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LE  STYLE

 

 

 

 

 

                   JOUER DE LA FLUTE A L'ENVERS.

   Dès Voyage, commence pour Céline une sorte de course contre tout ce qui se cristallise, se fige, conçu comme un obstacle à la communication, à la subjectivation. Véritable course à " contre-courant ", peut-on dire, de l'existence. Vivre en faisant abstraction de son individualité biologique ? De son identité ? Ce n'est pas sans raison que notre auteur qualifiera l'effort de l'écriture et de toute création comme un genre de " suicide ".
  " Ami, me dis, où tu t'es mis !... t'as joué de la flûte à l'envers !... t'as pas attiré les vrais rats... t'aurais modulé dans le bon sens, t'aurais attiré les vrais gens, enivré l'élite, les c
œurs purs... précipité tout ça aux tanks, à l'abattoir, aux phosphores, aux grilleries - lamineries - les tripes, les Droits de l'Homme et fraternité ! y aurait pas trop de rosettes pour toi, de cravates, contrats et petits fours !... Un trou dans le Rideau de fer t'aurais ! rentrerais, sortirais comme veux !... t'as pas modulé dans le bon sens ! ".

  Est-ce si sûr ? On est bien obligé de constater que Céline ne laisse aucun lecteur indifférent, que les messies de l'Horreur et de la catastrophe, tout autant que les " rentiers anarchistes " et les nationalistes réactionnaires ont été interpellés par son œuvre.
  Peu d'écrivains ont donné lieu à la création d'une bibliothèque consacrée à ses œuvres ni à autant de publications rageuses : comme si chaque lecteur avait rencontré au niveau de Céline une interrogation à laquelle, bon gré, mal gré, il se sentait tenu de répondre... sans y parvenir.

  Peu d'écrivains ont su capter dans la culture ambiante, l'air du temps, ce qui s'y disait de façon plus ou moins aberrante : la nécessité de réhabiliter les puissances de l'imaginaire, de réduire les prétentions exorbitantes de la pensée technicienne, de restaurer une respiration entre la langue constituée et la parole.
  Rien ne montre mieux l'importance de Céline dans son siècle que le passage dans le domaine public d'un nombre considérable d'expressions, d'inventions issues de ses écrits. - " Notre littérature mon vieux n'existe plus. C'est une archéologie " écrit Céline à Dabit. Sans compter les titres que des écrivains doivent à son œuvre:
 - les mains sales,
 - les jeux sont faits,
 - la putain respectueuse,
 - le Diable et le bon Dieu,
 - les Portes de la Nuit,
 - les mots.

  Il suffit d'ouvrir un journal pour découvrir les traces du verbe célinien. Ce passage d'une œuvre dans la langue usuelle prouve, si besoin est, que loin d'être l'interprète d'une mystique de la destruction, Céline occupe dans son siècle une authentique place de grand Classique.
 (Nicole Debrie, Il était une fois Céline, Aubier, avril 1990, p.56).

 

 

 

 

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                     LA RATIONALITE DE LA LANGUE.

  Le soi-disant culte de l'irrationnel chez Céline n'est qu'un retour à la rationalité de la langue qu'il désencombre, dont il enlève les " fausses " fenêtres, les symétries, le remplissage. Témoin ce monologue de Féerie I :
 " les bruits triomphent, je suis saoul, je rends... Vous êtes dégagé ! vous direz... c'est entendu !... mais l'escadron ?... le cri du colonel, tout seul, vingt mètres en avant de l'étendard ?... le déploiement en bataille !... latte haute !
 - C h a a a r g e z !
 Ordre des escadrons !... " Deux ! Un !... Trois !... Quatre !... " Le grandiose éventail de charge !... l'ébranlement !... ce tonnerre ! et les trois brigades ! les échelons !... la division !... les vingt mille bourdons ventre à terre ! Tout le Corps d'Armée !... vous entendez la plainte du sol ?... comme un géant geignement qui monte... la trombe des sabots qui monte... une plainte du sol qui éteint tout... même le soutien d'artillerie, les " Volants "... qui tirent, là, juste... On entend plus que la plainte du sol... la plainte remplit tout !... tout l'écho !... c'est à réentendre !... Vous êtes emportés, compressés, la charge, genou à genou !... tombeau ouvert !... jusqu'au ciel l'écho ! jusqu'au ciel ! Tagadadam ! Tagadadam ! "

 Où est la déconstruction du langage, sinon dans l'incapacité du lecteur à " lire " ? L'auteur en était fort conscient : " d'abord y a votre ignoble façon de lire... vous retenez pas un mot sur vingt... "
  Mariage Hindou du Ciel et de la Terre, Scène primitive, vertige devant le monde pulsionnel... Céline dit vraiment beaucoup de choses pour quelqu'un que l'on s'acharne à présenter comme cherchant un " vide de sens ".

