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ENTRETIENS  L - Z

 

 

 

           PAS CE GENRE DE PERSONNE A EUROPE 1...

 Au printemps 2004, suite à la publication de notre Céline en verve, nous avons fortuitement rencontré M. Pierre LAFORÊT (né en 1925) au siège des éditions Horay, en présence de Sophie Horay sa directrice. Montmartrois de naissance, il avait rencontré Céline dans les années 1940 et nous a relaté brièvement sa rencontre avec l'auteur du Voyage au bout de la nuit.
  Dans les années 1950,
Pierre LAFORÊT fera partie des fondateurs d'Europe 1 et finira sa carrière comme journaliste au Figaro.

 " Je suis un enfant de Montmartre. A la fin des années 1930, j'étais adolescent et je traînais souvent place du Tertre le dimanche matin. Il m'arrivait souvent de prendre un café ou une limonade dans un café du coin et je rencontrais parfois Céline, son ami Gen Paul et d'autres personnes que je connaissais pas. Céline, je l'avais croisé en 1937, il distribuait aux enfants de la Butte des bonbons à papillons sur lesquels était écrit " Vive les juifs ". Dans le bistrot montmartrois [probablement chez Pomme], je me rappelle que Céline, Gen Paul et leurs amis plaisantaient souvent avec le propriétaire de l'établissement, qui ne dessoûlait jamais... A Céline et ses amis, il racontait qu'il était menacé par des éléphants roses... Et Céline avait fait jurer à ses amis de protéger par tous les moyens le bistrotier contre ces féroces animaux.

  Pendant ces années, j'ai dû discuter une fois ou deux avec Céline, c'est tout. Passe la guerre et je deviens journaliste à Europe 1 dans les années 1950. En 1957, à la suite de l'interview de Céline à L'Express, je propose d'aller enregistrer ses propos pour le compte de la station de radio. C'est accepté. Je me rends à Meudon, je parviens à convaincre Céline, il me laisse entrer et l'on évoque la Butte et l'ancien temps. Cela l'avait mis en confiance d'avoir ravivé les souvenirs de Montmartre. Cela l'avait mis de bonne humeur. Je branche l'enregistreur et je laisse parler Céline. Je n'ai pas grand souvenir de ses propos car c'était un interminable monologue. Je me souviens seulement qu'il avait parlé de l'importance de la jeunesse.

  Je rentre à la station de radio et c'est Maurice Siegel qui écoute les bandes. Il me convoque peu après et, un peu gêné, il m'annonce qu'il a ordonné de détruire les bandes en se justifiant ainsi : " On ne peut pas passer ce genre de personne dans notre station. " Comme vous le savez, Maurice Siegel était Israélite. Je peux comprendre sa réaction mais, avec le recul, je me dis que c'est bien dommage et que cela aurait donné un document extraordinaire. "
                                                                                                                                 Pierre Laforêt.

  (Un témoignage inédit, David Alliot, Céline, Idées reçues sur un auteur sulfureux, Le Cavalier Bleu, 2011).
 

 

 

 

                                                                                                                                 ***

 

 

 

            ENTRETIEN avec Marc LAUDELOUT  

  Depuis plus de trente ans, inlassablement, Marc LAUDELOUT recherche, compile, analyse, commente la vie et l'œuvre de Céline au point d'en être devenu le spécialiste incontournable. Il a créé à Bruxelles le Bulletin célinien, mensuel qui reprend toute l'actualité liée à l'écrivain. Il édite également des documents écrits et sonores, rares pour la plupart.

 - Pourriez-vous nous parler de la genèse du Bulletin célinien ? Quel bilan tirez-vous de trente ans de publication mensuelle ?

  Le Bulletin célinien a été créé en 1981 à la suite de la disparition de La Revue célinienne (trois numéros parus de 1979 à 1981) ou plutôt de sa transformation en maison d'édition éphémère. Comme la revue rendait compte de l'actualité célinienne, les lecteurs ont regretté d'en être privés, d'où la création d'un Bulletin dont la vocation initiale était d'informer des publications, colloques, conférences, échos de presse, etc. D'abord trimestriel, Le Bulletin célinien (BC) devient mensuel dès 1983 et augmenta peu à peu son nombre de pages. Son seul titre de gloire est d'être l'unique mensuel consacré à un écrivain. Au fur et à mesure, le BC ne s'est pas limité à la recension de l'actualité célinienne, mais a également publié des témoignages inédits et des études sur l'œuvre. Ces témoignages sont repris dans le volume D'un Céline l'autre qui paraît ce mois-ci, sous la direction de David Alliot, dans la collection " Bouquins " des éditions Robert Laffont.

  En marge de la parution du périodique, le Bulletin a édité des livres sur Céline (signés Alain de Benoist, André Parinaud, Henri Poulain, Frank-Rutger Hausmann, etc.). En cette année du cinquantenaire, nous allons éditer une grande bibliographie sur Céline répertoriant tout ce qui s'est écrit sur l'écrivain en Europe et ailleurs : non seulement les livres, mais aussi les travaux universitaires non publiés. Une partie sera également consacrée aux émissions radiophoniques et télévisées, ainsi qu'à Internet.

 - Seriez-vous d'accord pour dire, à la suite de beaucoup d'autres, que Céline fut un salaud doublé d'un écrivain de génie ? Comment envisagez-vous la part pamphlétaire de sa production ? Pensez-vous qu'il faudrait autoriser la réédition de ses textes maudits ?

  Pour répondre à la première question, il serai facile de citer Claude Simon (prix Nobel de littérature 1985) : " On m'a dit de Céline que c'était un salaud. J'ai répondu : " Un salaud ? En art, ça ne veut rien dire, salaud. " Ou Philippe Sollers : " Je ne comprends rien au raisonnement selon lequel Céline serait à la fois un salaud et un génie. On ne peut pas être simultanément petit et grand, rond et carré, long et large. Une vraie ordure ne peut pas être un immense écrivain. "
  Mais je ne vais pas me dérober à vos questions. Je pense que les génies sont rarement des personnalités convenables. Il est clair que Céline souhaitait la victoire des puissances de l'Axe. Son pacifisme, né de la guerre de 1914-1918, allié à un rejet résolu de la démocratie parlementaire, l'a fait choisir son camp. Il ne fut pas le seul grand écrivain à faire ce choix. Son antisémitisme, qui n'est qu'une manifestation d'un racisme profond, a de multiples sources qui plongent à la fois dans le XIXe siècle et le début du siècle qui l'a suivi.

  Mais il faut insister sur le fait que c'est le refus d'une nouvelle guerre européenne, considérée par lui comme fratricide, qui a déclenché l'écriture des pamphlets. Pour Céline, la guerre qui est en germe à la fin des années trente ne sera qu'une guerre juive, faite pour le seul profit des juifs et des staliniens. Je pense qu'il faut faire la distinction entre ses écrits de combat des années trente et ceux parus sous l'Occupation. Pour sa mémoire, il eût certes mieux valu qu'il s'abstînt d'envoyer des lettres à certains journaux. Comme le rappelait Pol Vandromme, " il faut se rappeler ce qu'était Au Pilori, officine de délation où des stipendiés en proie au délire se flattaient de leurs mouchardages. Que le plus grand écrivain du siècle participe à la carmagnole en compagnie d'individus tarés et de propagandistes tarifés a de quoi scandaliser l'esprit le plus indulgent à l'inconscience des littérateurs. "

  Céline n'était pourtant pas dupe et, comme il l'a dit lui-même à l'époque, considérait ces journaux comme des " colonnes Morris " sur lesquelles il apposait ses opinions du moment. Cela ne signifie pas pour autant qu'il avait la connaissance de ce qui survenait aux juifs qui étaient déportés. Comme la grande majorité de ses compatriotes, il était alors dans l'ignorance de ce qui constituait un secret d'Etat. J'ajoute que, si l'on peut reprocher à Céline d'avoir manqué de compassion durant cette période, je ne crois pas qu'il se soit rendu coupable d'acte de dénonciation ad hominem. Même s'il est vrai qu'il accrochait parfois des personnalités du monde de la finance ou de la politique connues ou hors d'atteinte.
  On cite parfois le cas de Robert Desnos qui travaillait, comme on le sait, au journal collaborationniste Aujourd'hui mais la polémique entre les deux écrivains date de mars 1941 et Desnos est arrêté, pour ses activités de résistant, en février 1944. Céline n'y est strictement pour rien.

  Autre remarque, formelle celle-là : tout serait beaucoup plus simple si ses pamphlets étaient l'équivalent du Péril juif de Marcel Jouhandeau, c'est-à-dire une
œuvre littérairement médiocre. Il se trouve qu'on peut lire dans Bagatelles pour un massacre et dans Les Beaux Draps des pages d'un comique et d'un lyrisme extraordinaires. Charles Plisnier, écrivain chrétien et trotskyste, définissait Bagatelles comme un livre " génial et malfaisant ". En d'autres termes, Céline ne perd pas son talent lorsqu'il devient polémiste, au contraire. Il faut dire enfin que ces pamphlets, que d'aucuns appellent " satires ", contiennent aussi des vues prophétiques sur les dangers de la pollution, la standardisation du livre, l'abêtissement des foules ou l'échec du matérialisme. C'est pour cela, entre autres raisons, que je suis favorable à la réédition de ce corpus. D'autant que l'on se trouve actuellement confronté à une situation paradoxale : une foule d'études analysant cette part de l'œuvre est disponible alors que celle-ci ne l'est pas (ou difficilement).

 - Selon vous, Céline a-t-il collaboré avec les Allemands ?

   Comme je l'ai indiqué, Céline souhaitait la victoire des forces de l'Axe, car elle constituait, selon lui, un rempart contre la submersion russe ou asiate. Sur la question raciale, il y avait, en outre, une communauté de vues avec le national-socialisme allemand, et ce dès la fin des années trente. Pour autant, cela ne fait pas de lui un " collaborateur " au sens strict.
  Je n'ignore pas que Dominique Venner, en couverture de son " Histoire de la Collaboration ", reproduit quatre portraits censés être emblématiques : Pétain, Laval, Déat et ... Céline. Par ailleurs, François Gibault, biographe de Céline et président de la Société des études céliniennes, écrit ceci : " Céline savait qu'il n'avait en rien collaboré, et pas plus que Cocteau, Montherlant et Morand qui, après que beaucoup d'eau eut coulé sous les ponts, finirent par entrer à l'Académie ".
   Tout dépend naturellement de ce qu'on appelle " collaborateur ". Il l'a certainement moins été que Paul Morand qui accepta de rédiger une brochure à la gloire de Laval qu'il admirait sincèrement et qu'il servit loyalement en tant qu'ambassadeur de Vichy en Roumanie.

  Que dit Céline lui-même ? Dans Les Beaux Draps, publié en février 1941, il écrit qu'il n'a pas attendu que " la Commandatur pavoise au Crillon [...] pour devenir pro-allemand ". Et, l'année suivante, préfaçant une nouvelle édition de L'Ecole des cadavres, il affirme que ce livre " était le seul texte à l'époque à la fois et en même temps : antisémite, raciste, collaborateur (avant le mot) jusqu'à l'alliance militaire immédiate, antianglais, antimaçon et présageant la catastrophe absolue en cas de conflit ".
  En octobre 1941, il demande à Fernand de Brinon, ambassadeur de Vichy auprès des autorités d'occupation, d'intercéder afin d'empêcher la saisie (par les Allemands) d'un coffre aux Pays-Bas où il avait converti une partie de ses droits d'auteur en pièces d'or. Il conclut sa lettre, sur le mode ironique, en formulant l'espoir qu'on ne va pas le " punir " d'avoir été " partisan ". Même si ce n'est pas désintéressé, on voit que Céline lui-même rappelle avoir choisi son camp. Cela étant, si l'on observe son activité pendant l'Occupation, on ne peut pas dire qu'il collabora de manière active avec les Allemands. Certes il entretint des relations de sympathie avec certains d'entre eux, comme Karl Epting qui l'admirait comme écrivain. Mais il ne fut membre d'aucun parti collaborationniste même s'il semble avoir eu un temps quelque sympathie pour celui de Jacques Doriot. Et il ne participa à aucune manifestation officielle.

  On lui reproche parfois le voyage qu'il fit à Berlin en mars 1942 avec des confrères médecins, mais on sait que ce voyage avait pour but de confier à une amie danoise la combinaison de son coffre bancaire à Copenhague. Le fait qu'il rejoigne en octobre 1944 la colonie française à Sigmaringen ne fait pas davantage de lui un collaborateur. Il n'avait alors qu'un objectif : gagner le Danemark où il avait placé ses économies.
  Durant ces quatre années d'Occupation, Céline est essentiellement médecin à Bezons. S'il est tenté au début de participer à une activité d'ordre politique (il est alors partisan d'un parti unique), il se dégage bien vite de tout cela et devient, sinon un observateur passif, du moins un électron libre dans le petit monde de la Collaboration parisienne. Dans un livre consacré à la Collaboration, l'historien Pascal Ory qualifie Céline de " collaborateur hypocondriaque ". Il est vrai qu'il n'est jamais content et même férocement critique à l'égard de Vichy (il n'a que mépris pour cette " Révolution nationale "), mais aussi des Allemands auxquels il reproche, de n'être que pangermaniques et plus tard de ne pas être victorieux sur le plan militaire.
  Il est aussi sévère pour les collaborateurs eux-mêmes, notamment les journalistes qu'il ne cesse de houspiller dans des lettres destinées à la publication. Durant toute sa vie, Céline apparaît, y compris durant ces années-là, comme un marginal individualiste, jaloux de sa liberté de penser, se refusant à obéir à toute injonction et soucieux de ne dépendre de personne. Aussi après la guerre, fera-t-il bien la distinction entre lui et les journalistes qui, eux, étaient salariés pour ce qu'ils écrivaient et devaient tenir compte de la censure ou des instructions qu'on leur donnait.

  Ajoutons que, durant l'Occupation, il n'ignorait rien des activités de résistant de Robert Chamfleury (qui habitait le même immeuble que lui !) qu'il se garda bien de dénoncer comme il aurait pu le faire. J'ajoute qu'aujourd'hui ce que l'on reproche à Céline, ce ne sont pas tant des faits de collaboration (la justice elle-même a considéré que le dossier n'était guère consistant) que de ne pas avoir mis une sourdine à son antisémitisme alors que les Allemands vainqueurs déployaient une politique anti-juive, en France comme ailleurs.

 - Certains essayistes voient dans tout lecteur de Céline un personnage " suspect " de partager ses passions et ses convictions. Faut-il donc être antisémite, voire globalement raciste, pour apprécier Céline ?

  Ce regard soupçonneux sur les lecteurs de Céline est bien dans l'air du temps. Il prête à sourire, car la plupart des exégètes actuels de l'écrivain sont notoirement de gauche : de Philippe Sollers à Yves Pagès en passant par Emile Brami, Henri Godard, Marie-Christine Bellosta ou Frédéric Vitoux. Mais il est vrai que, pour certains lecteurs, y compris ceux de gauche, le plaisir de lire Céline va sans doute de pair avec celui de la transgression. Jusque dans les romans de la fin, Céline demeure un écrivain éminemment incorrect sur le plan de la politique et de la morale.
  Il est à relever que cette suspicion envers les lecteurs de Céline est aujourd'hui répandue dans tous les milieux : ainsi, dans un récent article, Luc Ferry, philosophe et ancien ministre, estime " douteuse " l'admiration que l'écrivain suscite.

 - Vous qui avez eu la primeur de nombreuses révélations à propos de Céline (par exemple son apparition dans une brève séquence du film Tovaritch de Jacques Deval en 1935), pouvez-vous nous dire s'il y a encore des choses à découvrir sur un auteur dont on a déjà tant dit ?

  Sur le plan biographique, il y a encore beaucoup de choses à apprendre. Ainsi, en 2010, nous avons, en effet, révélé la figuration de Céline que vous citez (unique apparition filmée de l'écrivain avant-guerre) et, à la suite d'un journaliste canadien, sa participation, en mai 1938, à une réunion du Parti national social chrétien d'Adrien Arcand, à Montréal. Une nouvelle génération de chercheurs (Jean-Pierre Latterner, Laurent Simon et Gaël Richard) a entamé un remarquable travail de défrichage des archives en France et à l'étranger.
  Cela a notamment permis d'éclairer le destin tragique de Suzanne Nebout que Céline épousa à Londres en 1916. Quant à l'analyse de l'œ
uvre et de sa réception critique, le domaine est tellement riche et vaste qu'il y a assurément encore beaucoup de choses à découvrir ou à mettre en valeur.

 - En quoi l'écriture de Céline est-elle selon vous révolutionnaire et unique en son genre ?

  A l'instar de Proust, auquel on l'a souvent comparé, il maîtrise une écriture en rupture avec les écrivains qui l'ont précédé. Elle est à la fois radicalement neuve et inimitable. Céline a véritablement créé une poétique à la mesure de son imaginaire. Il l'a définie lui-même : l'introduction de l'émotion du langage parlé dans la langue écrite. " C'est rare un style. Un écrivain il y en a un, deux, trois par génération ", dit-il à la fin de sa vie à Louis Pauwels.
  Nul doute que Céline fait partie de ces écrivains. Encore faut-il ajouter que cette écriture véhicule des appréciations et des émotions qui n'avaient pas été exprimées de la sorte avant lui.

 - L'œuvre de Céline a-t-elle un avenir ? Ne risque-t-elle pas de devenir illisible d'ici quelques décennies, non seulement à cause de la difficulté de son style, mais aussi de ses thèmes, inaccessibles aux jeunes générations ? Pensez-vous qu'un jour il faudra faire subir à Céline des translations en français moderne, comme on en fait actuellement pour Rabelais ou Montaigne ?

  Coïncidence : il se trouve qu'en 1979, dans le premier numéro de feue La Revue célinienne, j'ai posé la même question à Pol Vandromme déjà cité. Telle était sa réponse : " Les allusions à l'actualité de l'époque ne rendent pas une grande œuvre illisible. Sinon, il y a déjà longtemps que l'on aurait délaissé, par exemple, la correspondance de Voltaire ou Les Châtiments de Victor Hugo. Une grande œuvre romanesque existe par elle-même, indépendamment de l'anecdote qui l'a inspirée. Vous pouvez lire Saint-Simon ou le Léon Daudet des mémoires sans être un familier de la cour de Louis XIV ou des parlements de la Troisième République. De même pour Céline : il importe peu de savoir qui était à Sigmaringen ; seuls comptent les portraits au fusain, l'intensité du regard du portraitiste, l'atmosphère d'apocalypse, le chaudron des sorcières. "  
  Cela me semble très pertinent. Sur l'autre plan, qui est celui de la langue, il pourrait, en effet, y avoir un problème de compréhension, une part du lexique utilisé par Céline n'étant plus connue par nos contemporains. Mais contrairement à ce que l'on  croit généralement, Céline utilise relativement peu de termes argotiques désuets.

 - Comment vous apparaît la grande famille des céliniens ? Où vous situeriez-vous dans cette nébuleuse ?

  Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, il y a autant de céliniens que de variétés de plantes d'appartement. Pour ma part, je considère que l'œuvre de Céline forme un tout et qu'il est vain de vouloir la fractionner. Afin d'illustrer ceci, je dirais que le " manifeste littéraire " déployé dans les Entretiens avec le Professeur Y (1955) se trouve déjà dans Bagatelles pour un massacre (1937). Et sur le plan idéologique, on trouve aussi des propos controversés dans Féerie pour une autre fois ou D'un château l'autre. Quant à la famille des céliniens, je la diviserais en cinq catégories : les pionniers (Nicole Debrie, Marc Hanrez, Pol Vandromme) qui ont chacun publié une monographie sur Céline au début des années 1960, les grands témoins (Henri Mahé, Milton Hindus, Pierre Monnier...), les universitaires qui ont renouvelé les études céliniennes à partir de la fin des années 1970 (Jean-Pierre Dauphin, Henri Godard, François Gibault, Eric Mazet, Denise Aebersold, Philippe Alméras), les vulgarisateurs au sens noble du terme (Frédéric Vitoux, Claude Duneton, David Alliot) et enfin une nouvelle génération de chercheurs qui a apporté des éléments nouveaux à une connaissance plus fine de Céline (le plus fécond étant Gaël Richard).

   Il faudrait aussi mentionner des auteurs qui ne sont pas vraiment des céliniens, mais qui ont écrit un grand livre sur Céline. Je songe à Philippe Muray, Paul del Perugia ou Paul Yonnet. A cette liste non exhaustive, il faut ajouter deux grands éditeurs céliniens : Dominique de Roux (éditeur, en 1963 et 1965, de deux Cahiers de l'Herne consacrés à Céline) et, plus encore, Jean-Paul Louis, éditeur de la revue L'Année Céline et de plusieurs ouvrages de référence sur l'écrivain ainsi que de nombreuses correspondances. Sans fausse modestie, je me considère, quant à moi, comme un simple publiciste célinien auquel on peut nonobstant reconnaître une certaine constance.

 - Quel regard portez-vous sur la polémique qui a eu lieu au début de cette année, à propos de l'éviction de Céline, par le ministre Mitterrand, du programme des commémorations planifiées pour 2011 ?

  Le moins que l'on puisse dire est que la volte face du ministre est affligeante. Rappelons que, dans un premier temps, il avait avalisé le choix du Haut-Comité et signé la préface du recueil des " Célébrations 2011 ". Recueil tiré à 10 000 exemplaires qu'il a fallu dès lors pilonner et réimprimer aux frais du contribuable français. Comme l'a dit Eric Naulleau, peu suspect de pensées coupables, ce qui est proprement scandaleux c'est qu'un lobby communautaire dicte le comportement de l'Etat français via le ministre de la Culture. Par ailleurs, il faut relever le fait que Serge Klarsfeld, à l'origine de cette reculade, s'est révélé un extraordinaire agent publicitaire.
  Jamais, depuis la mort de Céline, on n'a autant parlé de lui dans la presse écrite et audiovisuelle. Et ce n'est pas fini !

  Sans doute le terme " célébrations " était-il mal choisi. Il eût mieux valu adopter celui de " commémorations ". Quoique, même dans ce cas-là, Klarsfeld se serait insurgé. Rappelons qu'il s'est élevé, en 2009, contre la publication de lettres antisémites dans le volume Lettres de La Pléiade. Mais si cette anthologie de la correspondance célinienne avait été expurgée de ces documents, il aurait sans doute dénoncé une présentation tronquée du Céline épistolier !

 - L'incontournable question de l'île déserte : s'il n'y avait qu'un seul livre de Céline à emporter, lequel choisiriez-vous et pourquoi ?

  Pour moi, son chef-d'œuvre absolu, c'est Mort à crédit. Dans ce roman il est au sommet de son art. Lire aujourd'hui les articles parus à l'époque constitue un véritable crève-cœur. Alors qu'il aurait été moins éprouvant, pour Céline, de faire un " second " Voyage au bout de la nuit après le retentissant succès (public et critique) que ce premier roman remporta en 1932, il consacra trois années à rédiger ce livre qui renouvelle entièrement sa manière.
  C'est une épopée tragi-comique sur l'enfance et les débuts du vingtième siècle écrite dans un style où la musicalité et le rythme s'accordent à merveille avec un lyrisme proprement poétique. Encore aujourd'hui, ce livre est méconnu par un grand nombre d'amateurs de littérature.
 (Joseph Vebret, Céline l'Infréquentable, entretien inédit réalisé en mars 2011, avec la complicité de Frédéric Saenen, Jean Picollec, mai 2011, p. 103).

 

 

 

 

                                                                                                                             ***

 

 

 

 

               L'ENTRETIEN EXPLOSIF DE L'EXPRESS.

 
Madeleine CHAPSAL raconte, à l'occasion du N° hors série du magazine LIRE consacré à Céline, en 2008 les conditions du fameux entretien à Meudon pour le compte de L'Express.

 - Qui a eu l'idée de cet entretien ?

 - C'est Roger Nimier. J'avais eu une liaison avec lui, à l'époque où il n'était pas marié. Après la guerre, il a tenté - à la fois parce qu'il était provoquant et qu'il aimait beaucoup les grands écrivains - de " remettre dans le circuit " certaines personnes qui avaient eu des problèmes à la Libération, parmi lesquelles Jacques Chardonne, Paul Morand, un peu, et Céline, beaucoup. C'est Nimier qui m'a mise en contact avec Céline, l'a prévenu et m'a donné son téléphone. Il a accepté tout de suite. Un entretien dans L'Express, aubaine !
 - Cela a-t-il suscité des hésitations, des tensions au sein de la rédaction ?
 - Hurlement général ! C'était tout de même un journal de gauche, avec pas mal - allons-y gaiement ! - de Juifs. Alors l'idée de donner beaucoup de place à Céline les avait beaucoup remués. Surtout Philippe Grumbach, qui était rédacteur en chef, et avait essayé de faire un peu barrage. Françoise Giroud, alors directrice de la rédaction, était quelqu'un de beaucoup plus ouvert. Elle avait un sens journalistique tout à fait extraordinaire. Du coup, j'y suis allée quand même, accompagnée d'une sténo, qui a tapé tout l'entretien " en direct ", et d'un photographe. Philippe Grumbach a tenu à venir lui aussi. Mais il n'a pas ouvert la bouche. Il voulait juste voir " la tête de l'ennemi des Juifs "...
 - Où l'entretien s'est-il déroulé ?

 - Chez Céline à Meudon. Il avait le sens de la mise en scène. Il nous a reçus dehors, devant sa maison. Il y avait un chat, un balai et des cactus. Cela faisait un peu terrain vague. Je n'ai pas aperçu sa femme. J'ai eu le sentiment qu'il vivait un peu comme il en avait envie, librement. Il était habillé comme quelqu'un qui balaye devant chez lui ou fait du jardinage. Il était évident qu'il était d'une intelligence remarquable, supérieure.
 En fait, je n'ai pas eu grand-chose à dire. A la première question, il est parti dans un monologue éblouissant. Je n'ai pas eu à l'interrompre une seule fois et j'ai donc ajouté les questions après. A cette époque, il avait cessé d'attaquer les Juifs. Sa nouvelle bête noire, c'était les Chinois. On était là pour qu'il aille le plus loin possible. Il nous a mis au défi à plusieurs reprises : " Cela vous n'oserez pas le publier ! " On n'a pas coupé, bien entendu.

 - Avez-vous ri pendant cette entrevue ?

 - Il avait un humour ravageur, c'est vrai. Mais j'étais très attentive. Je voyais déjà les intertitres. Je me disais : ça, c'est un morceau ! Mais je ne me rendais pas compte qu'on m'en reparlerait cinquante ans plus tard.

 - Vous disiez être allée chez Louis-Ferdinand Céline sans certitudes. A votre retour, y a t-il eu débat sur la publication de cet entretien ?

 - Je suis rentrée très fière de moi à L'Express, mais là, en raison des propos provocants de Céline, une discussion de conférence générale a commencé. Il a été décidé de rendre compte de nos réticences dans une courte introduction. Mais il n'y a pas eu de censure et nous avons bien fait de publier cet entretien, car il n'existait que peu de choses sur Céline à l'époque.

 - Qui a trouvé le titre de l'article " Voyage au bout de la haine " ?

 - Probablement Françoise Giroud. Elle avait le sens des titres. Je pense que c'est elle qui a rédigé le chapeau également.

 - Céline a-t-il demandé à relire l'entretien ?

 - Je ne crois pas. Certains l'exigeaient, mais je me suis aperçue que les plus grands s'en foutaient. Chardonne a voulu relire le sien deux fois et, le lendemain de sa parution, il voulait encore le corriger ! [Rire.]

 - Quelles ont été les réactions, à la sortie du journal ?

 - L'entretien parut sur trois pages et fit grand bruit. On nous écrivit pour nous injurier : nous aurions dû laisser Céline à sa nuit.
      (Lire, hors série n°7, 2008).

 

 


 

                                                                                                                               ***

 

 

 

 

 

Fabrice  LUCHINI ... Céline, le plus grand poète du XXe siècle...

 

 * Quel a été votre premier contact avec l'œuvre de Céline ?

   J'avais dix-sept ans. J'étais encore un petit coiffeur qui avait quitté l'école à quatorze ans. J'avais peu lu : L'Attrape-cœur de Salinger, quelques livres de Freud, auxquels je n'avais pas compris grand-chose, un petit peu de Nietzche. Je fréquentais un groupe d'intellectuels marginaux, du côté du quartier des Abbesses. Ils lisaient Artaud et Céline. Ils m'ont mis entre les mains un livre. C'était Voyage au bout de la nuit. J'ai eu le sentiment de faire, à cette première lecture, une découverte saisissante. Ca a été le début d'une histoire d'amour et je me suis mis, sans projet préconçu, à apprendre  par coeur des passages entiers de ce livre.

  Beaucoup plus tard, en 1985, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud m'ont demandé  d'interpréter des textes de Céline sur scène. L'idée était d'organiser une rencontre d'une heure entre un comédien et un auteur. J'étais effrayé par l'idée de soumettre la musicalité parfaite de Céline à l'interprétation réductrice, caractérielle, psychologique d'un acteur. Le succès a été tel que j'ai joué plus de mille fois ce premier spectacle. J'avais commencé par les chapitres du Voyage sur la banlieue. Dix ans plus tard j'ai repris le même principe avec le séjour de Bardamu en Amérique, l'arrivée à New-York ainsi qu'avec quelques passages de Mort à crédit, notamment la mort de la concierge, qui est une des plus belles pages qui aient jamais été écrites. Au total, depuis vingt-cinq ans, j'ai joué près de deux mille cinq cents fois ces textes, devant parfois des salles de mille cinq cents personnes, de la petite ville de province française jusqu'au Québec.

 * Ses textes sont-ils, pour un comédien, particulièrement difficiles à dire ?

   En vingt-cinq de travail, j'ai eu la chance d'avoir l'occasion d'approfondir l'affinité qui m'avait d'emblée attaché à lui. J'ai mis bien des années pour tenter de reproduire au plus près son rythme, son phrasé. C'est une recherche constante. Au contraire des musiciens, nous n'avons, nous les comédiens, pas de partitions, pas de notes, de noires, de blanches, de rondes, pour nous aider à retrouver le secret de la musique. Le métier (qu'on acquiert en travaillant les classiques, Molière, La Fontaine) consiste à s'approprier le texte pour se rendre capable de le restituer dans la plus grande impersonnalité possible.

  La difficulté, avec Céline, est de ne pas céder à la tentation de le surjouer, de ne pas l'oraliser. S'en tenir à sa langue écrite. Ne pas plaquer sur lui une gouaille surfaite. Il n'y a rien de moins célinien que la gouaille populaire. Céline n'est pas Audiart. Audiart, sans doute, lui doit beaucoup ; mais Céline, c'est autre chose : c'est à la fois Rabelais, Shakespeare et Mme de Sévigné.

  Le risque de contresens est d'autant plus fort que sa postérité a été immense, qu'il a influencé aussi bien Canal + et Libération (pour la dérision) que Sartre (dans Les Chemins de la liberté et même dans Les Mots) ou Philippe Muray (pour la critique de la modernité), Roger Nimier (pour la désinvolture) que les romanciers populistes (pour l'emploi de l'argot). Nous parlons tous la langue de Céline. Les " rebelles " de la télévision font sans le savoir du Céline. L'erreur serait de le réduire à ces imitations, dont quelques unes sont dérisoires.

 On ne demande pas à l'acteur d'être génial : on lui demande seulement de travailler en légèreté pour ne pas gâcher l'effet et la puissance de la phrase. La langue de Céline est d'elle-même suffisamment efficace. Je ne l'augmente pas, je ne la surcharge pas. Depuis vingt-cinq ans, j'essaie seulement de ne pas en éteindre la magie.

 * De qui vous semble-t-il l'héritier ?  

  François Villon est sans doute à ses yeux un bon poète ; il a de l'admiration pour Rabelais ; Proust lui apparaît comme un sacré styliste, mais il est un peu long : tant de pages pour savoir qui va jouer à la bête à deux dos avec qui ! Le grand écrivain, c'est pour lui La Fontaine. (...) On n'est pas dans la littérature : on est dans la vie. Céline, comme La Fontaine, comme Villon, comme Rabelais, comme Rimbaud, fait entrer la vie dans la littérature. Certains critiques poussifs le considèrent comme un simple aboyeur. Les pauvres : ils n'y ont rien compris. Ils ont vu un concert de trompettes là où se manifestait un génie de la douceur sans pareil.

 Céline est en réalité très au-dessus de Proust ; Proust a le génie de la nuance, de l'acuité psychologique. Il a l'art de décrire la grimace sociale, il excelle à reproduire la démarche des gens du monde, " gens du vide, fantômes de désirs, partouzards indécis attendant leur Watteau toujours, chercheurs sans entrain d'improbables Cythères ", comme l'écrit Céline en une phrase qui est elle-même un savoureux pastiche. Mais Proust fait partie de la secte littéraire. Il y a chez lui de bons moments mais aussi de sacrés quarts d'heure ! Sa langue est encombrée de mots, il ne s'en libère jamais. Il croit que la complexité labyrinthique de sa phrase va lui permettre de traduire les nuances infinies de ses sentiments.

  Céline n'est pas un écrivain de la psyché. C'est un écrivain de la vie. " Je ne m'intéresse plus aux hommes, écrit-il à Elie Faure. A leurs opinions. C'est leur trognon qui m'intéresse : pas ce qu'ils disent, mais ce qu'ils sont. C'est la chose, l'homme en soi : presque toujours le contraire de ce qu'il raconte. " En désarticulant la langue, il l'a libérée pour coller au concret et, par là, à la poésie des choses. C'est ce qui lui donne sa légèreté singulière. "
  (L'incroyable Voyage, propos recueillis  par Michel De Jaeghère et Isabelle Schmitz, Le Figaro hors-série).

 


 

 

 

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           ENTRETIEN avec Henri MAHE

  C'est en mars 1969 que Henri MAHE (1907-1975) est invité au micro de France Culture à l'occasion de la parution de son livre de souvenirs, La Brinquebale avec Céline. Il est interrogé par Pierre Lhoste (1913-1984) qui avait collaboré à la presse de l'Occupation.
  C'est à ce titre qu'il rendit visite à Céline en mars 1944 lorsque parut Guignol's band (cf. Cahiers Céline 7, p.200-202).

 Qu'est-ce que Louis-Ferdinand Céline vous apportait ?

... Ah, vous savez, il sentait le voyage, l'évasion. Et puis, faut pas l'oublier non plus, c'est qu'il était très savant. Non seulement sur la médecine - j'étais à ce moment-là à peu près en bonne santé - mais il était très savant sur tout. Je suis curieux, moi, par nature et, sans approfondir tout ce qu'il me disait, j'essayais de comprendre. Cette idée de voyages, ces réminiscences de lectures scientifiques, tout ça c'était quand même un bon copain (rire). Un copain comme on en rencontre très peu, vous savez...

