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                                                                                             PERSONNAGES  M-Z

 

 

    " L'horreur des réalités !

    Tous les lieux, noms, personnages, situations, présentés dans ce roman, sont imaginaires ! Absolument imaginaires ! Aucun rapport avec aucune réalité ! Ce n'est là qu'une " Féerie "... et encore !... pour une autre fois ! " (En exergue de Féerie).

 

  Les romans de Céline ne sont qu'une longue transposition de sa vie. On y retrouve donc nombre de familiers et de personnes qu'il a croisés, souvent affublés de surnoms ou de noms à clés. Cela vaut tout particulièrement pour les œuvres d'après-guerre, où il se fait chroniqueur.
  Connaître l'identité réelle, souvent célèbre, de tous ces personnages donne une toute autre saveur à la lecture.

 VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

 Bardamu : Louis-Ferdinand Céline, écrivain français.
 Bestombes (docteur) :
Gustave Roussy (1874-1948), médecin et cancérologue français, qui opéra le bras de Louis Destouches fin 1914. Fondateur de l'Institut du cancer de Villejuif qui porte aujourd'hui son nom.
 Branledore : Albert Milon, sergent d'infanterie que Céline rencontra au Val-de-Grâce pendant sa convalescence.
 Henrouille (la vieille) : Céline Guillou (1847-1904), grand-mère maternelle de Céline.
 Henrouille (le père) : probablement la transposition de Fernand Destouches (1865-1932), père de Louis-Ferdinand Céline.
 Molly / Musyne : Elizabeth Craig (1902-1989), danseuse américaine. Fait la connaissance de Céline à Genève vers 1929, devient sa maîtresse, est la dédicataire du Voyage au bout de la nuit. Elle retourne en Californie et disparaît définitivement de la vie de Céline en 1933. Miraculeusement retrouvée aux Etats-Unis en 1988 par Alphonse Juilland et Jean Monnier, peu avant sa mort.
 Le patron de la péniche : il s'agit du peintre Henri Mahé (1907-1975), ami de Céline et propriétaire de La Malamoa qu'il amarrait à Bougival, Croissy ou encore Paris. Sa femme, Marguerite, dite Maguy Malosse (1905-1995), qui y jouait de l'accordéon ou du piano, est évoquée dans ce roman.
 Parapine : Serge Metalnikov, savant russe de l'Institut Pasteur.
 Robinson : face obscure de Bardamu, donc de Louis-Ferdinand Céline.

  MORT A CREDIT

 Antoine (oncle) : Georges Destouches (1862-1945), oncle de Louis-Ferdinand.
 Armide (tante) : peut-être Céline Aubry, veuve Damblanc (1860-1948), grand-tante maternelle de Céline, et ancienne experte en dentelles à Drouot.
 Arthur (oncle) : Charles Destouches. Frère bohème et alcoolique de Fernand Destouches, et oncle de Louis-Ferdinand.
 Caroline (grand-mère) : Céline Guillou (1847-1904), grand-mère maternelle de Louis-Ferdinand.
 Courtial des Pereires : Raoul Marquis, plus connu sous le pseudonyme d'Henry de Graffigny (1863-1934). Inventeur loufoque, époux volage et écrivain polygraphe, qui a publié de nombreux ouvrages de vulgarisation scientifique. Il rencontre Louis Destouches à la revue Euréka où ils collaboraient.
 Edouard (oncle) : Louis Guillou (1874-1954), oncle maternel et parrain de Céline. Tenait une boutique de vêtements de pluie au 24, rue Lafayette, à Paris.
 Hélène (tante) : Amélie Destouches (1869-1950). Sœur aventurière et mondaine de Fernand Destouches et tante de Louis-Ferdinand.
 Rodolphe (oncle) : René Destouches. Frère de Fernand Destouches et oncle de Louis-Ferdinand.
 Sabayot (Gustave) : Jacques Destouches. Deuxième fils de Georges Destouches et cousin germain de Louis-Ferdinand. Poursuivait également des études de médecine.
 Tom : Bob, fox-terrier acheté par Céline Guillou pour distraire son petit-fils Louis-Ferdinand qui récupère le chien à la mort de sa grand-mère en 1904.

  GUIGNOL'S BAND

 Cascade : Joseph Garcin (1894-1960), ami de Céline qui avait fréquenté le Milieu à Londres, durant la Première Guerre mondiale.
 Matthew (inspecteur) : probablement Joannin Vanni, commissaire de police à Bezons pendant l'Occupation.
 Nelson : Eugène Paul, dit Gen Paul (1895-1975), peintre montmartrois et ami de Céline. Témoin du mariage de Céline et Lucette Almanzor en 1936. Leur amitié se brisera peu avant la Libération, et il refusera de revoir Céline à son retour du Danemark. Vient voir le corps avec Marcel Aymé mais n'assiste pas à son enterrement en 1961.
 Rodiencourt (Sosthène de) : Edouard Bénédictus (1878-1930), inventeur français du verre souple Triplex, employé par le ministère des Inventions pendant la Première Guerre mondiale. Collabore à la revue Euréka où il fait la connaissance de Louis-Ferdinand Destouches.

  FEERIE POUR UNE AUTRE FOIS

 Amirale (Thérèse) : Jeanne Loviton, dite Jean Voilier (1903-1996), femme de lettres et éditrice française, héritière des éditions Denoël, en conflit avec Céline après-guerre.
 Arlette : Lucette Almanzor (née en 1912), épouse de Louis-Ferdinand Céline.
 Blérois : Chaunard, aquarelliste à Montmartre.
 Briand : Théophile Briand (1891-1956), poète breton, fondateur du journal Le Goéland.
 Charles : Charles de Gaulle (1890-1970), militaire et homme d'Etat français.
 Charmoise : Robert Chamfleury, voisin de Céline rue Girardon, résistant, qui publiera un témoignage favorable à l'écrivain dans les Cahiers de l'Herne.
 Ciboire : Paul Claudel (1868-1955), écrivain français.
 Clauriac (ou Lauriac) : François Mauriac (1885-1970), écrivain français.
 Courtial : Raoul Marquis, alias Henry de Graffigny (voir Courtial des Pereires dans Mort à crédit).
 Denoël : Robert Denoël (1902-1945), éditeur belge qui publia Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et nombre d'autres livres de Céline. Assassiné en 1945, à Paris.
 Edith : Edith Follet (1899-1991), seconde épouse de Céline, à Rennes.
 Elizabeth : voir Molly dans Voyage au bout de la nuit.
 Elsa (la petite) : Elsa Triolet (1896-1970), romancière française et co-traductrice en russe du Voyage au bout de la nuit.
 Empième (Marc) : Marcel Aymé (1902-1967), écrivain français, ami et voisin de Céline à Montmartre.
 Follet : Athanase Follet (1867-1932), ancien beau-père de Céline, doyen de la faculté de médecine de Rennes.
 Hortensia (Gaëtan Serge d') : Guy de Girard de Charbonnières (1907-1990), diplomate français, en poste à Copenhague au moment de l'exil danois de Céline. C'est lui qui réclamera l'extradition de l'écrivain. Ennemi obsessionnel de Céline.
 Janine : Suzanne Nebout (1891-1922), première épouse de Céline, à Londres, en 1916.
 Joseph : Joseph Staline (1879-1953), homme d'Etat soviétique.
 Jules (ou Julot) : voir Nelson dans Guignol's band.
 Labric : Pierre Labric (1891-1972), acteur de cinéma et maire de la Commune libre de Montmartre.
 Lambrecaze : Jean-Gabriel Daragnès (1886-1950), graveur et illustrateur de Montmartre, ami de Céline, très présent pendant l'exil danois.
 Larengon : Louis Aragon (1897-1982), écrivain français.
 Larpente (Jules) : voir Nelson dans Guignol's band.
 Le Coz (sœurs) : propriétaires d'une crêperie de Saint-Malo où Céline avait coutume d'aller.
 Lili : Lucette Almanzor (voir Arlette).
 Mahé : Henri Mahé (voir patron de la péniche dans Voyage).
 Marie (Mlle) : Maria Le Bannier (1890-1964), amie chez qui Céline logeait à Saint-Malo dans un appartement de l'ancien hôtel Franklin.
 Marie-Louise : Henriette Anne Nebout (1889-1966), dite Marie-Louise, sœur de Suzanne Nebout et donc ex-belle-sœur de Céline.
 Montandon : Georges Montandon (1879-1944), ethnologue français, auteur de Comment reconnaître le Juif ? en 1940.
 Nartre (ou Narte ou le môme Bartre) : Jean-Paul Sartre (1905-1980), écrivain et philosophe français violemment pris à partie par Céline dans A l'agité du bocal.
 Nonoze : Jean Nocetti (1896-1968), violoniste qui a signé la musique de la chanson de Céline " Règlements ".
 Pasco Rio : Paco Durio, céramiste et ciseleur, ami de Gauguin.
 René : René de Chateaubriand (1768-1848), écrivain français enterré à Saint-Malo.
 Roger la complainte : Roger Lecuyer, ami de Céline, auteur de chansons.
 Saint François : François Mauriac (voir Clauriac).
 Tabois (Madame) : Geneviève Tabouis (1892-1985), résistante et journaliste française, célèbre dans les années 1950 pour ses émissions sur RTL.
 Tailhefer : André Tailhefer (1896-1963), médecin de Céline et Lucette à Meudon.
 Tayar (Eliane) : Eliane Tayar (1904-1986), assistante du réalisateur Carl Dreyer, familière de La Malamoa, le bateau d'Henri Mahé fréquenté par Céline.
 Théo : voir à Briand.
 Vendôme (duc Ayer de) : René Mayer (1895-1972), homme politique français, ministre de la Justice au moment où Céline était poursuivi après la guerre.

   D'UN CHATEAU L'AUTRE, NORD, RIGODON

 Abetz : Otto Abetz (1903-1958), ambassadeur d'Allemagne à Paris durant l'Occupation.
 Achille (Brottin) : Gaston Gallimard (1881-1975), éditeur chez qui Céline publie à partir de 1951. La maison d'édition qui porte son nom est située rue Sébastien-Brottin, à Paris.
 Amery : John Amery (1912-1945), fils d'un ministre britannique engagé dans la Legion of St George aux côtés des Allemands.
 Anita : Antoinette Lassance, dite Tinou, épouse de Robert Le Vigan.
 Arlette : Arletty (1898-1992), comédienne française, amie de Céline.
 Barjavel : René Barjavel (1911-1985), romancier français et chef de fabrication chez Denoël avant-guerre, où il connut Céline.
 Bébert : chat de Céline (1935-1954). Il avait appartenu à Robert Le Vigan, qui l'avait acheté à La Samaritaine avant de l'offrir à ses amis dans les derniers mois de la guerre.
 Bécart : docteur Auguste Bécart (1896-1954), ami de Céline.
 Bérengères (Gertrut) : combinaison de l'éditeur Jean-Claude Fasquelle et de Paul Marteau (1885-1966), mécène qui aida Céline à son retour d'exil.
 Bichelonne : Jean Bichelonne (1904-1944), technocrate, secrétaire d'Etat à la Production industrielle sous Vichy.
 Bolloré (Mme) : Renée Bolloré (1926-1981), épouse de Gwenn-Aël Bolloré et tante de l'homme d'affaires Vincent Bolloré. A acheté à Céline le manuscrit de Nord.
 Bonnard : Abel Bonnard (1883-1968), ministre de l'Education nationale sous Vichy.
 Bourdonnais (Fred) : Robert Denoël (1902-1945), éditeur. Avait racheté la librairie Les Trois Magots, avenue de La Bourdonnais, à Paris.
 Bridoux : Eugène Bridoux (1888-1955), sous-secrétaire d'Etat à la Défense nationale sous Vichy.
 Brinon : Fernand de Brinon (1885-1947), préside la commission gouvernementale de Pétain à Sigmaringen.
 Brisson : Pierre Brisson (1896-1964), directeur du Figaro.
 Brottin : voir à Achille.
 Buste-à-pattes : Henry de Montherlant (1895-1972), écrivain français (parfois également surnommé par Céline " Henri le Torero " en raison de son amour de la corrida.
 Carbougnat (ambassadeur) : Guy de Girard de Charbonnières (voir à Hortensia dans Féerie).
 Carbuccia : Horace de Carbuccia (1891-1975), fondateur de l'hebdomadaire d'extrême-droite Gringoire.
 Carthage (Hérold) : Jean Herold-Paquis (1912-1945), célèbre speaker de Radio-Paris pendant l'Occupation.
 Chamarande (Mlle de) : Maud de Belleroche, née en 1922.
 Chamouin (docteur) : Germinal Chamouin (1901-1977), infirmier qui aida Céline à Sigmaringen et accompagna sa fuite vers le Danemark.
 Constantini : Pierre Constantini, journaliste de la Collaboration qui dirigea la Ligue française.
 Cousteau : Pierre-Antoine Cousteau (1906-1958), frère du célèbre commandant, rédacteur en chef du journal collaborationniste Je suis partout. Polémiquera violemment avec Céline après-guerre.
 Cul-de-jatte (le) : Erich Scherz Jr, fils du Rittmeister Erich Scherz, atteint de poliomyélite.
 Dreyfus : Pierre Dreyfus (1907-1994), qui, à partir de 1955, dirigea les usines Renault, proches de la maison de Céline à Meudon.
 Ducourneau : Jean A. Ducourneau (1919-1975). Chargé par Gallimard d'établir le premier volume des romans de Céline à La Pléiade.
 Dumel : Georges Duhamel (1884-1966), homme de lettres français.
 Dur-de-mèche : André Malraux (1901-1976), écrivain et homme politique français.
 Ferdonnet : Paul Ferdonnet (1901-1945), speaker français sur les ondes de Radio-Stuttgart.
 Frime (abbé) : Henri Grouès, dit abbé Pierre (1912-2007), célèbre pour avoir lancé son appel en hiver 1954.
 Fualdès (marquise) : Jeanne Loviton, alias Jean Voilier (1903-1996), femme de lettres et héritière des éditions Denoël (voir aussi Amirale dans Féerie). Présente lors de l'assassinat de Robert Denoël, en 1945. Soupçonnée par Céline d'être complice de cet assassinat. Son surnom fait référence au crime fameux de Fualdès, en 1817, commis pendant que des complices détournaient l'attention en jouant de la musique.
 Gaugaule : Charles de Gaulle (voir à Charles dans Féerie).
 Gertrut : voir Bérengères.
 Harras : docteur Hauboldt, président de la Chambre des médecins de Berlin, qui supervisa le séjour de Céline à Kraenzlin.
 Ichok : Grégoire Ichok (1892-1940), médecin en conflit avec Céline au dispensaire de Clichy.
 Kroukrouzof (ou Kroukrou) : Nikita Khrouchtchev (1894-1971), homme d'Etat soviétique.
 La Vigue : Robert Coquillaud, dit Le Vigan (1900-1972), comédien célèbre (Goupi Mains Rouges, Les disparus de Saint-Agil...), qui accompagna Céline et son épouse durant leur fuite en Allemagne.
 Leiden (baron-comte Rittmeister von) : Erich Scherz (mort en 1947), propriétaire du domaine où Céline séjourna, près de Kraenzlin, à l'automne 1945.
 Leiden (Cillie von) : Anne-Marie Scherz, petite-fille d'Erich Scherz.
 Leiden (Isis von) : Asta Scherz, belle-fille d'Erich Scherz, épouse du " cul-de-jatte ".
 Leiden (Marie-Thérèse von) : fille d'Erich Scherz.
 Lesca : Charles Lesca (1871-1948), directeur de Je suis partout.
 
Loukoum (Norbert) : Jean Paulhan (1884-1968), homme de lettres français. L'un des principaux correspondants de Céline chez Gallimard.
 Madeleine : Madeleine Jacob (1896-1985), célèbre journaliste de Libération et de L'Humanité.
 Marcel : voir Empième dans Féerie.
 Marie (Mlle) : Marie Canavaggia (1896-1976), traductrice et fidèle collaboratrice de Céline, dont elle " mettait au propre " les manuscrits.
 Marion : Paul Marion (1899-1954), secrétaire général à l'Information et à la Propagande de Vichy.
 Mattey : Pierre Mathé (1882-1956), commissaire général à l'Agriculture et au Ravitaillement de Vichy.
 Millamac : Harold Macmillan (1894-1986), homme politique anglais.
 Morny (Gertrut de) : voir à Bérengères.
 Nordling : Raoul Nordling (1881-1962), consul général de Suède à Paris. Actif dans le soutien à Céline durant l'exil danois.
 Paqui (Herold) : voir à Carthage.
 Paraz : Albert Paraz (1899-1957), écrivain français, ami de Céline avec lequel il échangea une abondante correspondance.
 Petzareff : Pierre Lazareff (1902-1972), célèbre patron de presse qui dirigea France-Soir.
 Poulet : Robert Poulet (1893-1989), romancier et critique belge auteur des Entretiens familiers avec L.-F. Céline (Plon, 1958).
 Raumnitz (von) : Karl Boemelburg (1883-1946), haut dignitaire nazi, Gauleiter de Sigmaringen.
 Restif (Horace) : Jean Filliol (1909-?), cofondateur du mouvement d'extrême-droite La Cagoule, activiste soupçonné de l'assassinat des frères Rosselli.
 Roger : Roger Nimier (1925-1962), écrivain français, indéfectible soutien de Céline chez Gallimard et dans le monde des lettres de l'après-guerre.
 Sekout-Marrant : Ahmed Sékou-Touré (1922-1984), leader politique guinéen.
 Simon : Michel Simon (1895-1975), comédien, ami de Céline, qui enregistra sur disque des passages du Voyage au bout de la nuit.
 Suzanne : voir à Janine dans Féerie.
 Taenia (Le) : voir à Nartre dans Féerie.
 Tirelire (abbé) : voir à Frime.
 Triolette (Madame) : voir à Elsa dans Féerie.
 Vaillant (Etienne) : Roger Vailland (1907-1965), écrivain français. A écrit en 1950 son regret de n'avoir pas assassiné Céline à la fin de la guerre. Ce qui lui vaudra la haine tenace de l'auteur de Mort à crédit.
  (J. Dupuis et D. Alliot, Lire hors-série n°7, 2008).          

 

 

 

 

 * MADELON.

 -C'est toi même qui l'aura voulu ! Demain ! Tu m'entends, pas plus tard que demain j'irai moi au Commissaire, et je lui expliquerai, moi, au Commissaire, comment qu'elle est tombée dans son escalier la vieille Henrouille ! Tu m'entends, à présent, dis Léon ?... T'es content ?... Tu fais plus le sourd ? Ou bien que tu viens tout de suite avec moi ou bien que j'irai le voir demain matin !... Alors, tu veux-t-y venir, ou tu veux pas ? Explique-toi !... C'était carré comme menace.

 Malgré tout on roulait encore et il se décidait toujours pas à le faire arrêter le taxi. - Tu viens pas alors ? T'aimes mieux aller au bagne ? Bon !... Tu t'en fous que je te dénonce ?... De ce que je t'aime ?... Tu t'en fous aussi hein ?... Et tu t'en fous de mon avenir ?... Tu te fous de tout toi d'abord n'est-ce pas ? Dis-le ? - Oui, dans un sens, qu'il a répondu... T'as raison. Mais c'est pas plus de toi que d'une autre, que je m'en fous... Va pas prendre ça pour une insulte surtout !... T'es gentille au fond toi... Mais j'ai plus envie qu'on m'aime ... Ça me dégoûte !... Elle était assez déconcertée, mais elle s'y est remise quand même. " Ah ! ça te dégoûte !... Comment que ça te dégoûte que tu veux dire ?... Explique-toi donc sale ingrat !... " - Non ! c'est pas toi, c'est tout qui me dégoûte ! qu'il lui a répondu. J'ai pas envie... Faut pas m'en vouloir pour ça...

 - Comment, que tu dis ? Répète-le un peu ?... Moi et tout ? Elle cherchait à comprendre. - Moi et tout ? Explique donc ça ? Parle pas chinois !... Dis-le moi en français, devant eux, pourquoi que je te dégoûte à présent ? Tu bandes pas donc comme les autres, dis gros salaud quand tu fais l'amour ? Tu bandes pas alors hein ?... Ose le dire ici ?... Devant tout le monde que tu bandes pas ?...

  Et alors c'est Robinson qui a pris sur lui de lui répondre. Il était monté aussi à la fin, et il gueulait à présent aussi fort qu'elle. - Eh bien, c'est tout, qui me répugne et qui me dégoûte à présent ! Pas seulement toi !... Tout !... L'amour surtout !... Le tien aussi bien que celui des autres... Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble moi ? Ça ressemble à faire l'amour dans des chiottes ! Tu me comprends-t-y à présent ?... Et tous les sentiments que tu vas chercher pour que je reste avec toi collé, ça me fait l'effet d'insultes si tu veux savoir... Et tu t'en doutes même pas que tu es une dégoûtante !...Ça suffit parce qu'ils t'ont raconté les autres qu'il y avait pas mieux que l'amour et que ça prendrait avec tout le monde et toujours... Eh bien moi je l'emmerde leur amour à tout le monde !... T'y tiens quand même toi à faire l'amour au milieu de tout ce qui se passe ?... De tout ce qu'on voit ?... Tu veux en bouffer de la viande pourrie ? Avec ta sauce à la tendresse ?... Tu cherches à savoir ce qu'il y a entre toi et moi ?... Eh bien entre toi et moi, y a toute la vie... Ça te suffit pas des fois ?...

  - Mais c'est propre chez moi, qu'elle s'est rebiffée elle... On peut être pauvre et être propre quand même dis donc ! Quand est ce que tu as vu que c'était pas propre chez moi ? C'est ça que tu veux dire en m'insultant ?... J'ai le derrière propre moi, Monsieur !... Tu peux peut-être pas en dire autant !... Ni tes pieds non plus !

 - Mais j'ai jamais dis ça MADELON ! J'ai rien dit comme ça du tout !... Que c'est pas propre chez toi ?... Tu vois bien que tu ne comprends rien ! Elle voulait plus être calmée. On ne comprenait plus rien à leur dispute dans le taxi. On entendait que des gros mots dans le boucan que faisait l'auto, le battement des roues dans la pluie et dans le vent qui se jetait contre notre portière par bourrasques. " C'est ignoble..." qu'elle a répété à plusieurs reprises. Elle pouvait plus parler d'autre chose ... " C'est ignoble !..." Et puis elle a essayé le grand jeu : " Tu viens ? qu'elle lui a fait. Tu viens Léon ? Un ?... Tu viens-t-y ? Deux ?... " Elle a attendu. " Trois ?... Tu viens pas alors ?..." " Non ! " qu'il lui a répondu, sans bouger d'un pouce. " Fais comme tu veux ! " qu'il a même ajouté. C'était une réponse .

  Elle a dû se reculer un peu sur la banquette, tout au fond. Elle devait tenir le révolver à deux mains parce que quand le feu lui est parti c'était comme tout droit de son ventre et puis presque ensemble encore deux coups, deux fois de suite... De la fumée poivrée alors qu'on a eue plein le taxi. On roulait encore quand même. C'est sur moi qu'il est retombé Robinson, sur le côté, par saccades, en bafouillant. " Hop ! et Hop ! " Le chauffeur avait sûrement entendu.
  (Voyage, Folio, Gallimard, p.487).

 

 

 

 

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* Gustave MANDAMOUR.

 " En fait d'invités nous recevions parfois à dîner des médecins des environs, par-ci, par-là, mais notre convive habituel c'était plutôt Gustave, l'agent du trafic. Lui, on pouvait le dire, il était régulier. On s'était connus comme ça par la fenêtre, en le regardant le dimanche, faire son service, au croisement de la route à l'entrée du pays. Il avait du mal avec les automobiles. On s'était dit d'abord quelques mots et puis on était devenus de dimanche en dimanche tout à fait des connaissances. J'avais eu l'occasion en ville de soigner ses deux fils, l'un après l'autre, pour la rougeole et pour les oreillons. Un fidèle à nous, Gustave MANDAMOUR, qu'il s'appelait, du Cantal. Pour la conversation il était un peu pénible, parce qu'il éprouvait du mal avec les mots. Il les trouvait bien les mots, mais il ne les sortait pas, ils lui restaient plutôt dans la bouche, à faire des bruits.

 Un soir comme ça Robinson l'a invité au billard, en plaisantant je crois. Mais c'était sa nature de continuer les choses, alors il était toujours revenu depuis lors, Gustave, à la même heure, chaque soir, à huit heures. Un soir, question de m'instruire, je lui ai demandé pourquoi il n'arrivait jamais à gagner aux cartes, j'avais pas de raison au fond pour lui demander ça à MANDAMOUR, seulement par manie de savoir le pourquoi ? le comment ? Surtout qu'on ne jouait pas pour de l'argent ! Et tout en discutant de sa malchance, je me suis approché de lui, et l'examinant bien, je me suis aperçu qu'il était assez gravement presbyte. En vérité, dans l'éclairage où nous nous trouvions, il ne discernait qu'avec peine le trèfle du carreau sur les cartes. Ça ne pouvait pas durer.

  J'ai mis de l'ordre dans son infirmité en lui offrant des belles lunettes. D'abord il était tout content de les essayer les lunettes, mais ça ne dura pas. Comme il jouait mieux, grâce à ses lunettes, il perdait moins qu'avant et il se mit en tête de ne plus perdre du tout. C'était pas possible, alors il trichait. Et quand ça lui arrivait de perdre malgré ses trichages il nous boudait pendant des heures entières. Bref, il devint impossible. J'étais navré, il se vexait pour un oui, pour un non, lui, Gustave, et en plus, il cherchait à nous vexer à son tour, à nous donner de l'inquiétude, du souci aussi. Il se vengeait quand il avait perdu, à sa manière... C'était cependant pas pour de l'argent, je le répète, que nous jouions, rien que pour la distraction et la gloire... Mais il était furieux quand même.

  Ainsi un soir qu'il avait eu de la malchance, il nous interpella en s'en allant : " Messieurs, je vais vous dire de prendre garde !... Avec les gens que vous fréquentez, moi, si j'étais vous, je ferais attention !... Il y a une brune entre autres qui passe depuis des jours devant votre maison !... Bien trop souvent à mon sens !... Elle a des raisons !... Elle en aurait après l'un de vous pour s'expliquer que j'en serais pas autrement surpris !... "
  (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, folio, p.462).

 

 

 

 

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 * MARTRODIN.

 C'était l'indépendance qu'était son faible à Robinson. Il le disait lui-même. Mais le patron MARTRODIN en avait déjà assez de nos " apartés " et de nos petits complots dans les coins.
 - Robinson, les verres ! Nom de Dieu ! qu'il commanda. C'est-y moi qui vais vous les laver ?
 Robinson bondit du coup.
 - Tu vois, qu'il m'apprit, je fais ici un extra !
 C'était la fête décidément. MARTRODIN éprouvait mille difficultés à finir de compter sa caisse, ça l'agaçait. Les Arabes partirent, sauf les deux qui sommeillaient encore contre la porte.
 - Qu'est-ce qu'ils attendent ceux-là ?
 - La bonne ! qu'il me répond le patron.
 - Ça va, les affaires ? que je demande alors pour dire quelque chose.
 - Comme ça... Mais c'est dur ! Tenez, Docteur, voilà un fonds que j'ai acheté soixante billets comptant avant la crise. Il faudrait bien que je puisse en tirer au moins deux cents... Vous vous rendez compte ?... C'est vrai que j'ai du monde, mais c'est surtout des Arabes... Alors ça ne boit pas ces gens-là... Ça n'a pas encore l'habitude... Faudrait que j'aie des Polonais. Ça Docteur ça boit les Polonais on peut le dire... Où j'étais avant dans les Ardennes, j'en avais moi des Polonais et qui venaient des fours à émailler, c'est tout vous dire, hein ? C'est ça qui leur donnait chaud, les fours à émailler !... Il nous faut ça à nous... La soif !... Et le samedi tout y passait... Merde ! que c'était du boulot ! La paie entière ! Rac !... Ceux-ci les bicots, c'est pas de boire qui les intéresse, c'est plutôt de s'enc... c'est défendu de boire dans leur religion qu'il paraît, mais c'est pas défendu de s'enc...

 Il les méprisait MARTRODIN, les bicots. " Des salauds quoi ! Il paraît qu'il font ça à ma bonne !... C'est des enragés hein ? En voilà des idées, hein ? Docteur ? je vous demande ? "
  Le patron MARTRODIN comprimait de ses doigts courts les petites poches séreuses qu'il avait sous les yeux. " Comment vont les reins ? " que je lui demandai en le voyant faire. Je le soignais pour les reins. " On ne prend plus de sel au moins ? "
 - Encore de l'albumine Docteur ! J'ai fait faire l'analyse avant-hier au pharmacien... Oh, je m'en fous moi de crever qu'il ajoutait, d'albumine ou d'autre chose, mais ce qui me dégoûte c'est de travailler comme je travaille... à petits bénéfices !...
  La bonne en avait terminé avec sa vaisselle, mais son pansement ayant été si souillé par les graillons qu'il fallut le refaire. Elle m'offrit un billet de cent sous. Je ne voulais pas les accepter ses cent sous, mais elle y tenait absolument de me les donner Séverine qu'elle s'appelait.
 - Tu t'es fait couper les cheveux Séverine ? que je remarquai.
 - Faut bien ! C'est la mode ! qu'elle a dit. Et puis les cheveux longs avec la cuisine d'ici, ça retient toutes les odeurs...
 - Ton cul y sent bien pire ! que dérangé dans ses comptes par notre bavardage l'interrompit MARTRODIN. Et ça les empêche pourtant pas tes clients...
 - Oui, mais c'est pas pareil, que rétorqua la Séverine, bien vexée. Y a des odeurs pour toutes les parties... Et vous patron voulez-vous que je vous dise un peu quoi que vous sentez ?... Pas seulement une seule partie de vous, mais vous tout entier ?
  Elle était bien mise en colère Séverine. MARTRODIN ne voulut pas entendre le reste. Il se remit en grognant dans ses sales comptes.
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de Poche, 1956, p.313).