 " Où que vous étiez en août 14 ?... je redemande ! pas dans les Flandres ?... ni Charleroi ?... Faut savoir à qui que vous en veult ! où que vous envoyez vos chines ! Vous êtes commentateur-vengeur ? établi ? patenté ? grossi ? six cartes des différents Partis ? au micro, vengeur ! Au micro ! tous les vengeurs sont en ondes ! en plis ! mise en plis ! replis ! frisettes ! fossettes ! mis ! Personne pour arrêter les tanks mais cette offensive volcanique ! Cette " furia canto " plein les airs ! à tonnerre milliards kilocycles ! déluges blablas !
  Folie, cohue, les mêmes en Grève à l'équarrissage national ! A l'arrachage des yeux des vaincus ! Les grands orgasmes des Prudents ! L'Armée Sade en piquenic d'Histoire ! L'Eglise que ça va s'édifier dans mettons, dix... vingt ans ! Petiot Pape !L'Europe-la-Goulue ! ".

  Céline était tout à fait conscient de sa recherche et de la rigueur qu'il s'imposait : " les caractères d'un livre ne sont jamais complètement réalisés. Ils sont ébauchés et c'est à partir de cette ébauche que vous pouvez aller dans le sens de l'objectif - le cinéma - ou du subjectif - le roman ". On pourrait dire que Céline s'efforçait de rester aussi loin de cet " objectif " que de ce " subjectif ".
 (Nicole Debrie, Il était une fois Céline, Aubier, avril 1990, p.46).

 

 

 

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         INTERVIEW avec Julien ALVARD  (Ring des Arts).

               L'Impressionnisme.

  Comment je me suis intéressé à cette question du style, parce que je suis toujours en train de trifouiller des phrases. Un musicien ne laisse pas les sons tranquilles, un peintre ses toiles, un chimiste... pour moi c'est la même chose avec les phrases. En peinture le grand changement c'est l'impressionnisme. Avant Cézanne on avait fait des pommes, mais les pommes de Cézanne ont quelque chose de particulier. Elles valent des milliards, ce n'est pas ce qui nous intéresse. C'est la même chose avec Les Déjeuners sur l'herbe. Il y en a eu beaucoup avant l'impressionnisme. Puis il y a celui de Monet. Tout ceci pour moi ça m'est égal. En peinture, je n'y connais rien, Monsieur. Je trouve Meissonnier parfait, je suis chromo. Par contre les phrases ça m'intéresse. Je suis obligé d'en faire pour des raisons alimentaires entre autres. Il m'a paru que j'étais assez doué pour tripoter les phrases. C'est comme ça.

 En peinture, Le Radeau de la Méduse c'est très bon, comme L'Angélus de Millet, excellent. Ce qui s'est passé, c'est que l'impressionnisme a mis les choses dehors. Les Canotiers sont dehors, les pommes aussi. Je fais la même chose pour le langage. Le langage parlé est dehors, le langage écrit est dedans, je le mets dehors. Il y a des complications ; la mairie d'Auvers-sur-Oise n'est pas une vraie mairie chez Van Gogh ; mais elle est bien quelque chose puisque les connaisseurs se pâment.
  Il y a quelque chose qui cloche dans l'architecture. Ici c'est la même chose. Je fais rentrer les gens par la bonne porte, les gens ne sont pas perdus, ils s'y reconnaissent, ils montent l'escalier un peu tordu, les fenêtres gondolent, les mots ne sont pas faux, mais ce n'est pas ceux qu'on attendait. Ce n'est pas de l'argot, c'est idiot d'écrire en argot, ce n'est pas non plus le sermon à la française, ni ceci ni cela. Quand on regarde par la lucarne on voit un vrai paysage, ce n'est pas non plus ce qu'on attendait mais c'est un paysage. Quand ils ont bien regardé, je fais descendre les gens et je les fous dehors. On me déteste. On me hait certainement à cause du style.