 A son propos, vous écrivez : " Le rire est une grimace qui dissimule souvent une belle pudeur, une grande émotion ou un immense regret. " Comment riait-il ? Comment était-il ?

  C'était assez bref. Mais il était souriant malgré tout, n'est-ce pas, il était souriant mais il éclatait de rire dans des histoires plutôt sordides. Pour me choquer très souvent, il le faisait. C'était quand, par exemple, il m'a demandé d'assister à une exécution capitale parce que j'oubliais que, parmi les décorateurs du " 31 ", il y avait aussi mon ami Guichard qui était le fils des fameux Guichard de la bande à Bonnot, ceux qui ont arrêté la bande à Bonnot. C'était pas des dégonflés, ces mecs-là. A cette époque, ces gars-là, ça tirait à balles, les Bonnot et toute la bande, hein. Et ça travaillait déjà en auto. Vous voyez d'ici la dose de courage des Guichard. Quand Louis m'a demandé d'assister à une exécution capitale, ça m'a paru assez bizarre. Le lendemain, il est revenu au bateau. Il riait comme un gosse qui sort du Châtelet. Il se souvenait du spectacle que c'était. Mais c'était en vérité pour parler à la tête ; il reprenait les expériences de Lignières.
  Il avait travaillé avec Alexis Carrel en Bretagne pour remplacer un organe en bon état (sic) sur un gars qui va crever. Tout ce qu'on fait actuellement, c'est un
petit peu la suite de leurs idées à Alexis Carrel et à Céline, le docteur Destouches. Ils étaient déjà en avance, eux. Alors il avait parlé à la tête dans le panier de son. J'étais très émotif évidemment - je ne dis pas que je ne le suis pas encore un peu - mais enfin, j'étais très émotif et pour me faire digérer le spectacle, il me racontait ça en riant, en riant... Il était heureux d'avoir parlé à la tête et de m'annoncer froidement qu'elle était morte au bout de deux minutes dans ses mains.

  Vous avez parlé tout à l'heure de votre bateau. Qu'est-ce que c'était que ce bateau et est-ce que le Docteur Destouches vous accompagnait sur votre bateau ?

  Alors ça, vous savez, c'était la troisième péniche sur la Seine à cette époque-là. Il y en a une que j'ai oublié, c'est celle de Archdeacon.

 ... Un des promoteurs de l'aviation.

  Oui, celui-là. Lui avait un vrai bateau de micheton, celui-là : en fer, avec des vraies fenêtres, enfin c'était installé pour, quoi. Tandis que les branquignols dans mon genre... de Geetere était le premier dans Paris. Il est venu s'amarrer au Vert-Galant, il venait de Belgique avec une très jolie fille, May de Geetere. Et puis mon ami Walbin, qui était architecte des Beaux-Arts, diplômé, qui avait été président du Bal des Quat'z Arts cinq ans.
  Il avait le goût de la mer et de la rivière, lui aussi, des évasions. Alors il avait installé un morceau de bateau, un morceau de péniche. Et ça faisait deux en
tout. Alors je suis allé le voir un jour et je lui ai fait part de mes désirs de vivre comme lui. Il m'a indiqué le deuxième morceau de son bout de chaland qui étalait son cul sous le pont de Charenton. Je suis allé acheté ça pour des petits sous, c'était une vraie pourriture. Et j'ai aménagé ça et puis j'ai commencé à vivre sur l'eau. Mon goût, quoi...

  Céline, lui, était-il un bon marin, avait-il le pied marin ?

 Alors ça, attendez voir... Quand on vit sur la Seine - je ne sais pas ce que ressentent maintenant ces nombreux bateaux qui ont le droit de séjour, heureusement du reste, parce que je trouve qu'ils enjolivent les berges de la Seine et puis cette eau qui se débine toujours vers la mer, c'est lancinant à la fin. On a envie d'en faire autant. Alors j'ai vendu la péniche et j'ai fait construire un petit bateau à Camaret, un voilier...

  C'est celui que vous appelez le " crabier ", non ?

 Un crabier, oui, c'était sur le type d'un crabier camaretois. Ces vaillants petits bateaux qui font la pêche à l'île de Sein ou qui ont toujours traîné leur cul dans les rochers de Ouessant, l'île de Sein, tous ces endroits assez dangereux, ma foi. Alors il faut des bateaux marins là, faut pas rigoler avec la mer parce que c'est pas la méditerranée, ça. Je ne crache pas sur la méditerranée parce que je l'ai déjà vue assez en colère et comme elle est courte, c'est pas de la rigolade.

  Mais alors, Céline, là, qu'est-ce qu'il donnait, qu'est-ce qu'il faisait ?

 Bah, sur le bateau, j'avoue que, quand j'ai eu le petit crabier, l'Enez Glaz, j'avais jamais eu l'occasion de l'emmener avec moi parce qu'il avait le mal de mer. Les vieilles campagnes d'Afrique, comme il en avait fait, ça tribule un peu le foie. Il avait le mal de mer et cherchait toujours un remède à ça, parce qu'il avait inventé d'excellents médicaments comme la Basedowine, la Kidoline, les gouttes Nican, des choses que l'on vend encore du reste. Mais sur le mal de mer, il n'avait pas trouvé. Il avait mal au foie. Il était parfois plein de bonne volonté, il voulait bien venir avec moi mais ça s'arrêtait au bord du quai.

  Henri Mahé, en exergue de votre excellent livre, vous avez placé des vers de Baudelaire qui figuraient sous un portrait de Daumier : " C'est un ironique, un moqueur / Mais l'énergie avec laquelle / Il peint le Mal et sa séquelle / Prouve la beauté de son cœur. " C'est Céline, ça... 

 Ah oui, c'est tout à fait Céline, ça. C'était un homme qui... Toute son œuvre est basée sur l'immense regret que les humains soient si bêtes, si bêtes dans leur vie contemporaine et puis assez cons pour aller se faire tuer à la guerre. On n'a jamais admis ça, ni lui ni moi. Son héroïsme de 14, ça a été une exaltation de la jeunesse, mais aussitôt repensée.
 On était pas d'accord sur la façon de vivre de l'homme. Ca va même bien plus loin que ça... M'enfin, il faut vous imaginer que Céline est un savant dans le genre des savants du Moyen Age, des alchimistes. Et ses connaissances en toutes choses dépassent de beaucoup l'instruction normale que l'on reçoit. Il a vécu du reste comme un savant, comme un de ces savants du Moyen Age qui faisaient leur tour d'Europe. Lui faisait le tour du monde, toujours en quête de savoir, de vouloir approfondir certainement des choses qu'il ne me disait pas entièrement. J'étais beaucoup plus farfelu, moi, et comme les grands initiés, il ne dit que ce qu'il veut bien dire. Il ne voulait pas communiquer, même à moi, des choses trop importantes mais je retrouve tout doucement ses aspirations. Et le bien de l'humanité lui est particulièrement cher. Il l'exerçait dans sa médecine mais ça ne suffisait pas : il aurait voulu transformer l'homme, le rendre un peu moins vache.

  Et sa vie, comment l'organisait-il ?

 C'était un ascète ! Il ne buvait pas, il mangeait d'une façon très légère, en vérité. Il dormait peu, il avait toujours ses bourdonnements d'oreille. Il vivait comme quelqu'un qui trouve que les journées n'ont pas assez de vingt-quatre heures. Son pharmacien, son potard - il était marrant, celui-là ! - il avait son laborantin qui trempait son doigt dans le bocal d'urine et puis il suçait avec une mine gourmande. Et il annonçait froidement : " Albumine ! " Il ne s'en tenait pas qu'à des recherches pharmaceutiques. Moi, je crois que cette chimie, ça tenait pas mal à l'alchimie. Ca nous emmènerait loin mais enfin on le retrouverait encore, comme ces savants du Moyen Age qui sont intéressés par tout. On ne peut pas dire qu'il était très intéressé par l'or parce qu'il en a eu à sa disposition deux fois de l'or dans sa vie. La première fois quand il s'est marié avec une putain à Londres. Bah, évidemment qu'on ne manquait pas de pognon dans la taule. Ils étaient copains tous les deux avec un juif qui s'appelait Leyritz, qui était du reste l'inventeur du verre triplex. Louis et Leyritz avaient toujours des idées à table pour fabriquer du pognon. C'était à celui qui aurait la plus belle combine, la plus noble invention pour foutre de l'oseille sur la table. Alors la môme leur disait : " Arrêtez, parlez-moi, vous me faites rigoler. Avec mon cul, je fais ça tellement mieux que vous. "
  Alors, ma foi, je me souviens avoir rencontré avec Louis un soir, on descendait la rue des Martyrs. On s'est tapé dans une petite bonne femme assez rondouillette.
 - Ah, Louis ! qu'elle fait.
 - Tiens, c'est toi !
 - J'ai lu ton livre. Si tu nous avais dit que tu voulais faire ta médecine, on ne t'en aurait jamais empêché. Tu sais bien que chez nous, t'avais tout ce que tu voulais.

 C'était sa belle-sœur de Londres qui servait de femme de chambre à l'autre, la putain, quoi. Il avait du pognon, voyez-vous, bien à sa disposition à cette époque. Eh bien, trois jours après, il a laissé tomber la nana et puis il a foutu le camp en Afrique.

  Comment est-ce que Céline réagissait dans la vie, est-ce qu'il se sentait bien dans sa peau ?

 Ah ça... C'est difficile de dire " Je me sens bien dans ma peau ". Il n'en donnait pas beaucoup l'impression, ah non !... Parce qu'il avait toujours ce désir d'évader sa peau quelque part. Dès qu'il avait quatre sous, c'était pour se débiner. Déjà le goût des voyages, puis s'évader de toute façon, s'évader tout le temps de sa peau, s'évader de sa tête. C'est le fugitif, c'est l'évadé, quoi. Non, il ne se plaisait pas, il cherchait partout pour être mieux mais " être bien dans sa peau ", non, c'est pas un truc pour lui, ça. Il était malade avec sa peau.

  Mais ces voyages, où le conduisait-il ?

 Eh bien, vous savez, il a fait le Mexique (Céline n'a jamais été dans ce pays, ndlr), il a fait l'Afrique, il a fait l'Amérique, le Danemark. Un jour, il me dit : " Je fous le camp en Finlande. " Moi, je veux bien, la Finlande. On ne peut pas dire que ce soit un pays très chaud. Il n'avait pas de saison, lui, il voyageait en toute saison. J'ai retrouvé par la suite qu'il allait voir le capitaine  Erikson pour parler avec lui de ses voyages organisés - 4000 francs que ça coûtait - le tour du monde par l'Horn, et puis par le Bon-Espérance (l'Australie, quoi), ça durait cent et quelques jours, chaque voyage. Ca faisait presque l'année en tout, alors il pouvait pas. C'était pourtant pas cher...

  Comment Céline se comportait-il avec ses amis et avec vous particulièrement ?

 Ah, il était très gentil avec moi, mais il avait une façon de rigoler qui, des fois, était un peu agaçante (rire). Par exemple, il voulait absolument que je fasse du cinéma. Il trouvait absolument que la peinture, les fresques, la décoration, tout ça c'était un peu périmé, qu'il fallait faire le cinéma. Il me poussait pour faire copain avec son ami Abel Gance qui est du reste devenu mon grand ami. On s'est fâché bêtement, enfin ça n'a pas d'importance tout ça. Mais quand après Abel Gance m'avait admis, que j'ai commencé à travailler. Il était content mais quand il trouve Abel Gance, il lui disait : " Alors, tu le fais travailler ce p'tit con ? Y sait rien foutre. " Gance venait me répéter ça. Ca me faisait pas tellement plaisir évidemment sur le moment.
  Quand je voyais Louis, je lui volais dans les plumes. Alors, il se tapait sur les cuisses : " Mais tu sais pas te marrer ! Si t'avais vu la gueule qu'il faisait, mon vieux, quand je lui ai annoncé que t'étais bon à lape, que tu savais rien foutre, qu'il n'aurait que des emmerdements avec toi. Ben je te jure qu'il faisait une drôle de gueule. Ca valait bien le coup de lui annoncer la couleur. "  
 (Bulletin Célinien n°391, Entretiens avec Henri Mahé, Emission " Trois quarts d'heure avec H. Mahé " de Pierre Lhoste, France Culture, 18 mars 1969).

 

 

 

 

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      Comédien connu et reconnu du septième art, septième art, Christophe MALAVOY est un grand admirateur de Céline.

   Christophe MALAVOY, vous publiez cette année votre " Céline : même pas mort ! " Ma première question va être très classique, comment êtes-vous arrivé à Céline ?

 J'ai une certaine attirance pour les gens qui ne pensent pas comme tout le monde, qui osent dire des choses qui ne sont pas à la mode, et vont à l'encontre des sentiers battus, au risque de ne pas plaire. J'ai toujours pensé que le goût de plaire était une limite à la création artistique. Et s'il y en a un qui n'a jamais cherché à plaire, c'est bien Céline, qui l'a d'ailleurs payé assez cher. On pourrait citer aussi Flaubert ; le pavillon de Croisset a quelque voisinage avec celui de Meudon... Je suis d'ailleurs arrivé à Céline après Flaubert pour lequel je me suis longtemps passionné.

  Mais de là à vouloir adapter Céline au cinéma, il y a loin de la coupe aux lèvres !

  Je suis revenu à Céline il y a quelques années, après le tournage de Zone libre, le film de Jean-Claude Grumberg. Je cherchais un autre sujet de long métrage et j'ai soudain repensé à Céline sur lequel rien n'a jamais été fait au cinéma, tous les projets ayant été abandonnés pour diverses raisons. Je me suis donc replongé dans l'univers célinien. J'ai tout lu : les pamphlets, les romans, les ballets...

  Quels sont les obstacles que vous rencontrez ?

 Ils sont nombreux. Faire un film sur Céline, c'est aimer le saut d'obstacles. Il faut surtout un mental très fort, avoir beaucoup d'orgueil et beaucoup d'humilité à la fois. L'obstacle principal, c'est d'être en deçà du délire, de manquer d'imaginaire et de style. Sans dimension poétique, rien n'existe. Céline, c'est la poésie, dans la phrase, le costume, le décor, la lumière...

 " Sur le pavé gluant des petites pluies d'aurore, le jour venait reluire en bleu. " C'est ça Céline : la poésie à tous les étages, le délire, la peur, l'effroi... C'est Turner, Goya, Breughel, Bosch, plus près de nous Odilon Redon... C'est un univers où la beauté et le vice sont étroitement liés, où la mort, la vie et le burlesque sont étroitement mêlés. On est bien sûr très loin de la comédie à la française avec ses stéréotypes, ses dialogues " tendance " et ses décors bourgeois. C'est toute la difficulté de faire comprendre aux producteurs que les gens attendent de l'audace et de la poésie au cinéma.

 Tim Burton, les frères Cohen, Emir Kusturica ou encore Pedro Almodovar auraient eu beaucoup de mal à se faire produire en France. Notre cinéma délire très peu, voilà l'obstacle majeur de la création artistique. Il faut du temps, beaucoup de temps pour convaincre... C'est la grande faiblesse de notre cinéma.
  (Le diable apparaît chez Céline, propos recueillis par David Alliot, Spécial Céline n° 2, sept-oct 2011).

 

 

 

 

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  Pour son quatrième entretien, Le Petit Célinien a donné la parole à Christophe MALAVOY. Acteur, réalisateur, metteur en scène, écrivain, Christophe MALAVOY travaille actuellement à la réalisation d'un long-métrage consacré à l'exode de Louis-Ferdinand Céline, ainsi qu'à une adaptation théâtrale des Entretiens avec le Professeur Y.  Il est également l'auteur d'un ouvrage paru cette année aux éditions Balland : Céline, même pas mort !

 

    Pour écrire ces entretiens, vous avez pris la liberté de mêler fiction et réalité. Quelles sont les raisons qui ont dicté un choix aussi téméraire ? D'une façon générale, quel accueil a reçu votre ouvrage ?

 La seule raison qui vaille en littérature, c'est de prendre des libertés. C'est d'ailleurs ce que n'a pas cessé de faire Céline : Prendre des libertés. Que ce soit avec la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire, la ponctuation, mais aussi le conformisme, l'académisme, le politiquement correct... Ce qui a dicté mon choix, c'est simplement de faire vivre Céline, de l'animer, de le sentir bouger, de ne pas en faire un cliché, une momie, de lui donner de la chair, du souffle, de la colère, de la tendresse, de faire entendre sa souffrance, sa poésie autant que ses excès... et surtout, de ne pas faire ce qui a déjà été fait. J'ai voulu un Céline vivant, loin des cercles et des salons, loin des commentaires, des explicââtions, de ceux qui ont des avis, des idées... j'ai voulu être le plus proche de Céline quand il dit : " j'ai pas d'idées moi ! aucune ! je trouve rien de plus vulgaire, de plus commun, de plus dégoûtant que les idées ! (Entretiens avec le Professeur Y).

 Ce qui m'a dicté, c'est surtout une musique, la petite musique de la phrase, le ton juste... la vérité du " bouton de col à bascule. " Quant à l'accueil que mon ouvrage a reçu, je n'en ai aucune idée. Mon éditeur ne m'a pas adressé un mot depuis la sortie du livre. Silence radio. Il est peut-être mort, je ne sais pas. Je ne lis pas les rubriques nécrologiques, je suis donc très mal informé. La seule chose que je sais, c'est que ceux qui lisent m'adressent parfois un petit mot via mon site internet (www.christophemalavoy.com) et me disent le plaisir qu'ils ont eu à la lecture. C'est déjà beaucoup. Et je les en remercie...

 Dans les toutes premières pages du livre, vous êtes pris à partie par un donneur de leçons qui n'a pas lu Céline. Ne pensez-vous pas que la personnalité peu avenante de l'écrivain soit un frein à l'envie de découvrir son œuvre ? Comment susciter le désir de lire Maudits soupirs pour une autre fois, ouvrage que vous considérez, " peut-être ", comme le chef -d'œuvre de Céline ?

   Ce que j'ai voulu dire en ouverture du livre, c'est que les " idées reçues " font plus facilement et même plus dangereusement leur chemin que l'opinion personnelle que chacun peut tirer de telle ou telle lecture. Il est assez surprenant de constater que tout le monde a un point de vue sur les pamphlets de Céline alors que très peu de gens les ont eus entre les mains, et par conséquent, les ont lus. Mais tout le monde s'accorde pour répéter ce que chacun a pu entendre dire, combien ils sont violents, abjects, nauséabonds... c'est en général les adjectifs que l'on entend. C'est cela que j'ai voulu mettre en relief et contre lequel je m'élève : condamner sans avoir vu, en l'occurrence sans avoir lu. Vous même, vous dites " la personnalité peu avenante de l'écrivain n'est-elle pas un frein à l'envie de découvrir son œuvre ? " C'est extraordinaire d'imaginer qu'il faudrait une personnalité avenante pour avoir envie d'aller vers un auteur et de le découvrir. Le pire des vices peut être un défaut en morale, pas en littérature. Vous imaginez le nombre d'auteurs qui ne seraient jamais lus ?

 Le meilleur de la littérature n'est que très rarement écrit par des gens " comme il faut ", des gens " avenants " comme vous dites. Sade est-il un salaud ? Tolstoï est-il un salaud quand il écrit La sonate à Kreutzer ? Le plus violent pamphlet contre les femmes. Doit-on faire approuver sa façon de penser par la morale des autres ? " Ce n'est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, disait Sade, c'est celle des autres. " Savez-vous ce qui relie des auteurs aussi différents que le Marquis de Sade, Voltaire, Villon, Chénier, Chamfort, Chateaubriand, Victor Hugo, Vallès, Céline... la liste est longue... eh bien, c'est la prison et l'exil, et je ne parle pas de tous ceux qui ont eu maille à partir avec la justice comme Flaubert, Baudelaire et bien d'autres... La littérature a été portée par la folie, sinon par la maladie, avec des noms aussi illustres que Lautréamont, Proust, Kafka, Nietzsche, Céline... que cherche-t-on ? Des histoires d'amour qui finissent bien ?... Une morale bien bourgeoise qui sauvegarde les apparences et protège les atteintes aux mœurs ?... Vous me demandez comment susciter le désir de lire Maudits soupirs pour une autre fois, il y a dans cette œuvre la féerie d'un Marc Chagall et les hallucinations d'un Goya ou d'un Jérôme Bosch. André Gide avait d'ailleurs, à mon sens, très bien résumé le style célinien. " Ce n'est pas la réalité que peint Céline, disait-il, mais l'hallucination que la réalité provoque. " Maudits soupirs... est une première version de Féerie pour une autre fois. Je la trouve personnellement supérieure.  

 Le lecteur pourrait vous reprocher une certaine mansuétude à l'égard des engagements idéologiques qui ternissent l'œuvre de Céline. N'avez-vous pas le sentiment, en développant une rhétorique que d'aucuns pourraient qualifier de spécieuse, d'être l'avocat du diable ? N'y a-t-il aucune provocation à faire dire à Céline : " Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? ou " A côté de Staline, Hitler était à l'époque un jeune puceau ? "

  Je n'épargne pas l'hystérie antisémite de Céline ni ses furies antibourgeoises, anticommunistes, anticléricales, antimilitaristes... Je tente de mette en lumière toutes les contradictions du personnage et elles sont nombreuses. Je donne la parole aux faits et restitue ce qu'il a dit avant la guerre, bien avant l'extermination des Juifs par les nazis, mais aussi ce qu'il a pu dire après la guerre, comme par exemple ce propos sur l'antisémitisme qu'il confie en 1947 à un étudiant américain, Milton Hindus, lors d'un échange épistolaire qui sera réuni par ce dernier dans un livre L. F. Céline tel que je l'ai vu. Il dit ceci : " Il n'y a plus d'antisémitisme possible, concevable - L'antisémitisme est mort d'une façon bien simple, physique si j'ose dire... il est temps de mettre un terme à l'antisémitisme par principe, par raison d'idiotie fondamentale, l'antisémitisme ne veut rien dire - on reviendra sans doute au racisme, mais plus tard et avec les juifs - et sans doute sous la direction des juifs si ils ne sont point trop avilis, abrutis - ou trop décimés dans les guerres. " Ce que les gens savent peu, c'est que Céline avait une véritable admiration pour les juifs, il appréciait leur intelligence, leur sens de la solidarité, leur côté messianique... paradoxalement, il a pu dire " Vive les juifs bon Dieu ! " ou encore " j'étais fait pour m'entendre avec les youtres ! ".

  Je ne porte pas un jugement moral sur l'homme ni sur l'écrivain, mais je tente de comprendre la " tragédie " de Céline et comment la mort, la grande inspiratrice de toute son œuvre, va le conduire jusqu'au bout de la nuit. Je remets l'homme au cœur du contexte, au cœur de l'histoire sans laquelle on ne peut saisir les enjeux. Je ne pense pas qu'il y ait provocation à faire dire à Céline " A côté de Staline, Hitler était à l'époque un jeune puceau ! " ni même " Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? " N'oubliez pas le contexte dans lequel je les fais dire à Céline. Si vous sortez ces phrases de leur contexte, elles peuvent apparaître comme vous dites provocantes, mais si vous les replacez dans le contexte, c'est autre chose... nous sommes en 1938, avant l'Holocauste, quand je fais dire à Céline "... Et le danger à l'époque, c'était qui ? Hitler ou Staline ?... Qui a déporté durant la collectivisation des terres des millions de personnes dans les camps de travail du goulag en Sibérie ?... et qui les a fait crever d'épuisement et de faim ?... Qui a réalisé les Grandes Purges de 1937 ?... qui ont encore fait des milliers de morts et disparus ?... Qui a fait déporter intégralement toutes les minorités du pays ? Qui a sédentarisé par la force toutes les populations nomades d'Asie centrale ?... Qui a nié l'existence des famines de 1932 et 1933 qui ont fait encore des milliers de morts ?... Qui a crée la police politique ?... la redoutable Tcheka, véritable rouleau compresseur des libertés individuelles ?... Qui a crée les juridictions spéciales du NKVD qui décrétaient sans appel les sentences de mort ?... Qui est responsable des charniers de Katyn et de Vinitzia ? Des milliers d'officiers polonais abattus d'une balle dans la nuque ? Toute l'intelligentsia polonaise supprimée de la carte !... A côté de Staline, Hitler à l'époque était un jeune puceau ! il faut se remettre dans le contexte de l'époque, je le répète, je rabâche, je sais, je gâtouille !... j'ai le droit, je suis vieux !... C'est bien facile de juger l'Histoire une fois qu'elle a eu lieu ! C'est comme les trains, c'est plus facile de les regarder passer que de les faire partir à l'heure ! "

  Voilà le contexte. Pardonnez la longueur de la citation mais elle me semble nécessaire pour éclairer le lecteur. On ne peut pas citer le point sans le contrepoint. C'est usurper le sens, et c'est un peu commode. Je ne pense pas faire preuve de mansuétude à l'égard des engagements idéologiques de Céline, je tente de faire comprendre les enjeux et la complexité des évènements dans une période très tourmentée dans laquelle il n'était pas si facile de voir clair. Pour la majorité des Français, le danger venait de l'Est et du bolchevisme qu'ils craignaient de voir s'étendre jusqu'à Brest. Beaucoup voyait en Hitler un rempart contre le danger bolchevique. L'Histoire s'écrit toujours du côté des vainqueurs. Il faut se méfier des raccourcis et des idées reçues. Et quand on cite une phrase, toujours la remettre dans le contexte. C'est le devoir du journaliste comme de l'Historien. Vous connaissez l'aphorisme, " donnez-moi deux phrases de n'importe qui et je le ferai pendre ! "
  (Propos recueillis par Emeric Cian-Grangé, Le Petit Célinien, 14 novembre 2011).

 

 


 

 

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            ENTRETIEN avec ERIC MAZET

 L'année 2011, marquée par le cinquantième anniversaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline, a connu une activité éditoriale importante. Est-il d'ores et déjà possible de réaliser un bilan qualitatif ?

 Hélas, quelques publications reprenant les poncifs, quelques revues pour les photos, des interviews qui n'apportaient rien de neuf... mais qui ont sans doute fait découvrir une œuvre à de nouveaux lecteurs. A retenir le Céline de Godard, le brouillon de Mea culpa et le Pascal Pia aux éditions du Lérot, Le procès de Céline par Gaël Richard, le D'un Céline l'autre d'Alliot, L'Année Céline, La Revue des deux mondes de décembre 2011 pour les lettres à Alexandre Gentil, La Brinquebale avec Céline de Mahé pour les lettres et sa suite inédites. L'accueil critique de Bagatelles recueilli par Derval, la réédition (augmentée) de la Bibliographie des articles de presse de Dauphin, la revue Etudes céliniennes, le Magazine littéraire de février, la revue Spécial Céline de Vebret... Le reste est de la vulgarisation. Il en faut, c'est certain, pour faire connaître l'œuvre, donner du plaisir à d'autres.

 Le véritable bilan de ce cinquantenaire, c'est que la presse présente Céline autrement qu'avant... A part quelques exceptions, les critiques parlent de " génie littéraire " et non plus " d'écrivain populiste ". Souvenons-nous que les manuels scolaires et des dictionnaires définissaient Céline comme un " écrivain argotique " au " style déstructuré ". Le revers de la médaille, c'est que certains le définissent aujourd'hui, non plus seulement comme un écrivain " collaborateur " ou " antisémite " mais comme un monstre cynique, en un mot, un " salaud ". Mieux, il lui est reproché maintenant d'avoir " appelé à  l'extermination des Juifs ". C'est oublier que les passages qui pouvaient faire rire André Gide ou Le Canard enchaîné en 1938, ne pouvaient plus faire rire après la découverte des camps et le récit des survivants. C'est négliger qu'en dépit des outrances de Bagatelles, au milieu des plus violents anathèmes, Céline écrivait : " Les Juifs à Jérusalem, un peu plus bas sur le Niger, ils ne me gênent pas ! Ils ne me gênent pas du tout !... Je leur rends moi tout leur Congo, toute leur Afrique ! "

 Dans Les Beaux draps, on pouvait aussi lire : " Faut recréer tout ? alors parfait ! (...) faut recommencer tout de l'enfance (...) toute la famille bien française, le juif en l'air bien entendu, viré dans ses Palestines, au Diable, dans la Lune ". Ce qui lui permettra d'écrire à Deshayes en 1949 : " Attention donc à bien noter et spécifier qu'au moment où Bagatelles a été écrit il n'était nullement question d'expulser du juif  vers l'Allemagne ! mais vers... la Palestine où ils sont précisément ! "

 Cynisme ? Révoltant. Aujourd'hui... Car à l'époque, le pire se jouait ailleurs, non pas dans les écrits, mais dans les faits. On l'ignore ou on feint de l'ignorer, mais personne, aucun pays, aucun gouvernement, ne voulait accueillir les Juifs allemands, ni en Palestine, ni en Afrique, ni ailleurs. En juillet 1938, à Evian, à l'issue d'une Conférence internationale réunie par Roosevelt pour traiter du sort des réfugiés, trente-trois pays participants fermèrent leur porte à l'immigration des Juifs allemands. La Palestine ? La Grande-Bretagne refusa, craignant une " émigration illégale et massive ". Madagascar ? Les associations humanitaires jugèrent cette solution " inhumaine ". L'Australie ? Le colonel White répondit que son pays ne voulait pas " importer un problème racial ". Le Canada ? Son délégué eut pour réponse qu' " un seul juif serait de trop ! " Henri Bérenger, délégué français, évoqua pour la France " le point extrême de saturation ". Georges Mandel ajouta que " ce serait reconnaître l'existence d'une question juive ". Le gouverneur de l'Algérie évoqua les troubles déjà existant en Palestine entre Juifs et Musulmans. Thomas Le Breton, représentant de l'Argentine, ne voulait accueillir que des agriculteurs et non des citadins, c'est-à-dire personne. Taylor, représentant les Etats-Unis, déclara " les quotas gelés ". Les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, les pays sud-américains, tous avaient fermé leurs frontières. " Conférence de la honte ! " s'écrièrent les associations. On parle bien peu de cette conférence aujourd'hui. Que disait-on dans les journaux de l'époque ? Où fuir ? Certains avaient fui la Russie en 1917, d'autres avaient fui l'Allemagne dès 1933. D'autres attendront l'invasion de l'Autriche en mars 1938. Les démocraties se révélaient fragiles. D'où viendrait le danger ? De Staline ou d'Hitler, qui serait le plus fort ?

 Le 25 août 1938, de Saint-Malo, Céline écrivait à Marie Canavaggia au sujet de l'Ecole des cadavres : " Il a fallu que je redouble au boulot pour devancer les Soviets. Et encore je me demande s'ils ne me gagneront pas ". Les Soviets... pas les Boches... Pour Céline, le danger venait de Moscou, de Staline, de l'Asie... Le 29 septembre, les accords de Munich font acclamer Daladier au retour à Paris... S'il n'était pas dupe au fond de lui-même, l'opinion publique l'était. Le 30 septembre, Chamberlain, toujours aussi naïf ou craintif, retournait voir Hitler, croyant avoir sauvé la paix... On avait sacrifié la Tchécoslovaquie en doutant de l'intervention russe que refusaient la Roumanie et la Pologne. A juste titre ? Les historiens en discutent encore. Depuis, on a appris le double jeu que jouait Staline avec Hitler. S'il fallait reprendre le procès de Céline, il ne serait pas le seul à la barre.

 Vous travaillez, en collaboration avec Jean-Paul Louis et Gaël Richard, à l'élaboration d'un Dictionnaire de la correspondance, à paraître aux éditions du Lérot cet automne. Quel rôle cette correspondance doit-elle occuper dans l'étude célinienne ? Est-il par ailleurs possible, à l'aide du matériau mis à la disposition des chercheurs, de faire apparaître une cohérence entre l'homme, l'écrivain et le militant ?

  Sonia Anton a fait une belle communication là-dessus lors du colloque Céline à la Fondation Singer-Polignac, en 2011. Céline a écrit beaucoup de lettres. D'après Jean-Paul Louis, on en dénombre environ quatre mille, adressées à plus de quatre cents destinataires. A Mikkelsen, Céline écrira en 1948, au sujet de trois lettres envoyées à ses juges, doublant ses avocats : " Elles vous paraîtront sans doute assez fantasques, mais c'est un genre où je suis passé maître et qui retiendra mieux l'attention de ces trois jean-foutre, que le genre tremblotant et mesuré ". Et il avait raison. Fantasques ou pas, ses missives ne laissèrent pas ses juges insensibles. Dans ses romans, Céline s'adresse directement au lecteur, l'apostrophe, comme s'il lui écrivait une lettre, pour donner plus de vie à son récit. On peut lire sa correspondance comme un roman et ses romans comme une suite de lettres. La correspondance de Céline est aussi passionnante et vivante que celle de Flaubert. Si je fus amené à Céline, ce fut autant par les lettres publiées dans la revue L'Herne en 1963 que par la lecture de Voyage. Elles sont riches en leçons de vie, en jugements littéraires ou esthétiques. Que nous sommes loin de la correspondance entre Gide et Valéry, écrite, elle, pour la postérité !

  Les lettres de Céline crépitent d'aphorismes, de drôlerie, de jugements aigus. Elles éclairent l'œuvre de Céline, l'expliquent, surtout celles adressées à Elie Faure, à Eugène Dabit, à Milton Hindus ou à Marie Canavaggia. Mais les lettres à Joseph Garcin, à Henri Mahé, à Lucienne Delforge ou à Karen Jensen sont également à étudier. Qu'en 1925, il revendique auprès de Blanchette Fermon, son " immense lyrisme " ... qu'en 1929, auprès de Joseph Garcin, il fasse part des " aventures qui alimentent son délire "... qu'au même il recommande en 1930 la lecture de Freud, qu'il écrive " il faut toujours suivre les Juifs, ce sont des guides, ils sont aux commandes, partout ", qu'il annonce " la catastrophe imminente ", et qu'il demande déjà quelle serait la meilleure île comme terre d'exil... qu'il vante Sorel, Bloy, Péguy et Vallès... tout cela devrait ouvrir des pistes de recherches ou d'études plus poussées que celles qui ont été faites sur ses rapports avec Poulaille.

 Qu'en 1937, après la lecture d'un livre de Parker, A Yankee Saint, Céline se passionne pour John Humphreys Noyes, fondateur de l'Oneida Community of Perfectionists, une sorte de familistère fouriériste et chrétien, devrait interpeller les chercheurs céliniens et les pousser à quelques investigations. Qu'en 1945, Céline écrive au docteur Gentil " Je vais me mettre à la recherche de Toussenel. Tu me mets l'eau à la bouche. Justement Bébert est un peu malade " devrait également nous pousser à investiguer du côté de Toussenel. Ce socialiste utopique, disciple de Fourier, connu surtout aujourd'hui comme anglophobe et antisémite, par son pamphlet  sur les Juifs - pas même cité dans Bagatelles -, était surtout connu de son vivant pour son livre L'Esprit des bêtes où il se révélait comme un naturiste passionné par les animaux, les oiseaux, les végétaux, leurs correspondances avec les planètes, les parfums, les couleurs et musiques. Il y exprimait aussi une philosophie de l'Histoire. Il dénonçait le règne de l'homme, créature inférieure, le règne de la force brutale, de la contrainte, de l'imposture et des vieux, le règne de Satan, annonçant le règne de la femme, créature supérieure, le règne du droit et de la liberté, le règne de la vérité et de la jeunesse...