 

 

 


 

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 * MATTHEW sergent.

 C'est donc là qu'on se retrouvait quand l'incident est survenu, que les bagarres ont commencé. C'est le sergent MATTHEW du Yard qu'est entré, " côté sandwichs " dans le box des gandins, il s'est annoncé sifflotant comme ça et Good Dayé Dames ! Il était pas en service, en veston comme vous et moi, il fredonnait avec les autres, il en avait un peu dans le pif, il était aimable par le fait... Tout d'un coup ! qu'est-ce qui lui prend ?... il s'arrête pile, il demeure figé... devant le Boro... en chapeau de forme ! ah ! ça le suffoque ! ah ce culot !... là affairé dans sa musique, à taper sur son rigodon, à la cadence aigrelette, à la berceuse rémoulette, au charme de brouillard qu'on les airs de ce côté-là, que ça ramasse bien les soucis, les fait giguer à tirelire !... ding !... dindin !... don ! don !... et youp la ! prestes ! guillerets de trilles et d'arpèges ! de ses gros doigts sales boudinés... que c'était vraiment sortilège comme il envoûtait l'atmosphère de voltigeants jaillis lutins du gros piano...

  C'est grêle ainsi les airs anglais... Je me souviens bien... Il en restait interloqué comme ça tout flan le sergent MATTHEW du nouveau chapeau de son homme. Ça lui coupait net son sifflet... ça lui figeait son sourire. Il en croyait pas ses yeux !...
 Il se rapproche... il veut mieux le voir... apprécier. Il se rapproche du piano... Et brûle-pourpoint vlof ! la colère !... Il se met à injurier l'artiste...
 " Où qu'il avait pris la façon de porter un " forme " dans ce sale bar ! Que ça s'était jamais vu !... Qu'il était fou en vérité !... Où donc qu'il se croyait ? Au Derby ? A la Chambre des Lords ? Que c'était de l'injure et crâneur pour un étranger si pourri... Un émigrant de la pire sorte ! Croque-notes raté vagabond ! Que c'était un furieux culot de venir singer les gentlemen !... Que c'était à pas croire de crime ! Qu'il allait l'embarquer céans si il enlevait pas ça tout de suite !... " Et encore bien d'autres salades et toutes rouges menaces hors de lui !...

 Boro y tenait à son " tube "... C'était un cadeau d'une personne... Le sergent MATTHEW au moment où il cherchait des noises, il pesait plus ses paroles... D'abord il sortait de ses oignons !... Boro avait parfaitement le droit de se filer un sofa en coiffe, un cerf-volant, un pèse-bébé, un haut-de-forme à plus forte raison ! ça regardait personne que césigue !... Mais l'autre l'entendait pas ainsi, il prenait de plus en plus la mouche. Jaillit la vive altercation... Les choses se gâtaient à mesure... le barouf !... la fièvre ! ça fumait autour des alcools... Tout le bazar secoue, vogue, sursaute tellement la foule en houle barde, brame, agite, conspue le MATTHEW !... Serré de près MATTHEW prend peur, je raconte les choses, il sort son sifflet de sa petite poche... Ah ! ça déchaîne tout !... C'est la ruée !... Ah ! faut pas qu'il siffle !... Pas de renforts !... Mort à la Police ! Basculé, raplati par terre, MATTHEW se trouve recouvert d'ivrognes, braillants, joyeux, trépignants dessus, en monticule jusqu'au lustre... caracolant d'aise et victoire ! La ronde aux godets passe dessus... A sa santé !... For be is a jolly good fellow !...
 (Guignol's band I, Gallimard, Folio, 1989, p.30).

 

 

 

 

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 * LA MÉHON.

  Mademoiselle MÉHON, la boutique juste en face de nous, c'est à pas croire ce qu'elle était vache. Elle nous cherchait des raisons, elle arrêtait pas de comploter, elle était jalouse. Ses corsets pourtant, elle les vendait bien. Vieille, elle avait sa clientèle encore très fidèle et de mères en filles, depuis quarante ans. Des personnes qu'auraient pas montré leur gorge à n'importe qui.

  C'est à propos de Tom, que les choses se sont envenimées, pour l'habitude qu'il avait prise de pisser contre les devantures. Il était pas le seul pourtant. Tous les clebs des environs ils en faisaient bien davantage. Le Passage c'était leur promenade. Elle a traversé exprès, LA MÉHON, pour venir provoquer ma mère, lui faire un esclandre. Elle a gueulé que c'était infâme, l'ignoble façon qu'il cochonnait toute sa vitrine, notre petit galeux...Ça s'amplifiait ses paroles des deux côtés du magasin et jusqu'en haut dans le vitrail. Les passants prenaient fait et cause. Ce fut une discussion  fatale. Grand'mère pourtant bien mesurée dans ses paroles lui a répondu vertement.

  Papa en rentrant du bureau, apprenant les choses, a piqué une colère, une si folle alors qu'il était plus du tout regardable ! Il roulait des yeux si horribles vers l'étalage de la rombière qu'on avait peur qu'il l'étrangle. Tous on a fait de la résistance, on se pendait à son pardessus... Il devenait fort comme un tricar. Il nous traînait dans la boutique... Il rugissait jusqu'au troisième qu'il allait en faire des charpies de cette corsetière infernale... " J'aurais pas dû te raconter ça ! "... que chialait maman. Le mal était fait.

  Pendant les semaines qu'ont suivi, j'ai été un peu plus tranquille. Mon père était tout absorbé. Dès qu'il avait un instant libre, il reluquait chez LA MÉHON. Elle en faisait autant de son côté. Derrière les rideaux, ils s'épiaient, étage par étage. Dès qu'il rentrait du bureau, il se demandait ce qu'elle pouvait faire. C'était vis-à-vis... Quand elle se trouvait dans sa cuisine, au premier, il se planquait dans un coin de la nôtre. Il grognait des menaces terribles... " Regarde ! Elle s'empoisonnera jamais cette infecte charogne !... Elle bouffera pas des champignons !... Elle bouffera pas son râtelier ! Va ! elle se méfie du verre pilé !... O pourriture !... " Il arrêtait pas de la fixer. Il s'occupait plus de mes instincts... Dans un sens c'était bien commode. Les voisins, ils osaient pas trop se compromettre. Les chiens urinaient partout, et sur leurs vitrines aussi, pas spécialement sur LA MÉHON. On a beau répandre du soufre, c'était quand même un genre d'égout le Passage des Bérésinas. La pisse ça amène du monde. Pissait qui voulait sur nous, même les grandes personnes ; surtout dès qu'il pleuvait dans la rue. On entrait pour ça. Le petit conduit adventice l'allée Primorgueil on y faisait caca couramment. On aurait eu tort de nous plaindre. Souvent ça devenait des clients, les pisseurs, avec ou sans chien.

 (...) Papa, il en dormait plus. Son cauchemar c'était le nettoyage du carré devant notre boutique, les dalles qu'il fallait qu'il rince tous les matins avant de partir au bureau. Il sortait avec son seau, son balai, sa toile et en plus la petite truelle qui servait pour les étrons, à glisser dessous, les faire sauter dans la sciure. Des étrons, il en venait toujours et davantage, et bien plus devant chez nous qu'ailleurs, en large comme en long. C'était sûrement un complot.

  LA MÉHON, de sa fenêtre au premier, elle se fendait la gueule à regarder mon père se débattre dans les colombins. Elle jouissait pour toute une journée. Les voisins, ils accouraient pour compter les crottes.
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.80).


 

 

 


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 * Docteur MERMILLEUX

       BARDAMU
 Dites donc, MERMILLEUX, vous avez pas entendu dire, pour la petite Tapaneur ?
      MERMILLEUX
 Qui ? La petite Tapaneur ?... La femme de l'agent voyer ? Ah ! C'est vous qui l'avez accouchée ?
      BARDAMU
  Oui !
      MERMILLEUX
 Ah ! Je savais pas... pas de veine, hein ?... Ah ! ça arrive...
      BARDAMU
 Vous en faisiez beaucoup, vous, d'accouchements, quand vous étiez établi ?
      MERMILLEUX
 Ah ! confrère, j'avais un coin pour ça, vous savez, j'étais en Bretagne, et là, on accouche jour et nuit, ça n'arrête pas... J'en ai raté pas mal, au début. A la fin, ça allait bien.
      BARDAMU
 Vous en avez infecté ?
      MERMILLEUX
 Oh ! ça, évidemment. Vous savez, c'est bien difficile à éviter dans les fermes ; on n'a pas de quoi se laver les mains, tout ce qu'on touche est sale, la grand'mère y met les doigts. Mais ça n'a pas beaucoup d'importance, au fond. Non, tenez : il y en avait une, à Karamach-sur-Ondes et une institutrice, vous savez. En l'accouchant, mon vieux, je colle une de ces puerpérales mais, mon vieux, alors une puerpérale à crever une jument. Bon. Elle en sort, je ne sais pas comment, mais elle en sort. Suintante, fébrile ! Enfin, elle en réchappe. Je me mets en boule, j'étais pas fier... Ça va ! Je m'attends à être traîné dans la boue des tribunaux par tout le canton... Pas du tout, mon ami ; on me fête ; on m'embrasse ! Tout le monde trouve que je l'ai sauvée ! Je pouvais pas l'achever, hein ? Mais voilà, il lui reste une métrite, mais alors une de ces métrites, mon ami, une métrite totale, avec un utérus qui se met à dégringoler, pourri, une éponge de pus qui vient lui retourner entre les jambes, ma honte pendant vingt ans ! le plus beau prolapsus utérin que j'aie vu de ma carrière.

 Eh bien ! mon ami, vous le croirez si vous voulez, cette femme-là, elle a fait mon succès dans trois cantons, une réputation régionale, des gens qui me venaient de partout, qu'elle m'envoyait ; elle-même, pendant vingt ans, je l'ai soignée, j'ai fini par la faire opérer, par lui faire enlever cet utérus, ma meilleure publicité, elle n'avait confiance qu'en moi !
   Ce qu'il faut, voyez-vous, Bardamu, en clientèle, c'est de pas entamer la confiance du client. Ça a l'air difficile, non... Il suffit de parler le moins possible. Ceux qui parlent, aussi malins soient-ils, tôt ou tard, ils sont foutus. Ce qu'il faut, c'est hocher de la tête, je le dis toujours aux jeunes confrères. L'imagination des gens fait le reste, et elle le fait bien. Tout le monde peut dire des choses, mon vieux, parler n'est qu'humain. Ce qui est important, inusable, ce qui donne confiance, c'est ce qu'on ne dit pas.
 (L'Eglise, Gallimard, 1952, p. 245).
 

 

 

 

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 * NORA MERRYWIN.

 La première fois qu'elle est entrée avec Jonkind dans la piaule... C'était pas possible d'y croire tellement que je la trouvais belle... Un trouble qu'était pas ordinaire... Je la regardais encore... Je clignais des deux yeux... J'avais la berlue... Je me replongeais dans mon rata... NORA elle s'appelait... NORA MERRYWIN... (...) Pendant qu'ils disaient la prière, j'avais des sensations dangereuses... Comme on était agenouillés, je la touchais presque moi, NORA. Je lui soufflais dans le cou, dans les mèches. J'avais des fortes sensations... C'était un moment critique, je me retenais de faire des bêtises... Je me demande ce qu'elle aurait pu dire si j'avais osé ?... Je me branlais en pensant à elle, le soir au dortoir, très tard, encore après tous les autres, et le matin j'avais encore des " revenez-y "...

 Ses mains, c'étaient des merveilles, effilées, roses, claires, tendres, la même douceur que le visage, c'était une petite féerie rien que de les regarder. Ce qui me taquinait davantage, ce qui me possédait jusqu'au trognon c'était son espèce de charme qui naissait là sur son visage au moment où elle causait... son nez vibrait un petit peu, le bord des joues, les lèvres qui courbent... J'en étais vraiment damné... Y avait là un vrai sortilège... Ça m'intimidait... J'en voyais trente-six chandelles, je pouvais plus bouger... C'était des ondes, des magies, au moindre sourire... J'osais plus regarder à force. Je fixais tout le temps mon assiette. Ses cheveux aussi, dès qu'elle passait devant la cheminée, devenaient tout lumière et jeux !... Merde ! Elle devenait fée ! c'était évident. Moi, c'est là au coin de la lèvre que je l'aurais surtout bouffée.

 (...) Une fois qu'on était relevés, Madame MERRYWIN essayait encore un petit peu, avant qu'on retourne en classe, de m'intéresser aux objets... " The table, la table, allons Ferdinand !... " Je résistais à tous les charmes. Je répondais rien. Je la laissais passer devant... Ses miches aussi elles me fascinaient. Elle avait un pot admirable, pas seulement une jolie figure... Un pétard tendu, contenu, pas gros, ni petit, à bloc dans la jupe, une fête musculaire... Ça c'est du divin, c'est mon instinct... La garce je lui aurais tout mangé, tout dévoré, moi, je le proclame...
 (...) C'est toujours elle qui me relançait, qui voulait que je conversationne : " Good Morning Ferdinand ! Hello ! Good Morning !... " J'étais dans la confusion. Elle faisait des mimiques si mignonnes... J'ai failli tomber bien des fois. Mais je me repiquais alors dare-dare... Je me faisais revenir subitement les choses que j'avais sur la pomme...

 (...) Je repensais à mon bon papa... à ses entourloupes, ses salades... à toutes les bourres qui m'attendaient, aux turbins qu'étaient à la traîne, à tous les fientes des clients, tous les haricots, les nouilles, les livraisons... à tous les patrons ! aux dérouilles que j'avais poirées ! Au Passage !... Toutes les envies de la gaudriole me refoulaient pile jusqu'au trognon... Je m'en convulsais, moi, des souvenirs ! Je m'en écorchais le trou du cul !... Je m'en arrachais des peaux entières tellement j'avais la furie... J'avais la marge en compote. Elle m'affûterait pas la gironde ! Bonne et mirifique c'était possible... Qu'elle serait encore bien plus radieuse et splendide cent dix mille fois, j'y ferais pas le moindre gringue ! pas une saucisse ! pas un soupir ! Qu'elle se trancherait toute la conasse, qu'elle se la mettrait toute en lanières, pour me plaire, qu'elle se la roulerait autour du cou, comme des serpentins fragiles, qu'elle se couperait trois doigts de la main pour me les filer dans l'oignon, qu'elle s'achèterait une moule tout en or ! j'y causerais pas ! jamais quand même !... Pas la moindre bise... C'était du bourre ! c'était pareil ! Et voilà ! J'aimais encore mieux son daron, le dévisager davantage... ça m'empêchait de divaguer !... Je faisais des comparaisons... Y avait du navet dans sa viande...

  (...) Qu'est-ce qu'il avait pu lui faire pour la tomber la jolie ?... C'était sûrement pas la richesse... C'était une erreur alors ? Maintenant aussi faut se rendre compte, les femmes c'est toujours pressé. Ça pousse sur n'importe quoi... N'importe quelle ordure leur est bonne... C'est tout à fait comme les fleurs... Aux plus belles le plus puant fumier !... La saison dure pas si longtemps ! Gi ! Et puis comment ça ment toujours ! J'en avais des exemples terribles ! Ça n'arrête jamais ! C'est leur parfum ! C'est la vie !... J'aurais dû parler ? Bigornos ! Elle m'aurait bourré la caisse ? C'était raide comme balle... J'aurais encore moins compris. Ça me faisait au moins le caractère de boucler ma gueule.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.269).


 

 

 

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 * Peter MERRYWIN.

 Ils avaient des chambres séparées... Comment qu'ils baisaient ? Ça se passait-il chez lui ? chez elle ? Je voulais tout de même me payer ça... J'avais attendu trop longtemps. N'étant plus que cinq pensionnaires, on pouvait bien mieux circuler... D'ailleurs il venait même plus le soir le daron pour faire la prière... Les mômes s'endormaient très vite une fois qu'ils s'étaient réchauffés...

 En passant devant la porte du dab, je me suis abaissé d'un coup. J'ai regardé comme ça très vite dans le trou de la serrure... J'étais chocolat !... La clef était pas retirée... Je me recouche... C'était pas fini ! Je me dis c'est le moment ou jamais ! ... je reste encore quelques minutes... palpitant mais silencieux... J'étais pas fou !... J'avais bien vu la lumière par le vasistas... Juste au-dessus de sa porte... Je prends des extrêmes précautions... Je transporte une chaise dans le couloir... Si je suis frit que j'apprêtais, je ferai d'abord le somnambule... Je pose ma chaise juste à l'appui et contre sa porte. J'attends, je me planque un petit peu... Je me colle bien au mur... J'entends dedans alors comme un choc... Comme un bruit de bois... qui vient taper contre un autre... Ça venait peut-être de son lit ?... J'équilibre encore le dossier... je me fais gravir au millimètre... Debout... encore plus doucement... J'arrive juste au ras du carreau...

  Ah ! Alors ! Pomme ! Je vois tout à fait ! Je vois tout !... Je vois mon bonhomme... Il est affalé... comme ça vautré dans le creux du fauteuil... Mais il est absolument seul ! Je la vois pas la môme !... Ah ! il est à poil, dis donc !... Il est étalé tout épanoui devant son feu... Il en est même tout écarlate ! Il souffle tellement qu'il a chaud... Il est à poil jusqu'au bide... Il a gardé que son caleçon et puis sa houppelande, celle à plis, la magistrale, elle traîne sur le plancher derrière.

 Le feu est vif et intense... Ça crépite dans toute la pièce !... Il est embrasé dans les lueurs, le vieux schnoque ! illuminé complètement... Il a pas l'air ennuyé... il a gardé son bonnet... le bibi à gland... Ah ! la vache ! Ça penche, ça bascule... Il le rattrape, il le renfonce... Il est plus triste comme ça en classe ... Il s'amuse tout seul... Il agite, il balance un bilboquet ! Un gros ! un colosse ! Il essaye de l'enfiler... il loupe le coup, il rigole... Il se fâche pas... Son bonneton encore se débine... sa cape aussi... Il ramasse tout ça comme il peut... Il rote, il soupire... Il repose un peu son joujou... Il se verse un grand coup de liquide... Il sirote ça tout doucement... Je le revois alors le whisky !...

  Il en a même deux flacons à côté de lui sur le parquet... Et puis deux siphons en plus... à côté de sa main... et puis un pot de marmelade... un entier !... Il fonce dedans à la grosse louche... il ramène... il s'en fout partout... il bâfre !... Il retourne à son bilboquet... il vide encore un autre verre... La ficelle se prend, s'embobine dans la roulette du fauteuil... Il tire dessus, il s'embarbouille ... il grogne... il jubile... Il peut plus retrouver ses mains... Il est ligoté... Il en ricane, la sale andouille... Ça va !... Je redescends de mon truc... Je soulève tout doucement ma chaise... Je me reglisse comme ça dans le couloir... Personne a bougé encore... Je me refile au plume !...
  (Mort à crédit, 1952, p.297).

 

 

 

 

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 * MIREILLE.

  " J'attends donc la MIREILLE qu'elle rentre, je me planque dans l'impasse Viviane, elle devait passer là fatalement. Je touchais pas encore assez de flouze pour aller faire l'écrivain... Je pouvais en reprendre dans la mistoufle. Je me sentais pas bon. Je la vois venir... elle passe devant. Je lui carre un tel envoi dans le pot qu'elle en a sauté du trottoir. Elle m'a compris séance tenante mais ça l'a pas fait causer. Elle attendait de revoir sa tante. Elle voulait pas avouer la carne. Rien du tout.

Cette façon de répandre des bobards, c'était dans le but que je m'inquiète... Je me dépêchais le lendemain alors de leur donner satisfaction. La brutalité servait pas. Surtout avec la MIREILLE, ça la rendait plus vache encore. Elle en avait marre des usines. A seize ans elle en avait déjà fait sept dans la banlieue Ouest. - " C'est fini ! " qu'elle annonçait. Aux " Happy Suce ", aux bonbons anglais, elle avait surpris le Directeur bien en train de se faire pomper par un apprenti. Ah ! la bonne usine ! Pendant six mois elle a balancé tous les rats crevés dans la grande cuve aux pralines. A Saint-Ouen une contre -maîtresse l'avait déjà prise en ménage, elle lui foutait des volées dans les cabinets. Elles s'étaient barrées ensemble.

  Le Capital et ses lois, elle les avait compris, MIREILLE... Qu'elle avait pas encore ses règles. Au camp des Pupilles à Marty-sur-Oise on y trouvait de la branlette, du bon air et des beaux discours. Elle s'était bien développée. Le jour annuel des Fédérés, elle faisait honneur au Patronage, c'est elle qui brandissait Lénine, tout en haut d'une gaule, de la Courtine au Père Lachaise. Les bourriques en revenaient pas tellement qu'elle était crâneuse ! Mais alors des molletons splendides, elle levait le boulevard derrière elle à bander l'Internationale !!

 (...) Elle comprenait toute la féerie MIREILLE, ma mignonne ! Elle en profitait tant qu'elle pouvait de mon cinéma... D'un coup je la préviens : " Si tu répètes à Rancy... je te ferai manger tes chaussures !... " Et je la saisis sous le bec de gaz... Elle prend déjà l'air victorieux. Je sens qu'elle va débloquer partout que je me conduis comme un vampire !... Au bois de Boulogne ! Alors la colère me suffoque... MIREILLE s'est mise à cavaler en poussant des glapissements. Alors moi je la course et je me décarcasse. Je lui balance des vaches de coups de tatane à travers les fesses. (...) Je me donnais entier à ma tâche, je dégoulinais la sueur ! Arrivée à L'Arc de Triomphe, toute la foule s'est mise en manège. Toute la horde poursuivait MIREILLE. Y avait déjà plein de morts partout. Les autres s'arrachaient les organes. Le trafic est intercepté par trois rangs de mobiles au port d'armes. Les honneurs s'est alors pour nous. La robe à MIREILLE s'envole. La vieille Anglaise bondit sur la môme, lui croche dans les seins, ça gicle, ça fuse, tout est rouge. On s'écroule, on grouille tous ensemble, on s'étrangle. C'est une grande furie. "

  (Dans Mort à crédit, Ferdinand essaie d'intéresser Mireille, la petite nièce de Mme Vitruve, à La Légende du roi Krogold dont elle aurait perdu des pages. Pour ne pas perdre sa place au dispensaire de Clichy, en raison de ragots qu'elle colporte sur lui, il la dérouille au Bois de Boulogne dans une crise aiguë de paludisme).

 

 

 

 

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 * MISCHIEF.

 (...) Allons, allons ! Assez palabré jeune homme ! me coupa le Surgeon général. Il en est venu avant vous ici bien d'autres de ces gaillards d'Europe qui nous ont raconté des bobards de ce genre, mais c'était en définitive des anarchistes comme les autres, pires que les autres... Ils ne croyaient même plus à l'Anarchie ! Trêve de vantardises !... Demain on vous essaiera sur les émigrants d'en face à Ellis Island au service des douches ! mon aide-major Mr. MISCHIEF, mon assistant me dira si vous avez menti. Depuis deux mois, Mr. MISCHIEF me réclame un agent " compte-puces ". Vous irez chez lui à l'essai ! Rompez ! Et si vous nous avez trompés on vous foutra à l'eau ! Rompez ! Et gare à vous !

  Je réfléchis que ce moyen des statistiques devait être aussi bon qu'un autre pour me rapprocher de New York. Dès le lendemain, MISCHIEF, le major en question, me mit brièvement au courant de mon service, gras et jaune il était cet homme et myope tant qu'il pouvait, avec ça porteur d'énormes lunettes fumées. Il devait me reconnaître à la façon qu'ont les bêtes sauvages de reconnaître leur gibier, à l'allure générale, parce que pour les détails, c'était impossible avec des lunettes comme il en portait. Nous nous entendîmes sans mal pour le boulot et je crois même que vers la fin de mon stage, il avait beaucoup de sympathie pour moi MISCHIEF. Ne pas se voir c'est d'abord déjà une bonne raison pour sympathiser et puis surtout ma remarquable façon d'attraper les puces le séduisait. Pas deux comme moi dans toute la station, pour les mettre en boîte, les plus rétives, les plus kératinisées, les plus impatientes, j'étais en mesure de les sélectionner par sexe à même l'émigrant. C'était du travail formidable, je peux bien le dire... MISCHIEF avait fini par se fier entièrement à ma dextérité.

  Vers le soir, j'avais à force d'en écraser des puces les ongles du pouce et de l'index meurtris et je n'avais cependant pas terminé ma tâche puisqu'il me restait encore le plus important, à dresser les colonnes de l'état signalétique quotidien : Puces de Pologne d'une part, de Yougoslavie... d'Espagne... Morpions de Crimée... Gales du Pérou... Tout ce qui voyage de furtif et de piqueur sur l'humanité en déroute me passait par les ongles.
  C'était une œuvre, on le voit, à la fois monumentale et méticuleuse. Nos additions s'effectuaient à New York, dans un service spécial doté de machines électriques compte-puces. Chaque jour, le petit remorqueur de la Quarantaine traversait la rade dans toute sa largeur pour porter là-bas nos additions à effectuer ou à vérifier.

  (...) Le camarade chargé de la navette des statistiques, un Arménien, fut promus de façon soudaine agent compte-puces en Alaska pour les chiens des prospecteurs. Pour un bel avancement, c'était un bel avancement et il s'en montrait d'ailleurs ravi. Les chiens d'Alaska, en effet, sont précieux. On en a toujours besoin. On les soigne bien. Tandis que des émigrants on s'en fout. Il y en a toujours de trop.
  Comme désormais nous n'avions plus personne sous la main pour porter les additions à New York, ils ne firent pas trop de manières au bureau pour me désigner. MISCHIEF, mon patron, me serra la main au départ en me recommandant d'être tout à fait sage et convenable en ville. Ce fut le dernier conseil qu'il me donna cet honnête homme et pour autant qu'il m'ait jamais vu il ne me revit jamais.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 190).

 

 

 

 

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 * MOLLY.

  " A l'égard d'une des jolies femmes de l'endroit, MOLLY, j'éprouvai bientôt un exceptionnel sentiment de confiance, qui chez les êtres apeurés tient lieu d'amour. Il me souvient comme si c'était hier de ses gentillesses, de ses jambes longues et blondes et magnifiquement déliées et musclées, des jambes nobles. La véritable aristocratie humaine, on a beau dire, ce sont les jambes qui la confèrent, pas d'erreur.

  Nous devînmes intimes par le corps et par l'esprit et nous allions ensemble nous promener en ville quelques heures chaque semaine. Elle possédait d'amples ressources, cette amie, puisqu'elle se faisait dans les cent dollars par jour en maison, tandis que moi, chez Ford, j'en gagnais à peine six. L'amour qu'elle exécutait pour vivre ne la fatiguait guère. Les Américains font ça comme des oiseaux. Un soir, comme ça, à propos de rien, elle m'a offert cinquante dollars. Je l'ai regardée d'abord. J'osais pas. Je pensais à ce que ma mère aurait dit dans un cas semblable. Pour faire plaisir à MOLLY, tout de suite, j'ai été acheter avec ses dollars un beau complet beige pastel (four piece suit) comme c'était la mode au printemps de cette année-là. Jamais on ne m'avait vu arriver aussi pimpant au bobinard. La patronne fit marcher son gros phono, rien que pour m'apprendre à danser.

   Un coeur infini vraiment, avec du vrai sublime dedans, MOLLY ne demandait pas mieux que de s'intéresser pécuniairement à mon aventure vaseuse. Bien que je lui apparusse comme un garçon assez ahuri par moments, ma conviction lui semblait réelle et vraiment digne de ne pas être découragée. Elle m'engageait seulement à lui établir une sorte de petit bilan pour une pension budgétaire qu'elle voulait me constituer. Je ne pouvais me résoudre à accepter ce don. Un dernier relent de délicatesse m'empêchait d'escompter davantage, de spéculer encore sur cette nature vraiment trop spirituelle et trop gentille.

 (...) Le train est arrivé en gare. Je n'étais plus très sûr de mon aventure quand j'ai vu la machine. Je l'ai embrassé MOLLY avec tout ce que j'avais encore de courage dans la carcasse. J'avais de la peine, de la vraie, pour une fois, pour tout le monde, pour moi, pour elle, pour tous les hommes. C'est peut-être ça qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

  Des années ont passé depuis ce départ et puis des années encore... J'ai écrit souvent à Détroit et puis ailleurs à toutes les adresses dont je me souvenais et où l'on pouvait la connaître, la suivre MOLLY. Jamais je n'ai reçu de réponse. La Maison est fermée à présent. C'est tout ce que j'ai pu savoir. Bonne, admirable MOLLY, je veux si elle peut encore me lire, qu'elle sache bien que je n'ai pas changé pour elle, que je l'aime encore et toujours, à ma manière, qu'elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n'est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons ! J'ai gardé tant de beauté d'elle en moi et pour au moins vingt ans encore, le temps d'en finir.

  Pour la quitter il m'a fallu certes bien de la folie et d'une sale et froide espèce. Tout de même, j'ai défendu mon âme jusqu'à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais pas, j'en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve MOLLY m'avait fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d'Amérique. "
   (Voyage au bout de la nuit, folio, p.232).

 

 

 

 

 

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 * De MORNY Gertrut.