  Le français, c'est assez récent, c'est depuis la Pléiade. Auparavant les personnes distinguées s'exprimaient en latin. Même dans Rabelais on le sent et il voulait faire autre chose. La langue a été enseignée aux Français par les jésuites. La phrase tombe de la chaire. Par là-dessus vient Descartes avec la raison et la médiocrité. Malherbe pour tout arranger. Le résultat de cette jésuitisation cartésianisée c'est la suppression de tout ce qu'il y a d'émotif, la suppression de quantité de mots. On fait du français un langage pauvre.
  Au début était le verbe, l'Eglise reprend cela après les autres. Pas du tout au début était l'émotion. L'émotion on la trouve au bistrot, à la boxe, les gens sentent et parlent. Seulement, il n'y a pas d'architecture. Un quolibet c'est parfait, c'est bien envoyé mais il n'y a pas d'architecture.

 Autrefois pour faire de l'architecture, on avait Bourget, les Goncourt, Voltaire. Lui surtout, il est le maître. Maintenant... Bref ce petit complot contre la langue a été très cher payé. Ce qui était émotionnel a disparu. La spontanéité vient après coup. Il a fallu passer par le presssurage, le décantage. De toute façon on ne voit jamais que du résiduel. C'est normal, il faut travailler. L'éloquence naturelle c'est de la merde. Une certaine facilité de bagout c'est de la grosse matière première. Le bonhomme est fainéant.
 De plus en plus. Il est fait à la radio et à la télévision. Et puis il digère. Digérer c'est une énorme fonction. Mon truc c'est de lui lire dans la tête. Parce qu'il ne lit pas. Vous le savez comme moi personne ne lit. Chez moi, il monte. Il fait son tour, il redescend, un coup de pied au cul, il est content, il s'en va. Après il dit mais qu'est-ce que c'est, je n'aime pas ça, je le déteste.
  Le style impressionniste, c'est un tout petit truc. Je n'envoie pas de messages, je ne révolutionne pas. Je crois à la fainéantise du lecteur. Je lui donne tout craché. Il a rien à foutre, il a qu'à se prélasser.
 (Cahiers de la NRF, Céline et l'actualité 1933-1961, Gallimard, janvier 2003, p.460).

 

 

 

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  Il n'a ni syntaxe, ni style ! il n'écrit plus rien ! il n'ose plus !
 Ah, turpitude ! menterie éhontée !... plein de style que je suis !
que oui !   pire !... bien plus ! que je les rendrai tous illisibles !... tous les autres ! flétrides impuissants ! pourris des prix et manifesses ! que je peux comploter bien tranquille, l’époque est à moi ! je suis le béni des Lettres ! qui m’imite pas existe pas !... simple !... allons ! que je regarde où nous sommes ! tonneaux éventrés, terrasses, pissotières inondées ! immense désespoir ! ah grands-croix de toutes les Légions, bons à lape, falsifis suprêmes !... pitié j’aurais si je pouvais  mais je ne peux plus !... qu’ai-je à foutre de tous ces doléants ? chromos, « jour d’ateliers » faux 1900… je leur ai bien dit d’aller dehors, à l’air, ils m’ont pas écouté tant pis ! qu’ils se meurent, puent, suintent, déboulent à l’égout, mais ils demandent ce qu’ils pourront faire, à Gennevilliers ? pardi ! à l’épandage ! l’égout !...

 je vais pas m’en mêler… ils y arriveront, feront ce qu’il faudra de limon en mélasse… je vois le Mauriac ce vieux cancéreux, dans sa nouvelle cape, allongé, très new look, et sans lunettes, véritable régal des familles « travaille enfant ! tu vois plus tard tu seras comme ça » tartuferie, néoplasme façons impeccables d’aboutir… sous tous les régimes… fariboles d’Etats… ouvrez !... fermez le ban ! tripes plein les sciures, épiploons et cervelets… le vrai sens de l’Histoire… et où nous en sommes ! sautant par-ci !... et hop ! par-là !... rigodon !... pals partout ! épurations vivisections… peaux retournées fumantes… sapristis gâtés voyeurs, que tout recommence ! arrachement de viscères à la main ! qu’on entende les cris, tous les râles, que toute la nation prenne son pied.
 (Rigodon, Folio, octobre 1988, p. 214).
       

 

 

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              L'EMOTION EST CHICHITEUSE.