  Je ne sais si Céline pour finir a lu ce livre recommandé par Gentil, et qui poussera peut-être l'écrivain à s'intéresser aux oiseaux à Korsor, mais il me plaît à songer qu'il a réussi à le lire. Le passage consacré au " règne de la femme " me rappelle ce que le docteur Destouches, dans un résumé de sa thèse sur Semmelweis, avait exprimé en 1924, rêvant alors de la fin des " temps farouches du passé, temps guerriers, temps fragiles au fond comme tout ce qui est masculin " et espérant que " les femmes, patientes, plus subtiles, moins logiques, plus mystiques, en somme plus vivantes, sortiront du silence et nous conduiront à leur tour avec plus de bonheur peut-être, sur un autre chemin ". L'étude de la correspondance, avant de nous pousser à chercher une cohérence quelconque dans la pensée de Céline, devrait nous confronter à ses complexités et ses contradictions, preuves d'une pensée vivante, sans doute plus profonde qu'on ne croit.

  Quelles sont " les traces d'une vie ", pour reprendre l'expression de Gaël Richard, qu'il conviendrait d'éclairer afin de parfaire l'exégèse biographique de Louis-Ferdinand Céline ?

  Toute biographie est fatalement réductrice et orientée. Comme l'a dit Jean-Paul Louis, ce sera la correspondance complète de Céline, si elle paraît un jour, qui sera sa véritable biographie. Le Dictionnaire de la correspondance ouvre des pistes inexploitées et montre que Céline a fréquenté, écouté beaucoup de personnalités très différentes dans leurs parcours ou leurs idées. Nous sommes loin de l'écrivain enfermé dans sa tour d'ivoire, sa classe de lycée, le café de son quartier, dans son petit cénacle, ou son parti politique. Céline est un voyageur, dans l'espace, dans le temps, et dans les idées. Le XXe siècle, ce n'est pas le siècle de Sartre, c'est le siècle de Céline, pour le meilleur et pour le pire, avec ses paradoxes et ses contradictions. Bien des noms et des vies de médecins, d'écrivains, d'artistes, de danseuses, de biologistes, de politiciens, qui ont marqué leur temps, glorieux ou maudits, oubliés depuis, ressurgissent sous la plume de Céline. Avec lui, le voyage n'est jamais fini.

 Chaque nouvelle lettre inédite, surtout celles d'avant l'exil, apporte son lot d'étonnement, corrige un peu le portrait ou l'itinéraire de Céline. La biographie de François Gibault reste encore la référence, celle de Godard la complète par l'étude des œuvres, mais toute la biographie se voulant une synthèse laisse le passionné sur sa faim et il y a encore des zones obscures dans la vie de Céline. Malgré les découvertes passionnantes de Gaël Richard sur le premier mariage avec Suzanne Nebout, on ne sait rien ou pas grand chose des activités, des lectures, des rencontres de Destouches lors de son séjour à Londres. Fréquentations des maquereaux, des anarchistes, des danseuses et actrices, amitié avec Edouard Bénédictus, construction d'ailes d'avion, fréquentation des hôpitaux, ésotérisme des tarots ? Que lisait-il dans les journaux anglais et français de l'époque ? Quels spectacles, quels films, a-t-il pu voir ? Geoffroy n'a presque rien dit et l'on ne sait presque rien de Geoffroy.

  Les lettres d'Afrique à ses parents, à Simone Saintu, à Milon, ont révélé une période capitale dans la formation de Destouches, car c'est en Afrique qu'il a commencé à écrire et à soigner, mais que de lettres envoyées à d'autres correspondants inconnus nous en diraient davantage ! Le portrait du Destouches des années rennaises est encore bien flou et lacunaire en dépit de plusieurs témoignages. Marcel Brochard semble, en fait, avoir peu fréquenté Destouches et le portrait qu'il a fait de lui vient des renseignements fournis par Edith Follet. Mais elle-même avait une mémoire embrouillée ou craignait de trahir des secrets de province. Ne va-t-elle pas jusqu'à prétendre auprès de Brochard que Destouches, avant d'être engagé à Genève, s'était rendu par bateau à New-York ? La chronologie dément cette fable familiale. Et Edith a détruit la correspondance des années rennaises. J'ai poussé Colette à rédiger ses souvenirs d'enfance, ce qu'elle a fait, mais elle avait peur d'en dire trop et de choquer la famille. Les lettres qu'elle a gardées datent de l'exil.

 On en sait peu sur le séjour à Genève malgré les archives de la SDN. Les rares témoins ont mal été interrogés et maintenant sont morts. Elizabeth Craig a détruit la correspondance des années genevoises et parisiennes qui auraient appris beaucoup plus qu'on n'en sait sur la période 1926-1934. Les cinq lettres à Craig retrouvées par Alphonse Juilland révèlent un Destouches assez particulier. Les souvenirs de Craig sont passionnants mais édulcorés par le temps ou la pudeur. " Louis était si fier de moi qu'il invitait des amis et me faisait danser nue devant eux pour les divertir ", finira-t-elle par dire, sous morphine, à son neveu dans ses derniers jours... Heureusement que Pierre Lainé a retrouvé les lettres à Garcin et que Mahé en avait gardé quelques-unes. Après la publication de Voyage, certains amis de Céline ont conservé leurs lettres. Mais il manque encore des correspondances qui sont certainement riches de renseignements. Les lettres au docteur Gentil, au docteur Jacquot, au docteur Camus, à Le Vigan, à Arletty, au pasteur Löchen, sont entre de bonnes mains, mais retrouvera-t-on un jour les lettres à Bonvillers, à Gen Paul, à l'oncle Louis, à Jo Varenne, à Jacques Deval ? Aujourd'hui, certains prétendent en avoir reçues, en posséder, mais les ont égarées, et d'autres, petits malins maladroits, proposent de fausses lettres sur Internet...

 En 2011, la maison d'édition " Derrière la salle de bains " a réédité Mea culpa. Ce libelle ne semble n'avoir fait l'objet d'aucun travail approfondi de la part des chercheurs. Quelles sont les raisons pouvant justifier pareille lacune ?   

 Sur le plan philosophique, dans son premier livre Nicole Debrie a consacré un chapitre à Mea culpa. Pour Céline l'homme ne peut trouver qu'en lui-même le petit rigodon intime, en se méfiant des bonheurs mensongers que la société lui propose. Mais ce pamphlet mériterait d'être étudié davantage. En peu de pages et sur un ton comique, Céline remettait alors beaucoup de poncifs en question. Pas seulement contre le communisme. Il allait à contre-courant de la dominance littéraire et artistique de son époque. C'est la déclaration de guerre contre les idées de Rousseau. A tel point qu'il fut déclaré ennemi du genre humain, étranger à l'humanisme. Son pessimisme devint même pour certains un symptôme du fascisme. C'était oublier que bien des écrivains avant lui avaient porté sur l'homme un regard encore plus sévère : La Rochefoucauld, La Bruyère, Bossuet, Maupassant, Baudelaire... Et Céline cite cette phrase terrible de Jules Renard dont il avait dû lire le Journal : " Il ne suffit pas d'être heureux, il faut que les autres ne le soient pas ".

  Mais Céline ajoute son don comique à sa guerre contre la prétention de chaque homme à vouloir incarner un dieu, une idée, une morale : " Le moindre obstrué trou du cul se voit Jupiter dans la glace... " Si Mea culpa n'a pas été vraiment étudié, mot à mot, c'est peut-être parce qu'il scandalise encore. Céline nie la valeur des notions de lutte des classes, de classe ouvrière, puisque pour lui l'ouvrier est avant tout un homme, et que tout homme, en dehors d'une mystique, pas d'une politique, n'aspire qu'à devenir un bourgeois égoïste, un capitaliste. Céline s'y proclame " communiste d'âme ", prêt au grand partage, pas celui du gâteau , mais " de toutes les peines ", sans distinction de races, de religions, de patries. Idéal qui n'a jamais été appliqué, en Russie ou en Chine où des minorités, des individus, ont toujours été exclus du paradis, exploités par une élite ou un parti. Le ton était donné.

  La rédaction de Mea culpa n'est-elle pas symptomatique d'une mutation très marquée dans le cheminement politique de Céline ?

 Mea culpa, c'est capital. Gen Paul, Henri Mahé, Tinou Le Vigan, affirmeront que Céline tenait des propos " communistes " avant de se rendre à Leningrad. Quelle valeur accorder à ces mots et à ces souvenirs ? Sans doute tenait-il à son entourage des propos qui semblaient anarchistes, idéalistes, égalitaires. En 1924, à Sir Eric Drummond, secrétaire général de la Société des Nations, Ludwig Rajchman présentait le docteur Destouches comme " a very intelligent and enthusiastic man (...) a great believer in the ideals of the League ". On n'en contait pas au docteur Rajchman. Il avait jaugé l'adhésion de Destouches aux combats humanistes, sociaux et hygiénistes. Pour écrire l'acte III de L'Eglise, il fallut bien des déceptions à Genève, New York ou Paris, bien des constats amers de la prépondérance anglo-saxonne, de l'impuissance ou des mensonges des grands discours humanitaires...

 En août 1932, Céline s'est rendu en Allemagne, à Breslau, pour rencontrer Erika Irrgang et visiter le dispensaire municipal. Il en était revenu horrifié par la misère et la tristesse de cette ville. Au dispensaire de Clichy, il écoutait les médecins, les infirmières, les malades, les élus locaux, les employés municipaux, presque tous communistes. Il lisait Monde de Barbusse, discutait avec Georges Altman, comme il discutera avec Eugène Dabit. Il avait entendu bien des discours et il avait lu bien des théories politiques. Dans son brouillon " Mémoire pour le cours des hautes études ", proposition de programme pour l'établissement d'un Cours international d'hygiène, il mettait en accusation le capitalisme, et selon des principes d'explications de type marxiste, il entreprenait de révolutionner l'alimentation des Français, les études médicales, la pratique de la médecine, et la pharmacie. Il n'avait rien d'un réactionnaire.

 Le 21 février 1933, Robert de Saint-Jean notait après une soirée : " Céline voit beaucoup de communistes à Clichy, et il constate que les membres du parti, en général, ne comprennent rien aux théories marxistes (...) Ils ne se laissent mener que par leurs passions. A la mairie, livres de Marx, jamais lus ; La Garçonne usée et noircie au contraire. (...) Byzantinisme des décrets de Moscou. Au fond l'URSS reste lointaine, n'est ni aimée ni comprise. Céline croit que la révolution russe n'est pas pour usage externe et que, sans cela, plusieurs pays d'Europe centrale, où sévissent chômage et misère, seraient déjà passés au communisme... "

  En décembre 1932, Céline s'est rendu à Vienne pour retrouver Cillie Ambor, petite amie d'origine juive, qu'il essaie d'aider de son mieux. Grâce à elle, il rencontre Annie Reich et Anny Angel, également d'origine juive, inscrites au Parti communiste, psychanalystes spécialisées en traumatisme et perversité infantiles, avec lesquelles il discute de politique et de psychanalyse. Il se prend d'affection pour elles, leur envoie ses livres, leur écrit, les revoie en 1935. Les lettres de Céline à Cillie Ambor devraient corriger le portrait facile d'un Céline antisémite et fasciste dès l'origine. Le 9 mars 1933, il écrit à Cillie : " J'ai bien pensé à votre si gentille amie (je l'aime) Annie Angel avec ces histoires allemandes. Tout cela est atroce. Il semble bien qu'Hitler doive finalement écraser l'opposition comme en Italie ". Au printemps 1933 : " Je me demande si vous êtes en sécurité à Vienne, si l'Hitlérisme ne va pas aussi envahir l'Autriche ? Quelle folie secoue le monde ! Je savais bien que votre amie Annie Angel surestimait les forces du communisme en Allemagne. Voyez ce qu'il en reste ! Rien ! Demain l'Europe entière sera fasciste et pour longtemps ! L.F. Céline ira en prison aussi ". Le 20 avril 1933 : " Je suis bien content de vous savoir pour le moment en sécurité mais la folie d'Hitler va finir par dominer l'Europe pendant des siècles encore. " En juillet 1933 : " Je vous suis bien reconnaissant de m'avoir fait connaître Annie Reich elle est aussi gentille que mes autres amies d'Europe centrale et c'est beaucoup dire. Elle m'a dit mille choses tout à fait utiles et m'a rendu en quelques jours presque intelligent. Faites mes bonnes amitiés à Annie Angel. Dites-lui que vraiment je pense à son affaire et que plus j'y pense plus j'ai peur de l'avenir ". Le 2 juin 1934 : " Les nazis d'Autriche ont l'air moins méchants que ceux de Berlin mais cela ne durera peut-être pas ? " Le 28 août 1934 : " Que deviennent les Annys ? Mes amours... (...) On s'est tué beaucoup me dit-on aux environs de ta maison. Il y avait trop de monde dans les cafés. Tout cela devait finir mal ". Trois ans plus tard, le 26 octobre 1937, justifiant " la bonne méthode " du pamphlet, de refuser les nuances ou scrupules dans Bagatelles, Céline reprendra auprès de Marie Canavaggia son idée que les bistrots " ne sont pas des endroits pour les honnêtes gens ". Et de lancer qu'à Berlin, en 1933, dans les bistrots du quartier Moabit, si de " parfaits innocents ", au milieu de communistes, avaient été tués par les SA : " Ils n'avaient qu'à ne pas être là ! "

 Avant qu'Anny Angel émigre en Hollande en 1936 pour fuir les nazis autrichiens, Céline lui propose comme refuge son appartement de Paris. En 1936, Anny Angel s'installera en Hollande où elle exercera la médecine pendant l'Occupation sous une fausse identité, puis gagnera les USA où elle dirigera des cours de thérapies. Le 12 mars 1937, Hitler entre à Vienne, acclamé par la foule, et le 1er avril a lieu le premier départ de déportés pour Dachau. En 1938, Annie Reich quitte Vienne pour gagner New York où elle deviendra présidente de la Société de psychanalyse. Le 9 novembre 1938, Vienne connaît sa " Nuit de Cristal " et l'émigration juive, jusque là autorisée, devient difficile. En 1939, Cillie Ambor quitte Vienne pour l'Australie après que son mari, Max Pam, mort à Dachau le 16 décembre 1938, ait été enterré à Vienne le 19 janvier 1939.

  Il fallait bien de l'inconscience ou du courage de la part de Céline pour se rendre en Russie en dehors de toute organisation officielle en septembre 1936, alors que Staline avait commencé ses grandes purges et que Yagoda, chef du NKVD, venait de condamner Zinoviev et Kamenev, anciens compagnons de Lénine et de Trotski, eux-mêmes responsables de la mort de quelques millions de Russes. Ce qui pourra faire dire à Céline dans Mea culpa : " Voyez les nouveaux apôtres... (...) En coulisse on a changé de frime... Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus !... Ils étaient sincères au début... A présent... ils ont tous compris ! Ộ ils sont pas fautifs mais soumis !... Ça serait pas eux, ça serait des autres... (...) Et c'est pas fini encore ! On fera bien n'importe quoi, pour pas avoir l'air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra " totalitaires ! " Aves les juifs, sans les juifs. Tout ça n'a pas d'importance ! Le principal, c'est qu'on tue !... " C'était le passage le plus historique du pamphlet, pour les lecteurs qui dénonçaient la trahison des soviets par Lénine et les bolcheviks, et pour ceux qui soupçonnaient des origines juives à Trotski, Zinoviev, Kamenev et Yagoda. La suite sera donnée dans Bagatelles : " Moi je m'en fous énormément qu'Hitler aille dérouiller les Russes. Il peut pas en tuer beaucoup plus, dans la guerre féroce, que Staline lui-même en fait buter, tous les jours, dans la paix libre et heureuse ".

 A Leningrad, Céline a mesuré l'écart entre l'idéal et l'échec, les théories et la trahison. Il n'était pas le seul. En 1935, dans Les Nouvelles nourritures terrestres, Gide glorifiait encore le communisme soviétique, avant de publier le 13 novembre 1936 dans son Retour d'URSS : " Je doute qu'en aucun autre pays aujourd'hui, fût-ce dans l'Allemagne de Hitler, l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif, plus vassalisé ". Mea culpa peut être lu sur ce plan là. C'est à partir de son voyage à Leningrad et de la rédaction de Mea culpa que Céline, qui refusait de monter sur les tribunes politiques, comme l'y appelaient Aragon et Dabit, a décidé de descendre dans l'arène. C'était héroïque de sa part. Il perdait ses lecteurs de gauche, les plus nombreux, et, au dispensaire de Clichy, dirigé par la municipalité communiste, il se retrouvait seul, en butte aux pires traquenards.

 Mea culpa marque-t-il également un tournant sur le plan littéraire ?

 Mea culpa n'est pas un petit pamphlet écrit d'un premier jet sous l'impulsion d'une colère : il y eut plusieurs brouillons et le dernier qu'on connaît présente différents graphismes, des ratures qui sont signifiantes. C'est un texte dense et riche sous une forme comique. Dès 1933, auprès de Robert de Saint-Jean, Céline confiait : " Il faut que j'entre dans le délire, que je touche au plan Shakespeare ". Mais c'est surtout dans Mort à crédit, comme il le confie à Dabit, qu'il adopte le ton du délire. Celui qu'on retrouvera dans Bagatelles comme son ami Gutman le lui fait remarquer au début de l'ouvrage. 

  En 1936, à Joseph Garcin, Céline confiait : " Voyez ce second livre, j'hallucine, j'exagère, bien, mais c'est la loi du genre, ma loi - j'essaye d'alerter le lecteur en fait ". Mais dès 1933, devant la violence des bas instincts humains, Céline avait choisi d'y opposer la violence d'un style. A Hélène Gosset qui avait écrit un article sur le dressage des animaux à Paris, il avait applaudit sa révolte sur le ton hyperbolique qui sera désormais le sien : " Une cité où de telles lâchetés sont applaudies doit être brûlée, massacrée, gazée, et le sera ".

 Seul dans l'arène, bien avant Guernica, Céline avait entonné son Canto puro, prévoyant que du ciel tomberaient les foudres. Le ton était donné. Sans le ton du délire adopté sciemment, Bagatelles serait illisible, mortellement ennuyeux comme l'est La France juive de Drumont. Contre la langue morte des politiciens, des journalistes, des écrivains néo-classiques, de droite ou de gauche, fascistes ou communistes, la majorité des gens lettrés, cultivés, raffinés, contre le mensonge de leur langue morte, convenue, et de leurs idées générales, abstraites, inutiles, le délire célinien se dresse comme un cri de liberté, d'individualisme, d'authenticité. Contre le discours du sous-préfet aux champs, le faux raffinement du fin lettré chinois, la version latine et la rédaction composée, synonymes de mort, le verbe de Céline revendique une liberté et une vitalité, une contestation individuelle jaillie de l'émotion personnelle, inimitable, un refus de tout embrigadement idéologique, d'abrutissement publicitaire, de conditionnement intellectuel.

 Premières phrases de Bagatelles : " Le monde est plein de gens qui se disent raffinés, et puis qui ne sont pas, je l'affirme, raffinés pour un sou. Moi, votre serviteur, je crois bien que moi, je suis un raffiné ! Tel quel ! Authentiquement raffiné ". Rejet des discours patriotiques appris au lycée, rejet des discours humanitaires de la SDN, rejet des discours amoureux de Racine, rejet des discours esthétiques de Proust. Discours, discours... Blabla ! Ejusdem farinae...

 Bagatelles, qui ne devait être au départ qu' " un court livre, un petit mélange, un entracte de 100 pages ", est la suite de Mea culpa. Céline s'est découvert un don de polémiste comique, une musique rageuse. Voyage c'est du Chopin, du grand piano, Mort à crédit du ragtime, du piano court, Mea culpa et Bagatelles de la fanfare de rue, de la parade de cirque, de bateleur avec chansons, danses, harangues, plaisanteries. Céline puisait son inspiration dans des spectacles de danse ou d'opéra, mais également, comme les grands clowns, dans les spectacles de rues. Mea culpa contient un éloge de la danse : " Si l'existence communiste c'est l'existence en musique ; plus râlante, borgne et clocharde, plus vacharde comme par ici, alors il faut que tout le monde danse, faut plus un boiteux à la traîne. / Qui ne danse pas / Fait l'aveu tout bas / De quelque disgrâce... / C'est la fin des hontes, du silence, des haines et des rognes cafouines, une danse pour la société tout entière, absolument tout entière. Plus un seul infirme social, plus un qui gagne moins que les autres, qui ne peut pas danser ".

 D'où vient ce dicton sur l'aveu, la danse et la grâce ? Aucune note dans l'édition savante des Cahiers Céline sur l'origine de ce tercet. De Céline lui-même ? A Milton Hindus, en 1947, Céline écrira : " Qui ne danse pas fait l'aveu tout bas de quelque disgrâce " disait une vieille rengaine française... " Céline a l'art de brouiller les pistes tout en semant des petits cailloux. Dans le prologue de Roméo et Juliette de Gounod, Capulet lance à la foule " Allons jeunes gens ! allons belles dames ! (...) Fêtez la jeunesse Et place aux danseurs ! Qui reste à sa place et ne danse pas De quelque disgrâce Fait l'aveu tout bas... " Les paroles sont de Jules Barbier et de Victor Carré. En fait adaptation ou épitomé des vers de Shakespeare qui fait dire à Capulet dans la scène IV de l'acte I : " ... which of you all / Will now deny to dance ? she that makes dainty / She, I'll swear, hath coms ". Shakespeare ! Le barde inspiré des fées et des sorcières, du peuple et de sa langue, de ses menues joies et ses danses mutines... Entre Shakespeare et Karl Marx, Gounod et Staline, Céline avait choisi, entre les mégaphones de Leningrad et les danseuses du Marinski, entre Carnaval et Carême, entre l'organique et l'intellect, la vie et la mort.

 Céline avait-il beaucoup lu ?

 Céline avait beaucoup lu, et beaucoup plus qu'on ne l'a cru longtemps, mais il a occulté ses lectures. Il s'était nourri de la plupart des grands classiques, comme Villon, La Fontaine, Molière et Voltaire, Chateaubriand, Georges Sand et Alexandre Dumas. Il disait avoir lu des milliers de vers et n'en avoir trouvé que quelques uns de " légers "... Il avait certainement lu Baudelaire et Rimbaud, Elie Faure, Mac Orlan, Marcel Aymé. Il avait un faible pour les chansons de Bruant, les récits de Claude Farrère, les livres d'histoire de Lenôtre, et même pour Les Conquérants de Malraux. Il préférait Les Historiettes de Tallemant des Réaux, Les Caquets de l'accouchée, aux Mémoires de Saint-Simon. Il avait certainement lu Renan, Michelet, Taine, Gobineau et Anatole France. Il les cite. Qu'en avait-il retenu ? Il avait vu beaucoup d'opérettes et de pièces de théâtre, comme celles de Labiche ou de Gantillon, lu beaucoup de récits de corsaires ou de marins comme La Mer de Kellerman. C'est sous sa plume que j'ai découvert le nom de Carmontelle, artiste peintre du XVIIIe siècle, et auteur de petites comédies, plagiées par Musset, et dont je n'avais jamais entendu parler.

  Auprès de Joseph Garcin, avant d'entreprendre Voyage, il vante Spengler, Bloy, Péguy et Vallès. Les rapports de ces quatre auteurs avec l'art ou les idées de Céline, même s'ils sont lointains ou brouillés, n'ont guère été étudiés. Céline ne cite pas Hugo, ni Zola. Auprès de son ami communiste Georges Altman, il vante, dès 1932, Shakespeare et Dostoïevski, écrivains " qui posent une question ". Dès lors on peut se demander quelle question pose Voyage au bout de la nuit, et on peut constater que bien peu ont tenté de répondre à la question posée. Debrie ? De Roux ? Perugia ? Muray ? Zagdanski ? Penseurs déclarés tendancieux, suspectés d'hérésie, puisqu'ils abordent Céline sur un plan messianique. Céline a pourtant donné la réponse à la question posée dans le Voyage : elle est dans Mort à crédit, dans Mea culpa et dans Bagatelles. Si les lecteurs avaient compris le message de Mort à crédit, Céline n'aurait peut-être écrit Bagatelles. De Voyage, Bernanos disait à Céline : " La mort, sujet de votre livre, seul sujet ! " Non pas la mort physique, mais la mort poétique, spirituelle, celle que Céline, seul contre tous, dénoncera toute sa vie. La mort de la petite musique individuelle, des émotions personnelles. Le petit rire qui vient de soi.

 En 1933, à Victor Molitor, âgé de seulement vingt-deux ans, mais qui avait sillonné les mers, et qui lui demande, non pas quels sont ses maîtres, mais quels sont ceux : " qui lui ont fait consigner le sinistre fait social, la déplorable conformité qui semble s'accuser dans la conduite des groupements humains ", Céline répond " Balzac, Freud et Breughel ". Balzac ! Détracteur de l'homme modéré, de la médiocrité de son époque, orphelin de Dieu, auteur de la comédie humaine, Balzac qui a écrit : " L'homme est le même en haut, en bas, au milieu " ou encore : " Tout le monde croit à la vertu ; mais qui est vertueux ? " Freud, le réinventeur de l'inconscient, du péché originel, du désarroi de l'homme face à ses illusions et ses mensonges... Breughel, peintre des joyeuses kermesses populaires mais aussi du péril icarien à nier l'ordre de la création. Toute l'œuvre de Céline, de Semmelweis à Rigodon, n'est-t-elle pas un cri de guerre contre tous les asservissements, toutes les idées reçues ? On présente toujours Bagatelles comme le premier pamphlet de Céline, mais Voyage en son temps, par plus d'un, a été lu comme un pamphlet. De même que Bagatelles ne répond pas à la définition classique du pamphlet, contenant des chapitres romanesques, des ballets, et des éloges esthétiques.

  Parce qu'il avait prononcé l'hommage à Zola, à la demande de son ami Descaves, certains ont vu en Céline l'héritier de Zola. Hommage, certes, et révérence aussi. Zola croyait au progrès. Et Céline en doutait, annonçait la guerre, et reprochait à Zola son optimisme. " Zola croyait à la vertu, il pensait à faire horreur au coupable, mais non à le désespérer. (...) Les mots d'aujourd'hui, comme notre musique, vont plus loin qu'au temps de Zola. Nous travaillons à présent par la sensibilité et non plus par l'analyse, en somme du dedans. " Tout un art poétique, fondé sur l'émotion, les séparait. Et cette prophétie qui n'aurait pas déplu à Murray : " Quand nous serons devenus moraux, tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté ". " Moraux " est-il écrit dans l'édition originale et non " normaux " comme il a été imprimé dans le Cahier Céline... En conclusion de son " Hommage à Zola ", Céline déclarait qu'il n'y avait rien à espérer du naturalisme.

 Alors, Céline, héritier de Hugo, l'autre phare du XIXe siècle ? Comment n'aurait-il pas lu Les Châtiments et Les Misérables ? Les premières pages de Semmelweis ont la même cadence épique et le même lyrisme que la fresque hugolienne de " l'année 1817 ". Ce ne peut être un hasard si dans L'Eglise, au chevet de Pistil agonisant, Céline fait venir, en même temps que le croquemort, le gardien du Musée Victor. Etait-ce dire que l'œuvre de Hugo était devenue un cimetière ? Possible. Dans Voyage, tenu par Madelon et Robinson à Toulouse, le caveau aux momies appartient à l'église Sainte Eponine. Sainte Eponine ? D'où vient ce nom ? Il existe dans le calendrier chrétien une Sainte Eponine, Gauloise portant le nom de la déesse mère et condamnée à mort pour s'être révoltée contre Rome. Il faudrait consulter le brouillon de Voyage pour voir s'il y a eu une faute de frappe. Mais Céline a pu vouloir rendre hommage à Eponine, cette " rose née sur le fumier ", aînée des filles Thénardier, qui manie aussi bien l'argot que Gavroche, son petit frère, et qui se sacrifie pour le beau Marius. Comment ne pas entendre dans Voyage un hommage et une réponse aux Misérables ? Mais par son optimisme et ses envolées, Hugo, hélas, est devenu le musée et la nécropole du siècle passé.

  Au comité de lecture de Gallimard qui lui demandait de résumer Voyage au bout de la nuit, oubliant Bardamu, Céline raconte l'histoire de Robinson, qui s'est d'abord appelé Tourman, et en fait le protagoniste du récit, le " prolétaire moderne ", " l'homme nouveau " qui ne croit plus à l'amour, n'en veut pas, refusant son discours, se sachant seul face à la vie et à la mort. " Si épaisse que soit la nuit, on aperçoit toujours une lumière " proclamait Hugo. L'épigraphe de Voyage, " dans le ciel où rien ne luit ", s'oppose à cet optimisme. Qui mieux que Céline au XXe siècle a parlé de la pauvreté sociale et mystique de l'homme habillé de mensonges et de flatteries ?

  Dans la biographie qu'il consacre à l'écrivain, Henri Godard écrit : " Cinquante ans après sa mort, Céline est actuellement, parmi les écrivains français du XXe siècle, l'un des plus lus et surtout l'un de ceux en qui s'incarne la littérature. (...) Pour les romans, le statut d'œuvre majeure qui leur est aujourd'hui reconnu presque par tous ne repose encore très souvent que sur le seul Voyage au bout de la nuit. " Comment expliquer ce paradoxe ?

 Voyage est un livre inspiré et aspirant. Céline a toujours eu une longueur d'avance sur les artistes de son temps. Son œuvre est révolutionnaire par ses différentes écritures, ses constructions novatrices. Voyage fut une révolution, choqua les bonnes âmes et les académiciens. Il nous paraît aujourd'hui classique. Mort à crédit allait plus loin encore dans la révolution du style et choqua encore plus, même l'intelligentsia de gauche. Pourtant Mort à crédit contenait autant de critiques à l'égard du système en place mais la dénonciation des utopies du siècle dut déplaire à certains.

 Guignol's band où Céline portait au plus haut point son art du rythme et du lyrisme, véhiculant moins d'idées, tout au moins apparemment, déconcerta les admirateurs de Voyage ou de Bagatelles. Que dire de Féerie ? Le silence de la critique ne fut pas seulement politique. Ce n'était plus de la littérature mais le duende du cantaor, la Ballade des pendus de notre XXe siècle. Céline est l'unique écrivain qui, d'un livre à l'autre, comme certains peintres ou certains musiciens, s'est renouvelé alors qu'il aurait pu exploiter le filon de Voyage. La révolution esthétique qu'il proposait et qu'il explique dans Bagatelles pour un massacre, contre la prose néo- classique, la traduction mentale, le mécanisme plaqué, le biscornu cérébral, l'effet de surface, l'art mort, n'a pas été comprise, encore moins suivie. Révolution qui pourtant prend sa source, a ses modèles chez les grands classiques... tous les auteurs qui, de siècle en siècle, - de Rabelais à Hugo, de Villon à Rictus -, ont prêché pour un style plus authentique.

  Il y a des gens qui préfèrent la variété anglaise au jazz, les surréalistes ou abstraits aux impressionnistes, les disques aux concerts, le cinéma au théâtre, la pétanque en Wifi à la boule en plein air, les amitiés Facebook aux rencontres réelles, en se croyant à la pointe du progrès. Tout ce qui est mécanique est de la mort pour Céline. Dans l'épilogue de L'Eglise, c'est Rissolet, le croque-mort, qui est fasciné par le phonographe : il ne regarde même pas Elisabeth danser. Les œuvres de Céline sont un défi à l'idéal du XXe siècle. Il faut préférer Bosch ou Breughel à Picasso, Couperin ou Chopin à Bartok, La Fontaine ou Chateaubriand à Sartre, Offenbach à Wagner pour comprendre le défi esthétique de Céline. Entre Casse-pipe et L'Etranger, les professeurs préfèrent enseigner le second ; c'est plus présentable et plus facile à commenter. Moins drôle aussi, mais le rire, le franc rire, pas celui de Beckett ou de Ionesco, c'est plus difficile à analyser.

 J'ai l'impression que l'œuvre de Céline n'est pas encore étudiée au niveau où elle mériterait de l'être. Un gros travail a été fait, mais les études céliniennes n'en sont qu'à leur début, au premier palier. C'est un peu normal. Après tout, il a fallu attendre plus de cent ans pour que Flaubert soit étudié à sa juste mesure, échappe aux jugements idiots des Goncourt ou de Léautaud. Rabelais a attendu trois siècles avant d'être lu à ses divers niveaux. Quand Aragon, communiste depuis 1927, demande à Céline " pourquoi écrivez-vous ? ", on présente la réponse de Céline comme une " dérobade " ou une " pirouette ", parce qu'il ne répond pas, comme Aragon l'eut souhaité, " pour donner de l'espoir à la classe ouvrière ", mais parce qu'il pose la question de savoir pourquoi " les hommes, tous les hommes, ont la manie de créer, de raconter des histoires ", ce qui place la question à un niveau plus élevé. Et cette réponse creuse le fossé entre " l'écrivain " que ne voulait pas être Céline et le conteur qu'il est avant tout.

 " Ça a débuté comme ça " n'est pas une préciosité, mais une réponse orale, vivante, en face à face, à la question posée par le lecteur. Question sur un sujet qu'on n'a pas éclairci, sauf par Serge Kanoky. Je lui laisse la primeur de la réponse. Céline ne parle pas de voyages au pluriel, de ses voyages autour du monde, comme beaucoup l'ont cru à l'époque, s'arrêtant aux anecdotes pittoresques à la mode en son temps. Son voyage est imaginaire, il le dit, nous prévient. C'est une histoire de fantômes, un délire, une suite de rêves et de cauchemars, " aux confins des émotions et des mots ", " une symphonie littéraire plutôt qu'un véritable roman ". Cette conception du roman est encore à analyser.