 Une autre histoire !... le directeur des Editions Bérengères me fait des " atteintes " ! oui !... " atteintes " le terme de cavalerie !... il me recherche, dirais-je... il me recherche pour que je vienne chez eux, que je passe moi mes ours, armes, bagages à ses " Bérengères " ! vous voyez ça ?... moi mes chefs-d'œuvre ! évidemment, il hait l'Achille !... et pas d'hier !... depuis toujours ! une haine rancie ! ce qu'il donnerait pour le voir saisi, failli, bradé !... et tout son sanfrusquin aux Puces ! et qu'on lui rouvre ses dossiers, ses affaires honteuses... épongées comme ceci... cela... qu'on lui reépluche le tout !... épongées ?... chantées plutôt !... des millions par mois ? il paraît... mais encore sensibles !... de ces secrets qui courent les rues !... Gertrut s'amuse ! suppute! sa tronche si je taille ! la hure d'Achille !... oh ! mais d'abord que moi je dise oui !... hop !... j'arrive !... moi mes ours !... mes livres immortels aux Editions Bérengères ! oh ! pas qu'Achille en crève tout de suite ! non ! qu'ait le temps d'abord de voir tout son bazar crouler ! catastrophe ! formid !... formid !... que moi j'ouvre la brèche !... que ses 2 000 esclaves profitent ! s'échappent ! alors en avant les Dossiers !... le Parquet !... pardon !... ces jouissances sensââ !...

   quelqu'un Gertrut de MORNY !... je le soupçonne un petit peu dans le coin d'être un petit peu anti-sémite... ça serait un peu l'Affaire Dreyfus ?... qui les ferait s'haïr autant ?... peut-être ?... ils me diront jamais... ils se connaissaient on dirait d'un siècle, tellement ils en savent l'un sur l'autre... mille ans, on dirait, de vacheries !... Achille me prend plus au sérieux... " Vous vous plaignez ?... diable ! y en a d'autres ! et qui se plaignent pas ! vous auriez pu être fusillé !... non ? "
 Gertrut sait bien mieux s'y prendre, il me plaint... il me rappelle mes risques, mes épreuves... " Vos meubles ! vos manuscrits ! vos quatre sous ! ils vous ont mis sur la paille !... " il s'apitoye, presque... Brottin lui c'est l'insensible !... que j'aie pas été fusillé et que je vienne me plaindre ! ah ! le culot !... les bras lui tombent... si je pouvais lui dire ce que je pense !... que ce qui m'intéresse c'est qu'ils se dépiautent les carotides !... si je me retiens pas d'y dire tout... c'est pour les chiens, les oiseaux... que je le ménage ! pour nous aussi !... on parle toujours trop... la nouille !... nouille, d'abord ! et le carbi et le gaz !... je l'aurais traité comme je pensais je l'aurais plus revu !

 " Retrouvez-nous votre drôlerie, Céline !... écrivez donc comme vous parlez ! quel chef-d'œuvre !...
 - Vous êtes bien aimable, Gertrut, mais regardez-moi ! jetez un coup d'œil ! " Je le calme.
 " Je suis plus en état, voyons !... la plume me tombe !...
 - Mais non, Céline !... vous êtes tout d'attaque, au contraire !... le plus bel âge !... Cervantès !... je vous apprends rien !
 - Non Gertrut !... vous m'apprenez rien !... le même âge qu'Achille !... 81 ans !... Don Quichotte !... "
 Le truc de tous les éditeurs pour stimuler leurs vieux carcans... que Cervantès était tout gamin !... 81 berges ! " Et plus mutilé que vous !... Céline ! " Il insiste !... paroles tonifiantes en diable !... le marché en main !

  Pourquoi ils s'étaient disputés Achille, Gertrut ?... d'abord ?... on savait plus... ça remontait trop loin... pour un cheval ?... pour une comédienne ? on savait plus... maintenant c'était pour l'édition... autrefois, y avait eu témoins... et duels !... maintenant c'était pour les boutiques !... la question des deux quel qu'aurait le plus d'auteurs en cave ?... capriceries de vieux dingues !... je vous ai pas parlé de leurs tronches, les deux... un moment de vieillerie, plus beaucoup les traits, l'Epoque qui compte !... ils sont d'avant la " Grande Roue " ? ou d'après ?... Gertrut de MORNY portait monocle... et monocle bleu ciel !... il aurait été de la jaq ? possible !... en plus des filles ?... oh ! riche ?... tout !... mais y avait une expression que vous reconnaissiez bien l'Achille... son sourire !... sourire horriblement gêné de vieille chaisière prise sur le fait, toujours en train de taper dans le tronc... Gertrut, lui, c'était son monocle... qu'il barre pas ! les grimaces qu'il faisait ! que ses peaux des rides lui recouvrent pas la vue... Achille, son sourire si gêné, avait été son puissant charme, vers 1900... " l' Irrésistible ", on l'appelait... Watteau !... Fantin-Latour !... " au bazar du Temps "... au fouillis, tous les vieux articles se ressemblent... monocles, grimaces, paupières, moumoutes... sourires... vieilles chaisières... vieux beaux...
 (D'un château l'autre, Folio, juillet 1988, p.54).

 

 

 

 

 

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 * MUSYNE.

  Parmi ses clientes et protégées, nombre de petites artistes lui arrivaient avec plus de dettes que de robes. Toutes, madame Hérote les conseillait et elles s'en trouvaient bien, MUSYNE entre autres qui me semblait à moi la plus mignonne de toutes. Un véritable petit ange musicien, une amour de violoniste, une amour bien dessalée par exemple, elle me le prouva.
  Implacable dans son désir de réussir sur la terre, et pas au ciel, elle se débrouillait au moment où je la connus, dans un petit acte, tout ce qu'il y avait de mignon, très parisien et bien oublié, aux Variétés. Elle apparaissait avec son violon dans une manière de prologue impromptu, versifié, mélodieux. Un genre adorable et compliqué.

  Avec ce sentiment que je lui vouai, mon temps devint frénétique et se passait en bondissements de l'hôpital à la sortie de son théâtre. Je n'étais d'ailleurs presque jamais seul à l'attendre. Des militaires terrestres la ravissaient à tour de bras, des aviateurs aussi et bien plus facilement encore, mais le pompon séducteur revenait sans conteste aux Argentins. Leur commerce de viandes froides à ceux-là prenait, grâce à la pullulation des contingents nouveaux, les proportions d'une force de la nature. La petite MUSYNE en a bien profité de ces jours mercantiles. Elle a bien fait, les Argentins n'existent plus.

  D'être amoureux de MUSYNE si mignonne je pensais que ça allait me douer de toutes les puissances, et d'abord et surtout de courage qui me manquait, tout ça parce qu'elle était si jolie et si joliment musicienne ma petite amie ! L'amour c'est comme l'alcool, plus on est impuissant et saoul et plus on se croit fort et malin, et sûr de ses droits. (...) MUSYNE se trouvait de plus en plus souvent accaparée par les clients sud-américains. Je finis de cette façon par connaître à fond toutes les cuisines et domestiques de ces messieurs, à force d'aller attendre mon aimée à l'office. Les valets de chambre de ces messieurs me prenaient d'ailleurs pour le maquereau. Et puis, tout le monde finit par me prendre pour un maquereau y comprit MUSYNE elle-même, en même temps je crois que tous les habitués de la boutique de madame Hérote. Je n'y pouvais rien. D'ailleurs, il faut bien que cela arrive tôt ou tard, qu'on vous classe.

  J'obtins de l'autorité militaire une autre convalescence de deux mois de durée et on parla même de me réformer. Avec MUSYNE nous décidâmes d'aller loger ensemble à Billancourt. C'était pour me semer en réalité ce subterfuge parce qu'elle profita que nous demeurions loin, pour rentrer de plus en plus rarement à la maison. Toujours elle trouvait de nouveaux prétextes pour rester à Paris.
   MUSYNE finit par ne plus rentrer à notre espèce de foyer qu'une fois par semaine. Elle accompagnait de plus en plus fréquemment des chanteuses chez les Argentins. Elle aurait pu jouer et gagner sa vie dans les cinémas, où ç'aurait été bien plus facile pour moi d'aller la chercher, mais les Argentins étaient gais et bien payants, tandis que les cinémas étaient tristes et payaient peu. C'est toute la vie ces préférences.

  Pour comble de mon infortune survint le Théâtre aux Armées. Elle  se créa instantanément, MUSYNE, cent relations militaires au Ministère et de plus en plus fréquemment elle partit alors distraire au front nos petits soldats et cela durant des semaines entières. Elle y détaillait, aux armées, la sonate et l'adagio devant les parterres d'Etat-major, bien placés pour lui voir les jambes. Les soldats parqués en gradins à l'arrière des chefs ne jouissaient eux que des échos mélodieux. Elle passait forcément ensuite des nuits très compliquées dans les hôtels de la zone des Armées.
  Un jour elle m'en revint toute guillerette des Armées et munie d'un brevet d'héroïsme, signé par l'un de nos grands généraux, s'il vous plaît. Ce diplôme fut à l'origine de sa définitive réussite.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 80).
 

 

 

 

 

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 * NELSON.

 Elle sent fort le rhum par exemple !... elle me souffle plein dans le nez...
 " Poëp ! Poëp ! Poëp !... " Une voix du fond... une voix d'homme... du fond de la crèche... je vois pas le sujet...
 Elle fait celle qui n'entend rien... C'est une voix vineuse !
 " Poëp !... Poëp !... " ça recommence.
 Ah ! mais pardon ! Poëp ! Poëp!... ça me dit. C'est du joyeux cri de ralliement !... Je voudrais le voir le mec... Ça me dit quelque chose...
 - Qui c'est qu'est là ?...
 - Oh ! un ami !...
 Et puis elle resanglote de plus belle...
 - Comment il s'appelle !
 - NELSON !...
 - NELSON qui ?... NELSON des peintures ? NELSON Trafalgar ?...

 Je brûle. Je vois que ça l'emmerde bien ma question. Elle est placée en travers... Je veux passer... Elle referme la lourde, elle laisse juste entrebâillée... Elle me regarde mauvaise maintenant... Bon ! Je reste là... quand même... On reste comme ça l'un devant l'autre.
 NELSON je le connaissais bien, si c'était celui que je pense... le frime aux croquis !... l'asphaltier !... celui des chromos devant le bassin... juste aux marches de la " Nationale " pas un garçon intéressant à mon avis... un nabot aussi comme Mille Pattes, pas plus sympathique, infirme de naissance et mauvais, cafard, rancuneux, ils s'en méfiaient au Leicester, ratatiné manches de veste, il dropait très vite quand même... il tricotait fallait voir... il arquait tout de biais comme un crabe autour des croquis... Tout le temps agité autour de ses œuvres... à plein trottoir, il expliquait aux badauds les Pyramides, le Niagara... tout son choix... et la tour Eiffel, le Kremlin ! et le Crystal Palace ! en plus un six mâts carré ! et le saut de la rivière à Epsom... aussi une scène d'orgie romaine dans son répertoire avec dix-huit femmes à poil... tout ça à la craie, celle-là bien sûr pour connaisseurs... et seulement pour l'intimité !... aux fins des gueuletons sur la nappe...
 

  Il étalait dans tout Londres avec sa barbouille entre Charing Cross et Chelsea, mais son salon principal c'était les dalles de Trafalgar juste en-dessous du monument... C'est là qu'on le trouvait d'habitude, entre les pigeons et le bassin... Moi ce que je piffrais pas chez lui c'était l'imposture... Il s'annonçait mutilé de la guerre Boër... Ça n'existait pas ! " Ex-Service Man " sur sa pancarte... C'était pas vrai... Je trouvais ça un abject culot... Ça me révoltait moi forcément qu'avais des titres et des sérieux... Il levait un peu les sacs à mains pour tout dire... il se défendait pas qu'en artiste, en barbouilleur-trottoir...
 A la sortie des " Museum ", les dames souvent se reposent un peu, elles admirent la belle perspective, elles laissent leurs affaires sur un banc, elles sont étourdies, les demoiselles surtout, NELSON il s'ennuyait pas, il avait l'œil à la pêche, les pupilles toujours à l'aguet... J'aurais pas eu confiance en lui - Où il était drôle par exemple c'était dans les moments de brouillard, quand ça tombait d'un coup sur Londres le géant édredon, surtout à partir de l'automne, en plein jour les pois, en plein midi !...

 Il avait pas son pareil pour conduire les personnes en panne... celles qui se trouvaient saisies, bloquées en pleine place comme ça, en plein fog sans savoir plus de quoi, ni comment, perdues dans la brume... Là il était extraordinaire pour dépanner les touristes... Une tombée de nuages en pleine promenade après la visite du musée. C'est toujours un flot de monde ou presque hiver comme été Trafalgar... tout l'Empire passe là... forcément... tous les dominions en visite, et les badauds de tout l'univers... Que les brumes soufflent de la rivière un fort coup, ça se trouve tout soudain étouffé, tout blanc, tout opaque, c'est le désarroi pas ordinaire, ils voient plus leurs chaussures. Faut les conduire comme des aveugles... Par la grande avenue Westminster, le brouillard recouvre toute la ville, en pas cinq minutes... c'est fréquent dès octobre, novembre... l'ensevelissement blanc...
  Du moment c'était son grand boum ! la grande occasion de NELSON, sur ses petites guibolles, il courait après les touristes perdus dans les nuées... tâtonnants dans les becs de gaz... il ramassait tous les hagards, les vieilles personnes, les effarés, les demoiselles saisies par la peur qui savaient plus la droite, la gauche... qu'allaient caramboler partout...

  Il rassemblait tout son monde, ralliait, poulopait, d'un groupe à l'autre ! te les emmenait tous par la main " Poëp ! Poëp ! " comme ça jusqu'au prochain métro... leur domicile, même loin dans Londres... Du moment où le brouillard tombait, il envoyait aigre son " Poëp ! Poëp ! " sans cesse, tous les cinq six pas... Il était utile faut convenir, il rendait des fameux services dans les moments où tout s'arrête... où tout le trafic s'interrompt où ça devient si opaque, même dans le centre, même vers les théâtres, que personne ose plus avancer, que tout stoppe, même les petites voitures, même les cabs à Piccadilly, que les coaches veulent plus rien charger, que toute la foule bute aux trottoirs, ramponne dans les murs... C'est affreux !...
 NELSON retrouvait ce qu'il voulait... par n'importe quel temps ! quelle poix, pluie, cyclone, n'importe quel coin de Londres... n'importe quel bonhomme, quel objet... Il se trompait jamais d'une adresse, d'un square, d'une impasse, il aurait retrouvé tel fantôme d'une buée dans une autre... à la demande une petite souris dans son trou.

  Il se faisait facile cinq ou six livres comme ça dans un après-midi sur une sortie par brouillard... Il ameutait du péristyle tout le paquet : " Poëp ! Poëp ! any direction ! Toutes les directions. En avant... "
 Il en avait conduit tels quels de toutes les couleurs, vers tous les coins de Londres, de longues Miss, des gros patapoufs, d'Afghanistan, du Pérou, de la Chine, Panama, de la Suède... des collections d'abasourdis, d'effarés dans le brouillard subit. Il les fauchait un petit peu ?... les écharpes, les lunettes, les sacs, ça disparaissait de temps en temps... mais enfin il abusait pas... Comme guide par exemple impeccable, il les amenait tous à bon port, Poëp ! Poëp ! à l'exacte adresse ! Il augmentait bien son casuel avec les coups de brumes. Il plaquait vite ses chromes aussitôt que ça tournait à l'ouate...
 (Le pont de Londres, Folio, 1978, p.54).

 

 

 

 

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 * NEUNEUIL.

 - Tout de même, lisez-moi cette lettre ! "
 Il y tient !... je regarde d'abord la signature... Boisnières... je connais ce Boisnières, il a la garde des " allaitantes " au Fidelis... la pouponnière du Fidelis... c'est lui qu'empêche qu'il se passe des choses, que ça se tienne mal, entre femmes à mômes et les " bourmans " du Fidelis... ils sont au moins trois cents flics répartis en quatre chambrées, deux étages du Fidelis, flics de toutes les provinces de France, qu'ont absolument plus rien foutre, repliés de toutes les Préfectures... Boisnières dit NEUNEUIL est de " garde à la pouponnière "... policier de confiance !... " que personne pénètre ! " NEUNEUIL et ses fiches !... il a un fichier : trois mille noms ! il y tient comme à sa prunelle !... les fifis lui ont pris l'autre œil, combat au maquis ! vous dire s'il peut être de confiance !... je veux pas lire sa lettre, j'ai pas le temps !... je connais un peu le Boisnières NEUNEUIL ! sûr il dénonce encore quelque chose... quelqu'un ! peut-être moi ?... je le connais ! un fastidieux... borgne, galeux à furoncles, et " service-service "...
 " Il dénonce encore quelqu'un ?
 - Oui, Docteur ! oui ! moi !
 - A qui ?
 - Au Chancelier Adolphe Hitler !
 - Tiens ! c'est une idée !...
 - Qu'il m'a vu partir en auto ! moi ! partir aller pêcher la truite au lieu de surveiller les Français... je ne nie rien, Docteur ! remarquez ! c'est un fait ! je suis coupable ! NEUNEUIL a raison ! mais vous ne voulez pas lire cette lettre ?

 (...) Il va à la porte, il l'ouvre... il va à la rampe, il se penche... et à voix forte...
 " Hier !... Monsieur Boisnières ! Monsieur Boisnières n'est pas là ?
 - Si ! Si ! Commandant ! me voici !... je monte !... "
 En fait, il arrive !... il est là...
 " Entrez !... vous êtes bien Boisnières dit NEUNEUIL ?
 - Oui, Commandant !
 - Regardez-moi alors en face ! bien en face !... vous avez bien écrit cette lettre ?
 - Oui, Commandant !
 - A qui vous l'avez envoyée ?
 - Vous avez l'adresse, Commandant ! "
 Oh ! pas intimidé du tout !...
 " Je n'ai fait que mon devoir, Commandant !
 - Eh bien moi, monsieur Boisnières, je vais faire le mien !... dit NEUNEUIL !... regardez-moi bien en face ! là ! bien en face ! "
 
 Pflac !... Pflac !... deux alors de ces sérieuses baffes que le NEUNEUIL en est comme soulevé !... son bandeau vole !... arraché !
 " Voilà moi, ce que je pense !... Monsieur Boisnières dit NEUNEUIL !... en plus, et j'ajoute, je pourrais vous faire corriger bien plus !... et vous le savez !... et je le fais pas ! vous corriger une fois pour toutes ! misérable canaille !... ah ! je gaspille l'essence ?... ah ! je sabote la Luftwaffe !... je ne gaspillerai pas une petite balle pour vous faire taire, monsieur NEUNEUIL ! pas un nœud de la corde !... vous valez pas un nœud de la corde ! rien ! sortez ! sortez ! foutez-moi le camp ! et que je vous revois plus ! plus jamais ! si je vous revois jamais ici, je vous fais noyer ! je vous fais aller voir les truites ! partez ! partez ! et au galop ! tout de suite ! à Berlin !... prenez votre lettre !... NEUNEUIL !... la lâchez pas ! NEUNEUIL !... vous la ferez lire au Führer lui-même ! à Berlin ! au galop ! Monsieur NEUNEUIL ! los ! los !
 (D'un château l'autre, Poche, 1968, p. 296).



 

 

 

 

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 * Mme NIÇOIS

 Pourquoi moi, dites, j'aurais confiance ? Je me méfie pas de Mme NIÇOIS... c'est peut-être un tort ? entre autres malades... de Mme NiCOIS, non !... aucun danger... vraiment l'inoffensive personne... mais les gestes !... quels gestes !... elle fait plus de gestes que mon ivrogne... elle me menace pas, non !... elle me brandit pas de flacon sous le nez... mais elle s'agite pour se rattraper... à la grille !... à tout !... à un fusain... à n'importe quoi... elle oscille... elle sait plus... elle est absente pour ainsi dire... de plus en plus faible... elle se souvient plus de mon sentier... elle se trompe... oh ! mes chiens la gênent pas elle... elle les entend pas !... elle y voit pas beaucoup non plus... vous dire son état !... eh bien !... croyez-moi, ce qui la gêne, c'est que je la fasse pas payer...

 Je vous dis donc Mme NIÇOIS se perd dans les sentiers... du Bas Meudon à chez moi... elle est partie vers Saint-Cloud, des voisins l'ont rattrapée... partie presque au Pont !... ils se demandaient où elle allait ? elle demeure Place ex-Faidherbe parallèle à la route d'en bas, Vaugirard prolongée... de chez elle on voit très bien l'eau, la Seine... le quai tout de suite !...
 [...] Je dois dire égoïstement que ça m'arrangeait pas du tout de descendre chez Mme NIÇOIS... et les chiennes ?... je les enfermais au grenier, bouclais !... ouiche ! je les voyais cassant les carreaux et se jetant sur Mme NIÇOIS !... oui du " troisième " !... oui ! parfaitement !... elles en piquaient crises et folies de me la déchirer !... Mme NIÇOIS faisait trop de gestes... à se rattraper partout... à tout... à rien... tout de suite à l'air... elle titubait... tournoyait !... elle avait de la feuille au vent... elle devait plus sortir de chez elle  !... je lui avais assez répété ! dit... je lui donnais le bras pour la reconduire !...

 [...] Donc, je descends chez Mme NIÇOIS... mais je me méfie, je le répète... les gens du quai me sont hostiles... quantités de raisons... patati... patata... la façon que je suis habillé... d'un  !... les commentaires des affiches... deux !... ma gratuité, mon " pas de bonne ", " pas de voiture ", boîte à ordures, les commissions, etc. Vraiment je peux descendre qu'à la nuit... je descends par le " sentier des Bœufs " avec un chien... plutôt deux...
 [...] Donc, Mme NIÇOIS sur son lit... J'ai terminé mon pansement... je viens à lui parler de choses et d'autres... que les grands froids sont finis !... bientôt les lilas !... on a assez gelé !... bientôt les jonquilles !... le muguet... cet hiver fut exceptionnel, tous les records !... je ramasse mes cotons... elle me demande un rouleau... que je lui laisse... voilà !...

  Tout en bavardant, je rangeais mon petit matériel... oh ! mais j'oubliais !... la piqûre !... il la lui fallait... 2 cc. de morphine ! elle s'endormirait... je m'en irais... j'injecte mes 2 cc... et je regarde dehors... au carreau, là !... j'accuse les autres d'être des voyeurs... en fait !... en fait !... qu'est-ce que je tiens !... le mateur fini !... j'aime pas être regardé du tout !... mais moi, pardon ! horrible ! j'avoue !... n'importe où je me trouve... là, c'était fatal, les lumières dehors !... je regarde... le loin... la Seine... Mme NIÇOIS va s'endormir... elle me répond plus... cette fenêtre donne je vous ai dit presque sur la place ex-Faidherbe... le quai, en somme... il fait encore assez froid... nous sommes en mars... il fait nuit... on voit le quai... je le vois, moi !... sûrement Mme NICOIS le voit pas... d'abord elle dort... je vois même des allées et venues de personnes... des gens qui chargent une péniche ?...
 (D'un château l'autre, Folio, juillet 1988, p. 90).

 

 

 


 

 

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 * NORMANCE. 

 Ah, les NORMANCE !... le gros... sa femme... nos voisins... ils tentent aussi... ils dérapent... ils déboulent... ils remontent ! ils roulent à l'envers ! ils savent pas encore prendre les secousses ils se font rehausser de quatre marches !... pourtant lui il pèse quelque chose !... 160 kilos... il me l'a dit, il m'a consulté pour maigrir... avec les actuelles restrictions, on aurait cru qu'il aurait pu... non !... 160 kilos, c'est du lest !... eh bien, il peut pas descendre... il remonte !... il est reboulé ! un choc ! un autre ! la pesanteur renversée, voilà un effet de cyclone !... sa femme c'est la nature fluette elle tient que par lui ! à son cou ! toute seule, fétu, elle serait partie, envolée depuis belle ! vous croiriez : il va l'écraser !... un ramponneau ! vrraouf !... la raplatir !... non ! non !... non !... l'éléphant précautionneux, voilà NORMANCE, je le vois là... tous les chocs pour lui !...

- André ! André ! me lâche pas !... Elle a peur quand même !... ils s'entendent admirablement !... y a pas de question qu'il la lâche ! ils font qu'un, comme nous deux Arlette... mais lui autre chose comme carrure ! je voudrais avoir son ampleur, son poids, sa panne ! ça fait plus de 160, c'est certain ! 180, je dirais !... peut-être 200... il avoue pas, il bouffe comme dix !... comme vingt !... il est comme tous, ils mentent tous ! lui il ment pour 200 kilos ! ah, 160 ?... 166 ? pour qui qu'il me prend ? je le vois, je le regarde... il est mandataire... broum !... aux Halles ! alors ?... aux volailles !... mais pas que la volaille qu'il s'empiffre !... c'est sa femme, sa petite volaille !... lui il engloutit sûrement deux gigots par jour ! trois gigots ! le poids ! vous pensez ! " mandataire " ! je voudrais pas qu'il nous carambole ! ça serait fini, Lili, moi... même sa femme tremble...

- André bouge plus !... André bouge plus !... Elle est loin d'aux anges ! C'est pas lui qui bouge, c'est l'immeuble ! même mettons deux cents kilos ! qu'il pèse les deux cents... il peut pas lutter !... il remonte, il rebrousse ! il est pris en tempête comme nous... y a les éléments ! c'est autre chose qu'un hippopotame ! mille kilos, fétu, pour les éléments ! il prend mal la houle... il va foutre !... cet affolement de sa petite conne !...  - André, bouge pas ! C'est pas bouger qu'il faut ! c'est prendre le choc juste ! - Bouge plus chéri ! bouge plus chéri ! Elle croit que c'est lui qui fait l'orage !... il tamponne les murs, c'est tout !... faut que je la détrompe ! niaise mauviette !
  (Féerie pour une autre fois II, folio, Gallimard, 1954, p.95).  

 

 

 

 

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 * COLONEL O'COLLOGHAM .

  Nous voilà donc dans l'atelier. Je voyais ces fameux ustensiles, des masques et des masques... Y en avait partout, des petits, des gros, des incroyables de dimensions et d'aspect. Tous les biscornus, les loupés, les réussis, les camouflés, à clapets, à tuyaux, à cordes, toutes les trouvailles du COLONEL, pour tous les genres, les dimensions, un carnaval de quincaillerie... Casques et masques de toutes époques, équipés pour la guerre des gaz. En carton, en cuivre, en nickel, tous les dangers. Armes et jouets ! toutes les coiffures pour l'enfer, la course au fond des abysses ! Trois énormes scaphandriers pour les pressions océanes. Toute une armoire de petits toquets du genre Henri III, emplumés, avec voilettes tamis de tulle, filtre contre les gaz, très coquets. Le COLONEL pensait à tout. Un nom de Dieu foutu désordre !

     Je tombais toujours sur des cochons ! Les établis disparaissaient sous cinq six épaisseurs d'outils de toutes natures et calibres. Sosthène farfouillait là au fond, provoquait des avalanches à chasser le petit tournevis ! Toute la camelote taradaboum ! croulait jusqu'à l'escalier ! des torrents de ferrailles ! Alors ces gueulements ! 

 A la grande porte de l'atelier, tout à fait en l'air c'était écrit en lettres rouges : " Sniff and die ! Renifle et meurs ! " Il me faisait remarquer la devise comme ça tout réjoui, tout marrant le COLONEL O'COLLOGHAM... ça l'amusait bien !... Il se pliait tout seul !... " Hi ! Hi !... Sniff and die !... " Le COLONEL avait choisi pour son propre compte un modèle toile " museau d'étoupe " imprégné à trois solutions absolument neutralisantes dont il ne donnerait la formule qu'après les épreuves et seulement au roi en personne... Ce système pour connaisseur muait les gaz les plus toxiques, les plus pervers foudroyants, en inhalations anodines, ozonigénées voire toniques dès la quinze ou vingtième bouffée, réglable au surplus par virole et automatique selon la densité du nuage et le caractère des efforts, dosé à tant pour le cycliste, tant pour le nageur, tant pour le piéton, le réglage milli-pneumatique, l'idéal évidemment, le rêve de tous les ingénieurs depuis le Congrès pneumatique, Amsterdam mars 1909.

  Ils allaient en roter un peu les gentlemen de la Wickers ! Le COLONEL leur apportait non pas une mais vingt solutions au problème du milli-dosage ! son protocole en faisait foi ! On se rend un peu compte !
   (Guignol's band I et II, folio, p.384).

 

 

 

 

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 * ODILE POMARÉ.

 - Pas de Français ?... Keine Franzosen ?
 Je parle fort, zut !... assez de chuchoteries...
 - Ja !... ja !... eine Dame !
 Tout de même un qui ose, qui répond ! où peut être cette dame ?
 Ils vont la chercher... elle est aussi sur une plate-forme ?... sous un repli de bâche ?... ils mettent du temps à la trouver... ah, la voici !... mais elle n'est pas du tout en loques... presque coquette, je dirais... comment se fait-il ?... nous autres sommes foutus comme quatre sous... en puzzle de morceaux de bâches... épouvantails !... mais cette demoiselle sort d'où ?... le mieux que je lui demande...
 - J'ai bien l'honneur, mademoiselle !
 Elle me fait l'effet demoiselle...
 - Je vous présente ma femme et notre ami... Felipe !... moi-même et tous mes respects... Louis Destouches... docteur en médecine...
 - Comme vous me faites plaisir docteur !... Madame je veux vous embrasser !... si vous voulez bien !...
 - Certainement !... certainement !...

