je voudrais qu'elle soit putain !...
 - Certainement, madame ! certainement !...
 - Alors, j'ai pensé que vous pourriez lui rendre " le petit service " et que vous la présenteriez ensuite à des messieurs bien...
  Abasourdi, il se récusa poliment. Trouille vache du chantage. Police des mœurs et conseil de l'ordre... "

  Il la recommandera cinq ans plus tard à Mahé comme modèle : " Elle a 18 ans maintenant. Elle ne baise qu'au comptant. [...] Elle pose pour le nichon. " (Lettre à H. Mahé).
 (La Brinquebale avec Céline, in Céline, E. Brami, 2003).

 

 

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   1923 - Blanchette FERMON.

 " Une des rares filles qui aient compris mon immense lyrisme... peut-être la seule.
 (Lettre à Blanchette Fermon, 27 avril 1927, Tout Céline 3, 1987)

 " Grande belle, pourquoi ces larmes ? Il faut vivre. Courage ! Expier est toujours une tristesse, nous ne savons pas convenir de nos fautes. Nous voulons trop et pas assez. Ainsi passe la jeunesse, inutile et ridicule chez la plupart d'entre nous.
  Chez moi. [...] Vous êtes, Blanchette, une grande, belle et bonne créature. Vous auriez mérité le bonheur si vous aviez été très riche. Tout est là voyez-vous... "
 (Lettre à Blanchette Fermon, 28 juillet 1924, Tout Céline 2, 1983).

 

 

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  1922 - Maria LE BANNIER.

  Maîtresse officielle de son beau-père Athanase Follet. A Rennes, ils se partageront ses faveurs.

     Germaine THOMAS.

  Femme d'un confrère rencontrée en Bretagne. Il ira la rejoindre de temps à autre lorsqu'elle se retirera à Pau, il en profite pour visiter les " Bobi " (bobinards) de la région.  

   (F. Gibault, Céline 3, in Céline, E. Brami, 2003, p.331).


 


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      Edith FOLLET.

  (...) La Fondation Rockefeller, qui était dotée de moyens financiers considérables, avait en effet décidé, peu avant, d'envoyer en France une mission pour lutter contre la tuberculose - fléau qui paraissait alarmant chez nous. Le Dr Follet, le futur beau-père de Céline qui présidait le Comité départemental d'Ille-et-Vilaine de lutte contre la tuberculose, avait obtenu que les premières équipes de la mission fussent envoyées en Bretagne. Elles y arrivèrent en mars 1918.
  Mais avant de sillonner la Bretagne, Louis, comme les autres collaborateurs de la Mission-Rockefeller, ne manqua pas d'être reçu fort chaleureusement par les notables de Rennes. En particulier par le Dr Follet.
   
  Edith Follet, sa fille, fut frappée par ce garçon un peu sauvage, aux yeux bleus d'un éclat assez extraordinaire, impeccablement sanglé dans son uniforme américain de la Mission-Rockefeller. Sans doute témoignait-il déjà de ces dons exceptionnels de conteur que ses proches se plurent unanimement à souligner. Tous pouvaient rester des heures sous le charme de sa parole précipitée et insolite, de sa faculté de jouer tous les rôles de ses histoires, avec une ironie et une lucidité terribles et cocasses, et d'entraîner ses auditeurs dans des aventures et des réflexions hallucinantes et justes.

  Née en 1899, Edith Follet venait d'avoir dix-neuf ans. Et, de son côté, Louis avait dû être séduit par la grâce et la douceur de cette jeune bourgeoise. Bref, ce fut entre eux, comme on dit, le coup de foudre.
   La guerre s'achevait. Le 11 novembre, jour de l'armistice, la mission se trouva à Dinan. Elle y partagea la liesse de la population. Le 3 décembre, Louis donna sa dernière conférence de l'année à Lamballe. La mission partit ensuite pour le Morbihan et la Loire-Inférieure, mais Louis préféra retourner à Rennes. Pour revoir Edith Follet bien sûr, mais aussi pour préparer son baccalauréat. Il était devenu ambitieux, avide d'instruction sinon de diplômes. Et puis son activité de conférencier lui avait confirmé son goût pour la médecine.
   Par chance, les anciens combattants avaient le privilège de n'être interrogés au bachot que sur un programme réduit, et par épreuves orales uniquement.
 
   A la fin du mois de mars, Louis Destouches rejoignit la Mission Rockefeller à Bordeaux, et c'est là qu'il passa, avec la mention " bien ", la première partie de son bac. Notons qu'il fut interrogé, en français, sur les Pensées de Pascal. Sa deuxième partie, section philosophie, c'est encore à Bordeaux qu'il la réussit, avec la même mention " bien ", le 2 juillet suivant...