  Littérairement et historiquement, on manque encore de recul. Des années décisives de la vie de Céline, à Londres, en Suisse, en Bretagne, sont peu connues. Ses lectures également. On ignore ce qu'il pouvait savoir de la révolution bolchévique, de ses chefs, de leurs discours, ou de ce qu'il pouvait savoir de la politique anglaise, américaine, et de la politique allemande des années 30. Il faudrait lire les journaux de l'époque et non les livres d'aujourd'hui. Le docteur Destouches avait-il lu dans Monde du 8 mai 1930 ce dialogue entre Georges Wells, dénonçant la perversion du mythe du prolétariat et Henri Barbusse excusant tout " catéchisme " au nom de l'idéal et de " la conscience des chefs " ? Au dispensaire, Céline lisait Monde de Barbusse. En 1933, Edouard Herriot, revenant d'Ukraine, peu après la grande famine (cinq à six millions de morts) déclara qu'il n'avait vu que prospérité ! La violence de Bagatelles, aujourd'hui nous est inadmissible. Il faudrait la lire avec les yeux d'un lecteur de l'époque. C'était le temps des insultes hyperboliques. En 1939, dans Les Cahiers du bolchévisme, Maurice Thorez décrivait Léon Blum comme un " reptile répugnant, chacal, laquais des banquiers de Londres, mouchard, belliciste enragé... (...) Blum aux doigts longs et crochus, auxiliaire de la police, mouchard, qui a l'aversion de Millerand pour le socialisme, la cruauté de Pilsudski, la férocité de Mussolini, la haine de Trotski pour l'Union soviétique... "

  Céline fréquentait beaucoup de gens très différents. Il y aurait des recherches à faire dans ces directions. Avait-il vraiment lu Fichte et Hegel en Angleterre comme le prétendra Geoffroy ? Qu'avait-il pu retenir de Gobineau et d'Elie Faure qu'il dira avoir lu ? Il faut plaindre les futurs biographes de Céline... Nous sortons à peine d'un XXe siècle confus et atroce, que l'on regarde encore avec émotion ou passion. Les causes de la première guerre mondiale paraissent maintenant absurdes, mais la génération de Céline s'y est engloutie avec un enthousiasme et un héroïsme peu compréhensibles aujourd'hui. Nous ne sommes pas sortis de la seconde guerre mondiale . On craint même des répétitions de l'Histoire sur les lieux mêmes du crime, oubliant que le crime s'est déplacé en d'autres contrées. Dans cette Corée qui inquiétait si fort Céline en son exil, lubie sans doute, mais prophétique.

 Quand on lit Bagatelles, on pense aux morts dans les camps, on a des chiffres et des images et des récits atroces dans la tête. En lisant Mea culpa ou Bagatelles, on ne pense pas aux millions de paysans et de " petits bourgeois " russes qui ont mangé de la terre et de la chair humaine. On a peu d'images du goulag en tête. Les lycéens en ignorent tout. Notre lecture de Céline est prisonnière de notre connaissance limitée de l'Histoire à certaines atrocités, dont nul ne devrait exclure ou excuser l'autre. En 1936, le danger, pour Céline, venait du bolchévisme, de la Russie, et du continent asiatique. Des politiciens chevronnés pensaient de même. Dans le creux de la vague et au milieu de la tempête, il craignait pour la France et l'Europe la guerre civile qui ravageait l'Espagne. Réaction de peur, partagée par d'autres qui n'étaient pas forcément fascistes, mais anarchistes, socialistes, bourgeois ou émigrés russes. Le fascisme, pour lui, n'était qu'une réaction temporaire, due à la faiblesse des démocraties, contre le communisme.

  Sympathie pour le fascisme ? Dès mai 1933, à Elie Faure, Céline écrivait : " Regardez ce qui se passe en Allemagne - Une déliquescence générale de la gauche. (...) Si nous devenons fascistes. Tant pis. Ce peuple l'aura voulu. Il le veut. Il aime la trique. (...) Nous sommes tous en fait absolument dépendant de notre Société. C'est elle qui décide de notre destin. Pourrie, agonisante est la nôtre. J'aime mieux ma pourriture à moi, mes ferments à moi que ceux de tel ou tel communiste ". Cynisme ? Céline fréquentait des Allemandes. Ignorait-il que les communistes allemands avaient préféré, sur ordre de Moscou, l'hitlérisme à la social-démocratie, pensant que le nazisme serait un mal passager qui amènerait au triomphe final du communisme ?

  Bagatelles est un pamphlet politique mais aussi un pamphlet esthétique. On passe à côté du véritable enjeu de Bagatelles. L'enjeu esthétique et existentiel. L'œuvre de Céline s'oppose aux valeurs esthétiques du XXe siècle, au triomphe du surréalisme, de l'art abstrait, de la littérature à thèse ou du style académique. Céline avait comparé son combat à celui des impressionnistes contre les néo- classiques, mais demain ce peut être le combat de l'art figuratif contre l'art des abstractions ou des anamorphoses. Des gens instruits et raffinés préféraient Duhamel ou Sully Prudhomme à Baudelaire ou Bernanos. Ce n'est plus le cas. Mais d'aucuns préfèrent encore Sartre ou Queneau à Céline. Cela sera-t-il le cas dans cinquante ans ? Ceux qui annonçaient dès les années 30 que Céline serait illisible, sont aujourd'hui, vingt ans plus tard, ceux qu'on ne réédite même plus.

 En 2004, les éditions Plon publiaient le Dictionnaire Céline. Réalisé par Philippe Alméras, il présentait la particularité d'être le fruit d'un travail individuel. Pouvons-nous voir dans cet ouvrage, qui prétendait " faire fi des légendes et des tabous en intégrant les témoignages de tous bords ", le symbole d'un manque de cohésion entre chercheurs ? Céline porte-t-il intrinsèquement les germes d'une impossible communion pluridisciplinaire ?

  L'idée d'un Dictionnaire Céline était excellente et occupait plusieurs chercheurs. Malheureusement Alméras, si brillant par ailleurs, pressé par le temps, a bâclé son travail. Son Dictionnaire est plein d'erreurs de dates et de noms, de lacunes et d'approximations, de citations tronquées, de méconnaissances étonnantes, d'affirmations fallacieuses. Travail fait à la hâte, et coloré de parti pris idéologique. J'ai écrit trois articles pour éviter aux étudiants de citer ce livre sans vérifier par eux-mêmes les sources. Sans illusions hélas. Le livre était séduisant, alerte, sagace, connut un grand succès, même parmi les céliniens avertis. Il n'est pourtant guère fiable pour des chercheurs sérieux. On attend une réédition revue et corrigée, mais le paternalisme goguenard, les jugements politiques d'Alméras envers Céline ne varieront guère.

 Céline, bien sûr, n'appartient à personne, ni aux universitaires ni aux éditeurs, et il est des grognards, des francs-tireurs, des obscurs, qui ont enrichi notre connaissance de Céline, autant que les chapeaux pointus. Un conducteur du métro, un bouquiniste des quais de la Seine, un amateur de vieux papiers, un petit professeur de collège, un ancien peintre en bâtiment, ont souvent déniché des textes inédits et auraient eu à nous en apprendre sur leur approche de Céline. Un libraire comme Henri Thyssens a crée un site internet d'une érudition inégalée. L'œuvre de Céline est une cathédrale avec ses saints, ses gargouilles et ses diables, ses petites chapelles et ses grandes orgues, ses visiteurs et ses serviteurs.

 Jansénistes et jésuites, artisans et commerciaux, partisans et détracteurs, poètes et prosateurs, analystes et romanciers, s'y croisent, s'y défient, s'épaulent ou se détestent. Céline ne laisse guère indifférents les amateurs de littérature. Son œuvre est lisible à plusieurs niveaux, abordable sous différents angles. Sa richesse semble inépuisable. Personne ne peut se targuer d'en avoir fait le tour. Pourtant, en Grande Célinie, que d'individus assoiffés de gloriole, de " m'as-tu vu, m'as-tu lu... ", de " premier, fus à dire et écrire... ", soignant leur narcissisme ! Que d'écrivains jaloux se déguisant en critiques ! Céline échappe à toute définition, comme tout grand créateur. Céline est bien vivant. Que d'auteurs glorifiés de leur vivant - alors que Céline était ignoré - sont aujourd'hui oubliés !

 Dans un ouvrage intitulé Céline l'infréquentable ? (Jean Picollec, 2011), Joseph Vebret proposait huit entretiens de " céliniens incontestés (...) qui font autorité ". D'aucuns pourraient légitimement s'étonner d'une telle proximité affective entre l'objet d'étude et les intervenants. Des staliniens incontestés pourraient-ils en effet produire un travail objectif sur le " Grand Guide des peuples " ?

 C'était le choix de l'éditeur... Il lui a semblé intéressant d'interroger des céliniens de générations différentes, au parcours divers, de motivations différentes. Céline n'est pas Staline. Céline n'a exercé aucun pouvoir, Staline les avait tous. Céline n'a pas été particulièrement  fêté en Allemagne nazie. Des écrivains communistes ont été fêtés au pays du goulag. Aragon reçut le prix Lénine et son nom est donné à des rues, des lycées, une station de métro. Céline ne reçut aucun prix nazi et n'a même pas une plaque, un cul-de-sac, à son nom. Il y a des céliniens très anti-céliniens. Certains et non des moindres ont cherché à réduire l'œuvre à une recette commerciale, d'autres à faire de l'homme " le salaud du XXe siècle ".

 J'ignore s'il en est de même du côté d'Aragon ou de Sartre. Ou les historiens ont un temps de retard ou leur jugement de valeur est partial. Je ne suis pas, mais pas du tout, " un célinien incontesté faisant autorité "... C'est une formule publicitaire. Il est clair que Vebret a choisi d'interroger des céliniens qui montrent une certaine sympathie envers leur auteur, mais elle n'est pas inconditionnelle. Si certains reconnaissent à Bagatelles des qualités littéraires, capitales, en dépit des idées politiques, ils ne nieront pas que certains chapitres soient illisibles aujourd'hui. L'Ecole des cadavres n'est pas leur livre préféré, malgré son foisonnement de néologismes et d'innovations syntaxiques.

  Comment être véritablement neutre ou impartial avec Céline ? Et il en est, en a été, de même avec beaucoup d'autres écrivains. Voltaire a été détesté pour ses sarcasmes envers la religion catholique par bien des générations de lecteurs catholiques. Chateaubriand n'a pas dû beaucoup plaire aux militants laïcs et républicains. Il n'y a pas si longtemps, l'un de mes meilleurs élèves, d'origine juive, refusait d'étudier Candide à cause des moqueries contre les rabbins. Et il ignorait tout du Dictionnaire philosophique ! Alors, Céline ! Le proposer à l'étude dans une classe soulève souvent des refus, même après une longue présentation qui se veut sans concession. On n'a pas le moindre problème avec Agrippa d'Aubigné ou avec Ronsard malgré leurs anathèmes. On peut chanter A la Bastille de Bruant sans passer pour antisémite et son portrait peint par Lautrec orne les rues d'Albi. 

 On peut étudier les orateurs de la Révolution sans qu'un élève avec un nom à particule ne lève la main pour contester. Les descendants des guillotinés de 93 sont évidemment peu nombreux dans une classe. Robespierre et Danton n'incarnent plus le Mal. Quand on célèbre la Révolution, on oublie ses excès, et on la fête en bloc. On devrait en faire autant avec Céline, mais pour certains, Céline est la figure du Mal et on occulte sa révolution esthétique à cause de ses excès politiques. Le choix de Vebret peut se défendre. Les ouvrages critiquant Céline, remettant en question l'homme ou l'œuvre, aujourd'hui, trouvent davantage d'éditeurs que des essais sans couleur idéologique... Depuis quelques années, la parole est plus souvent donnée aux détracteurs de Céline qu'aux chercheurs consciencieux. Même aux novateurs ! Je pense à Serge Kanoky qui a écrit un essai sur Céline, original, ouvrant des portes, facile à lire, et qui ne trouve pas d'éditeur...

 Je ne prétends à nulle " autorité "... Ceux qui s'en octroient une me font sourire, surtout s'ils croient incarner une cause. Je ne crois pas à " l'objectivité " en littérature ou en histoire. Ce ne sont pas des sciences exactes. Les historiens en sont encore à s'affronter sur les millions de morts d'un côté et de l'autre de telle ou telle idéologie, alors qu'un seul mort est déjà de trop... Je me suis spécialisé dans la recherche biographique. J'ai interrogé les derniers témoins, éclairé quelques visages restés dans l'ombre, établi quelques correspondances entre les modèles et leur avatar, exhumé quelques lettres, rétabli quelques faits et dates, préférant mettre l'éclairage sur de courtes séquences plutôt que de prétendre à une synthèse qui me semble impossible. J'ai réagi quelquefois à certains propos qui me semblaient exagérés, certaines citations tronquées ou extraites de leur contexte, certaines interprétations qui me semblaient outrancières, et puis j'ai renoncé aux vaines polémiques qui ne convainquent jamais un interlocuteur sûr de sa vérité.

  Toute analyse, toute approche de Céline me semble toujours intéressante et contestable à la fois. Céline demeure pour moi un point d'interrogation. C'est peut-être le signe du génie. A moins d'être simpliste ou sectaire, et surtout peu curieux, Céline échappe à toute définition et à tout commentaire définitif. Vebret aurait pu donner la parole à certains détracteurs de Céline, mais ils ont d'autres moyens de communication, et ceux qu'il a interrogé ne sont pas des fanatiques. Ou alors le mot fanatique ne veut plus rien dire. Personnellement je me moque des affinités politiques ou morales d'un chercheur si sa production apporte du nouveau ou entraîne la réflexion. Je n'ai pas conservé tous les livres que j'ai lus sur Céline, mais ma bibliothèque contient des ouvrages d'auteurs réputés de droite comme de gauche, d'extrême droite comme d'extrême gauche, donc d'études orientées dans un sens ou l'autre, et qui me semblent intéressantes. J'essaie toujours de comprendre et je comprends même qu'on puisse détester Céline, aussi bien l'homme que l'œuvre.

   Chacun a son histoire et ses tropismes. J'admire la probité dont fait preuve Zagdanski à étudier Céline, y compris et surtout Bagatelles - qu'il tient pour un grand livre - en dehors de toute passion affective, alors qu'il aurait des raisons pour manifester un dégoût. Ce que je comprends moins, j'avoue, ce sont les thésards qui ont consacré des années de leur vie à un auteur qu'ils détestent. A moins de se livrer comme Jérôme Bosch à la tératologie. Mais le plaisir que prend le chacal à dépecer la carcasse du lion mort ou la fierté de faire claquer au vent un drapeau, d'incarner une morale ou de défendre une valeur, c'est de la politique, du cabotinage, et cela nous éloigne de la littérature, du plaisir de lire...

  Depuis quarante ans que vous travaillez sur Céline, vous est-il possible d'esquisser les grands axes de recherche concernant l'homme et son œuvre ? Ont-ils permis d'avoir une connaissance plus affinée du personnage, une perception qui ne se limiterait pas au concept dual et manichéen du génial salaud ?

  La Célinie est une véritable auberge espagnole. Chacun a son Céline et y met ses fantasmes. C'est du chacun pour soi et à couteaux tirés. Chez les proustiens ou les bloyens, il paraît qu'il en est de même, en plus feutré ou plus rageur. Les délires de Céline incitent à l'hyperbole. Créée en 1976 par Alméras, Dauphin et Godard, la Société des études céliniennes eut comme présidents, après Alméras, André Lwoff, prix Nobel de médecine, Gérard Antoine, recteur de l'Université, et François Gibault, avocat libéral. C'est dire le sérieux de cette société. Elle regroupe des chercheurs modestes et sérieux, en dehors de toute passion politique ou partisane, et a publié des études variées et utiles.

  Quand j'ai commencé à lire du Céline, en 1964, il y avait deux sortes de librairies : les bonnes qui avaient du Céline en rayon et les mauvaises qui n'en avaient pas. Soit la " bonne librairie " était tendance Brassens et Ferré, soit elle vendait du Bardèche et du Brasillach. Entre les deux, dans les librairies chics, à peine le Voyage et Mort à crédit entre des Camus et des Sartre à la file indienne. C'était un véritable western. Il nous fallait des ruses de sioux pour dénicher un Féerie ! On avait l'air de comploteurs dès qu'on parlait de Céline. Les études littéraires ou biographiques étaient peu nombreuses : les revues de L'Herne, les études de Debrie et de Marc Hanrez. En 1967, quand Dominique de Roux vint à Aix-en-Provence, ville universitaire, dédicacer sa Mort de Céline à la librairie " Champagne ", malgré les annonces dans la presse locale, nous ne fûmes que deux à nous présenter à lui. On nous prit en photo.

  Mon sujet de maîtrise était choisi, ce serait Céline, à la grande joie de mon ami Henri Mahé. Je rencontrais d'abord grâce à lui, ceux qui avaient connu Céline et qui étaient encore en contact avec le peintre : Aimée Barancy, Clément Camus, Lucette Destouches en juillet 1966, Hélène Gallet, Colette Turpin, le colonel Rémy. Plus tard, à la suite de bien des hasards, j'interrogerai Arletty, Georges Arzel, Jean Bonvilliers, Germaine Constans, Georges France, Gaby Gen Paul, Roger Lécuyer, Jeanne Le Gallou, Maguy Malosse, Tinou Le Vigan, Volny Mourlet, Piéral, Trésa Saban, Jean Seltensperger, Eliane Tayar, Madame Tuset. J'ai pris des notes, me souviens de tout. Mais combien je regrette de n'avoir pas osé leur poser plus de questions...

  En mai 1969, à Aix-en-Provence, je prenais rendez-vous avec le professeur Raymond Jean que j'avais entendu dire " Céline, c'est notre Shakespeare à nous ", pour lui demander de patronner mon mémoire de maîtrise qui porterait sur les transpositions biographiques dans les trois romans de Céline à partir de témoignages inédits. J'eus pour réponse : " Mai 68 est trop proche de nous, cela pourrait nous créer des histoires, nuire à notre avenir, mais vous pourriez entrer dans une équipe, faire un mémoire à plusieurs sur un thème général... " Même échec auprès d'autres... Céline faisait peur aux universitaires ! Renoncer à Céline, étudier Rutebeuf ? Une amie me confia que son oncle, professeur à Paris, serait intéressé par Céline. Je rencontrai ainsi à la Sorbonne le professeur Jacques Robichez, spécialiste de Romain Rolland, mais qui dirigeait déjà une thèse sur Céline, celle de Jean-Pierre Dauphin que je rencontrerai plus tard. Ce fut donc à cause de Céline que je quittai Aix. Le service militaire m'envoya à Sigmaringen et à Baden-Baden. Je ne vis mon directeur de maîtrise que deux fois : pour lui soumettre un plan et pour recevoir ma mention.

  En 1976, Jean-Pierre Dauphin organisait une bibliothèque Céline à Jussieu, soutenait sa thèse, créait la Société des études céliniennes, et en 1977 m'invitait à écrire des notices pour les Cahiers Minard. La même année étaient publiés l'Album Céline en Pléiade et le premier tome de la biographie par François Gibault. Céline n'était plus tout à fait tabou et je n'étais plus tout à fait seul. Je rencontrais au fil des ans quelques céliniens historiques : Eliane Bonabel, Paul Chambrillon, Lucien Combelle, Henry Coston, Jacques d'Arribehaude, Nicole Debrie, Pierre Duverger, Jean Guenot, Alphonse Juilland, Pierre Monnier, Serge Perrault, Robert Poulet. Et ceux de ma génération : Philippe Alméras, Jean-Pierre Dauphin, Henri Godard, Pierre Lainé, Marc Laudelout, Jean-Paul Louis, Pierre-Edmond Robert, Henri Thyssens. Que de souvenirs ! Je raconterai un jour ces rencontres. Sans oublier les marginaux comme Marc Augier, Alphonse Boudard, Guy Debord, Willy de Spens. En 1983, au Colloque de La Haye, je fais ma première communication : l'étude graphologique des écritures de Céline. Je découvrais alors le milieu des chercheurs céliniens.

  Les céliniens ! Que de fois ai-je entendu vitupérer " les céliniens "... C'est fort mal les connaître. Car " les céliniens ", ça n'existe pas. Chacun a sa motivation, son chemin, sa spécialité. Chacun apporte sa pierre, fait part de sa lecture. Aucun ne se ressemble. Céline ne les rassemble que lors de colloques internationaux. Et c'est la joie des retrouvailles, la curiosité des dernières découvertes. Parfois le " scoop " ! Mais chacun a son Céline. Et c'est tant mieux ! L'œuvre est tellement riche qu'on peut l'aborder sous des centaines d'angles. Le grammairien n'est pas forcément intéressé par le biographe. Et entre biographes les divergences existent. Il nous arrive bien sûr de nous entraider, de faire appel à tel ou tel, spécialisé dans un domaine, à passer des semaines pour trouver un renseignement. Travailler à plusieurs demande beaucoup de tolérance et d'humilité. Des petits groupes y arrivent. Ils sont les plus modestes. Bien vaniteux celui qui dit connaître l'homme ou l'œuvre ! Bien prétentieux celui qui lance " Céline ! Salaud ! " Ça pose... Cela fait bien à la télévision...

  Avant de clore cet entretien, pouvez-vous fournir à nos lecteurs une liste d'ouvrages que tout célinien se doit de posséder ?

 Je peux vous donner une première liste des ouvrages qui me sont utiles ou qui m'ont appris des choses, mais je serai partial, vais oublier des amis, m'intéressant plus à la biographie qu'aux commentaires ou interprétations.

 Du côté des idées, m'ont laissé une forte impression : d'Aebersold, sa Goétie. D'Alméras, Céline entre haines et passions. De Bellosta, Céline ou l'art de la contradiction. De Brami, son Céline. De Nicole Debrie, Il était une fois Céline et les autres. D'André Derval, les 70 critiques de Voyage et L'Accueil critique de Bagatelles. De Donley, La Petite Musique. D'Elie Faure, Découverte de l'archipel. De Serge Kanony, son inédit Céline ? C'est ça !... De Muray, son Céline. De Dominique De Roux, La Mort de Céline. De Taguieff, L'Antisémitisme de plume. De Tettamanzi, Esthétique de l'outrance.

 Du côté de la biographie : d'Alliot, Céline au Danemark et Céline à Bezons. De Bastier, Le Cuirassier blessé. De Dauphin, la Bibliographie des écrits de Céline (1985, non réédité). De Ferrier, Céline et la chanson. De Gibault, la biographie, cela va sans dire. De Godard, son Céline. D'Hindus, Céline tel que je l'ai vu. De Juilland, Elizabeth et Louis. De moi-même et de Pécastaing, Images d'exil. De Paul del Perugia, son Céline. De Monnier, Ferdinand furieux. De Pedersen, Le Danemark a-t-il sauvé Céline ? De Perrault, Céline de mes souvenirs. De Pollet, Escaliers. De Poulet, Entretiens familiers. De Gaël Richard, Dictionnaire des personnages et Le Procès Céline.

 Bien sûr aussi et surtout, à paraître, le Dictionnaire de la correspondance, dû à Jean-Paul Louis, Gaël Richard et moi-même. Evidemment, les Pléiade, les Cahiers Céline, les Années Céline, les Etudes céliniennes, les Actes des colloques organisés par la Société des études céliniennes, les Bulletins céliniens, les disques et vidéos, et tous les livres de correspondance.
  (Propos recueillis par Emeric Cian-Grangé, Le Petit Célinien, 1er juillet 2012).

 

 

 

 

                                                                                                                                ***

 

 

 

 

         ENTRETIEN AVEC Pierre-Marie MIROUX

 Agrégé de Lettres modernes, Docteur ès-Lettres et Professeur honoraire en classes préparatoires aux Grandes Ecoles, Pierre-Marie MIROUX a publié en 2006 Matière et lumière : la mort dans l'œuvre de L.F. Céline aux éditions de la Société d'études céliniennes, dont il est un membre actif. Il nous présente aujourd'hui son nouvel essai, Céline : plein Nord, une anthologie d'articles sur les liens de Céline avec cette région française.

 Dans un premier article, vous retracez très précisément la généalogie nordiste de Céline, finalement peu connue. Céline n'a donc pas inventé son ascendance flamande ?


 Céline n'a absolument pas inventé son ascendance nordiste. Par contre il l'a confondue avec une ascendance flamande, mais tout le nord de la France et toute une partie de la Belgique ne se réduisent pas aux Flandres, même si une partie du département du Nord et une partie de la Belgique sont flamandes. La famille de Céline est originaire du sud du département du Nord, à l'entrée de la région dite de l'Avesnois, région de bocage que l'on appelle parfois localement " la petite Suisse du Nord ". On n'est donc pas du tout dans le plat pays flamand néerlandophone. D'où vient cette confusion ? Est-ce que dans la famille de Céline, on assimilait déjà Nord et Flandres ? Est-ce parce qu'il a découvert le Nord à travers les Flandres, en Belgique, à Poelkapelle, là où il fut blessé, puis à Hazebrouck, ville de Flandre française où la langue populaire était le flamant (comme le prouve le surnom donné au frère d'Alice David, Maurice, surnommé Mau'tje - le tje étant un diminutif flamand caractéristique) ? Ou parce que ça l'arrangeait pour pouvoir se rapprocher de peintres correspondants à ses goûts comme Brueghel ou Jérôme Bosch ?
  Le plus probable est qu'il n'a jamais recherché vraiment ses origines nordistes et que le nom même de la ville du Quesnoy était oublié dans la famille : il s'est donc contenté de cette assimilation entre Nord et Flandres. Si Céline avait su qu'il avait eu des trisaïeuls ayant vécu à Valenciennes, nul doute qu'il n'aurait pas manqué de les évoquer en rapport avec la dentelle de cette ville dont il parle à plusieurs reprises dans ses romans : l'occasion aurait été trop belle !

 L'expérience de la guerre va profondément bouleverser la vie de Céline. Et c'est dans le Nord, à Poelkapelle, qu'il sera blessé en octobre 1914 et transporté à l'hôpital d'Hazebrouck jusqu'en décembre 1914. Vous dites que c'est à cet endroit qu'il vivra les scènes de bombardements, de flots de réfugiés, ces visions apocalyptiques que l'on retrouvera notamment dans Voyage au bout de la nuit ?


  Hazebrouck était tout près de la ligne de front. Il évoque le bruit du canon qu'il entend de son lit d'hôpital. C'est également une ville qui a vu arriver un nombre considérable de réfugiés belges, ou d'autres villes du département du Nord, comme Lille : la sœur d'Alice David, Angèle, était réfugiée de Lille, ville occupée par les Allemands pendant toute la durée de la guerre. De même, on voit que M. Houzet qui s'est occupé de lui, à la demande de son père, pendant son séjour à Hazebrouck, s'inquiète pour sa mère, âgée, bloquée à Lille jusqu'à la fin des hostilités.
  Céline a sûrement ressenti tout cela, bien que l'hôpital où il se trouvait ait été un cocon protecteur. Ce qu'on peut trouver dans Voyage au bout de la nuit sur ce thème, vient de là et des combats des Flandres en 1914. Mais les grandes visions apocalyptiques de la trilogie allemande viennent bien sûr de son expérience de réfugié en Allemagne en 1944-1945.

  C'est à Hazebrouck qu'il fera des rencontres signifiantes. Le Docteur Sénellart, qui sauvera son bras, mais surtout l'infirmière Alice David, dont vous nous faîtes découvrir la vie. Quel type de relation a t-elle entretenu avec Céline ?


  J'ai essayé d'éclairer au maximum la relation d'Alice et du jeune cuirassier Destouches. Pour cela nous avons les lettres d'Alice qui montrent clairement qu'elle a éprouvé des sentiments amoureux pour Céline, ou, au moins, des sentiments d'amitié amoureuse. Est-ce allé plus loin ?  Y aurait-il eu une vraie liaison, d'où serait née une petite fille ?
 Tout le mystère est là. Des rumeurs en ont circulé apparemment pendant la guerre, et encore longtemps après, s'il faut en croire Mme Cauwel, infirmière comme Alice en 14-18. En même temps, la petite nièce d'Alice affirme que, d'après les souvenirs qu'elle a gardés de sa grand tante, cela est inconcevable, mais elle n'a connu Alice que beaucoup plus tard, quelques années avant sa mort.

  Dans leur correspondance, on sent une femme amoureuse, malgré ce qui peut les séparer ; d'abord leur âge, elle a vingt ans de plus que le jeune soldat Destouches. Céline a t-il été aussi attaché à elle, qu'elle à lui ?


 Céline n'a sûrement pas été attaché à Alice autant qu'elle à lui. Cependant il faut être prudent car l'évolution de Céline est très rapide à partir de 1915. Son séjour en Angleterre, ses fréquentations d'alors, son mariage même, puis ensuite son épopée africaine, vont le transformer très vite. Mais dans le court moment où il fut à Hazebrouck, le réconfort d'une femme comme Alice, et l'affection qu'elle lui portait, lui ont sans doute été très précieux : il n'avait que 20 ans, il sortait de quelques mois d'horreur des combats, il était sérieusement blessé : il y avait donc de quoi être véritablement perturbé. Je pense que l'amour d'Alice a alors compté pour lui et qu'il ne l'a j
amais oubliée : la preuve en est qu'à travers toutes les pérégrinations de sa vie, il a toujours conservé ses lettres.

 Une relation qui se retrouve bien sûr dans les romans. Pouvez-vous nous parler de cet épisode de Greenwich dans Guignol's band ?


 Le court passage de Guignol's band que je cite où Céline raconte ses escapades en bateau de Londres à Grenwich est très révélateur de sa manière de faire. Céline, avec ses romans, n'a pas écrit ses Mémoires. Il choisit des épisodes de sa vie, les assemble, le plus souvent dans un ordre dont nous savons qu'il n'a rien de chronologique, et reconstruit une œuvre personnelle avec ces matériaux. Il a choisi de ne pas parler explicitement d'Alice et de son séjour à Hazebrouck auquel il ne fait que quelques allusions dans toute son œuvre. Seule la connaissance d'éléments extérieurs au texte m'a permis de relier cet épisode féerique des promenades en bateau de Londres à Greenwich aux visites, rares sans doute, redues aux enfants d'Angèle David réfugiés chez les Ursulines de Greenwich (chez lesquelles était religieuse une autre sœur d'Angèle et d'Alice), pendant que leur mère était à Hazebrouck et leur père à Lille où il exerçait son travail de marbrier. Le thème féerique de l'eau se comprend encore mieux ainsi puisqu'il était, dans la réalité, relié à des enfants, autres êtres de la féerie chez Céline.

 Vous réunissez de nombreux éléments, d'abord biographiques puis littéraires (Voyage, Guignol's band II et III), qui permettent de penser à la naissance d'une fille, fruit de cette relation. Vous allez même jusqu'à montrer que la vérité romanesque deviendrait plus vraie que la vérité biographique. Pouvez-vous nous en dire plus ?


 Au risque de paraître très prétentieux, je pense que l'idée que la vérité romanesque serait plus vraie que ce que nous pensons savoir de la vérité biographique est une idée qui ouvre des voies à la recherche célinienne. Il n'y a aucune trace retrouvée jusqu'à présent de la naissance d'une fille de Céline en 1915, et pourtant il y a des allusions troublantes à un tel phénomène dans son œuvre, notamment dans les ébauches de ce qu'on appelle Guignol's band III. Je pense que, chez Céline, tout est vrai - il dit suffisamment qu'il est un chroniqueur - mais qu'il a transposé la réalité, et du même coup crypté son œuvre, d'une façon que nous commençons seulement à entrevoir vraiment. Je suis persuadé qu'il y a encore beaucoup de recherches à faire dans ce domaine.

 Une hypothèse intéressante aussi est celle d'une Alice David sous les traits d'Alcide, le fameux personnage de Voyage au bout de la nuit.
 Evidemment mon hypothèse selon laquelle Alcide pourrait n'être que l'anagramme d'Alice D., façon dont il signait ses lettres, peut paraître fantaisiste. Cependant Céline ne forme pas au hasard les noms de ses personnages : le général des Entrayes, l'errant perpétuel Robinson, la famille Henrouille ( en rouille), Mme Hérote (nom qui fait écho à Eros) qui fournit du plaisir sexuel aux soldats, tout cela nous montre que ces noms sont signifiants. Et que l'on se demande pourquoi Marcel Aymé devient Marc Empième, un empyème étant un terme médical désignant une accumulation de pus dans une cavité du corps : on comprendra peut-être l'ambiguïté des sentiments de Céline envers cet écrivain, qui est resté son ami, mais dont il a soupçonné qu'il aurait pu être lié à Gen Paul dans la brouille qui les ont opposés après la guerre. Mon hypothèse selon laquelle Alcide pourrait être une allusion masquée à Alice David paraîtra peut-être alors moins farfelue, tous deux incarnant la bonté désintéressée, si rare aux yeux de Céline.

 Le Nord est le lieu de découverte de la médecine pour Céline avec les soins qui lui seront apportés par l'équipe de l'hôpital d'Hazebrouck et ceux d'Alice David en particulier. Mais il y fera aussi son retour en 1925 en tant que médecin de la Société des Nations pour y étudier ce qui le passionne, les questions d'hygiène sociale et les conditions ouvrières. Que va-t-il tirer de ce voyage ?


 De ce voyage d'accompagnateur de la mission SDN, Céline a dû tirer le même enseignement que les médecins qu'il accompagnait : l'importance de l'hygiène comme moyen de prévention des maladies. On est alors en plein héritage pasteurien. La visite à l'Institut Pasteur de Lille, fondé par Pasteur lui-même, est significative à cet égard, ainsi que celle de l'Hôpital maritime de Zuydcoote. L'hygiène fut d'ailleurs, à la même époque, le thème médical de sa thèse de médecine sur Semmelweis, car Semmelweis a montré que c'est le manque d'hygiène des médecins eux-mêmes qui entraînait la fièvre puerpérale. Céline avait d'ailleurs commencé par la prévention de la tuberculose avec la fondation Rockefeller. Tout ce qui touche à la médecine touche à l'hygiène chez lui. Ce voyage avec la mission SDN n'a pu que le conforter dans le choix de cette voie après l'échec de son installation comme médecin libéral à Clichy.

 Le dernier texte de votre livre, " Le Nord, ma marotte ! ", aura particulièrement retenu notre attention. Il traite du Nord " rêvé " par Céline, d'un Nord " de fantômes et de légendes ", d'un monde de l'émotion, par delà la mort. A travers ce Nord qu'il fantasme comme une véritable quête des origines, ne serait-ce pas ses propres racines que Céline recherche ?


  Absolument, c'est du moins la thèse que je défends. Pour Céline, rappelons-le, " c'est naître qu'il aurait pas fallu ", car la vie n'est le plus souvent que misère,
méchanceté et souffrance. Pour trouver une vie vivable, si je puis dire, il faut donc retrouver une vie d'avant la vie réelle, une vie fantasmée à travers des origines flamandes liées à la peinture d'un Jérôme Bosch ? Mais ce thème est décliné de nombreuses façons par Céline : ce peut-être aussi bien à travers l'évocation de la Belle Epoque, époque d'avant l'apocalypse de la guerre de 14, époque de la dentelle " façon Valenciennes ", qu'à travers l'évocation de la retraite de Russie à l'envers, celle où la Bérésina n'existerait plus avec son massacre et son fameux passage - lequel passage, dans la géographie parisienne de Céline, devient " une pissotière sans issue ".
  Le rapprochement que j'ai établi entre la sirène de Scandale aux Abysses, venue du grand Nord s'échouer au Havre, et la grand-mère paternelle de Céline, née dans le Nord et arrivée, elle aussi, au Havre par une mutation de son père, me paraît assez significatif : cela fait partie, selon moi, de ces éléments cryptés que Céline sème, consciemment ou inconsciemment, je ne sais, dans son œuvre.