 Le nom de cette demoiselle... ODILE POMARÉ... elle se présente bien mieux que nous, je veux dire les atours, robe, corsage, petit bonnet de fourrure, tour de cou, mais comme mine elle est sûrement pire... consomptive je dirais... cette petite rougeur aux pommettes... maigre et fiévreuse... décharnée... je fais pas de réflexion mais elle a l'air gravement malade... j'ai pas à demander, tout de suite elle toussote, pour moi sans doute, elle veut me montrer, dans son mouchoir...
 - Oui... oui... souvent ?
 - Depuis un mois, souvent... mais déjà en France...
 D'où vient-elle, là tout de suite ? de Breslau !... tiens !... [...] oui ! enfin, j'écoute... que faisait-elle à Breslau cette demoiselle crachoteuse ? lectrice à l'Université !... oh ! oh !... quels titres ?... agrégée d'Allemand !... et de la Sorbonne !... fariboles tout ça je pense ! mais cette locomotive là-haut la voit-elle ?... qu'elle me réponde ! sacrebleu !... tout de suite !

 [...] Mlle ODILE ?... je suis pas sûr, c'est peut-être Madame ? tant pis !... elle est agrégée d'allemand ?... pas sûr non plus !... lectrice de français à Breslau ? hin !... hin !... enfin elle raconte des choses... et quels avatars !... ils lui auraient dit de s'en aller, que les Russes étaient aux portes et que ça serait terrible !... bon ! vraisemblable !... mais c'était pas tout ! " prenez ces quarante-deux enfants... partez pas sans eux !... " de ces quarante-deux combien lui restaient ? douze ?... treize ?... elle croyait... elle ne savait plus... cette demoiselle ODILE tousse beaucoup... et crache... je la regarde pas [...] pensez cette demoiselle ODILE d'Aix-en-Provence et Breslau en route avec ses mômes crétins... combien j'ai dit ? quatorze ou seize !... en wagon réservé spécial... qu'est-ce qu'elle avait fait des autres mômes ? ils étaient morts de rougeole ?... elle croyait, on lui avait dit à Chemnitz, en passant, le médecin de la " Croix-Rouge "...
  (Rigodon, Folio, octobre 1988, p. 186).

 

 

 

 

 

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 * Raoul  ORPHIZE.

 " Ah ! Céline !... Céline !... cher Céline !... c'est vous que je cherchais !... " J'allais enfin pouvoir sortir... plus personne sur le palier... tous à la brasserie... " Ah ! Céline... Céline !... " Je dis : voilà le louf !... et pas tout seul... avec une dame... une jeune dame... ils montent me voir... je les fais entrer... " Céline !... Céline !... j'ai besoin de vous !... je sors de chez Brinon  !... il est d'accord !... c'est vous, le scénario ! c'est vous qui me le ferez !... moi, les dialogues, bien entendu !... c'est entendu !... je sors de chez Laval, il est d'accord ! je suis le producteur, metteur en scène ! n'est-ce pas ? vous êtes d'accord ?... l'appareil nous vient de Leipzig !... les Russes sont d'accord, ah ! l'autorisation des Russes, vous n'avez pas idée, Céline ! enfin je l'ai ! "

 Il se frappe la poitrine... sa poche... la poche où est son portefeuille, l'autorisation... Sa dame là... sa femme sans doute... a pas dit mot... elle le laisse parler... et qu'il parle !... une véhémence, un débit, qu'il reste pas en place !... d'un pied sur l'autre... piétine ! - " Oh ! pardon !... pardon Céline !... j'oubliais ma femme !... notre vedette !... c'est elle, n'est-ce pas ?... que je vous présente !... Odette Clarisse ! - Bonjour, madame ! "

  Je l'avais pas tellement regardée, elle... mais son chapeau !... un bibi pas mal... panama à fleurs... et voilette... vous vous rendez compte ?... une voilette ?... au moment où nous en étions ?... l'Allemagne au moment, une voilette ! - " Odette sera la vedette du film !... c'est entendu !... Brinon est d'accord ! - Oh ! parfait ! parfait ! - Odette, dit bonjour à Mme Céline !..." Elle est pas vilaine cette petite... je la regarde mieux... elle est habillée en vedette... vedette de l'époque, mi-Marlène, mi-Arletty... jupe très moulante... le sourire aussi... Trouver un chapeau en fleurs, et une voilette, des souliers crocro, le sac idem, des bas de soie fins, dans l'Allemagne en feu !... ç'avait dû être une entreprise !... saper cette mignonne !... que dans toute l'Allemagne, au moment, vous trouviez pas une épingle à cheveux !... où il avait trouvé tout ça ?... et ramener sa vedette de Dresde ?... et pas qu'elle !... sapés tous les deux !... lui velours à côtes, culotte de cheval, sweater col roulé, leggins, tatanes triples semelles ! l'énigme, je vous dis !... et cirés, brossés !... impeccables... lui !... elle !... prêts pour tourner...

  Je le connaissais lui, du Fidelis, je l'avais soigné pour sinusite... maintenant là, complètement guéri ! force de la nature !... impeccable... Raoul... son nom... Raoul ORPHIZE... il était parti pour Dresde... lieu de rassemblement des artistes, brûlé entre-temps, 200 000 morts... ils sortaient de Dresde pour Munich... et puis Leipzig... puis revenu à Dresde... Dresde en cendres ! tourner à Siegmaringen... oh ! il l'avait pensé son film !... séquences, rythme !... j'avais plus qu'à suivre ses idées, sa construction filmo -technique... " les scènes de la vie quotidienne à Siegmaringen " Brinon au travail !... l'imprimerie et la rédaction du journal La France, les rédacteurs au travail... " Radio-Siegmar " en émission ! la cabine, les opérateurs... et la Milice à l'exercice !... et moi, à ma consultation ! Pétain, sa promenade... les enfants aux jeux !... et les pères, les mères, jouant aussi, aux boules ! tous dans la joie ! la très belle humeur ! Kraft durch Freude ! toujours ! toujours !... la joie !

 - " D'où toute cette élégance, ORPHIZE ? " Je peux pas m'empêcher de lui demander... - " Par parachutages, Céline ! " Le marle !... j'insiste pas...
  (CA, folio, p.310).

 

 

 

 

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 * CAPITAINE ORTOLAN.

 Si vous l'aviez vu, messieurs ! Quel assaut ! l'appuyait le capitaine ORTOLAN.
C'était dans l'escadron d'ORTOLAN que ça venait de se passer.
- Je n'ai rien perdu de l'affaire ! Je n'en étais pas loin ! Un coup de pointe au cou en avant et à droite !... Toc ! Le premier tombe !... Une autre pointe en pleine poitrine !... A gauche ! Traversez ! Une véritable parade de concours, messieurs !... Encore bravo, Sainte-Engence ! Deux lanciers ! A un kilomètre d'ici ! Les deux gaillards y sont encore ! En pleins labours ! La guerre est finie pour eux, hein, Sainte-Engence ?... Quel coup double ! Ils ont dû se vider comme des lapins !
  Le lieutenant de Sainte-Engence, dont le cheval avait longuement galopé, accueillait les hommages et compliments des camarades avec modestie. A présent qu'ORTOLAN s'était porté garant de l'exploit, il était rassuré et il prenait du large, il ramenait sa jument au sec en la faisant tourner lentement en cercle autour de l'escadron rassemblé comme s'il se fût agi des suites d'une épreuve de haies.

- Nous devrions envoyer là-bas tout de suite une autre reconnaissance et du même côté ! Tout de suite ! - s'affairait le capitaine ORTOLAN décidément excité. - Ces deux bougres ont dû venir se perdre par ici, mais il doit y en avoir encore d'autres derrière... Tenez, vous, brigadier Bardamu, allez-y donc avec vos quatre hommes !
  C'est à moi qu'il s'adressait le capitaine.
- Et quand ils vous tireront dessus, eh bien tâchez de les repérer et venez  me dire tout de suite où ils sont ! Ce doit être des Brandebourgeois !...
  Ceux de l'active racontaient qu'au quartier, en temps de paix, il n'apparaissait presque jamais le capitaine ORTOLAN. Par contre, à présent, à la guerre, il se rattrapait ferme. En vérité, il était infatigable. Son entrain, même parmi tant d'autres hurluberlus, devenait de jour en jour plus remarquable. Il prisait de la cocaïne qu'on racontait aussi. Pâle et cerné, toujours agité sur ses membres fragiles, dès qu'il mettait pied à terre, il chancelait d'abord et puis il se reprenait et arpentait rageusement les sillons en quête d'une entreprise de bravoure. Il nous aurait envoyés prendre du feu à la bouche des canons d'en face. Il collaborait avec la mort. On aurait pu jurer qu'elle avait un contrat avec le capitaine ORTOLAN.

  La première partie de sa vie (je me renseignai) s'était passée dans les concours hippiques à s'y casser les côtes, quelques fois l'an. Ses jambes, à force de les briser aussi et de ne plus les faire servir à la marche, en avaient perdu leurs mollets. Il n'avançait plus ORTOLAN qu'à pas nerveux et pointus comme sur des triques. Au sol, dans la houppelande démesurée, voûté sous la pluie, on l'aurait pris pour le fantôme arrière d'un cheval de course.
 (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, Poche, 1952, p.37).

 
 

 

 

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 * COMMISSAIRE PAPILLON.

 A peine j'étais devant notre porte, le 11, un boucan d'en bas !... et des ordres !... " Laissez passer ! laissez passer ! " comme quelque chose de lourd qu'on monte... les gens des gogs y vont pour voir... ils obstruent !... los ! los ! oh ! mais c'est un homme le paquet !... très gros paquet... des flics qui le montent, le hissent !... là, ça y est ! il est ficelé !... même enchaîné qu'il est ! et quelles chaînes !... du cou aux chevilles ! il se sauvera pas !... ah ! mais diable ! j'y suis !... c'est le Commissaire PAPILLON ! sa tronche ! il est tellement tuméfié ! l'état !... que presque je l'aurais pas reconnu !... boursouflé, double ! triple ! comme les pieds des soldats de la gare ! qu'est-ce qu'ils y avaient mis ! soigné, les fritz !... je vous ai pas dit, je le connaissais, ce PAPILLON !... Commissaire spécial de la Garde d'Honneur du Château... " spécial " attaché à Pétain... l'aventure !... je voyais, je comprenais... je suis assez long à comprendre... je veux comprendre très scrupuleusement... je suis de l'école Ribot... " On ne voit que ce qu'on regarde et on ne regarde que ce qu'on a déjà dans l'esprit "... je l'avais constamment dans l'esprit le Commissaire spécial PAPILLON !... et depuis bien des mois !... depuis le moment qu'il m'avait dit : " Vous savez Docteur ! on y va ! " même c'est la justice à me rendre j'y avais répondu tac ! net !... " Commissaire vous y perdrez tout ! c'est un piège !... ils vous ramèneront en bouillie ! restez au Château ! " basta !... il en avait fait qu'à sa tête !... elle était jolie sa tête !... il était pas le seul sur cette idée de passer en Suisse !... pardi !... les 1142 l'avaient !...

 (...) La façon qu'ils l'avaient souqué, ficelé, d'abord assommé pour le compte !... il se tenait joliment tranquille ! dans ses chaînes ! vous me direz, vous me répèterez, un Commissaire et surtout " spécial " ... est pas tout à fait un benêt !... tomber dans tel piège ? même tendu très astucieusement ? oh ! oh ! il doit en connaître un petit bout ! c'est son métier ! il avait qu'à regarder un peu les dégaines de ces " passe-frontières " ! ces visages !... comme fourberie, traîtrise, tares, stigmates, vous auriez dit des maquillés ! masqués " mi-carême " !... la nature se donne le mal de vous faire des gens qui portent masques !

 (...) Le Commissaire PAPILLON savait... par là, qu'il allait !... et pas seul !... pas seul !... avec l'attendrissante Clothilde !... fatale Clothilde !... une très, très gentille douce enfant... enfant ?... enfin, demoiselle ! et demoiselle de Radio-Paris... speakerine ! la demoiselle de la " Rose des Vents "... question crimes, vous pensez, chargée !elle vous avait lu de ces textes !... microchanté de ces horreurs !... surtout une ! la pommée horreur !... " De Gaulle, le roi des félons ! poum ! poum ! poum ! "... on comprend qu'elle se soit sauvée, qu'elle ait pas demandé son reste ! en plus qu'elle avait un amour ! oui, elle aussi !... qu'elle avait donné son amour au Grand Pourfendeur de Carthage !... à travers mille et cent périls elle se met en mal ! elle le retrouve ! elle fait le voyage Porte Maillot-Constance, retrouver son grand Pourfendeur ! miracle de l'amour ! mais c'était plus du tout le moment de le relancer Hérold ! ah ! plus du tout !... il voulait plus qu'être seul, tout seul, Hérold Carthage ! qu'elle avait traversé maquis, fifis, armée sénégalaise, Strasbourg ! tout !... et que lui il voulait plus qu'être seul ! tout seul ! envie de rien ! qu'il avait Carthage en travers ! et qu'il l'envoie foutre sa Clothilde !... éplorée Clothilde !... qu'il la refourre dans le train !

 (...) Elle s'était retrouvée sur la quai, là, sur un banc, pauvrette seulette mignonne, en panne...avec des centaines comme elle !... des désemparées, tous les bancs... des congédiées des usines... des grand-mères... les grand-mères elles, je vous ai dit, c'était plutôt faire du scandale, grimper à l'assaut des locomotives, se coucher à travers les rails... aucune pudeur ! les jeunes étaient encore coquettes... Clothilde pleurait d'abondance, mais doucement, très pathétiquement... le Commissaire PAPILLON passait par là, juste là, " service à la gare " !... voyant  Clothilde, la sympathie immédiate !... pourtant quantité d'autres jeunes femmes, aussi en détresse que Clothilde, étaient là, par là sur les bancs... mais Clothilde, tout de suite ! tout de suite ! il avait plus vu que Clothilde !... le cœur : pan ! pan ! qu'elle veuille ou non, il avait fallu qu'elle goûte à sa propre gamelle !... pas dit trois mots !... quatre mots !... qu'il lui avait juré l'amour !... sa vie pour elle !... et PAPILLON avait rien de ces petits sauteurs, prometteurs de Lune ! non !... non !... pas dit quatre mots qu'ils s'étaient échangé serment de ja... ja... jamais croire à rien qu'à leur force d'amour et tendresse et la sublimité de leurs âmes !... vous dire, je vous dit tout, que tout était pas que viles étreintes, vautreries de corps, amalgames impies, sur ces quais et sous ces tunnels...

 (...) On plaignait surtout Clothilde... " la pauvre petite !... la pauvre petite !... " pas tant lui !... lui, qui l'avait entraînée !... bel et bien !... l'irréfléchi, l'impulsif, lui !... l'opinion des dames !... elle, qu'était à plaindre, pas tant lui !... sans lui elle serait restée là... lui, l'idiot !... le dangereux saucisson !... un flic, d'abord !... et tâter de la frontière suisse ? ah ! là ! là !... il devait être un peu au courant !... tout de même, il semble ! fallait être bourrique et si con aller se foutre en un tel guêpier !... la preuve !... la preuve !... y regarder la tronche !... le téméraire-risque-tout-nouille !... bien sûr qu'il s'était fait cueillir !... nave !... la pauvre mignonne ! elle, la pauvre mignonne !... on plaignait qu'elle !... " aux peupliers ! aux peupliers ! " qu'elle arrêtait pas de gémir, la pauvre mignonne... tendre frêle victime... la dérouillade aux peupliers était pas pour moi une surprise... pour Marion non plus !... il y avait été lui-même, l'endroit même !... reconnaître les peupliers, le ruisseau qu'était la frontière... certes, la reconnaissance très risquée !... il y avait été un dimanche... le dimanche, polices, S.A., Helvètes, maquis, bouffent énormément, pintent, et ronflent !... vous avez une chance d'être inaperçu... bien que ?... bien que ?... les clebs ?... il y avait été, et avec la carte !... la carte au crayon, le " tracé " à la main... où passait exactement le fameux ruisselet-frontière... entre le sixième et septième arbre... il avait rencontré personne, lui !... une chance !... la chance !... " Je passais si j'avais voulu ! " ... ça l'aurait avancé à rien , il était trop connu en Suisse !... tout de même il avait vu l'endroit ! précisément l'endroit exact où le passeur les avait menés, PAPILLON Clothilde ! mais eux, fleurs ! pardon ! attendus ! entre le sixième et septième arbre...  
  (D'un château l'autre, Poche, 1968, p.265).

 

 

 

 

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 * PARAPINE.

 On lui accordait à ce PARAPINE, dans son milieu spécialisé, la plus haute compétence. Tout ce qui concernait les maladies typhoïdes lui était familier, soit animales, soit humaines. Pendant mon stage dans les écoles pratiques de la Faculté, PARAPINE m'avait donné quelques leçons de microscope et témoigné en diverses occasions de quelque réelle bienveillance. J'espérais qu'il ne m'avait depuis ces temps déjà lointains tout à fait oublié et qu'il serait à même de me donner peut-être un avis thérapeutique de tout premier ordre pour le cas de Bébert qui m'obsédait en vérité. 

  Décidément, je me découvrais beaucoup plus de goût à empêcher Bébert de mourir qu'un adulte. On n'est jamais très mécontent qu'un adulte s'en aille, ça fait toujours une vache de moins sur la terre, qu'on se dit, tandis que pour un enfant, c'est tout de même moins sûr. Il y a l'avenir.

 -  Mais que vous dirais-je après tout que vous ne sachiez déjà ! Parmi tant de théories vacillantes, d'expériences discutables, la raison commanderait au fond de ne pas choisir ! Faites donc au mieux allez confrère ! Puisqu'il faut que vous agissiez, faites au mieux ! Pour moi d'ailleurs, je puis ici vous l'assurer en confidence, cette affection typhique est arrivée à me dégoûter au-delà de toute limite ! De toute imagination même ! Quand je l'abordai dans ma jeunesse la typhoïde, nous n'étions que quelques chercheurs à prospecter ce domaine, et nous ne pouvions, en somme, aisément nous compter, nous faire valoir mutuellement... Tandis qu'à présent, que vous dire ? Il en arrive de Laponie mon cher ! du Pérou ! Tous les jours davantage ! J'ai vu le monde devenir en moins de quelques ans une véritable pétaudière de publications universelles et saugrenues sur ce même sujet rabâché. Je me résigne, pour y garder ma place et la défendre certes tant bien que mal, à produire et reproduire mon même petit article d'un congrès, d'une revue à l'autre, auquel je fais simplement subir vers la fin de chaque saison quelques subtiles et anodines modifications, bien accessoires...

  Mais cependant croyez-moi, confrère, la typhoïde, de nos jours, est aussi galvaudée que la mandoline ou le banjo. C'est à crever je vous le dis ! Chacun veut en jouer un petit air à sa façon. Non, j'aime autant vous l'avouer, entre autres fadaises, j'ai songé à l'étude de l'influence comparative du chauffage central sur les hémorroïdes dans les pays du Nord et du Midi. Qu'en pensez-vous ? De l'hygiène ? Du régime ? C'est à la mode ces histoires-là ! n'est-ce pas ? Une telle étude convenablement conduite et traînée en longueur me conciliera l'Académie j'en suis persuadé, qui compte un nombre majoritaire de vieillards que ces problèmes de chauffage et d'hémorroïdes ne peuvent laisser indifférents.

 Dans la rue, nous dûmes revenir sur nos pas en vitesse pour chercher ses caoutchoucs qu'il avait oubliés. Par la longue rue de Vaugirard, parsemée de légumes et d'encombrements, nous arrivâmes tout au bord d'une place entourée de marronniers et d'agents de police. Nous nous faufilâmes dans l'arrière-salle d'un petit café où PARAPINE se jucha derrière un carreau, à l'abri d'un brise-bise.

 - Trop tard ! fit-il dépité. Elles sont sorties déjà ! - Qui ? - Les petites élèves du Lycée... Il en est de charmantes vous savez... Je connais leurs jambes par cœur... Je ne demande plus autre chose pour la fin de mes journées... Allons-nous en !Ce sera pour un autre jour... Et nous nous quittâmes vraiment bons amis.
  (Voyage au bout de la nuit, Folio, p. 281).  

 

 

 

 

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 * PAULO.

 C'est aux " Puces " même, que j'ai connu le petit PAULO. Il travaillait pour sa marchande qu'était deux rangées derrière nous. Il lui vendait tous ses boutons, le long de l'avenue, près de la porte, il se vadrouillait dans le marché, avec sa tablette sur le bide, retenue au cou par une ficelle. " Treize cartes pour deux sous mesdames !... "
  Il était plus jeune que moi, mais infiniment dessalé... Tout de suite on s'est trouvés copains... Ce que j'admirais moi chez POPAUL, c'est qu'il portait pas de chaussures rien que des lattes plates en lisières... Ça lui mordait pas les arpions... J'enlevais les miennes en conséquence le long des fortifs, quand on partait en excursion.

  Il soldait très vite ses garnitures, les douzaines de treize, on avait pas le temps de les regarder, les os et les nacres... On était libres après ça.
  En plus il avait un condé pour se faire des sous. " C'est facile " qu'il m'a expliqué... Dès qu'on a plus eu de secrets. Dans le remblai du Bastion 18 et dans les refuges du tramway devant la Villette, il faisait des petites rencontres, des griffetons qu'il soulageait et des louchebems. Il me proposait de les connaître. Ça se passait trop tard pour que moi j'y aille... Ça pouvait rapporter une thune, parfois davantage.

  Derrière le kiosque à la balance, il m'a montré, sans que je lui demande, comment les grands ils le suçaient. Lui POPAUL il avait de la veine, il avait du jus, moi il m'en venait pas encore. Une fois il s'était fait quinze francs dans la même soirée.
  Pour m'échapper, il fallait que je mente, je disais que j'allais chercher des frites. POPAUL, ma mère le connaissait bien, elle pouvait pas le renifler, même de loin, elle me défendait que je le fréquente. On se barrait quand même ensemble, on vadrouillait jusqu'à Gonesse. Moi je le trouvais irrésistible... Dès qu'il avait un peu peur il était secoué par un tic, il se tétait d'un coup, toute la langue, ça lui faisait une sacrée grimace. A la fin moi je l'imitais, à force de me promener avec lui.

 (...) POPAUL, je le croyais régulier, loyal et fidèle. Je me suis trompé sur son compte. Il s'est conduit comme une lope. Il me parlait toujours d'arquebuse. Il amène un jour son fourbi. C'était un gros élastique monté, une espèce de fronde, un double crochet, un truc pour abattre les piafs. Il me fait : " On va s'exercer ! Après, on crèvera une vitrine !... Y en a une facile sur l'Avenue... Après on visera dans un flic !... " Gu ! voilà ! C'était une idée ! On part du côté de l'école. Il me dit : " On va commencer là !... " Les classes juste venaient de sortir c'était commode pour se barrer. Il me passe encore son machin... Je le charge avec un gros caillou. Je tire à fond sur le manche... A bout de caoutchouc... Je fais à POPAUL : " Vise donc là-haut ! " et clac ! Ping !... Patatrac !... En plein dans l'horloge !... Tout vole autour en éclats... J'en reste figé comme un con. J'en reviens pas du boucan que ça cause... le cadran qui éclate en miettes ! Les passants radinent... Je suis paumé sur place. Je suis fait comme un rat... Ils me tiraillent tous par les esgourdes. Je gueule : " POPAUL ! "... Il a fondu !... il existe plus !...

  Ils me traînent jusque devant ma mère. Ils lui font une scène horrible. Il faut qu'elle rembourse toute la casse, ou bien ils m'embarquent en prison. Elle donne son nom, son adresse... J'ai beau expliquer : " POPAUL " !... Il s'abat sur moi tellement de gifles que je vois plus ce qui se passe... A la maison, ça recommence, ça repique en trombe... C'est un ouragan... Mon père me dérouille à fond, à pleins coups de bottes, il me fonce dans les côtes, il me marche dessus, il me déculotte. En plus, il hurle que je l'assassine !... Que je devrais être à la Roquette ! Depuis toujours !... Ma mère supplie, étreint, se traîne, elle vocifère " qu'en prison ils deviennent encore plus féroces ".
  Je suis pire que tout ce qu'on imagine... Je suis à un poil de l'échafaud. Voilà où que je me trouve !... POPAUL y était pour beaucoup, mais l'air aussi et la vadrouille... Je cherche pas d'excuses...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.117). 

 

 

 

 

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 * PICPUS.

 Je nous vois à poil sous très peu... dans l'ébullition de la plate-forme... Providence !... un petit homme passe, reconnaît Le Vigan...
 " Mais c'est vous ! bien vous, Le Vigan ? "
 Le Français à petite deffe, dans la trentaine, et à mégot...
 " Tu viens ici pour travailler ?
- Oui ! oui ! oui !... T.O. !
- Moi aussi, obligatoire ! qu'est-ce qu'ils ont comme crime !... mais c'est pas pour long, les paffes !... t'es d'un réseau ?
- Pas encore !... mais on va s'y mettre !
- Tous les trois ?
- Oui, tous les trois !... "
 La Vigue a la présence d'esprit... l'homme à la deffe nous dit tout... entre les gueulements...
" Je m'appelle PICPUS, dis ! tutoye-moi !... qu'est-ce qu'on leur met ! déjà sept usines que je gratte ! une robinetterie, la dernière !... PICPUS, de Boulogne, tu te rappelleras ?... ils me virent, je me fais rembaucher !... je vais à Magdebourg, une fabrique de tuiles, dis, ils ont besoin ! là, on sera quatre du même gang ! qu'est-ce qu'on va leur mettre ! demande à y aller !... lui aussi !... ta femme aussi !...

 (...) Mais voilà des mômes qui rappliquent... une autre meute d'Hitlerjugend ! cette horde très méchante... excitée ! ils sont au moins une centaine...
 " Vous êtes cons de vous occuper d'eux ! baffes dans la gueule ! "
  D'autor PICPUS rentre dans le tas... pflag, il y va ! hardi ! et encore beng ! dans la danse ! qu'ils brament Hitlerjugend !... comme il dompte tout ça PICPUS !... tout le quai !... comme il y va !... et à la beigne !... coups de pieds aux miches !... " petits enculés " qu'il les traite... harangue, en plus !... il les défie !
 " Vous avez pas vu que c'est La Vigue ?... l'artiste résistant ? vous le connaissez pas ? fiotes foireux ! "
  Qu'ils sachent un peu qui ils s'en prennent ! morves-au-nez ! on peut dire qu'il risque que ça tourne mal... que les deux plates-formes en aient assez d'être injuriées... va foutre ! encore plus fort qu'il gueule !
 " Le Vigan, regardez-le bien ! l'héros et artiste !... lui aussi !... elle aussi !... "
 Nous deux !... moi, Lili !... y a plus qu'à saluer les deux quais.
 " Ecoutez bien !... écoutez bien, tous !... ils viennent dérailler les trains ?... cons finis !... ils viennent pour votre libération !... brutes aveugles !
- Bravo ! bravo ! "

  Ça répond bien... les deux quais... PICPUS a retourné l'opinion... de cette foule des deux quais qu'était prête à nous foutre en miettes... maintenant là, de PICPUS, ils nous voyaient trois héros de l'air !... on lui devait la chandelle PICPUS !... il avait dompté le soulèvement !...
  (Nord, Folio, Gallimard, 1988, p.103).


 

 

 

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 * PIERRE.

 Cette expulsion du fœtus n'avance pas, le détroit doit être sec, ça ne glisse plus, ça saigne encore seulement. Ça aurait été son sixième enfant. Où est le mari ? Je le réclame.
  Fallait le trouver le mari pour pouvoir diriger sa femme sur l'hôpital. Une parente me l'avait proposé de l'envoyer à l'hôpital. Une mère de famille qui voulait tout de même aller se coucher elle, à cause des enfants. Mais quand on a eu parlé d'hôpital, personne alors ne fut plus d'accord. Les uns en voulaient de l'hôpital, les autres s'y montraient absolument  hostiles à cause des convenances. Mais c'est le mari, moi, pour ma part, que je désirais qu'on retrouve pour pouvoir le consulter, pour qu'on se décide enfin dans un sens ou dans l'autre. Le voilà qui se met à surgir d'un groupe, plus indécis encore que tous les autres le mari. C'était pourtant bien à lui de décider. L'hôpital ? Pas l'hôpital ? Que veut-il ? Il ne sait pas. Il veut regarder. Alors il regarde. Je lui découvre le trou de sa femme d'où suintent des caillots et puis des glouglous et puis toute sa femme entièrement, qu'il regarde. Elle qui gémit comme un gros chien qu'aurait passé sous une auto. Il ne sait pas en somme ce qu'il veut. On lui passe un verre de vin blanc pour le soutenir. Il s'assoit.

  L'idée ne lui vient pas quand même. C'est un homme ça qui travaille dur dans la journée. Tout le monde le connaît bien au Marché et à la Gare surtout où il remise des sacs pour les maraîchers, et pas des petites choses, des gros lourds depuis quinze ans. Il est fameux. PIERRE qu'il s'appelle. On l'attend. " Qu'est-ce que tu en penses toi PIERRE ? " qu'on lui demande tout autour. Il se gratte et puis il va s'assoir PIERRE, auprès de la tête de sa femme comme s'il avait du mal à la reconnaître, elle qui n'en finit pas de mettre au monde tant de douleurs, et puis il pleure une espèce de larme PIERRE, et puis il se remet debout. Alors on lui repose encore la même question. Je prépare déjà un billet d'admission pour l'hôpital. " Pense donc un peu, PIERRE ! " que tout le monde l'adjure. Il essaie bien, mais il fait signe que ça ne vient pas. Il se lève et va vaciller vers la cuisine en emportant son verre. Pourquoi l'attendre encore ? Ça aurait pu durer le reste de la nuit son hésitation de mari, on s'en rendait bien compte tout autour. Autant s'en aller ailleurs.

 

 

 

 

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 * LE COMMANDANT  PINÇON.