  Désormais bachelier, amoureux de la fille d'un notable de province, Louis Destouches n'avait plus d'autre solution, semble-t-il, que de se fixer et de trouver son rang - le plus élevé possible - dans l'échelle sociale.
  Le 19 août 1919, à Quintin, dans les Côtes-du-Nord, où résidait une vague cousine germaine des Follet, Louis Destouches épousa Edith. Le mariage n'avait pas été célébré à Rennes, pour fuir toutes mondanités.
 
   Mais qu'est-ce qui avait bien pu pousser Athanase Follet à donner sa fille en mariage à Louis Destouches ? Il n'ignorait rien de son mariage - illégal - à Londres. Louis n'avait pas de situation . Il n'avait pas d'argent. Il n'avait pas fait d'études supérieures. Fernand Destouches l'avait mis loyalement au courant de toutes les frasques de son fils. Alors ? Certes, Edith l'aimait - et c'était déjà une bonne raison. Follet avait pu aussi apprécier l'intelligence et la forte personnalité de son futur gendre... Mais surtout, Louis était le neveu du secrétaire de la faculté de médecine de Paris, Georges Destouches.
   Athanase Follet était ambitieux, lui aussi. Il espérait que l'intervention de Georges Destouches lui permettrait de décrocher le poste de directeur de l'Ecole de médecine de Rennes. Espérance récompensée : il l'obtint après le mariage !
   Louis, de son côté, s'apprêtait à faire sa médecine. Le Dr Follet et sa femme s'engageaient par contrat à verser une pension aux nouveaux mariés durant la durée des études de Louis.

  Après avoir réussi ses trois premiers examens, Louis Destouches partit pour Paris au cours du troisième trimestre de l'année 1922. Il y fit un stage à la maternité Tarnier, dans le service du professeur Brindeau. Surtout, il quitta l'école de médecine de Rennes qui n'avait plus compétence pour enseigner au-delà de ce niveau, et s'inscrivit à la faculté de
médecine de Paris. C'est là qu'il réussit son cinquième examen en mai et juin 1923. Le 19 octobre, il reçut l'autorisation d'exercer la médecine avant la soutenance de thèse. C'était à l'époque une pratique assez courante.
  Céline, qui avait assuré à Rennes, durant l'été, une série de remplacements médicaux, regagna Paris en novembre 1923. Edith vint le rejoindre. Ils s'installèrent en meublé.
  (...) Le 1er mai 1924, il soutint cette thèse devant les professeurs Brindeau et Follet, et le professeur Gunn de la Fondation Rockefeller. La mention " très bien " lui fut accordée par ce jury dont chacun des membres le connaissait personnellement.
  Docteur en médecine, il aurait pu s'installer à Rennes, retrouver le confort et la sécurité paisibles d'une vie domestique et bourgeoise, et espérer reprendre un jour la clientèle de son beau-père... Il n'y songea pas une seconde.
  La recherche médicale ne cessait de l'intéresser. Allait-il entrer à l'Institut Pasteur ? Sans doute l'aurait-il fait si un stage rapide accompli en novembre 1923 n'avait achevé de le dégoûter de cette morne entreprise bureaucratique qu'il peignit, dans le Voyage, sous le nom d'Institut Bioduret Joseph. Les professeurs Emile Roux et Serge Métalnikov qu'il y avait rencontrés se reconnurent plus tard dans ce roman sous les traits de Jaunisset et de Parapine.

 (...) Louis restait un hygiéniste de goût et de formation (sa thèse en apportait une preuve supplémentaire) - un hygiéniste qui aurait gardé la nostalgie des départs. Pouvait-il rêver mieux qu'un poste à la Société des Nations à Genève avec ses promesses de nombreuses missions.
  Le professeur Gunn l'avait mis en rapport avec le Dr Ludwig Rajchman qui s'occupait précisément de l'organisme international d'hygiène de la SDN. Sa candidature fut retenue. A la fin juin, Céline était à Genève. Il était convenu que sa femme et sa fille le rejoindraient plus tard.
  (...) Céline, tout d'abord, ne quitta guère Genève. Il s'installa dans un hôtel du bord du lac. Sa femme, plusieurs fois, vint le retrouver - mais pour de brèves périodes. Manifestement, elle était de trop - et Louis le lui fit bien sentir. Il ne voulait plus renoncer à son indépendance...
   (Frédéric Vitoux, La vie de Céline, Les dossiers Belfond, 1978).    

 


 

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     Simone SAINTU

  Simone SAINTU était une amie d'enfance. Il l'avait rencontrée en 1904, à une audition de piano chez leur professeur commun.
  Il l'avait retrouvée lors de séjours à Paris à son retour de Londres.