 Vous dîtes que Céline connaissait très peu ses racines nordistes. Ce flou lui aurait-il permis d'investir ce vide et de donner ainsi libre cours à sa fantaisie ?


 Comme je l'ai dit plus haut, je pense que dans la famille du père de Céline, on avait le souvenir de ces origines nordistes, mais un souvenir vague, l'épisode du passage par Le Havre ayant éclipsé cette mémoire. On voit par contre que le père a bien le souvenir de ses origines havraises à travers son goût pour les bateaux et leurs man
œuvres. Le flou qui entourait les origines nordistes n'a pu que mieux permettre à Céline d'en faire ce qu'il voulait. Il n'était pas prisonnier de dates ni de circonstances précises et n'a d'ailleurs jamais cherché à en savoir plus sur ce sujet. Ce qu'il en connaissait lui suffisait tout-à-fait pour ce qu'il voulait en faire.

  Vous interviendrez lors du prochain colloque de la Société d'études céliniennes qui se tiendra à Paris en juillet. Quel sera le thème de votre communication. Et avez-vous d'autres projets en cours concernant Céline ?


 Le thème du prochain colloque de la S.E.C. est l'enfance. Je ferai donc une communication sur Bébert, le Gavroche de Voyage au bout de la nuit, en le rapprochant du chat de Céline, auquel celui-ci avait donné le nom de Bébert en souvenir de ce personnage, et dont il a fait un héros littéraire à part entière.
  Enfant et animal sont tous deux des êtres féeriques. Quant au projet que j'aimerais réaliser, c'est une étude la plus exhaustive possible du thème de la dentelle chez Céline : je resterai encore ainsi dans le Nord, puisque la dentelle est une des grandes formes d'expression artistique des Flandres.
 (Propos recueillis par Matthias Gadret, Le Petit Célinien, 17 mai 2014).

 

 

 

 

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               Entretien avec Pierre-Guillaume de ROUX

   " Nous ne sommes pas là pour publier des livres qui ne dérangent personne ".

  Au printemps dernier, certains céliniens ont pu découvrir la longue silhouette quelque peu dégingandée de Pierre-Guillaume de ROUX, authentique aristocrate, homme de Lettres et dirigeant de la maison d'édition qui porte son nom.
  Fils unique de Dominique de ROUX - le maître d'
œuvre des deux Cahiers de l'Herne consacrés à Céline et auteur du remarquable La Mort de L.-F. Céline - Pierre-Guillaume de ROUX reste fidèle à cet héritage, comme il s'en explique, ainsi qu'à la mémoire de Louis-Ferdinand Céline, qui prend une place importante dans son catalogue.

 - Pierre-Guillaume de Roux, votre maison d'édition a publié ses premiers livres en 2011, et parmi eux, la réédition de la biographie de Céline par Philippe Alméras. Pourquoi ?

 - Il y a deux aspects. D'abord un aspect affectif. J'ai connu Philippe Alméras chez mes parents, quand j'étais enfant. Philippe Alméras avait eu accès aux archives du Cahier de l'Herne consacré à Céline et venait régulièrement à la maison pour ses travaux sur l'écrivain. La masse de papier était très importante et de nombreux articles n'avaient pas été retenus. Bien plus tard, ces documents lui ont servi pour sa biographie.
  L'autre aspect concerne la biographie elle-même. Il me semblait important que cette biographie critique de Céline soit disponible, aux côtés des autres biographies, comme celle de Me François Gibault, exhaustive et factuelle, ou celle de Frédéric Vitoux, plus romanesque, à la Maurois. Avec Philippe Alméras, nous avons le regard d'un grand amateur de Céline, d'un grand admirateur de l'
œuvre de Céline, mais qui n'aime pas le personnage... Philippe Alméras s'est penché sur la vie de l'écrivain avec un regard acéré, et parfois un peu féroce. Alméras aime le coup de poing et la bagarre. C'est très célinien finalement...

 - Pourtant, vous savez bien que Philippe Alméras est très controversé dans le " microcosme " célinien ?

 - Mais raison de plus pour la publier ! La principale caractéristique des microcosmes - et les céliniens ne font pas exception - est de se crêper le chignon en permanence. Un nouveau pavé dans la mare, c'est toujours amusant et ça stimule. Il faut les titiller parfois... Mais même si cette biographie dérange les partisans d'une certaine orthodoxie, elle est très sérieuse et repose sur des éléments très rigoureux.

 - N'est-ce pas un peu dangereux de compter Céline parmi ses premiers livres ?

 - Ce n'est pas cela qui me gêne (rires) ! Et je crois que je l'ai prouvé par la suite en publiant Richard Millet... C'est aussi une vieille tradition familiale que je poursuis et dont je m'honore...

 - Votre maison semble un peu habituée aux " maudits " littéraires.

 - Là aussi, c'est une tradition à laquelle j'ai été habitué. Mon père a mené de violents combats, et en a subi les conséquences. Nous ne sommes pas là pour publier calmement des livres qui ne font de mal à personne... La littérature est là pour déranger, susciter des débats, des irritations pour faire réfléchir le lecteur, pour susciter une profonde remise en cause du monde tel qu'on le voit.

 - Vous avez baigné dans Céline très tôt finalement ?

 - Oui, parce que le Cahier de l'Herne consacré à Céline sort au moment de ma naissance...

 - En 2012 nous avons travaillé ensemble sur le Madame Céline, route des Gardes.

 - Oui, pour marquer dignement le centenaire de Lucette Destouches. Livre qui a été très bien accueilli par la critique, avec de très beaux textes, très émouvants, très forts.

 - Plus récemment, vous avez publié le Céline's big band, d'Emeric Cian-Grangé, qui est un ouvrage hors normes par bien des aspects...

 - C'est un livre très singulier. C'est une idée très étonnante qu'a eu Emeric de réunir des lecteurs de Céline, connus ou inconnus, qui, au travers de leurs témoignages, racontent comment Céline a surgi dans leur vie, à travers quel livre, et les conséquences profondes de ces lectures. A ma connaissance, cela n'avait jamais été fait et c'est une façon très neuve de se replonger dans l'œuvre de Céline, de la redécouvrir, au travers d'une centaine de témoignages. Henri Godard, qui nous a honoré d'une préface, l'a très bien souligné dans son texte.

 - Que ressent-on lorsque l'on vous propose ce genre de projets ?

 - Ce qui m'intéresse, c'est la singularité. Il y a des centaines de livres sur Céline, ou autour de Céline. Le projet d'Emeric Cian-Grangé m'a tout de suite séduit par l'originalité de sa démarche.

 - Pourtant, ce genre de projets est toujours un peu risqué d'un point de vue commercial...

 - C'était risqué, c'est vrai. Je m'attendais à un accueil plus abondant de la part de la critique, compte tenu de son originalité. Je regrette qu'elle n'ait pas été plus présente au moment de la sortie de l'ouvrage. Cela me peine, compte tenu de la qualité du livre et du travail accompli par son auteur. Ce livre n'a pas eu l'écho qu'il méritait, mais je reste persuadé qu'il va faire son chemin auprès des céliniens et même au delà, et qu'il va devenir un livre de fonds. Même si cela va prendre plus de temps que je ne l'imaginais.

 - Pourtant, l'accueil des lecteurs était très positif...

 - C'est un livre qui a été remarqué, mais en même temps, curieusement, la critique est restée sur sa réserve, à l'exception notable du Figaro.  

 - Dans un genre différent, vous venez de publier la bibliographie mise au point par Alain de Benoist. Pas très funky comme ouvrage pourtant...

 - En effet, mais c'est un livre marquant pour les céliniens et même au-delà. C'est la bibliographie internationale de l'œuvre de Céline. Alain de Benoist a déjà prouvé à maintes reprises qu'il était un rat de bibliothèque, un maître des archives en consacrant un livre majeur sur les droites françaises. Cette bibliographie est le prolongement de ce travail et je crois que c'était important de le publier car il n'y en avait pas eu d'autres sur Céline depuis une trentaine d'années. En trente ans, il s'est passé beaucoup de choses, et il était temps d'y remédier. Comme toujours, ces grandes bibliographies sont dépassées dès leur publication, mais cette bibliographie restera un outil de référence pendant de nombreuses années.

 - N'est-ce pas une hérésie de publier une telle bibliographie sur papier alors qu'il aurait été plus simple de la mettre en ligne ?

 - Peut-être, mais je crois que rien ne remplace le livre comme objet de travail. On peut le trimballer constamment, on n'a pas son ordinateur toujours devant soi. Pour moi, le livre reste un outil à nul autre pareil.

 - Ce n'est pas un peu difficile de vendre ce genre de livres ?

 - C'est un public restreint, certes. Le livre est tiré à cinq cents exemplaires, mais je suis sûr que je vais le réimprimer bientôt.

 - Vous publiez ce mois-ci un inédit posthume de Pol Vandromme dans lequel Céline prend une place importante.

 - Pol Vandromme m'était très cher. Je n'avais lu, adolescent, que son livre sur Roger Nimier et sa Droite buissonnière, qui étaient dans la bibliothèque familiale... Je l'avais croisé très tôt dans ma vie, mais fugitivement. Par la suite, nous sommes devenus très amis et je l'ai publié pendant des années aux Editions du Rocher. C'était un homme qui a beaucoup compté pour moi, comme écrivain, comme critique littéraire, et comme ami.
  C'était un homme d'une merveilleuse érudition, jamais pédant, portant milles anecdotes et racontant avec beaucoup de verve les choses. Mais c'était surtout un styliste merveilleux. Sa façon de parler d'un livre, ou de raconter un paysage était fabuleuse. Il m'a confié son dernier essai peu de temps avant de mourir. J'aurais dû le publier au Rocher, mais les circonstances en ont décidé autrement. Effectivement, dans son dernier livre, Une indifférence de rébellion, Pol Vandromme évoque Céline, qui était un de ses écrivains-phares.

 - Vous avez co-écrit et publié un volume consacré à Roger Nimier.

 - Nimier c'est une autre de mes admirations d'adolescence. J'ai lu Le Hussard bleu à 13 ou 14 ans et après ça, j'ai tout lu et j'y reviens régulièrement. C'est un écrivain que j'aurais aimé connaître. N'oublions pas qu'il est mort à 36 ans, sans avoir eu le temps de donner la " grande œuvre " qu'il portait en lui. Mais la quinzaine de livres qu'il a laissés a marqué et continue de marquer notre époque.

 - Comme lecteur de Céline, quel livre conseilleriez-vous au novice ?

 - Moi, c'est Mort à crédit. Mais je pense qu'il faut quand même commencer par le début, et lire le Voyage au bout de la nuit. Je pense que pour découvrir un écrivain - si possible - il faut lire son premier roman, et avancer chronologiquement...

 - C'est l'éditeur qui parle ?

 - (Rires) Quand je me passionne pour un auteur, je prends le premier et je vais jusqu'au bout. Pour moi c'est la clef.

 - Y a-t-il des héritiers de Céline aujourd'hui ?

 - (Long silence) Il y a eu tellement d'imitateurs... Mais des héritiers... Audiard peut-être, Boudard, un peu, même si aucun ne touche à cette universalité célinienne. La gouaille est là, mais il n'y a pas cette grande respiration célinienne. Personne ne s'impose à mon esprit.

 - Comme éditeur, qu'aimeriez-vous éditer de Céline ?

 - Une correspondance inédite. A priori, tous les romans ont été publiés...

 - A vous écouter, on a l'impression que vous misez sur le long terme.

 - Je pense qu'un éditeur digne de ce nom doit impérativement marquer sa sensibilité et ses goûts en construisant un catalogue. Il faut aller à la découverte d'auteurs, c'est la base de ce métier. Et une fois qu'ils ont été découverts, tenter de les accompagner le plus loin possible afin qu'ils puissent s'installer et être reconnus.

 - Au quotidien, cela ne doit pas être facile...

 - Oui. A partir du moment où l'on est fidèle à une certaine exigence, cela reste très difficile, surtout quand l'on est complètement indépendant et que l'on ne peut pas s'appuyer sur un groupe, cela rend l'aventure magnifique, mais hasardeuse. On est toujours sur ses gardes...
  (Spécial Céline n°19, hiver 2015, propos recueillis par David Alliot).

 

 

 

 

 

                                                                                                                               ***

 

 

 

 

             AVEC LUCETTE C'ETAIT TOUJOURS JOYEUX ET TRES CANIN.
 

 Jean-François STEVENIN est un intime de Lucette Destouches, dont il est devenu le voisin à Meudon. Entre la vieille dame et le comédien, une vraie connivence, mais pas question, assure-t-il, du moindre projet d'adaptation cinématographique.

 Comment découvrez-vous Céline ?

 En Allemagne, en 1969. Je suis, pour la première fois, premier assistant sur un film. C'est un film allemand de Peter Fleischmann, un fou furieux. Il n'y a pas de second assistant. Equipe très réduite. Tournage fort improvisé et fantasque. Je dors trois heures par nuit, cinq mois d'affilée. Par hasard je tombe sur Nord, de Louis-Ferdinand Céline, qui vient de paraître en allemand.
  Quelques minutes avant le sommeil, chaque soir, c'est comme un bain de vigueur qui m'aide à tenir le coup et à bien relativiser mon sort plutôt privilégié finalement, vingt-cinq ans après l'Allemagne en flammes !... Plus tard j'ai lu en français. Et ses autres livres aussi. Alors là, c'était parti pour la vie !... Après, bien longtemps après, j'ai connu son épouse, Lucette Almanzor.

 Comment la rencontrez-vous ?

 Un soir je sors du cinéma Saint-André-des-Arts, à minuit. Une voiture s'arrête pile : Fabrice Luchini ! On passe deux heures à discuter debout dans la rue, on a embrayé sur Céline. Il m'apprend qu'il est en train de lire du Céline au théâtre et s'emballe : " Il faut ab-so-lu-ment que tu rencontres Mme Céline ! C'est ma dernière dimanche en matinée ! Je vous mets deux places au balcon et ensuite on rentrera à Meudon avec elle, on mangera des petits gâteaux ! " Quand le dimanche arrive, je trouve une bonne raison pour ne pas y aller... Trop d'émotions d'avance...
  Une autre fois, un copain me dépanne de sa moto (de collection !) pour aller visiter en banlieue une amie qui vient d'accoucher. Au retour l'envie me prend, pour la première fois, d'aller renifler la légendaire route des Gardes et peut-être d'apercevoir la maison du " Maîîître "... Ah c'est bien gardé ! La route est en travaux, barrée. Et retournée sur toute la longueur par les pelleteuses ! Je risque doucement la moto-bijou... et finis par dénicher le portail bleu... J'ai le c
œur qui bat, mais je ne risque pas de sonner. Je me souviens encore de la pancarte " chien méchant " avec la photo d'un chien gentil sous plastique pour la protéger de la pluie !

  Encore cent ans passent... Mai 1991. Jackie Berroyer débarque sur mon bateau, à la Bastille, et me présente son ami, le sulfureux Marc-Edouard Nabe. Je n'aime pas trop son nom pseudonyme, ni son petit air de fin Brasillach. Mais la soirée vire bien et, à un moment, nous voilà partis tous les trois sur Louis-Ferdinand Céline, et là, ça vibre à l'unisson joyeux ! Marc-Edouard connaît bien Mme Destouches et décrète soudain qu'il serait vraiment dommage qu'on ne se rencontre pas. On n'a qu'une vie. Il est très sérieux. La " fée " donnera son feu vert et une date précise pour... trois mois plus tard, en septembre !...
  La date approche. Mon fils Robinson (10 ans) est au courant. Je suis avec lui, au Portugal, où il joue dans son deuxième film. Il pressent que je vais rester et me coince : " Papa, j'ai l'impression que Mme Céline c'est important pour toi. Tu vas quand même pas t'arranger pour louper l'avion ? "...
 
... On est arrivés bien à l'heure avec Marc-Edouard et Berroyer et des gamelles d'un gros couscous acheté au resto d'en bas, histoire de nous occuper les mains. En fin de soirée, elle m'a demandé, à propos de mon envie cinématographique du livre : " Pourquoi Nord ? " J'ai bredouillé trois ou quatre trucs sur le stylisé... ça a été le début d'une belle route ensemble.

 Elle est devenue un personnage essentiel dans votre vie ?

 Absolument. Ça a commencé léger, c'était : " Stévenin, vous êtes libre mardi prochain ? Venez donc dîner. Il y aura les Untel et Untel... " Le fin cercle très fermé des amis de longue date. J'étais tout fier !... Maître François Gibault - son très fidèle cerbère, avocat, ami et biographe de Céline -, c'était un peu le tôlier, à Meudon. Il m'a bien accueilli, au début. Mais je l'ai vite appelé Gibolin, comme dans les Deschiens ! On était si différent en tout, Lucette s'amusait de nos taquineries infantiles. Les trois chiens qui faisaient le tour des invités mettaient vite tout le monde d'accord.
  Avec Lucette on n'a pas tardé à se voir de plus en plus souvent. Et à vadrouiller. C'était une expo rare de bols chinois au Bon Marché, un pot de chocolat à une terrasse de l'île Saint-Louis, où elle était née. Elle me racontait quand elle était petite, moi pareil. Tous les deux, on est enfants uniques. Comme Louis. Ça nous a sans doute rapprochés... Le centre commercial de Vélizy nous plaisait bien aussi. Elle est venue sur le bateau à Bastille.
  Des mois ont passé, et quelques années... On a voyagé. Souvent c'était Dieppe, avec nos chiens. Et avec Céline, toujours si présent. Et encore plus à Dieppe, pour plein de raisons... C'est là qu'on est allés au cinéma voir Love Streams, de John Cassavetes. Après, on a cavalé pour rentrer. Il y avait un reportage sur Robert Le Vigan en Amérique du Sud. Elle ne l'avait pas revu depuis l'Allemagne en flammes ! Sa télé était toute floue, j'en enrage encore. Mais on percevait quand même la Vigue et des bribes de sa voix, " Oh le cochon ! Il s'est déguisé en Louis, avec cette houppelande, il l'imite !... "

  Lucette avait un cormoran attitré, avec une seule patte, qui débarquait dès notre arrivée. Elle l'appelait Jonathan. Une fois nous sommes partis à Menton, où il lui restait de sa mère une chambre de bonne, là où ils avaient atterri avec Louis après l'interminable galère danoise. J'en passe bien sûr et des meilleures, qui n'en finiraient pas... Ah, le Jura aussi. Chez moi dans ma tanière bricolée depuis le tournage de mon film Passe-montagne. Le lac gelé à moins 20 avec la neige qui frise en diamants, Lucette campée au milieu, tout en noir avec une chapka.
  Avec Lucette, c'était toujours joyeux et très canin ! On se racontait nos vies jusqu'à point d'heure, bien gourmands tous les deux de ces instants privilégiés... Marc-Edouard en a fait un " roman ", publié dans la collection Blanche chez Gallimard : Lucette. Ça raconte bien et mieux. Il l'a commencé sur le bateau, le jour historique pour m
oi, où avec Claire et les enfants on a plié Bastille pour aller s'amarrer à une place précaire que j'avais trouvée vraiment par hasard (?!...) juste dans la courbe de Meudon !... face aux usines Renault et pile en bas de la ruelle aux Bœufs, où Céline boquillait vers ses malades fauchés et ses visions de Charon en furie à grands coups de ses rames vengeresses de je ne sais plus quel livre ! Il faudrait demander à Luchini. C'est trop mimi, non ?

  Que pensez-vous de ce qui est dit aujourd'hui de Céline ?

  Le discours bla-bla officiel, c'est que côté littérature, Céline, c'est un renouveau flamboyant de la langue française, l'un des plus grands écrivains de ce siècle, mais que, côté humain, c'est sûr que c'est un parfait ignoble dégueulasse... L'effet irréversible à jamais des pamphlets antisémites. Parlons-en un peu, c'est obligé, mais c'est pas facile, même en 2011 !... Si tu arrives à ravaler tes premières nausées et que tu replonges à travers les trois premières vagues bien immondes des pamphlets, après tu vogues sur des moments d'absolue frénésie paranoïaque, mais littéraire ! C'est tout le problème de trop de talent !... Céline c'est le gros lot ; l'écrivain génial et aussi le pamphlétaire hallucinogène défoncé de rages impuissantes devant la nouvelle catastrophe mondiale qu'il voit venir (Hitler-Staline)... Moi, j'ai l'intime conviction que cet écrivain médecin vivait dans la compassion et l'effroi du genre humain.
   Lui, le jeune Destouches, déjà bien rescapé de la grande boucherie de 1914, va risquer sa thèse de médecine sur La vie et l'œuvre de Philippe Ignace Semmelweis, le surdoué mais peu diplomate médecin accoucheur hongrois viennois, qui cassa la fièvre puerpérale vers 1850 et conseilla en gros à ses confrères de simplement bien se désinfecter les mains entre leurs dissections du matin et leurs accouchements de l'après-midi. L'Europe médicale ricana, il en devint fou et totalement abandonné. Jusqu'à son sursaut dingo vers l'amphithéâtre d'anatomie, où, bousculant le cercle des étudiants affairés, il se charcuta et barbouilla si vite et bien de lambeaux cadavériques que la " puerpérale " le rattrapa peu après pour une longue agonie... Le jury a dû faire une drôle de tête, car le postulant Dr Destouches avait envoyé fort, avec déjà son style de futur Céline.

  Comment qualifieriez-vous son style ?

 Libre ! D'abord bien secouer l'éventuel lecteur pour qu'il s'accroche un peu, puis le faire marrer, pour qu'il entre doucement dans la danse, et s'abandonne avec délice dans les bras de son cavalier Céline... qui ne le lâchera plus, " chroniqueur fidèle " de lui-même à travers un demi-siècle... Que du vécu à fleur d'âme... Même dans ses correspondances du jour, pas prévues pour la postérité, juste crachées du tac au tac. Chaque lettre, c'est du cash. Tout le bonhomme y est. Et aussi son destinataire !... Et c'est drôle ! Surtout les lettres à Gaston Gallimard et à Roger Nimier. Et on se marre à imaginer le vieil imprécateur usé, mais toujours jubilant, arc-bouté sur ses crayons ! C'est pour moi revigorant et me donne une énergie souriante pour torcher enfin des réponses aux administrations tracassières.

  Vous lui lisiez du Céline, à Lucette ?

 Non. Juste quelquefois... Les Lettres de prison, un bout d'Un château l'autre. On allumait un bon feu et on calmait l'infernal perroquet, successeur de l'autre Toto, celui qui cassait les crayons de Céline. Mais j'arrêtais vite, car Lucette embrayait direct, comme si c'était hier... Une profusion enjouée dont je ne peux témoigner en quelques lignes. Sauf pour dire sa spontanéité lumineuse. Et jamais une plainte, aucun attendrissement nostalgique. Et j'apprenais comment elle avait toujours protégé son mari contre lui-même, plus qu'il ne l'a jamais su. Depuis le début...
  Avec Claire, mère de mes enfants, on s'est enfin mariés. A Meudon. Officiel. Pour le soir on avait improvisé une balade en bateau sur la Seine. Lucette est venue sans prévenir, avec un cadeau, une lanterne de bateau, " pour éclairer notre chemin de vie ". On nous l'a volée peu après, j'en étais effondré, mais Lucette m'a souri : " Ce n'est pas grave mon petit. Moi on m'a tellement tout pris et même foutu le feu à la maison ! deux fois incendiée. C'était après Louis, heureusement... "
  Un soir du 15 juin, on était derrière la maison, tout en haut du terrain, avec les chiens. Nous parvenaient les effluves sonores de Johnny Hallyday, qui sonnait ses 50 ans dans un méga-concert au Parc des Princes. Elle : " Pour jouer Céline au cinéma, il serait bien lui... votre ami le chanteur. Il a le même genre d'allure un peu... western et le regard... Clint Eastwood ne serait pas mal non plus. "
 
Des anges nous effleurent dans le ciel de Meudon avec le grand Johnny pas loin, qui rugit jusqu'à nous...

  Justement, Céline est-il un écrivain cinématographique ? Comment on peut le penser en lisant D'un château l'autre, avec ce décor incroyable, tous ces détails si imagés ?

 Non ! C'est un piège ! Un leurre, comme pour Simenon, dont quasi tout a été adapté et tourné, pour peu de bons films au final. L'atmosphère, les odeurs, le vague à l'âme... Pour Céline ce serait encore plus improbable. Dans Nord, par exemple, tout est indiqué, précis, comme s'il prévoyait le tournage. Et en plus bien stylisé pour que ça ne coûte pas trop cher... Pas la superproduction délirante d'avions et de figuration massive. Baden-Baden, leur première étape ? le petit ruisseau du casino, avec un banc, une sombre suite d'hôtel où les puissants partouzent pour fêter ce 20 juillet 1944, l'attentat contre Hitler, dont le portrait officiel a été barré d'un crêpe noir et mis à l'envers. Berlin ? une poignée de petits vieux qui ramassent un immeuble bombardé en petits tas bien rangés. Un bureau photomaton-passeport, un wagon de métro. Leurs chambres à l'hôtel ? quelques mètres cubes de gravats au deuxième. Après, c'est plus au nord (et toujours à l'économie stylisée !) : leur grabat assigné, genre cachot, dans un petit coin rond du donjon, avec une meurtrière qui regarde vers l'est bien boueux, des oies grasses en bataillon serré, des orties, le salon des hobereaux infernaux très hostiles, le réfectoire austère pour le personnel, la carcasse d'un avion en plein champ, un petit cimetière huguenot abandonné et la chapelle rongée de ronces.
 Bon, bref, j'arrête ! Tout est pour moi gravé depuis si longtemps (1969) que j'ai l'impression que j'étais avec eux ! Et les soirées avec Lucette me l'ont confirmé !... Mais un jour un film ? J'y crois pas... A moins que...

  Lucette et Céline, c'est une grande histoire d'amour.

 Et qui continue toujours ! Inconditionnelle, totale... Elle m'a évoqué le début : elle, jeune danseuse travailleuse acharnée, et déjà bien cotée (Opéra, etc.), courtisée par ce médecin magnétique, qu'elle acceptait de rencontrer, entre deux entraînements, au jardin du Luxembourg. Il lui faisait manger des croissants en éructant sur la prochaine guerre toute proche, le tsunami qu'il sentait venir et prévoyait d'amplitude bien pire que celui de 1914, avec millions de morts jusqu'à l'Oural et goulags... Elle n'y entendait rien, Lucette (qui n'avait pas lu Voyage au bout de la nuit !...) Elle était toute jeune et vivait pour la danse. Pour Céline, la danse fut toujours source d'émerveillements et d'accalmies. Sa féerie à lui.
  Ainsi Lucette devint sa fée, pour l'éternité... Elle me racontait leur été 1936. Les premiers congés payés ? Non, nada !... Juste que Louis avait dû remplacer un médecin en Bretagne, pour gagner le peu d'argent qu'il fallait bien... Dès leur arrivée, il a viré les meubles astiqués du salon au garage, pour qu'elle puisse s'entraîner et danser dans un espace correct. Elle en riait encore, et comment la bonne s'est sauvée !...
  Et plus tard, en 1944, Céline a fait pareil à Sigmaringen, au-dessus de chez le maréchal Pétain et du gouvernement français en exil !... Pour qu'elle ait toujours un espace à elle pour danser, sans qu'on la dérange, guerre ou pas... Plus tard au Danemark, lui au fond d'une prison, attendant son extradition pour la France et ses tribunaux d'épuration, elle donnant ses cours de danse clandestins dans la halle aux poissons, son gros souci à lui... Bref, c'est chez Gallimard, Lettres de prison...

  Vous avez eu l'impression de rencontrer l'homme en écoutant Lucette ?

 Oui. Un genre de proximité. Mais je n'étais plus chez l'écrivain mondialement connu... ni dans ses livres. Juste en plein chez lui quand même !... Tranquille au coin du feu avec les chiens, et avec sa fée toujours lumineuse et illuminée de lui ! Elle m'a mis en prise directe avec son homme en souffrance, vraiment épuisé, mais acharné chaque jour à noircir une page blanche depuis qu'elle l'avait rencontré. Céline avait pris perpette d'écriture ! Et purgeait chaque jour la peine qu'il s'était lui-même infligée, de transmettre - le plus joyeusement possible ! - son Voyage et ses visions de notre planète bien mal barrée, à coups d'égo et de tactiques pour le pouvoir ! Plus le pognon et la religion !...
  Mais j'ai surtout rencontré cette fée moi aussi, toujours enjouée, supportant mes patauderies et accélérations un peu foutraques. Elle m'a deviné, accueilli sans aucun reproche dans certains virages de ma vie : " Mon p'tit ! je vous connais comme si je vous avais fait !... "
  Elle a aussi enchanté tous mes enfants, toujours ravis d'aller visiter cette grand-mère pas comme les autres dans son territoire magique. Pierre, elle l'a connu tout bébé et nous prédisait qu'il n'en ferait qu'à sa tête ! L'autre jour on est passé avec Salomé, elles se sont vite branchées sur la danse et sur l'avenir ! Elle l'avait initiée à ses premiers pas il y a vingt ans.
  Je lui ai souvent fait mes confidences, à Lucette. Elle jamais... juste des pointillés... des élégances de danseuse... et des sourires qui en disent long, surtout avec ses regards qui font les accents aigus ou graves.
  (Propos recueillis par Guillemette Odicino, Télérama H-S, Céline, juin 2011).

 

 

 


 

                                                                                                                                ***

 

 

 

 

           ENTRETIEN AVEC JACQUES TARDI

 Mercredi 28 janvier 2009, 11 heures du matin. A quelques mètres du cimetière du Père-Lachaise, dans une petite rue calme du XXe arrondissement de Paris, une porte anonyme ouvre sur le repaire de Jacques TARDI. De haute lutte, j'ai réussi à obtenir les coordonnées personnelles du dessinateur - vraisemblablement le secret le mieux gardé de l'édition parisienne - et décroché un rendez-vous avec lui.  C'est Jacques TARDI lui-même qui me reçoit et me conduit à son " antre " comme il qualifie son atelier.

 Sur sa table à dessin qui a vu naître les aventures d'Adèle Blanc-Sec, de nombreux ouvrages sur la première Guerre mondiale : " Un travail pour le mémorial de la Grande Guerre à Péronne " me précise TARDI. Nous nous installons et commençons une conversation à bâtons rompus de près de deux heures pour évoquer son compagnonnage littéraire avec Louis-Ferdinand Céline, écrivain que Jacques TARDI illustra par trois fois, entre 1988 et 1991.

 M. Tardi, ma première question va être très classique, comment êtes-vous arrivé à Céline ?

 C'est à cause de mon père ! Il avait lu Mort à crédit lors de sa sortie en 1936 et m'en avait parlé. Il trouvait ça très bien. Il me racontait qu'il y avait beaucoup de gros mots dans ce livre, et me décrivait le voyage en Angleterre, où tout le monde se vomit dessus... Il se souvenait de ce passage qui l'avait beaucoup fait rire. A cette époque (j'avais 17 ans) je ne connaissais pas Céline, mais ces discussions m'ont donné envie de le lire. Je me suis rendu dans une librairie, et j'ai acheté Mort à crédit dans l'édition du Livre de poche, avec l'illustration de Fontanarosa en couverture. Et je n'ai pas été déçu... Ce livre a été une révélation pour moi. Quel chef-d'œuvre ! J'ai été emballé car j'y retrouvais mon milieu familial. Ensuite j'ai acheté en librairie ses autres romans. Je découvrais un grand écrivain, et à ce moment-là, je ne connaissais pas son parcours politique. J'ignorais tout des pamphlets. A aucun moment, je me suis méfié de ce que je lisais, après tout, c'était en vente libre, chez le libraire... Ce n'est que plus tard que j'ai découvert la face sombre du personnage.

 Le contexte de Mort à crédit ne vous était pas inconnu ?

 Absolument, il y avait une identification très forte. En lisant Mort à crédit je retrouvais l'ambiance familiale. C'était très agité à la maison. Mon père était gérant d'une station-service ; pendant toute ma jeunesse, j'ai connu les peurs irréelles qu'engendre la tenue d'un commerce ; l'angoisse du " terme " à payer ; mon père qui n'arrêtait pas de gueuler... Mon père qui disait tout le temps : " Tout coûte cher ", " T'es un bon à rien ", etc. Ma mère qui promenait toujours ses maladies, exactement comme celle de Ferdinand dans le livre... Et en plus on a eu ma grand-mère un temps à la maison... Mort à crédit c'était exactement ça... Quand, dans ce livre, Céline écrit qu'il  n'a " jamais eu le temps de se torcher tellement qu'il fallait faire vite " c'est tout à fait vrai. Avec ma famille, c'était pareil, il y avait toujours quelque chose à faire. Jamais le temps de s'arrêter...

 Comment avez-vous été amené à illustrer Céline ?

 C'est le contexte familial qui m'a incité à travailler sur Mort à crédit, quant au Voyage au bout de la nuit, inutile de vous dire l'intérêt que je portais sur la Première Guerre mondiale. Il y a la banlieue aussi... J'avoue que le passage africain, chez Ford à Détroit, m'ont moins intéressé. Mais une fois qu'on est parti, on ne peut pas faire l'impasse sur tout ça.

 Pourquoi avoir choisi l'illustration, et non pas la bande dessinée ?

 En fait, il y avait plusieurs solutions. Au début j'avais envisagé d'adapter Céline en bande dessinée, mais le gros problème c'est qu'il aurait fallu écrire des dialogues. C'était quand même un risque de faire parler Bardamu après Céline. Le résultat final aurait été nettement moins bon que l'original. J'ai abandonné cette possibilité. Après, j'avais envisagé de faire un portfolio, mais ce n'était pas satisfaisant. Cela aurait limité au niveau des dessins. On aurait eu une illustration par chapitre ou par séquence... C'était pas la bonne façon d'aborder le sujet. Les textes de Céline sont très riches en situations, en ambiances, en personnages... Ça ne pouvait pas coller à l'intensité de l'œuvre. Il ne restait plus que l'illustration.

 Cela a été facile de convaincre les éditions Futuropolis ?

 J'ai proposé d'illustrer le Voyage au bout de la nuit à Etienne Robial, mais le projet de lancer une collection de romans illustrés a été rapidement abandonné. Peu de temps après, les éditions Futuropolis ont été rachetées par les éditions Denoël, filiale des éditions Gallimard. On était désormais dans la maison, et c'était plus facile à partir de ce moment-là de remettre en chantier ce projet. Sur ce dernier point, nous avons pu compter sur le soutien constant d'Antoine Gallimard, qui a tout fait pour que ce projet existe. Restait à convaincre l'ayant-droit de Céline...

  Vous pouvez nous raconter ?