 Au chef d'Etat-major, avec ses quatre galons, ce souci du confort donnait bien du boulot. Les exigences ménagères du général des Entrayes l'agaçaient. Surtout que lui, jaune, gastritique au possible et constipé, n'était nullement porté sur la nourriture. Il lui fallait quand même manger ses oeufs à la coque à la table du général et recevoir en cette occasion ses doléances. On est militaire ou on ne l'est pas. Toutefois, je n'arrivais à le plaindre parce que c'était un bien grand saligaud comme officier. Faut en juger. Quand nous avions donc traîné jusqu'au soir de chemins en collines et de luzernes en carottes, on finissait tout de même par s'arrêter pour que notre général puisse coucher quelque part. On lui cherchait, et on lui trouvait un village calme, bien à l'abri, où les troupes ne campaient pas encore et s'il y en avait déjà dans le village des troupes, elles décampaient en vitesse, on les foutait à la porte, tout simplement ; à la belle étoile, même si elles avaient déjà formé les faisceaux.

  Le village c'était réservé rien que pour l'Etat-major, ses chevaux, ses cantines, ses valises, et aussi pour ce saligaud de commandant. Il s'appelait PINÇON ce salaud-là, le commandant PINÇON. J'espère qu'à l'heure actuelle il est bien crevé (et pas d'une mort pépère). Mais à ce moment-là, dont je parle, il était encore salement vivant le PINÇON. Il nous réunissait chaque soir les hommes de la liaison et puis alors il nous engueulait un bon coup pour nous remettre dans la ligne et pour essayer de réveiller nos ardeurs. Il nous envoyait à tous les diables, nous qui avions traîné toute la journée derrière le général. Pied à terre ! A cheval ! Repied à terre ! Comme ça à lui porter ses ordres, de-ci, de-là. On aurait aussi bien fait de nous noyer quand c'était fini. Ç'eût été plus pratique pour tout le monde.

 - Allez-vous-en tous ! Allez rejoindre vos régiments ! Et vivement ! qu'il gueulait. - Où qu'il est le régiment, mon commandant ? qu'on demandait nous... - Il est à Barbagny. - Où que c'est Barbagny ? - C'est par là !

 Cette gueule d'Etat-major n'avait de cesse, dès le soir revenu, de nous expédier au trépas et ça le prenait souvent dès le coucher du soleil. On luttait un peu avec lui à coups d'inertie, on s'obstinait à ne pas le comprendre, on s'accrochait au cantonnement pépère tant bien que mal, tant qu'on pouvait, mais enfin quand on ne voyait plus les arbres, à la fin, il fallait consentir tout de même à s'en aller mourir un peu : le diner du général était prêt.
   (Voyage au bout de la nuit, Gallimard, folio, p. 28).

 

 

 

 

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 * PISTIL.

    Pistil
 Ah ! Puis, je vais vous dire, moi. En rapportant le p'tit major, eh bien, vous savez, la route 32. Celle qui va chez les Portugais, celle qu'on a faite avant la saison des pluies, eh bien, y en a plus de route 32. Elle a repoussé la route. C'est même devenu un beau jardin... Y me fait faire des routes et on y passe jamais rien dessus, y a personne ici... ! Et si on mettait des allumettes, elles pousseraient, monsieur, elles poussent d'ailleurs ! Essayez ! Je parie une chose, hein, moi ! c'est que si on   laissait une automobile, une vraie, hein, le long de la route, sur le bord, eh bien ! y pousserait des feuilles sur les pneus, y redeviendraient des caoutchoucs, c'est une affaire, hein !

 Ça pousse, ici, c'est pas comme à Bois-Colombes. (Il chante :) " Je veux revoir ma Normandie ! " ... Enfin, la route 32, elle existe plus, voilà, et puis que je me gratte et que j'ai des sacrés boutons, c'est encore l'eau tiède... Enfin, la route 32, elle existe plus, voilà. En vérité, faut dire que comme on les fait, et pour dire qu'on les fait et qu'on n'est pas des menteurs... 

   Tandernot
 Vous, monsieur PISTIL, sans doute qui lisez la boussole de travers, vous faites les routes de travers.

   Pistil
 Ça, au moins, ça donnerait un peu de gaîté au paysage... J'ai bien des boussoles, mais j'ai pas d'outils : Y paraît que ça revient trop cher, et des cailloux non plus, j'en ai pas ; ils coûtent trop cher, aussi... Ici, c'est tout terreau, de la vraie campagne quoi ! Vous savez bien que c'est ça qui me manque les outils !... Tenez, j'vas vous les faire montrer, moi, mes outils des Ponts et Chaussées : y sont là dehors, sur le balcon du Résident général !

   Tandernot, l'arrêtant,
  PISTIL, vous êtes plein de rancœur et de fiel, comme tous les alcooliques et tous les ratés... Vous cherchez mille prétextes pour remplir mal votre tâche et fuir votre devoir...

   Pistil
 Mon devoir, d'accord, je le fais avec un coupe-coupe et deux balais, et encore faut être juste, le coupe-coupe c'est les Mamaloutassas qui me le prêtent... Je fais tailler dans la brousse les arbres au ras du sol ; c'est un peu long, parce qu'il y en a qui sont larges comme cette case-ci... Je mets un village tout entier là-dessus, et j'te cogne... Je les persuade gentiment à l'aide des tirailleurs que la France me confie...

 Ça dure un bon mois rien que pour un arbre ou deux... Après, on balaie la brousse, et voilà une bonne route de faite si l'arbre y repousse pas. Je fais ça depuis vingt ans, je suis un pionnier, moi, Docteur ! un pionnier ! Je peux le dire et j'en suis fier !
  (L'Eglise, Gallimard, 1952).

 

 

 

 

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 * LEONCE POITRAT.

 Je sens le brûlé de partout ! Une ombre énorme me cache la vue... C'est le chapeau à LEONCE... Un chapeau de militant... Des bords si vastes qu'un vélodrome... Il a dû éteindre le feu... C'est POITRAT LEONCE ! J'en suis sûr ! Il me filature depuis toujours... Il me cherche ce gars-là ! Il passe à la Préfecture bien plus souvent qu'à son tour... Après 18 heures... Il est par là, il se dépense, il milite chez les apprentis, il s'adonne aux avortements... Je lui plais pas... Je l'indispose. Il veut ma peau. Il l'avoue...

  A la clinique c'est lui le comptable... Il porte aussi une lavallière. Il me bouche un côté du sommeil avec son chapeau... La fièvre monte encore je crois... Je vais éclater... Il est mariole LEONCE POITRAT, c'est un fortiche aux réunions... Dans les chantages confédérés il peut hurler pendant deux heures. Personne le fait taire...

  Si on a changé sa motion, il devient enragé sur un mot. Il gueule plus fort qu'un colonel. Il est bâti en armoire. Pour la jactance il craint personne, pour la queue non plus, il bande dur comme trente-six biceps. Il a un bonheur en acier. Voilà. Il est secrétaire du " Syndic des Briques, Couvertures " de Vanves La Révolte. Secrétaire élu. Les poteaux sont fiers de LEONCE, qu'est si fainéant, si violent. C'est le plus beau maquereau du travail.

  Quand même il était pas content, il me jalousait moi, mes idées, mes trésors spirituels, ma prestance, la façon qu'on m'appelle " Docteur ". Il restait là avec les dames, il attendait à côté... Que je me décide ? Que je fasse enfin mon paquet ?... J'étais pas bon !... Et rien que pour l'emmerder... Je resterais par terre !... Je tournerais au Miracle !... Je l'embrasserais même pour qu'il en crève !... Par contagion !...
  (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 40).


 

 

 

                                                          
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 * POMONE.   

 C'est grâce à un étudiant en médecine que j'ai fait sa connaissance à POMONE. Il fréquentait chez lui l'étudiant pour se constituer un petit casuel , grâce à son truc, doté qu'il était le veinard, d'un pénis formidable. On le convoquait l'étudiant pour animer avec ce polard fameux des petites soirées bien intimes, en banlieue. Surtout les dames, celles qui ne croyaient pas qu'on puisse en avoir " une grosse comme ça " lui faisaient fête. Divagations de petites filles surpassées. Dans les registres de la Police il figurait notre étudiant sous un terrible pseudonyme : Balthazar !

 Les conversations s'établissaient difficilement entre les clients en attente. La douleur s'étale, tandis que le plaisir et la nécessité ont des hontes. Ce sont des péchés qu'on le veuille ou non d'être baiseurs et pauvres. Quand POMONE fut au courant de mon état et de mon passé médical, il ne se tint plus de me confier son tourment. Un vice l'épuisait. Il l'avait contracté en se " touchant " continuellement sous sa propre table pendant les conversations qu'il tenait avec ses clients, des chercheurs, des tracassés du périnée. " C'est mon métier, vous comprenez ! C'est pas facile de m'en empêcher ... Avec tout ce qu'ils viennent me raconter les saligauds !... "

 La clientèle l'entraînait en somme aux abus, tels ces bouchers trop gras qui toujours ont tendance à se bourrer de viandes. En plus, je crois bien qu'il avait les basses tripes constamment réchauffées par une mauvaise fièvre qui lui venait des poumons. Il fut emporté d'ailleurs quelques années plus tard par la tuberculose. Les bavardages infinis des clientes prétentieuses l'épuisaient aussi dans un autre genre, toujours tricheuses, créatrices de tas d'histoires et de chichis à propos de rien et de leurs derrières dont à les entendre on n'aurait pas trouvé le pareil en bouleversant les quatre parties du monde.

  Les hommes il fallait surtout leur présenter des consentantes et des admiratrices pour leurs lubies passionnées. Ils n'en avaient plus qu'ils en avaient encore les clients de l'amour à partager, autant que ceux de madame Hérote. Il arrivait dans un seul courrier matinal de l'agence POMONE assez d'amour inassouvi pour éteindre à jamais toutes les guerres de ce monde. Mais voilà ces déluges sentimentaux ne dépassent jamais le derrière. C'est tout le malheur.

 Sa table disparaissait sous ce fouillis dégoûtant de banalités ardentes. Dans mon désir d'en savoir davantage, je décidai de m'intéresser pendant quelque temps au classement de ce grand fricotage épistolaire. On procédait, il me l'apprit, par espèces d'affections, comme pour les cravates ou les maladies, les délires d'abord d'un côté, et puis les masochistes et les vicieux d'un autre, les flagellants par ici, les " genre gouvernante " sur une autre page, et ainsi pour le tout. C'est pas long avant de tourner à la corvée les amusettes. On l'a bien été chassé du Paradis ! Ça on peut bien le dire ! POMONE était de cet avis aussi avec ses mains moites et son vice interminable qui lui infligeait en même temps plaisir et pénitence. Au bout de quelques mois j'en savais assez sur son commerce et sur son compte. J'espaçai mes visites.
  (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, p. 358).

 

 

 

 

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 * PRETORIUS.

 Lili me fait remarquer quelque chose... un étage, une maison en face, comme suspendu entre les colonnes de l'immeuble... en hamac... les étages au-dessus et dessous existent plus... soufflés !... en plus cet étage fait vitrine... vitrine de fleuriste... fleuriste, magasin suspendu... roses, hortensias, clématites... suspendu entre les colonnes en hamac... (...) Je demande...
  " Dis donc, Ivan !... "
 Je lui montre l'autre côté de la rue... ce magasin en hamac ?
 " Da ? da ? blumen ? geschäft ?... fleuriste ?
- Nein !... nein ! doktor PRETORIUS ! "
 Va pour PRETORIUS !... on fait nos remarques, que cet entresol était peut-être pour les mariages et les enterrements... bouquets et couronnes ? (...) Lili voulait les clématites... on en discutait gentiment... d'intérieurs, de fleurs... et d'herbe pour Bébert... il devait avoir ça, PRETORIUS ! (...) on pourrait faire un saut en face ? qu'est-ce qu'on risque ? d'abord voir si c'était vrai ce PRETORIUS ? pas une invention ! alors y acheter deux géraniums... Docteur PRETORIUS... s'il existe ?... plein de ramasseurs le trottoir en face... par où on monte chez ce lustucru ? nous verrons !... on y va !... on descend on traverse la rue... on passe entre deux tranchées de briques... on demande l'escalier... par là !... je vois trois étages en échelons de cordes... et puis redescendre à l'entresol ! ce micmac !...

 (...) Ah le voici... " Doktor PRETORIUS "... il s'appelle vraiment comme ça... gravé sur cuivre... sa plaque pend à un fil de fer... ils sont tous doktor en Allemagne... doktor fleuriste ?... voilà, c'est lui !... il nous a vus venir... il nous demande tout de suite en français...
 " A qui ai-je l'honneur ?
- Ma femme !... M. Coquillaud ! et moi-même ! "
 J'en dis pas plus... c'est assez... un homme au premier abord, ni vulgaire ni brute, assez gras... dans la cinquantaine... et à lunettes...
 Il nous précède... il boîte un peu...
 " Vous voudrez bien m'excuser... j'ai entendu vos paroles... cet immeuble vide résonne !... je ne suis pas fleuriste du tout !... je le déplore !... je regrette, Madame ! je suis bien docteur, c'est exact... mais docteur en droit... et avocat...
- Oh, vous nous pardonnerez, Maître !... notre sottise !... Ivan, en face, aurait dû nous expliquer !...
- Celui que vous appelez Ivan ne sait rien du tout !... il s'appelle Petroff... il est stupide comme tous ces gens russes... stupide et ivrogne et menteur... tous ces gens de l'Est... ici, n'est-ce pas, nos bonnes manières les déroutent... ils ne savent plus ce qu'ils voient, ce qu'ils entendent, ils ne savent plus ce qu'ils sont !... là-bas on les fouette tous les jours... sitôt qu'ils cessent d'être battus, ils délirent !... le cas de ce Petroff, celui que vous appelez Ivan... il me voit fleuriste !... certes j'ai des fleurs... mais pour l'ornement de mon local, pas pour commerce !...

 (...) "J'attends n'est-ce pas, que tout s'arrange !... retourner à Breslau ? non !... je m'inscris ici !... j'ouvre mon cabinet, ici même !
- Certes ! certes, Maître !
- Situé vous le voyez en plein centre !... à deux pas de la Chancellerie ! "
  Il se frappe le front...
 " Comment ? comment ? vous ne savez pas ?... "
 Il se lève, vraiment pas à croire !... il regarde l'heure... le Chancelier... la Chancellerie, là si près !... c'est le moment, il va être quatre heures ! deux pas !... nous voulons ?...

 (...) Il n'y a que nous sur cette petite place !... nous trois, nous quatre, Lili, moi, La Vigue et lui... personne autre !... debout, on attend... cette " place de la Chancellerie " est vraiment peu fréquentée... pas une sentinelle, pas un troubade, pas un shuppo... je commence à la trouver mauvaise, pourquoi il nous a emmenés là ?... on l'a vue sa Chancellerie... j'y dis !... " Ça va !... on remonte !
- Chutt !... chutt ! "
 Lui, entend quelque chose !... il me regarde...
 " Les voilà !... "
 Je vois rien... j'entends rien... " Tu vois quelque chose, toi ?... " Je demande à Lili... à La Vigue... non !... rien du tout !... le mec est inquiétant... je me doutais un peu... mais là, pour sûr !... on voit rien, on entend rien... lui tout au contraire, il se tient plus !... il crie !... il hurle !... sur la pointe des pieds !... heil ! heil ! ça le prend là à côté de nous... son feutre à bout de bras !... heil ! heil !... il est remonté !... il voit des trucs ?... y a rien... rien... je peux dire : rien !... il se fout de nous ?... il le fait exprès ?... la place absolument vide... toutes les boutiques autour fermées... lui voit l'Hitler !
 (Nord, Folio, Gallimard, 1988, p.80).  


 

 

 

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 * PRINCHARD.

 A côté de moi, voisin de lit, couchait un caporal, engagé volontaire aussi. Professeur avant le mois d'août dans un lycée de Touraine, où il enseignait, m'apprit-il, l'histoire et la géographie. Au bout de quelques mois de guerre, il s'était révélé voleur ce professeur, comme pas un. On ne pouvait plus l'empêcher de dérober au convoi de son régiment des conserves, dans les fourgons de l'Intendance, aux réserves de la Compagnie, et partout ailleurs où il en trouvait.

  Avec nous autres il avait donc échoué là, vague en instance de Conseil de guerre. Il ne me parlait pas beaucoup. Il passait des heures à se peigner la barbe, mais quand il me parlait, c'était presque toujours de la même chose, du moyen qu'il avait découvert pour ne plus faire d'enfants à sa femme. Etait-il fou vraiment ? Quand le moment du monde à l'envers est venu et que c'est être fou que de demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu'on passe pour fou à peu de frais. Encore faut-il que ça prenne, mais quand il s'agit d'éviter le grand écartelage il se fait dans certains cerveaux de magnifiques efforts d'imagination.

 PRINCHARD, il s'appelait, ce professeur. Que pouvait-il bien avoir décidé, lui, pour sauver ses carotides, ses poumons et ses nerfs optiques ? Ahuris par la guerre, nous étions devenus fous dans un autre genre : la peur. L'envers et l'endroit de la guerre. - Mon ami, me confia-t-il, le temps passe et ne travaille pas pour moi... Ma conscience est inaccessible aux remords, je suis libéré, Dieu merci ! de ces timidités... Ce ne sont pas les crimes qui se comptent en ce monde... Il y a longtemps qu'on y a renoncé... renoncé... Ce sont les gaffes... Et je crois en avoir commis une... Tout à fait irrémédiable... - En volant les conserves ? - Oui, j'avais cru cela malin, imaginez ! Pour me faire soustraire à la bataille et de cette façon, honteux, mais vivant encore, pour revenir en la paix comme on revient, exténué, à la surface de la mer après un long plongeon... J'ai bien failli réussir... Mais la guerre dure décidément trop longtemps... On ne conçoit plus à mesure qu'elle s'allonge d'individus suffisamment dégoûtants pour dégoûter la Patrie... Elle s'est mise à accepter tous les sacrifices, d'où qu'ils viennent, toutes les viandes la Patrie... Actuellement il n'y a plus de soldats indignes de porter les armes et surtout de mourir sous les armes et par les armes... On va faire, dernière nouvelle, un héros avec moi !... Il faut que la folie des massacres soit extraordinairement impérieuse, pour qu'on se mette à pardonner le vol d'une boîte de conserves ! que dis-je ? à l'oublier !

 Jusqu'ici cependant, il restait aux petits voleurs un avantage dans la République, celui d'être privés de l'honneur de porter les armes patriotes. Mais dès demain, cet état de choses va changer, j'irai reprendre dès demain, moi voleur, ma place aux armées... Tels sont les ordres... Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c'est qu'ils vont vous tourner en saucissons de bataille... C'est le signe... Il est infaillible. C'est par l'affection que ça commence.

 Mais du fond du jardin, on l'appela PRINCHARD. Le médecin-chef le faisait demander d'urgence par son infirmier de service. - J'y vais, qu'il a répondu PRINCHARD, et n'eut que le temps juste de me passer le brouillon du discours qu'il venait ainsi d'essayer sur moi. Un truc de cabotin. Lui, PRINCHARD, je ne le revis jamais. Il avait le vice des intellectuels, il était futile. Il savait trop de choses ce garçon-là, et ces choses l'embrouillaient. Il avait besoin de tas de trucs pour s'exciter, se décider. (Voyage au bout de la nuit, folio, Gallimard, p. 72).

 

 

 

 

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 * PROTISTE L'ABBE

 Comme je me taisais, consterné par l'évocation de ces ignominies biologiques, l'Abbé crut qu'il me possédait et en profita même pour devenir à mon égard tout à fait bienveillant et même familier. Evidemment il s'était renseigné sur mon compte au préalable. Avec d'infinies précautions il aborda le sujet malin de ma réputation médicale dans les environs. Elle aurait pu être meilleure, me fit-il entendre, ma réputation, si j'avais procédé de tout autre manière en m'installant, et cela dès les premiers mois de ma pratique à Rancy. " Les malades, cher Docteur, ne l'oublions jamais, sont en principe des conservateurs... Ils redoutent, cela se conçoit aisément, que la terre et le ciel viennent à leur manquer... "
  Selon lui, j'aurais donc dû dès mes débuts me rapprocher de l'Eglise. Telle était sa conclusion d'ordre spirituel et pratique aussi. L'idée n'était pas mauvaise. Je me gardais bien de l'interrompre, mais j'attendais avec patience qu'il vienne aux faits de sa visite.

 (...) Au cours de cet entretien, ce curé se nomma, l'abbé PROTISTE qu'il s'appelait. Il m'apprit de réticences en réticences qu'il effectuait depuis un certain temps déjà des démarches avec la fille Henrouille en vue de caser sa vieille et Robinson, tous les deux ensemble, dans une communauté religieuse, une pas coûteuse. Ils cherchaient encore.
  En le regardant bien il aurait pu passer à la rigueur, l'abbé PROTISTE, pour une manière d'employé d'étalage, comme les autres, peut-être même pour un chef de rayon, mouillé, verdâtre et resséché cent fois. Il était véritablement plébéien par l'humilité de ses insinuations. Par l'haleine aussi. Je ne m'y trompais guère dans les haleines. C'était un homme qui mangeait trop vite et qui buvait du vin blanc.

 La belle-fille Henrouille, me raconta-t-il, pour le début, était venue le trouver au presbytère même, peu de temps après l'attentat pour qu'il les tire du sale pétrin où ils venaient de se fourrer. Il me paraissait en racontant ça chercher des excuses, des explications, il avait comme honte de cette collaboration. C'était vraiment pas la peine, pour moi, de faire des manières. On comprend les choses. Il venait nous retrouver dans la nuit. Voilà tout. Tant pis pour lui d'ailleurs le curé ! Une espèce de sale audace s'était emparée de lui aussi, peu à peu, avec l'argent. Tant pis ! Comme tout mon dispensaire était en plein silence et que la nuit se refermait sur la zone, il baissa alors tout à fait le ton pour bien me faire ses confidences rien qu'à moi. Mais tout de même il avait beau chuchoter, tout ce qu'il me racontait me paraissait malgré tout immense, insupportable, à cause du calme sans doute autour de nous et comme rempli d'échos. En moi seul peut-être ? Chut ! avais-je envie de lui souffler tout le temps, dans l'intervalle des mots qu'il prononçait. De peur je tremblais même un peu des lèvres et au bout des phrases on s'en arrêtait de penser. 

  Maintenant qu'il nous avait rejoints dans notre angoisse il ne savait plus trop comment faire le curé, pour avancer à la suite de nous quatre dans le noir. Un petit groupe. Il voulait savoir combien qu'on était déjà dans l'aventure ? Où que c'était que nous allions ? Pour pouvoir, lui aussi, tenir la main des nouveaux amis vers cette fin qu'il nous faudrait bien atteindre tous ensemble ou jamais. On était maintenant du même voyage. Il apprendrait à marcher dans la nuit le curé, comme nous, comme les autres. Il butait encore. Il me demandait comment il devait s'y prendre pour ne pas tomber. Il n'avait qu'à pas venir s'il avait peur ! On arriverait au bout ensemble et alors on saurait ce qu'on est venu chercher dans l'aventure. La vie c'est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit.
 Et puis peut-être qu'on ne saurait jamais, qu'on trouverait rien. C'est ça la mort.
 (Voyage au bout de la nuit, Folio, 1952, p.335).


 

 

 

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 * PRYNTYL.

 C'est l'histoire d'une très jeune sirène (de son croquis de 1931 à la séquence initiale de L'Ecole des cadavres, cet être mythologique, mi-femme mi-poisson et doté d'un chant ensorceleur, n'a cessé de faire rêver Céline). Anonyme dans le synopsis, désormais nommée PRYNTYL, elle est toute jeune, " mutine ", " espiègle ", " jolie ", " souriante ", " avenante " (quand  il est dans ce registre de son imaginaire, à l'opposé de celui qui stimule son invention stylistique, Céline ne se soucie plus d'originalité).
  Elle habite le palais de Neptune, situé dans les abysses quelque part à proximité de Terre-Neuve, occasion pour Céline de revenir, à coups de noms propres et de visions restées dans sa mémoire, sur son escale de 1938 à Saint-Pierre-et-Miquelon.
  Les sirènes ont interdiction d'avoir aucun rapport avec le monde des hommes mais PRYNTYL, curieuse, ne résiste pas au désir de lire les lettres d'amour envoyées aux matelots des baleiniers terre-neuvas. En conséquence, elle est condamnée à passer plusieurs années chez les hommes. Envoyée au Havre - autre lieu d'élection de Céline, autre occasion d'évoquer des lieux familiers -, elle se laisse séduire par un souteneur et finit entraîneuse dans un bar à matelots.

  Mais à son histoire en est mêlée une autre, celle du dieu des mers, Neptune, maintenant vieux et impuissant : il est sans pouvoir contre les navires à vapeur, véritables usines flottantes, qui sillonnent son royaume à la poursuite des baleines et des bébés phoques qu'ils massacrent. Amoureux malgré son âge de la jeune sirène, Neptune se rend à son tour au Havre, et inspire à PRYNTYL le désir de retrouver sa forme de sirène et de revenir à Terre-Neuve. Mais il ne pourra empêcher que PRYNTYL, s'étant embarquée comme passagère clandestine sur un de ces baleiniers usines de mort, ne soit, quand elle est découverte, massacrée comme un bébé phoque par le capitaine : " Il l'assomme à grands coups redoublés !... lui fend la tête... il s'acharne sur son corps adorable... il plonge son couteau dans son sein... il entaille... taille... le sang gicle... le capitaine Krog est tout rouge... recouvert du sang de la sirène... " (Scandale aux abysses).

  Pour cette cruauté, ils seront condamnés, lui et ses hommes, à être enfermés dans des bouées métalliques flottantes d'où ils feront entendre aux bateaux qui approchent leurs cris sinistres. Scandale aux abysses est présenté par Céline tantôt comme synopsis de dessin animé, tantôt comme argument de ballet " des Ondes ". Quoi qu'il en soit, commencé dans la moquerie légère et l'espièglerie, le texte se termine en tragédie sanglante.
  (Henri Godard, Céline, Biographies, Gallimard, 2011, p.347).
 

 

 

 

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 * ROGER PUTA.

 Il me souvenait bien opportunément d'avoir besogné quelques temps obscurs chez ce Roger PUTA, le bijoutier de la Madeleine, en qualité d'employé supplémentaire, un peu avant la déclaration de la guerre. Mon ouvrage chez ce dégueulasse bijoutier consistait en " extra ", à nettoyer son argenterie du magasin, nombreuse, variée, et pendant les fêtes à cadeaux, à cause des tripotages continuels, d'entretien difficile.
  Dès la fermeture de la Faculté, où je poursuivais de rigoureuses et interminables études (à cause des examens que je ratais), je rejoignais au galop l'arrière-boutique de M. PUTA et m'escrimais pendant deux ou trois heures sur ses chocolatières, " au blanc d'Espagne ", jusqu'au moment du dîner.

  Pour prix de mon travail j'étais nourri, abondamment d'ailleurs, à la cuisine. Mon boulot consistait encore, d'autre part, avant l'heure des cours, à faire promener et pisser les chiens de garde du magasin. Le tout ensemble pour 40 francs par mois. La bijouterie PUTA scintillait de mille diamants à l'angle de la rue Vignon, et chacun de ces diamants coûtait autant que plusieurs décades de mon salaire. Versé dans l'auxiliaire à la mobilisation, ce patron PUTA se mit à servir particulièrement un ministre, dont il conduisait de temps à autre l'automobile. Mais d'autre part, et cette fois de façon tout à fait officieuse, il se rendait, PUTA, des plus utiles, en fournissant les bijoux du Ministère. Le haut personnel spéculait fort heureusement sur les marchés conclus et à conclure. Plus on avançait dans la guerre et plus on avait besoin de bijoux. M. PUTA avait même quelquefois de la peine à faire face aux commandes tellement il en recevait.

  Sa femme madame PUTA, ne faisait qu'un avec la caisse de la maison, qu'elle ne quittait pour ainsi dire jamais. On l'avait élevée pour qu'elle devienne la femme du bijoutier. Ambition de parents. Elle connaissait son devoir, tout son devoir. Le ménage était heureux en même temps que la caisse était prospère.
 (...) De temps en temps, cependant, elle éprouvait, notre patronne, comme un petit souci de circonstance. Ainsi lui arrivait-il de se laisser aller à penser aux parents de la guerre. " Quel malheur cette guerre tout de même pour les gens qui ont de grands enfants !
- Réfléchis donc avant de parler ! la reprenait aussitôt son mari, que ces sensibleries trouvaient, lui, prêt et résolu. Ne faut-il pas que la France soit défendue ?
  Ainsi bons cœurs, mais bons patriotes par dessus tout, stoïques en somme, ils s'endormaient chaque soir de la guerre au-dessus des millions de leur boutique, fortune française.

   Dans les bordels qu'il fréquentait de temps en temps, M. PUTA se montrait exigeant et désireux de n'être point pris pour un prodigue. " Je ne suis pas un Anglais moi, mignonne, prévenait-il dès l'abord. Je connais le travail ! Je suis un petit soldat français pas pressé ! " Telle était sa déclaration préambulaire. Les femmes l'estimaient beaucoup pour cette façon sage de prendre son plaisir. Jouisseur mais pas dupe, un homme. Il profitait de ce qu'il connaissait son monde pour effectuer quelques transactions de bijoux avec la sous-maîtresse, qui elle ne croyait pas aux placements en Bourse.

 (...) Madame PUTA était bien heureuse de ne pas avoir d'enfant. Elle manifestait si souvent sa satisfaction d'être stérile que son mari à son tour finit par communiquer leur contentement à la sous-maîtresse. " Il faut cependant bien que les enfants de quelqu'un y aillent, répondait celle-ci à son tour, puisque c'est un devoir ! " C'est vrai que la guerre comportait des devoirs. Le ministre que servait PUTA en automobile n'avait pas non plus d'enfants, les ministres n'ont pas d'enfants.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 105).
 