  Il va entretenir avec elle une longue et régulière correspondance durant ses 10 mois en Afrique. De mai 1916 à mars 1917.
 
  Extrait de 2 de ces lettres...

 

                               Le Havre [, fin avril-début mai 1916.]

                       Chère Amie,

    Mon départ précipité et peu correct vous a sans doute surprise, si toutefois je puis vous surprendre encore. Tout, mes décisions et mes gestes sont fantasques.
   Toutefois, en l'occurrence, ma " volition " n'y fut pour rien et c'est à un fait indépendant de ma volonté que je dois d'avoir été privé de vous faire mes adieux ainsi qu'à votre famille -
  " Encore quelques minutes et j'aurai quitté la France " peut-être pour toujours - ce genre d'incident est exploité à l'excès depuis de longs siècles, beaucoup mieux que je ne pourrais le faire, par la sentimentalité romancière - aussi prudemment m'abstiendrai-je - Je verrai sans frémir " la terre de France se confondre avec l'horizon " et devant ce spectacle mes yeux resteront d'une sécheresse saharienne - j'ai de longue date l'habitude d'une sage contention de sentiments et je n'avouerai devant tant de beauté qu'une faiblesse, c'est celle qui m'est causée par la distance qui nous sépare, et qui malheureusement s'accroîtra encore.
  Peu communicatif de nature je m'étais lié avec vous d'une amitié qu'avec votre consentement je tiens à conserver. J'ai appris à estimer chez vous en peu de temps des qualités qui, rares chez les hommes, sont presque inconnues chez les femmes, et doivent constituer pour celle qui les possède un gage certain de bonheur, c'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur - ma chère Simone, et vous prie d'agréer par cette lettre l'expression d'une amitié à toute épreuve. Vous voudrez bien vous faire l'interprète de mes excuses auprès de vos parents ainsi que de mes hommages -
  Sur ce, sans aller comme la feuille, où le vent me pousse, je poursuis la route que ma fantaisie m'a tracée, s'il faut croire la chanson, c'est un divin mensonge.
      Bien sincèrement                                                               
                                                                                           Louis.

 

                                                                                                      *** 

                                           Le 24 Décembre 1916
                         Oh ! Tannenbaum. Oh ! Tann...

        Ma petite Simone,

   C'est ce soir que naquit il y a 1916 ans le petit noël, dans sa case de Betléhem -
  Figurez-vous que, ce matin, j'ai reçu de France de curieuses nouvelles -
   J'entretiens, comme vous savez, des relations d'écrits avec quelques jeunes filles, en tout bien tout honneur. Ça les amuse ces petites, jusqu'au jour où leur petit cœur s'accroche quelque part - de ce jour on me laisse " tomber " - je le sais, je ne m'en affecte pas, je ne leur en veux point, c'est dans l'ordre -
    Je me cantonne dans mon rôle d'intérimaire, j'aide à attendre - ainsi, je ne cultive pas, ne me prépare pas de haines, tout au plus, pour certains esprits superficiels (!), ai-je l'air un tantinet ridicule, mais c'est encore là le plus petit de mes soucis -
   Quelques-unes de ces petites sont intelligentes, parfois romantiques - elles aiment à donner à cette correspondance un air clandestin, je m'y prête comme vous pensez d'excellente grâce. Quant aux autres, elles m'adressent des petites cartes postales couvertes d'une écriture menue, soumise je l'imagine à une paternelle censure - ce sont de ces gentilles petites filles dont il [est] convenu de dire " qu'elles sont gentilles, qu'elles aiment bien leur maman " - Il ne faut d'ailleurs accorder à toutes ces manifestations qu'une crédulité restreinte, plusieurs épouseurs de mes amis m'ayant confié que ces jeunes demoiselles constituaient des petites femmes qui se révèlent après leur mariage d'une exigence stupéfiante à tous points de vue -
   L'une d'elles, disais-je donc, était une jeune, toute jeune blonde, abondante, fraîche, jolie, un véritable amour pour sacristie -
   Au temps où je n'étais pas le précoce désabusé que je suis devenu, elle me faisait je l'avoue de l'impression. Tant d'impression qu'un jour elle me tapa, elle n'a d'ailleurs jamais cessé depuis de me taper -et cela il y aura quelque 4 ans - D'une excellente famille, je me prêtais avec plaisir à ces petites exigences, d'ailleurs convenablement espacées et modestes rassurez-vous - Je lui fis néanmoins, par lettre, quelques remontrances que je jugeai nécessaires sinon inutiles [pour utiles], sur le genre de vie approprié à l'avenir qu'elle était appelée à avoir, qu'il convenait qu'elle menât -
   Je n'en entendis plus parler pendant quelques jours, lorsque ce matin, dans le tréfonds de la plus noire Afrique - je reçois une lettre de la Supérieure d'un couvent, m'avertissant que Mlle [          ], à la suite d'une tentative de parricide, venait de prendre le voile -
   Les petites révélations de ce genre vous font tout de même quelque chose - Je n'aurais malgré tout pas cru cela d'un ange aussi blond -
     Noël est ma petite Simone un beau jour, il s'en dégage une lente odeur d'encens -
       Vôtre
                                                                                       Louis
   (Lettres, Pléiade, Gallimard, 2009
). 