  Comme je lui parle de l'édition de Voyage au " Club " Céline devient songeur, se tait un instant, puis me déclare :

 - Vous n'allez pas raconter des sornettes sur mon compte ! Si vous racontez ma vie... puisque cela peut intéresser les gens... pas de fleurs... la vérité... toute nue... Dites-leur donc à vos lecteurs que je ne suis pas un écrivain, vous savez un de ceux qui esbrouffent la jeunesse, qui regorgent d'idées, qui synthétisent, qui ont des idéäs ! Je suis qu'un petit inventeur, un petit inventeur, parfaitement ! et que d'un petit truc, juste d'un petit truc... J'envoie pas de messages au monde, moi, non ! je me saoule pas de mots, ni de porto, ni des flatteries de la jeunesse !... je cogite pas pour la planète !... je suis qu'un petit inventeur, et que d'un tout petit truc qui passera pardi !! comme le reste ! comme le bouton de col à bascule ! je connais mon infime importance ! mais tout plutôt que des idéäs ! aux maquereaux, aux confusionnistes !...

  Ce que j'ai inventé, je l'ai écrit dans la Nouvellenouvellerevuefrançaise (en un seul mot)... J'ai inventé l'émotion dans le langage écrit !... Oui... le langage écrit était à sec, c'est moi qu'ai redonné l'émotion au langage écrit... comme je vous le dis... c'est pas un petit turbin je vous jure !... le truc, la magie, que n'importe quel con à présent peut vous émouvoir " en écrit " !... retrouver l'émotion du " parlé " à travers l'écrit ! c'est pas rien, c'est infime mais c'est quelque chose !
  Voilà ce que j'ai voulu dire dans la Nouvellenouvellerevuefrançaise (en un seul mot). Je peux pas vous dire, moi, en personne, combien de fois on m'a copié, transcrit, carambouillé !

  La nature ne donne, croyez-moi, que très rarissimement la faculté inventive à un homme... et encore elle se montre foutrement chiche !... tous ceux qui s'en vont bêlant qu'ils se sentent tout bourrés d'inventions, sont autant de sacrédiés farceurs... aliénés ou pas... L'émotion ne se retrouve, et avec énormément de peine, que dans le " parlé "... l'émotion ne se laisse capter que dans le " parlé " et reproduire à travers l'écrit, qu'au prix de peines, de mille patiences... l'émotion est chichiteuse, fuyeuse, elle est d'essence évanescente... il n'est que de se mesurer avec, pour demander très vite pardon !... la rattrape pas qui veut la garce ! que non !... des années de tapin acharné, bien austère, bien monacal, pour rattraper, et de la veine !...

  L'écrivain qui ne se met pas brochet, tranquillement plagiaire, qui ne chromote pas, est un homme perdu... il a la haine du monde entier... on attend de lui qu'une seule chose, qu'il crève pour lui secouer tous ses trucs... C'est pas  lui qui gagne des millions en dollars ou en roubles par an... Ce sont les " chromos "... tous " chromos "... pour ça qu'ils se vendent mieux que tous les autres ! les prix Goncourt à côté d'eux n'existent pas ! qu'est-ce qui gagne dans le monde entier ? qu'a la faveur absolue ? des masses et de l'élite ? aussi bien en U.R.S.S. qu'à Colombus (Ohio) qu'à Vancouver du Canada, qu'à Fès du Maroc, qu'à Trébizonde, qu'à Mexico ?... le " chromo ", les Delly, le " chromo ", Saint-Sulpice partout ! kif belles-lettres ! musique ! peinture ! la morale et les bonnes manières ! " Chromos " ! Les Delly " chromos " sont les auteurs les plus traduits de toute la langue française... bien plus traduits que les Balzac, Hugo, Maupassant, Anatole, etc..., Péguy, Psichari... qu'étaient pourtant eux aussi, il faut l'avouer... Romain Rolland... vachement " chromos " !... mais qu'existent pas question la fadeur, l'insipidité, la morale à côté des Sister Brother Delly ! ah ! pas du tout !...
 (Interview avec André Brissaud, Bulletin du Club du meilleur livre, Cahiers Céline 1, mai 1985, p.160).

 

 

 

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               AUTOUR DE L'EMOTION.