 

 

 

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* Maréchal des logis RANCOTTE.

  " Il me rote dans le nez pour finir. " Là ! " qu'il me fait. Il est content. Je bouge pas. - Maréchal des logis RANCOTTE. Il s'annonce. Je remue toujours pas. Les autres, tout autour, ils se marrent. Je pouvais pas lui voir bien les yeux à ce RANCOTTE à cause de la lampe fumeuse, un tison, et puis surtout de son képi, en avant, en éventail, une viscope extravagante. Il s'est retourné pour prendre ma feuille... Il a lu mon nom... Ça l'a fait grogner aussi : " Muunh ! Mmrah !... " Comme ça. Il a reboutonné sa tunique. Il devait être à pioncer là-haut dans une autre cagna... Il se dandinait un peu en mirant ma feuille de biais en travers, comme si je la lui donnais falsifiée. Il grognait toujours...

  Sûrement que c'était une tête de lard, j'en avais vu déjà beaucoup, moi, des figures rébarbatives, mais celui-là il était fadé comme impression de la pire vacherie. Ses joues étaient comme injectées de petites veines en vermicelles, absolument cramoisies, des pommettes à éclater. Les petites moustaches, toutes luisantes, pointues et collées des bouts... Il se mâchonnait un mégot dans le coin de la lèvre... Je l'énervais évidemment... Il m'a reniflé d'encore plus près. - Au réveil quand ça sonnera vous le conduirez à l'habillement, brigadier ! Compris, n'est-ce pas ?... Il a pas l'air manche... non !... non !... non !... C'est un petit rêve ! Ah, mais alors mordez le profil ! Il a plus de couleurs, ma parole ! Il est déjà dans l'hôpital ! Qu'est-ce que ça va être, mon oiseau, quand on va vous faire envoler ! Ah ! pardon alors la voltige ! Ah ! le joli colibri ! Vous allez en voir du pays ! Attendez ma superbe recrue, que je vais vous remettre du rouge dans le tronc ! Que t'en baveras des chambrières !

  - Pourquoi donc tu t'es engagé ? T'as jamais été cocher ? Tailleur des fois de son état ? Voleur, mon petit homme ? Acrobate par hasard ? T'es pas palefrenier non plus ? Parfumeur au bout du compte ? Charbonnier alors ? Rémouleur ? - Non, monsieur. Ils se désopilaient les autres de la façon que je me trouvais cul devant les questions. Ils s'en tortillaient dans leur paille, ils s'en convulsaient de rigolade. - Alors qu'est-ce que tu viens foutre au 17° cavalerie lourde ? Hein ? Tu sais pas toi-même. Merveilleux ! Y a plus rien à manger chez toi ? Le four a chu ? Je voyais qu'il fallait rien répondre.

  - Ah ! pardon ! Salut ! ma tronche, tu vas jouir ! C'est de l'instruction ça, mon Russe ! C'est de la théorie pratique du cavalier gras ! de la crotte ! Ah ! Fixe ! Pour combien  que t'en as pris ? Tu me dis pas ? Pour combien t'en as signé ? Dis voir ? C'est écrit ?  - Trois ans. "
  (Casse-pipe, Gallimard, folio, p.15).

 

 

 

 

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 * Commandant Baron Hermann von RAUMNITZ.

 Il était toujours là vers cinq heures, von RAUMNITZ... à peu près sûr... cinq à sept... après il partait au Château... ou ailleurs... il avait pas qu'un domicile... il recevait partout... toutes les heures de jour et de nuit... une dizaine de domiciles... au Löwen c'était de 5 à 7... chambre 26, juste au-dessus de la nôtre... le truc de tous les policiers, avoir des bureaux partout, des endroits à recevoir partout... les hommes politiques aussi ! et les Ambassades !... [...] et pas des petits garnos purée... des logis de bohème... non !... de ces appartements somptueux, ultra-luxueux... même là à Siegmaringen les locaux secrets du RAUMNITZ, pardon ! autre chose que notre piaule ! je connaissais son " aile " au Château, deux étages ! entièrement fleuris !... azalées, hortensias, narcisses !... et de ces roses !... je suis sûr au Kremlin, ils sont pleins de roses au mois de janvier... là au Château, toute une aile à lui, deux étages, RAUMNITZ avec ses escouades de larbins...

 [...] Oh ! les croisements sont pleins de périls... d'aléas... la petite Hilda avait de l'étrange et garcerie... Beyrouth... Trébizonde... et une de ces tignasses, blond cendré !... les yeux de couleur clair bleu, fées du Nord... lui le Commandant Baron von RAUMNITZ, il avait fallu qu'il épouse !... il paraît !... il l'avait comme déshonorée cette Aïcha... quelque part... Beyrouth... Trébizonde... il était en mission par là... les Echelles du Levant sont terribles aux Capitaines " en mission "... Aïcha avait succombé... il paraît !... il paraît... s'il l'avait pas épousée, ramenée avec lui en Allemagne, elle subissait le sort et coutume !... elle coupait pas !... les Grands Jaloux du Proche-Orient vous ont de ces eunuques aux Hautes Œuvres !... les harems votaient pas encore... elle l'avait échappé de très juste, Aïcha !... son cas était pas tellement rare, de ces séduites du Proche-Orient, épousées par les hobereaux, la veille d'être pendues...

 [...] Que je revienne à mon histoire !... tout de même que vous compreniez pourquoi le RAUMNITZ von était pas si tellement raciste ! la preuve : son mariage !... mais les remous !... si on y avait fait comprendre ! qu'il était mal marié, bougnoule !... après l'avatar de Paris qu'il était devenu l'haineux carne ! résipiscence !... l'archiboche total !... que vous pouviez tout vous attendre !... je dis !... remous !... Zut !... ma tronche !... pas Paris le scandale ! Vincennes !... ils occupaient Madame et lui un très grand très riche pavillon d'un très riche juif, parti en voyage... une demeure somptueuse en bordure du Bois, toute bourrée de meubles laques et bibelots de Chine... Palais-musée-magasin... ils s'étaient créchés admirable, les RAUMNITZ !... elle pouvait bien durer un siècle l'occupation !... mais patatrac !... la nuit " Wehrmacht " !... RAUMNITZ roupillait, et Madame... vous avez entendu parler ?... quand les soldats mutins survinrent escaladèrent le Palais, sortirent von RAUMNITZ de ronfler, et le fessèrent céans !... pflac !... pflac !... ligoté ! à dix troubades !... son cul tout rouge !... je vous raconte que ce qu'est connu, le complot Stulpnagel... l'opération " balcon-fessée "... en plus, le plus bath, qu'Hermann von RAUMNITZ était lui précisément le premier manitou Oberbefehlsuperflic des banlieues Nord, Est, et Joinville !... et tout le Bois !... et Saint-Mandé ! et la Marne !... là, le coup qu'on vienne le sortir du page, et sa femme avec, et qu'on leur file la correction ! les fesses cramoisies !... vous pensez, si ça foutait mal !... pas un de ces outrages qu'il allait pardonner jamais ! en plus, qu'il s'était fait secouer de son grade, rétrograder commandant !... vous voyez si on tombait pile !... nous !... sous sa gouverne absolue ! la gentille humeur ! nous, les 1142 !... s'il nous attendait ! rigolos ! ce qu'on mijotait ?
 (D'un château l'autre, Folio, juillet 1988, p. 263).

 

 

 

 

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 * Prince REBELLE.         

 Ah j'étais content de mon local... on parle de demeures... en véritable lanterne ! Je voyais toute l'arrivée aux Portes ! la Dinan ! Saint-Vincent ! pensez ! et un garni indemne de puces !... indemne de puces à Saint-Malo ! ça c'est miracle !... A l'envoûtement de la baie d'émeraude personne échappe !... souveraine ivresse !... climat ! coloris !... violence de la mer !... mais la vengeance c'est les puces !... trois jours de plage vous tournez cloques, vous vivez plus !

 J'ai un ami, tenez, REBELLE, le Prince REBELLE ! Je peux vous dire que j'ai jamais vu une aussi jolie bonbonnière que son appartement de vacances... quatre pièces de style, pur style Empire ! marine Empire ! et comme enchâssé dans le rempart !... il donnait sur le Fort National... tout à son regard : la Rance... l'horizon... Saint-Cast... Fréhel !...

  Mais il se labourait tellement ! des puces !... les flancs, les mollets, l'entrecuisse, qu'il a fini en abcès ! de pas vouloir quitter sa vue !... des abcès de plus en plus graves... les gens riaient de le rencontrer... la façon qu'il se grattait ! hardi ! Ah mais sans lâcher son monocle... la dignité ! l'allure quand même !... en montant descendant la rue, la seule,  " Saint-Vincent "... et finalement il est mort au mois de septembre à l'équinoxe... de septicémie... de ses plaies... Je lui disais :
 - Allez-vous en Prince !
 - Je les sens plus !...
 Les puces l'ont eu ! Le Prince était infesté certes, mais toutes les créatures pareil !
(Féerie pour une autre fois, Folio, Gallimard, 1992, p.97).

 

 

 

 

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 * Professeur Y - Colonel RESEDA.

  J'aime bien le Square des Arts-et-Métiers... j'y ai de sacrément vieux souvenirs... je vous appelle mon interviouweur : le professeur Y. Nous voici donc installés sur un banc de ce Square, le professeur Y à ma droite... il biglousait de tous les côtés le professeur Y... ah, il était pas tranquille... à gauche ! l'autre côté !... et puis derrière nous !... c'était à onze heures, onze heures du matin, notre rendez-vous... je m'attendais à ce qu'il me questionne... c'était convenu... non ! rien du tout !... il restait muet sur le banc-là, à côté de moi !...  - " Vous êtes joliment peu aimable ! Monsieur le Professeur Y ! " J'y dis. " On est là pour un interviouwe ! personne va venir vous kidnapper ! ayez pas peur ! comment voulez-vous que je pérore, comment voulez-vous que je " joue le jeu ", si vous me posez aucune question ? Pensez à Gaston ! "

  " Si vous m'interviouwez pas... et d'une façon intelligente... ça va être mimi, votre retour !... vous allez voir le Gaston ! s'il va valser votre Goncourt ! et votre " frigidaire " !... et votre voyage en Italie !... et votre aspirateur " Credo " !... elle va bien rire madame Y, qu'elle a un mari si fainéant ! " Je le vois tourner rouge, cramoisi !... je peux dire que je l'ai réveillé !... il regardait plus à droite... ni à gauche !... " Al !... alors !... Al !... allons-y ! Monsieur !... mais pas de politique surtout !... pas de politique !...

 - Et vous trouvez très amusant décidément de m'appeler : Professeur ? - Non !... Non !... Non !... mais on m'avait dit !... Paulhan m'avait dit !... - Mais c'est stupide ! Voyons ! absolument faux !... vraiment, voilà une plaisanterie !... je m'appelle Colonel RESEDA !... pas du tout Professeur Y ! grotesque ! grotesque ! - Ah ?... Colonel RESEDA ?... pourquoi ?... - Je vis clandestin ! - Clandestin ? - Oui, je me camoufle !... il le faut ! chutt... vous voyez pas que les gens nous regardent ?... que tous ces gens autour de nous épient ! nous écoutent ! chutt ! chutt ! "
 (Entretiens avec le Professeur Y, Gallimard, folio, p.40).

 

 

 

 

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  * ROBINSON.

 " L'histoire de cette merveilleuse cliente qu'il avait possédée au temps de son apprentissage, il l'a racontée aussi à Henrouille. Et elle finit par constituer une manière de rigolade générale l'histoire, pour tout le monde dans la maison. Ainsi finissent nos secrets dès qu'on les porte à l'air et en public. Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ça y sera.

  Pendant les quelques semaines que dura encore la suppuration des paupières il me fut possible de l'entretenir avec des balivernes à propos de ses yeux et de l'avenir. Tantôt on prétendait que la fenêtre était fermée alors qu'elle était grande ouverte, tantôt qu'il faisait très sombre dehors. Un jour cependant, pendant que j'avais le dos tourné, il est allé jusqu'à la croisée lui-même pour se rendre compte et avant que j'aie pu l'en empêcher, il avait écarté les bandeaux de dessus ses yeux. Il a hésité un bon moment. Il touchait à droite et puis à gauche les montants de la fenêtre, il voulait pas y croire d'abord, et puis tout de même il a bien fallu qu'il y croie. Il fallait bien. - Bardamu ! qu'il a hurlé alors après moi, Bardamu ! Elle est ouverte ! Elle est ouverte la fenêtre que je te dis ! - Je ne savais pas quoi lui répondre moi, j'en restais imbécile devant.

  Il tenait ses deux bras en plein dans la fenêtre, dans l'air frais. Il ne voyait rien évidemment, mais il sentait l'air. Il les allongeait alors ses bras comme ça dans son noir tant qu'il pouvait, comme pour toucher le bout. Il voulait pas y croire. Du noir tout à lui. Je l'ai repoussé dans son lit et je lui ai raconté encore des consolations, mais il ne me croyait plus du tout. Il pleurait. Il était arrivé au bout lui aussi. On ne pouvait plus rien lui dire. Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C'est le bout du monde. Le chagrin lui-même, le vôtre, ne vous répond plus rien et il faut revenir en arrière alors, parmi les hommes, n'importe lesquels.

 Un soir, après ma seconde visite, ROBINSON essaya de me retenir auprès de lui par tous les moyens, question que je m'en aille encore un peu plus tard. Il se rappelait des choses qu'on n'avait jamais eu le temps encore d'évoquer. Dans sa retraite le monde qu'on avait parcouru semblait affluer avec toutes les plaintes, les gentillesses, les vieux habits, les amis qu'on avait quittés, un vrai bazar d'émotions démodées, qu'il inaugurait dans sa tête sans yeux. " Je vais me tuer ! " qu'il me prévenait quand sa peine lui semblait trop grande. Et puis il parvenait tout de même à la porter sa peine un peu plus loin comme un poids bien trop lourd pour lui, infiniment inutile, peine sur une route où il ne trouvait personne à qui en parler, tellement qu'elle était énorme et multiple. Il n'aurait pas su l'expliquer , c'était une peine qui dépassait son instruction. "
  (Voyage au bout de la nuit, folio, page 325).

 

 

 

 

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 * L'oncle RODOLPHE.

 Mais le plus cloche de la famille, c'était sûrement l'oncle RODOLPHE, il était tout à fait sonné. Il se marrait doucement quand on lui parlait. Il se répondait à lui-même. Ça durait des heures. Il voulait vivre seulement qu'à l'air. Il a jamais voulu tâter d'un seul magasin, ni des bureaux, même comme gardien et même de nuit. Pour croûter, il préférait rester dehors, sur un banc. Il se méfiait des intérieurs. Quand vraiment il avait trop faim, alors, il venait à la maison. Il passait le soir. C'est qu'il avait eu trop d'échecs. La " bagotte ", son casuel des gares, c'était un métier d'entraînement. Il l'a fait pendant plus de vingt ans. Il tenait la ficelle des " Urbaines ", il a couru comme un lapin après les fiacres et les bagages, aussi longtemps qu'il a pu. Son coup de feu c'était le retour des vacances. Ça lui donnait faim son truc, soif toujours. Il plaisait bien aux cochers. A table, il se tenait drôlement. Il se levait le verre en main, il trinquait à la santé, il entonnait une chanson... Il s'arrêtait au milieu... Il se pouffait sans rime ni raison, il en bavait plein sa serviette...
 
 On le raccompagnait chez lui. Il se marrait encore. Il logeait rue Lepic, au " Rendez-vous du Puy-de-Dôme ", une cambuse sur la cour. Il avait son fourbi par terre, pas une seule chaise, pas une table. Au moment de l'Exposition, il était devenu " Troubadour ". Il faisait la retape au " Vieux Paris ", sur le quai, devant les tavernes en carton. Son cotillon, c'était des loques de toutes les couleurs. " Entrez voir le " Moyen Age ! "... Il se réchauffait en gueulant, il battait la semelle. Le soir, quand il venait dîner, attifé en carnaval, ma mère lui faisait un " moine " exprès. Il avait toujours froid aux pieds. Il a compliqué les choses il s'est mis avec une " Ribaude ", une qui faisait la postiche, la Rosine, à l'autre porte, dans une caverne en papier peint. Une pauvre malheureuse, elle crachait déjà ses poumons. Ça a pas duré trois mois. Elle est morte dans sa chambre même au " Rendez-vous ". Il voulait pas qu'on l'emmène. Il revenait chaque soir coucher à côté. C'est à l'infection qu'on s'est aperçu. Il est devenu alors furieux. Il comprenait pas que les choses périssent. C'est de force qu'on l'a enterrée. Il voulait la porter lui-même, sur " un crochet ", jusqu'à Pantin.

  Enfin, il a repris sa faction en face l'Esplanade, ma mère était indignée. " Habillé comme un chienlit ! avec un froid comme il y en a ! c'est vraiment un crime ! " Ce qui la tracassait surtout, c'est qu'il mette pas son pardessus. Il en avait un à papa. On m'envoyait pour me rendre compte, moi qu'avais pas l'âge je pouvais passer le tourniquet franco sans payer.
  Il était là derrière la grille, en troubadour. Il était redevenu tout souriant RODOLPHE. " Bonjour ! qu'il me faisait. Bonjour, mon petit fi !... Tu la vois hein ma Rosine ?... " Il me désignait plus loin que la Seine, toute la plaine... un point dans la brume... " Tu la vois ? " Je lui disais " oui ". Je le contrariais pas. Mes parents, je les rassurais. Tout esprit RODOLPHE !
  A la fin de 1913, il est parti dans un cirque. On a jamais pu savoir ce qu'il était devenu. On l'a jamais revu.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.63).

 

 

 

 

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 * GUSTIN SABAYOT.

 A la clinique où je fonctionne, à la Fondation Linuty on m'a déjà fait mille réflexions désagréables pour les histoires que je raconte... Mon cousin GUSTIN SABAYOT, à cet égard il est formel : je devrais bien changer mon genre. Il est médecin lui aussi, mais de l'autre côté de la Seine, à la Chapelle-Jonction. (...) GUSTIN lui à la Jonction ça fait trente ans qu'il pratique. Les miens, mes pilons, j'y pense, je vais les envoyer un beau matin à la Villette, boire du sang chaud. Ça les fatiguera dès l'aurore. Je ne sais pas bien ce que je pourrais faire pour les dégoûter...

 (...) Il me connait bien GUSTIN. Quand il est à jeun il est d'un excellent conseil. Il est expert en joli style. On peut se fier à ses avis. Il est pas jaloux pour un sou. Il demande plus grand-chose au monde. Il a un vieux chagrin d'amour. Il a pas envie de le quitter. Il en parle tout à fait rarement. C'était une femme pas sérieuse. GUSTIN, c'est un cœur d'élite. Il changera pas avant de mourir. Entre temps il boit un petit peu...

  (...) GUSTIN SABAYOT, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu'il s'arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C'est sur les nuages qu'il s'orientait. En quittant de chez lui il regardait d'abord tout en haut : " Ferdinand, qu'il me faisait, aujourd'hui ça sera sûrement des rhumatismes ! Cent sous !... " Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu'il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.
- Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C'est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l'air ! Le vent a tourné... Nord sur l'Ouest ! Froid sur Averse !... C'est de la bronchite pendant quinze jours ! C'est même pas la peine qu'ils se dépiautent !... Si c'est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !... Au fond Ferdinand dès qu'ils viennent c'est des bavardages !...
- Tu les crois malades ?... Ça gémit... ça rote... ça titube... ça pustule... Tu veux vider ta salle d'attente ? Instantanément ? même de ceux qui s'en étranglent à se ramoner les glaviots ?... Propose un coup de cinéma !... Un apéro gratuit en face !... tu vas voir combien qu'il t'en reste... S'ils viennent te relancer c'est d'abord parce qu'ils s'emmerdent. T'en vois pas un la veille des fêtes...

  Aux malheureux, retiens mon avis, c'est l'occupation qui manque, c'est pas la santé... Ce qu'ils veulent c'est que tu les distrayes, les émoustillent, les intriguent avec leurs renvois... leurs gaz... leurs craquements... que tu leur découvres des rapports... des fièvres... des gargouillages... des inédits !... Que tu t'étendes... que tu te passionnes... C'est pour ça que t'as des diplômes... Ah ! s'amuser avec sa mort tout pendant qu'il la fabrique, ça c'est tout l'Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse ! leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n'a pas d'importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t'attendront pour mourir, c'est la récompense ! Ils te relancerons jusqu'au bout.
   Quand la pluie revenait un coup entre les cheminées de l'usine électrique : " Ferdinand ! qu'il m'annonçait, voilà les sciatiques !... s'il en vient pas dix aujourd'hui, je peux rendre mon papelard au Doyen ! " Mais quand la suie rabattait vers nous de l'Est, qu'est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s'écrasait une suie sur le nez : " Je veux être enculé ! tu m'entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent pas leurs caillots ! Merde à Dieu !... Je serai encore réveillé vingt fois !... (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p. 21).

 

 

 

 

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 * SEVERINE.

 - Tu t'es fait couper les cheveux SEVERINE ? que je remarquai. - Faut bien ! C'est la mode ! qu'elle a dit. Et puis les cheveux longs avec la cuisine d'ici, ça retient toutes les odeurs... - Ton cul y sent bien pire ! que dérangé dans ses comptes par notre bavardage l'interrompit Martrodin. Et ça les empêche pourtant pas tes clients... - Oui, mais c'est pas pareil, que rétorqua la SEVERINE, bien vexée. Y a des odeurs pour toutes les parties... Et vous patron voulez-vous que je vous dise un peu quoi que vous sentez ?... Pas seulement une seule partie de vous, mais vous tout entier !

  Elle était bien mise en colère SEVERINE. Martrodin ne voulait pas entendre le reste. Il se remit en grognant dans ses sales comptes. Il avait enlevé son tablier et puis son gilet pour mieux compter. Il peinait. Du fond invisible du débit nous parvenait un cliquetis de soucoupes, le travail de Robinson et de l'autre plongeur. Martrodin traçait des larges chiffres enfantins avec un crayon bleu qu'il écrasait entre ses gros doigts d'assassin. La bonne roupillait devant nous, dégingandée à pleine chaise. De temps en temps, elle reprenait dans son sommeil un peu de conscience.   

  - Ah ! mes pieds ! Ah ! mes pieds ! qu'elle faisait alors et puis retombait en somnolence. Mais Martrodin s'est mis à la réveiller d'un bon coup de gueule : - Eh ! SEVERINE ! Emmène-les donc dehors tes bicots ! J'en ai marre moi... Foutez-moi tous le camp d'ici, nom de Dieu ! Il est l'heure.

  Eux les Arabes ne semblaient pas pressés du tout malgré l'heure. SEVERINE s'est réveillée à la fin. " C'est vrai qu'il faut que j'y aille ! qu'elle a convenu. Je vous remercie patron ! " Elle les emmena avec elle tous les deux les bicots. Ils s'étaient mis ensemble pour la payer.  - Je les fais tous les deux ce soir, qu'elle m'expliqua en partant. Parce que dimanche prochain je pourrai pas à cause que je vais à Achères voir mon gosse. Vous comprenez samedi prochain c'est le jour de la nourrice. 

  Les Arabes se levèrent pour la suivre. Ils n'avaient pas l'air effronté du tout. SEVERINE les regardait quand même un peu de travers à cause de la fatigue. " Moi, je ne suis pas de l'avis du patron, j'aime mieux les bicots moi ! C'est pas brutal comme les Polonais les Arabes, mais c'est vicieux... Y a pas à dire c'est vicieux... Enfin, ils feront bien tout ce qu'ils voudront, je crois pas que ça m'empêchera de dormir ! - Allons-y ! qu'elle les a appelés. En avant les gars ! "

  Et les voilà donc partis tous les trois, elle un peu en avant d'eux. On les a vus traverser la place refroidie, plantée des débris de la fête, le dernier bec de gaz du bout a éclairé leur groupe brièvement blanchi et puis la nuit les a pris. On entendit encore un peu leurs voix et puis plus rien du tout. Il n'y avait plus rien.
  (Voyage, Gallimard, folio, p.314).

 

 

 

  

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 * Comte Otto von SIMMER.

 " Mais d'abord ici, je dois vous présenter au Landrat... "
 Il arrête l'auto...
 " Là maintenant, je dois vous prévenir, le comte Otto von SIMMER n'est pas tout jeune... ni très commode... c'est un Landrat de "  réserve ", si j'ose dire !... de l'aristocratie prussienne, son père a été gouverneur du grand duché " Nord et Schleswig "... lui a été colonel pendant l'autre guerre, il a fait Verdun, uhlan à pied, blessé à Douaumont, il boite, vous verrez, il n'aime pas du tout les Français, ni les Russes, ni les nazis, ni les Polonais, ni personne... je crois tout de même qu'il aime assez la baronne von Leiden... vous le verrez là-bas à Zornhof... vous vous amuserez... vous ne direz rien, bien entendu... moi, il me hait, d'abord comme plus jeune que lui, puis comme médecin, puis comme S.S., et puis parce que je vois la baronne... je vais tout de même vous le faire connaître, il faut ! "

 En avant donc !... une autre grande place !... et encore une autre !... c'est ici !... deux vieux factionnaire en civil... chassepots, brassards... L'Hôtel du Landrat...
 " Attendez-moi !... je monte lui parler... il viendra vous voir... si il veut !... "
 Les factionnaires, garde-à-vous ! Harras passe, monte... dix minutes il redescend avec le Landrat... un birbe de bien soixante-dix ans, très mal rasé, pas de bonne humeur, grincheux... il vient se rendre compte... qui c'est nous ?... d'abord moi, et puis les deux autres... un petit salut et b'jour !... b'jour ! en français... je vois la figure là de tout près, rides et poils... tout de même dirais-je fine, une certaine beauté... presque féminine, de vieille femme... les yeux gris, absolument gris... oh, il regarde droit, pas vieillard du tout...
 " Ils vont chez les von Leiden ?
 -
Oui, je les emmène !
 - Gut !... gut ! "

 Poignée de main chacun... c'est assez !... salut militaire !... pour Lili, il s'incline... et demi-tour !... il remonte chez lui... les marches... là il a du mal... il boite plus que moi... je crois une fracture de la hanche... il disparaît... je ne vous ai pas parlé de sa tenue... dolman à brandebourgs, colonel... bottes à galons d'or, éperons d'or de même, moustaches à la Guillaume II, mais pauvres, deux touffes...
 " Il ferait pas mal dans un ballet !
 - Quel ballet ?
 - Ballets russes, 1912, Châtelet !
 - Vous trouvez ?... vous verrez celui de Zornhof ! encore plus pour votre ballet !... et encore plus vieux !... celui-ci, c'est rien ! "

 [...] Je remarque comme ce SIMMER est poudré, et rouge à lèvres, et les ongles faits... il serait un peu pédéraste ?... ça l'empêcherait pas bien sûr de faire ce qu'il faut à la baronin... bien rares sont les stricts invertis, la plupart ont de nombreux enfants, pères et grands -pères exemplaires... lui là, SIMMER, porte bagues, même un très gros cabochon et une chevalière à ses armes et une améthyste et au petit doigt, un grand camée... en plus de ses trois croix de fer... il est croyant, je lui vois un long sautoir en or avec un Saint-Esprit au bout... j'ai su après... tous étaient bourrés... je crois qu'ils s'entendraient pas mal avec des réfugiés comme eux, bien nantis, des Carbuccia par exemple, des Gallimard, les Laval, mais nous là, hâves penailleux, pourquoi on n'étaient pas pendus ? le vrai rideau de fer c'est entre riches et les miteux... les questions d'idées sont vétilles entre égales fortunes... l'opulent nazi, un habitant du Kremlin, l'administrateur Gnome et Rhône, sont culs chemises, à regarder de près, s'échangent les épouses, biberonnent les mêmes Scotch, parcourent les mêmes golfs, marchandent les mêmes hélicoptères, ouvrent ensemble la chasse, petits déjeuners Honolulu, soupers Saint-Moritz !... et merde du reste !...
 (Nord, Folio, septembre 1991, p. 160).

 

 

 

 

 

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  * SOPHIE.

 Six mois passèrent ainsi, bon gré, mal gré, et puis une vacance survint dans notre personnel et nous eûmes tout à fait besoin d'une infirmière bien au courant pour les massages, la nôtre était partie sans avertir pour se marier.
 Un grand nombre de belles filles se présentèrent pour ce poste, et nous n'eûmes en sorte que l'embarras du choix parmi tant de solides créatures de toutes nationalités qui affluèrent à Vigny dès qu'eut paru notre annonce. En fin de compte, nous nous décidâmes pour une slovaque du nom de SOPHIE dont la chair, le port souple et tendre à la fois, une divine santé, nous parurent, il faut l'avouer, irrésistibles.
 
Elle ne connaissait cette SOPHIE que peu de mots en français, mais je me disposais quant à moi, c'était bien la moindre des complaisances, à lui donner des leçons sans retard. Je me sentis d'ailleurs à son frais contact un renouveau de goût pour l'enseignement. Baryton avait tout fait cependant pour m'en dégoûter. Impénitence ! Mais quelle jeunesse aussi ! Quel entrain ! Quelle musculature ! Quelle excuse ! Elastique ! Nerveuse ! Etonnante au possible ! Elle n'était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. Pour mon compte et pour tout dire, je n'en finissais plus de l'admirer. De muscles en muscles, par groupes anatomiques, je procédais... Par versants musculaires, par régions... Cette vigueur concertée mais déliée en même temps, répartie en faisceaux fuyants et consentants tour à tour, au palper, je ne pouvais me lasser de la poursuivre... Sous la peau veloutée, tendue, détendue, miraculeuse...