 Pour ce projet, j'ai été mis en contact avec Me Gibault - l'avocat de Lucette Destouches, veuve de l'écrivain -, son accord était indispensable. Dès le début, il était hors de question d'adapter Céline en bande dessinée. C'était niet. Le projet, c'était d'illustrer Céline, donc on a abandonné l'idée. On n'en a plus parlé. Je sentais bien qu'ils avaient un petit peu peur, car venant de la bande dessinée, ils craignaient que je dessine des Schtroumfs dans les marges du roman, etc. Alors, j'ai carrément passé un examen ! J'ai commencé à dessiner le premier chapitre, le départ à la guerre, Bardamu sur le bord de la route, etc. Avec Me Gibault, on est montés à Meudon, dans la maison de Céline et j'ai présenté mes dessins à Mme Destouches qui a donné son accord. A partir de ce moment-là, j'ai eu le feu vert pour continuer. Voilà comment ça c'est passé, mais dès que j'ai eu l'accord de l'ayant-droit, je me suis senti beaucoup plus à mon aise pour mener ce projet à bien.

 Le projet est désormais lancé, arrive l'heure des choix. Quand on compare votre travail avec ceux qui vous ont précédé, on est frappé par le nombre et l'abondance des dessins. Pouvez-vous expliquer votre choix ?

  Dès le départ j'ai opté pour un travail surchargé. J'ai voulu un maximum de dessins afin de mettre le texte en valeur. Pour illustrer Céline, ce n'est pas possible de faire deux dessins par chapitre ! Il y a tellement de personnages, d'action, d'emmerdes... L'œuvre de Céline est très dense. C'est un foisonnement bordélique... Il charge, il en rajoute, il radote, il exagère. Il fallait que les dessins accompagnent le texte. C'était pas possible de se contenter de une ou deux illustrations par-ci, par-là... Une page de Voyage au bout de la nuit est si riche qu'elle offre au moins quinze possibilités d'illustrations différentes. Il faut faire un tri, il faut faire un choix. J'ai fait beaucoup de dessins pour tenter d'attraper toutes les chances qui m'étaient offertes, et je ne voulais pas en rater une... Malgré tout, je suis certainement passé à côté de différentes possibilités pour montrer les choses. C'était inévitable. C'est pour cela qu'il y a beaucoup de dessins. Et puis, quand Céline écrivait, il ne s'économisait pas, j'ai décidé de le suivre... D'y aller à fond.

 Certains vous ont reproché de trop coller au texte, de ne pas " réellement " illustrer Céline.

 Normalement, un illustrateur tourne autour du sujet, s'exprime en parallèle du texte. Il dessine sa vision de l'œuvre et cherche des astuces graphiques... C'est le point de vue de l'illustrateur... Faire le malin en quelque sorte. En ce qui me concerne, je n'ai pas voulu faire ça. Mes illustrations sont volontairement répétitives, redondantes avec le texte pour mieux faire ressortir les ambiances, la mesquinerie des personnages... C'est tout ça Céline ! Bien évidemment, cette démarche s'est affinée en cours de route. Mais l'objectif était de mettre en valeur toutes les ambiances, l'Afrique, l'Amérique, le retour en banlieue... Mort à crédit c'était le même principe d'illustration.

 Comment avez-vous travaillé la mise en pages du texte et des images ?

 Futuropolis avait demandé à Gallimard la composition du Voyage au bout de la nuit dans la collection " Folio ". On s'est retrouvé avec de longs rouleaux de texte, et j'ai fait la maquette à partir de ça, avec des ciseaux et de la colle. Je distribuais les textes et les images en fonction du sujet traité. Quelquefois j'étais obligé de repatiner le tout pour que l'ensemble tombe bien comme il faut. Le texte devait s'arrêter à un point, et on ne peut pas commencer une colonne avec une ligne seule... Par moments, je devais recadrer l'image pour éviter de trop décaler le texte ; tout en essayant de créer un rythme de lecture.

 Un travail de titan !

 C'était très artisanal. L'informatique et la publication assistée par ordinateur n'étaient pas aussi développées que maintenant. Récemment, Futuropolis a réédité Mort à crédit avec une nouvelle couverture, et ils voulaient refaire la maquette. J'ai répondu : certainement pas !

 Et c'est vous qui avez fait la maquette ?

 La maquette, c'est moi qui l'ai faite, pour la simple raison qu'un maquettiste aurait fini par m'imposer un format d'image. Moi les images elles sont toujours en fonction du texte, elles sont à côté, on ne va pas les chercher... Il n'y a rien de plus irritant dans un livre illustré, un livre de photographies par exemple, d'avoir une photo avec un numéro en dessous et d'aller chercher la légende à l'autre bout de l'ouvrage. C'est quand même beaucoup plus pratique de l'avoir sous la photo. Quelquefois, dans certains livres, l'illustration est quelques pages plus loin, elle n'est pas en face du texte. Je trouve ça irritant. Mon principe de maquette c'est des images moyennes qui vont se succéder, un petit peu façon bande dessinée. On est dans la même situation. On trouve les personnages avec différentes attitudes, ensuite des pleines pages, des doubles pages pour essayer qu'il y ait une espèce de rythme. Mais il fallait aussi retomber sur nos pieds car on avait un nombre de pages limité.

  Au début cela n'a pas dû être facile de concevoir la maquette ,

 Pour le Voyage au bout de la nuit, il y a eu de nombreux tâtonnements. A un certain moment, il y avait une page avec trop de culs -de-lampe, alors, je rééquilibrais tout ça. J'en supprimais, etc. L'idée était quand même d'avoir une page agréable à l'œil, bien qu'ayant opté pour un travail surchargé. Mais les hésitations étaient aussi dans le dessin. Par exemple, il fallait donner un visage à Bardamu, ce qui n'était pas simple. J'ai fait des essais, puis je suis retourné sur le type de personnage assez commun, genre " Brindavoine " que j'aime bien dessiner. Au total, j'ai passé près d'un an sur le Voyage au bout de la nuit, et à peu près autant sur Mort à crédit, même si, pour ce dernier, c'était plus facile. J'avais l'expérience du précédent.

  Quel laps de temps entre chaque livre ?

 Je les ai enchaînés coup sur coup, les trois-là...

  Ce qui est frappant, quand on voit votre maquette, c'est l'expression de certains croquis.
 
 Pour les premières pages de Voyage au bout de la nuit, j'ai fait des lavis très proches de la réalité. Comme c'était la première fois, avec Futuropolis, que nous abordions un tel projet, il fallait faire des dessins et une maquette assez proches du résultat final. Après, je me suis contenté de faire des croquis pour figer les emplacements, donner des indications sur les situations où les caractères que je souhaitais illustrer. Pour moi, les croquis sont toujours plus expressifs. C'est plus vivant, c'est jeté. Les traits sont plus marqués, les expressions sont plus fortes. Quand on passe au définitif, forcément, ils perdent en fraîcheur. Et c'est également valable pour un peintre. Quand on regarde les croquis des grands peintres, ils sont plus intéressants que leurs toiles. C'est pour cela qu'à la fin, je me contentais de donner des indications, afin de garder la fraîcheur des expressions pour le dessin fini.

  En plus de vos dessins des petites vignettes parsèment le texte. Pouvez-vous expliquer ce choix ?

 C'est volontaire. J'ai souhaité parsemer les pages de nombreux petits culs -de-lampe. Pour moi il s'agit d'une ponctuation supplémentaire du texte. Dans l'absolu, il n'y en a pas besoin, mais c'est comme cela que je les ai envisagés. Comme les illustrations collent au plus près du texte, il fallait aussi une forme de ponctuation pour la respiration des images.

  Pendant la conception du projet, avez-vous eu des consignes ? des interdits ?

 Non ! J'ai eu une totale liberté dans mes choix et mes dessins.

  Et les relations avec votre éditeur pendant ce temps-là ?

 Mon éditeur était comme tous les éditeurs du monde ! Une fois le projet en chantier, il fixe une date de livraison, il faut que cela se termine, il faut rendre le travail (rires). A un moment, Futuropolis me demandait de faire sept dessins par jour pour activer les choses, gagner du temps. Là, j'ai dit non. Ce n'était plus du dessin, mais l'usine... Je travaille à mon rythme.

  Existe-t-il des dessins inédits de vos adaptations de Céline ?

 Il en a existé. Mais parce qu'ils étaient mauvais, ratés, inaboutis, ou insatisfaisants, ils ont fini dans la corbeille à papier...

  Et des dessins retoqués ?

 Non, puisqu'une fois la maquette globale validée, je réalise le dessin en fonction de la place qui lui est allouée. Donc pas de dessins en trop, ni de dessins retoqués.

  Verra-t-on un jour d'autres romans de Céline illustrés par TARDI ?

 Non ! ça y est, j'ai fait le tour. Les trois titres qui m'intéressaient c'était le Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit et Casse-pipe. Chacun de ses romans traite un sujet qui me passionne ; la France des années 1900-1930, la guerre de 1914-1918, la banlieue... Dans mon esprit, les derniers romans de Céline sont moins riches. Ils sont moins délirants, ils m'intéressent moins. Et puis si je dois illustrer D'un château l'autre, ça me pose des problèmes de documentation... Les véhicules, les uniformes, la fuite vers Sigmaringen, etc. Et dans les derniers romans de Céline, il y a des personnages réels comme Le Vigan. Ça m'embête de faire des portraits, je préfère créer. De ce point de vue, Mort à crédit c'était tout bon pour moi ! Tout se passe à Paris avant la guerre de 1914 ! Mais au moment où je travaillais sur Céline, l'autre titre auquel j'avais pensé c'était Guignol's band.

  Verra-t-on alors Guignol's band illustré par TARDI ?

 Je ne peux pas vous dire que je le ferai un jour... Là je suis parti dans d'autres directions. Non, je ne crois pas revenir sur les illustrations de Céline.

  Et illustrer d'autres auteurs ?

 Je ne pense pas illustrer d'autres livres. Quand on illustre un auteur, on s'immerge totalement dans son œuvre. Pour illustrer Céline, j'ai bien dû lire tous ses romans une vingtaine de fois. On est pris par le rythme, les personnages... Et quand je travaille sur la maquette, la lecture se fait ligne par ligne... L'investissement personnel est très lourd. Après un tel travail sur un grand écrivain comme Céline, il faut littéralement se désintoxiquer... Pendant des mois, je n'ai pas pu ouvrir un de ses livres. Et après avoir travaillé de façon intensive sur les romans de Céline, tous les autres auteurs deviennent d'une fadeur épouvantable. C'est pourquoi je ne souhaite pas illustrer d'autres auteurs.

 Quand paraît Voyage au bout de la nuit par les éditions Futuropolis, l'accueil est plutôt bon.

 Quand l'édition illustrée de Voyage au bout de la nuit sort en librairie en octobre 1988 il y avait deux tirages. Le premier tirage était broché, destiné à la librairie. Et le deuxième - cartonné celui-là - était destiné aux bibliophiles. Le premier tirage n'était pas très important, 3000 exemplaires environ, et ils sont partis tout de suite. Devant ce succès, les éditions Gallimard ont décidé la réimpression de la première édition. Mais en attendant qu'elle soit imprimée, Gallimard a décidé de mettre en vente en librairie l'édition reliée, beaucoup plus chère. On nous a reproché une " manœuvre commerciale ", de faire du fric sur le dos des lecteurs... Alors que j'y étais pour rien ! Au final, on a dû vendre 20 000 exemplaires de cette édition de Voyage au bout de la nuit. Après ce succès, on a fait Mort à crédit dans l'enthousiasme.

  Justement, en 1991, pour Mort à crédit l'accueil était moins enthousiaste.

 Globalement, Mort à crédit à moins bien marché que le Voyage au bout de la nuit. Je pense qu'il n'y avait plus l'effet de la nouveauté. La maquette était à peu près la même, l'aspect physique du livre était identique, la couverture idem. Et à mon avis le lectorat de Mort à crédit est plus restreint. Pour le grand public, Céline c'est l'auteur de Voyage au bout de la nuit, même si je considère que Mort à crédit est supérieur...

  Quand on évoque Céline surgit immédiatement la question de son antisémitisme. Avez-vous été confronté à ce dilemme ?

 Je me suis posé la question avant de commencer à travailler sur le projet. Mais je me suis dit que les gens ne seraient quand même pas suffisamment cons [sic] pour ne pas se rendre compte que j'avais illustré Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit qui sont reconnus, il me semble, comme des romans grandioses, voire fondateurs de la littérature française du XXe siècle... Céline ayant fait énormément de petits, il faut bien le reconnaître... Je me suis dit que les gens se rendraient compte que j'avais illustré Voyage au bout de la nuit et non pas Bagatelles pour un massacre.

 Vous a-t-on reproché d'avoir illustré Céline ?

 A partir du moment où l'on apprécie Céline, pour un certain nombre de personnes, on devient suspect. Ça, j'y ai pas coupé... Certaines critiques n'étaient pas franches, pas directes. Je n'ai jamais été traité d'antisémite, on n'a jamais écrit noir sur blanc que j'étais antisémite... Mais c'était des remarques du genre " Vous aimez Céline, donc... " Ces réflexions m'ont quand même un peu peiné... Il y a quelques années, j'ai reçu ici un journaliste suisse pour un entretien et l'on évoque mes différents travaux. A un moment on arrive à Céline et au Voyage au bout de la nuit. Je dis au journaliste : " Bon, vous êtes intelligent, vous n'avez pas besoin que je vous explique pourquoi j'ai illustré Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit... " Le journaliste me répond : " Non, non, non, pas besoin bien sûr... " Et quand je reçois l'article, je lis " Jacques TARDI illustre l'antisémite Céline ". Même si il n'y avait aucune allusion directe, c'est assez désagréable de retrouver " TARDI " et " antisémite " sur la même ligne... Mais à un moment l'amalgame est hélas inévitable. En ce qui me concerne, mon admiration pour Céline est strictement littéraire, les pamphlets m'emmerdent profondément. Ce que je reproche à Céline c'est d'avoir laissé en friche Casse-pipe, qui aurait certainement été un grand roman, pour écrire ses pamphlets immondes.

 D'après vous, d'où viennent ces blocages vis-à-vis de Céline ?

 Ils viennent de la mauvaise réputation politique de Céline. Certaines personnes ne lisent pas son œuvre, mais ils le jugent hâtivement d'après son parcours idéologique. Si vous voulez, il y a une idée simpliste qui veut que le talent, on ne l'accepte pas s'il est placé du mauvais côté, et dieu sait si Céline s'est placé du mauvais côté... Mais c'est son problème ! Ce serait simple si le talent se trouvait à gauche ! Ce serait parfait, on n'aurait pas à se poser de questions... Nous avons un homme de gauche en face de nous, il aurait obligatoirement du talent... Ce n'est pas toujours le cas ! Il y a des sacrés ringards à gauche... Et ça, ça passe pas.

 Mais si il y a des blocages, Céline est entièrement responsable de cette situation. Avec ses pamphlets, il s'est foutu la gueule en l'air, avec une image de marque détestable. Il ne faut pas oublier qu'en 1932, le Voyage au bout de la nuit était considéré comme un roman populaire, un roman " communisant ". Pour moi, quand Céline écrit Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, il met de l'eau dans son vin, il n'y a pas d'allusion directe. A mon avis Céline n'a pas basculé brutalement dans l'antisémitisme en 1937, il l'était depuis toujours. Quand on lit L'Église, qui est une ébauche de Voyage au bout de la nuit, il y a un antisémitisme évident. C'est pourquoi je considère que ses premiers romans sont " fréquentables ", car il n'y a aucune trace apparente d'antisémitisme ; mais le personnage lui, est hélas " infréquentable ".

  On dit souvent que Céline est un " anarchiste de droite ".

 Par bien des aspects, Céline était aussi un anarchiste, même si je n'aime pas cette expression " d'anarchiste de droite ".

  Vos dessins sont devenus tellement emblématiques que vos dessins illustrent même les couvertures des œuvres de Céline en poche ?

  Avant même de faire le projet avec Futuropolis, on m'avait proposé d'illustrer les couvertures de Céline. Puis ça été refusé... Le directeur de la collection " Folio " trouvait mes dessins trop sombres, trop tristes, qu'on n'allait pas en vendre... (rires). Mais après le succès de l'édition illustrée de Voyage au bout de la nuit, Gallimard a tenté de rattraper le coup. Ils voulaient que je ramène mes illustrations. Je me suis fait un peu tirer l'oreille... Après tout ils étaient toujours aussi noirs... Puis j'ai accepté. Mes dessins illustrent toujours les couvertures de Céline. Le directeur de la collection " Folio " a duré moins longtemps qu'eux... Je ne me suis pas privé de lui dire d'ailleurs...

 M. TARDI, après vous, plus personne n'a essayé d'illustrer Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Vous savez pourquoi ?

 (long silence) Vous savez ce que disait Céline : " J'écris pour que les autres ne puissent pas écrire après moi " Eh bien, je pourrais reprendre cette formule : " J'illustre Céline pour que les autres ne puissent plus le dessiner après moi ... " (rires)

 Céline disait aussi cela pour le cinéma...

 Oui, et je pense que si Céline n'a pas encore été adapté au cinéma c'est exactement pour les mêmes raisons que j'ai évoquées tout à l'heure pour la bande dessinée. Si un réalisateur veut adapter Céline au cinéma il sera obligé de faire des dialogues, qui seront moins bons que le roman, et forcément, la puissance du texte disparaîtra. Mais on peut considérer que le film a été fait, et que l'on retrouve des adaptations du Voyage au bout de la nuit dans de multiples séquences de plusieurs petits films. Si l'on regarde bien certains films, l'influence de Céline est perceptible.

 Dans Panique de Duvivier, il y a une place avec des forains et un " stand des nations ", comme dans le Voyage au bout de la nuit. Dans Les Portes de la nuit, il y a des scènes qui se passent en banlieue, on retrouve la mesquinerie des gens... idem dans Pépé le Moko et Carnet de bal, qui ont des ambiances très céliniennes. Si l'on met bout à bout ces extraits de film, on retrouve l'œuvre de Céline.

  M. TARDI, je vous remercie pour cet entretien. Pour conclure, avec le recul, avez-vous des regrets vis-à-vis de votre travail sur Céline ?

  On a toujours des regrets. Je trouverais cela dramatique d'être satisfait de son travail, de se dire que c'est merveilleux ce que l'on a fait... Avec le recul, je me dis que de la première à la dernière illustration, j'aurais pu faire mieux.
    (Propos recueillis par David ALLIOT, BC n° 316, février 2010).

 

 

 

 

 

                                                                                                                                    ***

 

 


 

 

             RENCONTRE AVEC HENRI THYSSENS

 Les retrouvailles ont lieu dans une brasserie au cadre rétro, située près de la Grand-Place de Bruxelles, au cœur des Galeries Saint-Hubert. De retour d'un séjour aux Etats-Unis d'Amérique, Henri Thyssens est prolixe sur le sujet qui nous intéresse tous deux. Rien d'étonnant à cela : il est sans nul doute celui qui connaît le mieux la personnalité et l'œuvre éditoriale de Robert Denoël.

 Au lieu de lui consacrer un livre, il a opté pour un site Internet - www.thyssens.com - entièrement voué à celui qui fut l'éditeur de Céline de 1932 à 1944. Cette réalisation constitue une réussite sans équivalent appelée en outre à s'enrichir durant les années à venir.

 Conversation à bâtons rompus avec ce libraire liégeois qui a consacré plus de trente années à étudier la vie et l'œuvre de son célèbre concitoyen disparu tragiquement le 2 décembre 1945.

 Quand as-tu commencé à t'intéresser à Robert Denoël et qu'est-ce qui t'a amené à travailler sur lui ?

 Au début des années 70, mon vieil ami l'éditeur Pierre Aelberts, qui l'avait connu, me raconta son histoire. Elle finissait mal. J'ai voulu savoir pourquoi.

 Le fait que tu sois, comme lui, d'origine liégeoise a-t-il joué un rôle quant à ton intérêt pour la destinée de cet homme ?

 Probablement. Mais c'est surtout sa fin tragique qui posait question.

 Sur quels aspects tes recherches ont-elles porté et quelles ont été les différentes étapes de ce travail ?

 Aelberts pensait que les communistes l'avaient exécuté, à cause de ses idées ou à cause de ses publications. J'ai voulu connaître les deux.

 L'hypothèse formulée par Aelberts n'était pas la seule, en fait. Quelles sont celles qui ont été envisagées à l'époque ?

 La famille Denoël penchait pour une affaire politico-affairiste. Personnellement, je n'avais aucune opinion préconçue. Mais une fois qu'on connaît le dossier, on ne perd plus de temps avec d'improbables rôdeurs.

 A quelles difficultés as-tu été confronté au cours de cette recherche ?

 Dès 1974, j'ai rencontré Pierre Denoël, son frère cadet. A cause de lui, aucun membre de sa famille n'accepta de me recevoir : on me soupçonnait de vouloir, pour d'inavouables motifs, remuer un passé douloureux. Sauf Cécile, la veuve de l'éditeur, qui m'accueillit chaleureusement.

 Quels sont les témoins de la vie de Robert Denoël qui t-ont le plus impressionné, dans un sens ou dans l'autre ?

 Jeanne Loviton : une noire égérie, extrêmement séduisante et inquiétante. Il n'y avait pas un mot qui ne fit l'objet d'un calcul, pas un geste qui n'aboutît à une pose - j'étais, après chaque visite, soulagé de quitter son immeuble de l'avenue Montaigne, et pressé d'y retourner.

 Pourrais-tu expliciter cette réaction ambivalente ?

 Son intelligence était redoutable, sa parole aussi : elle me fascinait, et m'effrayait un peu. Mais je ne pouvais m'empêcher d'y retourner : un mot, une confidence, lui échapperaient peut-être. J'étais jeune.

 Et Cécile Denoël ?

 Cécile était malade depuis longtemps, mais ses souvenirs (et ses convictions) étaient intacts. Elle m'a beaucoup aidé, sans se soucier des ukases de la famille Denoël. Après sa mort, son mari, Albert Morys, en a fait autant. C'était très méritoire.

 C'est elle, je crois, qui t'a signalé l'existence du texte de la pièce Progrès qu'elle détenait ?

 Oui, elle m'a montré ce tapuscrit inédit lors de ma première visite, en 1977. Il était à vendre ; je n'avais pas les moyens de l'acheter. Je l'ai signalé à Jean-Pierre Dauphin. Il s'est rendu chez elle peu après avec Henri Godard, a négocié l'affaire, et publié le livre au Mercure de France. Il avait fait une belle trouvaille.

 Quel genre d'homme était Robert Denoël ? S'il fallait en faire un bref portrait psychologique, qu'y aurait-il à dire ?

 Un homme extrêmement complexe, à la fois dominant et dominé, refoulé et exubérant, rieur et angoissé, un vrai derviche. Louise Staman a, dans son livre, cité le mot de Céline qui qualifiait Denoël de " zèbre ", en rappelant que ce charmant animal a la faculté de se camoufler au milieu de ses semblables grâce à ses rayures changeantes.

 En quoi ses origines familiales et sociales expliquent-elles en partie la trajectoire qui fut la sienne ?

 Il n'a vécu que pour la littérature. Déçu par Liège, où il n'en a pas trouvé digne de lui, il s'est tout naturellement tourné vers Paris. Un certain atavisme, probablement (son grand-père était avocat et écrivain), et un besoin furieux de quitter un milieu familial conventionnel, où il était en conflit permanent avec son père, expliquent en partie son itinéraire.

 Robert Denoël était aussi un lettré et s'est essayé à l'écriture. Quel regard portes-tu sur ses écrits littéraires ?

 Il a écrit toute sa vie, sans jamais trouver l'inspiration, alors qu'il détectait admirablement le talent des autres : c'était un vrai éditeur. Mais il excellait dans la critique littéraire. Max Jacob notait en 1943 : " Le seul critique littéraire que nous ayons c'est Denoël : ses " Vient de paraître " sont des chefs-d'œuvre de justesse et de justice. "

 Hormis des articles de critique littéraire, qu'a-t-il laissé ?

 Des nouvelles assez anodines dans les journaux et revues belges, au cours des années 20. Mais il n'a jamais cessé d'écrire, jusqu'à sa mort : des nouvelles, toujours aussi anodines. Elles sont restées inédites.

 Pour quelle raison n'as-tu jamais rédigé une biographie de ce personnage ? Sont-ce les circonstances de son assassinat qui rendent la chose tellement épineuse ?

 Bien entendu. Un jugement a été rendu en juillet 1950 qui fait l'impasse sur la question. Impossible de le remettre en cause sans risquer de procès. Comment écrire une biographie complète dans ces conditions ?

 Peux-tu rappeler précisément la teneur de ce jugement de 1950 ?

 En fait, c'est un non-lieu qui a été prononcé, le 28 juillet 1950, par la Cour d'appel de Paris. Cela signifie que si l'on disposait aujourd'hui de faits nouveaux concernant le meurtre, on pourrait, très théoriquement, obtenir la réouverture de l'enquête. Ce n'est pas le cas pour l'arrêt définitif concernant sa succession, prononcé le 13 décembre 1950 par la même juridiction.

 Quels sont les éléments qu'a apportés le livre de Louise Staman ? En quoi a-t-il fait progresser la connaissance du dossier ?

 Louise a eu accès à un dossier de police extrêmement délicat, et n'a pas eu peur de s'en servir. L'édition américaine de son livre contenait des affirmations audacieuses que ses traducteurs français ont supprimées, par peur des procès.

 En quoi consistait ces affirmations audacieuses ?

 Louise mettait en cause Gaston Gallimard : selon elle, il aurait peut-être trempé dans l'attentat des Invalides, voire même l'aurait commandité, avec d'autres éditeurs.

 Les circonstances de son assassinat demeurent mystérieuses mais que peut-on affirmer avec certitude aujourd'hui ?

 Il y eut trois enquêtes de police : la première conclut au crime crapuleux. La deuxième aussi, mais n'excluait pas la présence possible, aux Invalides, " d'une tierce personne dont Mme Loviton tairait le nom " et qui serait le meurtrier. La troisième conclut à un assassinat à la suite d'une discussion concernant le " dossier noir " constitué par Denoël, et qui mettait en cause d'autres éditeurs. Cette version mettait à mal la version de Jeanne Loviton : Denoël allait à un rendez-vous, qui se transforma en guet-apens.

 Sur ton site, tu indiques que l'agenda Hermès de Denoël constituait " la seule pièce à conviction dont disposait la partie civile pour convaincre la justice que l'éditeur avait, avant sa mort, brassé des affaires d'édition très importantes, et qu'on ne pouvait prétendre, comme le faisaient Mme Loviton et ses amis, qu'il n'avait d'autre fortune que les 12 000 francs retrouvés dans son portefeuille. " Qu'est devenu cet agenda ?

 L'agenda se trouve, j'imagine, au greffe du tribunal de Paris. Cécile Denoël en avait tiré une copie photographique très fidèle, dont elle m'a confié un exemplaire. Je l'ai déposé, avec mes autres dossiers Denoël, à la BLFC, dont les archives ont été versées à l'IMEC. Un dénommé Derval, qui gère le fonds Denoël, m'a fait savoir que l'ayant-droit de Robert Denoël avait accordé une " exclusivité de recherche " à la dame qui est payée pour rédiger une biographie de l'éditeur. Le calepin n'est plus accessible, même pour moi ! Dommage, car le document est d'un grand intérêt.

 Céline apparaît comme un auteur sans beaucoup de scrupules face à son éditeur mais Denoël lui-même fut-il sans reproches à l'égard de son auteur vedette ?

 Céline a fait et défait les Editions Denoël. La maison a pris son essor grâce à lui, puis elle a subi ses exigences déraisonnables ; chaque nouveau contrat lui était prétexte pour réclamer des avantages supplémentaires. Il a saigné la trésorerie pendant toute sa carrière chez Denoël. L'éditeur, qui n'était pas en position de refuser, méprisait cette avidité mais plaçait le génie de l'écrivain au-dessus de tout : pas une fois il ne l'a lâché.

 Mais Céline avait-il vraiment conscience de mettre en péril l'existence même des éditions Denoël ? Il aura un comportement assez semblable avec Gaston Gallimard qui disposait, lui, d'une solide assise financière...

 Céline ne pouvait ignorer que Denoël avait de grosses difficultés financières, en 1936-1939, par exemple, puisqu'il l'a écrit à tous ses correspondants, en forçant même le trait : " Denoël en faillite, qui ne me paye plus ", etc. Il était hanté par la " peur de manquer ".

 Denoël était assurément un éditeur dans l'âme mais ses prises de position (je songe notamment à l'article sur Céline qu'il signa dans Le Cahier jaune) étaient-elles uniquement opportunistes ? En d'autres termes, était-ce ou non un homme de conviction, avec des idées politiques relativement précises ? Et partageait-il les idées de Céline ?

 Denoël s'engageait trop, il se croyait moralement obligé de soutenir ceux qu'il publiait. Son article du Cahier jaune et les interviews qu'il a données à propos de sa collection " Les juifs en France " sont, à mon avis, opportunistes. Seule comptait la survie de sa maison d'édition. Ses convictions personnelles étaient tout autres. Il publiait des auteurs juifs, avait des amis juifs, des maîtresses juives - dont certains ont témoigné à son procès en juillet 1945. Un " zèbre " de l'édition.

 Denoël était-il plus coupable que ses confrères parisiens ? Qu'avait-il essentiellement à se faire pardonner ?

 Il était plus coupable que les autres puisqu'il avait eu du succès, qu'il était un homme libre et qu'il était Belge. Mais si on examine son catalogue, on trouve peu d'ouvrages compromettants : cinq ou six sur quelque 300 volumes publiés entre 1940 et 1944. Seulement, parmi ces quelques livres-là, il y a Les Décombres, un des plus gros succès de l'Occupation, et les rééditions des pamphlets de Céline, faites à sa demande, rappelons-le.

 Quelle fut véritablement son attitude sous l'Occupation ? Etait-elle ambiguë ?

 On a mis en cause sa duplicité : un coup pour Rebatet, un coup pour Triolet. Mais on oublie qu'Elsa Triolet n'a jamais été inquiétée jusqu'en 1944 : c'est un article intempestif des Lettres françaises clandestines, à propos du Cheval blanc, qui a attiré sur elle l'attention des autorités françaises. Ses livres se sont vendus durant toute l'Occupation. Denoël écrivait, début 1937 : " Je continue à publier communistes et royalistes avec plaisir et sans aucun sorte de cynisme. " Seul comptait le talent, et il a maintenu cet adage jusqu'au bout. On a vu, après la Libération, ce que donnait l'édition idéologiquement correcte...

 Si on compare, par exemple, son activité sous l'Occupation avec celle de Bernard Grasset, que peut-on dire ?

 Que Grasset s'est, lui, vraiment engagé dans la collaboration, et pas seulement par les livres qu'il publiait. Il allait au-devant des exigences de l'occupant.

 Sait-on si Denoël a, comme Gaston Gallimard, " raté " certains auteurs qui lui avaient soumis leurs manuscrits ?

 Personnellement, je n'en connais pas, mais il a dû commettre des erreurs de jugement. Si l'on disposait des archives de sa maison, on pourrait mieux apprécier ses refus éditoriaux. 

 Connaît-on maintenant la ou les raisons pour lesquelles Céline n'obtint pas le Goncourt en 1932 ?

 La raison en est purement commerciale : à cette époque, la maison Hachette faisait et défaisait les grands prix littéraires. Le roman de Céline était publié par un éditeur indépendant, qui refusait de lui céder la distribution de ses livres. Si le Voyage avait eu le prix, Hachette aurait dû acheter, comptant, des milliers d'exemplaires. Avec celui de Mazeline édité chez Gallimard, dont le trust vert avait la distribution, rien de tel : un dépôt à six mois, sans bourse délier. Il suffisait donc de s'assurer du vote de l'un ou l'autre juré. En l'occurrence, ce sont deux Belges, les frères Boex, dits Rosny, qui firent l'affaire.

 La relation que Céline eut avec Denoël apparaît assez ambiguë. De la défiance, parfois du mépris, mais aussi de l'estime et même de la considération, semble-t-il. Est-ce exact ?

 Il semble que l'estime est venue après la mort de l'éditeur. Durant treize ans ce furent plutôt des rapports de force. D'ouvrier à épicier, si l'on veut. Ce qui me frappe, c'est son manque de reconnaissance pour tous les efforts de Denoël en sa faveur. Quand il accepte Voyage, après trois refus ailleurs ; quand il défend Mort à crédit alors que la presse l'éreinte ; quand il prend parti en faveur de ses pamphlets, alors que rien ne l'y oblige ; quand il le réédite durant toute l'Occupation alors que le papier est rare ; rien, vraiment, ne paraît trouver grâce à ses yeux. Seule sa mort paraît l'avoir " racheté ". Après tout, c'est lui qui a vraiment mis sa peau sur la table...

 Dès le début, Céline refuse d'ailleurs l'amitié de Denoël et veut précisément s'en tenir à de strictes relations auteur-éditeur. Il y a une anecdote fameuse à ce sujet...

 Oui, on connaît l'histoire du panier de fruits envoyé à Montmartre alors que Céline était souffrant, et renvoyé à l'expéditeur : " Je suis familier, pas intime ", aurait-il dit. C'est une anecdote. Mais je crois Cécile Denoël quand elle raconte que Céline répondait à ses invitations à dîner. Tout paraît changer avec le Goncourt manqué.

 Quelles sont les grandes lignes que l'on peut tirer d'une analyse de la production éditoriale de Robert Denoël ?

 Tout d'abord, la recherche constante de la qualité, de préférence chez de jeunes écrivains. Si j'obtiens l'autorisation de publier sa correspondance, on pourra vérifier avec quelle minutie il lit - seul - les manuscrits littéraires, proposant ensuite des améliorations, refusant au besoin de les publier tels quels. En 1943, Barjavel déclarait à un journaliste : " J'étais jusque-là un journaliste, il a fait de moi un écrivain. En cette matinée, il m'a appris mon métier. C'était un homme fantastique. A part Céline, tous ceux qui sont passés chez lui doivent quelque chose de leur talent. "

 Ensuite, c'est le souci de coller à l'évènement : les livres politiques (des deux bords) publiés par Denoël entre 1936 et 1939 constituent une remarquable bibliographie de la guerre d'Espagne.

 Le grand problème de Denoël ne fut-il pas qu'il n'eut jamais les moyens de ses ambitions ?

 Oui, ce fut un problème constant jusqu'à 1942. Quand les capitaux furent enfin là, ils étaient allemands, c'était la guerre, et le papier manquait.

 A ce propos, Céline se plaignait d'être réédité sous l'Occupation avec du papier de piètre qualité. Les autres auteurs de Denoël auraient-ils été favorisés de ce point de vue ou est-ce encore une exagération typiquement célinienne ?

 Oh, Céline va plus loin : il dit qu'il a toujours été imprimé sur du " papier chiottes ", que Denoël ne lui a jamais consacré un sou de publicité, etc. On a compris. Mais il est vrai qu'en 1943, par exemple, Denoël a publié une édition de luxe fort coûteuse d'un roman de sa maîtresse d'alors, Dominique Rolin, tandis que les livres qui sortaient de la rue Amélie étaient tirés sur papier de bois.