 


 

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     Alice DAVID.

Elle était née en 1874 dans le milieu bourgeois et antirépublicain d'Hazebrouck où son père était le directeur d'un journal local, qui existe toujours, et qui s'appelle L'indicateur des Flandres. Elle était l'avant-dernière d'une famille de neuf enfants, une famille très marquée par le catholicisme, puisque sur ces neuf enfants, trois filles furent religieuses et un des deux fils fut prêtre. Elevée dans cette ambiance, Alice devint infirmière. Elle ne se maria point, vécut auprès de ses parents jusqu'à leur mort, en 1913, puis auprès de sa sœur aînée et finalement auprès de son frère Maurice, prêtre, chanoine, et professeur à la Faculté catholique de Lille, ville où elle mourut en 1943.

En raison de ses compétences, elle était affectée particulièrement aux soins à donner aux " gros blessés " et exerçait également comme anesthésiste au bloc opératoire. C'est donc cette femme qui, en novembre 1914, âgée alors de quarante ans, s'éprit du fringant cuirassier Destouches, âgé, lui, de vingt ans, ce qui donna lieu, après le départ de celui-ci pour le Val-de-Grâce, à un échange de correspondance dont il nous reste sept lettres d'Alice, et qui s'étend du 29 décembre 1914 au 24 mars 1916.

 Ce que l'on note, c'est qu'elle y exprime un net penchant amoureux pour le jeune cuirassier et qu'elle se plaint à demi-mots de ne pas lui voir exprimer les mêmes sentiments en retour. Elle exprime son amour sur le ton d'une grande fraternité sentimentale : " J'ai eu ma grande part de peine cette année, mais j'ai eu aussi le grand bonheur de trouver un frère très aimant. Pourquoi faut-il toujours être séparés ? " écrit elle dans sa première lettre. Les lettres qu'elle adresse à celui qu'elle appelle " Mon Grand ", " Mon cher Grand ", " mon grand frère chéri " et une fois " mon chéri ", baignent souvent dans une sentimentalité à tonalité religieuse. Ainsi elle lui écrit qu'elle va prier pour que la nouvelle opération qu'il subit au Val-de-Grâce se passe bien et elle l'invite à en faire autant : " J'ai grande confiance d'être exaucée. D'autant plus que vous aussi récitez parfois un bon Ave le soir. Mon Grand vous me faites bien plaisir, voulez-vous m'en faire un plus grand encore, récitez-en un chaque soir. "

   Apparemment, et aussi surprenant que cela puisse nous paraître maintenant avec ce que nous savons de Céline, le jeune Destouches pouvait céder lui aussi à une certaine sentimentalité puisqu'elle ajoute dans la même lettre - du 9 février 1915 " Pourquoi avez-vous pleuré en terminant votre lettre ? Naturellement j'ai fait la même chose en la lisant, je souffre tant de la peine de mon grand Louis. " (...) Toujours est-il que ce ton sentimental est exactement le ton que Céline dira par la suite détester absolument dans son rapport avec les femmes. C'est ce ton qu'il prête dès Voyage à Lola pour dire combien il s'en méfie : " Pour Lola, la France demeurait une espèce d'entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l'espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j'étais beaucoup plus réservé pour ce qui concernait l'enthousiasme. Chacun sa terreur. Cependant comme elle était complaisante au sexe, je l'écoutais sans jamais la contredire. Mais question d'âme je ne la contentais guère. [...] Elle me tracassait avec les choses de l'âme, elle en avait plein la bouche. " 
  (Voyage p.52).

 

 

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        Suzanne NEBOUT

  Dans quelles circonstances Louis Destouches a-t-il fait la connaissance de Suzanne Nebout ? Lors d'une de ses sorties dans les bars louches de Soho, où elle dansait pour un public masculin avide de plaisir, comme le suggère ce passage de Féerie ?