 (...) Après quelque temps de vie commune, nous étions certes toujours heureux de la compter parmi nos infirmières, mais nous ne pouvions cependant nous empêcher de redouter qu'elle se mette à déranger un jour l'ensemble de nos infimes prudences ou prenne simplement soudain un beau matin conscience de notre miteuse réalité... Elle ignorait encore la somme de nos croupissants abandons SOPHIE ! Une bande de ratés ! Nous l'admirions, vivante auprès de nous, rien qu'à se lever, simplement, venir à notre table, partir encore... Elle nous ravissait... 
 (...) Elle possédait SOPHIE cette démarche ailée, souple et précise qu'on trouve, si fréquente, presque habituelle chez les femmes d'Amérique, la démarche des grands êtres d'avenir que la vie porte ambitieuse et légère encore vers de nouvelles façons d'aventures... Trois-mâts d'allégresse tendre, en route pour l'Infini... (...) Question de la surprendre, de lui faire perdre un peu de cette superbe, de cette espèce de pouvoir et de prestige qu'elle avait pris sur moi, SOPHIE, de la diminuer, en somme, de l'humaniser un peu à notre mesquine mesure, j'entrais dans sa chambre pendant qu'elle dormait.
  C'était alors un tout autre spectacle SOPHIE, familier celui-là et tout de même surprenant, rassurant aussi. Sans parade, presque pas de couvertures, à travers du lit, cuisses en bataille, chairs moites et dépliées, elle s'expliquait avec la fatigue...

 (...) Fallait la voir après ces séances de roupillon, toute gonflée encore et sous sa peau rose les organes qui n'en finissaient pas de s'extasier. Elle était drôle alors et ridicule comme tout le monde. Elle en titubait de bonheur pendant des minutes encore, et puis toute la lumière de la journée revenait sur elle et comme après le passage d'un nuage trop lourd elle reprenait, glorieuse, délivrée, son essor...
  On peut baiser tout ça. C'est bien agréable de toucher ce moment où la matière devient la vie. On monte jusqu'à la plaine infinie qui s'ouvre devant les hommes. On en fait : Ouf ! Et ouf ! On jouit tant qu'on peut dessus et c'est comme un grand désert...
  Parmi nous, ses amis plutôt que ses patrons, j'étais, je le crois, son plus intime. Par exemple elle me trompait régulièrement, on peut bien le dire, avec l'infirmier du pavillon des agités, un ancien pompier, pour mon bien qu'elle m'expliquait, pour ne pas me surmener, à cause des travaux d'esprit que j'avais en route et qui s'accordaient assez mal avec les accès de son tempérament à elle. Tout à fait pour mon bien. Elle me faisait cocu à l'hygiène. Rien à dire.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1956, p. 468).

 

 

 

 

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  * HERVE SOSTHENE DE RODIENCOURTZ.

 " - Français ! je le suis oui certes ! Attention ! ... Et de bonne souche ! Et je m'en flatte ! Sans orgueil ! Et c'est ainsi ! juste fierté !... Mais initié ! C'est autre chose !... Ah ! tout est là ! J'ai beaucoup fait pour ma Patrie ! Moi qui vous parle !... Explorateur, mon jeune ami... Explorateur... Dois-je mourir ?... Voyez mon costume !... Initié jeune homme !... Initié !...

 Il se rapprochait encore, il me le chuchotait... dans l'ardeur ! à mots pressés... - Le Thibet ! Ah le Thibet ! J'y ai songé... Oui !... J'ai songé !... Je l'avoue !... forfait... aux premiers appels du cor !... Chasseur à pied jeune homme... Chasseur à pied !... Officier de réserve !... à reprendre du service !... dans ma cinquante-septième année !... Vous le verrez sur mon Etat !... courir m'offrir à Galliéni... Je l'ai connu !... Polytechnique !... Et puis n'est-ce pas... la réflexion... J'ai mieux à faire ! avec mes dons !... mon oeuvre ! mes travaux !... périr au moment précis où les ténèbres se déchirent ?... Vous saurez plus tard !... Le banal devoir !... ce serait un suicide !... et quel suicide !... Vous apprendrez un jour peut-être... Attention !... Au fait... me voici !... Il me tend sa carte.

  HERVE SOSTHENE DE RODIENCOURT

    Prospecteur Agrée des Mines

   Explorateur des Aires Occultes

           Ingénieur Initié.

 - Ce nom ne vous dit rien ? Evidemment !... Je restais coi... - Je m'en doutais... Jeune et ignorant !... Tout y est... L'un rejoint l'autre !... Le Thibet Monsieur, c'est moi !... Les connaissances du Thibet ? Toutes les connaissances du Thibet ? Là ! vous m'entendez !... elles sont là !

  Il se frappe le front. - Vous n'avez point suivi la Mission Bonvallot ?... Non ?... Vous ignorez tout ?... Il me toise. - Bonvallot ?... Etrange !... Etrange !... Il se ravise. - Au fond tant mieux !... à l'oreille : Quel charlatan ce Bonvallot !... Quelle canaille !... C'est tout !... Entre nous !... Un clown !... Il l'a jamais vu, le Thibet ! Quel vantard !... Lui, le Gaourisankar ? Oh ! là là ! Il s'esclaffe rien que d'y penser ! à ce Bonvallot ! Il glousse... Il l'aurait pris pour le Mont d'Or ! Quel Bonvallot ! Quel escroc !... Sacré Bonvallot !... Agent de l'Angleterre !... des Trusts !... Le bandit international le plus haut du monde !... Gaourisankar ! 7022 mètres !... Tout s'explique ! Vendu Bonvallot !... Quel traître !...

 - Vous n'avez jamais exploré ? qu'il daigne s'enquérir. - Non... non pas beaucoup... J'admets. - Vous cherchez vraiment du travail ?... - Ah oui alors ! sûr et certain !... - Savez-vous monter à cheval ? Quelle question ! - Ah ! là là ! vous pouvez me croire ! ah là plutôt ! Un petit peu ! je sais tout faire moi question cheval !... Je sais les panser ! je sais les seller ! je sais les faire boire, les faire trotter ! galoper ! sauter ! doubler ! valser !... Tout ce que vous voudrez !... Et des références hein ! Cinq ans !... J'ai couché moi avec les chevaux ! j'ai mangé avec ! j'ai mangé leurs crottes de chevaux ! que j'en ai encore plein la bouche ! C'est vous dire ! vous dire ! Que je cabre encore ! que je rue ! que je suis presque cheval ! de vous à moi ! entre nous ! plus qu'à moitié !... Il a bien fallu ! Est-ce que ça pourrait vous suffire ?

 - Bon ! Bon ! Je hennis pour qu'il m'entende bien qu'il se figure pas que c'est des mensonges. Ah ! forte impression ! - Je crois que ça peut aller...  Il acquiesce. " (Guignol's band, folio, Gallimard, p.317). 

 

 

 

 

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 * SWOBODA.

 - Après le général SWOBODA, c'est moi ! moi le second !...
 - Certainement Restif !
 - Après lui, moi !
 - Alors ?
 - Vous allez voir le travail !...
 - Je veux bien voir n'importe quoi... je suis prêt à tout, Restif !
 - Maintenant vous allez voir le juif... moi, il sait... depuis longtemps il sait... vous regardez-le !...
 Là, il me montre... un homme à barbiche poivre et sel... teint foncé, très, olivâtre... le nez à effet, busqué comme... le regard noir, à effet aussi... ça devait être comme ça aux Balkans... généraux fardés, nez d'autorité, je dirais arrangés chirurgicalement, heureux qu'on n'ait plus Le Vigan, il se voyait doublé, il faisait un coup de sang...
  Que je vous raconte cette salle d'attente, ils avaient fait de l'ordre... quatre fauteuils et quatre tabourets... c'est tout...

  Le général va s'assoir, il me tend la main, cordial, je dirais presque sympathique... il a de l'accent... je dirais plutôt l'accent russe que balkanique... naturel roulant, chantant, pas guttural... pas du tout turc...
- Je vous prie madame, tout mon respect !... et vous Docteur, mon amitié!... nous allons parler à côté... ici n'est-ce pas tous ces trains !... ces gens !... ce bruit !... vous venez avec nous Restif ?...
  Nous le suivons... je le vois de dos... grand maigre et presque bossu... à côté c'est un bureau, des classeurs, un fichier... quatre fichiers... le téléphone sonne... il répond... juste ! ja !... que des ja !... et puis nein !... il raccroche... il lit un papier... il parcourt... marmonne... il ôte son monocle... à nous !...
 - Docteur, n'est-ce pas , Restif vous a dit... Restif sait tout... je veux qu'il sache... il doit savoir... si je m'absente je veux quelqu'un pour répondre... vous me comprenez ?... ici, je commande, cette gare et les trains... mais là-haut, d'en haut, d'au bout du fil on me commande, moi ! je reçois des ordres !... toujours quelqu'un ici n'est-ce pas ?... responsable !

  [...] Bien !... y avait des dessous... je les saurais les dessous, un moment... le général se lève... " au revoir " !... il s'en va... on entend sa voix dehors... il parle... Restif écoute... plus rien...
 - Docteur, maintenant à mon tour !
 Il se lève, il va à la porte, il l'ouvre, plus personne ?... non !... il revient...
 - Docteur, vite !... vous devez vous douter... toute cette gare ici n'est qu'un piège... tous ces gens des trains sont à liquider... ils sont de trop... vous aussi vous êtes de trop... moi aussi...
 - Comment savez-vous ?
 - Docteur, je vous expliquerai plus tard... maintenant il faut vous attendre... vite !... ça sera fait cette nuit...
 - Pourquoi ?
 - Parce qu'ils n'ont plus de places dans les camps... et plus de nourriture... et que dehors ça se sait...
 - Dehors où ?
 - En Amérique !
 - Qu'ils n'ont plus de place dans les camps ? Il me fait rêver... à Zornhof alors ? à Rostock ?...
 - Oui, mais les Russes !
 - C'est vrai y a les Russes... on en parle toujours, on les voit jamais...
 - Restif est très renseigné.
 - On doit les arrêter ici !... ici même à Hanovre... le général SWOBODA a servi longtemps chez les Russes, il les connaît...

 [...] Des Allemands là en position !... et d'autres schnell qu'on se magne !... ils veulent bien qu'on passe... mais vite ! vite !... au moins quatre... cinq... six mitrailleuses... en position... tirer sur la gare !... vers la gare... d'où nous venons... Restif avait pas menti !... et...
 - Branng !
 Toute la terre sursaute ! pire ! comme fond !... et l'air ! là ça y est ! Restif avait pas menti... broum ! un autre !... pas loin !... on peut voir ! les feux des canons !... rouges !... verts ! non ! plus courts ! des obusiers !... tout sur la gare !...
  (Rigodon, Folio, octobre 1988, p. 149).

  
 

 

 

 

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 * TANDERNOT.

 
Le soir, nous nous retrouvions à l'apéritif, les dernières corvées exécutées avec un agent auxiliaire de l'Administration, M. TANDERNOT, qu'il s'appelait, originaire de La Rochelle. S'il se mêlait aux commerçants, TANDERNOT, c'était seulement pour se faire payer l'apéritif. Fallait bien. Déchéance. Il n'avait pas du tout d'argent. Sa place était aussi inférieure que possible dans la hiérarchie coloniale. Sa fonction consistait à diriger la construction de routes en pleines forêts. Les indigènes y travaillaient sous la trique de ses miliciens évidemment.

 Mais comme aucun blanc ne passait jamais sur les nouvelles routes que créait TANDERNOT et que d'autre part les noirs leur préféraient aux routes leurs sentiers de la forêt pour qu'on les repère le moins possible à cause des impôts, et comme au fond elles ne menaient nulle part les routes de l'Administration à TANDERNOT, alors elles disparaissaient sous la végétation fort rapidement, en vérité d'un mois à l'autre, pour tout dire.
- J'en ai perdu l'année dernière pour 122 kilomètres ! - nous rappelait-il volontiers ce pionnier fantastique à propos de ses routes. - Vous me croirez si vous voulez !...

 Je ne lui ai reconnu pendant mon séjour qu'une seule forfanterie, humble vanité, à TANDERNOT, c'était d'être lui, le seul Européen qui puisse attraper des rhumes en Bragamance par 44 degrés à l'ombre... Cette originalité le consolait de bien des choses...
 " Je me suis encore enrhumé comme une vache ! " qu'il annonçait assez fièrement à l'apéritif. " Il n'y a que moi à qui ça arrive ! - Ce TANDERNOT, quel type quand même ! " s'exclamaient alors les membres de notre bande chétive. C'était mieux que rien du tout, une telle satisfaction. N'importe quoi, dans la vanité, c'est mieux que rien du tout.

 Une des autres distractions du groupe des petits salariés de la Compagnie Pordurière consistait à organiser des concours de fièvre. Ça n'était pas difficile mais on s'y  défiait pendant des journées, alors ça passait bien du temps. Le soir venu et la fièvre aussi, presque toujours quotidienne, on se mesurait. " Tiens, j'ai trente-neuf !... Dis donc, t'en fais pas, j'ai quarante comme je veux ! "
 (Voyage au bout de la nuit, Livre de Poche, 1968, p.136).

 

 

 

 

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  * TANIA.

 Une Polonaise est venue donc pour remplacer celle qui était malade, dans leur ritournelle. Elle toussait aussi la Polonaise, entre-temps. Une longue fille puissante et pâle c'était. Tout de suite nous devînmes confidents. En deux heures je connus tout de son âme, pour le corps j'attendis encore un peu. Sa manie à cette Polonaise c'était de se mutiler le système nerveux avec des béguins impossibles.
 (...) TANIA qu'elle s'appelait ma nouvelle copine de Pologne. Sa vie était en fièvre pour le moment, je l'ai compris, à cause d'un petit employé quadragénaire de banque qu'elle connaissait depuis Berlin. Elle voulait y retourner dans son Berlin et l'aimer malgré tout et à tout prix. Pour retourner le trouver là-bas, elle aurait fait n'importe quoi.
Elle pourchassait les agents théâtraux, ces prometteurs d'engagements, au fond de leurs escaliers pisseux. Ils lui pinçaient les cuisses, ces méchants, en attendant des réponses qui n'arrivaient jamais. Mais elle remarquait à peine leurs manipulations tellement son amour lointain la prenait tout entière. Une semaine ne se passa pas dans de telles conditions sans que survienne une fameuse catastrophe. Elle avait bourré le Destin de tentations depuis des semaines et des mois, comme un canon.
  La grippe emporta son prodigieux amant. Nous apprîmes le malheur un samedi soir. Aussitôt reçue la nouvelle, elle m'entraîna, échevelée, hagarde, à l'assaut de la gare du Nord. Ceci n'était rien encore, mais dans son délire, elle prétendait au guichet arriver à temps à Berlin pour l'enterrement. Il fallut deux chefs de gare pour la dissuader, lui faire comprendre que c'était bien trop tard. 

 Une fois bien assurés avec TANIA qu'il n'y avait plus de train possible pour Berlin, nous nous rattrapâmes sur les télégrammes. Au Bureau de la Bourse, nous en rédigeâmes un fort long, mais pour l'envoyer c'était encore une difficulté, nous ne savions plus du tout à qui l'adresser. Nous ne connaissions plus personne à Berlin sauf le mort. Nous n'eûmes plus à partir de ce moment que des mots à échanger à propos du décès. Ils nous ont servi à faire deux ou trois fois le tour de la Bourse les mots, et puis comme il fallait nous occuper à bercer la douleur quand même, nous montâmes lentement vers Montmartre, tout en bafouillant des chagrins.
 (...) Sur la petite place, dans le café qui nous sembla, d'après les apparences, être le moins coûteux, nous entrâmes. TANIA me laissait pour ma consolation et la reconnaissance l'embrasser où je voulais. Elle aimait bien boire aussi. Sur les banquettes autour de nous des festoyeurs un peu saouls dormaient déjà. L'horloge au-dessus de la petite église se mit à sonner des heures et puis des heures encore à n'en plus finir. Nous venions d'arriver au bout du monde, c'était de plus en plus net. On ne pouvait aller plus loin, parce qu'après ça il n'y avait plus que les morts.
 (...) TANIA m'a réveillé dans la chambre où nous avions fini par aller nous coucher. Il était dix heures du matin. Pour me débarrasser d'elle je lui ai raconté que je ne me sentais pas très bien et que je resterais encore un peu au lit.
  La vie reprenait. Elle a fait comme si elle me croyait. Dès qu'elle fut descendue, je me mis à mon tour en route.
 (Voyage au bout de la nuit, Poche, 1956, p.361).

 

 

 

 

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  * TOINETTE.

 Voilà du sifflet, des pas de course... c'est TOINETTE la fille à Grozot... elle se sauve, on la voit, elle arrive... son chien bondit après... Nozor... un brave clebs Nozor... Ils ont passé les flics au coin... Hop ! on ouvre la porte, elle s'engouffre...
- M. Empième, votre femme vous cherche.
 C'est une commission. Elle est maigre TOINETTE, elle est garce, elle bat son chien, je l'ai vu un jour... Nozor c'est la bonté même... un genre d'épagneul mais bâtard, plus haut sur pattes, les poils moins longs, et une grosse gueule comme un terre-neuve... il est marrant à regarder... il est coureur par exemple, une chienne il fout le camp, il fonce... ça l'agace la môme. Elle lui frappe la gueule pour un rien et vachement... à coup de manche de fouet... elle est mauvaise, elle se dissimule... je l'ai surprise au
coin des marches où c'est désert, je sortais de chez Bleuze... tant qu'elle pouvait... Il gémit, il grogne même pas... Seulement on peut voir sur son nez, y a des marques, des croûtes, du pus... Je dis rien, c'est con de parler... Ça il m'aime pas son père... Je peux pas lui faire de remontrance, j'aurais encore d'autres histoires... C'est le bistrot de la rue Gabrielle, charbon en même temps... après le grand jardin des sœurs. Il a jamais voulu me livrer, pas une briquette, pas un bout de braise, même pour les quantités que j'ai droit. C'est une hostilité chez lui. Il est des P.A.U.C.P.,une formation très entraînée avec cadres, renseignements et tout... Patriotes Auxiliaires Unitaires de Commerce et Police. Ah ! Absolument redoutables !

  C'est eux qui nettoyeront le plus il paraît d'après les on-dit à la minute H instant E. Faudrait pas que je me permette de faire la morale à la môme, de lui foutre une claque à propos de son clebs, qu'elle lui frappe le nez si sensible, petite ordure... Brave Nozor ! Ah ! il me fait de la peine... je voudrais lui foutre une bonne mornifle. Il y a déjà longtemps que ça me démange. J'ose pas, je suis lâche. Elle le fait exprès là devant moi, elle me regarde de coin, elle lui cingle un peu les flancs avec la grosse laisse... Personne ne dit rien. Personne même remarque. Moi je remarque, je vois. Y a que ça que je vois moi au fond de la vie terrestre... la façon qu'on bat les bêtes... et puis d'un autre sens les mollets musclés des petites filles... ça suffit comme univers après tout en somme.
  Elle a pas de mollets la petite garce. Elle est sèche en jambes... La figure serait pas vilaine... onze ans douze ans qu'elle peut avoir... je l
ui demanderai pas. Je veux pas lui parler... Elle sait à quoi s'en tenir sur moi, sur mes forfaits, tout ce qu'on babille, qu'on accumule, le traître que je suis, médecin marron, satyre, vendu, avare en plus, fou et idiot. Encore si j'étais ivrogne éperdu d'alcool, que je roule, on comprendrait un petit peu, mais je bois que de l'eau, alors là c'est vraiment du monstre... Voilà comment ils causent chez elle... c'est des conciliabules terribles. C'est une permanence... on voit ce que je veux dire, au coin de la rue Burq... Durantin... au " Coquelicot ", Vins et Charbon... [...]

- Tu peux pas le laisser tranquille...
 Elle me regarde et ça en dit long. Elle en sait un bout sur mon compte, elle en a entendu des choses... De quoi que je me mêle ? Dix ans qu'elle a, peut-être onze ? Ah ! c'est déjà ficelle finie... et qu'elle comprend pas ce que je lui demande... pourquoi ça me gêne qu'elle pince Nozor... C'est moi le dingue en somme...
- Il désobéit tout le temps ! Voilà ce qu'elle me répond.
- Désobéit quoi ?
- Il a volé des sardines.
- Les sardines à qui ?
- A maman.
- Fallait qu'il ait faim, je remarque.
- Maman aussi elle a faim, papa aussi. [...]

 J'écoute d'une oreille... La môme que je regarde, que je fixe. Satanée menteuse, elle arrête pas, elle continue, elle lui tire des poils à présent, comme ça, des petites touffes... sec...ptt ! il pousse des petits cris chaque fois... exprès qu'elle le fait... que ça me mette à bout moi-même... que je lui foute une claque. Elle me gaffe en coin, elle attend.
- Toupie saloperie, veux-tu !
- Il a volé des sardines ! elle me répond encore, rebéqueuse...
- Débine ! que j'y fais. Débine !
 Je vais à la porte, j'ouvre
- Fous le camp ! Fous le camp !
 (Maudits soupirs pour une autre fois, version B', L'Imaginaire, Gallimard, 2007, p.166).

 

 

 

 

 

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 * TOURBILLON.

 - Docteur ! Docteur !
 Une voix d'en haut... Ah ! y a du spectateur quand même... Non, c'est Tourbillon au deuxième. Elle regardait pas, elle dormait... elle m'a entendu. Elle me demande où est Lucette ? Elle est pas bilieuse Tourbillon. Elle en veut plus du métro !... Ils y ont passé toute la nuit, toute la famille !... Ah ! c'est fini bien fini ! Elle y retournera plus jamais, même pour trente six mille bombes !...
  Elle est belle, c'est une déesse de blondeur, de poitrine, de croupe et tout ! et danseuse, plastique et classique ! et pas les quinze ans ! Et puis alors cette carnation !
du velours vivant... de la [mot ill.] Je vous parle pas des yeux, des bleuets doubles, des fleurs prises au ciel... enfin pas du ciel maintenant... du ciel des temps radieux... du ciel septième ciel... tout bleu radieux et fleurs partout... Je vous ai pas dit pour la chevelure... aux genoux qu'elle lui cascade... et fine... fine... une eau de vie qui la recouvre... ondoye... blonde... vous enlace l'âme...

 Ah ! c'est terrible à contempler... je le dis tout cru... je vais la voir souvent quand même... Elle danse chez Lucette !... La grande beauté vraiment, la seule, celle qui vous rend con une seconde, là bigle ergoteux, que vous savez plus quoi ni quès... je veux dire quand elle se trompe de loge soi-disant... qu'elle vous passe à poil là tout contre... et majestueuse avec ça, beauté sûre d'elle-même... lionne calme... Max la connaît bien...
- Descends ! Descends ! Descends ! qu'il lui fait.
 Elle fait pas que danser Tourbillon, elle prépare aussi son bachot, enfin soi-disant, au cours Clot-Pompille, rue des Saules... elle doit s'y rendre quatre fois par jour... Elle préfère la danse chez Lucette... enfin pas à s'en tuer non plus... C'est la balade qu'elle aime le mieux, les virées au Bois et puis les glaces à la framboise... là alors elle s'en ferai crever... alerte pas alerte, bombes, tonnerre, y a qu'à lui parler de glace, elle fonce... Les petits fours aussi. Elle traverse Paris, elle plaque tout pour une plombière à Montrouge, plus une assiette de feuilletés... Ah ! les déesses c'est gourmand !

  Elle est pas bien réveillée...
 - T'as eu peur dis ? et tes parents ?
 Elle s'étire. Quel charme ! C'est l'harmonie même... Elle nous sourit là nous deux vieux... on voit les anges... Y a pas à dire, c'est une merveille. Elle vous regarde plein les yeux... Je vois le Max, il se fascine... Il bé bé bégaye son com com pliment...
 - Tour bi billon... guerre ou pas guerre tu dieu vous êtes é blou blou issante...
 Il se fend la gueule de gracieuseté... Sa dent en or étincelle... Ah ! c'est [mot ill.] sa ferveur...
 - C'est la plus belle dans le monde
 - T'emballe pas, je réponds, c'est à voir. Montre-nous tes nichons !...
 (Maudits soupirs pour une autre fois, L'Imaginaire, Gallimard, avril 2007, p.144). 

 

 

 

 

 

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 * TRAUB Franz Oberarzt.

  En fait, j'ouvre la porte, je les vois... ils mettent de l'ordre... l'ordre, ils font évacuer le palier... et notre chambre... et les cabinets... et que tout ça  sorte ! et oust !... dégringole ! plus personne à notre étage !... c'est pour m'arrêter qu'ils viennent ?... tout de suite j'y pense ... je voudrais voir cet officier ?... ah, le voilà !... je le connais ! sapé, pardon !... quatre épingles !... la dague au côté ! ceinturon, vareuse, croix de fer !... pantalon gris, pli impeccable... gants " beurre frais "... il est venu me voir en grande tenue... seulement pour venir me voir ? hmm !... y a plus personne sur le palier... dégagé !... plus que son escorte... enfin, deux, trois escouades en armes... bon !... j'attends.

  [...] Pourquoi cette visite sur son 31 ?... pantalon à plis et la dague !... et la croix gammée ? et toute cette escorte ? plein le palier... je voyais pas... enfin, il parle... il s'y met...
 " Collègue, je venais vous demander quelque chose... "
 Il parle français sans trop d'accent... il est net, bref... il m'expose qu'il a un malade, un blessé plutôt, un opéré, un soldat allemand... qu'il serait heureux que je vienne le voir... il s'agit des suites d'une blessure, un éclat d'obus, qui lui a fait sauter la verge... que ce blessé, soldat allemand, homme marié, voudrait avoir une verge " postiche "... que de telles verges, verges de prothèse, sont dans le commerce, mais seulement en France !... un seul fabricant pour l'Europe... que lui TRAUB pourrait s'adresser à Genève, à la Croix-Rouge... mais que ce serait beaucoup mieux si j'écrivais directement moi-même à Genève et pour un prisonnier blessé... soi-disant !... soi-disant !... que la Croix-Rouge était gaulliste... les prisonniers français aussi gaullistes !... moi aussi, gaulliste !... alors ?

  [...] A ce moment-là TRAUB change de figure, de mine... là, devant moi !... soudain, là !... il me parle autrement... il me parlait comme à la légère et de de Brinon et de la baignoire... maintenant il me parle très sérieusement... encore de prostate ! mais de la sienne !... sa prostate à lui !... " est-ce que je suis un peu spécialiste ?... " oh non !... mais je connais un peu... il a des ennuis... il urine souvent, comme Brinon... " combien de fois par nuit ?... et par jour ? " je demande... " cinq... six fois... "
 " Voulez-vous m'examiner ?
 - Mais certainement !... "
 Je passe mon doigtier... la vaseline... il se déculotte... son beau pantalon gris à pli... il s'agenouille sur mon grabat... il n'enlève pas sa tunique, ni son ceinturon, ni sa
dague... je lui fais son toucher... oui !... exact!... sa prostate est très élargie... même, il me semble un peu dure...
 " Oh ! tout ça peut très bien attendre !... avec un régime très sévère !... votre prostate rentrera dans l'ordre !
 - Très bien !... très bien mon cher collègue !... mais pour l'alimentation ?
 - Des nouilles !... seulement des nouilles !... c'est tout ! "
  Il est d'accord ! il rajuste son pantalon... son ceinturon, son révolver...
 " Parfaitement, Collègue ! parfaitement ! - Dans un mois vous revenez me voir !... nous verrons si ça va mieux !... "

 C'est moi maintenant qui décide !... ainsi, sans le berner du tout, très honnêtement, de mois en mois je serai plus tranquille... je pouvais craindre... pourquoi tous ces hommes sur le palier ? cette escorte ? et en armes ?... j'étais bien près de lui demander... j'ai jamais su... peut-être que c'était du bide, tout ce qu'il m'avait dit ?... tout de même la prostate j'étais sûr... enfin voilà, il se lève, il s'en va... ah ! encore un mot !...
 " Vous passez demain à l'hôpital, Collègue ?
 - Oui ! oui ! certainement !...
 - N'est-ce pas ?... pour la verge !... "
 Il me parle à l'oreille... il me chuchote...
 " La pommade soufrée... un pot !... un pot !... vous voulez ?
 - Oh ! certainement !... oh ! grand merci !
 - Et puis aussi un peu de café... vous voulez ? "
 Il nous gâte...
 " Secret ?... secret, n'est-ce pas ?
 - La tombe !... la tombe, Confrère ! "

 Il ouvre la porte... un mot au sous-off... et tous les hommes " garde à vous ! fixe ! " rassemblement ! ils descendent... le collègue fritz TRAUB passe le dernier ! tout ça s'en va !... pourquoi ils sont venus ?... j'ai jamais bien su... pour m'arrêter ?... peut-être pas... en tout cas une chose, TRAUB est revenu me voir... je l'ai tenu pendant sept mois aux nouilles et à l'eau... il allait mieux... et puis il est plus revenu... j'ai plus jamais eu de ses nouvelles !... une raison au fond de tout ça, sans doute... jamais su !... je me la suis faite la raison... vite ! un jour c'est un jour !... un jour c'est énorme des moments... on a eu tout de même du café... oh pas beaucoup !... et aussi de la pommade au soufre... pas beaucoup non plus... 
 (D'un château l'autre, Folio, juillet 1988, p.381).

 

 

 

 

 

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 * VAN BAGADEN.

 Dans le réduit, l'armateur Van Bagaden... ratatiné au possible... au fond d'un formidable fauteuil, très desséché, podagre et quinteux... Van Bagaden ! Il ne peut plus bouger de son fauteuil... remuer à peine... Il ne quitte plus jamais son fauteuil, ce réduit... C'est là qu'il vit, sacre, jure, peste, dort, menace, mange, crache jaune, et garde tout son or... l'or qui lui arrive par cent bateaux...
  Armateur sur toutes les mers du monde !... Ainsi nous voyons Van Bagaden, tyran des mers et des navigateurs dans son antre. Il n'arrête pas de sacrer, jurer, vitupérer son commis, le malheureux Peter... Celui-ci, toujours auprès de lui, haut perché sur son tabouret de comptable, n'arrête pas d'aligner des chiffres... d'additionner... d'énormes registres... Tout le pupitre est encombré par ces registres monstrueux...