 Est-il encore possible de faire en sorte que Robert Denoël ait une sépulture digne de ce qu'il fut ou est-ce aujourd'hui totalement impossible ?

 Il y a vingt-cinq ans, j'ai posé cette question au conservateur du cimetière de Thiais : c'était parfaitement possible. J'avais reçu les prix de l'exhumation, le tarif des concessions. Mais il fallait encore obtenir l'autorisation de la préfecture de police : or, il existe un ayant-droit. C'est à lui que revient cette décision.

 Pour quelle raison as-tu décidé de créer ce site Internet entièrement consacré à Denoël ?

 L'aide de Louise Staman a été déterminante : son dossier de police m'a permis de combler d'importantes lacunes dans ma documentation. Et je n'avais aucune envie d'en faire un livre : l'Internet, indéfiniment corrigible, m'a paru le moyen le plus approprié pour un travail qui doit compter actuellement quelque 700 pages, et qui est appelé à en recevoir 500 autres, notamment dans le domaine bibliographique. Aucun éditeur n'aurait pu prendre en charge une telle somme. Pas assez commercial.

 Que peut-on actuellement y trouver ?

 J'ai divisé le site en plusieurs rubriques.

 * Une Bibliographie qui, en ce moment, n'est qu'une énumération des livres publiés par Denoël à différentes enseignes, mais quand le système sera opérationnel, chacun de ces titres renverra, d'un simple " clic " (je l'espère) à sa fiche détaillée.

 * Une Chronologie biographique (qui ne se termine pas en 1945, mais en 2006).

 * Un Dossier de presse qui devra encore s'étoffer car, outre les articles qui parlent de Robert Denoël, je mets en ligne ses interviews et, bientôt, il y aura ses propres articles dans la presse belge et parisienne.

 * Une rubrique Documents qui, en ce moment, ne contient que les actes de ses différentes sociétés, mais qui comportera d'autres pièces.

 * Une série de Notices biographiques consacrées à des auteurs, amis et amies, qui ont joué un rôle déterminant dans sa vie, et que je développerai peu à peu. 

 * Deux rubriques importantes consacrées, l'une à son assassinat, l'autre aux différents procès intentés par sa veuve entre 1946 et 1950.

 * Une rubrique qui m'est chère mais qui n'est encore qu'en projet : sa correspondance. Denoël était un épistolier de talent. Par exemple, ses lettres à Champigny sont admirables. Tout le site est illustré de photos et de documents mais il en viendra d'autres : je dois d'abord m'assurer que leur mise en ligne est autorisée.

 Outre le livre de Louise Staman et les divers articles que tu as écrits dans le Bulletin, que peut-on lire de notable sur Robert Denoël aujourd'hui ?

 En 1975, personne ne voyait l'intérêt d'une biographie de cet éditeur. En 1995 encore, le numéro du Bulletin célinien publié à l'occasion du cinquantenaire de sa mort est le seul hommage qu'on lui ait rendu dans la presse. La biographie romancée de Louise Staman a relancé l'intérêt du public, surtout en France, malgré une traduction édulcorée de son livre.

 Le journaliste liégeois Jean Jour va publier un essai intitulé Robert Denoël, un destin aux Editions Dualpha. Et une journaliste française a été chargée, il y a cinq ans, par les Editions Fayard, puis Fayard Denoël, de rédiger une biographie qui devrait paraître en 2007 et qui, dit-on, fera autorité. Il faut le croire puisqu'on l'affirmait avant même qu'elle fût rédigée. Malgré la difficulté à parler de corde dans la maison d'un pendu, on peut espérer que cette dame, que la presse qualifie de " chagrineuse d'étouffeurs ", conservera assez d'indépendance pour mener à bien cette entreprise périlleuse.
  (Propos recueillis par Marc Laudelout, BC n° 276, juin 2006)

 

 

 

 

 

                                                                                                                                ***

 

 

 

 

 

            ENTRETIEN AVEC POL VANDROMME

   C'est en 1979, pour le premier numéro de feue la Revue célinienne, que nous demandâmes à POL VANDROMME de nous accorder un entretien. Deux ans plus tard, il allait publier un deuxième essai sur Céline ( " Robert Le Vigan, compagnon et personnage de L.-F. Céline "), puis un troisième ( " Du côté de Céline, Lili " ), et enfin un quatrième ( " Marcel, Roger et Ferdinand " ). Début d'une longue amitié avec l'éditeur du Bulletin célinien. Cet entretien en est à l'origine.

 Vous avez été un des premiers à publier une étude approfondie sur Céline. Quinze ans après sa parution, quel regard portez-vous sur votre essai ? Y changeriez-vous quelque chose aujourd'hui ?

 J'ai écrit ce livre pour une collection qui se proposait d'initier le grand public à l'œuvre d'un écrivain qui lui était peu familière. Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage à prétention exhaustive. Au moment où je travaillais à cet essai, je n'avais pas eu connaissance encore du dernier tome de la trilogie allemande. De là que je ne mesurais pas suffisamment l'importance de celle-ci. Si donc je devais réécrire ce livre, j'insisterais davantage là-dessus, ce qui en modifierait profondément la démarche et les perspectives. Nous voyons très clairement aujourd'hui, devant son œuvre enfin achevée, d'où Céline venait et où il en était arrivé.

 L'année qui suivit la parution de votre livre vit celle, posthume, de Guignol's band II (Le Pont de Londres). Certains critiques considèrent ce livre comme un de ceux où le talent de l'écrivain se manifeste avec le plus d'éclat. L'époque à laquelle Céline écrivit ce roman serait celle de sa pleine maturité d'écrivain. Qu'en pensez-vous ?

 Il me semble que c'est dans la trilogie allemande que le génie de Céline (c'est-à-dire le réformateur du langage et, à travers celui-ci, de la sensibilité romanesque) s'exprime avec le plus d'éclat. Ce qu'il appelait sa petite musique se trouvait dans Nord et dans Rigodon parfaitement au point. Il avait découvert enfin un sujet qui, au sein de l'épopée dérisoire et du délire ricanant, correspondait à son hallucination personnelle, à son fantastique intime. Sa syntaxe pointilliste et son écriture éclatée y apparaissaient comme le comble de la virtuosité insensible, c'est-à-dire comme la perfection d'un naturel qui ne s'était pas encore manifesté dans la littérature.

 J'avais pressenti que Guignol's band constituait le tournant capital de l'œuvre de Céline : le passage d'un type d'écriture à un autre, plus libre, plus hardi. C'est dire si Le Pont de Londres (Guignol's band II) m'a passionné.

 Vous n'avez pas eu l'occasion de rencontrer Céline. En revanche, vous avez connu Marcel Aymé, Roger Nimier et Lucien Rebatet qui, eux, l'ont bien connu. Les avez-vous interrogés à propos de Céline ? Si oui, vous ont-ils transmis des éléments propres à nous renseigner sur la personnalité réelle de l'homme Céline ?

 D'une part, Céline était redevenu un personnage public, sollicité sans cesse, accordant interview sur interview, et ressassant sa légende. On n'avait plus grand-chose à apprendre de lui. Il fallait le deviner et, pour cela, écouter ses livres davantage que ses monologues de circonstance.

 D'autre part, ce qu'ils avaient à dire d'important sur Céline, Marcel Aymé, Lucien Rebatet, Roger Nimier l'avaient dit dans des chroniques ou des évocations. Aymé, qui avait beaucoup fréquenté Céline avant et pendant la guerre, ne l'avait plus reconnu à son retour du Danemark : quelque chose qui tenait à l'énergie vitale s'était, disait-il, brisé en lui. Rebatet insistait sur le fait que Céline avait été exagérément discret sur les influences qu'il avait pu subir et, comme il le considérait comme un fureteur de bibliothèque à la curiosité inépuisable, il le soupçonnait d'avoir beaucoup fréquenté James Joyce, avant que ce ne fut à la mode. Nimier, lui, avec l'attention la plus généreuse, veillait sur la carrière éditoriale de Céline : il menait des campagnes persévérantes pour que l'on brisât l'absurde conspiration du silence, se dépensant sans compter pour obtenir, lors de la publication d'Un château l'autre, des articles de la part de critiques boudeurs, réticents ou rancuniers.

 Il me semble qu'une partie de l'œuvre de Céline est négligée en tant qu'œuvre digne d'un intérêt littéraire : c'est sa correspondance, principalement celle de ses années d'exil au Danemark. Ne croyez-vous pas que la correspondance de Céline mériterait un intérêt semblable à celui que l'on accorde à la correspondance d'autres écrivains ? Céline y déploie, à mon sens, un véritable génie de la formule rapide, brillante, faisant mouche à tout coup. Quelle est votre opinion sur cette correspondance ?

 Je suis tout à fait de votre avis. Mais la paresse, ou la pusillanimité des éditeurs est ce que vous savez. Nous risquons d'attendre longtemps. Voyez ce qu'il advient de la prodigieuse correspondance de George Sand : on attend toujours les crédits qui permettraient de la mener à son terme. Sand, pourtant, pensait et écrivait dans le sens de l'Histoire, à la lumière d'un socialisme humaniste et quarante-huitard. Comme Céline n'était pas dans ce cas, vous pouvez imaginer facilement ce que l'avenir lui réserve.

 Dans l'avenir, l'œuvre de Céline ne risque-t-elle pas de devenir quelque peu hermétique, ou, en tout cas, difficile d'accès ? Pour comprendre et apprécier pleinement l'œuvre, il faut avoir la connaissance d'évènements historiques guère répercutés dans les manuels scolaires (la collaboration, Sigmaringen, etc). De même, toutes les références que Céline fait dans ses derniers livres à l'actualité de l'époque ne risquent-elles pas d'entraver une bonne compréhension ?

 A la limite, pour savourer pleinement Céline, il conviendra de le lire uniquement dans l'édition de la Pléiade. Assez paradoxalement, Céline risquerait de devenir difficile d'accès pour une autre raison que stylistique...

 Les allusions à l'actualité de l'époque ne rendent pas une grande œuvre illisible. Sinon, il y a déjà longtemps que l'on aurait délaissé, par exemple, la correspondance de Voltaire ou Les Châtiments de Victor Hugo. Une grande œuvre romanesque existe par elle-même, indépendamment de l'anecdote qui l'a inspirée. Vous pouvez lire Saint-Simon ou le Léon Daudet des mémoires sans être un familier de la cour de Louis XIV ou des parlements de la IIIe République. De même pour Céline : il importe peu de savoir qui était à Sigmaringen ; seuls comptent les portraits au fusain, l'intensité du regard du portraitiste, l'atmosphère d'apocalypse, le chaudron de sorcières.

 Vous vous êtes essayé à pasticher Céline. L'exercice s'avère-t-il plus difficile que pour un autre écrivain ou, au contraire, le style étant à ce point original, la chose en est-elle rendue plus aisée ? Et pasticher Céline apporte-il un enseignement pour le critique littéraire que vous êtes ?

 Je me suis bien essayé à pasticher Céline. Mais en ayant fait précéder mon texte apocryphe d'une analyse qui se terminait par cette mise au point sans équivoque : " Son texte lui appartient, parce qu'il est le véhicule de sa sensibilité et de ses fantasmes : tout le contraire de la verve abrupte, de la grossièreté impulsive, de ces façons argotiques de chansonniers marginaux, de la vulgarité poujadiste des râleurs à qui on ne la fait pas. Ses imitateurs le trahissent. Les écrivains de génie n'ont pas de recettes assimilables. Ne point le comprendre, c'est ne rien comprendre à rien. " J'indiquais donc de la manière la plus nette que vouloir pasticher Céline, c'était pasticher fatalement ses imitateurs.

 Tout en ayant plus d'une fois écrit votre admiration pour l'écrivain (vous le considérez comme un génie novateur de la dimension de Proust), vous exprimez malgré tout de nettes réserves à propos de certains de ses livres. Des Entretiens avec le Professeur Y, vous écrivez qu'il s'agit là d'un pastiche laborieux de la partie manifeste littéraire de Bagatelles pour un massacre. Et vous considérez D'un château l'autre comme un livre très inégal. N'avez-vous point révisé votre jugement à propos de ce livre ? Et quelle est votre appréciation de Rigodon qui n'était pas encore paru lorsque vous écriviez votre essai ?

 Il ne sert à rien de nier qu'il existe chez Céline des parties faibles. Je persiste à penser ce que je pensais dans les années 1960, des Entretiens avec le Professeur Y. De même, tout le début d'Un château l'autre me paraît ressortir au rabâchage ; mais quand le livre prend son envol, c'est sublime. Rigodon ne vaut peut-être pas Nord, plus constamment réussi et, à mon avis, le chef-d'œuvre de Céline. Il reste que c'est un livre de premier ordre.

 Dans une étude intitulée Les Romanciers de droite, vous mentionnez Céline. Ne pensez-vous pas que Céline échappe à ce type de classification ? Il me semble que l'on retrouve chez lui autant d'éléments pouvant le rattacher aussi bien à la gauche qu'à la droite. Dans Les Beaux draps, il se déclare partisan d'un partage absolu des biens, avec une devise " l'égalitarisme ou la mort ". Si l'on ajoute à cela ses invectives contre la famille, l'armée ou la religion, il me paraît difficile de le cataloguer une fois pour toutes à droite. Des arguments différents existant pour ne pouvoir non plus le cataloguer à gauche.

  Paul Sérant notait : est de droite celui que la gauche a classé à droite. C'est dans ce sens-là que j'ai introduit Céline dans mon panorama. Mais il va de soi que le génie sauvage de Céline ne s'accommode pas de nos pauvres et insignifiantes étiquettes. Trop singulier, trop nihiliste pour qu'un parti organisé puisse s'accaparer de lui. L'individualisme forcené de Céline le protège des entreprises d'annexion ou de racolage de toutes les sectes.

 " Céline était antisémite. Quelque séduisante que soit la thèse selon laquelle l'antisémitisme n'était pour lui qu'un jeu littéraire et le Juif un fantôme représentant non un être déterminé mais l'ensemble des terreurs et des obsessions de l'écrivain, il est impossible de l'accepter autrement que comme un simple élément d'appréciation. " Cette opinion exprimée par Jacqueline Morand est assez en opposition avec votre interprétation des pamphlets.

   A la lumière des documents (lettres, etc.) qui sont apparus depuis la publication de votre livre, pensez-vous toujours pouvoir dire que les pamphlets ne constituent pas une œuvre antisémite (quand bien même ils ne seraient pas que cela et quand bien même leur finalité serait entachée de noblesse, à savoir : empêcher à tout prix un nouveau conflit dans lequel son pays serait entraîné et dont il sortirait vaincu ?

  Je voulais faire entendre ceci : que le mot " Juif "  chez Céline, comme plus tard le mot " Chinois ", était l'expression des hantises et des terreurs d'un écrivain obsédé. Un peu comme le mot " imbécile " chez Bernanos. Ceci dit, il est indéniable qu'une passion antisémite, horrible et démentielle, habite les pamphlets. N'ayons pas peur des mots : il y a du fol chez Céline, avec les phobies d'un Français moyen de l'espèce la plus stupide et la plus hargneuse.

 Je me permettrai de vous soumettre une autre observation, celle exprimée par Jean-Louis Curtis : " A l'extrême gauche, on a toutes les peines du monde à reconnaître qu'il est un grand écrivain, malgré son hideux et stupide antisémitisme. A l'extrême droite, on voudrait le justifier de tout, y compris d'avoir été antisémite ; et c'est tout juste si on ne le fait pas passer pour un martyr. Des deux côtés, l'imposture est égale ". Partagez-vous cette opinion ?

  Oui, je la partage. Il faut renvoyer dos à dos l'imposture de gauche et l'imposture de droite. Dans son dossier Belfond, Frédéric Vitoux s'y est appliqué avec le plus rigoureux et le plus équitable des discernements. Il nous propose quelques pages de salubrité publique, au-delà des équivoques des propagandes et des routines de la haine.

 Comment interprétez-vous les ballets qui figurent dans les pamphlets et qui furent repris isolément en volume plus tard ? Faut-il y voir, non pas seulement des fantaisies poétiques, mais aussi des apologues antisémites dont " le symbolisme [serait] aveuglant de clarté et de simplicité " (dixit Albert Chesneau).

Ce ne sont pas seulement des fantaisies poétiques ; même s'ils sont cela aussi. Philippe Alméras les situe exactement, en observant que ce n'est pas par hasard que Céline les a placés dans Bagatelles : " Les premiers, observe-t-il, sont des lettres de créance, les preuves patentes du raffinement essentiel de Ferdinand, les garants de sa candeur et de son innocence foncière en dépit des grossièretés et de la scatologie. Le dernier, à la fin du livre, est un bouquet agité en direction d'un monde jugé aussi alcoolisé qu'enjuivé, le salut du prétendu cacographe ". A leur façon, ce sont donc des apologues, et non dépourvus d'arrière-pensées.

  J'aurais voulu connaître votre opinion sur les nouvelles approches de l'œuvre que l'on entreprend aujourd'hui. Je pense en particulier aux essais psychanalytique, psychocritique, etc. Nous renseignent-ils, à votre avis, sur l'œuvre ou/et l'écrivain de manière convaincante ? Au cas où vous n'auriez pas lu ces ouvrages, quelle est votre opinion en général sur ce type d'approche d'une œuvre littéraire ?

  Même lorsqu'elles nourrissent une intuition juste, elles sont trop systématiques pour ne pas céder à l'arbitraire. Marcel Aymé a dit là-dessus l'essentiel en réponse à une longue étude de la N.R.F. de je ne sais quel pédant. Une œuvre littéraire est toujours plus complexe et plus vulnérable, - plus ouverte dans toutes sortes de directions -, que se l'imaginent quelques monomanes péremptoires et quelques théoriciens professoraux.

 A propos de Céline, de Marcel Aymé ou de Nimier, vous utilisez, à plusieurs reprises, l'expression " libertins du siècle ". Voudriez-vous préciser à nouveau ce que ces différents écrivains avaient en commun ?

  J'emploie le mot " libertin " dans le sens qu'on lui donnait au dix-huitième siècle : un esprit fort qui se refuse à entretenir et à justifier la dévotion régnante. A partir de là, il est aisé de reconnaître une communauté de vues entre Nimier, Aymé et Céline : ce sont des rebelles qui ne plient pas le genou devant les idoles et les modes d'époque. Voilà ce qui les rapproche. Mais les différences entre eux ne manquent pas. Vos lecteurs seront assez perspicaces pour les deviner, d'autant qu'il est permis, et même recommandé, au public d'avoir du talent de critique...
   (Entretien réalisé par Marc Laudelout, BC n°311, sept. 2009).

 

 

 

 

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    Romancier, dramaturge, auteur d'anthologies et d'essais littéraires, directeur de collection, Joseph VEBRET dirige Le Magazine des Livres qu'il a créé en 2006 et contribue à BibliObs, le portail littéraire du Nouvel Obs. Il vient de faire paraître aux éditions Picollec Céline, l'infréquentable ? recueil d'entretiens.

 Livr'Arbitres : 2011, c'est l'année des commémorations. Le cinquantième anniversaire de la mort de Céline, et aussi le vingtième de celle d'Antoine Blondin. Un Blondin que certains ne connaissent plus qu'à travers le prisme du film tiré de son roman éponyme " Un singe en hiver " et l'alcoolisme. Regrettez-vous cet état de fait ?

 Joseph VEBRET : Chaque année est l'objet de commémorations et autres célébrations officielles qui peuvent paraître dérisoires ou désuètes. 2011, comme vous le soulignez, met à l'honneur Clovis, Nicolas Boileau, Théophile Gautier, Hervé Bazin, Henri Troyat, des politiques, des héros, des personnages de l'histoire. Un comité décide de ce qui sera ramené sous les feux momentanés de la rampe. Antoine Blondin est absent de cette liste. Pourquoi ? Mystère. Peut-être attendent-ils le cinquantenaire ou le centenaire. Louis-Ferdinand Céline s'est tout aussi mystérieusement retrouvé sur cette liste, puis retiré après le brouhaha que l'on sait, d'aucuns ne voyant, en lui que le salaud (qu'il fut vraisemblablement) au détriment du génie littéraire (qu'il était incontestablement). Mais qu'importe ; non seulement 2011 est devenu " l'année Céline " sans le vouloir, mais voici la preuve que le talent n'a besoin ni de célébration ni de colifichets... Blondin est un grand écrivain, un styliste, et son éditeur fait en sorte que l'œuvre soit disponible. Et comme c'est souvent le cas, l'histoire retient surtout l'aspect le plus anecdotique : l'alcool, les maîtresses, les frasques, les dérapages, etc.

   Mais réjouissons-nous, grâce à ce goût de l'histoire pour la petite histoire vue du petit bout de la lorgnette, derrière l'alcoolique se tient l'écrivain de talent, tout comme derrière l'antisémite que fut Céline, se discerne l'auteur de l'incroyable Voyage au bout de la nuit. Même chose pour le film Un singe en hiver, savamment mis en scène, extraordinairement interprété par Gabin et Belmondo, avec deux ou trois scènes d'anthologie, mais qui ne reflète pas la densité du livre...

 On affirme que beaucoup de personnes ont fait le voyage pour Meudon (commune de résidence de Céline après son retour d'exil). Blondin en était-il selon vous ?

 Effectivement, après son retour d'exil en 1951, après qu'il fut amnistié en avril, Céline s'installe à Meudon, au 25 ter Route des Gardes, avec Lucette (qui vit toujours dans la maison) et le chat Bébert. Il reçoit des visites, des amis, des relations, quelques journalistes. Mais au début c'est un pestiféré, un maudit, qui en plus n'a pas très bon caractère. Viendra Roger Nimier, à partir de décembre 1956. Il correspondait avec Céline alors qu'il était en exil au Danemark. Engagé comme directeur littéraire aux éditions Gallimard, il " manage " Céline et joue les intermédiaires (plus personne ne le supporte rue Sébastien-Bottin). Céline apprécie la jeunesse, sa fougue, son talent et sa personnalité. Une amitié non dite unira les deux hommes jusqu'à la mort de Céline, en 1961. En 1956, la sortie en poche de Voyage remet un peu Céline en selle. Ses deux précédents ouvrages n'ont pas rencontré le succès escompté. Nimier s'occupe du lancement de D'Un château l'autre.

  On sait qu'il a demandé à Blondin de parler de Céline à ses amis journalistes. On sait aussi, Blondin le raconte dans Le flâneur de la rive gauche, qu'ils rendaient tous les deux visite à Céline. Tous les dimanches affirme Blondin ; peut-être pas aussi souvent rectifie son biographe, Alain Cresciucci. Blondin admire Céline : " C'était merveilleux et épouvantable. Pas le droit de boire, de fumer, de manger. On y allait quand même. Céline était superbe mais pas très marrant et plutôt mal habillé ". Céline n'admire pas Blondin. Il lui aurait dit la première fois qu'il le vit : " Ah ! C'est toi le petit Blondin ? Tes livres sont si aériens, si légers, que quand ils me tombent des mains, ils ne me font pas mal aux pieds ". Blondin a 35 ans, Nimier en a 31. Céline les considère comme des gamins, des jouisseurs, des jeunes qui s'amusent à écrire des livres.

 Céline et Blondin semblent tous deux déphasés, en décalage par rapport à leur monde et par rapport à leur contemporain. Est-ce un élément central de leur œuvre, de leur écriture ?

 Ils sont effectivement en décalage, comme d'ailleurs beaucoup de grands écrivains. Si c'est pour être en accord avec son époque, en phase avec son temps, à l'aise dans ce monde, aucune raison d'être écrivain, ou alors on compose une littérature de confort. Je dis souvent que si nous étions comme tout le monde, nous ne serions pas écrivains... C'est le décalage, le regard porté sur son temps et ses contemporains qui poussent à la nécessité d'écrire. Céline et Blondin ont des points communs, peut-être plus accentués chez Céline que chez Blondin. Ils connurent tout de suite la notoriété, ils affichaient tous deux des idées allant à contre-courant, ils avaient le goût de la provocation et se situaient du côté droit de l'échiquier politique. Ils ne font que passer et refusent les dogmes et les idéologies. Ils ont du talent et le savent. Ils jonglent avec les mots, avec brio et dextérité. Ce sont des stylistes qui ne connaissent que l'excès. Il est des incipits qui en disent parfois plus long sur l'auteur que toutes les biographies qui lui sont consacrées. Voyez Céline, les incipits de trois de ses livres majeurs parlent d'eux-mêmes : " Çà a débuté comme ça. ", dit Voyage au bout de la nuit ; " Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste... bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. " poursuit Mort à crédit ; " Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j'ai commencé... " conclut D'un château l'autre. La naissance, la solitude, l'ennui, les échecs, la mort... Ce que nous sommes, tout simplement, fragiles et mortels ! Quelques lignes qui résument le tragique destin de l'Homme.

 Voyez Blondin et la première phrase de L'humeur vagabonde : " Après la Seconde Guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. J'en profitais pour quitter ma femme et mes enfants. " Tout est dit, le temps, l'Histoire, le dérisoire, l'hypocrisie des bons sentiments, etc., etc. Ce sont des réprouvés, des parias, des maudits, qui subliment dans l'écriture les échecs de leur vie, échec de ne pouvoir s'adapter à leur temps, à leur siècle, à cette vie, aux autres, à leurs semblables. Ce ne sont pas les seuls. Regardez bien, observez, la plupart des écrivains, des grands écrivains, du moins ceux qui n'écrivent pas pour de mauvaises raisons, ne sont pas en adéquation avec leur temps, sont étrangers à leur époque.

 En plus de votre livre sur Céline, vous comptez développer beaucoup de sorties consacrées à cet auteur. Pouvez-vous les détailler ?

 Je consacrais déjà une place non négligeable à Céline et aux maudits de la littérature dans Le Magazine des Livres que je dirige. En accord avec Robert Laffont, propriétaire du groupe Entreprendre qui édite le magazine, j'ai créé une revue trimestrielle, Spécial Céline, qui se veut complémentaire des publications mensuelles ou annuelles déjà existantes. Il y a beaucoup de choses à dire sur Céline, peut-être encore beaucoup à découvrir. Il y a là un public qui ne se contente pas de lire les romans de l'auteur, qui veulent en savoir plus, Céline fait partie de ces écrivains dont la vie est aussi intéressante que l'œuvre, ces écrivains qui sont des personnages de roman. Il m'a semblé qu'un espace supplémentaire était nécessaire pour des études, des recherches, des témoignages, des relectures, etc.

 Comme je vous l'ai dit, je me positionne en passeur plus qu'en chercheur. J'ai demandé à David Alliot de m'aider, surtout de me conseiller. Concernant Céline, je me contenterai de ce trimestriel. Il me faut aussi dire que les journées n'ont que 24 heures, que Le Magazine des Livres, me demande beaucoup de temps, et que je tiens à en conserver pour ce qui est la base même de mon travail, la raison pour laquelle j'ai abandonné toute activité salariée voici plus de huit ans, je veux parler de l'écriture en général et de mes romans en particulier. "
  (Propos recueillis par Arnaud Menu, Livr'Arbitres n° 6, Automne 2011, dans Le Petit Célinien du 16 oct. 2011). 


 

 

 

 

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                   RENCONTRE AVEC FREDERIC VITOUX

 Romancier, critique littéraire après avoir été critique cinématographique et, depuis 2001, membre de l'Académie française, Frédéric VITOUX est connu des céliniens pour avoir publié plusieurs livres sur l'auteur de " Nord ", dont une Vie de Céline proposée l'année passée dans une édition revue et augmentée. Il nous reçoit chez lui à Paris, quai d'Anjou, au cœur de l'Ile Saint-Louis dont il est aussi le mémorialiste. Une rencontre placée sous le signe de l'amitié et de cette ferveur commune pour le natif de Courbevoie.

 Quel est le premier livre de Céline que vous avez lu ?

 D'un château l'autre, trouvé dans la bibliothèque familiale. Je m'en souviens très bien : un exemplaire de la collection " Blanche " de Gallimard que mon père avait dû acheter à l'époque de sa parution. Je devais avoir 15 ans... J'ouvre ce livre... et je n'y comprends rien ! Je n'imaginais pas qu'on puisse écrire des phrases aussi invraisemblables, des termes saugrenus, fous, d'inspiration argotique, une syntaxe totalement éclatée. J'étais fasciné. Incrédule même. Je me suis dit : " Ça n'est pas possible, non ! La littérature, ça serait donc ça aussi ? Une belle liberté ! " J'étais en face de quelque chose d'opaque et de totalement fascinant à la fois. Ce que ce livre semblait raconter me paraissait tout aussi incompréhensible. Il y était question de Sigmaringen, de Pétain, de Bichelonne. C'était qui, Pétain ? C'était qui Bichelonne ? C'était quoi, Sigmaringen ? Un territoire enchanté, une ville, une page d'histoire ? Quelle histoire ? On ne m'avait jamais parlé de Sigmaringen, ni chez moi, ni à l'école évidemment. Jusqu'alors, j'avais lu des livres beaucoup plus prévisibles. Dumas, Jules Verne, etc. Les enchantements habituels de l'adolescence. Et aussi des livres plus démodés ou décalés sans doute. Les romans de mon grand-père en particulier, qui figuraient dans la même bibliothèque de notre appartement : Claude Farrère, Edouard Estaunié, les frères Tharaud, Elémir Bourges, René Boylesve, auteurs assez oubliés aujourd'hui, parfois injustement peut-être, mais c'est une autre histoire.

 Bref, je n'ai pas pu vraiment lire à l'époque D'un château l'autre, j'étais resté à l'écart, perplexe encore une fois, fasciné, sans pouvoir y comprendre grand-chose... Et puis, à l'âge de 17 ans, j'ai lu Voyage au bout de la nuit. Cela a été un choc considérable. Il existe très peu de livres dont on peut se dire qu'ils vous changent ou mieux, qu'ils vous bouleversent, qu'il y aura à tout jamais un avant et un après cette lecture. Beaucoup d'excellents ouvrages vous émeuvent, bien entendu, vous touchent, vous amusent, vous enrichissent. Mais des livres dont la force est telle qu'on voit désormais le monde différemment et que votre sensibilité sera à jamais changée après les avoir lus, non, ils sont fort nombreux. Voyage au bout de la nuit, par son ton, son écriture, son rapport avec la mort, à la fois, cette féerie et ce réalisme si âpre, a été pour moi de ceux-là. Des phrases comme " La vérité de ce monde, c'est la mort " ; " Il faut choisir, mourir ou mentir " ; " L'amour, c'est l'infini mis à la portée des caniches " et tant d'autres, je n'ai pas besoin d'insister pour vous convaincre qu'il s'agit là d'aphorismes, de réflexions qui vous bouleversent à 17 ans. En fait, je pense que je ne me suis toujours pas remis de la lecture du Voyage.

 Ensuite, votre intérêt pour Céline est tellement vif que, lorsque vous faites des études de lettres, vous décidez de lui consacrer votre thèse de doctorat...

 Au risque de vous décevoir, ma première vraie passion littéraire, après un bac math élem, le début d'une classe de mathématiques supérieures puis la préparation de l'Institut des Hautes Etudes cinématographiques, a été James Joyce. J'avais déposé, après ma licence de lettres, un sujet de doctorat de 3ème cycle sur certains procédés narratifs dans Ulysse. J'avais fait de longs séjours à Dublin avec Nicole, qui n'était pas encore mon épouse, juste une amie libraire dans l'Ile Saint-Louis (cette Ile Saint-Louis qu'elle comme moi n'avons jamais quittée de notre vie), et qui partageait cette ferveur joycienne. Assez vite, j'ai renoncé à ce travail universitaire parce que je me suis rendu compte que je ne maîtrisais pas suffisamment l'anglais, et surtout toutes les subtilités des expressions ou du jargon dublinois, etc.

 Je risquais de faire un travail médiocre. Un doctorat de troisième cycle, ce n'est pas un simple mémoire de maîtrise. Il faut apporter du nouveau et je ne me sentais pas capable d'apporter du nouveau sur James Joyce. Je me suis dit alors : quels sont les grands écrivains sur lesquels il y a un tas de choses à étudier, les œuvres majeures en quelque sorte que l'université a pour l'instant négligées ? Une réponse s'est imposée tout de suite : Céline bien entendu ! Nous étions en 1968. Céline était mort sept ans auparavant. Un jeune universitaire belge (qui est, depuis, devenu mon ami), Marc Hanrez, lui avait consacré un excellent ouvrage dans la " Bibliothèque idéale " de Gallimard, si je me souviens bien. Et il y avait eu bien sûr les très précieux Cahiers de l'Herne de Dominique de Roux en 1963, puis 1965.

 Voilà pour l'essentiel. L'université française, pour sa part, ne voulait pas encore entendre parler de Céline, dont j'avais entre-temps lu à peu près toute l'œuvre. J'ai donc tenté ma chance. Une thèse sur Céline ? Hum ! L'accueil a été d'abord décourageant, à la Sorbonne. On m'a signalé un professeur, Jean Levaillant, susceptible de patronner une thèse sur Céline, qui venait d'être muté à Nanterre et dont le père, Maurice Levaillant, avait été, je crois, un grand spécialiste de Chateaubriand. Je débarque donc à Nanterre en mars 68. L'époque et le lieu étaient plutôt turbulents. Qu'importe ! Levaillant me dit alors très loyalement qu'il ne connaît pas grand-chose à Céline, mais qu'il est prêt à m'aider dans la mesure de ses moyens. Et il ajoute : " Ne parlez bien entendu dans votre thèse que des deux premiers romans : Voyage et Mort à crédit. Après Céline devient antisémite, ce n'est plus intéressant. " Il ne soupçonnait sans doute pas que l'œuvre de Céline forme un tout, du premier au dernier livre, et que, même à travers son évolution thématique  et stylistique, elle préserve une grande cohérence. Peu importe ! J'accepte la règle du jeu, je relève le pari. Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, c'était déjà énorme.

 Ce travail qui va devenir peu à peu " Louis-Ferdinand Céline, misère et parole ", je l'ai soutenu en 1972. Entre-temps, le professeur Levaillant avait été nommé dans une autre université encore plus agitée, novatrice pour ne pas dire gauchiste : Vincennes, creuset d'un nouveau type d'enseignement au temps des grandes utopies post-soixante-huitardes. Céline à Nanterre et Vincennes, à la réflexion, pourquoi pas ? Le conservatisme de la Sorbonne ne lui aurait pas convenu, après tout. Jean Levaillant a été un directeur de thèse d'une parfaite courtoisie. Mais encore une fois, il ne m'a rien apporté. Il ne le pouvait guère. Il n'était pas du tout familier de l'œuvre de Céline. Il m'a reçu trois fois en tout et pour tout, en me disant seulement : " Ça me paraît intéressant, ce que vous faites. Continuez ! " J'ai craint un moment qu'il ne réserve ses commentaires, voire ses critiques, pour le jour de la soutenance de thèse, mais ça n'a pas été le cas. J'ai obtenu la mention " Très bien ".