  " L'une brune et ces lèvres !... Marie-Louise ! souplesse et nerveuse, l'épaule, tout ! gitane presque... des hanches bouleversantes j'ose dire... Janine rousse... quand elles dansaient au Ciros, elles valsaient ensemble, c'est simple les guéridons voguaient... les émotions des clubmen ! les verres tout éclats !... et les bouteilles ! "
  (Féerie, Romans IV, p.76-77).

 Le témoignage capital de Mme Destouches qui a confié à Frédéric Vitoux les souvenirs de sa belle-mère Marguerite Destouches et les confidences de Céline, corrobore ce passage :

 " Suzanne Nebout était plus ou moins danseuse et entraîneuse. Elle était française et avait une sœur. Ce mariage devait leur être utile pour pouvoir rester en Angleterre, pour des questions de papiers d'identité. Toutes les deux étaient gentilles avec Louis. Il aurait bien épousé les deux, il était amoureux des deux sœurs ! Elles s'étaient occupées de lui, il vivait dans leur milieu de maquereaux, etc. Elles le couvraient d'argent. Elles voulaient lui payer ses études, elles voulaient le garder. " Tu feras tout ce que tu voudras, tu n'auras rien à faire qu'à étudier. " Mais c'était absolument contraire à son tempérament ".
 (F. Vitoux, La vie de Céline, Folio, p.162-163).

 Aucun indice à ce jour ne permet d'identifier le nom du bar fréquenté par les sœurs Nebout : mais il y a fort à parier que le Ciros avait pignon sur rue aux environs d'Oxford Street : Suzanne Nebout, " célibataire ", y était domiciliée en janvier 1916 au n° 475. Quant à l'énigme de leurs prénoms, comme le suggère une lettre adressée du Danemark à Georges Geoffroy et datée du 27 octobre 1947, Janine et Marie-Louise n'étaient rien de moins que les surnoms d'usage des deux danseuses :

  " Tu sais que j'ai rencontré il y a quelques années Marie-Louise la sœur de Janine à Montmartre. "
    (Romans 3, p.978).

 En effet, Janine Nevers et Marie-Louise Tardy, de leurs vrais noms Suzanne Germaine et Henriette Anne Nebout ont laissé des traces dans les archives britanniques et françaises...

 [...] Suivirent, à peine un an et demi après son débarquement en Angleterre la rencontre de Suzanne et de Louis Destouches, et leur mariage célébré le 19 janvier 1916 devant l'officier du Register Office du district de Saint-Martin : elle se dit célibataire, 24 ans, domiciliée 475, Oxford Street à Londres et fille d'un fonctionnaire français - c'est fort douteux, on l'a vu - Henri-Etienne Nebout, décédé. Il a 21 ans, se dit lieutenant du 12e cuirassier, célibataire, fils de Ferdinand Auguste des Touches, secrétaire de direction d'une compagnie d'assurance, demeure à Soho, 4 Leicester Street et signe Louis Ferdinand des Touches.
  Ce mariage civil est enregistré sous le n° 200, en présence des témoins Carolina Ode et Edouard Bénédictus, et sans doute d'autres amis et connaissances comme Léon Leyritz. Cet acte a-t-il été motivé par les tracas de l'administration britannique, comme semble l'avoir suggéré Céline à Mme Destouches ?
   Outre le fait que le mariage de deux étrangers sur le sol britannique ne leur accordait aucun droit de séjour, et encore moins à leur proches parents, cet acte avait toutefois l'avantage d'établir l'identité et la domiciliation de Suzanne et Louis de manière incontestable pour faire valoir, plus tard, leurs droits d'anciens résidents. Valide selon la loi britannique, cet acte de mariage n'a pas été communiqué à l'officier consulaire français, d'où une suspicion de nullité du point de vue de la loi française, ce qui semble, par la suite, avoir bien arrangé les choses...
(1)

 La rupture qui suit de près leur mariage est tout aussi délicate à interpréter que ses motivations. Les faits sont bien établis par le témoignage de Henriette Nebout consigné en 1923 dans les archives britanniques : Louis Destouches quitta Suzanne Nebout après quelques jours de vie commune, trois jours seulement si on en croit la confidence à Henri Mahé :

 " Ecoute Kiki !... Blessé en 14, je me suis retrouvé à Londres, 2ième Bureau... J'ai fait la connaissance d'une putain... Je l'ai épousée... Trois jours après je barrais en Afrique, pleine forêt vierge... Avis !... " (2)

 Henri Godard a retrouvé et signalé dans la correspondance de Céline maintes allusions indirectes à cette expérience, notamment ce demi-aveu à Albert Paraz :

 " J'avais tout pour être maquereau. Je refusais du monde à Londres. J'étais riche à 25 ans si j'avais voulu, et considéré - un monsieur aujourd'hui ". (3)