   Je crois que le rôle documentaire, et même psychologique, du roman est terminé, voilà mon impression. Et alors, qu'est-ce qui lui reste ? Eh bien, il ne lui reste pas grand chose, il lui reste le style, et puis les circonstances, où le bonhomme se trouve. Proust évidemment se trouvait dans le monde, et bien il raconte le monde, n'est-ce pas, ce qu'il voit, et puis enfin les petits drames de la pédérastie. Bon, très bien. Mais enfin, il s'agit de se placer dans la ligne où vous place la vie, et puis de ne pas en sortir, de façon à recueillir tout ce qu'il y a ; et puis de transposer en style.
  Alors, question de style... Le style de tous ces trucs-là, je le trouve dans le même ton que le bachot, dans le même ton que le journal habituel, dans le même ton que les plaidoiries, dans le même ton que les déclarations à la Chambre, c'est-à-dire un style verbal, éloquent peut-être, mais en tout cas certainement pas émotif. Je les regarde comme les impressionnistes devaient regarder les peintres de leur époque, qui le leur rendaient bien.

  Evidemment l'impressionniste, quand il regardait l'église d'Auvers par un peintre de l'époque, un bon peintre de l'époque, ce n'était pas du Van Gogh ! Et l'autre disait : " Mais c'est une horreur, c'est un malfaiteur, il faut le tuer ! " Eh bien, ils pensent encore ça de mes livres, évidemment. Je dis que ce que l'on fait, ce sont des romans inutiles, parce que ce qui compte, c'est le style, et le style personne ne veut s'y plier. Ça demande énormément de travail, et les gens ne sont pas travailleurs, ils ne vivent pas pour travailler, ils vivent pour jouir de la vie, alors ça ne permet pas beaucoup de travail.
  Les impressionnistes étaient de très gros travailleurs. Sans travail, il n'y a pas grand-chose à faire. Il y a l'éloquence naturelle : c'est vraiment très mauvais l'éloquence naturelle. Il faut que ça tienne à la page. Pour tenir sur une page, ça demande un très gros effort.

  Je trouve que là, il y a quelque chose à faire entièrement, un style. Eh bien, des styles, il n'y en a pas beaucoup dans une époque, vous savez. Sans être bien prétentieux il n'y en a pas beaucoup. Il y en a trois ou quatre par génération - il faut dire la vérité, parce que, si je la dis pas, personne ne la dira. Ils sont décadents eux-mêmes, après ; ils ne durent qu'un temps. Il y a une notion de la vie, une philosophie générale, qui fait que la vie est éternelle, que la vie commence à soixante ans, à cinquante ans... Non ! Non ! Elle est passagère !

  (...) Je reviens à ce style. Ce style, il est fait d'une certaine façon de forcer les phrases à sortir légèrement de leur signification habituelle, de les sortir des gonds pour ainsi dire, les déplacer, et forcer ainsi le lecteur à lui-même déplacer son sens. Mais très légèrement ! Oh ! très légèrement ! Parce que tout ça, si vous faites lourd, n'est-ce-pas, c'est une gaffe, c'est la gaffe. Ça demande donc énormément de recul, de sensibilité  ; c'est très difficile à faire, parce qu'il faut tourner autour. Autour de quoi ? Autour de l'émotion.
  Alors là, j'en reviens à ma grande attaque contre le Verbe. Vous savez, dans les Ecritures, il est écrit : " Au commencement était le Verbe. " Non ! Au commencement était l'émotion. Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l'émotion, comme le trot remplace le galop, alors que la loi naturelle du cheval est le galop ; on lui fait avoir le trot. On a sorti l'homme de la poésie émotive pour le faire entrer dans la dialectique, c'est-à-dire le bafouillage, n'est-ce pas ?
  Ou les idées. Les idées, rien n'est plus vulgaire. Les encyclopédies sont pleines d'idées, il y en a quarante volumes, énormes, remplies d'idées. Très bonnes, d'ailleurs. Excellentes. Qui ont fait leur temps. Mais ça n'est pas la question. Ce n'est pas mon domaine, les idées, les messages. Je ne suis pas un homme à message. Je ne suis pas un homme à idées. Je suis un homme à style.

  Le style, dame, tout le monde s'arrête devant, personne n'y vient à ce truc-là. Parce que c'est un boulot très dur. Il consiste à prendre les phrases, je vous le disais, en les sortant de leurs gonds. Ou une autre image : si vous prenez un bâton et si vous voulez le faire paraître droit dans l'eau, vous allez le courber d'abord, parce que la réfraction fait que si je mets ma canne dans l'eau, elle a l'air d'être cassée. Il faut la casser avant de la plonger dans l'eau. C'est un vrai travail. C'est le travail du styliste.
  (Exposé enregistré : L.F. Céline vous parle, Cahiers Céline 2, février 1982, p.85).