  Le très vieux Van Bagaden, enrage, menace, momie coriace, maudit ! Peter, à son gré, ne va jamais assez vite... dans ses comptes... Van Bagaden, de sa grosse canne, frappe le plancher... Il se trémousse dans son fauteuil... Il n'arrête jamais... Peter sursaute à chaque coup de canne... Le bruit du vacarme, le tohu-bohu du hangar... Van Bagaden en est excédé... Ses ouvriers s'amusent donc au lieu de travailler !... Il entend les fillettes, les rires des ouvrières, les joyeuses clameurs. Il n'a donc plus d'autorité ! Il est trop vieux !... Toutes ces petites canailles le narguent ! lui échappent !... Il ne peut plus se faire obéir !

 (...) Un capitaine au long cours pénètre dans le hangar, fend, traverse les groupes... Il vient avertir le vieux Bagaden... A l'oreille, il lui murmure quelques mots... Le vieux Bagaden cogne... recogne... le plancher à toute volée... Peter sursaute... Bagaden passe à Peter une petite clef... Peter ouvre le cadenas de son entrave. Il peut descendre de son tabouret... Il sort du hangar avec le capitaine...
   Au bout d'un moment Peter revient, traînant derrière lui dans un lourd filet, captive dans ce filet, une énorme masse... un entassement prodigieux de perles... un formidable sautoir... un bijou fantastique... tout en perles... chacune grosse comme une orange... Peter refuse qu'on l'aide à traîner ce magnifique fardeau jusqu'aux pieds de son maître Van Bagaden...

  La danse est interrompue... Toute la foule dans le hangar... manœuvres, marins, ouvriers, ouvrières... commentent admirativement l'arrivée de ce nouveau trésor. Van Bagaden ne sourcille pas. Il fait ouvrir à Peter le coffre très profond qui se trouve juste derrière lui. Peter referme avec beaucoup de précautions, dans cette petite caverne, l'extraordinaire joyau... et puis regrimpe sur son tabouret, refixe la chaîne autour de sa cheville... ferme le cadenas, remet la petite clef à Van Bagaden, recommence ses additions...

   Et le travail reprend partout... Un moment passe... et puis un autre capitaine revient... chuchoter une autre nouvelle à l'oreille du vieux Van Bagaden... Exactement tout le même manège recommence. Peter revient cette fois chargé de coffres et de besaces... d'autres joyaux, doublons... pierres précieuses... rubis... émeraudes géantes... Tout ceci encore est enfermé à triple tour, même cérémonie, derrière le vieux Van Bagaden...

 

 

 

 

 

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 * VERA.

 Marcel : Oh ! Il y avait encore quatre bouteilles de Pernod quand la police est venue, et puis deux cents de bière ; vous parlez d'un commerce !
 VERA : Oui, enfin si je comprends bien, Maugerty nous a donnés au procureur en prévision des élections ; il ne veut plus rien faire ; il va me faire coffrer ; il a touché assez d'argent comme ça. Les agents des toxiques le soupçonnaient, mais il a dû s'arranger avec eux... Ah ! ma petite VERA, il faut sortir de là !
 Marcel : Oui, je crois, qu'il vaudrait mieux s'en aller. Moi, je n'ai pas besoin, je n'ai jamais été vu ; mais vous, hein !... Mais faites attention. Pour moi, ils vont filer jusqu'au moment de votre embarquement, et puis là...
 VERA : Oui. (Elle songe). J'aime pas ça. (Elle lui met dans la main un paquet de dollars.) Voilà. Eh bien ! Allez la retrouver en bas, gardez-la un moment en bas, hein ? Parfait. Là ! Et puis, dites donc, écrivez-moi donc à l'American Express, à Paris, hein, à Rodriguez, retenez bien le nom, hein ! Rodriguez. Allez, filez, mon vieux !...
 VERA va rouvrir à Bardamu.
 Bardamu : Eh bien ! On n'était pas trop mal.
 VERA : Vous êtes marié ?
 Bardamu : Non, Madame.
 VERA : Voulez-vous vous marier ?
 Bardamu : Avec vous, madame ?
 VERA : Oui, avec moi.
 Bardamu : Ah bien ! C'est entendu !
 VERA, un peu étonnée. Bien, vous êtes simple, vous, vous ne réfléchissez pas longtemps !
 Bardamu : Je vais vous dire ; j'ai écouté derrière la porte ; alors je suis moins surpris !
 VERA : Ah ! Je vous félicite ! Vous vous y mettez vite ; c'est du chantage, ça mon vieux !
 Bardamu : Non, c'est de l'amour ; j'aime les Américaines ; vous êtes belle, vous avez du muscle, vous dansez, hein ?
 VERA : Oui.

 (...) Bardamu : Enfin, vous êtes pour moi la femme idéale. Vous avez aussi cette forte vacherie anglo-saxonne, qui va bien aux femmes quand elles sont jolies. Moi, j'en ai assez vu des latines. Elles aiment trop les hommes, et les latins, d'ailleurs, ils ne pensent qu'à faire l'amour. Quand il y en a un qui n'y pense pas, il devient dictateur, c'est forcé. Vivent les Américaines qui méprisent les hommes ! Moi, ça ne me gêne pas. Et ce qu'il y a de frappant, c'est que c'est grâce à la photographie !
 VERA : Oui, et puis aussi au passeport. Un fois madame Bardamu, la police américaine sera moins curieuse et elle aimera mieux me voir partir que rester.
 Bardamu : Hi ! Hi ! ça devient drôle, c'est le cinéma qui continue. Ah ! Mais à propos, vous savez que j'ai un petit enfant nègre ?
 VERA : .....
 Bardamu : Ah ! Oui ! Oh ! C'est un ami que je ne laisserais pas à New York pour un empire. J'y tiens beaucoup : il a peut-être la fièvre jaune, ce qui est un charme de plus.
 VERA : C'est le petit noir que j'ai vu en bas chez le gardien ?
 Bardamu : C'est ça, oui ; il est beau, hein ? C'est un Diabadoulo authentique !
 VERA : Je suis moins emballée que vous.
 Bardamu : Oh ! Il ne vous gênera pas beaucoup. Nous ne resterons pas longtemps ensemble.
 VERA : Oh ! Non, évidemment, on divorcera plus tard.
 Bardamu : C'est ça !
 VERA : Et puis, en attendant, je vous aiderai !
 Bardamu : Ah ! bien ! ça tombe bien. Il faut que je m'achète une petite clientèle à Bois-Colombes et je me demandais comment j'allais m'y prendre. J'étais un type dans le genre de Monmouth, mais vous, vous êtes ma partisane, et comme il me faut dans les vingt mille francs français (il la regarde), sept cents dollars, quoi, ah ! puis, je vous les rendrai, je vous les rendrai, moi, Monmouth, il devait dire ça aussi, hein ?
 VERA : On dirait que vous avez fait ça souvent ?
 Bardamu : Et vous ?
 VERA : Encore plus souvent !
 (L'Eglise, Gallimard, 1982, p.120).

 

 

 

 

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 * La VIOLETTE.

 Celle qui racontait le mieux, c'était la VIOLETTE, une déjà vioque, une fille du Nord, toujours en cheveux, triple chignon en escalade et les longues épingles " papillon ", une rouquine, elle devait bien avoir quarante piges... Toujours avec une jupe noire courte, moulante, un minuscule tablier rose, et de hautes bottines blanches à lacets et talons " bobines "... Moi, elle m'avait à la bonne... On prenait tous des hoquets rien qu'à l'écouter... tellement qu'elle mimait parfaitement... Elle en avait toujours des neuves... Elle voulait aussi que je l'encule... Elle m'appelait son " transbordeur " à la façon que je la bourrais... Elle parlait toujours de son Rouen ! elle y avait passé douze années dans la même maison, presque sans sortir... Quand on descendait à la cave, je lui allumais la bougie... Elle me recousait mes boutons... c'est un travail que j'abhorrais !... Je m'en faisais sauter beaucoup... à cause des efforts du trafic en poussant la voiture à bras... Je pouvais pas les supporter... Elle voulait me payer des chaussettes... elle voulait que je devienne coquet... Y avait longtemps que j'en mettais plus... des Pereires non plus, faut être juste... En quittant le Palais-Royal, elle remontait sur la Villette... tout le long ruban à pompes... C'était les clients de cinq heures... Là, elle gagnait encore pas mal... Elle voulait plus être enfermée... De temps en temps, malgré tout, elle passait un mois à l'Hospice... Elle m'envoyait une carte postale... Elle se rappliquait en vitesse ! Je connaissais ses coups aux carreaux... Je l'ai eue en bonne amitié pendant près de deux ans... jusqu'à ce qu'on parte des Galeries... Sur la fin elle était jalouse, elle avait des bouffées de chaleur... Elle devenait mauvais caractère...

  (...) La VIOLETTE elle m'a bien prévenu... - Tu te forces ! T'es con ! T'en auras pas la reconnaissance !... Si tu te crèves... qui donc va te rambiner ?... C'est pas ton dabe à coup sûr !... Paye-moi donc une menthe, mon petit pote !... Je vais te chanter la " Fille à Mostaganem "... Tu vas voir comme tu vas m'aimer !... Dans ce cas-là elle relevait sa jupe par devant et par derrière... Comme elle portait pas de pantalons, ça faisait vraiment la danse du ventre... Elle se donnait comme ça en plein vent... au beau milieu de la Galerie... Les autres grognasses elles rappliquaient... et puis avec presque toujours trois ou quatre clients chacune... Des pilons, des paumes-quéquettes, des voyeurs fauchés... " Vas-y, Mélise ! Pisse pas de travers ! " Elle se la saccadait bien la fente... Elle se faisait tremblocher la moule !... Les autres, ils tapaient dans leurs mains, c'était une vraie frénésie, la danse tunisienne... Toujours ça ramenait plein de curieux. Après ça, je lui payais sa menthe... On finissait aux " Emeutes "...
  Son coin à la VIOLETTE, c'était plutôt vers la balance, derrière le plus gros des piliers, dans la Galerie d'Orléans... Elle prenait pas deux minutes pour tirer un jus... Si elle piquait un vrai cave, elle l'embarquait au " Pélican " à deux pas... en face du Louvre... C'était quarante sous la chambre... Elle aimait bien son Pernod sec... On lui faisait rechanter sa chanson : L'Orient Féerique est venu... / S'asseoir sous ma ten-en-te... / Il avait le cul tout nu... / Un œil dans le bas-ven-en-tre...
  Ça faisait pas bouillir ma marmite... Souvent elle collait... lancée dans les commérages... Quand je voulais la faire trisser, j'avais qu'un moyen.
 - Rentre !... que je lui faisais... Rentre, la môme ! Tu vas m'aider pour les ficelles.
 - Attends que j'en suce encore un autre !... Attends-moi mon petit rossignol... Il faut bien que je fasse ma soirée...
 Je pouvais jamais compter dessus !... Elle cherchait tout de suite une esquive... Elle se dégonflait immédiatement... A part le recousage des boutons qu'était sa manie, j'ai jamais pu rien en tirer pour des vrais boulots... Elle défaillait à l'instant même... C'était un moyen magique.
 (Mort à crédit, Gallimard, 1990, p.457, 510).

 

 

 

 

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 * VIRGINIA.

 Moi, je m'en fais plus !... puisque c'est la mode !... tant pis... d'une façon... d'une autre... je reste assis... je reprends du thé... la petite me verse... Ah ! qu'elle est belle !... qu'elle est jolie !... quel sourire !... Tout ça pour moi !... là tous les deux !... Il est drôle l'oncle... je réfléchis!... Ah ! quelle petite espiègle mutine... elle est malicieuse  sûrement ! Je voudrais lui reparler du mercure... ça me tracasse... et puis je n'ose pas... Elle reste plus en place... elle bondit, pirouette en lutin... dans la pièce tout autour de moi... Quels jolis cheveux !... quel or !... quelle gamine !... Si je dis un mot, elle me regarde... elle se moque un petit peu... je vois... une malice dans ses yeux bleus !...

 [...] Quels bleus reflets clairs et puis mauves... ses yeux me prennent tout... C'est vite fait ! j'oublie... je ne vois plus rien... elle est trop agréable fleur oui une fleur... je respire... bleuet !... je suis ensorcelé... tant pis !... Une fillette !... les jupes courtes... les cheveux blonds éparpillés... Ah ! que c'est beau !... C'est adorable !... Ah ! je me tranquillise !... merde tant pis !... Je devrais pas... Il nous laisse seuls l'autre biscornu !... Puisqu'on est là tous les deux !... Ah! je me repose bien dans le fauteuil... ça me fait un bien effrayant... Je palpite !... Ah ! quelle est belle cette petite fille... ah ! que je l'adore !... Quel âge elle a ? Je lui demande là chiche !... Puis non ! j'ose pas !... je prends encore du thé... je mange rien toujours pour la discrétion... C'est affreux de mâcher sous son regard... là mastiquer, baver, sous ses beaux yeux adorables... je pourrais jamais... j'en mourrais ah !... ah ! la délicatesse d'un coup !... je ne peux plus, pendu pour pendu !... j'aurais pas mangé !... je serais mort délicat !... tout de ferveur pour VIRGINIA !... C'est bien son nom VIRGINIA ?... Je lui demande alors... j'ose !...
 - VIRGINIA ?...
 - Yes ! Yes !... une fauvette !  

 [...] Seulement pour reprendre encore du thé... Je me remplissais de thé... C'est elle qui m'a fait bouger... venir à la persienne... Elle voulait me faire voir une chose... là dans la persienne... dans le lierre... Ah ! oui ! je vois dans la lumière... dans l'interstice... le tout petit œil du moineau... Ah ! il guettait bien lui... couii !... coui !... Comme c'était c'est vrai extraordinaire ! un gros moineau ébouriffé et hardi en somme comme elle !... il attendait... il épiait... il nous jetait son petit œil rond à travers la fente... minuscule œil tête d'épingle... tout noir luisant et couic couic !...
 - Il attend aussi...
 Ah ! c'était pour moi la réflexion... Elle rit.

 Ah ! je le vois toujours ce piaf... C'est elle qui me l'a fait voir... Ah ! il reste pas grand-chose, quand on réfléchit, de toute une vie désagréable à se souvenir, je veux dire des choses aimables à se rappeler... c'est infime en somme... les occasions fourmillent pas... Chacun peut se rendre compte. Moi le petit piaf-là c'est quelque chose que je retiens encore...
 Quand je vois une persienne, du lierre, je pense toujours à ce petit œil... 
 (Le pont de Londres, Folio, 1978, p.35).

 


 

 

 

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 * VIRGINIE.

 Toute blottie contre sa tante, Virginie ne semble pas très ravie par cette démonstration... Elle explique à sa tante qu'elle n'y peut rien... qu'elle est désarmée contre les extravagances de son Paul. La sorcière de la tribu passe avec le flacon maudit... Paul saisit son flacon de liqueur ardente... Il boit... il en est tout ranimé... Les éléments les plus louches, les plus voyous de la foule, les escarpes... les matelots ivres, viennent danser avec les nègres... émoustillés par ce spectacle, se mêlent à la tribu... aux danses impudiques. Tante Odile ne cache plus son indignation... Elle ne comprend plus... Les jeunes gens... les jeunes filles... viennent goûter aussi cette liqueur... maudite... Ils l'exigent de la sorcière... Ils perdent alors toute retenue... aussitôt avalée... leur danse devient extravagante, les classes, les métiers se mêlent...

  Mélange... chaos... Débardeurs... bourgeois... police... pucelles... tout est en ébullition... tout le port... Mirella abandonne son Oscar, qu'elle trouve trop réservé décidément... dans ses danses... elle étreint Paul qui, lui, est un luron bien dessalé... Paul ravi... Duo lascif, provoquant de Paul et Mirella... Paul trouve que Mirella est trop vêtue encore pour danser au nouveau goût... Il lui arrache son corsage... sa robe... la voici presque nue... elle a perdu toute pudeur... La sorcière les fait boire encore... Tante Odile est outrée... Elle essaye de raisonner Mirella... Mais la jeunesse s'interpose déchaînée... On retient tante Odile... Virginie sanglote dans les bras de sa tante... Elle ne peut plus rien pour Paul... Paul est maudit... L'esprit du mal est en lui... Toute la jeunesse... les amis de Mirella tout à l'heure, les mêmes, chez tante Odile, si finement, gracieusement réservés et convenables, sont à présent déchaînés...

  Ils arrachent leurs vêtements à leur tour... contaminés... s'enlacent... se mêlent aux voyous.... aux prostituées... Ils exigent de la sorcière toujours plus de liqueur... Virginie n'en peut plus... Elle va vers Paul, elle essaye de le séparer de Mirella... de le reprendre... Elle lui fait honte... Paul la repousse... et ses conseils... " Tu m'embêtes à la fin... J'aime Mirella ! Elle danse à ma façon !... " Virginie se redresse sous l'outrage... " Ah ! voici le genre que tu admires ?... Il te faut du lubrique !... de la frénésie ! Soit !... Tu vas voir ! ce que moi ! je peux faire ! quand je m'abandonne au feu !... "
  Elle va brusquement vers la sorcière, elle se saisit de son grand flacon... le philtre entier... elle le porte à ses lèvres... Une gorgée, deux gorgées... elle boit tout... Toute la foule est tournée vers Virginie la pudique... à présent narquoise et défiante... La sorcière veut l'empêcher... Rien à faire !... Virginie vide tout le flacon... Le délire la saisit alors... monte en elle... elle arrache ses vêtements et elle danse avec plus de flamme encore, plus de fougue, plus de provocations, de lubricité, que tout à l'heure Mirella...

  C'est une furie... une furie dansante... Jamais encore Paul ne l'avait vue ainsi... Et cela lui plaît... le subjugue... Il quitte déjà Mirella et se rapproche de Virginie... Il va danser avec elle... Mais Mirella, narguée... se révolte... La colère monte en elle... l'emporte... elle ne se tient plus... Tout le monde se moque... Alors Mirella bondit vers un marin, lui arrache son pistolet d'abordage, à la ceinture, vise et tue Virginie... Virginie s'écroule... Epouvante générale... On fait cercle autour de la pauvre Virginie... Paul est désespéré... Silence... Toute douce... la musique douloureuse...
  (Bagatelles pour un massacre, Voyou Paul, brave Virginie, Ballet-Mime, Ed.8, Ecrits polémiques, sept. 2012).

 

 

 

 

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 * LA VITRUVE.

  Madame VITRUVE, ma secrétaire, elle m'en faisait aussi la remarque. Elle connaissait bien mes tourments. Quand on est si généreux on éparpille ses trésors, on les perd de vue... Je me suis dit alors : " La garce de VITRUVE, c'est elle qui les a planqués quelque part... " Des véritables merveilles... des bouts de Légende... de la pure extase... C'est dans ce rayon-là que je vais me lancer désormais... Pour être plus sûr je trifouille le fond de mes papiers... Je ne retrouve rien... Je téléphone à Delumelle mon placeur ; je veux m'en faire un mortel ennemi... Je veux qu'il râle sous les injures... Il en faut pour le cailler !... Il s'en fout ! Il a des millions. Il me répond de prendre des vacances... Elle arrive enfin, ma VITRUVE. Je me méfie d'elle. J'ai des raisons fort sérieuses. Où que tu l'as mise ma belle œuvre ? que je l'attaque comme ça de but en blanc. J'en avais au moins des centaines des raisons pour la suspecter...

  (...) La mère VITRUVE tape mes romans. Elle m'est attachée. " Ecoute ! que je lui fais, chère Daronne, c'est la dernière fois que je t'engueule !... Si tu ne retrouves pas ma Légende, tu peux dire que c'est la fin, que c'est le bout de notre amitié. Plus de collaboration confiante !... Plus de rassis !... Fini le tutu !... Plus d'haricots !... "
  Elle fond alors en jérémiades. Elle est affreuse en tout VITRUVE, et comme visage et comme boulot. C'est une vraie obligation. Je la traîne depuis l'Angleterre. C'est la conséquence d'un serment. C'est pas d'hier qu'on se connaît. C'est sa fille Angèle à Londres qui me l'a fait autrefois jurer de toujours l'aider dans la vie. Je m'en suis occupé je peux le dire. J'ai tenu ma promesse. (...) Je veux pas dire trop de mal de VITRUVE. Elle a peut-être connu plus de déboires que moi dans la vie. C'est toujours ça qui me tempère. Autrement si j'étais certain je lui filerais des trempes affreuses. C'était au fond de la cheminée qu'elle garait la Remington qu'elle avait pas fini de payer... Soi-disant. Je donne pas cher pour mes copies, c'est exact encore... soixante-cinq centimes la page, mais ça cube quand même à la fin... Surtout avec des gros volumes.

   Aux cartes, aux tarots c'est-à-dire, ça lui donnait du prestige cette loucherie farouche. Elle leur faisait aux petites clientes des bas de soie... l'avenir aussi à crédit. Quand elle était prise alors par l'incertitude et la réflexion, derrière ses carreaux, elle en voyageait du regard comme une vraie langouste. Depuis les " tirages " surtout elle gagnait en influence dans les environs. Elle connaissait tous les cocus. Elle me les montrait par la fenêtre, et même les trois assassins " j'ai les preuves ! "
 (...) la mère VITRUVE elle émanait une odeur poivrée. C'est souvent le cas des rouquines. Elles ont je crois, les rousses, le destin des animaux, c'est brute, c'est tragique, c'est dans le poil. Je l'aurais bien étendue moi quand je l'entendais causer trop fort, parler des souvenirs... Le feu au cul comme elle avait, ça lui était difficile de trouver assez d'amour. A moins d'un homme saoul. Et en plus qu'il fasse très nuit, elle avait pas de chance ! De ce côté-là je la plaignais.

  (...) Après sept heures, en principe, les petits boulots sont rentrés. Leurs femmes sont dans la vaisselle, le mâle s'entortille dans les ondes radios. Alors VITRUVE abandonne mon beau roman pour chasser sa subsistance. D'un palier à l'autre qu'elle tapine avec ses bas un peu grillés, ses jerseys sans réputation. Avant la crise elle pouvait encore se défendre à cause du crédit et de la manière qu'elle ahurissait les chalands, mais on la donne à présent sa fourgue identique en prime aux perdants râleux du bonneteau. C'est plus des conditions loyales. J'ai essayé de lui expliquer que c'était la faute tout ça aux petits Japonais... Elle me croyait pas. Je l'ai accusée de me dissoudre exprès ma jolie Légende dans ses ordures même...

 

 

 

 

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 * JEAN VOIREUSE.

 Un autre employé accessoire travaillait en même temps que moi aux petites besognes du magasin vers 1913 : c'était Jean VOIREUSE, un peu " figurant " pendant la soirée dans les petits théâtres et l'après-midi livreur chez Puta. Il se contentait lui aussi de très minimes appointements. Mais il se débrouillait grâce au métro. Il allait presque aussi vite à pied qu'en métro, pour faire ses courses. Alors il mettait le prix du billet dans sa poche. Tout rabiot. Il sentait un peu des pieds, c'est vrai, et même beaucoup, mais il le savait et me demandait de l'avertir quand il n'y avait pas de clients au magasin pour qu'il puisse y pénétrer sans dommage et faire ses comptes en douce avec madame Puta.

  Une fois l'argent encaissé, on le renvoyait instantanément me rejoindre dans l'arrière-boutique. Ses pieds lui servirent encore beaucoup pendant la guerre. Il passait pour l'agent de liaison le plus rapide de son régiment. En convalescence il vint me voir au fort de Bicêtre et c'est même à l'occasion de cette visite que nous décidâmes d'aller ensemble taper notre ancien patron. Qui fut dit, fut fait. Au moment où nous arrivions boulevard de la Madeleine, on finissait l'étalage...
- Tiens ! Ah ! vous voilà vous autres ! s'étonna un peu de nous voir M. Puta. Je suis bien content quand même ! Entrez ! Vous, VOIREUSE, vous avez bonne mine ! Ça va bien ! Mais vous, Bardamu, vous avez l'air malade, mon garçon ! Enfin vous êtes jeune ! Ça reviendra ! Vous en avez de la veine, malgré tout, vous autres ! on peut dire ce que l'on voudra, vous vivez des heures magnifiques, hein ? là-haut ? Et en l'air ! C'est de l'Histoire ça mes amis, ou je m'y connais pas ! Et quelle Histoire !

  On ne répondait rien à M. Puta, on le laissait dire tout ce qu'il voulait avant de le taper... alors il continuait :
- Ah ! c'est dur, j'en conviens, les tranchées !... C'est vrai ! Mais c'est joliment dur ici aussi, vous savez !... Vous avez été blessés, hein vous autres ? Moi, je suis éreinté ! J'en ai fait du service de nuit en ville depuis deux ans ! Vous vous rendez compte ? Pensez donc ! Absolument éreinté ! Crevé ! Ah ! les rues de Paris pendant la nuit ! Sans lumière, mes petits amis... Y conduire une auto et souvent avec le ministre dedans ! Et en vitesse encore ! C'est se tuer dix fois par nuit !...
- Et les chiens ? demanda VOIREUSE pour être poli. Qu'en a-t-on fait ? Va-t-on encore les promener aux Tuileries ?
- Je les ai fait abattre ! Ils me faisaient du tort ! Ça ne faisait pas bien au magasin !... Des bergers allemands !

- C'est malheureux ! regretta sa femme. Mais les nouveaux chiens qu'on a maintenant sont bien gentils, c'est des écossais... Ils sentent un peu... Tandis que nos bergers allemands, vous vous souvenez VOIREUSE ?... Ils ne sentaient jamais pour ainsi dire. On pouvait les garder dans le magasin enfermés, même après la pluie...
- Ah ! oui, ajouta M. Puta. C'est pas comme ce sacré VOIREUSE, avec ses pieds ! Est-ce qu'ils sentent toujours vos pieds, Jean ? Sacré VOIREUSE va !
    A ce moment des clients entrèrent.
- Je ne vous retiens plus, mes amis, nous fit M. Puta soucieux d'éliminer Jean au plus tôt du magasin. Et bonne santé surtout ! Je ne vous demande pas d'où vous venez ! Eh non ! Défense Nationale, avant tout, c'est mon avis !

  A ces mots de Défense Nationale, il se fit tout à fait sérieux, Puta, comme lorsqu'il rendait la monnaie... Ainsi on nous congédiait. Madame Puta nous remit vingt francs à chacun en partant. Le magasin astiqué et luisant comme un yacht, on n'osait plus le retraverser à cause de nos chaussures qui sur le fin tapis paraissaient monstreuses.
- Ah ! regarde-les donc, Roger, tous les deux ! Comme ils sont drôles !... Ils n'ont plus l'habitude ! On dirait qu'ils ont marché dans quelque chose ! s'exclamait madame Puta.
- Ça leur reviendra ! fit M. Puta, cordial et bonhomme, et bien content d'être débarrassé aussi promptement à si peu de frais.
  (Voyage au bout de la nuit, Livre de poche, 1952, p. 105).


 

 

 

 

                                                                                           ************************

 

 

 

 

 * ALEXANDRE YUDENZWECK .

  YUDENZWECK, téléphone.

 Voulez-vous, je vous prie, me donner le service de l'information... L'information ? Voulez-vous prendre, je vous en prie, un petit communiqué. (Il dicte :) " Le délégué tchouco-maco-bromo-crovène interviewé à la sortie du conseil s'est montré tout à fait satisfait de l'entretien qu'il venait d'avoir avec l'ambassadeur de la Péloponie. L'honorable délégué aura d'ailleurs d'autres entretiens avec ses collègues dans la journée, en vue de conclure un pacte de neutralité transitoire ! "... Non !... Non !... Je vous assure, ça suffit, ne faites pas plus chaud... (Il raccroche. A MOSAIC :) Si on ne les arrêtait pas, ils feraient des choses vibrantes, qui cassent tout de suite. Je passe mon temps à le leur dire, MOSAIC : Il faut faire des communiqués si anodins que si on les dément on leur donne encore une espèce de force, le démenti devient ainsi une sorte de confirmation.

  MOSAIC

 Je le disais, Alexandre, avec Simon hier soir encore, que nous ne commettions vraiment pas beaucoup de fautes ici. Et cependant, ne crois-tu pas que nous sommes peut-être un peu nombreux, ne le crois-tu pas, dans cette Maison ?

  YUDENZWECK

 Trop nombreux ? Pourquoi ?

  MOSAIC

 Ne crains-tu pas, Alexandre, qu'on finisse par nous redouter ? Toi, par exemple, tu fais tant de choses, tu fais les emprunts... tu fais les communiqués...

  YUDENZWECK

 Mais personne ne connaît mon nom, MOSAIC, à deux kilomètres d'ici. On m'ignore, je t'assure...

  MOSAIC

 Oui, oui, mais les Jésuites non plus, personne ne les connaissait, Alexandre, et vois comment ils ont fini ?

  YUDENZWECK

  Les Jésuites n'avaient pas assez d'argent, MOSAIC ! Voulez-vous, Miss Broum, me demander le Directeur du Service des Indiscrétions, au téléphone. Ah ! cher ami, voulez-vous me faire l'amitié de venir me voir pendant une minute ?...  Bien ...

  Le directeur du Service des Indiscrétions arrive, vêtu comme les deux autres.

  YUDENZWECK

 Prenez la peine de vous assoir, je vous en prie, Moïse.
  (L'Eglise, Gallimard, 1973, p.149).