  Son départ pour le Cameroun, via Paris, Le Havre, Londres et Liverpool, est un évènement dont le déroulement et les raisons complexes nous échappent encore, d'autant que l'illusion rétrospective de la reconstruction biographique a tendance à l'inscrire dans un réflexe continuel de fuite. Sans aller jusqu'à retenir la thèse de l'implication dans un trafic de drogue ou de contrebande, le réformé définitif n° 2 Destouches était-il vraiment " en délicatesse avec les gens du Consulat " et la police anglaise, comme le suggère la lecture de Guignol's band ?
  Depuis le début de l'année 1916, l'opinion et les journaux anglais s'attaquaient aux " déserteurs français d'âge militaire habitant l'Angleterre et les accusaient de voler le travail des anglais " : des pressions ont-elles été exercées pour précipiter son départ ? Son mariage avec une " fille " établie depuis près de deux ans dans le Milieu lui a peut-être valu des menaces sérieuses de la part de l'ancien protecteur de la " brune " Suzanne, ce colonel anglais qui l'aurait entretenue " en dehors de toute relation de parenté ", d'après le témoignage tardif de Georges Geoffroy.
(3) Cela expliquerait la réaction et la mise en garde adressée à Henri Mahé, et le regret qu'exprimait Céline à Geoffroy en 1947, " on aurait dû rester là-bas... se défendre... ", alors que les lettres d'Afrique attestent au contraire les efforts déployés par cet ami pour l'empêcher de partir à l'aventure. Dans Féerie, le souvenir de cette rupture donne lieu à un paragraphe empreint de nostalgie :

  " Je les avais quittées Leicester Square... abandonnées sa sœur et elle... Je vois encore l'arbre, le banc, les fleurs... les piafs... les myosotis, les géraniums... c'est en plein Londres vous connaissez ?... en détresse là, orphelines d'homme... "
  (Romans 4, p. 76).

  Le 10 mai 1916, quatre mois à peine après son mariage, Louis Destouches embarquait à Liverpool sur le R.M.S. Accra en partance pour Douala. D'après Henriette Nebout, Suzanne, qui avait eu connaissance du départ de son époux pour le " Congo [...] n'entendit plus jamais parler de lui ". Etait-ce uniquement dans l'intention d'obtenir de ses nouvelles qu'elle se rendit ensuite à Paris, rue Marsollier, fixer " ses très beaux et grands yeux noirs " sur ses beaux-parents en se présentant : " Nous sommes mariés " ? (Fr. Gibault, Céline I, p.169).
  La scène très théâtrale qui s'ensuivit dut s'achever par d'âpres négociations... car peu après son retour à Londres, en août 1916, celle qui signait désormais Suzanne Germaine des Touches était assez fortunée pour faire l'acquisition dans le quartier de Marylebone d'un petit hôtel.
(4) Sis au 44, Manchester Street, cet immeuble de rapport victorien était composé de trois étages, au moins trois chambres dont Janine s'occupait personnellement des pensionnaires avec sa sœur Marie-Louise Tardy, qualifiée de " secrétaire ".
   Louis Destouches qui semble avoir séjourné en Angleterre durant une période indéterminée à son retour d'Afrique, entre le 1er mai 1917 date de son débarquement à Liverpool et septembre-octobre 1917, époque de son retour rue Marsollier et de son embauche par la revue Euréka, a sans doute eu connaissance des nouvelles affaires des sœurs Nebout, qu'il a pu revoir...
(5)

 [...] Au début du printemps 1922, son état de santé se dégrada. Malade, elle fut envoyée à l'étranger, en Hollande, et dut vendre le 12 mai 1922 le petit hôtel et le mobilier du 44, Manchester Street à une française, Zoé Delamare, pour 1920 livres. Un mois  plus tard, elle quittait la Hollande pour poursuivre sa convalescence en Allemagne, à Aix-la-Chapelle. La malade dicta le 18 août à un notaire d'Aix, Me Bicheroux, un nouveau testament qui révoquait celui déposé à Londres quatre ans auparavant, et qu'elle fit remettre sous enveloppe scellée à son notaire anglais, John Joshua Hands, par lequel elle le nommait exécuteur de ses dernières volontés, et donnait la garde de sa fille et unique héritière de ses biens à sa sœur Henriette Nebout.
  Le 17 septembre 1922, Suzanne Germaine Nebout succombait de cette maladie au Luisenhospital d'Aix-la-Chapelle ; elle n'avait pas 31 ans. Louis Destouches, qui ignorait sans doute tout du mal qui minait depuis quelques mois son ex-épouse, après des vacances à Saint-Malo, se trouvait alors entre deux examens à l'Ecole de médecine de Rennes...