 Qui faisait partie du jury ?

 Il y avait Henri Mitterrand et un linguiste dont j'ai oublié le nom. Mais pas de spécialiste de Céline, encore une fois, car à l'époque il n'y en avait pas, du moins à l'université. Par la suite, Henri Godard fera carrière dans l'Université française, il en sera le célinien attitré, il éditera aussi avec une érudition irréprochable Céline en Pléiade. Mais en 1968, si je puis dire, il n'existait pas.

 Bernard Pivot, un ami très cher qui était alors directeur commercial chez Gallimard, m'a demandé de lui communiquer ma thèse en me disant que ça pourrait peut-être intéresser Gallimard. Il ne se trompait pas. La décision a été prise en effet de la publier dans la collection " Les Essais ". J'étais abasourdi, heureux, fort intimidé aussi. Il s'agissait d'une collection prestigieuse. Dans son catalogue se trouvaient Kierkegaard, Mircea Eliade, Cioran, Sartre, Merleau-Ponty, etc. J'ai consacré six mois à revoir ce texte, à le resserrer, à le débarbouiller de son jargon universitaire. Ça été mon premier livre littéraire paru.

 Vous n'aviez pas encore publié votre premier roman, Cartes postales, à ce moment-là ?

 Non, la thèse est parue au printemps 1973. J'avais entre-temps écrit ce premier roman, Cartes postales, une sorte de pari narratif un peu fou et ludique inspiré par une collection de vieilles cartes postales des années 1900 qui avaient été données à ma femme par un collectionneur. ce manuscrit, Fixot me l'avait embarqué aussi pour le soumettre au comité de lecture de la rue  Sébastien-Bottin. Cartes postales donc avait été accepté à son tour, pour paraître à la rentrée de septembre 1973. C'était tout à fait inattendu pour moi d'être en l'espace de quelques mois publié à la fois dans la prestigieuse collection " Blanche " et dans la collection " Les Essais ". J'étais sur un nuage.

 Pour écrire L.-F. Céline, misère et parole, qui n'était pas une étude biographique, je n'avais interrogé aucun témoin. Après la soutenance, un ami de mon père m'a mis en contact avec Lucette Destouches dont j'ai fait ainsi la connaissance. Je crois qu'elle m'a su gré de ne pas l'avoir importunée pour la rédaction de ce livre. Elle a toujours été très méfiante, très craintive à l'idée d'inconnus qui débarquent chez elle ou plutôt chez la veuve de Céline. Elle a toujours voulu se protéger. Je n'avais plus rien à lui demander. Mon livre était fini. Notre amitié, si j'ose dire, a été désintéressée.

 C'est en gros, à ce moment-là, dans le courant des années 70, que le formidable retour en grâce de Céline s'est opéré, qu'il s'est imposé à tous comme l'un des géants de la littérature française du XXème siècle. Avec Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard qui écrivait à son tour une thèse, j'ai été bientôt considéré comme l'un des spécialistes de Céline. A cette époque, Gallimard voulait créer les Cahiers Céline, avec l'appui d'Antoine Gallimard qui faisait ses débuts au sein de la maison familiale. Je me souviens qu'il m'avait même présenté, fort amicalement, en 1973, à son grand-père, Gaston, que je croyais à l'époque déjà mort, déjà légendaire en quelque sorte. En fait, je n'ai pas collaboré à ces Cahiers Céline pour diverses raisons. Je m'éloignais professionnellement de Gallimard. Mon second livre allait paraître chez Grasset, au sein du groupe Hachette où travaillait désormais ma femme.

 Peu après, Jean-Claude Fasquelle, patron de Grasset sous l'autorité de Bernard Privat, m'a demandé d'écrire une biographie de Céline. J'ai décliné cette offre, je ne m'y sentais pas prêt, en lui proposant plutôt, un peu par boutade, une vie de son chat. Et c'est ainsi que j'ai écrit ce petit livre, moitié essai, moitié biographie vagabonde, sur Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline, dont le succès critique et public me parut à cette époque inespéré, une façon d'aborder enfin la dernière partie de la vie et de l'œuvre céliniennes négligées dans ma thèse, pour les raisons que je vous ai données.

 J'avais entre-temps fait la connaissance, par Lucette, de François Gibault avec qui j'ai noué d'emblée des liens très cordiaux. Après la publication, en trois tomes, de sa biographie de Céline, si digne d'éloges en particulier pour ses enquêtes, ses recherches scrupuleuses, son érudition, Jean-Claude Fasquelle m'a encore relancé pour que j'écrive ma propre biographie de Céline. C'était aussi le souhait de Lucette qui, si elle appréciait bien entendu comme moi le travail de François, estimait que je pouvais avoir une approche intéressante, singulière, avec mon propre regard littéraire sur Céline, ma déjà longue intimité avec son œuvre. Lucette m'a consacré des heures et des heures d'entretien. Je me suis souvenu alors de mes conversations amicales avec Jacques Benoist-Méchin, de ses témoignages sur Céline (il n'avait pas encore publié ses propres mémoires), de mes rencontres avec d'autres proches de Céline comme Lucien Rebatet, etc.

 Lucette avait retrouvé dans son coffre toutes les lettres que Céline lui avait adressées depuis la prison de Copenhague, et qui n'avaient jamais été exploitées. Elle me les a confiées. En bref, pour moi, cette biographie, qui était aussi un regard, une interprétation biographique, un commentaire sur la vie de Céline, devait être le point final, l'aboutissement de mes travaux sur lui, après ma thèse, après Bébert, après le livre-dossier réalisé pour l'éditeur Belfond, après les préfaces rédigées pour les Œuvres de Céline éditées par le Club de l'Honnête Homme, sans compter les nombreux articles écrits pour le Magazine littéraire, Le Nouvel Obs, etc.

 Cela étant, je n'aime pas être considéré comme le spécialiste de Céline, même à côté de critiques, de biographes, d'érudits ou de professeurs aussi indiscutables que Henri Godard, François Gibault ou Jean-Pierre Dauphin. Céline est un écrivain immense, le plus traduit dans le monde des auteurs français du XXème siècle. Il est tellement immense que je trouverais absurde de m'ériger comme le tenant de la vérité célinienne. Céline est un écrivain convulsif, passionnel, excessif. Les rapports des lecteurs de Céline avec son œuvre sont parfois de même nature. Passionnels. Pour ne pas dire fanatiques, excessifs à leur tour. Ces céliniens-là (je ne parle évidemment pas de Godard, Gibault ou Dauphin !) ne sont guère tolérants les uns avec les autres. Chacun croit détenir la vérité, l'unique vérité sur l'auteur du Voyage. Chacun déteste copieusement la vérité des autres. Cela me laisse rêveur. J'ai certes beaucoup écrit sur Céline, j'ai proposé une biographie, la plus loyale et personnelle possible. Mais je n'ai vraiment pas le sentiment que les études céliniennes s'arrêtent là, au contraire. Tout ne fait que commencer...

 Lucette est très présente dans votre biographie : les céliniens ont mis en cause certaines de ses assertions qui, de toute évidence, n'ont pas été recoupées.

 Vous touchez là un point délicat et intéressant. J'ai eu en effet la chance de pouvoir solliciter un témoin privilégié, Lucette. Elle m'a consacré, je vous l'ai dit, des heures et des heures, des jours, des semaines, des mois d'entretiens. Elle a vécu auprès de Céline pendant près de trente ans, partageant presque chaque instant de sa vie, de ses errances, de ses épreuves, de son exil. Impossible de faire l'économie de son témoignage, de ses informations, de son regard, de ses émotions. Tout ce qui, dans ce qu'elle me confiait, était du domaine de la stricte information et non du personnel, tout ce que je pouvais recouper en somme, je l'ai utilisé directement. Quand ce n'était pas le cas, quand il ne s'agissait que d'un témoignage, le sien, avec ce qu'il comporte forcément de subjectivité, voire de risque d'erreur, je l'ai mis entre guillemets, comme un élément d'information. Voilà ce que raconte Lucette, voilà ses propres paroles, voilà ce qu'elle ressent ou ce qu'elle a ressenti, voilà comment elle a vu ou vécu certaines choses, point !

 Lorsque Lucette se trompe ou infléchit la réalité objective des choses (si toutefois cela a un sens de parler de réalité objective !), c'est encore une fois elle qui parle, pas moi. Il peut lui arriver en effet de confondre des dates, d'écorcher un nom propre, d'avoir une mémoire incertaine sur tel ou tel fait, mais sa sensibilité, ses intuitions, sa perception si sensible des choses demeurent à mes yeux tout à fait précieuses, irremplaçables mêmes. Reste qu'il faut être vigilant, bien entendu. Corriger si possible les erreurs factuelles ou en donner d'autres interprétations, quand on en dispose. Un exemple : votre compatriote Evelyne Pollet m'avait envoyé une lettre indignée après la parution de ma Vie de Céline, pour réfuter le fait qu'elle ait songé à se suicider à cause de Céline et de son indifférence affective envers elle, comme s'en souvenait et le disait, entre guillemets j'insiste, Lucette. Ayant des enfants, il était inimaginable pour elle de mettre fin à ses jours, me disait-elle. Dans la nouvelle édition de La Vie de Céline, parue chez Gallimard, en poche " Folio ", en janvier 2005, je cite sa lettre, sa réfutation du témoignage de Lucette, qui était peut-être exagéré en effet. Comment trancher ?

 Tout le monde, ou presque, est aujourd'hui d'accord pour admettre l'importance de Céline. La ligne de fracture se situe plutôt entre ceux qui le considèrent comme un salaud intégral et ceux qui, tel Philippe Sollers, estiment qu'un grand écrivain ne peut pas être un salaud. Comment voyez-vous l'homme Céline ?

 Totalement contradictoire. Il y a une phrase de Dostoïevski que j'aime bien citer : " Le secret de la psychologie, c'est la coexistence en chaque individu de sentiments contradictoires. " Et c'est exactement ça dans le cas de Céline : l'un des écrivains les plus vivants du siècle car précisément l'un des plus contradictoires. Chaque fois que l'on a envie de dire quelque chose sur Céline, le contraire se révèle vrai aussi. Un écrivain moderne et un écrivain passéiste à la fois. Un auteur grossier et argotique mais aussi précieux et raffiné. Un monstre d'égoïsme et aussi sensible à la souffrance et à la misère de l'homme. Avec Céline, on est pris dans un réseau absolu de contradictions.

 En ce qui me concerne, je n'ai pas rencontré l'homme Céline. J'avais dix-sept ans quand il est mort. Bien entendu, je le regrette, mais c'est peut-être mieux aussi. N'aurais-je pas été déçu par un énergumène vociférant avec lequel on ne dialoguait pas vraiment, qui m'aurait peut-être mis à la porte ? Le voir, l'entendre, ça devait être inoubliable, comme au spectacle. Un échange était-il pour autant possible avec lui ?

 A plusieurs reprises, notre ami Marc Hanrez a tout de même dialogué avec lui, seul à seul...

 Je ne crois pas qu'il se soit agi d'un véritable dialogue entre eux. Plutôt d'une conversation hiérarchique. Un jeune universitaire venait l'interroger, il s'intéressait à lui. Rien à voir avec deux amis qui bavardent, qui échangent des idées. Tous les proches de Céline m'ont confirmé cette impression. On ne discutait pas vraiment avec Céline. Il écoutait et puis il se mettait à parler, à soliloquer. C'était éblouissant. D'une drôlerie sarcastique le plus souvent.

 Dans le disque de l'émission radiophonique que nous avons édité, j'ai été très étonné de vous entendre dire que Céline n'avait pas d'humour...

 Ah bon, j'ai dit ça ? Je ne m'en souviens pas. Il arrive qu'on dise des bêtises (rires). J'ai toujours pensé au contraire qu'il y avait une formidable drôlerie chez Céline, peut-être pas de l'humour au sens impassible, pince-sans-rire, au sens understatement comme disent les Anglais (c'est peut-être cela que je voulais souligner ?), mais au contraire un génie de la caricature chez lui, de l'énormité, du grossissement de toute chose pour en révéler les virtualités tragiques ou comiques, c'est la même chose. Céline mettait en joie ses auditeurs, ses proches.

 Je me souviens d'une émission de France-Culture où j'étais invité de feu Roger Vrigny, qui animait une excellente émission littéraire hebdomadaire. On parlait précisément de la caricature célinienne. Je lui disais que les excès de Céline désarment ou désavouent même parfois le contenu insoutenable de certains développements des pamphlets antisémites qu'il a écrits. Réprobation de Vrigny, qui commence à lire un passage de Bagatelles pour mieux s'en indigner, prouver qu'il n'y a pas là matière à rire. Et il se met à pouffer à la quatrième ligne ! Lui, Vrigny, l'homme de gauche, avec un grand sens moral, un sens éthique de la littérature ! Il se reprend : on n'a pas le droit de rire avec ces choses-là, dit-il. Sans doute, en effet ! N'empêche qu'il n'avait pas pu s'empêcher de s'esclaffer, tout en étant légitimement horrifié de ce qu'il lisait.

 Cela rejoint un propos de Jean-Paul Louis, l'éditeur de l'Année Céline, qui a écrit que : " même, au plus fort de sa connerie, il [le] fait encore rire ".

 Peut-on rire de tout par ailleurs ? Ça, c'est un vaste problème. Je crois pour ma part qu'on peut - peut-être - rire de tout en effet. L'humour juif si délectable est là qui nous le prouve. Mais rire en compagnie de qui ? Tout est là.

 Vous êtes attiré par le sud, la Provence, l'Italie. Les tropismes céliniens sont, eux, plutôt orientés vers le nord. Vous vous situez donc à l'opposé de Céline ?

 C'est une question qu'on m'a souvent posée. Comment peut-on aimer à la fois Stendhal, l'Italie, Rossini d'un côté et Céline de l'autre ? Notez que celui-ci est aussi ambivalent : dans son œuvre, il y a la violence, la convulsion, la mort, mais aussi la légèreté, la grâce, la danse, les chats, bref, les éternelles contradictions céliniennes. Reste, c'est vrai, l'aspect crépusculaire, la partie noire de Céline. Mais peut-on vivre en permanence avec le cauchemar, la mort comme unique horizon ? Céline est l'un des révélateurs les plus terribles de la littérature française du XXème siècle ? Evidemment ! En ce qui me concerne, j'ai besoin de corriger cette vision. Contre toute logique, j'ai besoin de croire ou de faire semblant de croire qu'il y a aussi le soleil, la lumière, le sud, que la recherche du bonheur n'est pas toujours vaine. J'ai besoin, mettons, de l'idéale frivolité rossinienne, qui est une forme de sagesse.

 Autrefois, j'adorais Wagner, j'allais en pèlerinage à Bayreuth avec mon épouse, etc. Je ne renie rien de cette passion. En vieillissant, je crois tout de même que je suis plus heureux, ou plus sage, avec la musique de Rossini. Il y a quelque chose de monstrueux, pour un wagnérien, à aimer une musique aussi frivole sans doute, je le reconnais, mais la musique de Rossini demeure pourtant à mes yeux la plus intelligente des musiques frivoles, la plus heureuse des musiques savantes, la plus profonde des musiques superficielles. J'ai passé du coup des années à m'intéresser à Rossini, je lui ai consacré trois ouvrages, et j'étais au comble du bonheur en les écrivant, pour reprendre une expression stendhalienne.

 Voyez Henri Godard qui a aussi consacré une partie de sa vie ou de ses études à Giono, à l'auteur du Bonheur fou, ce titre si peu célinien ! Je partage pleinement son admiration. Giono et Céline sont à des années-lumière l'un de l'autre, mais pourquoi ne pas aimer l'un et l'autre ?

 Heureusement pour le romancier que vous êtes, le style de Céline n'a pas eu sur votre travail d'écrivain une influence directe.

 Au risque d'un paradoxe, je pense que les grands écrivains n'ouvrent pas de portes mais qu'ils les ferment. Céline a été au bout d'une certaine démarche littéraire. Impossible de poursuivre son voyage ! Proust achève aussi une certaine tradition analytique du roman français. Céline a porté à son sommet d'incandescence un style à la fois précieux et populaire. S'il faut chercher une forme de postérité célinienne, elle est ailleurs. Regardez les écrivains que l'on dit céliniens ! C'est accablant. Ce n'est rien. C'est consternant. Ces écrivains hissent leur paresse grammaticale, leur complaisance, leurs facilités, leur vulgarité au niveau de ce qu'ils croient être un style. Les malheureux ! Joyce aussi ferme toutes les portes que l'on veut. Finnegan's Wake est un livre illisible et passionnant. Que faire après ?

 J'ai été très marqué par Céline. Sa vision pessimiste m'habite. L'imiter serait toutefois grotesque. Rivaliser avec lui serait vain, indécent. Jules Renard disait : " Il y a les grands écrivains et les bons. Soyons les bons. " C'est déjà très difficile d'être un bon écrivain. Chacun connaît ses limites. J'essaie d'être un bon. Voilà tout. Si, toutes choses égales bien entendu, je devais me situer dans la mouvance, dans la lignée d'un écrivain du XXème siècle que j'admire profondément, ce serait Valery Larbaud. Un des rares auteurs qui aimaient faire aimer la littérature, faire partager ses enthousiasmes, ses découvertes, de James Joyce à Italo Stevo ou à Ramon Gomez de la Serna, etc. Ses curiosités, ses générosités étaient sans frontières. Critique de littérature étrangère au Nouvel Obs, j'essaie aussi, à ma mesure, de faire aimer des écrivains encore inconnus. J'admire la curiosité encyclopédique de Larbaud. Le goût, l'élégance, la mélancolie de l'auteur de Fermina Marquez ou des Enfantines m'enchantent. J'éprouve une profonde admiration, respectueuse et complice, pour Larbaud. Céline, c'est un monument qu'on regarde de loin.

 En 2001, vous avez été élu à l'Académie française au fauteuil de Jacques Laurent. N'avez-vous pas pensé alors qu'avec vous, c'est un peu ce grand maudit que fut Céline qui entrait aussi à l'Académie, dans la mesure où, si vous êtes connu comme romancier, vous l'êtes aussi comme célinien ?

 Céline, entre nous, n'avait vraiment plus besoin de cette reconnaissance ! Mais si on a élu un célinien pour rendre aussi un hommage indirect à Céline (ce que je ne crois pas), tant mieux !

 Le paradoxe étant que vous avez succédé à Jacques Laurent qui, contrairement aux autres " hussards " (Nimier, Déon, Blondin) n'aimait guère Céline...

 C'est vrai. En même temps, j'ai su, par des proches de Jacques Laurent, qu'il avait tout de même lu ma biographie de Céline qui ne lui avait pas déplu. Il avait été membre du Prix des Quatre Jurys qui m'avait été décerné pour mon premier roman. J'avais fait alors sa connaissance, en janvier 1974. Ni lui ni a fortiori moi ne songions alors le moins du monde à l'Académie française. Bref, il y avait tout de même quelques complicités entre nous.

 Et ce fut une élection de justesse puisque vous avez été élu au deuxième tour par 16 voix sur 30 votants, et dix bulletins furent marqués d'une croix, ce qui signifie un net refus...

 N'en soyez pas étonné ! Pratiquement toutes les élections se jouent à une ou deux voix près. Quand un académicien ne veut voir élu aucun des candidats qui se présentent, ce jour-là, en l'occurrence Albert Memmi et moi en décembre 2001, il met un bulletin marqué d'une croix. C'est l'usage. Sinon, son vote n'est pas comptabilisé. Il est par ailleurs assez rare, dans l'histoire de l'Académie, d'être élu la première fois que l'on se présente. J'ai été en ce sens fort privilégié. Une fois que l'on est élu, on est évidemment l'élu de tout le monde, et l'on ne sait même jamais vraiment qui a voté pour vous ou contre vous. C'est très bien ainsi.

 En fait, le premier signe objectif que m'ont adressé les académiciens, c'est lorsqu'ils m'ont décerné le Grand Prix du Roman en 1994 pour un roman dont les héros étaient Stendhal et Rossini, La Comédie de Terracina. Parmi la majorité d'académiciens qui m'avait distingué figuraient, sans doute, les trois seuls écrivains avec qui j'avais déjà des rapports personnels, amicaux, et qui étaient précisément les amis de Jacques Laurent : Michel Mohrt, Michel Déon et Félicien Marceau (élu lui aussi à une voix près, si je me souviens bien !).

 Par la suite, j'ai eu le soutien d'Hélène Carrère d'Encausse qui m'a encouragé à me présenter à l'Académie. Elle avait été très touchée par mon livre L'Ami de mon père. A une époque où tous les gens se croient tenus de se comporter en juges, voire en procureurs, en donneurs de leçons bien à l'abri dans le confort du présent, veulent s'insurger contre le comportement des individus de bonne foi, face à une histoire qu'ils n'ont eux-mêmes pas vécue (ce qui, évidemment, ne dispense pas d'un regard critique sur l'époque elle-même), Hélène Carrère d'Encausse a apprécié le regard lucide et affectueux que j'avais porté dans ce livre sur la personne de mon père, journaliste au Petit Parisien pendant la guerre et arrêté à la Libération, au moment même de ma naissance. Ce fut aussi la réaction de Maurice Druon qui fut également sensible à cet aspect du livre. Ce qui me toucha beaucoup de sa part, car lui, le co-auteur du Chant des partisans, fut, comme vous le savez, d'un tout autre bord que celui de mon père.

  Vous êtes célinien et vous êtes critique au Nouvel Observateur. Cela vous a valu naturellement l'étiquette de " célinien de gauche ". Qu'en pensez-vous ?

 Je déteste les étiquettes. Réduire Céline l'individualiste à une étiquette politique, à un parti, est bien hasardeux. Bien sûr, historiquement, dans son combat antisémite, il a été proche d'une frange extrême de la droite, " compagnon de route " des fascistes, pour reprendre une terminologie chère aux communistes. Mais, par ailleurs, les gens de droite les plus lucides ont bien senti qu'il n'était pas des leurs. A gauche, aujourd'hui, un journaliste comme Pierre Bénichou, qui fut rédacteur en chef au Nouvel Obs, est mille fois plus célinien que moi. Alors qu'un Mitterrand, lui, qui avait une prédilection pour les écrivains de droite, comme Chardonne, Laurent précisément ou Rebatet par exemple, n'aimait pas Céline. Ces étiquettes, encore une fois, ne veulent pas dire grand-chose.

 Mais j'évoquais plutôt une étiquette vous concernant.

 Cette étiquette ou plutôt ce clivage gauche-droite auquel vous tenez tant me paraît pertinent pour définir un homme politique, un parlementaire, une majorité et une opposition gouvernementale, à la rigueur, pour qualifier les prises de position successives (et qui peuvent être contradictoires) d'un intellectuel engagé, comme on dit. Mais pour un romancier ou un essayiste, pour une voix qui se doit d'être singulière, de ne jamais se réduire à celle d'un homme de parti ? Franchement, cela n'a pas beaucoup de sens. Pour répondre toutefois à votre question, sachez que je suis très heureux de collaborer, depuis des années, dans la plus parfaite liberté intellectuelle, aux pages culturelles du Nouvel Observateur où je retrouve d'autres amis aux sensibilités souvent fort diverses. Bien entendu, si les engagements sociaux-démocrates du Nouvel Observateur, pour parler vite, me faisaient horreur, je n'y collaborerais pas. Si je n'éprouvais pas d'estime intellectuelle pour des éditorialistes comme Jean Daniel ou Jacques Julliard, qu'on ne saurait au demeurant confondre, je n'y resterais pas davantage.

  Le fait d'être célinien vous a-t-il valu des inimitiés dans le monde journalistique ?

 Certains journalistes m'ont attaqué ou ont ironisé autrefois parce que j'étais à la fois célinien et collaborateur du Nouvel Obs. Il y aura toujours des fanatiques de droite de Céline, qui le réduiront aux prises de position politique qui les ravissent. Robert Faurisson avait écrit quelque part que mon premier livre sur Céline, c'était de la bouillie pour les chats dont ne voudrait même pas Bébert ! A gauche, j'ai été attaqué une fois par L'Humanité qui estimait qu'un de mes livres sur Céline faisait la liaison avec les discours fascistes d'avant-guerre. Tout simplement ! En revanche, ma Vie de Céline fut dans l'ensemble bien accueillie, puisqu'elle obtint le Goncourt de la biographie, le prix Fémina-Vacaresco et le prix de la Critique de l'Académie française.

     Lorsque j'ai reçu cette bourse Goncourt pour la biographie, j'ai été invité à déjeuner par les jurés qui m'ont confié que j'avais obtenu le prix à l'unanimité. J'avais à table en face de moi André Stil qui fut le stalinien que vous savez et longtemps le directeur de L'Humanité. Devant ses louanges et sa reconnaissance de Céline, je me suis permis de lui rappeler que les communistes n'avaient pas toujours dit ça. Il m'a répondu que ces attaques appartenaient au passé et qu'on savait maintenant que Céline était le plus grand. C'était rétrospectivement assez savoureux, lorsqu'on se remémore les attaques dont Céline fut l'objet, même au moment de son décès. Cela étant, j'imagine que chez certains intellectuels, l'étiquette " célinien " demeure assez douteuse. Tant pis pour eux...

  Vous qui avez été longtemps critique de cinéma, que pensez-vous des projets récurrents d'adapter Voyage au bout de la nuit au cinéma ? Est-ce une fausse bonne idée ?

 Voyage est un chef-d'œuvre absolu de la littérature française, qui tient autant à son style, à son regard, à sa construction qu'à sa propre inventivité narrative. Si le film se base uniquement sur celle-ci, cela donnera un scénario quelconque. En revanche, si le cinéaste a un regard, un style et un ton qui fassent écho à l'univers célinien... Mais existe-t-il un tel cinéaste ? Je pense que le metteur en scène, plutôt que de faire une réelle adaptation, devrait plutôt s'inspirer, absorber la matière célinienne pour faire une œuvre singulière. 

 Souvent certains chefs-d'œuvre du cinéma s'inspirent de très mauvais livres. Et il est fréquent, à l'inverse, que des chefs-d'œuvre donnent de mauvais films. L'exception qui confirme la règle étant naturellement Le Guépard de Lampedusa qui a donné le film sublime de Visconti. Il y a quelques années, j'avais suggéré au cinéaste Andrzej Zulawski d'écrire un film avec lui à partir de Nord. Il adorait Céline. Sa propre carrière de metteur en scène démarrait tout juste. Il me semblait que toute la partie du roman qui se passe dans le château du Brandebourg était très cinématographique. Il y avait une dramatisation, une unité de lieu, un huis-clos, une sorte de tragi-comédie avec ces vieux aristocrates décavés, ces Français hagards...

 Tout cela aurait pu donner un bon film, mais le projet n'a malheureusement pas abouti. Après sa lecture de ma Vie de Céline, Roger Planchon m'avait approché pour faire un film sur Sigmaringen, trouvant le sujet formidable. Le film aurait été inspiré par D'un château l'autre naturellement, mais aussi par la biographie et ce que fut le parcours de Céline dans ces lieux.

 Un mot de conclusion ?

 Quand j'ai commencé à travailler sur Céline, je ne soupçonnais pas à ce point l'importance de l'écrivain. Chaque fois que je relis Céline, je suis émerveillé. Un exemple ? Ayant eu à évoquer récemment la débâcle de 1940, j'ai lu des reportages, des témoignages, des textes littéraires pour me replonger dans cette ambiance. Dans le prologue de Guignol's band, je tombe sur cette description des foules de civils en fuite sur les routes, et des blindés français rescapés refluant eux aussi vers le sud, et dont la population s'écarte : " Orageante ferraille à panique ", dit-il de ces chars d'assaut en retraite.

 Formidable formule ! Trois mots ! Tout est dit ! C'est shakespearien. La terreur, le vocifération, le ridicule. Tout l'art d'un écrivain est d'avoir de tels bonheurs d'expression. Le sens du raccourci. Des allitérations. Des images. Bref, le génie.
   (Propos recueillis par Marc Laudelout et Arina Istratova, BC n° 273, mars 2006).                                                                                

 

 

           

                                                                                                                                                                                                                                           

 

                                                                                                                                   ***

 

 

 

 

 

       ENTRETIEN AVEC ANDRE WILLEMIN.

 Lucette Destouches a tracé un portrait peu flatteur d'André Willemin. Elle le décrit comme un " cynique ". Aucun cœur. Il disséquait tout le monde. Il voyait le mal partout. Il était froid comme un poisson, il faisait souffrir les femmes, il écrasait les chiens. Un monstre, avec une gueule de bouledogue, mais très intéressant, passionnant même. "
 
(in Marc-Edouard Nabe, Lucette, Gallimard, 1995).

    Serge Perrault, qui le présenta à Céline au cours de l'année 1952, se souvient : " Il fut très enthousiaste à l'idée de rencontrer son illustre confrère, à Meudon. "

  Qui était André Willemin ? " Pendant ses études de médecine à Paris, il fut journaliste à L'intransigeant, le concurrent de Paris-Soir d'avant la guerre. Après guerre, il est médecin généraliste avant de se spécialiser en électro-radiologie. Par la suite, il pratique particulièrement la mammographie. Il acquit ainsi une solide réputation, par sa compétence, sur la place de Paris. Son cabinet était situé au 29, de la rue Barbey de Jouy dans le VIIème. Co-auteur d'un remarquable Atlas de mammographie avec le professeur François Baclesse, de l'Institut Curie, grand ponte de la cancérologie, très connu du monde médical.

  Il y eut de nombreuses rencontres et entretiens à Meudon. Willemin avait un humour sarcastique et beaucoup d'à-propos. Il pouvait amuser et intéresser Céline. Cela n'empêchait pas son confrère de déclarer à propos des appétits excessifs, pressants de celui-ci pour les dames : " Willemin !... Il se balade toujours avec sa queue sous le bras. "

  Plus sérieusement, il fut la première personne que Lucette, en plein désarroi, appela au moment où Céline était mourant. " C'est Willemin, alors en consultation, qui me téléphona pour que je monte en vitesse près de Lucette. Après la mort de Céline, il demeura un intime de Lucette et un fidèle de la villa Maïtou. C'était aussi un personnage fantasque, inattendu : soudainement, sans explication, il déserta la maison de Meudon. Jamais, là-haut, on ne le revit. Plus tard, quelquefois, j'allais le voir dans son rez-de-chaussée de la rue de Varenne. Bien entendu, je ne lui posais pas de questions au sujet de la désertion. Je me serais fait ramasser ; je connaissais le bonhomme... Il est mort à Paris, un matin de décembre 1987, en essayant de sortir de son lit, là, subitement. "

  Ajoutons que c'est à André Willemin qu'on doit le masque mortuaire de Céline (réalisé par Léon Berthault), ainsi que l'empreinte de la main droite. En 1976, pour l'une des rares émissions consacrées à Céline par la télévision française, Claude-Jean Philippe réalisa cet entretien, onze ans avant la disparition de ce témoin des années de Meudon.
                                                                                                 M.L.

 " Il tenait beaucoup à son titre. Il l'a dit d'ailleurs dans son œuvre ; si on avait voulu lui faire le plus grand mal, on lui aurait retiré son diplôme, ce à quoi il tenait au-dessus de tout.

 (...) Vous savez que Mort à crédit a été écrit au cours de l'année 1935, dans une chambre d'hôtel de Saint-Germain, si j'ai bonne mémoire. Dans ce livre, Céline devine la façon dont il mourra, c'est-à-dire il se demande de quelle façon il va mourir, et il penche pour la petite artère qui lâchera un beau jour et qui provoquera une hémorragie cérébrale. Sur ce plan, visionnaire comme il était, il ne s'est pas trompé.

  Dans quelles circonstances avez-vous appris la mort de Céline ?

 Par un coup de téléphone de sa femme qui m'a appelé le 1er juillet 1961, vers cinq heures du soir à mon cabinet, en me disant que Céline était au plus mal et que je vienne dès que possible.

 Pourquoi Lucette Destouches ne vous a-t-elle pas appelé plus tôt ?

 Parce qu'il n'a pas voulu. Elle le lui a proposé : " On va appeler Willemin ". Il lui a répondu : " Je ne veux pas de piqûre, je veux crever tout seul. " C'est pas que j'avais l'intention de lui faire des piqûres. En somme, il pensait que l'affaire était terminée et qu'il pouvait " poser sa chique ", comme il disait. 
  C'était un homme extrêmement musclé, costaud, enthousiaste jusqu'à sa blessure qui en a fait un infirme plus un migraineux chronique. Il est devenu d'un pessimisme épouvantable, noir. Il a vu le monde à travers un verre fumé.

 Etait-il conscient de ce verre fumé qu'il mettait entre lui et le monde ?

 Il se faisait de l'humanité une idée pessimiste... Le monde, pour lui, était fait d'alcooliques et de ripailleurs - lui était le contraire de tout ça. Il ne fumait pas, ne buvait pas. Il mangeait à peine, il dormait quelques heures à coup de gardénal - de véronal, à l'époque. Il se couchait très tôt, à sept heures et demie, se réveillait à deux heures du matin, écrivait péniblement à travers ses douleurs et ses migraines, de trois à onze heures du matin.
  Jusqu'au soir, il était incapable d'écrire parce qu'il était torturé par les malaises, les maux de tête, de sorte qu'il restait assis sur son banc au fond du jardin jusqu'au soir. (...)
  C'était un médecin extraordinaire dans le sens qu'il aimait le malade pour lui-même et, comme il l'écrit dans son œuvre, il aimait prendre le malade par la main, le consoler. Il était plein de compassion et de bonté. C'était le véritable médecin.

 Il y a très peu de médecins qui aiment réellement leurs malades ?

 Il y en a encore beaucoup, surtout chez les jeunes. Mais peut-être que ce goût de la médecine, ce dialogue se perd un peu tout de même au profit de la réussite ou de la vanité. C'est pas si facile de trouver un bon médecin...

 Le Docteur Destouches était un vrai médecin ?

 C'était un vrai grand médecin, oui, réellement. (...) Il fallait que l'homme fut vraiment à la dérive, dans la misère et que lui puisse lui rendre service. Alors, il ne ménageait ni sa fatigue ni son temps. Pendant qu'il a été ici, à Meudon, il est descendu assez souvent dans le Bas-Meudon en pleine nuit pour rassurer, consoler des vieilles gens mourants - gratuitement, naturellement. Il savait pas faire payer. Il n'en parlait pas...

  Vous avez pour lui de l'affection ou de l'admiration ?

 J'avais une grande affection et une grande admiration, d'autant plus qu'il était persécuté à tous les échelons. Et puis, je me disais que je ne rencontrerais plus d'homme de son envergure après sa mort. Et, en effet, je n'ai pas rencontré de génie pareil depuis qu'il est mort.

  (Entretien réalisé par Claude-Jean Philippe, émission " Une légende, une vie ", Antenne 2, 3 septembre 1976, dans BC n° 234, septembre 2002).