 Dans quelles circonstances Céline apprit-il la triste destinée de Suzanne ? Henriette lui aurait-elle fait part de la maladie et de la disparition de sa sœur dès cette époque ? Lors de leur rencontre fortuite, à Paris, peu avant son départ en 1944, Louis semblait déjà bien informé :

  " Tenez presque chaque minuit je revois ma belle-sœur... les circonstances... c'est la difficulté de la vie de sortir les choses du hasard... de démêler... Je l'avais pas revue ma belle-sœur depuis des années... et quelques jours avant qu'on parte, donc début juin, les Alliés déjà à Rouen... 44... [...] Je remontais la rue Ravignan je m'entends appeler, héler !... voilà ce que j'aime pas !... je me retourne.
- Marie-Louise !
Ah ! que je fais : toi ! on s'embrasse... J'aurais voulu que vous l'entendiez ! ça venait du cœur... tout de suite au but ! comme pressée de ce qu'elle voulait me dire... elle était au courant un peu... enfin le principal.
- Ah, tu serais resté avec nous !...
 Elle évoquait Londres fin 17...
- Tu vois Louis... tu vois !...
 Les reproches... et les larmes... mon nom intime : Louis.
- Janine serait pas morte !
  (Féerie I, Romans 4, p.76).

(1) Informé plus tard par Fernand Destouches des frasques de Louis, le docteur Follet aurait pris la peine de vérifier à Londres que son gendre n'était pas déjà marié au regard de la loi française (Céline I, p.222). F. Vitoux rappelle justement que pour la loi anglaise, en 1919 Céline était tout simplement bigame (La vie de Céline, p.162).
(2) Extrait de la première version de la Brinquebale avec Céline d'Henri Mahé, publié par Eric Mazet dans " 31 " Cité d'Antin, p.70-71.
(3) Ce témoignage cité par Henri Godard, a été publié par l'hebdomadaire Minute le 20 mars 1964 (Romans 3, p.979 note 4). Ce colonel anglais a pu inspirer le personnage de l'oncle de Virginie, le colonel J.F. O'Collogham, dans Guignol's band.
(4) Private Hotel : ces hôtels de premier ordre n'avaient pas de patente pour débiter des spiritueux. Sous ce nom se cachaient aussi des pensions bon marché.
(5) Ce qui expliquerait la date du départ mentionnée dans l'épisode de la rencontre à Montmartre avec Marie-Louise, dans Féerie : " Londres fin 17 ", ou " novembre 17 ", dans Romans 4, p.76.

  (Janine et Louis, Nouveaux documents sur Londres et Suzanne Nebout, par Gaël Richard, Année Céline 2006).
 

                                                                                                                                   ***

(...) Mentionnons encore deux ou trois faits ignorés au moment de la biographie, par exemple le rôle de figurant, la " panne ", que tient Céline, de retour d'Amérique, en 1935, dans le film de son ami Jacques Duval, Tovaritch. Ou les circonstances tragiques de la mort de sa " première femme ", Suzanne Nebout.

  Grâce à Gaël Richard, on en sait un peu plus sur les deux sœurs Nebout, Janine et Marie-Louise, danseuses entraîneuses à Londres. Janine épousant le " lieutenant des Touches " devant un officier d'état-civil anglais, on pouvait croire que c'était un service qu'il lui rendait pour des problèmes d'immigration. Le fait qu'il la quitte si peu de temps après le mariage et qu'elle rentre à Londres venant de Paris portant encore le nom de Mme des Touches, ayant de quoi s'acheter un petit hôtel, rend plus vraisemblable la visite rue Marsollier chez les parents des Touches que transmettait la tradition familiale.

On apprend maintenant qu'elle est morte de tuberculose en Allemagne au moment où Louis convolait en Bretagne avec la fille du Pr Follet (qui est allé vérifier à Londres ce qu'il en était du mariage anglais que lui avait honnêtement confié Auguste Destouches !
 
(Philippe Alméras, Céline entre haines et passions, Spécial Céline n°1, juillet-août 2011).

                                                                                                        ***

  Danseuse de cabaret à Londres, maîtresse d'un colonel anglais. Leur mariage est un service réciproque : un nom et la particule (des Touches) pour elle, une réforme définitive pour lui. Evoquée dans Féerie pour une autre fois, elle est le modèle partiel de Virginia de Guignol's band et de Molly de Voyage au bout de la nuit.
  (Céline, Emile Brami, 2003, p.330).

(...) Ce mariage devait leur être utile pour pouvoir rester en Angleterre, pour des questions de papier d'identité...
  (Frédéric Vitoux, La vie de Céline, Grasset, 1988, p.97).

(...) De toute évidence, la Molly de Voyage, entretient des liens étroits avec elle. Louis était véritablement amoureux - " nous devînmes intimes par le corps et par l'esprit " - et, dans sa vie si soumise à l'époque aux exigences parentales, ce mariage fut un acte libre : un choix, Féerie porte le signe de ce premier amour : " Myosotis, géranium, un banc, c'est fini... envolez piafs... dentelle si fine... Je m'étais arraché par raison, par une sorte de conscience pour ainsi dire. "

Et Céline précise : " J'ai commis qu'un crime dans ma vie, un seul, là, vrai... comme j'ai quitté mes petites belles-sœurs "
Jamais plus Céline ne parlera d'une femme en ces termes.
  (Nicole Debrie, BC n°66).

 

 

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  1915 - Entre le passage au Val de Grâce et le Consulat de France à Londres, il eut sans doute une autre aventure amoureuse qui se serait mal terminée. Le 23 mai 1915, Etienne Bézard écrit à Louis Destouches : " Ah ! les femmes ! (...) dans quel douloureux état t'ont-elles encore mis - Pourquoi aussi aller te frotter dans les jupes ? Tu ne les connaissais donc pas ? Un vieux routier comme toi ? (...) sois sûr que je compatis à tes souffrances et voudrais bien soigner ta blessure. (...) Tu as bien fait de fuir : ça n'était pas lâche. (...) Tu rencontreras peut-être là-bas un autre objet de tes rêves - avec lequel tu auras plus de chance. " (Lettres, Pléiade, 15-0).
 (Eric Mazet, Spécial Céline n°19, hiver 2015).

 

 

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  Par des lettres d'un camarade de chambrée aux parents Destouches, on apprend qu'en 1912 le jeune cuirassier fait des dettes pour une femme dont il est amoureux. Dans une lettre à Simone Saintu, postée du Cameroun le 24 décembre 1916 (Lettres, Pléiade, 16-64), Louis Destouches dit entretenir des relations épistolaires avec quelques jeunes filles : " Je me cantonne dans mon rôle d'intérimaire, j'aide à attendre... "
  Il aurait appris, par la mère supérieure d'un couvent, que la jeune fille d'excellente famille, " un ange blond " qui le " tapait ", " à la suite d'une tentative de parricide, venait de prendre le voile ". On n'en saura jamais plus et l'on sait qu'en Afrique la tentation littéraire a pris naissance.
 (Eric Mazet, Céline et les femmes, Spécial Céline n°19, hiver 2015).

 

 

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    1911 - 1912. Des professionnelles.

 D'un " [...] séjour à Nice  il revient " très anémié ".
  " J'entends bien que la dépression physique que nous avons constatée ne devait pas être uniquement attribuée aux fatigues de son emploi mais aussi à d'autres conséquences fatales de son séjour à Nice dans des conditions de vie qui ne pouvaient être logiquement que celles d'un homme et non d'un adolescent presque un enfant.
  Son père tente de ramener Louis " à une attitude moins indépendante et plus réservée [...] et à rectifier les quelques idées fausses que cette existence exceptionnelle lui avait laissées. "
  (Lettres de Fernand Destouches au joaillier Lacloche, F. Gibault, Céline 1, 1977).


 

 

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     1911. Mme GUERRAZ.

  Lorsqu'il quitte la joaillerie Robert où il a été employé, une note manuscrite accompagne son certificat de travail : " On peut y lire, écrit d'une encre passée et d'une écriture assez commune : " Reçu de M. Destouches 22 f. pour ' goûter ', janvier et février. Guerraz. "
  Il s'agirait d'un papier sans intérêt s'il n'était surchargé au crayon. Au-dessus du mot ' goûter ' on peut lire très distinctement le mot " baiser " et un peu en dessous " Carotte tirée étant chez Robert rue Royale. " [...] on peut penser que les goûters chez cette dame étaient d'une nature très particulière. "
  (F. Gibault, Céline 1, E. Brami, Céline, 2003).


 


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    1908 - 1909.  Les hôtesses qui l'accueillent pendant ses séjours linguistiques.

  " Le jeune garçon est envoyé pendant neuf mois dans une Volkschule à Diepholz, en Prusse, pour étudier l'allemand. Mais, dit-on, la logeuse va inspirer à cet adolescent des goûts prononcés qui vont abréger le séjour. "
  (P. Huon de Kermadec, Contribution à la vie de L.F.C.)

 " Précoce, tu couches avec ta logeuse et te fait renvoyer. On t'expédie en 1909 en Angleterre, où des aventures du même genre te font " rendre " à tes parents. "
  (Marcel Brochard, Céline à Rennes, L'Herne).

 

       

 

                                                                              

 

                                         

          
 

 

 

      

 

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